« Géopolitique du Moyen-Orient » : différence entre les versions

De Baripedia
Ligne 370 : Ligne 370 :


== Le concept de l’État pivot et son application à l’Égypte ==
== Le concept de l’État pivot et son application à l’Égypte ==
Aujourd’hui, l’Égypte actuelle questionne la communauté occidentale, mais dispose d’une bienveillance occidentale. Dans les années 1970 et 1980, l’Égypte est vue comme un État capable de limiter l’influence de l’islam.
L’Égypte, en tant qu’État pivot, occupe une position centrale dans la géopolitique du Moyen-Orient. Ce concept repose sur l’idée qu’un État pivot est capable de structurer son environnement régional et d’empêcher des processus de déstabilisation en chaîne, comparables à un effet domino. Si un État pivot s’effondre, les répercussions peuvent entraîner une instabilité majeure dans les États voisins et, par extension, dans l’ensemble de la région concernée. Dans cette perspective, l’Égypte et la Turquie ont souvent été identifiées comme des États pivots essentiels, selon des analyses comme celles de Paul Kennedy.
La théorie de l’État pivot repose la question de la théorie des dominos. Si un État pivot s’effondre quelles peuvent en être les conséquences sur les États voisins ? Penser l’État pivot c’est donc penser l’arrêt de tout processus de domino. Cela soulève la question de quels sont les États pivots dans la zone géographique concernée ? Selon Paul Kennedy, deux modèles existent : l’Égypte et la Turquie
On peut distinguer un intérêt à deux niveaux de l’Égypte:
* contenir la vague islamiste et à travers elle toute revendication révolutionnaire dans la région. Référence à l’Iran de Khomeiny et de la Révolution islamique. Cela est sur la base de tout idéal révolutionnaire en contrepoint de la révolution iranienne.
* constituer un point d’ancrage dans la diplomatie et le processus de paix avec Israël. Sans État pivot comme État-relais, cette diplomatie serait vouée à l’échec.
Selon Daniel Pipes, l’Égypte permet de contrebalancer et rééquilibrer les rapports de force politique au Moyen-Orient. L’entrée de l’Égypte sur la scène géopolitique régionale – puissant facteur de négociation avec Israël – serait à mettre au crédit de l’affaiblissement du camp arabe et des palestiniens.
Il recommande toutefois de ne pas abandonner la relation privilégiée entre États-Unis et Turquie au profit d’un seul axe Égypte-États-Unis. La géopolitique de la Turquie est particulièrement intéressante. Il faut renforcer l’axe avec le régime turc sur la base d’une aide militaire particulièrement importante. Cette conception se rapproche de celle de l’historien et stratège britannique Paul Kennedy qui témoigne du danger que représenterait pour les États-Unis l’abandon de tout axe privilégié avec la Turquie. [Paul Kennedy, Grand Strategies in War and Peace, 1991 ; Preparing for the Twenty- first Century, 1993 ; From War to Peace: Altered Strategic Landscapes in the Twentieth Century, 2000].


[[Fichier:Obama-mubarak.jpg|200px|vignette|droite]]
=== L’Égypte dans les années 1970 et 1980 : Contenir l’islamisme et stabiliser la région ===
Dans les décennies qui ont suivi les Accords de Camp David de 1978, l’Égypte a été perçue par les puissances occidentales, notamment les États-Unis, comme un rempart contre l’expansion de l’islamisme et des idéaux révolutionnaires dans la région. Cette perception découle de la montée en puissance de la révolution islamique en Iran, qui a diffusé une idéologie susceptible d’inspirer d’autres mouvements islamistes au Moyen-Orient. En contenir l’influence, notamment par le biais de l’Égypte, est devenu un impératif stratégique pour limiter les revendications révolutionnaires susceptibles de fragiliser les régimes alliés des États-Unis.
Selon Kennedy, l’aide américaine à l’Égypte doit être contenue dans les stricts termes de l’aide économique et de l’aide alimentaire. L’aide militaire pourrait faire le jeu des ennemis de « l’intérieur ». Le problème de l’Égypte est d’avoir 90% de désert, peu d’agriculture et 90% d’importation de blé. La stratégie de Kennedy est d’apporter une aide économique, une aide alimentaire, mais on ne va pas pousser trop sur l’aide militaire puisque l’Égypte pose un problème avec l’aide militaire qui est la présence des Frères musulmans. C’est l’idée d’une aide maitrisée sur la base que l’Égypte complexe est considérée par les stratèges américains comme étant moins solide d’un point de vue structurel. L’analyse stratégique postule que l’Égypte présente un régime moins solide sur le plan structurel que celui de la Turquie.
 
L’Égypte, en tant qu’État pivot, joue également un rôle clé dans les efforts de paix avec Israël. Elle constitue un point d’ancrage indispensable dans la diplomatie régionale, facilitant les négociations entre Israël et les autres pays arabes. Sans la médiation égyptienne, cette diplomatie serait considérablement affaiblie, voire vouée à l’échec. Les Accords de Camp David ont ainsi positionné l’Égypte comme un acteur central du processus de paix, contribuant à isoler les Palestiniens et à affaiblir le camp arabe dans son ensemble. Cette dynamique est soulignée par Daniel Pipes, qui considère l’entrée de l’Égypte dans la sphère géopolitique américaine comme un facteur de rééquilibrage des rapports de force dans la région.
Depuis la guerre du Golfe, les États-Unis ont recentré leur stratégie en direction de l’Arabie Saoudite considérée comme le seul État pivot. C’est un État perçu comme plus solide est servant les intérêts américains.
 
