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La Révolution haïtienne et son impact dans les Amériques

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Les buts de ce cours sur la révolution haïtienne sont multiples ; d’abord sortir la révolution haïtienne de l’oubli maintenu par les historiens par leur vision occidentaliste de l’histoire. C’est la révolution la plus totale de l’histoire et celle qui a eu un impact énorme tant sur le destin de la France napoléonienne dans les Amériques et en général, mais également dans les luttes d’indépendances d’Amérique Latine et des Caraïbes sur le destin de la traite négrière et de l’esclavage.

La révolution haïtienne permet de voir qu’il y a des causes structurelles aux grands évènements avec une démographie explosive et des éléments extérieurs comme la Révolution française avec des idéaux d’égalité et de liberté. Cette révolution change les rapports entre gouvernants et gouvernés tandis que des individus en position de pouvoir ne sont pas à la hauteur des évènements dont Napoléon et Toussaint Louverture. Ainsi le statut actuel de Haïti est dû à son statut de paria donné par les autres nations et imposé après son indépendance en 1804.

La révolution haïtienne qui triomphe en 1804 est le cauchemar de tous les propriétaires d’esclaves, c’est une peur terrible qui va marquer toutes les Amériques esclavagistes pendant des décennies. C’est aussi le monde à l’envers, la transformation de la colonie esclavagiste la plus rentable des Antilles en une république indépendante noire.

La société de Saint-Domingue en 1789[edit | edit source]

Haïti s’appelait alors Saint-Domingue en 1789. Haïti est une partie de l’ile Hispaniola au centre des Caraïbes et de ce qui va devenir la Floride et le Mexique. C’est une position stratégique.

Les populations[edit | edit source]

La population totale est de 570 000 habitants, dont 500 000 esclaves soit 88 % de la population. Il y a une division entre la population esclavagiste née à Saint-Domingue et importée, les esclaves africains représentent 58 % du total des habitants de Saint-Domingue ; la grande majorité est des Africaines déportées.

La plupart des esclaves travaillent dans des colonies de plantations de canne à sucre, mais aussi de café et d’indigo tandis que d’autres sont des domestiques et fondent divers métiers dans les villes et les ports. Progressivement, ces esclaves venant de diverses cultures africaines vont mêler ces cultures africaines avec quelques éléments de catholicisme et de culture française pour créer une langue commune qui est le créole et une religion syncrétique qui est le vaudou.

Les blancs ne comprennent que 7 % de la population soit 40 000. Parmi ces blancs, il y a plus d’hommes que de femmes, ils sont divisés en une minorité de planteurs, de marchands et de fonctionnaires royaux, mais il y a aussi des soldats et des marins. Ce qu’on appelle les petits blancs est des hommes et femmes pauvres qui travaillent dans l’agriculture et l’artisanat.

Les Libres de couleur comptent 5 % de population soit 30 000. Ce sont plus souvent des mulâtres que des noirs, et malgré le statut de libre ils ne sont pas égaux aux blancs devant la loi. Ils ont aussi de grandes différences entre eux ; certains sont affranchis et ne sont pas plus bien lotis que les esclaves tandis que d’autres constituent une sorte de classe moyenne servant dans la milice et la police. Il y a aussi parmi les femmes plusieurs qui sont les maitresses d’hommes blancs ; une partie chez les hommes et chez les descendants des femmes qui étaient les épouses d’hommes blancs, sont devenus des planteurs riches, mais aussi de riches marchands dont nombreux sont allés faire des études en France.

C’est une population diverse. Pour les riches libres de couleur, la culture et la richesse économique les rapprochent de l’élite blanche, mais restent inférieures aux blancs.

Les différences régionales[edit | edit source]

88 % de la population sont des esclaves ; c’est la population la plus dense qui se situe dans la « plaine du nord » où il y a les grandes cultures du sucre ainsi que dans le sud-est où il y a des cultures de cacao et d’indigo.

Partout, il y a une population élevée est de grosses concentrations qui deviendront les régions les plus explosives.

En regardant l’ensemble des Caraïbes, il y a d’autres colonies comme la Jamaïque et la Barbade ont aussi une composition de la population explosive. Ces iles ne vont pas pour autant connaitre une révolution des esclavages.

Les causes de la Révolution[edit | edit source]

D’abord, il y a l’arrivée massive d’esclaves africains déportés. Entre 1761 et 1790, il y a presque 1,5 million d’Africains débarqués en vie dans cette petite colonie.

De 1781 à 1790, il y a 237 000 captifs débarqués qui est le summum jamais atteint en une décennie par une nation durant tous les quatre siècles que dure la traite esclavagiste. Ce chiffre équivaut à 1/3 de tous les 728 000 nouveaux esclavages importés dans les Amériques.

