Al-Qaida ou la « géopolitique du terrorisme radical »

De Baripedia

Al-Qaida, organisation terroriste fondée à la fin des années 1980, représente une figure centrale dans la géopolitique du terrorisme radical contemporain. Issu du contexte de la guerre froide, et plus précisément de l’intervention soviétique en Afghanistan, ce groupe s’est développé autour de l’idéologie salafiste djihadiste et d’une vision révolutionnaire du monde musulman. Portée par des figures emblématiques telles qu’Oussama ben Laden et Abdullah Azzam, Al-Qaida a su étendre son influence bien au-delà de ses origines afghanes, devenant une organisation transnationale dotée d’une stratégie globale.

L’attentat du 11 septembre 2001 marque un tournant dans l’histoire contemporaine, redéfinissant les priorites stratégiques des États-Unis et de leurs alliés, tout en inscrivant Al-Qaida dans une dynamique mondiale de confrontation avec l’Occident. Pourtant, au fil des décennies, le groupe a connu des évolutions significatives, passant d’une structure centralisée à un réseau décentralisé de filiales régionales, chacune adaptée aux contextes locaux de l’Afrique subsaharienne à l’Asie du Sud-Est.

Dans un monde où les dynamiques du terrorisme continuent de se reconfigurer, la "géopolitique du terrorisme radical" incarnée par Al-Qaida reste un sujet d’étude crucial. Loin d’être un simple phénomène local ou passager, Al-Qaida illustre les interactions complexes entre idéologie, stratégie et opportunisme politique dans un système international en mutation. Cette introduction pose ainsi les jalons pour une exploration approfondie des origines, de l’évolution et de l’impact d’Al-Qaida sur la scène géopolitique.

Les origines conceptuelles et historiques d'Al-Qaida

Le concept de « Qaida » [القاعدة] trouve son origine dans la langue arabe, où il renvoie à des notions fondamentales telles que la base, la règle et la norme. Dans son interprétation islamique, il porte une signification structurelle et stratégique. L’expression Al-Qâ’ida al-sulba (« la base solide ») fait référence à la ville de Médine, qui a servi de point de départ aux troupes du prophète Muhammad pour mener la guerre sainte en direction de La Mecque. Ce concept de « Qaida », comme le souligne Jean-Pierre Filiu, évoque un « ancrage géographiquement délimité », liant ainsi la notion de structure à celle d’un territoire spécifique. Il s’agit d’une vision organisationnelle qui associe territoire, idéologie et objectif stratégique.

Le contexte historique de la fondation d'Al-Qaida

Al-Qaida trouve ses origines dans un contexte historique marqué par la guerre en Afghanistan des années 1980, bien avant de devenir un acteur central du terrorisme international. Cette période coïncide avec l’intervention militaire de l’Union soviétique en 1979, venue soutenir le régime communiste du président Mohammed Najibullah, alors confronté à une rébellion interne croissante. Le régime était perçu par une majorité de la population afghane comme laïque et illégitime, notamment en raison de son alliance avec l’Union soviétique, puissance non musulmane et communiste. Cette situation a engendré une forte opposition, catalysée par l’utilisation de l’islam comme ciment idéologique et politique contre un ennemi commun.

Le conflit afghan, caractérisé par une opposition asymétrique entre l’armée soviétique et les moudjahidines, a été marqué par des conditions géographiques et stratégiques spécifiques. L’Afghanistan, avec ses chaînes montagneuses inaccessibles, a offert aux insurgés des sanctuaires naturels pour mener une guerre de guérilla. Ces combattants, mal équipés et en infériorité numérique, ont su tirer parti de cette topographie pour harceler les troupes soviétiques et maintenir une résistance durable. Cette dynamique a transformé le conflit en une véritable guerre d’usure.

La guerre en Afghanistan a rapidement dépassé son cadre local pour devenir un enjeu stratégique majeur dans le contexte de la Guerre froide. Situé à la croisée des routes énergétiques de l’Asie centrale, le pays représentait un point d’intérêt clé pour les grandes puissances, notamment en raison de son rôle potentiel dans le transit des pipelines. Les États-Unis, dans leur volonté de contenir l’expansion soviétique, ont soutenu activement les moudjahidines par le biais de financements et de livraisons d’armes, souvent indirectes, via des alliés régionaux comme le Pakistan et l’Arabie saoudite. Cette assistance, bien qu’orientée contre l’Union soviétique, a indirectement contribué à renforcer les groupes islamistes, leur donnant accès à des ressources matérielles et logistiques qui seraient par la suite détournées au profit d’une lutte globalisée.

Le conflit afghan a également marqué un tournant idéologique majeur pour les mouvements islamistes. L’Afghanistan a servi de catalyseur à une mobilisation transnationale de combattants étrangers, les « Arabes afghans », attirés par l’appel au jihad lancé par des figures influentes comme Abdallah Azzam. Ces combattants, issus de différents pays musulmans, ont trouvé dans la guerre afghane un espace où s’unir sous une bannière idéologique commune. Ce processus d’internationalisation du jihad a jeté les bases d’une structure transnationale, préfigurant l’émergence d’Al-Qaida.

Dans ce contexte, Oussama ben Laden, héritier saoudien et figure charismatique, a joué un rôle clé dans l’organisation et le financement des réseaux de combattants étrangers en Afghanistan. Avec l’aide d’Abdallah Azzam, il a créé les premières infrastructures permettant de recruter, former et équiper ces jihadistes internationaux. Ces camps d’entraînement, initialement destinés à lutter contre les Soviétiques, ont progressivement évolué pour devenir les centres névralgiques d’une organisation vouée à exporter le jihad au-delà des frontières afghanes.

À mesure que la guerre en Afghanistan touchait à sa fin, avec le retrait soviétique en 1989, la dynamique du conflit a évolué. Les structures créées pour soutenir le jihad en Afghanistan ont été réorientées vers un projet global. Al-Qaida, littéralement « la base », a émergé comme une organisation dédiée à la coordination et à la diffusion du jihad international. Cette transition s’est appuyée sur les réseaux établis pendant la guerre et sur l’idéologie développée dans ce contexte, où l’islam était à la fois une force politique et une arme contre les oppresseurs perçus.

L’idéologie et l’héritage d’Al-Qaida

L’idéologie d’Al-Qaida repose sur une synthèse unique de traditions militaires, politiques et religieuses. Elle se nourrit d’un double héritage : celui des mouvements de libération nationale et des guérillas révolutionnaires, et celui d’une vision islamique fondamentaliste et anti-impérialiste. Cette combinaison a permis à Al-Qaida de développer une stratégie hybride, mêlant des tactiques de guérilla classiques et un discours idéologique transcendant les frontières nationales, pour mobiliser une base internationale de partisans.

L’approche stratégique d’Al-Qaida s’inspire largement des mouvements de libération nationale et des guérillas révolutionnaires, notamment en Amérique latine et en Asie. Ces mouvements ont popularisé l’idée que des forces asymétriques peuvent affronter et vaincre des adversaires militairement plus puissants en exploitant leurs faiblesses structurelles et psychologiques. Al-Qaida reprend ces principes en les adaptant à son propre contexte, en mettant l’accent sur des attaques ciblées, des opérations clandestines et une forte capacité de résilience face aux représailles.

Ce modèle de lutte asymétrique, où des groupes minoritaires s’attaquent à des États forts, est au cœur de la stratégie d’Al-Qaida. Il se traduit notamment par l’usage de tactiques de harcèlement, d’attentats-suicides et de sabotage, visant à affaiblir la volonté politique et psychologique des puissances qu’elle considère comme ennemies, en particulier les États-Unis et leurs alliés.

L’autre pilier de l’idéologie d’Al-Qaida est son interprétation fondamentaliste de l’islam, qui transforme la religion en un projet politique global. Cette vision s’appuie sur le concept de jihad, défini non pas seulement comme une lutte spirituelle, mais comme une obligation individuelle (fard ‘ayn) pour tout musulman. Ce changement dans l’interprétation du jihad est central pour Al-Qaida : il transforme un concept collectif en un appel à la mobilisation personnelle, légitimant ainsi la violence comme un devoir religieux.

Le discours d’Al-Qaida s’appuie sur des références coraniques et historiques pour justifier cette lutte. Par exemple, l’injonction d’aider les pauvres et les opprimés, un fondement essentiel de l’islam, est réinterprétée comme une obligation de combattre activement les régimes et les puissances perçus comme oppresseurs. Cette vision repose sur une rhétorique anti-impérialiste, dans laquelle les États occidentaux sont présentés comme les principaux ennemis de l’Oumma (la communauté musulmane mondiale).

Al-Qaida se positionne comme un mouvement révolutionnaire opposé à toutes les formes d’oppression et d’ingérence étrangère dans le monde musulman. L’organisation combine des éléments religieux et politiques pour construire une vision du monde où l’islam est présenté comme une force émancipatrice et unificateur pour contrer les injustices imposées par les puissances occidentales et leurs alliés. Cette approche anti-impérialiste se nourrit d’un récit historique qui associe les interventions militaires et économiques dans le monde musulman à une tentative continue de domination et d’exploitation.

En mobilisant cette rhétorique, Al-Qaida ne vise pas seulement à attaquer des cibles spécifiques, mais à galvaniser les populations musulmanes du monde entier en leur offrant un cadre idéologique clair : celui de la résistance collective contre une oppression perçue comme systémique.

L’idéologie d’Al-Qaida est donc une synthèse qui transcende les frontières géographiques et culturelles. Elle offre un cadre narratif universel qui fait appel à des émotions fortes, telles que la solidarité, l’injustice et le devoir religieux. Ce mélange d’inspirations révolutionnaires et religieuses a permis à l’organisation de bâtir un réseau transnational de combattants et de sympathisants, motivés par une cause commune et un objectif global : renverser les régimes impies et restaurer un califat islamique.

Abdallah Azzam et la naissance d’une révolution internationale

L’émergence d’Al-Qaida ne peut être comprise sans explorer le rôle central joué par Abdallah Azzam, figure emblématique du jihad contemporain et mentor spirituel d’Oussama ben Laden. Intellectuel religieux palestinien né en 1941 dans le village de Silat al-Harithiya en Cisjordanie, Azzam a marqué de son empreinte la théorisation et la pratique du jihad moderne. Son parcours académique et militant illustre la genèse d’un mouvement qui allait transformer un conflit régional en une cause globale.

Azzam a étudié le droit musulman à l’université d’Al-Azhar, au Caire, l’un des plus prestigieux centres de l’islam sunnite. Cette formation lui a permis de maîtriser les fondements théologiques et juridiques nécessaires pour justifier le jihad armé. Engagé dès les années 1960 dans la guérilla palestinienne, il a participé à la lutte contre Israël, ce qui a façonné sa vision militante d’un islam mobilisateur. Toutefois, son engagement a pris une nouvelle dimension lorsqu’il s’est tourné vers l’Afghanistan dans les années 1980.