=== Les limites de l’aide américaine à l’Égypte ===
L’Égypte est ainsi amenée à se redéfinir un rôle plus complexe avec la reconquête d’une place géostratégique depuis Nasser :
Bien que l’Égypte bénéficie d’un soutien américain important, Paul Kennedy recommande une aide ciblée, principalement sous la forme d’une assistance économique et alimentaire. Selon lui, une aide militaire excessive pourrait renforcer des factions hostiles, comme les Frères musulmans, et aggraver les tensions internes. Cette prudence découle de l’analyse structurelle de l’Égypte, qui repose sur des bases fragiles : un territoire composé à 90 % de désert, une agriculture limitée, et une dépendance importante aux importations de blé. Ces faiblesses rendent le régime égyptien plus vulnérable aux instabilités internes, le distinguant d’autres États pivots comme la Turquie, perçue comme plus solide.
*volonté de retrouver une place significative au sein de la Ligue Arabe. Derrière l’image que voulait porter Moubarak, il y avait l’image nassérienne de leader au Moyen-Orient ;
 
*recherche d’un rôle de médiation entre les États-Unis et Israël et les autres États de la région ;
Kennedy soutient également que, dans le contexte post-guerre du Golfe, les États-Unis ont recentré leur stratégie sur l’Arabie saoudite, considérée comme un État pivot plus fiable et mieux aligné sur les intérêts américains. Ce déplacement d’attention réduit le rôle central de l’Égypte dans les stratégies américaines, tout en laissant à l’Égypte le défi de redéfinir son propre rôle géopolitique.
*retrouver un rôle de leadership diplomatique régional ;
 
*faire les bons offices dans de tas de dossiers complexes c’est-à-dire une politique de gestion des conflictualités dans la région.
=== L’Égypte après Nasser : Une quête de leadership régional ===
Depuis la fin de l’ère de Gamal Abdel Nasser, l’Égypte s’efforce de retrouver une position géostratégique significative. Sous le leadership de Hosni Moubarak, le pays a tenté de renouer avec l’héritage nassérien en aspirant à un rôle prépondérant dans la Ligue arabe et en se présentant comme un médiateur entre les États-Unis, Israël, et les autres acteurs régionaux. L’objectif était de réaffirmer son leadership diplomatique et de gérer les multiples conflits qui marquent la région.
 
Cette stratégie repose sur plusieurs axes :
 
* '''Renforcement de son influence au sein de la Ligue arabe''' : L’Égypte cherche à reprendre une place centrale dans les dynamiques régionales, en se positionnant comme un acteur unificateur.
* '''Médiation dans les relations israélo-arabes''' : En tant que premier pays arabe à avoir signé un traité de paix avec Israël, l’Égypte joue un rôle clé dans les efforts de stabilisation régionale.
* '''Leadership diplomatique''' : Le pays s’efforce de jouer un rôle de premier plan dans la résolution des conflits régionaux, comme ceux liés au conflit israélo-palestinien ou aux tensions dans le Golfe.
 
En conclusion, l’Égypte, en tant qu’État pivot, demeure un acteur essentiel pour la stabilité du Moyen-Orient, bien que sa position soit fragilisée par des défis économiques et politiques internes. Sa capacité à maintenir son rôle dépend largement de son aptitude à naviguer entre les attentes de ses alliés occidentaux et les dynamiques internes et régionales.


== Backlash States, stratégie du containment et Rogue States ==
== Backlash States, stratégie du containment et Rogue States ==

Version du 8 janvier 2025 à 23:40

Nous allons explorer l’évolution du Moyen-Orient tout en approfondissant l’analyse du terrorisme radical islamiste. Cette démarche s’inscrit dans une réflexion géopolitique qui établit un lien fondamental entre le territoire et le politique. La géopolitique met en lumière comment les actions politiques sont souvent guidées par des intérêts stratégiques liés à des territoires spécifiques et aux ressources qu’ils abritent. Les acteurs institutionnels et politiques se positionnent en fonction de ces enjeux, que ce soit dans le cadre d’États ou de systèmes d’acteurs complexes. Ainsi, la géopolitique s’attache à comprendre les dynamiques entre les territoires et les systèmes politiques qui y évoluent.

Le concept du Moyen-Orient

Le Moyen-Orient occupe une position centrale dans les jeux d’acteurs mondiaux, en raison de l’abondance de ses ressources naturelles, notamment le pétrole, qui a façonné son rôle stratégique au fil des décennies. L’émergence des grandes compagnies pétrolières dans les années 1920 illustre bien cet aspect : elles ont joué un rôle crucial dans le développement économique et politique de la région, tout en attirant des intérêts étrangers majeurs. Étudier la géopolitique du Moyen-Orient implique de considérer cette région comme un espace où les territoires et les ressources stratégiques sont au cœur de conflictualités et d’enjeux globaux.

Historiquement, le concept de « Moyen-Orient » s’est opposé à d’autres terminologies, comme « Proche-Orient » ou « Near East », qui désignaient initialement des zones géographiques différentes, souvent les Balkans ou l’Empire ottoman. Ces définitions ont varié au fil du temps, rendant la délimitation du Moyen-Orient floue et sujette à interprétation. De manière générale, on considère que la région s’étend de l’Égypte à l’Ouest jusqu’à l’Iran à l’Est, en incluant parfois la Turquie au Nord et le Yémen au Sud. Ce concept, cependant, ne se limite pas à des frontières géographiques : il reflète des enjeux géopolitiques liés aux ambitions des puissances mondiales dans cette région.

L’usage du terme « Middle East » est souvent attribué à Alfred Mahan, un stratège américain, qui l’aurait popularisé dans un article de la National Review en 1902. Amiral et théoricien militaire, Mahan soulignait la nécessité d’une flotte puissante pour garantir la suprématie militaire et l’accès aux ressources stratégiques, plaçant ainsi le Moyen-Orient au centre des stratégies globales. Dès le XIXe siècle, la région était déjà un enjeu clé, notamment pour contrer l’expansionnisme russe vers le sud.

Le concept de « Moyen-Orient » s’est également distingué de celui de la « Question d’Orient », qui interrogeait le devenir des territoires orientaux face aux ambitions des puissances européennes. En parallèle, le concept français de « Pays du Levant » proposait une vision géographique et politique axée sur une continuité naturelle entre le Liban, la Syrie et la Palestine. Toutefois, à partir des années 1920-1930, avec la montée en puissance des compagnies pétrolières et la consolidation de nouveaux régimes politiques soutenus par les puissances occidentales, comme en Arabie saoudite, le terme « Moyen-Orient » a progressivement supplanté celui de « Pays du Levant ». La vision francophone a progressivement décliné, en particulier avec la décolonisation.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’importance stratégique du Moyen-Orient s’est accrue. La région jouait un rôle militaire essentiel pour les Alliés, notamment en soutenant l’effort de guerre et en empêchant que ses ressources ne tombent entre les mains des puissances de l’Axe. Les ressources énergétiques, en particulier le pétrole, et les capacités humaines de la région étaient cruciales pour alimenter les armées alliées. Dans l’après-guerre, le Moyen-Orient est resté un enjeu central du développement économique mondial, continuant à occuper une place clé dans les stratégies globales grâce à ses ressources énergétiques vitales.