L’autre cause est le pourcentage élevé de libres de couleur, c’est plus élevé que dans les autres iles de caraïbes. Certains d’entre eux sont des hommes éduqués et libres comme Jean-Baptiste Belley qui va jouer un rôle important à l’assemblée à Paris ; certains ont combattu dans les troupes françaises durant la guerre aux États-Unis.

Il y a la cause de la Révolution française et son impact idéologique qui va poser de nouvelles données dans cette ile. C’est la cause extérieure, l’impact de cette révolution est double :

  • politique : affaiblis l’autorité de la France dans les colonies, mais aussi du gouverneur dans la colonie.
  • idéologique : avec la proclamation par l’Assemblée nationale de la souveraineté du peuple et de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, cela va faire des émules à Saint-Domingue.

Du côté de Paris, on n’a pas l’intention de toucher au statut des colonies parce qu’elles rapportent gros, Saint-Domingue est la principale pourvoyeuse de rentrée pour le trésor français grâce au mercantilisme, de plus, on n’a pas l’intention de s’occuper de la position des libres de couleur et des esclaves.

La répercussion à Saint-Domingue va pousser la Révolution française dans les extrêmes.

Les cinq étapes de la révolution[edit | edit source]

1790 – 1791 : libre de couleur contre blancs[edit | edit source]

Vincent Ogé.
Physionotrace par Gilles-Louis Chrétien, 1790.

Dès 1789, les nouvelles de la révolution de Paris parviennent à Saint-Domingue. Ce ne sont pas les esclaves qui sont les premiers à se révolter, mais l’élite des planteurs blancs, les marchands et les avocats qui sont inspirés par l’indépendance des États-Unis et qui s’approprient l’idée de souveraineté du peuple pour former des assemblées provinciales et contrôler eux-mêmes les institutions de la colonie.

L’autre groupe social qui va bouger rapidement est les libres de couleur. D’abord depuis l’Assemblée nationale à Paris où certains suivent les débats ; ils demandent que la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen leur accorde l’égalité qui leur était refusée par les lois monarchiques.

Devant la résistance, des planteurs blancs, Vincent Ogé tout juste arrivé de Paris mobilise une petite armée de 300 hommes dont les esclaves sont exclus pour exiger l’égalité.

Les rebelles derrière lui vont être rapidement battus par les troupes à la solde des planteurs. Les nouvelles de l’exécution de Ogé vont traverser l’Atlantique et choquer l’Assemblée nationale à Paris et la pousser à réagir. Cela va la pousser à octroyer la liberté aux libres de couleurs nées de parents libres. C’est une décision rejetée par l’élite blanche coloniale de Saint-Domingue tandis que les libres de couleur sont furieux du refus de l’élite et que ce ne soit qu’à cette catégorie de libres de couleur que la liberté est accordée reprenant ainsi les armes contre les blancs menant l’ile au bord de la guerre civile.

1791 – 1793 : Révolte massive des esclaves, Libres de couleur contre Blancs et contre esclaves[edit | edit source]

San Domingo.jpg

Quand les esclaves voient que les blancs et les libres de couleur se battent entre eux, ils saisissent l’occasion de ces désordres pour se révolter. C’est quelque chose qui prend tout le monde par surprise. Cette révolte éclate autour du Cap qui est la région avec la plus forte densité d’esclaves et d’Africains récemment débarqués.

Les esclavages vont rapidement se soulever sous la direction d’« esclaves d’élite », d’hommes qui peuvent faire le lien entre ports et plantations et qui rapportent aussi les nouvelles en provenance de France. Armés de machettes, ils détruisent une plantation après l’autre en tuant, pillant et brûlant les champs de canne à sucre.

La révolte s’étend et rapidement les esclaves qui y participent se comptent par dizaines de milliers. En un mois plus d’un millier de plantations sur un total de 8000 ont été brulées et des centaines de blancs massacrés.

Curieusement, les esclaves ne se réclament pas de l’idéal de liberté de la Révolution française, mais étant donné que nombre d’entre-deux viennent d’Afrique, ils affirment agir au nom du roi qui aurait déclaré l’abolition de l’esclavage.

Sonthonax.

À partir de là, la guerre se déclare de partout entre les libres de couleur, les blancs et les esclaves. Chaque partie en conflit commet des atrocités ; la France envoie des troupes pour rétablir l’ordre, n’y arrivent pas et sont décimés par la fièvre jaune.

En avril 1792, l’assemblée concède l’égalité à tous les libres de couleur et envoie un commissaire, Sonthonax, révolutionnaire et abolitionniste, pour régler le conflit. À son arrivée, il s’aliène la plupart des blancs, mais il est soutenu par les libres de couleur et engage plusieurs d’entre eux dans l’administration.