La guerre en Afghanistan contre les troupes soviétiques a offert à Azzam une opportunité unique de concrétiser ses idées. Il a vu dans ce conflit non seulement une bataille locale, mais aussi une cause universelle pour la défense des terres musulmanes. En 1984, il a publié une fatwa célèbre intitulée La Défense des terres musulmanes, dans laquelle il affirmait que le jihad en Afghanistan était une obligation individuelle (fard ‘ayn) pour tous les musulmans, une idée révolutionnaire qui allait redéfinir la mobilisation islamique mondiale.

L’un des apports majeurs d’Azzam a été de conceptualiser le jihad comme une lutte transnationale. Contrairement à une vision traditionnelle limitée à des contextes locaux ou régionaux, il a plaidé pour une solidarité universelle entre les musulmans, transcendant les frontières nationales. Selon lui, tout musulman avait le devoir religieux de défendre l’Oumma (la communauté musulmane) partout où elle était attaquée. Cette approche a radicalement élargi la portée et les ambitions du jihad, le transformant en un mouvement global.

Azzam a également été l’un des premiers à mettre en pratique cette vision à travers la création d’infrastructures adaptées. Avec le soutien d’Oussama ben Laden, il a fondé en Afghanistan les premiers camps d’entraînement destinés à former des combattants étrangers, souvent appelés « Arabes afghans ». Ces camps, financés par des dons provenant de pays du Golfe et par des réseaux d’organisations caritatives islamiques, ont permis d’entraîner des milliers de jihadistes venus de différents pays. Ces combattants ont acquis non seulement des compétences militaires, mais aussi une idéologie commune, qui allait poser les bases d’une mobilisation transnationale.

Sous l’impulsion d’Azzam, l’Afghanistan est devenu un carrefour pour la révolution islamique. Le pays a offert un terrain propice à la fois pour le combat contre un ennemi commun (les Soviétiques) et pour l’unification idéologique des musulmans venus de différentes régions. Cette internationalisation du jihad, facilitée par des infrastructures logistiques et des réseaux de recrutement étendus, a transformé l’Afghanistan en un sanctuaire pour la formation d’un projet global.

Azzam considérait que l’Afghanistan n’était qu’un point de départ. Dans sa vision, la lutte devait s’étendre à d’autres territoires où les musulmans étaient opprimés, de la Palestine à la Bosnie en passant par les Philippines et le Cachemire. Cette perspective stratégique a préparé le terrain pour l’émergence d’Al-Qaida en tant qu’organisation transnationale, dont la mission dépassait les limites géographiques de l’Afghanistan.

Bien qu’Azzam ait été une figure fondatrice, des divergences idéologiques et stratégiques sont apparues entre lui et Oussama ben Laden. Alors qu’Azzam privilégiait une approche centrée sur la défense des terres musulmanes, Ben Laden aspirait à un jihad global contre l’Occident, qu’il considérait comme la source principale de l’oppression des musulmans. Cette différence de vision a entraîné une fracture au sein du mouvement jihadiste.

En 1989, Abdallah Azzam a été assassiné dans un attentat à la voiture piégée à Peshawar, au Pakistan. Bien que les responsables de sa mort restent inconnus, sa disparition a marqué un tournant pour le mouvement jihadiste. L’héritage d’Azzam demeure cependant central dans l’idéologie d’Al-Qaida, qui continue de s’appuyer sur les principes qu’il a posés pour légitimer ses actions et mobiliser ses partisans.

L’Afghanistan, carrefour stratégique et berceau d’Al-Qaida

L’Afghanistan occupe une place centrale dans l’histoire d’Al-Qaida, non seulement comme point de départ de l’organisation, mais aussi comme laboratoire pour une nouvelle forme de guerre hybride. Ce pays, marqué par un relief accidenté, une diversité ethnique et des failles institutionnelles, est devenu un terrain d’affrontement où des enjeux locaux se sont mêlés à des rivalités géopolitiques mondiales, donnant naissance à un contexte unique qui a favorisé l’émergence et la croissance d’Al-Qaida.

Situé au carrefour de l’Asie centrale et du Moyen-Orient, l’Afghanistan a toujours occupé une position géopolitique stratégique. Contrôler ce territoire signifiait, pour les grandes puissances, assurer une domination sur les routes commerciales, les ressources naturelles, et plus tard, sur les axes énergétiques. Ce positionnement a rendu le pays particulièrement vulnérable aux ingérences étrangères, tout en le transformant en un point de convergence pour les ambitions régionales et internationales.

Pendant la guerre froide, l’Afghanistan est devenu un champ de bataille clé entre l’Union soviétique et les États-Unis, les deux superpuissances cherchant à étendre leur influence. L’intervention soviétique en 1979 a marqué le début d’un conflit qui allait non seulement déstabiliser la région, mais aussi créer un environnement propice à la radicalisation et à l’internationalisation du jihad.

Le relief montagneux de l’Afghanistan a joué un rôle crucial dans la dynamique du conflit. Les montagnes, difficiles d’accès, offraient des refuges naturels aux moudjahidines, qui utilisaient ces retraites pour mener une guerre de guérilla contre l’armée soviétique. Ce modèle de combat asymétrique, combiné à une connaissance approfondie du terrain, a permis aux forces insurgées de tenir tête à une armée mieux équipée mais mal adaptée aux conditions locales.

Ces caractéristiques géographiques ont fait de l’Afghanistan un véritable sanctuaire pour les combattants islamistes, attirant des jihadistes étrangers désireux de participer à ce qu’ils considéraient comme une guerre sainte contre une puissance étrangère. C’est dans ce contexte que l’Afghanistan est devenu un terrain d’entraînement et un point de ralliement pour les militants islamistes du monde entier.

Le rôle des puissances occidentales, notamment des États-Unis, dans le soutien aux moudjahidines afghans est un élément clé pour comprendre l’émergence d’Al-Qaida. Ce soutien, souvent indirect, s’est matérialisé par des livraisons d’armes, un financement via des réseaux internationaux et une coordination logistique. Par l’intermédiaire de pays comme le Pakistan et l’Arabie saoudite, les moudjahidines ont bénéficié d’un appui substantiel, destiné à contrer l’influence soviétique dans la région.

Cependant, ces soutiens ont eu des effets secondaires imprévus. En renforçant les capacités des moudjahidines, ces aides ont permis la création d’infrastructures – camps d’entraînement, réseaux de financement, chaînes de commandement – qui ont ensuite été détournées par des figures comme Oussama ben Laden pour des objectifs plus globaux. Ainsi, l’Afghanistan est passé d’un théâtre de conflit régional à une base arrière pour une révolution islamique transnationale.

L’Afghanistan a également servi de laboratoire pour le développement de nouvelles tactiques et stratégies. Les camps d’entraînement installés dans le pays n’étaient pas seulement des lieux de formation militaire, mais aussi des centres idéologiques où les recrues étaient immergées dans une vision radicale de l’islam. Cette combinaison d’entraînement physique et d’endoctrinement idéologique a permis de créer une nouvelle génération de militants, à la fois bien formés et profondément motivés.

Ces camps, fondés par des figures comme Abdallah Azzam et Oussama ben Laden, ont attiré des combattants étrangers de toute la région, et même au-delà. Ils sont devenus le socle d’un jihad globalisé, avec l’Afghanistan comme épicentre. Ces recrues, une fois formées, étaient prêtes à mener des opérations non seulement en Afghanistan, mais aussi dans d’autres régions du monde où les musulmans étaient perçus comme opprimés.

Le rôle de l’Afghanistan dans la genèse d’Al-Qaida ne se limite pas à son utilisation comme sanctuaire. Il a également offert une expérience pratique et une légitimité idéologique à ceux qui y ont combattu. Pour Oussama ben Laden et ses alliés, le succès apparent de la résistance afghane contre une superpuissance comme l’Union soviétique était la preuve que le jihad pouvait être une force révolutionnaire efficace.

Cette expérience a façonné la stratégie d’Al-Qaida, qui a cherché à reproduire ce modèle ailleurs, tout en l’adaptant aux contextes locaux. L’Afghanistan est ainsi devenu non seulement le berceau d’Al-Qaida, mais aussi un symbole de la capacité des mouvements islamistes transnationaux à affronter et à vaincre des ennemis puissants.

Les origines d’Al-Qaida

Les origines d’Al-Qaida s’inscrivent dans une trajectoire complexe, marquée par une succession d’événements, de conflits et d’influences idéologiques qui, ensemble, ont formé le socle de cette organisation transnationale. Plus qu’un mouvement né spontanément, Al-Qaida est le résultat d’un processus long et multifacette, où se mêlent différentes luttes menées dans des contextes variés et sur plusieurs théâtres d’opérations militaires. Cette genèse, jouée en plusieurs actes, révèle comment des éléments disparates ont convergé pour donner naissance à l’une des organisations terroristes les plus influentes de l’histoire contemporaine.

Le creuset : le conflit afghan

L'armée rouge dans les montagnes afghane en 1983.

Le conflit afghan constitue un creuset unique où se sont mêlés enjeux locaux, rivalités géopolitiques et influences idéologiques, formant un terrain propice à l’émergence d’Al-Qaida. L’invasion soviétique de 1979, destinée à soutenir le régime marxiste du président Mohammed Najibullah, marque le début d’un affrontement qui allait transformer l’Afghanistan en un théâtre mondial. Cette intervention de l’Union soviétique a été perçue comme une intrusion inacceptable dans un territoire musulman, déclenchant une résistance armée et une mobilisation internationale sans précédent.

L’intervention soviétique et la résistance locale

L’intervention soviétique en Afghanistan en 1979 a déclenché une réaction immédiate et vigoureuse des forces locales, organisées principalement sous la bannière des moudjahidines. Ces combattants, issus majoritairement de communautés rurales profondément ancrées dans l’islam, ont interprété la présence de l’Armée rouge comme une invasion étrangère et une menace existentielle pour leur mode de vie et leur identité religieuse. Dans ce contexte, la résistance a pris la forme d’une lutte armée menée par des groupes fragmentés mais unis par une idéologie commune.

Les moudjahidines, littéralement « ceux qui mènent le jihad », étaient constitués de diverses factions tribales, ethniques et idéologiques. Bien que souvent divisés par des loyautés locales et des rivalités internes, ces groupes partageaient une opposition farouche au régime marxiste de Kaboul et à ses soutiens soviétiques. La guerre a permis de fédérer ces factions sous une cause commune, bien que leurs objectifs à long terme différaient souvent. Tandis que certains cherchaient simplement à expulser les Soviétiques, d’autres envisageaient une transformation islamique plus radicale de l’Afghanistan.

Abdul Rasul Sayyaf a émergé comme une figure clé de cette résistance. Né en 1946, cet uléma formé dans les prestigieuses institutions islamiques d’Al-Azhar, au Caire, et en Arabie Saoudite, a apporté à la résistance une dimension intellectuelle et spirituelle. Son emprisonnement sous le régime communiste avait renforcé son aura auprès des populations locales, le positionnant comme un leader charismatique et unificateur. En tant que chef de l’Union Islamique pour la Libération de l’Afghanistan, il a joué un rôle crucial dans la coordination des efforts des moudjahidines, tout en mobilisant des ressources et des soutiens internationaux.

