Al-Qaida ou la « géopolitique du terrorisme radical »

De Baripedia

Al-Qaida, organisation terroriste fondée à la fin des années 1980, représente une figure centrale dans la géopolitique du terrorisme radical contemporain. Issu du contexte de la guerre froide, et plus précisément de l’intervention soviétique en Afghanistan, ce groupe s’est développé autour de l’idéologie salafiste djihadiste et d’une vision révolutionnaire du monde musulman. Portée par des figures emblématiques telles qu’Oussama ben Laden et Abdullah Azzam, Al-Qaida a su étendre son influence bien au-delà de ses origines afghanes, devenant une organisation transnationale dotée d’une stratégie globale.

L’attentat du 11 septembre 2001 marque un tournant dans l’histoire contemporaine, redéfinissant les priorites stratégiques des États-Unis et de leurs alliés, tout en inscrivant Al-Qaida dans une dynamique mondiale de confrontation avec l’Occident. Pourtant, au fil des décennies, le groupe a connu des évolutions significatives, passant d’une structure centralisée à un réseau décentralisé de filiales régionales, chacune adaptée aux contextes locaux de l’Afrique subsaharienne à l’Asie du Sud-Est.

Dans un monde où les dynamiques du terrorisme continuent de se reconfigurer, la "géopolitique du terrorisme radical" incarnée par Al-Qaida reste un sujet d’étude crucial. Loin d’être un simple phénomène local ou passager, Al-Qaida illustre les interactions complexes entre idéologie, stratégie et opportunisme politique dans un système international en mutation. Cette introduction pose ainsi les jalons pour une exploration approfondie des origines, de l’évolution et de l’impact d’Al-Qaida sur la scène géopolitique.

Les origines conceptuelles et historiques d'Al-Qaida

Le concept de « Qaida » [القاعدة] trouve son origine dans la langue arabe, où il renvoie à des notions fondamentales telles que la base, la règle et la norme. Dans son interprétation islamique, il porte une signification structurelle et stratégique. L’expression Al-Qâ’ida al-sulba (« la base solide ») fait référence à la ville de Médine, qui a servi de point de départ aux troupes du prophète Muhammad pour mener la guerre sainte en direction de La Mecque. Ce concept de « Qaida », comme le souligne Jean-Pierre Filiu, évoque un « ancrage géographiquement délimité », liant ainsi la notion de structure à celle d’un territoire spécifique. Il s’agit d’une vision organisationnelle qui associe territoire, idéologie et objectif stratégique.

Le contexte historique de la fondation d'Al-Qaida

Al-Qaida trouve ses origines dans un contexte historique marqué par la guerre en Afghanistan des années 1980, bien avant de devenir un acteur central du terrorisme international. Cette période coïncide avec l’intervention militaire de l’Union soviétique en 1979, venue soutenir le régime communiste du président Mohammed Najibullah, alors confronté à une rébellion interne croissante. Le régime était perçu par une majorité de la population afghane comme laïque et illégitime, notamment en raison de son alliance avec l’Union soviétique, puissance non musulmane et communiste. Cette situation a engendré une forte opposition, catalysée par l’utilisation de l’islam comme ciment idéologique et politique contre un ennemi commun.

Le conflit afghan, caractérisé par une opposition asymétrique entre l’armée soviétique et les moudjahidines, a été marqué par des conditions géographiques et stratégiques spécifiques. L’Afghanistan, avec ses chaînes montagneuses inaccessibles, a offert aux insurgés des sanctuaires naturels pour mener une guerre de guérilla. Ces combattants, mal équipés et en infériorité numérique, ont su tirer parti de cette topographie pour harceler les troupes soviétiques et maintenir une résistance durable. Cette dynamique a transformé le conflit en une véritable guerre d’usure.

La guerre en Afghanistan a rapidement dépassé son cadre local pour devenir un enjeu stratégique majeur dans le contexte de la Guerre froide. Situé à la croisée des routes énergétiques de l’Asie centrale, le pays représentait un point d’intérêt clé pour les grandes puissances, notamment en raison de son rôle potentiel dans le transit des pipelines. Les États-Unis, dans leur volonté de contenir l’expansion soviétique, ont soutenu activement les moudjahidines par le biais de financements et de livraisons d’armes, souvent indirectes, via des alliés régionaux comme le Pakistan et l’Arabie saoudite. Cette assistance, bien qu’orientée contre l’Union soviétique, a indirectement contribué à renforcer les groupes islamistes, leur donnant accès à des ressources matérielles et logistiques qui seraient par la suite détournées au profit d’une lutte globalisée.

Le conflit afghan a également marqué un tournant idéologique majeur pour les mouvements islamistes. L’Afghanistan a servi de catalyseur à une mobilisation transnationale de combattants étrangers, les « Arabes afghans », attirés par l’appel au jihad lancé par des figures influentes comme Abdallah Azzam. Ces combattants, issus de différents pays musulmans, ont trouvé dans la guerre afghane un espace où s’unir sous une bannière idéologique commune. Ce processus d’internationalisation du jihad a jeté les bases d’une structure transnationale, préfigurant l’émergence d’Al-Qaida.

Dans ce contexte, Oussama ben Laden, héritier saoudien et figure charismatique, a joué un rôle clé dans l’organisation et le financement des réseaux de combattants étrangers en Afghanistan. Avec l’aide d’Abdallah Azzam, il a créé les premières infrastructures permettant de recruter, former et équiper ces jihadistes internationaux. Ces camps d’entraînement, initialement destinés à lutter contre les Soviétiques, ont progressivement évolué pour devenir les centres névralgiques d’une organisation vouée à exporter le jihad au-delà des frontières afghanes.

À mesure que la guerre en Afghanistan touchait à sa fin, avec le retrait soviétique en 1989, la dynamique du conflit a évolué. Les structures créées pour soutenir le jihad en Afghanistan ont été réorientées vers un projet global. Al-Qaida, littéralement « la base », a émergé comme une organisation dédiée à la coordination et à la diffusion du jihad international. Cette transition s’est appuyée sur les réseaux établis pendant la guerre et sur l’idéologie développée dans ce contexte, où l’islam était à la fois une force politique et une arme contre les oppresseurs perçus.