L’apparition de la revue Middle Eastern Studies en 1964

La création de la revue Middle Eastern Studies en 1964 marque un tournant décisif dans l’étude académique du Moyen-Orient. Cette publication reflète non seulement l’essor des études régionales à une époque de grandes transformations politiques et sociales, mais aussi la volonté de comprendre une région complexe, au cœur des enjeux mondiaux. À l'origine, la revue s'inscrit dans une démarche visant à promouvoir un modèle de développement propre au Moyen-Orient, tout en intégrant la diversité de ses acteurs et de ses trajectoires historiques, notamment celles de la Turquie et d’Israël. Ces deux pays, pour des raisons géographiques, culturelles et politiques, ajoutent une couche supplémentaire de complexité au concept.

Dès son lancement, Middle Eastern Studies se présente comme une référence incontournable dans le champ académique, en rassemblant les recherches les plus récentes sur les aspects historiques, politiques, économiques et culturels des pays arabophones du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, mais également sur la Turquie, l’Iran et Israël. Comme le souligne l’introduction éditoriale :

« Depuis son lancement en 1964, Middle Eastern Studies est devenue une lecture indispensable pour tous ceux qui s'intéressent sérieusement à la compréhension du Moyen-Orient moderne. Middle Eastern Studies fournit les recherches universitaires les plus récentes sur l'histoire et la politique des pays arabophones du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord, ainsi que sur la Turquie, l'Iran et Israël, en particulier aux XIXe et XXe siècles. »

Cette citation illustre l’ampleur des ambitions de la revue, qui ne se limite pas à une analyse statique des réalités géopolitiques, mais cherche également à suivre les dynamiques évolutives de la région. En rassemblant des contributions internationales, elle reflète les multiples regards portés sur le Moyen-Orient, souvent teintés par les intérêts politiques des grandes puissances. La revue a contribué à ancrer le concept de « Moyen-Orient » comme une catégorie géopolitique cohérente et incontournable, en transcendant les clivages géographiques et historiques pour en faire un espace d’analyse unifié.

L’apparition de Middle Eastern Studies en 1964 coïncide également avec des évolutions géopolitiques majeures. À cette époque, le Moyen-Orient est au cœur des préoccupations mondiales, notamment en raison de la montée des tensions liées au conflit israélo-arabe. Israël, qui s'est imposé sur la scène internationale dès sa création en 1948, devient un acteur central dans les dynamiques régionales. Sa place dans le concept de Moyen-Orient est affirmée par la revue, qui examine son rôle dans les conflits et les alliances de la région. De même, la Turquie, située à la croisée des mondes européen et moyen-oriental, est intégrée dans cette conception élargie, bien qu’elle conserve une certaine singularité géopolitique.

En parallèle, la revue reflète également les préoccupations stratégiques de la Guerre froide. Le Moyen-Orient, en tant que région riche en ressources énergétiques et espace de rivalité entre les blocs occidental et soviétique, attire une attention croissante des chercheurs et des décideurs politiques. Middle Eastern Studies ne se contente pas d’explorer les enjeux internes des États de la région, mais analyse aussi leur rôle dans les relations internationales, renforçant ainsi l’idée que le Moyen-Orient constitue un espace géopolitique unifié par des problématiques communes, bien que traversé par des divisions internes.

Enfin, la revue participe à la construction d’un savoir académique structuré sur le Moyen-Orient. À travers ses publications, elle contribue à institutionnaliser les Middle East Studies comme un champ disciplinaire à part entière, en interaction avec d’autres domaines comme l’histoire, la science politique, l’économie et l’anthropologie. Par son approche pluridisciplinaire, elle aide à forger une vision globale de la région, tout en attirant l’attention sur les spécificités locales.

L’apparition de Middle Eastern Studies en 1964 illustre la reconnaissance croissante du Moyen-Orient comme un espace géopolitique d’une importance capitale, aussi bien pour les chercheurs que pour les acteurs politiques. Par son rôle structurant dans le développement des études moyen-orientales, cette revue a contribué à façonner la manière dont cette région est perçue, étudiée et conceptualisée, consolidant le concept de Moyen-Orient dans la pensée contemporaine.

La fragilité du concept

Le concept de « Moyen-Orient » demeure fondamentalement fragile et sujet à des interprétations multiples. Cette fragilité découle en grande partie de son origine et de son usage, qui reflètent des visions stratégiques principalement occidentales, en particulier celle des États-Unis. Ce concept leur permet de définir une aire géographique et politique adaptée à leurs intérêts stratégiques, économiques et militaires, sans nécessairement tenir compte des réalités culturelles, historiques ou sociopolitiques des acteurs locaux. La flexibilité du concept en fait un outil malléable, utilisé différemment selon les besoins et les perceptions des grandes puissances, notamment face à la complexité de leur présence dans cette région souvent perçue comme une « poudrière ».

La fragilité du concept se manifeste aussi dans ses contours géographiques fluctuants. Par exemple, les monarchies pétrolières de la péninsule Arabique, bien qu’essentielles aux enjeux énergétiques globaux, peuvent être exclues dans certaines interprétations plus restrictives du Moyen-Orient. Cette variabilité est encore plus évidente dans le cas de pays comme l’Iran, parfois inclus ou exclus du Moyen-Orient en fonction des enjeux géopolitiques dominants. Cette ambiguïté rend le concept difficile à stabiliser, d’autant plus lorsqu’il est réduit exclusivement au prisme du conflit israélo-palestinien. Une telle réduction appauvrit la compréhension globale de la région, en la limitant à un seul problème central au détriment d'autres dynamiques stratégiques majeures.