Sayyaf était également un acteur central dans l’internationalisation du conflit. Grâce à ses relations avec l’Arabie Saoudite, il a réussi à attirer des fonds et des combattants étrangers, contribuant ainsi à transformer la guerre afghane en une cause islamique globale. Ce rôle de médiateur entre les factions locales et les puissances étrangères a illustré la complexité des influences qui allaient façonner le conflit.

L’Union Islamique pour la Libération de l’Afghanistan de Sayyaf a bénéficié d’un soutien substantiel de la part de l’Arabie Saoudite, qui voyait dans ce conflit une opportunité de contrer l’influence soviétique tout en promouvant un islam conservateur. Riyad a fourni des fonds, des armes et des volontaires pour renforcer la résistance. Ce soutien s’inscrivait dans une stratégie plus large visant à utiliser l’islam comme un outil de mobilisation politique et militaire contre une puissance non musulmane.

En parallèle, d’autres puissances, comme le Pakistan, ont utilisé le conflit pour asseoir leur influence régionale. Le Pakistan, par le biais de son service de renseignement (ISI), a joué un rôle de premier plan dans la distribution des ressources aux moudjahidines. Ces soutiens extérieurs, bien qu’essentiels à la survie et au succès de la résistance, ont également introduit des dynamiques complexes, avec des acteurs locaux devenant de plus en plus dépendants des agendas internationaux.

L’intervention soviétique a ainsi catalysé une résistance locale qui, grâce à des figures comme Sayyaf, s’est progressivement élargie en une cause islamique globale. Les moudjahidines ont réussi à transformer leur lutte en un mouvement international, attirant non seulement des combattants étrangers, mais aussi une attention mondiale. Ce processus d’internationalisation a jeté les bases pour l’émergence de réseaux transnationaux comme Al-Qaida, qui allait capitaliser sur les infrastructures et les relations développées pendant ce conflit.

La dimension internationale du conflit

La guerre en Afghanistan des années 1980 a rapidement dépassé le cadre d’un affrontement local pour devenir un théâtre majeur de la rivalité géopolitique entre grandes puissances et une cause mobilisatrice pour le monde musulman. Ce conflit s’est transformé en une lutte internationalisée, avec la participation d’États, d’organisations transnationales et de combattants étrangers, chacun poursuivant des objectifs variés mais souvent convergents contre l’Union soviétique.

L’Arabie Saoudite a joué un rôle clé dans l’internationalisation du conflit, utilisant des canaux religieux et politiques pour fédérer les pays musulmans contre l’intervention soviétique. Sous l’égide de l’Organisation de la Conférence Islamique (OCI), Riyad a appelé à une "mobilisation islamique" en exigeant le retrait immédiat et inconditionnel des troupes soviétiques. En soutenant cette cause, l’Arabie Saoudite cherchait non seulement à contrer l’influence communiste dans le monde musulman, mais aussi à renforcer son leadership au sein de la communauté islamique internationale.

La monarchie saoudienne a financé les moudjahidines par des moyens directs et indirects, utilisant notamment des organisations caritatives islamiques pour collecter des fonds. Ces ressources ont permis de soutenir non seulement les combattants afghans, mais aussi les "Arabes afghans", des volontaires étrangers attirés par la rhétorique du jihad. Ce soutien saoudien a été motivé par des considérations religieuses – le devoir de défendre une terre islamique – et par des calculs stratégiques visant à affaiblir une superpuissance rivale tout en propageant l’islam wahhabite.

Le conflit afghan s’inscrivait également dans le contexte plus large de la Guerre froide, où chaque affrontement régional était perçu comme une opportunité de faire reculer l’influence de l’adversaire. Sous la présidence de Ronald Reagan, les États-Unis ont adopté une stratégie agressive pour soutenir les moudjahidines, considérés comme un moyen efficace de contrer l’expansion soviétique. Cette approche, connue sous le nom de doctrine Reagan, impliquait un soutien massif aux forces anti-communistes à travers le monde.

Le soutien américain aux moudjahidines s’est manifesté par des financements, des livraisons d’armes, et un appui logistique, souvent canalisés par l’intermédiaire des services de renseignement pakistanais (ISI). Parmi les armes les plus notables fournies par les États-Unis figurent les missiles sol-air Stinger, qui ont permis aux moudjahidines de contrecarrer l’aviation soviétique, renforçant ainsi leur capacité à résister. Ce soutien, bien qu’indirect, a eu un impact décisif sur le déroulement de la guerre, contribuant à l’affaiblissement progressif des forces soviétiques en Afghanistan.

Le Pakistan a joué un rôle central dans la gestion des flux de ressources et de combattants en direction de l’Afghanistan. En tant que pays voisin, il a servi de base arrière pour les moudjahidines, hébergeant des camps d’entraînement et assurant la logistique nécessaire à la résistance. L’Inter-Services Intelligence (ISI), le puissant service de renseignement pakistanais, a coordonné la distribution des fonds et des armes, tout en jouant un rôle crucial dans le recrutement et la formation des combattants.

Les motivations du Pakistan étaient à la fois stratégiques et idéologiques. Islamabad voyait dans le soutien aux moudjahidines une opportunité d’étendre son influence en Afghanistan tout en contrecarrant l’influence indienne dans la région. Cette politique a également permis au régime pakistanais de renforcer sa légitimité auprès de ses propres populations, en se présentant comme un défenseur de l’islam face à une menace communiste.

Un autre aspect central de l’internationalisation du conflit afghan a été l’afflux de combattants étrangers venus de divers pays musulmans pour rejoindre les rangs des moudjahidines. Attirés par l’appel au jihad, ces volontaires, souvent désignés comme les "Arabes afghans", ont été galvanisés par des figures religieuses influentes comme Abdallah Azzam. L’Afghanistan est ainsi devenu un point de ralliement pour une cause islamique mondiale, où des combattants de différentes nationalités partageaient une vision commune de la lutte contre une puissance non musulmane.

Ces combattants étrangers, bien que relativement peu nombreux par rapport aux moudjahidines locaux, ont joué un rôle disproportionné en contribuant à l’idéologie transnationale du jihad. Ils ont également créé des réseaux qui allaient devenir le socle d’organisations comme Al-Qaida, exportant l’expérience et l’idéologie acquises en Afghanistan vers d’autres théâtres de conflit.

La dimension internationale du conflit afghan a eu des conséquences profondes et durables. Elle a transformé une guerre locale en un enjeu global, attirant une diversité d’acteurs aux motivations souvent divergentes. Si ce soutien a permis de repousser l’Union soviétique, il a également jeté les bases pour l’émergence de mouvements transnationaux, comme Al-Qaida, qui ont capitalisé sur les infrastructures, les réseaux et l’idéologie développés pendant cette période.

L’Arabie Saoudite et le rôle des combattants étrangers

L’Arabie Saoudite a joué un rôle central dans la mobilisation de combattants étrangers pour le conflit afghan, contribuant à transformer une guerre locale en une cause islamique transnationale. En utilisant des ressources financières considérables et son influence religieuse, Riyad a encouragé des milliers de volontaires, souvent désignés sous le terme d’« Arabes afghans », à rejoindre la lutte contre l’Armée rouge. Ce phénomène, qui allait profondément marquer le jihad contemporain, a été alimenté par une rhétorique religieuse et une stratégie politique visant à renforcer le leadership saoudien dans le monde musulman.

Au cœur de cette mobilisation se trouvait une interprétation radicale du concept de jihad, présentée comme une obligation individuelle (fard ‘ayn) pour tout musulman. Cette lecture, qui contredisait les traditions classiques selon lesquelles le jihad est une obligation collective (fard kifaya), a été popularisée par des figures religieuses influentes, notamment Abdallah Azzam. Ce dernier, considéré comme l’architecte du jihad moderne, a utilisé des sermons, des écrits et des réseaux caritatifs pour galvaniser le soutien des musulmans du monde entier à la cause afghane.

L’Arabie Saoudite, grâce à son contrôle des lieux saints de l’islam et à son rôle de protectrice de l’orthodoxie sunnite, a amplifié cet appel en fournissant une légitimité religieuse à cette interprétation. Des institutions comme la Ligue islamique mondiale et des mosquées financées par Riyad à travers le monde ont relayé le message, exhortant les musulmans à considérer la guerre en Afghanistan comme une lutte sacrée contre l’oppression soviétique.

Outre la mobilisation idéologique, l’Arabie Saoudite a largement contribué au financement de la résistance afghane. Riyad a investi des milliards de dollars pour soutenir les moudjahidines, souvent en partenariat avec les États-Unis dans le cadre de la guerre par procuration contre l’Union soviétique. Cet argent a été utilisé pour financer des camps d’entraînement, acheter des armes et fournir un soutien logistique aux combattants.

Des organisations caritatives islamiques, soutenues par l’Arabie Saoudite, ont également joué un rôle clé dans la canalisation des fonds et la coordination des flux de volontaires étrangers. Ces organisations, sous couvert d’aide humanitaire, ont facilité le déplacement des recrues vers l’Afghanistan et ont contribué à leur entretien une fois sur place.

Les combattants étrangers, bien que minoritaires par rapport aux moudjahidines locaux, ont introduit une nouvelle dimension au conflit. Ces volontaires, souvent jeunes et inexpérimentés, venaient de divers pays du monde musulman, attirés par la promesse d’un jihad sacré. Leur présence a contribué à internationaliser l’idéologie jihadiste, posant les bases d’une mobilisation transnationale qui allait transcender les frontières afghanes.

Ces combattants, réunis dans des camps d’entraînement financés et gérés par des figures comme Oussama ben Laden, ont formé les prémices de réseaux transnationaux. Ces camps n’étaient pas seulement des lieux de formation militaire, mais aussi des centres idéologiques où une vision globalisée du jihad était inculquée. Ce processus d’endoctrinement a jeté les bases pour la création d’Al-Qaida, organisation qui allait structurer et exploiter ces réseaux après la guerre afghane.

Le soutien saoudien au jihad afghan a eu des conséquences durables, dépassant de loin les objectifs initiaux de contrer l’Union soviétique. Si l’Arabie Saoudite cherchait à renforcer son influence dans le monde musulman et à affirmer son rôle de leader islamique, elle a également contribué, involontairement, à la montée d’une idéologie jihadiste transnationale.

Après le retrait soviétique en 1989, de nombreux combattants étrangers sont retournés dans leurs pays d’origine ou ont rejoint d’autres zones de conflit, apportant avec eux une expérience militaire et une idéologie radicalisée. Ces réseaux transnationaux, construits autour d’une expérience commune en Afghanistan, ont permis à Al-Qaida de se structurer comme une organisation globale, capable de mener des opérations bien au-delà des frontières afghanes.