L’idéologie et l’héritage d’Al-Qaida

L’idéologie d’Al-Qaida repose sur une synthèse unique de traditions militaires, politiques et religieuses. Elle se nourrit d’un double héritage : celui des mouvements de libération nationale et des guérillas révolutionnaires, et celui d’une vision islamique fondamentaliste et anti-impérialiste. Cette combinaison a permis à Al-Qaida de développer une stratégie hybride, mêlant des tactiques de guérilla classiques et un discours idéologique transcendant les frontières nationales, pour mobiliser une base internationale de partisans.

L’approche stratégique d’Al-Qaida s’inspire largement des mouvements de libération nationale et des guérillas révolutionnaires, notamment en Amérique latine et en Asie. Ces mouvements ont popularisé l’idée que des forces asymétriques peuvent affronter et vaincre des adversaires militairement plus puissants en exploitant leurs faiblesses structurelles et psychologiques. Al-Qaida reprend ces principes en les adaptant à son propre contexte, en mettant l’accent sur des attaques ciblées, des opérations clandestines et une forte capacité de résilience face aux représailles.

Ce modèle de lutte asymétrique, où des groupes minoritaires s’attaquent à des États forts, est au cœur de la stratégie d’Al-Qaida. Il se traduit notamment par l’usage de tactiques de harcèlement, d’attentats-suicides et de sabotage, visant à affaiblir la volonté politique et psychologique des puissances qu’elle considère comme ennemies, en particulier les États-Unis et leurs alliés.

L’autre pilier de l’idéologie d’Al-Qaida est son interprétation fondamentaliste de l’islam, qui transforme la religion en un projet politique global. Cette vision s’appuie sur le concept de jihad, défini non pas seulement comme une lutte spirituelle, mais comme une obligation individuelle (fard ‘ayn) pour tout musulman. Ce changement dans l’interprétation du jihad est central pour Al-Qaida : il transforme un concept collectif en un appel à la mobilisation personnelle, légitimant ainsi la violence comme un devoir religieux.

Le discours d’Al-Qaida s’appuie sur des références coraniques et historiques pour justifier cette lutte. Par exemple, l’injonction d’aider les pauvres et les opprimés, un fondement essentiel de l’islam, est réinterprétée comme une obligation de combattre activement les régimes et les puissances perçus comme oppresseurs. Cette vision repose sur une rhétorique anti-impérialiste, dans laquelle les États occidentaux sont présentés comme les principaux ennemis de l’Oumma (la communauté musulmane mondiale).

Al-Qaida se positionne comme un mouvement révolutionnaire opposé à toutes les formes d’oppression et d’ingérence étrangère dans le monde musulman. L’organisation combine des éléments religieux et politiques pour construire une vision du monde où l’islam est présenté comme une force émancipatrice et unificateur pour contrer les injustices imposées par les puissances occidentales et leurs alliés. Cette approche anti-impérialiste se nourrit d’un récit historique qui associe les interventions militaires et économiques dans le monde musulman à une tentative continue de domination et d’exploitation.

En mobilisant cette rhétorique, Al-Qaida ne vise pas seulement à attaquer des cibles spécifiques, mais à galvaniser les populations musulmanes du monde entier en leur offrant un cadre idéologique clair : celui de la résistance collective contre une oppression perçue comme systémique.

L’idéologie d’Al-Qaida est donc une synthèse qui transcende les frontières géographiques et culturelles. Elle offre un cadre narratif universel qui fait appel à des émotions fortes, telles que la solidarité, l’injustice et le devoir religieux. Ce mélange d’inspirations révolutionnaires et religieuses a permis à l’organisation de bâtir un réseau transnational de combattants et de sympathisants, motivés par une cause commune et un objectif global : renverser les régimes impies et restaurer un califat islamique.

Abdallah Azzam et la naissance d’une révolution internationale

L’émergence d’Al-Qaida ne peut être comprise sans explorer le rôle central joué par Abdallah Azzam, figure emblématique du jihad contemporain et mentor spirituel d’Oussama ben Laden. Intellectuel religieux palestinien né en 1941 dans le village de Silat al-Harithiya en Cisjordanie, Azzam a marqué de son empreinte la théorisation et la pratique du jihad moderne. Son parcours académique et militant illustre la genèse d’un mouvement qui allait transformer un conflit régional en une cause globale.

Azzam a étudié le droit musulman à l’université d’Al-Azhar, au Caire, l’un des plus prestigieux centres de l’islam sunnite. Cette formation lui a permis de maîtriser les fondements théologiques et juridiques nécessaires pour justifier le jihad armé. Engagé dès les années 1960 dans la guérilla palestinienne, il a participé à la lutte contre Israël, ce qui a façonné sa vision militante d’un islam mobilisateur. Toutefois, son engagement a pris une nouvelle dimension lorsqu’il s’est tourné vers l’Afghanistan dans les années 1980.

La guerre en Afghanistan contre les troupes soviétiques a offert à Azzam une opportunité unique de concrétiser ses idées. Il a vu dans ce conflit non seulement une bataille locale, mais aussi une cause universelle pour la défense des terres musulmanes. En 1984, il a publié une fatwa célèbre intitulée La Défense des terres musulmanes, dans laquelle il affirmait que le jihad en Afghanistan était une obligation individuelle (fard ‘ayn) pour tous les musulmans, une idée révolutionnaire qui allait redéfinir la mobilisation islamique mondiale.

L’un des apports majeurs d’Azzam a été de conceptualiser le jihad comme une lutte transnationale. Contrairement à une vision traditionnelle limitée à des contextes locaux ou régionaux, il a plaidé pour une solidarité universelle entre les musulmans, transcendant les frontières nationales. Selon lui, tout musulman avait le devoir religieux de défendre l’Oumma (la communauté musulmane) partout où elle était attaquée. Cette approche a radicalement élargi la portée et les ambitions du jihad, le transformant en un mouvement global.