La conceptualisation du Moyen-Orient reflète également une vision occidentale marquée par des découpages et des fonctions stratégiques liés à des objectifs géopolitiques et géoéconomiques. Cette approche tend à subordonner la région à des logiques de puissance, où la géographie et la géopolitique servent de bases à des stratégies globales. Par exemple, le Moyen-Orient est souvent perçu comme une interface entre l’Europe, l’Asie et l’Afrique, une position qui renforce son importance stratégique pour les routes commerciales, l’approvisionnement énergétique et le contrôle des ressources naturelles.

La dimension géoéconomique du Moyen-Orient est une autre facette de cette fragilité conceptuelle. La géoéconomie, qui peut être vue comme la poursuite de la géopolitique dans le domaine économique, interfère directement avec les dynamiques politiques. Les rivalités liées à l’exploitation et au contrôle des ressources énergétiques, en particulier le pétrole et le gaz, brouillent encore davantage les contours du concept. Cette vision économique renforce les inégalités structurelles entre les États de la région et leur dépendance aux grandes puissances, tout en alimentant des tensions internes et externes.

Enfin, la fragilité du concept de Moyen-Orient repose aussi sur son incapacité à refléter pleinement la diversité culturelle, religieuse et historique de la région. La vision occidentale, souvent simplifiée, tend à réduire cette complexité à des antagonismes binaires – entre sunnites et chiites, entre Arabes et non-Arabes, ou entre Israël et les pays arabes – sans prendre en compte les dynamiques internes, les identités plurielles et les interactions locales. Cela contribue à renforcer les stéréotypes et à alimenter une compréhension fragmentée et incomplète de la région.

Le concept de Moyen-Orient, bien qu’indispensable pour structurer certaines analyses géopolitiques, demeure fragile par sa nature fluctuante et ses usages stratégiques. Il reflète davantage les perceptions et les intérêts des puissances occidentales que les réalités locales, rendant nécessaire une approche plus nuancée et critique pour appréhender les dynamiques complexes de cette région cruciale.

Le déploiement stratégique américain au Moyen-Orient


Agir au Moyen-Orient 


L’entrée en scène des États-Unis au Moyen-Orient

L’implication des États-Unis au Moyen-Orient remonte à l’entre-deux-guerres, une période où les hydrocarbures deviennent essentiels à la croissance industrielle et militaire des puissances occidentales. La Première Guerre mondiale a démontré l’importance stratégique du pétrole, transformant cette ressource en un élément clé de la sécurité économique et énergétique mondiale. À partir des années 1920, les États-Unis, conscients de la rareté et de la centralité croissantes des ressources pétrolières, entreprennent de maximiser leur utilisation et de sécuriser leur approvisionnement à travers des partenariats dans les zones riches en pétrole, comme le Moyen-Orient.

Les compagnies pétrolières américaines, telles qu’Aramco (Arabian American Oil Company), jouent un rôle crucial dans cette première phase d’expansion. Leur implication dans la prospection et l’exploitation des champs pétrolifères de la région marque les débuts d’une relation durable entre les États-Unis et les puissances locales. Les grandes découvertes pétrolières en Arabie saoudite dans les années 1930 renforcent encore cette dynamique, établissant un partenariat stratégique entre Washington et Riyad.

Dès cette période, l’approche américaine reflète un lien indissociable entre les ressources économiques et les choix politiques. Pour les États-Unis, garantir un accès stable aux ressources naturelles nécessite la mise en place de régimes politiques compatibles avec leurs intérêts stratégiques. Ce constat conduit à une politique proactive visant à soutenir des gouvernements stables et alignés, souvent au détriment des aspirations démocratiques locales.

L’idée sous-jacente est qu’une gouvernance politique favorable permettra une exploitation efficace des ressources naturelles, tout en assurant la stabilité régionale. Cette stratégie s’articule autour de trois axes principaux :

  1. Le soutien aux monarchies conservatrices : Les États-Unis s’allient avec des régimes autoritaires jugés fiables, comme la monarchie saoudienne, pour garantir un contrôle efficace des ressources.
  2. La lutte contre les idéologies nationalistes et marxistes : Washington voit dans ces idéologies des menaces potentielles pour la stabilité des gouvernements alliés.
  3. L’établissement de partenariats économiques durables : Les investissements américains dans les infrastructures pétrolières renforcent leur influence économique et politique dans la région.

La période de l’entre-deux-guerres est marquée par une montée en puissance graduelle de l’influence américaine au Moyen-Orient. Bien que les puissances coloniales européennes, en particulier la Grande-Bretagne et la France, dominent encore largement la région, les États-Unis commencent à se positionner comme une force incontournable, notamment dans le domaine énergétique.

Cette entrée progressive jette les bases de la future domination américaine au Moyen-Orient, une région qui deviendra, au fil des décennies, le théâtre de rivalités géopolitiques et d’interventions militaires directes. Dès ses débuts, l’implication américaine reflète une vision à long terme, où l’économie, la sécurité énergétique et la politique sont intrinsèquement liées.

Seconde Guerre mondiale : ressources et stratégie

Pendant la Seconde Guerre mondiale, le Moyen-Orient s’affirme comme une région stratégique de première importance. Le contrôle des ressources naturelles, en particulier le pétrole, devient une priorité absolue pour les Alliés, l’approvisionnement énergétique étant indispensable au maintien de leur supériorité militaire. Les champs pétrolifères du Moyen-Orient, notamment ceux d’Iran, d’Irak et d’Arabie saoudite, deviennent des actifs stratégiques pour alimenter les flottes navales, les forces aériennes et l’industrie de guerre des puissances alliées.

En parallèle, les puissances de l’Axe, en particulier l’Allemagne nazie, reconnaissent également l’importance cruciale de cette région. Adolf Hitler élabore des plans pour s’assurer l’accès aux ressources du Moyen-Orient, notamment par une poussée militaire à travers l’Union soviétique et le Caucase. Bien que ces efforts échouent, la menace qu’ils représentent transforme la région en un théâtre indirect mais essentiel du conflit mondial, avec des implications militaires et géopolitiques majeures.

Le Moyen-Orient joue également un rôle clé dans la logistique de guerre. La région sert de voie de transit pour les approvisionnements alliés à destination de l’Union soviétique via le corridor persan, renforçant la coopération entre les Alliés face à l’Axe. Les infrastructures pétrolières et les pipelines, comme ceux de Kirkouk-Haïfa et de Mossoul, deviennent des cibles stratégiques pour les attaques et les sabotages, soulignant leur importance cruciale.