Une guerre aux influences multiples

Le conflit afghan des années 1980 illustre de manière frappante la complexité des interactions entre acteurs locaux et internationaux. Si les moudjahidines voyaient dans cette guerre une lutte de libération nationale contre une puissance étrangère, les puissances extérieures y ont trouvé un terrain propice pour poursuivre leurs propres agendas stratégiques, religieux ou géopolitiques. Cette convergence d’intérêts disparates a transformé l’Afghanistan en un laboratoire où insurrection locale, soutien international et idéologie transnationale se sont entremêlés, créant un terreau fertile pour l’émergence d’Al-Qaida.

Dans le contexte de la Guerre froide, les États-Unis ont vu dans le conflit afghan une opportunité de fragiliser leur principal rival, l’Union soviétique. Sous l’administration Reagan, une stratégie agressive a été mise en place pour soutenir les moudjahidines, perçus comme un outil efficace pour affaiblir les ambitions soviétiques en Asie centrale. Ce soutien s’est traduit par un financement massif, estimé à plusieurs milliards de dollars, et par la fourniture d’armements sophistiqués, notamment les missiles sol-air Stinger, qui ont eu un impact décisif sur le cours de la guerre.

Ce soutien, bien qu’indirect, était principalement canalisé par l’intermédiaire des services de renseignement pakistanais (ISI), afin d’éviter une confrontation directe avec Moscou. Cette stratégie, tout en limitant l’exposition des États-Unis, a permis aux moudjahidines de mener une guerre prolongée et efficace contre les forces soviétiques, tout en renforçant les infrastructures et les réseaux qui allaient plus tard bénéficier à des organisations comme Al-Qaida.

L’Arabie Saoudite, de son côté, a utilisé le conflit afghan pour promouvoir un islam conservateur et renforcer son leadership dans le monde musulman. Riyad a joué un rôle clé en finançant les moudjahidines et en mobilisant des combattants étrangers sous la bannière du jihad. En collaboration avec les États-Unis, le royaume a contribué à canaliser des fonds considérables vers la résistance, tout en s’appuyant sur des organisations caritatives islamiques pour légitimer et étendre son influence.

Cette stratégie a permis à l’Arabie Saoudite de s’affirmer comme un acteur central dans la lutte contre l’Union soviétique, mais elle a également introduit une dimension idéologique au conflit, transformant une guerre de libération nationale en une cause religieuse transnationale. Ce soutien saoudien a ainsi posé les bases de l’internationalisation du jihad, créant des réseaux de combattants et de financements qui allaient perdurer bien au-delà du conflit.

Le Pakistan, voisin immédiat de l’Afghanistan, a joué un rôle central en tant que base arrière pour les moudjahidines. Par l’intermédiaire de l’ISI, Islamabad a coordonné la distribution des armes et des fonds fournis par les États-Unis et l’Arabie Saoudite, tout en hébergeant des camps d’entraînement pour les combattants. Ce rôle a permis au Pakistan de renforcer son influence en Afghanistan, qu’il considérait comme une profondeur stratégique dans sa rivalité avec l’Inde.

Cependant, cette politique a également favorisé la montée de groupes islamistes radicaux, qui allaient non seulement jouer un rôle clé dans le conflit afghan, mais aussi déstabiliser la région dans les décennies suivantes. L’ISI, tout en poursuivant les intérêts nationaux pakistanais, a contribué à la création d’une infrastructure transnationale du jihad qui allait être exploitée par Al-Qaida.

Cette confluence d’intérêts variés a transformé l’Afghanistan en un champ de bataille global. Tandis que les moudjahidines menaient une insurrection contre les Soviétiques, des puissances extérieures, motivées par des objectifs stratégiques, religieux ou géopolitiques, ont injecté des ressources et des idéologies qui ont profondément modifié la nature du conflit. Ce mélange d’insurrection locale et de soutien international a permis la création d’infrastructures – camps d’entraînement, réseaux de financement, chaînes logistiques – qui ont ensuite servi de socle à l’émergence d’organisations transnationales comme Al-Qaida.

Les effets de cette guerre aux influences multiples ont dépassé le retrait soviétique de 1989. Les infrastructures créées pendant le conflit, combinées à l’idéologie transnationale du jihad promue par des figures comme Abdallah Azzam et Oussama ben Laden, ont permis l’émergence d’un réseau capable de poursuivre une lutte globale. Al-Qaida, en particulier, a capitalisé sur ces dynamiques pour se structurer en tant qu’organisation transnationale, transformant l’expérience afghane en un modèle pour d’autres théâtres de conflit.

L’influence idéologique et religieuse : Wahhabisme - Doctrine sunnite de retour à un Islam purifié

Le wahhabisme, courant sunnite rigoriste, joue un rôle clé dans l’influence idéologique qui a marqué la mobilisation des combattants pendant le conflit afghan. Cette doctrine puise ses fondements dans les écrits de Muhammad Ibn Abd al-Wahhab [1703-1792], un théologien originaire de la péninsule Arabique, qui prônait un retour à un islam purifié, libéré de toute innovation (bid’a) ou déviance perçue. Sa vision était centrée sur l’unité de Dieu (tawhid) et sur une stricte conformité au Coran et à la Sunna comme seules sources de législation.

Les principes fondamentaux du wahhabisme

Le wahhabisme, fondé par Muhammad Ibn Abd al-Wahhab [1703-1792], repose sur une série de réformes rigoristes visant à restaurer un islam purifié, débarrassé de ce que son fondateur considérait comme des innovations (bid’a) et des déviances introduites au fil des siècles. Cette doctrine, centrée sur l’unité absolue de Dieu (tawhid), cherche à éradiquer toutes les pratiques et croyances qui pourraient détourner les fidèles de l’adoration exclusive d’Allah.

Parmi les réformes principales prônées par Ibn Abd al-Wahhab figurent :

  1. Le rejet du culte des saints et des pratiques soufies : Le wahhabisme considère le culte des saints et la vénération des figures religieuses comme une forme d’idolâtrie (shirk), incompatible avec la pureté de la foi islamique. Cette interdiction inclut les pèlerinages sur les tombes des saints et les pratiques mystiques liées au soufisme, qui étaient très répandues dans le monde musulman.
  2. L’interdiction des monuments funéraires : La construction de mausolées et de tombes monumentales est perçue comme une glorification des morts, détournant l’attention de l’adoration de Dieu. Ces monuments sont jugés contraires à l’esprit d’humilité et de simplicité prôné par l’islam.
  3. Le rejet des mosquées luxueuses : Les mosquées richement décorées sont considérées comme une forme de gaspillage, incompatible avec les principes d’égalité et de sobriété de l’islam. Le wahhabisme prône des lieux de culte simples et fonctionnels, reflétant l’essence spirituelle de la prière.
  4. L’exclusivité du Coran et de la Sunna comme sources de législation : Toute forme de législation inspirée par des coutumes locales, des interprétations modernes ou des idéologies étrangères est rejetée. Le wahhabisme insiste sur le retour aux textes fondateurs de l’islam comme seules autorités légitimes, refusant toute déviation perçue.

Cette vision réformiste a trouvé un soutien politique puissant dans la famille Al Saoud, qui a adopté le wahhabisme comme fondement idéologique de son règne. Ce partenariat a permis au wahhabisme de s’imposer comme la doctrine officielle de l’Arabie Saoudite, donnant naissance à un État où religion et pouvoir politique sont étroitement liés. L’union entre les Saoud et les idéaux d’Ibn Abd al-Wahhab a non seulement façonné la société saoudienne, mais a également permis l’exportation de cette doctrine à l’échelle mondiale.

Le wahhabisme, grâce à son alliance avec la monarchie saoudienne, a dépassé les frontières de la péninsule Arabique pour devenir une idéologie transnationale. Le conflit en Afghanistan des années 1980 a offert un terrain idéal pour cette expansion. L’Arabie Saoudite, en mobilisant des ressources financières et idéologiques, a utilisé le wahhabisme comme un outil de mobilisation religieuse et politique.

Des prédicateurs formés dans les institutions wahhabites ont été envoyés dans les zones tribales pakistanaises et afghanes pour enseigner cette vision puritaine de l’islam. Ces zones, déjà marquées par une forte religiosité, ont servi de point de convergence pour des combattants étrangers attirés par l’appel au jihad. Le wahhabisme, avec son accent sur la pureté religieuse et le rejet des influences extérieures, a permis de justifier la lutte contre le régime communiste afghan comme un devoir sacré.

Si le wahhabisme a joué un rôle central dans la mobilisation des combattants pendant le conflit afghan, son influence dépasse largement ce cadre. En fournissant une base idéologique au jihad globalisé, il a contribué à la formation de réseaux transnationaux comme Al-Qaida, qui ont adopté certains de ses principes dans leur vision du monde. Cependant, cette expansion s’est accompagnée de critiques, tant au sein du monde musulman qu’à l’extérieur, où le wahhabisme est souvent accusé de radicaliser les populations et de justifier des interprétations violentes de l’islam.

Le rôle du wahhabisme dans le conflit afghan

Le conflit afghan des années 1980 a constitué une opportunité majeure pour l’expansion du wahhabisme, qui s’est imposé non seulement comme une idéologie religieuse, mais aussi comme un outil stratégique de mobilisation pour le jihad. L’Arabie Saoudite, principal soutien financier et logistique de cette idéologie, a joué un rôle central en utilisant le wahhabisme pour transformer un conflit régional en une cause islamique transnationale. Ce processus a trouvé son épicentre dans les zones tribales pakistanaises et afghanes, où l’endoctrinement et la formation des combattants ont permis de consolider une vision rigoriste de l’islam.

Situées à la frontière entre le Pakistan et l’Afghanistan, les zones tribales ont joué un rôle crucial dans la diffusion du wahhabisme et la préparation des moudjahidines. Ces régions, historiquement autonomes et marquées par une forte religiosité, ont offert un terrain fertile pour l’implantation des idées wahhabites. L’Arabie Saoudite a tiré parti de cette situation en finançant l’installation de madrasas (écoles religieuses) destinées à enseigner une version rigoriste de l’islam. Ces institutions, souvent soutenues par des fonds saoudiens via des organisations caritatives islamiques, ont été des centres d’endoctrinement idéologique et de mobilisation.

Ces madrasas ont formé une génération de jeunes réfugiés afghans et de combattants étrangers, leur inculquant une vision religieuse centrée sur l’unité de Dieu (tawhid) et la nécessité de combattre les "infidèles". Le wahhabisme, avec son rejet des influences extérieures et son appel à la pureté religieuse, s’est révélé être un outil puissant pour motiver ces recrues à s’engager dans la guerre contre le régime communiste de Mohammed Najibullah et ses soutiens soviétiques.