Azzam a également été l’un des premiers à mettre en pratique cette vision à travers la création d’infrastructures adaptées. Avec le soutien d’Oussama ben Laden, il a fondé en Afghanistan les premiers camps d’entraînement destinés à former des combattants étrangers, souvent appelés « Arabes afghans ». Ces camps, financés par des dons provenant de pays du Golfe et par des réseaux d’organisations caritatives islamiques, ont permis d’entraîner des milliers de jihadistes venus de différents pays. Ces combattants ont acquis non seulement des compétences militaires, mais aussi une idéologie commune, qui allait poser les bases d’une mobilisation transnationale.

Sous l’impulsion d’Azzam, l’Afghanistan est devenu un carrefour pour la révolution islamique. Le pays a offert un terrain propice à la fois pour le combat contre un ennemi commun (les Soviétiques) et pour l’unification idéologique des musulmans venus de différentes régions. Cette internationalisation du jihad, facilitée par des infrastructures logistiques et des réseaux de recrutement étendus, a transformé l’Afghanistan en un sanctuaire pour la formation d’un projet global.

Azzam considérait que l’Afghanistan n’était qu’un point de départ. Dans sa vision, la lutte devait s’étendre à d’autres territoires où les musulmans étaient opprimés, de la Palestine à la Bosnie en passant par les Philippines et le Cachemire. Cette perspective stratégique a préparé le terrain pour l’émergence d’Al-Qaida en tant qu’organisation transnationale, dont la mission dépassait les limites géographiques de l’Afghanistan.

Bien qu’Azzam ait été une figure fondatrice, des divergences idéologiques et stratégiques sont apparues entre lui et Oussama ben Laden. Alors qu’Azzam privilégiait une approche centrée sur la défense des terres musulmanes, Ben Laden aspirait à un jihad global contre l’Occident, qu’il considérait comme la source principale de l’oppression des musulmans. Cette différence de vision a entraîné une fracture au sein du mouvement jihadiste.

En 1989, Abdallah Azzam a été assassiné dans un attentat à la voiture piégée à Peshawar, au Pakistan. Bien que les responsables de sa mort restent inconnus, sa disparition a marqué un tournant pour le mouvement jihadiste. L’héritage d’Azzam demeure cependant central dans l’idéologie d’Al-Qaida, qui continue de s’appuyer sur les principes qu’il a posés pour légitimer ses actions et mobiliser ses partisans.

L’Afghanistan, carrefour stratégique et berceau d’Al-Qaida

L’Afghanistan occupe une place centrale dans l’histoire d’Al-Qaida, non seulement comme point de départ de l’organisation, mais aussi comme laboratoire pour une nouvelle forme de guerre hybride. Ce pays, marqué par un relief accidenté, une diversité ethnique et des failles institutionnelles, est devenu un terrain d’affrontement où des enjeux locaux se sont mêlés à des rivalités géopolitiques mondiales, donnant naissance à un contexte unique qui a favorisé l’émergence et la croissance d’Al-Qaida.

Situé au carrefour de l’Asie centrale et du Moyen-Orient, l’Afghanistan a toujours occupé une position géopolitique stratégique. Contrôler ce territoire signifiait, pour les grandes puissances, assurer une domination sur les routes commerciales, les ressources naturelles, et plus tard, sur les axes énergétiques. Ce positionnement a rendu le pays particulièrement vulnérable aux ingérences étrangères, tout en le transformant en un point de convergence pour les ambitions régionales et internationales.

Pendant la guerre froide, l’Afghanistan est devenu un champ de bataille clé entre l’Union soviétique et les États-Unis, les deux superpuissances cherchant à étendre leur influence. L’intervention soviétique en 1979 a marqué le début d’un conflit qui allait non seulement déstabiliser la région, mais aussi créer un environnement propice à la radicalisation et à l’internationalisation du jihad.

Le relief montagneux de l’Afghanistan a joué un rôle crucial dans la dynamique du conflit. Les montagnes, difficiles d’accès, offraient des refuges naturels aux moudjahidines, qui utilisaient ces retraites pour mener une guerre de guérilla contre l’armée soviétique. Ce modèle de combat asymétrique, combiné à une connaissance approfondie du terrain, a permis aux forces insurgées de tenir tête à une armée mieux équipée mais mal adaptée aux conditions locales.

Ces caractéristiques géographiques ont fait de l’Afghanistan un véritable sanctuaire pour les combattants islamistes, attirant des jihadistes étrangers désireux de participer à ce qu’ils considéraient comme une guerre sainte contre une puissance étrangère. C’est dans ce contexte que l’Afghanistan est devenu un terrain d’entraînement et un point de ralliement pour les militants islamistes du monde entier.

Le rôle des puissances occidentales, notamment des États-Unis, dans le soutien aux moudjahidines afghans est un élément clé pour comprendre l’émergence d’Al-Qaida. Ce soutien, souvent indirect, s’est matérialisé par des livraisons d’armes, un financement via des réseaux internationaux et une coordination logistique. Par l’intermédiaire de pays comme le Pakistan et l’Arabie saoudite, les moudjahidines ont bénéficié d’un appui substantiel, destiné à contrer l’influence soviétique dans la région.

Cependant, ces soutiens ont eu des effets secondaires imprévus. En renforçant les capacités des moudjahidines, ces aides ont permis la création d’infrastructures – camps d’entraînement, réseaux de financement, chaînes de commandement – qui ont ensuite été détournées par des figures comme Oussama ben Laden pour des objectifs plus globaux. Ainsi, l’Afghanistan est passé d’un théâtre de conflit régional à une base arrière pour une révolution islamique transnationale.

L’Afghanistan a également servi de laboratoire pour le développement de nouvelles tactiques et stratégies. Les camps d’entraînement installés dans le pays n’étaient pas seulement des lieux de formation militaire, mais aussi des centres idéologiques où les recrues étaient immergées dans une vision radicale de l’islam. Cette combinaison d’entraînement physique et d’endoctrinement idéologique a permis de créer une nouvelle génération de militants, à la fois bien formés et profondément motivés.

Ces camps, fondés par des figures comme Abdallah Azzam et Oussama ben Laden, ont attiré des combattants étrangers de toute la région, et même au-delà. Ils sont devenus le socle d’un jihad globalisé, avec l’Afghanistan comme épicentre. Ces recrues, une fois formées, étaient prêtes à mener des opérations non seulement en Afghanistan, mais aussi dans d’autres régions du monde où les musulmans étaient perçus comme opprimés.