Les Alliés mettent en place des mesures pour sécuriser ces installations, stationnant des troupes dans des zones sensibles comme l’Iran et l’Irak. L’intervention britannique en Irak en 1941, par exemple, vise à prévenir un alignement du régime irakien sur les puissances de l’Axe, illustrant la détermination des Alliés à maintenir le contrôle de la région.

À la fin de la guerre, l’importance du Moyen-Orient ne diminue pas, bien au contraire. La reconstruction des économies occidentales repose fortement sur un approvisionnement stable en énergie, et les hydrocarbures de la région deviennent indispensables pour répondre à cette demande croissante. La dépendance énergétique des États-Unis et de leurs alliés occidentaux vis-à-vis du Moyen-Orient s’accroît, marquant une nouvelle phase d’interventionnisme dans la région.

Cette période est également marquée par un changement dans les dynamiques de pouvoir. Les États-Unis, qui ont émergé comme la première puissance mondiale après la guerre, adoptent une approche stratégique différente de celle des anciennes puissances coloniales européennes. Tout en critiquant les systèmes coloniaux français et britanniques, qu’ils considèrent incompatibles avec les idéaux de liberté et d’autodétermination, les États-Unis profitent de la faiblesse relative de ces puissances pour étendre leur influence dans la région.

Bien que les États-Unis affichent une posture anticolonialiste, dénonçant les pratiques des empires français et britannique, cette position est souvent motivée par des intérêts stratégiques plutôt qu’idéologiques. En soutenant des mouvements de décolonisation ou en favorisant des régimes locaux, Washington cherche à saper l’influence européenne pour mieux s’imposer comme la puissance dominante.

Ce pragmatisme s’exprime également par le soutien à des régimes autoritaires, perçus comme des alliés fiables pour garantir la stabilité régionale et l’accès aux ressources énergétiques. En jouant sur les rivalités locales et en soutenant des partenaires stratégiques, comme la monarchie saoudienne ou les régimes militaires en Irak et en Iran, les États-Unis consolident leur présence dans la région.

L’après-guerre marque ainsi le début d’une transition dans la gouvernance et les alliances au Moyen-Orient. Les États-Unis s’affirment progressivement comme la puissance incontournable, tandis que la Grande-Bretagne et la France voient leur influence décliner. Cette reconfiguration géopolitique s’accompagne de tensions accrues, notamment autour de la question palestinienne et de l’établissement de l’État d’Israël, qui devient un point central des rivalités régionales et des stratégies américaines.

Guerre froide : containment et rivalité avec l’URSS

La Guerre froide transforme le Moyen-Orient en un champ de bataille géopolitique central dans les rivalités entre les blocs de l’Est et de l’Ouest. Pour les États-Unis, la région est un enjeu stratégique majeur, car elle combine des ressources énergétiques essentielles, des routes commerciales clés et une proximité avec l’Union soviétique. Pour l’URSS, le Moyen-Orient représente une opportunité d’étendre son influence et d’obtenir un accès direct à la Méditerranée.

Dans ce contexte, les États-Unis adoptent la stratégie du containment, visant à contenir l’expansion du communisme. Cette stratégie, définie par le diplomate américain George Kennan, s’appuie sur la création d’alliances locales et le soutien aux régimes considérés comme des remparts contre l’influence soviétique.

L’une des manifestations les plus marquantes de cette stratégie est la création du Pacte de Bagdad en 1955, une alliance militaire régionale regroupant la Grande-Bretagne, l’Iran, la Turquie, le Pakistan et l’Irak. Cette coalition, conçue pour contrer l’expansion communiste, illustre la volonté des États-Unis et de leurs alliés occidentaux d’organiser une défense collective dans une région stratégiquement vulnérable. Bien que les États-Unis ne soient pas membres directs du pacte, ils soutiennent activement cette initiative, notamment par une aide militaire et économique significative aux pays participants.

Cependant, le Pacte de Bagdad rencontre des limites. Il est perçu par certains pays arabes comme une tentative néocoloniale de contrôle occidental sur la région. L’Égypte de Gamal Abdel Nasser, en particulier, s’oppose fermement au pacte, le considérant comme une menace pour l’indépendance des États arabes. Cette opposition affaiblit l’impact du pacte et reflète les divisions internes qui fragmentent le Moyen-Orient pendant la Guerre froide.

De son côté, l’Union soviétique cherche à étendre son influence au Moyen-Orient, à la fois pour des raisons stratégiques et idéologiques. Moscou établit des relations avec des pays comme l’Égypte, la Syrie et l’Irak, offrant une assistance militaire et économique pour soutenir des régimes socialistes ou nationalistes opposés aux puissances occidentales.

L’un des objectifs clés de l’URSS est d’obtenir un accès direct à la mer Méditerranée, ce qui nécessite des alliances solides avec des États côtiers. La Syrie, en particulier, devient un partenaire stratégique pour Moscou, permettant à l’Union soviétique de projeter sa puissance navale dans la région. En outre, les Soviétiques exploitent les tensions sociales et économiques locales pour promouvoir des idéologies marxistes, bien qu’ils adaptent souvent leur discours pour répondre aux particularités des régimes locaux.

La rivalité entre les États-Unis et l’URSS au Moyen-Orient dépasse le cadre strictement militaire. Elle s’exprime également sur les plans économique, politique et culturel :

  1. Aide militaire et ventes d’armes : Les deux superpuissances fournissent des armements sophistiqués à leurs alliés régionaux, alimentant les conflits locaux et renforçant leurs zones d’influence respectives.
  2. Interventions économiques : Washington et Moscou investissent dans des projets d’infrastructure, comme le barrage d’Assouan en Égypte, financé par l’URSS après le refus américain. Ces initiatives visent à gagner la loyauté des gouvernements locaux.
  3. Propagande idéologique : Les États-Unis promeuvent les valeurs de la « liberté » et de la « démocratie », tandis que l’URSS met en avant les principes du socialisme et de l’émancipation anti-impérialiste. Ces discours sont adaptés pour séduire différents publics régionaux.