Le rôle des prédicateurs wahhabites dans ces zones allait bien au-delà de l’enseignement religieux. Ces figures, souvent formées dans les institutions saoudiennes, ont également joué un rôle clé dans l’endoctrinement des combattants et la justification théologique du jihad. Sous leur influence, la guerre en Afghanistan a été présentée comme une obligation individuelle (fard ‘ayn) pour tout musulman, transformant un conflit politique en une cause sacrée.

Parallèlement, ces zones tribales sont devenues des centres d’entraînement militaire pour les moudjahidines. Les camps d’entraînement, financés par des fonds saoudiens et soutenus logistiquement par le Pakistan, combinaient l’endoctrinement idéologique avec une formation pratique au combat. Cette approche intégrée a permis de produire des combattants non seulement motivés par des convictions religieuses, mais également préparés militairement.

Grâce à l’influence du wahhabisme et aux ressources saoudiennes, les zones tribales ont été transformées en une véritable zone tampon dédiée à la préparation de la guerre. Ces régions ont joué un rôle stratégique, servant de refuge pour les moudjahidines, de base logistique pour les opérations militaires, et de centre pour la diffusion de l’idéologie jihadiste. Cette dynamique a renforcé la capacité des moudjahidines à mener une guerre prolongée contre l’Armée rouge, tout en posant les bases pour l’émergence de réseaux transnationaux comme Al-Qaida.

Si le soutien saoudien et le rôle du wahhabisme ont été déterminants pour la résistance afghane, ils ont également introduit des dynamiques complexes et des conséquences imprévues. L’endoctrinement religieux et la mobilisation internationale ont permis la création de réseaux transnationaux qui, après le retrait soviétique, se sont retournés contre leurs anciens soutiens ou ont poursuivi des agendas propres. Ces infrastructures idéologiques et logistiques ont fourni à des figures comme Oussama ben Laden les outils nécessaires pour structurer des organisations comme Al-Qaida, transformant l’expérience afghane en un modèle exportable pour d’autres conflits.

Le concept territorial d’un islam régénéré

La guerre afghane des années 1980 a permis l’émergence d’un concept territorial profondément lié à l’idéologie wahhabite : celui d’un Islam régénéré. Ce concept, bien qu’ancré dans une vision spirituelle, s’est également matérialisé comme un projet politique et géographique visant à établir un sanctuaire où un islam purifié, conforme aux principes rigoristes du wahhabisme, pourrait se développer sans entraves. Ce territoire sanctuaire ne devait pas seulement être un refuge, mais un modèle à reproduire ailleurs, incarnant un retour aux origines idéales de l’islam.

Le concept d’un islam régénéré a trouvé une expression concrète avec la fondation, en 1981, de l’Union Islamique pour la Libération de l’Afghanistan, dirigée par Abdul Rasul Sayyaf. Cette organisation, à la fois militaire et idéologique, s’est positionnée comme un acteur clé dans la lutte contre l’Armée rouge, tout en promouvant une vision islamique rigoureusement conforme aux principes wahhabites.

Sayyaf, formé dans des institutions religieuses saoudiennes comme l’Université islamique de Médine, était profondément imprégné des idéaux wahhabites. Il a utilisé cette idéologie comme moteur pour structurer et motiver les moudjahidines, tout en attirant des soutiens financiers et logistiques de l’Arabie Saoudite et d’autres acteurs internationaux. Sous sa direction, l’Union Islamique pour la Libération de l’Afghanistan est devenue une organisation pivot, où se croisaient mobilisation religieuse, organisation militaire et ambition politique.

La vision de Sayyaf allait au-delà d’une simple guerre de libération nationale contre le régime communiste afghan. Il voyait l’Afghanistan comme le point de départ d’un projet plus large : la création d’un territoire sanctuaire pour un islam purifié, qui servirait à la fois de modèle idéologique et de base opérationnelle pour un jihad globalisé. Ce sanctuaire, basé sur les principes wahhabites, devait être un territoire exempt de toute influence étrangère ou de pratiques jugées contraires à l’islam authentique.

En ce sens, les zones contrôlées par l’Union Islamique et d’autres groupes moudjahidines soutenus par l’Arabie Saoudite ont été transformées en laboratoires idéologiques. Les camps d’entraînement établis dans ces régions n’étaient pas seulement des centres de formation militaire ; ils étaient également des lieux d’endoctrinement où les recrues étaient immergées dans une vision rigoriste et universalisante de l’islam.

La relation entre Abdul Rasul Sayyaf et Oussama ben Laden a joué un rôle clé dans la consolidation du concept d’un islam régénéré. Ben Laden, héritier saoudien charismatique et financé par des ressources personnelles et des réseaux proches de la monarchie saoudienne, partageait une vision similaire de la lutte. Pendant le conflit afghan, il a collaboré étroitement avec Sayyaf pour structurer les efforts militaires et logistiques, tout en intégrant l’idéologie wahhabite dans le projet jihadiste.

Cette coopération a permis de poser les bases d’une organisation transnationale qui allait dépasser le cadre du conflit afghan. L’idée d’un territoire sanctuaire n’était plus seulement locale ; elle s’est étendue à une ambition globale de créer des bases pour le jihad dans d’autres régions du monde. Cette vision, articulée pendant la guerre afghane, a directement influencé la stratégie d’Al-Qaida après le retrait soviétique.

Le concept territorial d’un islam régénéré, tel qu’il a émergé pendant le conflit afghan, a eu des répercussions durables. Il a servi de modèle pour d’autres mouvements jihadistes, qui ont cherché à reproduire cette idée dans des régions comme la Bosnie, le Tchétchénie, ou encore la Syrie. La vision d’un territoire sanctuaire, combinée à une idéologie transnationale, a transformé le jihad d’une lutte locale ou régionale en un projet universel, alimenté par une infrastructure idéologique et militaire solide.

Les zones tribales : laboratoires d’un jihad idéologique

Les zones tribales pakistanaises, situées à la frontière entre le Pakistan et l’Afghanistan, ont joué un rôle central dans l’élaboration et la mise en pratique de l’idéologie wahhabite appliquée au jihad. Ces régions, historiquement autonomes et marquées par des traditions locales, ont servi de refuge et de base opérationnelle pour les combattants moudjahidines. Dans ce contexte, le wahhabisme, porté par des prédicateurs saoudiens et soutenu par des financements extérieurs, s’est mêlé aux dynamiques tribales locales, produisant une synthèse idéologique et stratégique unique.

Les zones tribales sont rapidement devenues un centre névralgique de l’endoctrinement idéologique. Des madrasas (écoles religieuses) financées par des fonds saoudiens ont été établies pour enseigner une interprétation rigoriste de l’islam basée sur les principes wahhabites. Ces institutions, souvent dirigées par des prédicateurs formés en Arabie Saoudite, avaient pour objectif de préparer une génération de jeunes réfugiés et de combattants à la fois sur le plan spirituel et militaire.

Dans ces écoles, l’enseignement reposait sur une interprétation stricte du Coran et de la Sunna, rejetant toute forme de modernité ou d’innovation religieuse perçue comme contraire à l’islam pur. Les élèves y étaient également immergés dans une rhétorique jihadiste, justifiant la guerre contre l’Union soviétique et le régime communiste afghan comme une obligation religieuse. Cette formation idéologique s’accompagnait d’une préparation militaire, créant une fusion entre foi religieuse et compétence guerrière.

Dans ces régions, le wahhabisme a dû s’adapter aux spécificités locales pour se rendre acceptable aux populations tribales. Ces dernières, attachées à leurs coutumes et à leurs structures sociales traditionnelles, ont intégré les principes wahhabites tout en les mêlant à leurs propres pratiques. Cette synthèse a permis au wahhabisme de s’enraciner dans le tissu social local, transformant ces zones en bastions idéologiques et opérationnels du jihad.

L’autorité des chefs tribaux, combinée à l’influence des prédicateurs wahhabites, a facilité la mobilisation des populations locales pour le conflit afghan. Ces zones, traditionnellement autonomes et peu contrôlées par l’État pakistanais, ont fourni un environnement idéal pour la prolifération de l’idéologie jihadiste et la structuration des réseaux de résistance.

Outre leur rôle dans l’endoctrinement, les zones tribales ont également servi de centres de formation militaire et de refuge pour les combattants moudjahidines. Des camps d’entraînement, souvent financés par des fonds saoudiens et soutenus par les services de renseignement pakistanais (ISI), y ont été établis pour former des recrues locales et étrangères. Ces camps combinaient une formation militaire pratique – maniement des armes, tactiques de guérilla – avec un endoctrinement religieux intense.

Ces zones ont également fonctionné comme des refuges pour les combattants, leur offrant un espace sécurisé où se regrouper, se réarmer et planifier leurs opérations. Cette infrastructure logistique et idéologique a renforcé la capacité des moudjahidines à mener une guerre prolongée contre l’Armée rouge, tout en créant les conditions pour l’émergence d’un jihad globalisé.

Le rôle des zones tribales pakistanaises ne s’est pas limité au conflit afghan. Les infrastructures créées pendant cette période ont eu des répercussions durables, facilitant l’émergence de réseaux transnationaux comme Al-Qaida. Ces réseaux, formés et consolidés dans les zones tribales, ont exporté l’idéologie wahhabite et les tactiques jihadistes vers d’autres régions en conflit, notamment la Bosnie, la Tchétchénie et le Moyen-Orient.

Ces zones ont également servi de modèle pour d’autres théâtres de jihad, montrant comment un espace géographique relativement restreint pouvait devenir un laboratoire pour une idéologie transnationale et une stratégie militaire globale. Les leçons tirées des zones tribales pakistanaises ont été appliquées dans des contextes variés, contribuant à l’internationalisation du jihad et à la prolifération de groupes inspirés par Al-Qaida.

Le Jihad arabe en Afghanistan

L’idée d’un jihad arabe en Afghanistan émerge dans les années 1980 comme une extension transnationale du combat contre l’occupation soviétique. Pour les militants islamistes, l’Afghanistan devient un territoire stratégique, perçu non seulement comme un champ de bataille mais aussi comme un tremplin pour construire un califat islamique. Cette vision transforme le conflit afghan en une cause universelle pour les Arabes désireux de mener un jihad, notamment dans un contexte où d’autres fronts, comme la Palestine, sont jugés inaccessibles ou inefficaces pour une telle mobilisation.

Abdullah Yusuf Azzam : le théoricien du jihad global

Abdullah Yusuf Azzam [1941-1989] occupe une place centrale dans l’élaboration et la diffusion de l’idée d’un jihad global. Né en Cisjordanie, Azzam bénéficie d’une éducation religieuse et académique prestigieuse, avec des études à Damas et au Caire, où il est profondément influencé par les idées des Frères Musulmans. Il se rapproche particulièrement des enseignements de Sayyid Qutb, théoricien de l’islamisme radical, dont les écrits sur le rejet des systèmes politiques impies et la nécessité du jihad pour restaurer un État islamique jouent un rôle décisif dans sa pensée.