Le rôle de l’Afghanistan dans la genèse d’Al-Qaida ne se limite pas à son utilisation comme sanctuaire. Il a également offert une expérience pratique et une légitimité idéologique à ceux qui y ont combattu. Pour Oussama ben Laden et ses alliés, le succès apparent de la résistance afghane contre une superpuissance comme l’Union soviétique était la preuve que le jihad pouvait être une force révolutionnaire efficace.

Cette expérience a façonné la stratégie d’Al-Qaida, qui a cherché à reproduire ce modèle ailleurs, tout en l’adaptant aux contextes locaux. L’Afghanistan est ainsi devenu non seulement le berceau d’Al-Qaida, mais aussi un symbole de la capacité des mouvements islamistes transnationaux à affronter et à vaincre des ennemis puissants.

Les origines d’Al-Qaida

Les origines d’Al-Qaida s’inscrivent dans une trajectoire complexe, marquée par une succession d’événements, de conflits et d’influences idéologiques qui, ensemble, ont formé le socle de cette organisation transnationale. Plus qu’un mouvement né spontanément, Al-Qaida est le résultat d’un processus long et multifacette, où se mêlent différentes luttes menées dans des contextes variés et sur plusieurs théâtres d’opérations militaires. Cette genèse, jouée en plusieurs actes, révèle comment des éléments disparates ont convergé pour donner naissance à l’une des organisations terroristes les plus influentes de l’histoire contemporaine.

Le creuset : le conflit afghan

L'armée rouge dans les montagnes afghane en 1983.

Les origines sont lointaines avec l’entrée de l’Armée Rouge en Afghanistan venue soutenir le régime politique marxiste du président Najibullah. Plein de pays vont pousser à la création de la résistance. L’Arabie Saoudite décide de combattre l’Union soviétique à travers l’Organisation de la Conférence Islamique [OCI] qui exige « le retrait immédiat et inconditionnel des troupes soviétiques ».

À la tête des Moudjahidines, on trouve membre de l’Union Islamique pour la Libération de l’Afghanistan qui est l’afghan Abdul Rasul Sayyaf [1946 – ] est un Uléma formé au Caire et en Arabie Saoudite. Il est auréolé de sa récente détention dans les prisons communistes et reçoit l’appui de Ryad en force de combattants volontaires. D’où la complexité des influences qui vont apparaitre dans le conflit afghan.

L’influence idéologique et religieuse : Wahhabisme - Doctrine sunnite de retour à un Islam purifié

Le wahhabisme puise ses origines et sa doctrine dans les écrits de Muhammad Ibn Al Wahhab [1703 – 1792] afin de purifier l’Islam de ses impuretés par l’interdiction :

  • du culte des saints ;
  • des monuments funéraires ;
  • des mosquées luxueuses ;
  • de toute autre source de législation que celle du Coran.

La complexité de ces influences se mobilise contre le régime communiste. Le dispositif de lutte est constitué dans les zones tribales pakistanaises avec l’arrivée de prédicateurs wahhabites en provenance d’Arabie Saoudite ainsi que l’endoctrinement, la mobilisation et l’entraînement de réfugiés afghans pour la guerre de libération nationale de l’Afghanistan. Ces zones tribales deviennent une zone tampon de préparation de la guerre de libération nationale contre le régime communiste de Najibullah.

Émerge l’idée du concept territorial d’un Islam régénéré. En 1981 est fondé par Sayyaf de l’Union Islamique pour la libération de l’Afghanistan. Il se lie avec Ben Laden durant le conflit avec l’Armée soviétique.

Le Jihad arabe en Afghanistan

Apparaît l’idée qu’il y a un djihad arabe à mener en Afghanistan qui est vue comme la potentialité de construire un khalîfa islamique.

Abdullah Yusuf Azzam/

Un deuxième personnage essentiel du dispositif est le palestinien Abdullah Azzam [1941 – 1989]. Né en Cisjordanie, il fait des études à Damas et au Caire. Il se lie avec la famille de Sayyid Qobt, idéologue des Frères Musulmans. Puis il s’installe à Damas et dirige la branche jordanienne des Frères Musulmans. Après 1980, il s’engage en faveur du jihad afghan contre l’occupation soviétique. Il fut désavoué par les Frères Musulmans jordaniens et rédige une fatwa prescrivant le jihad afghan comme obligation individuelle.

« Tout Arabe qui veut accomplir le jihad en Palestine peut commencer par là, mais celui qui ne le peut pas, qu’il aille en Afghanistan. Quant aux autres musulmans, je pense qu’ils doivent commencer leur jihad en Afghanistan. »

L’Afghanistan devient un lieu de transit ou un moyen de faire le djihad qu’on ne peut pas faire en Palestine. Il est impossible de se battre en Palestine déjà pour y parvenir, mais aussi parce que l’OLP y est déjà fortement implantée.

Les convictions d’Azzam séduisent Ben Laden, fils d’un richissime entrepreneur saoudien du bâtiment qui est un homme d’affaires qui a fait fortune dans la l’immobilier religieux. Ben Laden hérite d’une structure organisée sachant ce que c’est de financer un territoire. Dans l’héritage de Ben Landen, il y a la compréhension de la puissance économique au service de la construction d’un territoire.

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Azzam et Ben Laden ouvrent un « Bureau des services » à Peshawar destiné aux futurs Moudjahidines arabes. C’est une officine d’accueil des combattants arabes qui veulent passer en Afghanistan. Cela va provoquer l’arrivée progressive des combattants notamment d’extrémistes égyptiens emprisonnées sous Sadate.

Parmi eux arrive Ayman al Zawahiri, médecin égyptien, ancien membre des Frères Musulmans qui a été emprisonné trois ans et a séjourné en Afghanistan. Il arrive en Afghanistan sur la base des accusations les Frères Musulmans d’avoir abandonné la voie du jihad. Il va considérer l’Afghanistan comme une terre idéale de protection et de lutte. Azzam, Ben Laden et Zawahiri développent les maisons d’hôtes pour rassembler leurs partisans.