La révolte des esclaves diminue et en 1793, les libres de couleur on prit le dessus et de nombreux blancs s’exilent à Cuba, aux États-Unis et en Louisiane.

En 1793, une nouvelle guerre éclate en France entre la France révolutionnaire et les monarchies d’Angleterre et d’Espagne. Elle s’étend aussi aux colonies que les trois ont dans les Caraïbes. Devant l’imminence d’une invasion britannique de Saint-Domingue, en août 1793, Sonthonax sent que le seul moyen pour rallier les esclaves à la cause révolutionnaire et les engager dans une armée de défense, il signe un décret non-officiel d’abolition de l’esclavage à Saint-Domingue.

1793-1798 : Mobilisation des esclaves libérés et ascension de Toussaint Louverture[edit | edit source]

Dès lors, les blancs sont éliminés du jeu, on entre dans une phase complexe du conflit. L’Angleterre et l’Espagne occupent une partie de Saint-Domingue. Il va falloir réagir, ce qui complique la tâche et que les libres de couleur se divisent, car Sonthonax a aboli l’esclavage. Certains ont établi des fiefs indépendants, d’autres soutiennent la France révolutionnaire qui leur a accordé l’égalité tandis que d’autres sont prêts à s’allier aux monarchies espagnole, mais surtout britannique.

Les ex-esclaves tentent de sauvegarder la liberté qu’ils viennent de recevoir en établissant de nombreuses communautés d’esclaves fugitifs. Pour Sonthonax, la question est de mobiliser les esclaves fugitifs dans la défense de Saint-Domingue.

1800-1802 : Le règne de Toussaint[edit | edit source]

Toussaint Louverture, chef des insurgés de Saint-Domingue.

Dans ce chaos surgi Toussaint Louverture. C’est un ancien esclave d’élite créole né à Saint-Domingue. Il a 50 ans au moment des évènements, affranchis une vingtaine d’années plus tôt, à la fois de culture africaine, créole et francisé. De plus, il sait lire et écrire. Il devient très vite un formidable stratège militaire, un meneur d’hommes et un politicien qui joue un double jeu.

Il commence à servir les intérêts de l’Espagne puis s’allie à la France avec l’ensemble de ses 22 000 hommes. Il attend que l’Assemblée nationale française confirme l’abolition de l’esclavage en 1794.

André Rigaud.

Il change d’allier pour s’unir avec un mulâtre André Rigaud qui a une armée de 10 000 hommes chassant les troupes espagnoles et anglaises en libérant les quelque 7000 esclaves qui étaient dans les territoires occupés.

Dès lors, Toussaint Louverture prend le dessus contre les autres généraux de Saint-Domingue et contre les Français révolutionnaires. La France commence à réaliser que sans lui elle va perdre Saint-Domingue.

En 1796, les Français révolutionnaires le nomment député-gouverneur de toute la colonie de Saint-Domingue. Toussaint élimine peu à peu tous ses rivaux expulsant même Sonthonax.

Il contrôle tout l’Ouest et le nord de l’ile allant jusqu’à occuper la région espagnole. Il a envoyé Jean-Jacques Dessalines pour conquérir le sud contre Rigaud. Ce sera une guerre proche du génocide contre les mulâtres du Sud.

Toussaint est à ce moment-là le maitre sans partage de Saint-Domingue qu’il va diriger avec une main de fer.

1802-1804 : Noirs et mulâtres unis pour l’indépendance[edit | edit source]

En même temps, Napoléon a pris le pouvoir, les deux hommes ont en commun l’ambition, l’amour du pouvoir absolu et une certaine conception des droits égalitaires du peuple ainsi qu’un mépris de la liberté politique.

Toussaint cherche à ranimer la vie économique du pays, pour cela il fallait ranimer le système de plantation. Ainsi il met en place un métayage forcé pour les anciens esclaves payés par une partie de leurs récoltes. Cela encourage le retour des blancs non pas comme planteurs, mais comme conseillers techniques. Se forme une nouvelle classe de grands propriétaires terriens et de militaires noirs.

Cela ne déplait pas à Napoléon, mais en même temps Toussaint prend des décisions qui dépassent celles que Napoléon lui concède. Ses décisions sont proches de la déclaration d’indépendance notamment quand il proclame une constitution qui le fait nommer gouverneur à vie, de plus il annexe toute la partie est de l’ile de façon unilatérale et sans y mentionner la France.

S’en est trop pour Napoléon qui envoi Leclerc avec une armée de 10 000 hommes envahir Saint-Domingue. D’abord, ils vont combattre les armées officielles de Dessalines et de Henri Christophe. Ces derniers vont se replier dans les régions montagneuses en essayant de former des guérillas.