Après avoir dirigé la branche jordanienne des Frères Musulmans, Azzam s’éloigne progressivement de cette organisation, qu’il accuse de manquer de radicalité dans sa lutte contre les ennemis de l’islam. Le tournant décisif de son engagement survient avec l’invasion soviétique de l’Afghanistan en 1979. Considérant ce conflit comme une opportunité unique pour galvaniser la mobilisation islamique mondiale, Azzam se consacre pleinement à la cause afghane. Il rompt avec les Frères Musulmans traditionnels, qui désapprouvent sa vision militante et son interprétation élargie du jihad.

Azzam transforme le jihad afghan en une obligation individuelle (fard ‘ayn) pour tous les musulmans, une idée révolutionnaire dans la pensée islamique classique, qui considérait généralement le jihad comme une obligation collective (fard kifaya). Cette réinterprétation repose sur l’idée que chaque musulman, homme ou femme, est directement responsable de défendre les terres islamiques contre l’invasion étrangère.

Il exprime cette vision dans une fatwa célèbre, où il déclare :

« Tout Arabe qui veut accomplir le jihad en Palestine peut commencer par là, mais celui qui ne le peut pas, qu’il aille en Afghanistan. Quant aux autres musulmans, je pense qu’ils doivent commencer leur jihad en Afghanistan. »

Cette déclaration redéfinit le rôle de l’Afghanistan dans l’imaginaire islamique : il ne s’agit plus seulement d’un champ de bataille contre une puissance étrangère, mais d’un centre névralgique pour la formation, l’unification et la préparation de la Oumma (la communauté islamique mondiale) en vue de luttes futures.

Sous l’impulsion d’Azzam, l’Afghanistan devient un sanctuaire pour les combattants étrangers désireux de participer au jihad. Il voit dans ce pays un laboratoire idéologique et pratique, où des volontaires du monde entier peuvent s’entraîner, se regrouper et être formés à la lutte armée. En créant un réseau de soutien logistique et idéologique, Azzam transforme l’Afghanistan en un point de ralliement pour un jihad transnational.

Azzam joue également un rôle clé dans l’établissement d’infrastructures destinées à accueillir et organiser les combattants arabes. Avec Oussama ben Laden, il fonde le Bureau des services à Peshawar, une plateforme conçue pour faciliter l’arrivée et l’intégration des moudjahidines étrangers. Ce bureau devient un carrefour stratégique pour la coordination des efforts jihadistes, rassemblant des ressources humaines et financières destinées à soutenir le conflit.

La vision d’Azzam dépasse le cadre du conflit afghan. Son appel au jihad global inspire une génération entière de militants, tout en posant les bases idéologiques de mouvements transnationaux comme Al-Qaida. Si sa mort en 1989 reste entourée de mystère, son héritage continue de résonner dans les discours et les stratégies des organisations jihadistes contemporaines.

Par son charisme, son influence théologique et son pragmatisme organisationnel, Abdullah Azzam a non seulement transformé le jihad afghan en une cause mondiale, mais il a également forgé une idéologie durable qui transcende les frontières et les contextes régionaux. L’Afghanistan, sous son impulsion, devient le symbole d’un islam militant globalisé, prêt à se déployer sur d’autres théâtres de conflit.

L’influence d’Azzam sur Ben Laden

Abdullah Yusuf Azzam a exercé une influence décisive sur Oussama ben Laden, orientant sa trajectoire personnelle et idéologique vers un engagement total dans le jihad afghan. Héritier d’une des plus grandes fortunes saoudiennes, Ben Laden avait hérité de son père, entrepreneur prospère dans le domaine de la construction, une expertise organisationnelle et logistique qui allait se révéler cruciale dans le contexte de la guerre en Afghanistan. Grâce à cette expérience, Ben Laden a su transformer son engagement idéologique en une force pratique et opérationnelle, mettant ses ressources et ses compétences au service du jihad.

C’est sous l’influence directe d’Azzam que Ben Laden s’immerge pleinement dans la cause afghane. Azzam, par son charisme et son rôle de théoricien du jihad global, convainc Ben Laden de la nécessité de mobiliser des ressources arabes pour soutenir le combat contre l’occupation soviétique. Séduit par la vision d’un jihad transnational, Ben Laden voit dans cette lutte une opportunité de combiner ses idéaux religieux avec son expertise en matière de gestion et de logistique.

Ben Laden apporte à cette collaboration un atout majeur : sa fortune personnelle. Plutôt que de se limiter à un simple soutien financier, il s’investit directement dans le conflit, jouant un rôle actif dans la mobilisation des combattants arabes, le financement des infrastructures et la coordination des efforts logistiques.

En 1984, Azzam et Ben Laden fondent le Bureau des services à Peshawar, une initiative destinée à structurer l’arrivée et l’intégration des moudjahidines arabes. Ce bureau devient rapidement une plateforme essentielle pour le jihad afghan, jouant un rôle clé dans la logistique, l’idéologie et la coordination des flux de combattants étrangers.

Le Bureau des services est conçu comme une officine centralisée pour accueillir les volontaires étrangers, organiser leur passage en Afghanistan et faciliter leur intégration dans les rangs des moudjahidines. Les activités du bureau incluent la collecte de fonds, le recrutement de combattants, l’organisation du transport et la mise en place de réseaux de soutien. Parmi les volontaires accueillis figurent des extrémistes égyptiens, notamment d’anciens membres des Frères Musulmans emprisonnés sous le régime d’Anouar el-Sadate, qui apportent avec eux leur propre expérience idéologique et militaire.

Sous l’impulsion d’Azzam, Ben Laden canalise sa fortune et ses compétences vers des objectifs stratégiques précis. Il supervise directement la construction d’infrastructures dans les zones tribales pakistanaises et afghanes, mettant en place des camps d’entraînement et des maisons d’hôtes pour accueillir les combattants. Cette collaboration entre Azzam et Ben Laden ne se limite pas à l’aspect logistique : elle repose également sur une vision commune d’un jihad global, où l’Afghanistan est perçu comme le premier bastion d’un projet islamique transnational.

La relation entre Azzam et Ben Laden pose les bases idéologiques et organisationnelles de ce qui deviendra Al-Qaida. Si Azzam incarne la figure intellectuelle et religieuse, Ben Laden apporte les ressources matérielles et les compétences nécessaires pour transformer les idées en réalité. Ensemble, ils parviennent à créer un réseau transnational qui, bien qu’initialement centré sur le conflit afghan, aspire à une lutte globale contre les ennemis de l’islam.

Cependant, des divergences commencent à apparaître entre les deux hommes. Azzam, focalisé sur la lutte en Afghanistan, privilégie une approche locale et défensive, tandis que Ben Laden, influencé par des figures comme Ayman al-Zawahiri, développe une vision plus offensive et globale du jihad, visant à attaquer directement les puissances occidentales. Ces tensions atteindront leur paroxysme après la mort d’Azzam en 1989, laissant à Ben Laden le champ libre pour diriger la transition vers une organisation plus agressive et transnationale.

L’arrivée d’Ayman al-Zawahiri

Parmi les figures importantes qui rejoignent le jihad afghan se trouve Ayman al-Zawahiri, un médecin égyptien et ancien membre des Frères Musulmans. Après avoir été emprisonné pendant trois ans en Égypte, al-Zawahiri reproche aux Frères Musulmans leur abandon de la voie du jihad. Il se tourne alors vers l’Afghanistan, qu’il considère comme une terre de lutte et de protection idéologique.

Al-Zawahiri joue un rôle clé dans la radicalisation et la structuration des combattants arabes, contribuant à la fusion entre les idéologies jihadistes égyptiennes et le projet transnational porté par Azzam et Ben Laden. Ensemble, ils développent des maisons d’hôtes et des camps d’entraînement pour rassembler et former leurs partisans.

L’établissement des infrastructures du jihad

Avec le soutien d’Abdul Rasul Sayyaf, leader de l’Union Islamique pour la Libération de l’Afghanistan, Azzam, Ben Laden et al-Zawahiri obtiennent l’autorisation des autorités pakistanaises pour établir des camps d’entraînement pour les combattants arabes. Ces infrastructures jouent un rôle central dans la préparation des recrues, combinant endoctrinement idéologique et formation militaire. En 1985, Azzam prend la direction du Comité de coordination des organisations humanitaires islamiques de Peshawar, un rôle qui lui permet de canaliser des ressources vers le jihad.

Ben Laden, quant à lui, supervise la construction d’infrastructures dans les zones tribales, mettant son expertise et sa fortune au service de l’organisation du conflit. En 1986, il s’installe en Afghanistan et fonde la tanière des partisans (al-Masada), une base militaire destinée à accueillir et former des combattants arabes. Ce camp devient un symbole de la consolidation du jihad arabe en Afghanistan.

La Qâ’ida 


L’enjeu fondamental est d’ancrer territorialement la lutte par une avant-garde militante sur la base de la théorie d’Azzam. L’ancrage territorial est nécessaire pour amplifier la lutte et la transformer en un modèle général du combat. Le modèle de la Qâ’ida va être pensé de façon mimétique à la vie du prophète. L’expérience médinoise du Prophète va les pousser à se rassembler dans un lieu tiers, pour se réorganiser et lancer la lutte contre La Mecque. Médine est la Qaida nécessaire pour lancer le jihad et conquérir l’Arabie.

Les guerres Moudjahidines

En avril 1987 ont lieu les premiers combats des troupes de Ben Laden contre l’Armée Rouge. En avril 1988 est annoncé le retrait soviétique. Les troupes afghanes d’Al-Qaida participent à l’effort de renverser le régime communiste de Kaboul. La bataille de Jelalabad est un échec pour les troupes musulmanes. Un paradoxe intéressant est que le retrait soviétique d’Afghanistan brise l’élan du jihad. L’Afghanistan sombre dans des conflits de faction. Une période de conflits s’ouvre entre les différentes factions de la résistance afghane. En 1989, Azzam disparaît dans un attentat à la voiture piégée.

Abdul Rashid Dostom
Ahmad Shah Massoud

Entre 1989 et 1996 a lieu la guerre civile afghane. Sont mises en place des alliances et contre alliances entre les différentes factions menant en 1992 à la constitution de la République Islamique afghane qui est une fiction absolue en raison des conflits entre les différents protagonistes : le général ouzbek Rachid Dostom, le tadjik, le commandant Massoud qui est le chef de l’Alliance du Nord Afghane combattant le pouvoir des talibans de 1996 jusqu’à sa mort en 2001.

Entre 1992 et 1996, Kaboul subit quatre années de conflits menant à près de 40 000 morts Dans les zones tribales pakistanaises et afghanes émerge une nouvelle force politique, à savoir, les Talibans.