Avec l’aide de Sayyaf, ils obtiennent l’autorisation des autorités pakistanaises pour ouvrir des camps d’entraînement pour les combattants arabes. En 1985, Azzam prend la direction du Comité de coordination des organisations humanitaires islamiques de Peshawar et Ben Laden supervise les travaux d’infrastructures en zones tribales, s’installe en Afghanistan en 1986 et implante la tanière des partisans avec quelques dizaines de combattants.

La Qâ’ida 


L’enjeu fondamental est d’ancrer territorialement la lutte par une avant-garde militante sur la base de la théorie d’Azzam. L’ancrage territorial est nécessaire pour amplifier la lutte et la transformer en un modèle général du combat. Le modèle de la Qâ’ida va être pensé de façon mimétique à la vie du prophète. L’expérience médinoise du Prophète va les pousser à se rassembler dans un lieu tiers, pour se réorganiser et lancer la lutte contre La Mecque. Médine est la Qaida nécessaire pour lancer le jihad et conquérir l’Arabie.

Les guerres Moudjahidines

En avril 1987 ont lieu les premiers combats des troupes de Ben Laden contre l’Armée Rouge. En avril 1988 est annoncé le retrait soviétique. Les troupes afghanes d’Al-Qaida participent à l’effort de renverser le régime communiste de Kaboul. La bataille de Jelalabad est un échec pour les troupes musulmanes. Un paradoxe intéressant est que le retrait soviétique d’Afghanistan brise l’élan du jihad. L’Afghanistan sombre dans des conflits de faction. Une période de conflits s’ouvre entre les différentes factions de la résistance afghane. En 1989, Azzam disparaît dans un attentat à la voiture piégée.

Abdul Rashid Dostom
Ahmad Shah Massoud

Entre 1989 et 1996 a lieu la guerre civile afghane. Sont mises en place des alliances et contre alliances entre les différentes factions menant en 1992 à la constitution de la République Islamique afghane qui est une fiction absolue en raison des conflits entre les différents protagonistes : le général ouzbek Rachid Dostom, le tadjik, le commandant Massoud qui est le chef de l’Alliance du Nord Afghane combattant le pouvoir des talibans de 1996 jusqu’à sa mort en 2001.

Entre 1992 et 1996, Kaboul subit quatre années de conflits menant à près de 40 000 morts Dans les zones tribales pakistanaises et afghanes émerge une nouvelle force politique, à savoir, les Talibans.

« Taleb c’est celui qui écrit », « Étudiants en religion » qui se regroupent sous la direction de leur chef Mohammed Omar, modeste mollah pachtoune d’un village de Kandahar. Le cœur de la problématique des talibans n’est pas la construction d’un État islamique, mais un retour aux mœurs purifiées avec le respect du Coran, de la loi divine et de la charia. Les talibans sont une présence de moralisation religieuse fondamentaliste. En d’autres termes, ce sont des néo-fondamentalistes qui prônent une réislamisation des mœurs et ne s’intéressent pas d’abord à la question de l’État islamique. Par la morale et la réislamisation des mœurs, se fera le respect de la loi divine qui doit conduire la société et les hommes et femmes.

1994 sont les premières victoires des talibans qui vont se battre contre la République Islamique d’Afghanistan. En 1996 a lieu une guerre des talibans contre la République Islamique d’Afghanistan qui vont contrôler de la moite du pays. Le 27 septembre 1996, Kaboul tombe aux mains des talibans. Le mollah Omar, chef des Talibans, devient l’autoproclamé nouveau chef d’État sous le titre de commandeur des croyants. Il recueille l’allégeance des notables tribaux et religieux rassemblés. Il devient émir [celui qui commande] et appel au jihad contre les infidèles. La jonction va pouvoir s’opérer avec Ben Laden afin de démultiplier leurs forces.

L’émirat terroriste

La parenthèse soudanaise


Entre 1989 et 1990, Ben Laden rentre en Arabie Saoudite. Il est la référence morale et financière pour les vétérans. Il les aide à se réinstaller au pays et engage les « yéménites afghans » afin de lancer un jihad contre le régime marxiste d’Aden. La rupture arrive avec les autorités d’Arabie Saoudite avec l’invasion du Koweït par Saddam Hussein. Il exhorte le ministre de la Défense à mobiliser les « vétérans » pour défendre le Koweït, mais le principe de solidarité́ arabe mène à un refus de sa part.

Le point de discorde est l’accord donné au gouvernement saoudien aux États-Unis pour le protéger de Saddam Hussein en acceptant l’implantation de bases militaires américaines en Arabie Saoudite. Il est impossible de tolérer la présence de « soldats infidèles » sur les lieux Saints.

Le nouveau discours de Ben Laden

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Pour Ben Laden, le régime saoudien est compromis menaçant la sécurité et les intérêts de l’Islam. Ben Laden revient à Peshawar qu’il ne reconnaît plus et décide de s’exiler à Khartoum. Khartoum est un régime islamique du Soudan avec ses proches compagnons. Avec son entreprise, il s’engage dans d’importants projets de construction et de développement fabriquant du territoire. En même temps, il va continuer à se mobiliser sur les questions internationales finançant des combattants et s’engage dans le soutien de toutes les causes extrémistes. Ben Laden est une sorte de « parrain » d’un jihad international sans frontières.

Ben Laden sera mis en cause dans plusieurs attentats à l’international notamment à Ryad et à Islamabad. En 1994, il est déchu de sa nationalité saoudienne et doit quitter le Soudan où il ne se sent plus en sécurité. En 1996, après cinq années d’absence de la scène afghane, Ben Laden revient en Afghanistan.

Le rapprochement avec les Talibans

L’Afghanistan que Ben Laden découvre n’a plus rien à voir avec le pays qu’il a connu. Le pouvoir est aux mains du mollah Omar commandant des Croyants. Il se décide à rejoindre les montagnes afghanes pour reconstruire la Qaida et relancer le jihad.

Sa prise de position dans ce contexte particulier se fait par la déclaration de 1996 de Jihad contre les américains. Il va élaborer « une base [Qâ’ida] sûre nichée dans ces sommets sur lesquels s’est écrasée la plus grande puissance militaire athée du monde », réduire « le complot américain et de leurs alliés », combattre « cette propagande mensongère sur les droits de l’homme [qui] qui a cédé la place aux coups portés et aux massacres perpétrés contre les musulmans », repousser « l’occupant infidèle » du territoire saoudien. Il est de fait internationaliste.