Cette compétition exacerbe les divisions internes au Moyen-Orient. Les régimes monarchiques, souvent soutenus par les États-Unis, s’opposent aux républiques nationalistes, qui se tournent parfois vers l’URSS. La rivalité américano-soviétique contribue à militariser la région et à alimenter des conflits comme la guerre israélo-arabe, la guerre civile au Liban et les tensions entre l’Iran et l’Irak.

Paradoxalement, bien que les États-Unis et l’URSS cherchent à stabiliser la région pour leurs propres intérêts, leurs interventions ont souvent l’effet inverse, créant des dynamiques de déstabilisation et renforçant les antagonismes locaux.

Pendant la Guerre froide, le Moyen-Orient devient un pilier des rivalités globales entre les deux superpuissances. La stratégie du containment, incarnée par des alliances comme le Pacte de Bagdad, et les ambitions soviétiques d’influence transforment la région en un espace de confrontation indirecte. Si cette rivalité consolide temporairement certains régimes, elle contribue également à maintenir le Moyen-Orient dans un état de tension permanente, dont les répercussions se font sentir bien au-delà de la période de la Guerre froide.

Alliances paradoxales et enjeux pétroliers

L’alliance entre les États-Unis et l’Arabie saoudite, établie dans les années 1930, illustre l’importance cruciale des ressources pétrolières dans les stratégies américaines au Moyen-Orient. Fondée en 1932 par la famille royale des ben Saoud, l’Arabie moderne bénéficie rapidement du soutien américain, notamment à travers le développement économique centré sur le secteur pétrolier. La découverte des vastes réserves saoudiennes par Standard Oil of California, devenue plus tard Aramco, marque le début d’un partenariat stratégique durable. Pour l’Arabie saoudite, ce soutien garantit un développement rapide tout en consolidant la monarchie face aux menaces internes et externes. Pour les États-Unis, l’Arabie saoudite devient un pilier de leur stratégie énergétique, leur offrant un approvisionnement stable en pétrole tout en contrant les ambitions britanniques dans la région. Cependant, ce partenariat met en évidence un paradoxe : bien que concurrents dans certains secteurs, les États-Unis et la Grande-Bretagne restent alliés dans leur vision stratégique globale au Moyen-Orient, une rivalité subtile marquant leurs relations sur le terrain.

L’établissement de l’État d’Israël en 1948 constitue un autre tournant majeur dans les alliances et stratégies américaines au Moyen-Orient. En soutenant la création d’un État juif, les États-Unis répondent à la pression des mouvements sionistes, mais également à des considérations stratégiques. Israël est perçu comme un allié potentiel dans une région instable, capable de servir de levier contre l’expansion des influences soviétiques et nationalistes arabes. Cependant, cette décision polarise la région. Aux yeux des populations arabes, Israël est perçu comme un État usurpateur imposé par les puissances occidentales, ayant expulsé des milliers de Palestiniens de leurs terres, un ressentiment qui alimente des tensions durables. Pour les puissances occidentales, Israël représente un bastion stratégique. Sa position géographique, ses capacités militaires et son alignement politique en font un partenaire clé dans la stratégie globale des États-Unis, cherchant à stabiliser la région et à contenir les menaces communistes.

Ces alliances révèlent plusieurs paradoxes dans la politique américaine au Moyen-Orient. Les États-Unis, tout en soutenant Israël de manière significative sur les plans militaire et diplomatique, maintiennent des partenariats stratégiques étroits avec des monarchies arabes comme l’Arabie saoudite, souvent en opposition directe avec les politiques israéliennes. Cette double approche nécessite une diplomatie complexe, car elle vise à équilibrer des intérêts contradictoires tout en évitant de compromettre l’équilibre régional. En outre, les États-Unis s’allient avec des régimes autoritaires pour garantir une stabilité politique et économique, tout en promouvant ostensiblement des idéaux de démocratie et de liberté.

Dans ce contexte, les enjeux pétroliers jouent un rôle central. Le pétrole devient non seulement une ressource économique indispensable pour les économies occidentales, mais également un outil de pouvoir géopolitique. La sécurisation des infrastructures pétrolières, des oléoducs aux ports, devient une priorité stratégique, renforçant la présence militaire américaine dans les zones clés. Ce besoin inextinguible de ressources énergétiques confère aux monarchies pétrolières, en particulier à l’Arabie saoudite, un poids considérable dans les relations internationales. Ainsi, le pétrole, plus qu’un simple enjeu économique, façonne les alliances et les stratégies des États-Unis dans la région, les plaçant au cœur des dynamiques de pouvoir au Moyen-Orient.

Transition post-coloniale et redéfinition des alliances

Dans l’entre-deux-guerres, les États-Unis affichent une attitude ostensiblement bienveillante envers les processus de décolonisation qui émergent dans des pays stratégiques comme l’Irak en 1932 ou l’Égypte en 1937. Cette posture reflète leur opposition idéologique au colonialisme européen, notamment celui pratiqué par la France et la Grande-Bretagne. Les Américains critiquent ces systèmes coloniaux, qu’ils jugent incompatibles avec leurs idéaux de liberté et d’autodétermination. Cependant, cette position ne relève pas uniquement d’un altruisme démocratique : elle s’inscrit également dans une volonté d’affaiblir les anciennes puissances européennes pour mieux s’imposer comme la nouvelle puissance dominante au Moyen-Orient. Cette bienveillance initiale évolue rapidement vers une stratégie plus pragmatique, visant à garantir que les nouveaux régimes indépendants restent alignés sur les intérêts économiques et géopolitiques des États-Unis.

L’après-guerre marque une transition rapide vers une intensification de la présence américaine dans la région, en grande partie à cause de la montée des tensions liées à la Guerre froide. L’avancée soviétique au-delà de la mer Noire et les tentatives de Moscou pour établir des alliances au Moyen-Orient renforcent l’urgence, pour Washington, de structurer des partenariats régionaux solides. Les États-Unis voient dans le Moyen-Orient un théâtre clé de la rivalité idéologique entre le « monde libre » et le « monde communiste ». Pour contrer cette menace, ils adoptent une approche proactive en consolidant des alliances avec des régimes considérés comme des remparts contre l’expansion du communisme.