De nombreux esclaves craignent que Napoléon veuille rétablir l’esclavage. Beaucoup d’entre eux vont quitter l’armée de Toussaint, Dessalines et Christophe pour former des entités autonomes. Leurs chefs sont souvent des Africains du Congo et vont faire une guerre de guérilla.

Assez rapidement, de nombreux noirs hauts gradés qui sont devenus propriétaires de plantations se rallient à Leclerc prenant le dessus. De chaque côté, il y a des atrocités. En quelques mois de combats, les trois grands généraux haïtiens se rendent ; Dessalines et Christophe sont engagés par Leclerc pour en finir avec la guérilla. Toussaint est arrêté en juin 1802 puis déporté vers la France. Toussaint est emprisonné à Fort de Joux et y meure en 1803.

Le général Alexandre Pétion.

À Haïti, les choses changent, car en juillet 1802 Napoléon décide de rétablir l’esclavage dans les colonies. On a la rencontre historique entre le chef de mulâtres Alexandre Piéton et Jean-Jacques Dessalines qui ont décidé de s’unir pour lutter contre les Français.

Leclerc et Rochambeau font importer des chiens dressés à Cuba pour attaquer et dévorer les esclaves tandis que les esclaves font des massacres de blancs.

Jean-Jacques-Dessalines.

En mai 1803, Napoléon entre en guerre contre l’Angleterre devant peu à peu lâcher Saint-Domingue. C’est à ce moment que Napoléon vend la Louisiane aux États-Unis contre 15 millions de dollars mettant fin à la puissance française dans les Amériques.

On ne saura jamais combien de dizaines de milliers de Haïtiens sont morts pour la liberté par contre il y a 70 000 soldats français et marins européens morts durant cette lutte pour garder Saint-Domingue.

En 1804 Dessalines proclame l’indépendance en la renommant Haïti en rappel à son nom près-colombien, c’est aussi une manière de couper avec le colonialisme tout en aplanissant les relations entre les anciens esclaves et anciens libres.

La nouvelle constitution déclare Dessalines empereur à vie, mais surtout elle définit tous les Haïtiens comme noir, interdit aux blancs de posséder de la terre et confirme l’abolie l’esclavage. Il faut voir qu’Haïti renverse tous les schémas établis et les modèles de modernités occidentales établies par les modèles de révolutions américaines et françaises.

Dans le cas d’Haïti on a :

  1. une mobilisation massive de la population
  2. une lutte entre différentes idéologies
  3. une lutte concrète pour le pouvoir
  4. à la suite de laquelle le pays connait une transformation profonde de ses structures sociales et économiques

Pour tous les esclaves des Amériques, cette victoire devient une source d’espoir montrant que l’esclavage peut être détruit. Pour tous les gouvernants et propriétaires d’esclaves, elle devient une source de peur ; pendant des décennies à travers les Amériques des esclaves et libres de couleur vont être persécutés et souvent exécutés pour avoir été soupçonnés d’avoir fomenté des complots.

Il ne faut pas s’étonner si on voit la dimension de la révolution que Haïti est devenu un État paria pour des Amériques en plein boum esclavagiste.

Simón Bolívar.

Ce qu’il faut voir est que Haïti est constamment menacée d’invasion étrangère par les grandes puissances ; pour cela, elle doit acheter des armes pour se défendre la soumettant au dictat des marchands étasuniens et européens d’autant plus qu’aucun pays n’a établi de relations diplomatiques avec la république noire.

En 1816, Haïti va aider Bolivar à relancer la guerre d’indépendance du Venezuela de façon décisive. Cependant, Bolívar va exclure Haïti du congrès de Panama qu’il organise en 1826 tandis que la république de Bolívar ne va pas reconnaitre Haïti.

La France reconnait Haïti en 1825 contre le paiement d’une indemnité astronomique de 150 millions de francs or, soit deux fois et demie le prix de vente de la Louisiane par Napoléon aux États-Unis. Cette somme sera réduite à 90 millions de francs-or ; Haïti paiera intégralement cette somme jusqu’en 1883. Les États-Unis ont eu l’Angleterre qui les reconnut seulement deux ans après l’indépendance sans dédommagement.

Après 14 ans de guerre Haïti est complètement anéanti financièrement, économiquement dévasté avec une population sans éducation, elle n’a plus la possibilité de relancer une économie sucrière d’autant plus que les anciens esclaves veulent tout sauf retourner dans les plantations développant leurs propres idéaux d’égalité par le développement de petites exploitations familiales vivant en autarcie pour disposer de l’indispensable.

Les alliances se brisent, les luttes politiques commencent, d’autant plus qu’on a une division qui se crée autour de la culture, de la religion et de la peau, des créoles contre des marchands ainsi qu’une nouvelle classe de militaires noirs qui continue à travers toutes les décennies qui suivent.

Annexes[edit | edit source]

Références[edit | edit source]