C’est la première apparition publique d’Al-Qaida avec double concept de la base :

  • territoriale pour engager le jihad : il faut structurer des ressources, de l’argent, des camps d’entrainement.
  • de données informatiques [Qâ’ida al-m’lûmatä] des vétérans d’Afghanistan pour recruter.

Pendant ce temps-là, les Talibans entrent dans Kaboul, le Président Najibullah est exécuté et les Talibans poursuivent la guerre contre le commandant Massoud.

Tout sépare Ben Laden du Mollah Omar

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Entre Apatride et Pachtoune, Internationalistes et localiste, djihadiste planétaire et partisan d’une guerre afghane, tout sépare Ben Laden et le mollah Omar. Le seul point commun est l’Islam comme force politique et comme système de purification. De plus, chacun d’eux revendique un destin historique :

  • Ben Laden : le jihad planétaire et le gouvernement de l’Islam ;
  • Mollah Omar : le fait d’endosser le manteau du Prophète.

En 1996, l’alliance entre les deux hommes se noue. L’accord est conclu est l’aide de Ben Laden pour combattre Massoud et encourager le déploiement de l’Islam politique en Afghanistan. En réponse, le mollah Omar offre l’hospitalité à Ben Laden dans ses montages.

Le basculement de 1998

À partir de 1998, il y a un basculement. Les djihadistes arabes sont engagés par Ben Laden dans les opérations du Mollah Omar. Al-Zawahiri relance la série des attentats internationaux. En février 1998 est constitué le Front islamique mondial du jihad contre les Juifs et les Croisés. C’est un dispositif qui renvoie au Moyen-Âge dans une vision manichéenne.

Le concept de Croisé offre à Ben Laden une stature spécifique, celle de l’assimiler au combat même du Prophète. La libération des lieux Saints de Jérusalem et de la Mecque reste l’objectif principal. Il faut « Tuer les Américains et leurs alliés, qu’ils soient civils ou militaires, est un devoir qui s’impose à tout musulman qui le pourra dans le pays où il se trouvera ». La rupture est consommée avec la tradition prophétique du jihad et la pratique historique de l’Islam.

L'attentat à Nairobi en 1998 avait fait plus de 111 victimes. Photo : AFP
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En 1998 ont lieu deux attentats majeurs. Le 7 août, pour célébrer dans le sang le huitième anniversaire du déploiement des troupes américaines en Arabie Saoudite, sont effectués les deux attentats des ambassades américaines de Dar es-Salam et de Nairobi. La première riposte américaine avec le tir de 60 missiles de croisière sur les positions d’Al-Qaida sur la frontière afghano-pakistanaise. Les américains demandent la livraison de Ben Laden au mollah Omar qui refuse au nom du caractère sacré de l’hospitalité pachtoune menant à la constitution du Front islamique mondial du jihad. Dans la stratégie de Ben Laden et du mollah Omar, la terreur doit être portée au niveau international, mais l’Afghanistan sous le régime Taliban doit devenir un « djihadiste » inexpugnable, base de la subversion globale. D’où la nécessité de s’engager avec le mollah Omar contre le commandant Massoud qui réclame pour sa part le départ d’Afghanistan des combattants « Arabes ».

L’idée est que la libération de l’Afghanistan pour les talibans n’est plus une fin en soi, mais devient une plateforme du djihadiste. L’Afghanistan doit devenir un « jihadistan », c’est-à-dire un lieu qui doit exporter sa lutte. Cela explique le fait que le mollah Omar et Ben Laden commanditent l’assassinat du commandant Massoud. C’est le moment où est conceptualisé en 1999 le détournement d’avion de ligne sur des cibles.

Durant l’été 2000, les Talibans et Al-Qaida mobilisent leurs troupes pour étouffer l’Alliance du Nord. Massoud est contraint de regagner les montagnes. Le 12 0ctobre 2000 a lieu l’attentat d’Al-Qaida contre un destroyer américain en rade d’Aden. Un accord de Ben Laden et du mollah Omar est passé pour supprimer le commandant Massoud qui est obstacle de taille à la constitution d’un Afghanistan unifié sous pouvoir Taliban. La suppression du commandant Massoud a lieu quelques jours avant les attentats du 11 septembre 2001, assassiné par un groupe se présentant comme journaliste. La mort du commandant Massoud est le signe du déclenchement du 11 septembre.

La doctrine terroriste stratégique

Une doctrine politique de la « libération »

Il faut s’intéresser au contenu du texte d’Al Qaida qui est une doctrine qui se présente comme une doctrine de la libération partant sur une interprétation de l’oppression. Le discours d’Al Qaida est de dire que nous sommes opprimés par des puissances. L’oppression a d’autant plus augmenté que des bases américaines ont été implantées à 80 kilomètres de la Mecque. Le discours classique est : « L’ennemi nous opprime, nous sommes ses prisonniers. Il faut se libérer de nos chaînes ».

Les méthodes de libération sont non seulement de faire triompher la justice, mais de faire triompher la justice divine avec dieu qui est porteur d’équité, de justice d’égalité. Il y a une récupération de la tradition prophétique chez Ben Laden. C’est un système de représentation important. Le combat est de « s’insurger au nom de Dieu, lutter jusqu’à donner sa vie, se libérer pour engager la victoire de Dieu, de la justice, du bien et de la liberté ».

Le discours n’est pas celui de mener la guerre contre les autres religions monothéistes, mais contre une oppression qui regroupe des dimensions laïques de sociétés qui n’ont pas compris la mise en conformité de dieu et de traditions humaines, elle est à mener contre un asservissement qui implique les non-musulmans.