Cette dynamique reflète la structuration d’un monde bipolaire où chaque région devient un enjeu stratégique dans la compétition entre les blocs de l’Est et de l’Ouest. Le Moyen-Orient, en raison de ses ressources énergétiques, de sa position géographique et de ses tensions politiques internes, se transforme en un espace de confrontation indirecte mais cruciale. Les États-Unis, tout en critiquant les vestiges du colonialisme européen, exploitent ces transitions post-coloniales pour établir leur influence en soutenant des régimes autoritaires qui garantissent la stabilité régionale et l’accès aux ressources stratégiques. Cette stratégie, bien que pragmatique, contribue à exacerber certaines tensions internes au Moyen-Orient, où des aspirations nationales et populaires s’opposent aux intérêts des grandes puissances.

Les mesures

Ventes d’armes et contrôle des approvisionnements

Les ventes d’armes représentent un levier essentiel pour les puissances occidentales dans leur quête d’influence au Moyen-Orient. Dès le milieu du XXe siècle, la France, les États-Unis et la Grande-Bretagne dominent ce marché stratégique, qui devient un outil diplomatique majeur pour consolider leurs relations avec les régimes locaux. En fournissant des armements modernes, ces puissances visent à renforcer les capacités militaires des États alignés sur leurs intérêts, tout en stabilisant les gouvernements qui servent de partenaires stratégiques dans la région.

Ce commerce d’armes n’est pas seulement motivé par des considérations économiques, bien qu’il représente une source importante de revenus pour les entreprises du secteur. Il est également un moyen d’exercer un contrôle politique indirect. Les ventes d’armes permettent aux puissances exportatrices d’instaurer une dépendance technologique chez leurs partenaires, rendant ces derniers tributaires de leurs fournisseurs pour l’entretien, les pièces détachées et les mises à jour de leurs équipements militaires. Cette dépendance confère un pouvoir significatif aux puissances occidentales dans la gestion des alliances régionales.

Cependant, ce commerce ne se fait pas sans précautions. La crainte que des armes sophistiquées ne tombent entre les mains de régimes hostiles ou d’organisations non étatiques pousse les États exportateurs à mettre en place des mécanismes de contrôle rigoureux. Ces mesures incluent des restrictions sur les types d’armements vendus, des vérifications sur l’utilisation finale des équipements et des clauses contractuelles qui interdisent leur revente à des tiers non autorisés. Ces contrôles visent à éviter que des armements ne soient utilisés contre les intérêts occidentaux ou ne contribuent à des escalades militaires incontrôlées dans une région déjà marquée par des tensions chroniques.

Dans le cadre de la Guerre froide, les ventes d’armes prennent une dimension encore plus stratégique. Les États-Unis et leurs alliés utilisent ces transferts pour contrer l’influence soviétique en équipant leurs partenaires régionaux de manière compétitive. Parallèlement, l’Union soviétique adopte une stratégie similaire, fournissant des armes aux régimes alignés sur son bloc idéologique, comme l’Égypte sous Nasser ou la Syrie. Cette dynamique contribue à militariser davantage la région, tout en intensifiant les rivalités entre blocs et en exacerbant les conflits locaux.

Les ventes d’armes et le contrôle des approvisionnements s’inscrivent donc dans une logique à la fois économique, politique et stratégique. Elles reflètent les ambitions des puissances occidentales de maintenir leur prédominance au Moyen-Orient tout en cherchant à gérer les risques inhérents à une région instable et fragmentée.

Présence militaire et protection des voies stratégiques

La présence militaire occidentale au Moyen-Orient constitue un pilier central de la stratégie américaine et de ses alliés depuis le milieu du XXe siècle. Cette présence s’incarne notamment par le stationnement permanent de la Vème Flotte en Méditerranée, une force navale de premier plan chargée de sécuriser les voies maritimes stratégiques. Ces routes, en particulier celles reliant le Golfe Persique à l’Europe et aux États-Unis via le canal de Suez, sont vitales pour le transport des ressources énergétiques essentielles à l’économie occidentale. Garantir leur sécurité est un impératif stratégique, d’autant plus que ces voies de transit sont souvent menacées par des instabilités régionales ou des rivalités géopolitiques.

La Vème Flotte joue un double rôle. D’une part, elle assure une dissuasion permanente, projetant la puissance militaire américaine pour décourager les adversaires potentiels, qu’ils soient étatiques ou non étatiques. D’autre part, elle constitue une force de réaction rapide capable d’intervenir en cas de menace contre les intérêts américains ou ceux de leurs alliés. Cette capacité à agir rapidement permet aux États-Unis de protéger leurs ressortissants et leurs infrastructures stratégiques, tout en réaffirmant leur présence dans une région où la compétition pour l’influence est intense.

Cette présence militaire ne se limite pas à des forces navales. Les bases aériennes et terrestres, réparties dans des pays clés comme l’Arabie saoudite, le Qatar, et Bahreïn, renforcent le dispositif américain. Ces infrastructures permettent non seulement de soutenir des opérations militaires dans la région, mais aussi de surveiller les activités des puissances rivales, comme l’Iran ou l’Union soviétique pendant la Guerre froide. Elles symbolisent également l’engagement durable des États-Unis au Moyen-Orient, tout en servant de points d’appui logistiques pour leurs opérations dans des zones voisines, comme l’Afghanistan ou l’Afrique du Nord.

La stratégie américaine de présence militaire répond également à une logique de protection des ressources énergétiques. Les champs pétroliers et les infrastructures de transport, comme les oléoducs et les terminaux maritimes, représentent des cibles potentielles pour des acteurs hostiles. En stationnant des forces dans des zones sensibles, les États-Unis cherchent à prévenir les sabotages ou les interruptions de l’approvisionnement énergétique mondial, ce qui pourrait avoir des conséquences désastreuses pour les économies occidentales.

Enfin, cette projection de puissance vise à stabiliser une région marquée par des tensions chroniques, que ce soit entre États ou au sein de populations divisées par des conflits ethniques et religieux. En dissuadant les agressions et en soutenant leurs alliés régionaux, les États-Unis et leurs partenaires occidentaux cherchent à contenir les crises locales qui pourraient déstabiliser davantage la région. Cependant, cette présence militaire, perçue par certains comme une forme d’ingérence ou d’occupation, alimente également des ressentiments locaux et contribue à exacerber les tensions, notamment avec des groupes militants ou des puissances rivales.