« Taleb c’est celui qui écrit », « Étudiants en religion » qui se regroupent sous la direction de leur chef Mohammed Omar, modeste mollah pachtoune d’un village de Kandahar. Le cœur de la problématique des talibans n’est pas la construction d’un État islamique, mais un retour aux mœurs purifiées avec le respect du Coran, de la loi divine et de la charia. Les talibans sont une présence de moralisation religieuse fondamentaliste. En d’autres termes, ce sont des néo-fondamentalistes qui prônent une réislamisation des mœurs et ne s’intéressent pas d’abord à la question de l’État islamique. Par la morale et la réislamisation des mœurs, se fera le respect de la loi divine qui doit conduire la société et les hommes et femmes.

1994 sont les premières victoires des talibans qui vont se battre contre la République Islamique d’Afghanistan. En 1996 a lieu une guerre des talibans contre la République Islamique d’Afghanistan qui vont contrôler de la moite du pays. Le 27 septembre 1996, Kaboul tombe aux mains des talibans. Le mollah Omar, chef des Talibans, devient l’autoproclamé nouveau chef d’État sous le titre de commandeur des croyants. Il recueille l’allégeance des notables tribaux et religieux rassemblés. Il devient émir [celui qui commande] et appel au jihad contre les infidèles. La jonction va pouvoir s’opérer avec Ben Laden afin de démultiplier leurs forces.

L’émirat terroriste

La parenthèse soudanaise


Entre 1989 et 1990, Ben Laden rentre en Arabie Saoudite. Il est la référence morale et financière pour les vétérans. Il les aide à se réinstaller au pays et engage les « yéménites afghans » afin de lancer un jihad contre le régime marxiste d’Aden. La rupture arrive avec les autorités d’Arabie Saoudite avec l’invasion du Koweït par Saddam Hussein. Il exhorte le ministre de la Défense à mobiliser les « vétérans » pour défendre le Koweït, mais le principe de solidarité́ arabe mène à un refus de sa part.

Le point de discorde est l’accord donné au gouvernement saoudien aux États-Unis pour le protéger de Saddam Hussein en acceptant l’implantation de bases militaires américaines en Arabie Saoudite. Il est impossible de tolérer la présence de « soldats infidèles » sur les lieux Saints.

Le nouveau discours de Ben Laden

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Pour Ben Laden, le régime saoudien est compromis menaçant la sécurité et les intérêts de l’Islam. Ben Laden revient à Peshawar qu’il ne reconnaît plus et décide de s’exiler à Khartoum. Khartoum est un régime islamique du Soudan avec ses proches compagnons. Avec son entreprise, il s’engage dans d’importants projets de construction et de développement fabriquant du territoire. En même temps, il va continuer à se mobiliser sur les questions internationales finançant des combattants et s’engage dans le soutien de toutes les causes extrémistes. Ben Laden est une sorte de « parrain » d’un jihad international sans frontières.

Ben Laden sera mis en cause dans plusieurs attentats à l’international notamment à Ryad et à Islamabad. En 1994, il est déchu de sa nationalité saoudienne et doit quitter le Soudan où il ne se sent plus en sécurité. En 1996, après cinq années d’absence de la scène afghane, Ben Laden revient en Afghanistan.

Le rapprochement avec les Talibans

L’Afghanistan que Ben Laden découvre n’a plus rien à voir avec le pays qu’il a connu. Le pouvoir est aux mains du mollah Omar commandant des Croyants. Il se décide à rejoindre les montagnes afghanes pour reconstruire la Qaida et relancer le jihad.

Sa prise de position dans ce contexte particulier se fait par la déclaration de 1996 de Jihad contre les américains. Il va élaborer « une base [Qâ’ida] sûre nichée dans ces sommets sur lesquels s’est écrasée la plus grande puissance militaire athée du monde », réduire « le complot américain et de leurs alliés », combattre « cette propagande mensongère sur les droits de l’homme [qui] qui a cédé la place aux coups portés et aux massacres perpétrés contre les musulmans », repousser « l’occupant infidèle » du territoire saoudien. Il est de fait internationaliste.

C’est la première apparition publique d’Al-Qaida avec double concept de la base :

  • territoriale pour engager le jihad : il faut structurer des ressources, de l’argent, des camps d’entrainement.
  • de données informatiques [Qâ’ida al-m’lûmatä] des vétérans d’Afghanistan pour recruter.

Pendant ce temps-là, les Talibans entrent dans Kaboul, le Président Najibullah est exécuté et les Talibans poursuivent la guerre contre le commandant Massoud.

Tout sépare Ben Laden du Mollah Omar

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Entre Apatride et Pachtoune, Internationalistes et localiste, djihadiste planétaire et partisan d’une guerre afghane, tout sépare Ben Laden et le mollah Omar. Le seul point commun est l’Islam comme force politique et comme système de purification. De plus, chacun d’eux revendique un destin historique :

  • Ben Laden : le jihad planétaire et le gouvernement de l’Islam ;
  • Mollah Omar : le fait d’endosser le manteau du Prophète.

En 1996, l’alliance entre les deux hommes se noue. L’accord est conclu est l’aide de Ben Laden pour combattre Massoud et encourager le déploiement de l’Islam politique en Afghanistan. En réponse, le mollah Omar offre l’hospitalité à Ben Laden dans ses montages.

Le basculement de 1998

À partir de 1998, il y a un basculement. Les djihadistes arabes sont engagés par Ben Laden dans les opérations du Mollah Omar. Al-Zawahiri relance la série des attentats internationaux. En février 1998 est constitué le Front islamique mondial du jihad contre les Juifs et les Croisés. C’est un dispositif qui renvoie au Moyen-Âge dans une vision manichéenne.

Le concept de Croisé offre à Ben Laden une stature spécifique, celle de l’assimiler au combat même du Prophète. La libération des lieux Saints de Jérusalem et de la Mecque reste l’objectif principal. Il faut « Tuer les Américains et leurs alliés, qu’ils soient civils ou militaires, est un devoir qui s’impose à tout musulman qui le pourra dans le pays où il se trouvera ». La rupture est consommée avec la tradition prophétique du jihad et la pratique historique de l’Islam.

L'attentat à Nairobi en 1998 avait fait plus de 111 victimes. Photo : AFP
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En 1998 ont lieu deux attentats majeurs. Le 7 août, pour célébrer dans le sang le huitième anniversaire du déploiement des troupes américaines en Arabie Saoudite, sont effectués les deux attentats des ambassades américaines de Dar es-Salam et de Nairobi. La première riposte américaine avec le tir de 60 missiles de croisière sur les positions d’Al-Qaida sur la frontière afghano-pakistanaise. Les américains demandent la livraison de Ben Laden au mollah Omar qui refuse au nom du caractère sacré de l’hospitalité pachtoune menant à la constitution du Front islamique mondial du jihad. Dans la stratégie de Ben Laden et du mollah Omar, la terreur doit être portée au niveau international, mais l’Afghanistan sous le régime Taliban doit devenir un « djihadiste » inexpugnable, base de la subversion globale. D’où la nécessité de s’engager avec le mollah Omar contre le commandant Massoud qui réclame pour sa part le départ d’Afghanistan des combattants « Arabes ».

L’idée est que la libération de l’Afghanistan pour les talibans n’est plus une fin en soi, mais devient une plateforme du djihadiste. L’Afghanistan doit devenir un « jihadistan », c’est-à-dire un lieu qui doit exporter sa lutte. Cela explique le fait que le mollah Omar et Ben Laden commanditent l’assassinat du commandant Massoud. C’est le moment où est conceptualisé en 1999 le détournement d’avion de ligne sur des cibles.

Durant l’été 2000, les Talibans et Al-Qaida mobilisent leurs troupes pour étouffer l’Alliance du Nord. Massoud est contraint de regagner les montagnes. Le 12 0ctobre 2000 a lieu l’attentat d’Al-Qaida contre un destroyer américain en rade d’Aden. Un accord de Ben Laden et du mollah Omar est passé pour supprimer le commandant Massoud qui est obstacle de taille à la constitution d’un Afghanistan unifié sous pouvoir Taliban. La suppression du commandant Massoud a lieu quelques jours avant les attentats du 11 septembre 2001, assassiné par un groupe se présentant comme journaliste. La mort du commandant Massoud est le signe du déclenchement du 11 septembre.

La doctrine terroriste stratégique

Une doctrine politique de la « libération »

Il faut s’intéresser au contenu du texte d’Al Qaida qui est une doctrine qui se présente comme une doctrine de la libération partant sur une interprétation de l’oppression. Le discours d’Al Qaida est de dire que nous sommes opprimés par des puissances. L’oppression a d’autant plus augmenté que des bases américaines ont été implantées à 80 kilomètres de la Mecque. Le discours classique est : « L’ennemi nous opprime, nous sommes ses prisonniers. Il faut se libérer de nos chaînes ».

Les méthodes de libération sont non seulement de faire triompher la justice, mais de faire triompher la justice divine avec dieu qui est porteur d’équité, de justice d’égalité. Il y a une récupération de la tradition prophétique chez Ben Laden. C’est un système de représentation important. Le combat est de « s’insurger au nom de Dieu, lutter jusqu’à donner sa vie, se libérer pour engager la victoire de Dieu, de la justice, du bien et de la liberté ».

Le discours n’est pas celui de mener la guerre contre les autres religions monothéistes, mais contre une oppression qui regroupe des dimensions laïques de sociétés qui n’ont pas compris la mise en conformité de dieu et de traditions humaines, elle est à mener contre un asservissement qui implique les non-musulmans.

La stratégie revendiquée est celle d’une guerre contre les puissants donc c’est une guerre de subversion où il faut transformer et subvertir les mentalités pour faire adhérer à la cause et renverser. Les théories subversives prennent en compte le rapport asymétrique des moyens entre majorité et minorité. La guerre doit être menée par chacun dans une réflexion djihadiste personnelle. Ben Laden se présente d’abord comme un défenseur de la liberté suggérant une dimension charismatique, mais il se présente aussi comme le seul à pouvoir apporter la liberté qui se fait dans la communion avec de dieu et d’être en accord avec dieu. Autrement dit, Ben Laden se présente conformément à l’ordre de Dieu comme un défenseur de la liberté, un défenseur au service de Dieu et le vrai théoricien de la liberté. Il se définit comme libérateur et oppose à sa figure celle du Président des États-Unis comme seul et unique « terroriste ». Le renversement dialectique est intéressant parce qu’il se représente comme un libérateur qui lutte contre l’oppresseur étasunien et le terrorisme des puissances occidentales qui viennent définir sur son territoire les modes de vie. D’autre part, Ben Laden mène sa lutte humblement dans un rapport avec dieu qui est une liberté de la religion agissant dans le cadre du Coran qui donne les éléments du comportement éthique le faisant pour l’umma qui est la communauté des croyants dans le monde.