La stratégie revendiquée est celle d’une guerre contre les puissants donc c’est une guerre de subversion où il faut transformer et subvertir les mentalités pour faire adhérer à la cause et renverser. Les théories subversives prennent en compte le rapport asymétrique des moyens entre majorité et minorité. La guerre doit être menée par chacun dans une réflexion djihadiste personnelle. Ben Laden se présente d’abord comme un défenseur de la liberté suggérant une dimension charismatique, mais il se présente aussi comme le seul à pouvoir apporter la liberté qui se fait dans la communion avec de dieu et d’être en accord avec dieu. Autrement dit, Ben Laden se présente conformément à l’ordre de Dieu comme un défenseur de la liberté, un défenseur au service de Dieu et le vrai théoricien de la liberté. Il se définit comme libérateur et oppose à sa figure celle du Président des États-Unis comme seul et unique « terroriste ». Le renversement dialectique est intéressant parce qu’il se représente comme un libérateur qui lutte contre l’oppresseur étasunien et le terrorisme des puissances occidentales qui viennent définir sur son territoire les modes de vie. D’autre part, Ben Laden mène sa lutte humblement dans un rapport avec dieu qui est une liberté de la religion agissant dans le cadre du Coran qui donne les éléments du comportement éthique le faisant pour l’umma qui est la communauté des croyants dans le monde.

En tant que combattant de Dieu et pour Dieu, il rappelle les fondements de l’Islam selon lui :

  • l’Islam est un – n’est pas deux ou trois après le judaïsme et le christianisme ;
  • l’Islam est vérité : « Suprématie de la vérité et développement du bien vont ensemble » ;
  • l’unicité de Dieu crée le principe de liberté ;
  • la liberté est au-delà de la dichotomie bien et mal, mais la liberté n’est pas dans le « chacun fait ce qu’il lui plaît »
  • la liberté est dans la stricte application des principes religieux
  • la liberté n’est pas de l’ordre de la confiscation ou de la possession.
  • elle est au nom de Dieu et pour Dieu Commander le bien c’est interdire le mal : il faut donc lire le monde comme partage entre le bien et le mal

La production du Bien exige le jihad. Il faut que chaque musulman produise ce bien et le pouvoir appartient à la communauté d’Al Qaida. Sans Jihad, les musulmans ne pourront jouir de leurs droits en Occident « que comme des esclaves recueillant les miettes du repas du maître ».

Quels sont les premiers ennemis ? Les premiers ennemis ne sont pas les chrétiens et les juifs, mais les chiites qui ont contesté la succession des prophètes. Le chi’isme pour Al Zarquawi est une religion polythéiste qui n’a rien à voir avec l’Islam. Al Qaida reproduit la très grande conflictualité entre sunnites et chiites. Viennent ensuite les juifs qui les ont dépossédés et les chrétiens qui sont dans un dispositif. Il y a la reconstruction d’un imaginaire avec l’idéal de pureté est la volonté d’un retour à la pureté. C’est un jeu de référence et de manipulation de référence avec une forme de dénégation de la réalité.

Une doctrine du combat asymétrique


Le combat asymétrique est un nouveau type de guerre après la chute du mur de Berlin lié à la fin d’un monde bipolaire. Les guerres sont plus dispersées sur la planète et ne sont plus celles du système westphalien, mais le principe de l’anarchie Hobbienne faite entre « partisans » ou entre « partisans » et États-nations fondés sur la dissymétrie des moyens et sur l’effet de surprise asymétrique. La surprise est la règle d’or. Il faut intégrer dans le combat l’asymétrie des combats, c’est un combat militaire, mais aussi d’ordre technologique afin de convaincre de façon phycologique de la validité de la lutte. Il y a une image composite avec des éléments militaires traditionnels et de l’extrême modernité. La domination technique ne suffit plus et les Moudjahidines prouvent leur supériorité dans les combats asymétriques. L’effet de surprise est la condition de toute réussite dans un conflit asymétrique.

Le nouveau combat n’est pas seulement militaire, mais aussi d’ordre psychologique :

« L’une des stratégies occidentales veut que le meilleur moyen de provoquer une défaite psychologique soit d’attaquer l’ennemi, là où l’ennemi se sent protégé et en sécurité. C’est exactement ce que les moudjahidin ont fait à New York. Il apparaît donc que ce déséquilibre entre l’Amérique et les moudjahidin est parfaitement approprié à l’affrontement avec la machine de guerre occidentale, en particulier la machine américaine. Les Américains et l’Occident comprennent la nature de ce nouveau défi et sont conscients de la difficulté de la tâche qui les attend.

Le moment est venu pour les mouvements islamiques faisant face à une offensive générale des Croisés de développer une pensée stratégique appropriée et s’affairer aux préparatifs militaires nécessaires. Ils doivent accroître l’intérêt pour le prosélytisme et s’octroyer le soutien public et politique des peuples. C’est non seulement un devoir religieux, mais aussi l’une des clefs du succès de la guerre. D’anciens stratèges tels que Von Clausewitz et Mao Tse Toung l’avaient noté. Le meilleur exemple est peut-être le phénomène de l’Intifada qui a balayé la supériorité de la puissance militaire sioniste sur le peuple palestinien musulman.

L’Amérique veut employer l’action militaire pour réduire à néant les succès psychologiques des moudjahidin ainsi que les résonances et les ramifications positives de leurs actes héroïques et qui attirent le soutien et la sympathie dans le monde islamique.

Nous prions Allah pour qu’il apporte à la nation islamique une nouvelle génération de prédicateurs et d’autorités religieuses, capables de relever les nouveaux défis de la nouvelle guerre. »

Cela se représente comme un dispositif qui va de l’acte militaire, jusqu’à la communication des actes de violence et la constitution d’une Qaida à l’échelle planétaire avec la formation d’autorités religieuses capables d’expliquer la guerre.

Vers la guerre de Quatrième génération

Abou Moussab al-Souri, de son vrai nom Mustafa Setmariam Nasar. © DR

Mustafa Setmariam Nasar alias Abu Musab Al-Suri est un djihadiste qui publie en 2004 une importante encyclopédie du djihadiste de plus de 1960 pages. L’appel à la résistance islamique globale se fait par la reprise à son compte les thèses du colonel du corps des Marines William Lind qui a écrit en 1989 un article sur La Guerre de Quatrième Génération[1]. La guerre de Quatrième génération est une nouvelle guerre asymétrique qui accorde une place importante à des phénomènes de conflits incontrôlables accordant une place de choix au terrorisme comme acte militaire. Cette nouvelle forme de guerre serait « non-linéaire » et « sans champ de bataille définissable ». Elle permet et autorise de frapper son ennemi partout, au-delà même des frontières qui se révèlent inutiles et incertaines.

L’invention d’internet est une technique qui permet de décentraliser les systèmes informationnels pour que les systèmes informationnels puissent continuer à fonctionner si même un hub est détruit. Internet est une pensée moderne qui produit des interconnexions ce qui fait que l’information va utiliser des systèmes de façon aléatoire afin d’assurer le cheminement d’un message. Ce qui est intéressant est que dans la reconfiguration d’internet, Al Qaida a intégré ces concepts avec la mise en place d’un jihad décentralisé. Il faut que l’action soit décentralisée en dissémination l’organisation, les champs de bataille et les décisions opérationnelles. Le modèle d’Al Qaida est extrêmement moderne. C’est un modèle de la multinationale. Que dit Abu Musab Al-Suri ? Si le jihad est globalisé, il doit être décentralisé. La décentralisation comprend l’action, mais aussi les décisions. La dissémination offre une multiplicité de choix et d’actions : elle est un aspect organisationnel essentiel. Elle renvoie à une dissémination du champ de bataille et à une dissémination des niveaux opérationnels.

Ce que traduit le concept de nébuleuse utilisé pour parler d’Al-Qaida est que chaque cellule possède un commandant et chaque cellule est autonome. Il n’y a pas de hiérarchie organisationnelle, les individus devant fonctionner de manière autonome. La logistique est décentralisée. Le sommet de l’organisation est assuré par Ben Laden et ses commandants et fonctionne par impulsions grâce aux communiqués, aux messagers et aux messages, à Internet, aux vidéos de propagande, aux prises de position ou encore aux revendications et aux communiqués divers. Sur le terrain. Le principe de non-linéarité offre la multidimensionnalité du conflit, la multiplicité des formes de conflits et la possibilité de frapper partout et à tout instant. L’autonomie et l’autosuffisance des cellules font la force en matière de recrutements de djihadistes, de financement des opérations terroristes et en matière d’entraînement et de conduite des opérations.

Conclusion

Le terrorisme d’Al-Qaida va être une forme de terrorisme bien adaptée du milieu des années 1990 au milieu des années 2000 qui sont les premières années du jihad planétaire notamment parce que la lutte antiterroriste va s’affirmer. Mais à terme, on constate une somme de contradictions et est soulevé la question de savoir si un jihad planétaire peut-il se passer d’une base matérielle avec une Qaida, en l’occurrence, ici, l’Afghanistan. D’où l’importance du conflit en Afghanistan. On peut aussi s’interroger sur le fait de savoir s’il n’y aurait pas à terme des conflits d’intérêts entre les Arabes et le jihad international et les mouvements islamiques de libération nationale comme avec les cas de la Tchétchénie ou encore de l’OLP et du Hamas en Palestine et dans la bande de Gaz. Il y a une contradiction avec un jihad universalisé est la réalité du terrain qui fait que les luttes sont sur des territoires précis avec des enjeux précis. Cela explique en partie la difficulté de l’implantation d’Al Qaida en Palestine.

La question du leadership et de la doctrine renvoie au fait de savoir si doit-on ne pas remettre en cause le jihad global et quelles leçons tirer aujourd’hui d’un jihad global privé de plus en plus de ses bases arrières ? Il ne faut pas sous-estimer non plus les capacités d’Al-Qaida de fédérer avec par exemple le cas d’Al-Qaida au Maghreb Islamique.

Annexes

Articles

Bibliographie

  • Peter L. Bergen, Guerre sainte et multinationale, Paris, Gallimard, 2002 ;
  • Jean-Paul Charnay, L’Islam et la guerre, Paris, Fayard, 1986 ;
  • Dictionnaire mondial de l’islamisme, Paris, Plon, 2002 ;
  • Rik Coolsaet, Le mythe Al-Qaida, le terrorisme symptôme d’une société malade, Bruxelles, Editions Mols, 2004 ;
  • Bruno Etienne, L’islamisme radical, Paris, Hachette, 1987 ;
  • Bruno Etienne, Les combattants suicidaires suivi de les amants de l’apocalypse, L’Aube, 2005 ;
  • Jean-Pierre Filiu, Les frontières du jihad, Paris, Fayard, 2006 ;
  • Les neuf vies d’Al-Qaida, Paris, Fayard, 2009 ;
  • Jean Cyrille Godefroy, Frères Musulmans dans l’ombre d’Al Qaeda, Paris, 2005 ;
  • Nilüfer Gölr Interpénétrations. L’Islam et l’Europe, Paris, Galaade Editions, 2005. ;
  • Rohan Gunaratna, Al-Qaida, Au cœur du premier réseau terroriste mondial, Paris, Autrement, 2002 ;
  • Gilles Kepel, Le Prophète et Pharaon, Les mouvements islamistes dans l’Egypte contemporaine, Paris, La Découverte, 1984 ;
  • Gilles Kepel, Jihad. Expansion et déclin dl’islamisme, Paris, Gallimard, 2000 ;
  • Farhad Khosrokhavar, Les Nouveaux Martyrs d’Allah, Paris, Flammarion, 2002 ;
  • Michel Koutouzis, L’argent du djihad, Arte, Mille et une nuit, août 2002 ;
  • Loretta Napoleoni Qui finance le terrorisme international , Paris, Autrement, 2004 ;
  • Marc Sageman, Le vrai visage des terroristes. Psychologie et sociologie des acteurs du djihad, Paris, Denöel, 2005 ;
  • Dominique Thomas, Les hommes d’Al-Qaïda, Paris, Michalon, 2005 ;
  • Malet, David. Foreign Fighters: Transnational Identity in Civil Conflicts

Références

  1. William S. Lind, Colonel Keith Nightengale (USA), Captain John F. Schmitt (USMC), Colonel Joseph W. Sutton (USA), Lieutenant Colonel Gary I. Wilson (USMCR) (October 1989). "The Changing Face of War: Into the Fourth Generation". Marine Corps Gazette. url:https://www.mca-marines.org/files/The%20Changing%20Face%20of%20War%20-%20Into%20the%20Fourth%20Generation.pdf