En tant que combattant de Dieu et pour Dieu, il rappelle les fondements de l’Islam selon lui :

  • l’Islam est un – n’est pas deux ou trois après le judaïsme et le christianisme ;
  • l’Islam est vérité : « Suprématie de la vérité et développement du bien vont ensemble » ;
  • l’unicité de Dieu crée le principe de liberté ;
  • la liberté est au-delà de la dichotomie bien et mal, mais la liberté n’est pas dans le « chacun fait ce qu’il lui plaît »
  • la liberté est dans la stricte application des principes religieux
  • la liberté n’est pas de l’ordre de la confiscation ou de la possession.
  • elle est au nom de Dieu et pour Dieu Commander le bien c’est interdire le mal : il faut donc lire le monde comme partage entre le bien et le mal

La production du Bien exige le jihad. Il faut que chaque musulman produise ce bien et le pouvoir appartient à la communauté d’Al Qaida. Sans Jihad, les musulmans ne pourront jouir de leurs droits en Occident « que comme des esclaves recueillant les miettes du repas du maître ».

Quels sont les premiers ennemis ? Les premiers ennemis ne sont pas les chrétiens et les juifs, mais les chiites qui ont contesté la succession des prophètes. Le chi’isme pour Al Zarquawi est une religion polythéiste qui n’a rien à voir avec l’Islam. Al Qaida reproduit la très grande conflictualité entre sunnites et chiites. Viennent ensuite les juifs qui les ont dépossédés et les chrétiens qui sont dans un dispositif. Il y a la reconstruction d’un imaginaire avec l’idéal de pureté est la volonté d’un retour à la pureté. C’est un jeu de référence et de manipulation de référence avec une forme de dénégation de la réalité.

Une doctrine du combat asymétrique


Le combat asymétrique est un nouveau type de guerre après la chute du mur de Berlin lié à la fin d’un monde bipolaire. Les guerres sont plus dispersées sur la planète et ne sont plus celles du système westphalien, mais le principe de l’anarchie Hobbienne faite entre « partisans » ou entre « partisans » et États-nations fondés sur la dissymétrie des moyens et sur l’effet de surprise asymétrique. La surprise est la règle d’or. Il faut intégrer dans le combat l’asymétrie des combats, c’est un combat militaire, mais aussi d’ordre technologique afin de convaincre de façon phycologique de la validité de la lutte. Il y a une image composite avec des éléments militaires traditionnels et de l’extrême modernité. La domination technique ne suffit plus et les Moudjahidines prouvent leur supériorité dans les combats asymétriques. L’effet de surprise est la condition de toute réussite dans un conflit asymétrique.

Le nouveau combat n’est pas seulement militaire, mais aussi d’ordre psychologique :

« L’une des stratégies occidentales veut que le meilleur moyen de provoquer une défaite psychologique soit d’attaquer l’ennemi, là où l’ennemi se sent protégé et en sécurité. C’est exactement ce que les moudjahidin ont fait à New York. Il apparaît donc que ce déséquilibre entre l’Amérique et les moudjahidin est parfaitement approprié à l’affrontement avec la machine de guerre occidentale, en particulier la machine américaine. Les Américains et l’Occident comprennent la nature de ce nouveau défi et sont conscients de la difficulté de la tâche qui les attend.

Le moment est venu pour les mouvements islamiques faisant face à une offensive générale des Croisés de développer une pensée stratégique appropriée et s’affairer aux préparatifs militaires nécessaires. Ils doivent accroître l’intérêt pour le prosélytisme et s’octroyer le soutien public et politique des peuples. C’est non seulement un devoir religieux, mais aussi l’une des clefs du succès de la guerre. D’anciens stratèges tels que Von Clausewitz et Mao Tse Toung l’avaient noté. Le meilleur exemple est peut-être le phénomène de l’Intifada qui a balayé la supériorité de la puissance militaire sioniste sur le peuple palestinien musulman.

L’Amérique veut employer l’action militaire pour réduire à néant les succès psychologiques des moudjahidin ainsi que les résonances et les ramifications positives de leurs actes héroïques et qui attirent le soutien et la sympathie dans le monde islamique.

Nous prions Allah pour qu’il apporte à la nation islamique une nouvelle génération de prédicateurs et d’autorités religieuses, capables de relever les nouveaux défis de la nouvelle guerre. »

Cela se représente comme un dispositif qui va de l’acte militaire, jusqu’à la communication des actes de violence et la constitution d’une Qaida à l’échelle planétaire avec la formation d’autorités religieuses capables d’expliquer la guerre.

Vers la guerre de Quatrième génération

Abou Moussab al-Souri, de son vrai nom Mustafa Setmariam Nasar. © DR

Mustafa Setmariam Nasar alias Abu Musab Al-Suri est un djihadiste qui publie en 2004 une importante encyclopédie du djihadiste de plus de 1960 pages. L’appel à la résistance islamique globale se fait par la reprise à son compte les thèses du colonel du corps des Marines William Lind qui a écrit en 1989 un article sur La Guerre de Quatrième Génération[1]. La guerre de Quatrième génération est une nouvelle guerre asymétrique qui accorde une place importante à des phénomènes de conflits incontrôlables accordant une place de choix au terrorisme comme acte militaire. Cette nouvelle forme de guerre serait « non-linéaire » et « sans champ de bataille définissable ». Elle permet et autorise de frapper son ennemi partout, au-delà même des frontières qui se révèlent inutiles et incertaines.

L’invention d’internet est une technique qui permet de décentraliser les systèmes informationnels pour que les systèmes informationnels puissent continuer à fonctionner si même un hub est détruit. Internet est une pensée moderne qui produit des interconnexions ce qui fait que l’information va utiliser des systèmes de façon aléatoire afin d’assurer le cheminement d’un message. Ce qui est intéressant est que dans la reconfiguration d’internet, Al Qaida a intégré ces concepts avec la mise en place d’un jihad décentralisé. Il faut que l’action soit décentralisée en dissémination l’organisation, les champs de bataille et les décisions opérationnelles. Le modèle d’Al Qaida est extrêmement moderne. C’est un modèle de la multinationale. Que dit Abu Musab Al-Suri ? Si le jihad est globalisé, il doit être décentralisé. La décentralisation comprend l’action, mais aussi les décisions. La dissémination offre une multiplicité de choix et d’actions : elle est un aspect organisationnel essentiel. Elle renvoie à une dissémination du champ de bataille et à une dissémination des niveaux opérationnels.

Ce que traduit le concept de nébuleuse utilisé pour parler d’Al-Qaida est que chaque cellule possède un commandant et chaque cellule est autonome. Il n’y a pas de hiérarchie organisationnelle, les individus devant fonctionner de manière autonome. La logistique est décentralisée. Le sommet de l’organisation est assuré par Ben Laden et ses commandants et fonctionne par impulsions grâce aux communiqués, aux messagers et aux messages, à Internet, aux vidéos de propagande, aux prises de position ou encore aux revendications et aux communiqués divers. Sur le terrain. Le principe de non-linéarité offre la multidimensionnalité du conflit, la multiplicité des formes de conflits et la possibilité de frapper partout et à tout instant. L’autonomie et l’autosuffisance des cellules font la force en matière de recrutements de djihadistes, de financement des opérations terroristes et en matière d’entraînement et de conduite des opérations.

Conclusion

Le terrorisme d’Al-Qaida va être une forme de terrorisme bien adaptée du milieu des années 1990 au milieu des années 2000 qui sont les premières années du jihad planétaire notamment parce que la lutte antiterroriste va s’affirmer. Mais à terme, on constate une somme de contradictions et est soulevé la question de savoir si un jihad planétaire peut-il se passer d’une base matérielle avec une Qaida, en l’occurrence, ici, l’Afghanistan. D’où l’importance du conflit en Afghanistan. On peut aussi s’interroger sur le fait de savoir s’il n’y aurait pas à terme des conflits d’intérêts entre les Arabes et le jihad international et les mouvements islamiques de libération nationale comme avec les cas de la Tchétchénie ou encore de l’OLP et du Hamas en Palestine et dans la bande de Gaz. Il y a une contradiction avec un jihad universalisé est la réalité du terrain qui fait que les luttes sont sur des territoires précis avec des enjeux précis. Cela explique en partie la difficulté de l’implantation d’Al Qaida en Palestine.

La question du leadership et de la doctrine renvoie au fait de savoir si doit-on ne pas remettre en cause le jihad global et quelles leçons tirer aujourd’hui d’un jihad global privé de plus en plus de ses bases arrières ? Il ne faut pas sous-estimer non plus les capacités d’Al-Qaida de fédérer avec par exemple le cas d’Al-Qaida au Maghreb Islamique.

Annexes

Articles

Bibliographie

  • Peter L. Bergen, Guerre sainte et multinationale, Paris, Gallimard, 2002 ;
  • Jean-Paul Charnay, L’Islam et la guerre, Paris, Fayard, 1986 ;
  • Dictionnaire mondial de l’islamisme, Paris, Plon, 2002 ;
  • Rik Coolsaet, Le mythe Al-Qaida, le terrorisme symptôme d’une société malade, Bruxelles, Editions Mols, 2004 ;
  • Bruno Etienne, L’islamisme radical, Paris, Hachette, 1987 ;
  • Bruno Etienne, Les combattants suicidaires suivi de les amants de l’apocalypse, L’Aube, 2005 ;
  • Jean-Pierre Filiu, Les frontières du jihad, Paris, Fayard, 2006 ;
  • Les neuf vies d’Al-Qaida, Paris, Fayard, 2009 ;
  • Jean Cyrille Godefroy, Frères Musulmans dans l’ombre d’Al Qaeda, Paris, 2005 ;
  • Nilüfer Gölr Interpénétrations. L’Islam et l’Europe, Paris, Galaade Editions, 2005. ;
  • Rohan Gunaratna, Al-Qaida, Au cœur du premier réseau terroriste mondial, Paris, Autrement, 2002 ;
  • Gilles Kepel, Le Prophète et Pharaon, Les mouvements islamistes dans l’Egypte contemporaine, Paris, La Découverte, 1984 ;
  • Gilles Kepel, Jihad. Expansion et déclin dl’islamisme, Paris, Gallimard, 2000 ;
  • Farhad Khosrokhavar, Les Nouveaux Martyrs d’Allah, Paris, Flammarion, 2002 ;
  • Michel Koutouzis, L’argent du djihad, Arte, Mille et une nuit, août 2002 ;
  • Loretta Napoleoni Qui finance le terrorisme international , Paris, Autrement, 2004 ;
  • Marc Sageman, Le vrai visage des terroristes. Psychologie et sociologie des acteurs du djihad, Paris, Denöel, 2005 ;
  • Dominique Thomas, Les hommes d’Al-Qaïda, Paris, Michalon, 2005 ;
  • Malet, David. Foreign Fighters: Transnational Identity in Civil Conflicts

Références

  1. William S. Lind, Colonel Keith Nightengale (USA), Captain John F. Schmitt (USMC), Colonel Joseph W. Sutton (USA), Lieutenant Colonel Gary I. Wilson (USMCR) (October 1989). "The Changing Face of War: Into the Fourth Generation". Marine Corps Gazette. url:https://www.mca-marines.org/files/The%20Changing%20Face%20of%20War%20-%20Into%20the%20Fourth%20Generation.pdf