La présence militaire occidentale au Moyen-Orient s’inscrit dans une logique de protection des intérêts stratégiques, de projection de puissance et de stabilisation régionale. Si elle permet de sécuriser les approvisionnements énergétiques et de maintenir une dissuasion efficace, elle n’est pas sans coût diplomatique et politique, soulignant les défis complexes auxquels les puissances occidentales sont confrontées dans la région.

Soutien à Israël : un pilier de stabilité

Israël occupe une place centrale dans les stratégies occidentales au Moyen-Orient, en particulier dans la politique étrangère des États-Unis. Dès sa création en 1948, Israël est perçu comme un bastion de stabilité dans une région souvent qualifiée de « poudrière », marquée par des tensions géopolitiques, des conflits ethniques et religieux, ainsi que des rivalités idéologiques exacerbées par la Guerre froide. Ce rôle stratégique confère à Israël un statut d’allié privilégié, bénéficiant d’un soutien logistique, militaire, économique et diplomatique constant de la part des puissances occidentales.

Lors des guerres israélo-arabes, notamment celles de 1948, 1967 et 1973, ce soutien occidental se manifeste par un approvisionnement continu en armements sophistiqués, permettant à Israël de maintenir une supériorité militaire face à ses voisins arabes. Les États-Unis jouent un rôle central dans cette dynamique, fournissant des équipements de pointe, des systèmes de défense avancés et une assistance logistique cruciale. Cette aide militaire, combinée à un partenariat stratégique approfondi, garantit à Israël une position de force face aux coalitions arabes, tout en contribuant à protéger les intérêts occidentaux dans la région.

Au-delà de la dimension militaire, le soutien à Israël s’inscrit dans une logique politique et idéologique. Pour les puissances occidentales, et particulièrement pour les États-Unis, Israël représente une démocratie libérale au cœur d’une région dominée par des régimes autoritaires ou instables. Cette perception renforce l’idée qu’Israël partage des valeurs communes avec l’Occident, faisant de lui un partenaire naturel dans la lutte contre les idéologies jugées hostiles, qu’il s’agisse du nationalisme arabe, du communisme pendant la Guerre froide, ou plus tard, de l’islamisme radical.

Sur le plan géopolitique, Israël est considéré comme un point d’ancrage essentiel pour les intérêts occidentaux. Sa position stratégique, proche de zones sensibles comme le canal de Suez, le Golfe Persique et la mer Rouge, en fait un allié indispensable pour surveiller et stabiliser la région. Ce rôle est renforcé par les accords bilatéraux qui permettent aux États-Unis d’utiliser Israël comme base arrière pour leurs opérations militaires et logistiques dans le Moyen-Orient élargi.

Cependant, ce soutien massif n’est pas sans conséquences. Aux yeux des populations arabes et des régimes voisins, Israël est perçu comme un État soutenu par l’Occident au détriment des droits des Palestiniens et des revendications territoriales arabes. Cette perception alimente un ressentiment profond, exacerbant les tensions régionales et contribuant à l’instabilité. Pour les puissances occidentales, soutenir Israël tout en maintenant des relations avec les monarchies arabes pétrolières constitue un exercice d’équilibre délicat, souvent marqué par des tensions diplomatiques.

Le soutien occidental à Israël repose sur une vision stratégique qui combine des considérations militaires, idéologiques et géopolitiques. Israël est vu comme un pilier de stabilité dans une région volatile, capable de protéger les intérêts occidentaux et de servir de levier dans la gestion des tensions régionales. Toutefois, ce soutien, bien que bénéfique pour les puissances occidentales et pour Israël, contribue également à polariser davantage le Moyen-Orient, soulignant les défis persistants d’une région profondément fracturée.

Le défi nassérien : le panarabisme et les alliances soviétiques

L’émergence de Gamal Abdel Nasser comme figure dominante du panarabisme bouleverse les équilibres stratégiques au Moyen-Orient et constitue un défi majeur pour les puissances occidentales. Charismatique et visionnaire, Nasser incarne un projet politique ambitieux : celui d’une unité arabe, laïque et indépendante, capable de résister aux ingérences des grandes puissances. Ce projet, ancré dans une idéologie nationaliste, s’oppose directement aux intérêts des États-Unis et de leurs alliés, qui cherchent à maintenir leur influence dans une région vitale pour leurs besoins énergétiques et leurs calculs géopolitiques.

Le financement du barrage d’Assouan illustre de manière éloquente les tensions géopolitiques engendrées par le nassérisme. Initialement, Nasser sollicite une aide des États-Unis pour financer ce projet monumental, conçu pour moderniser l’Égypte et accroître sa capacité à gérer les crues du Nil. Toutefois, les États-Unis, méfiants envers l’agenda nationaliste de Nasser et ses liens croissants avec des mouvements anti-occidentaux, refusent de soutenir le projet. Face à ce rejet, Nasser se tourne vers l’Union soviétique, qui accepte de financer le barrage. Cette décision marque une avancée stratégique significative pour Moscou au Moyen-Orient, lui permettant d’établir un partenariat durable avec un acteur clé de la région.

Bien que socialiste, le régime nassérien ne se revendique pas marxiste, ce qui lui permet de conserver une certaine autonomie idéologique et de jouer un rôle central dans le mouvement des non-alignés. Cette position permet à Nasser de tisser des alliances avec d’autres États cherchant à échapper à l’influence des blocs de la Guerre froide, tout en renforçant sa collaboration avec l’URSS. Ce partenariat avec Moscou ne se limite pas à une aide économique ; il inclut également un soutien militaire, notamment à travers la fourniture d’armements modernes, et une assistance technique pour développer les infrastructures égyptiennes.

Le panarabisme défendu par Nasser se veut une alternative aux modèles imposés par les puissances coloniales et les superpuissances. Il vise à fédérer les pays arabes autour d’une identité commune, en s’appuyant sur des valeurs de solidarité régionale et de lutte contre l’impérialisme. Ce projet, bien que séduisant pour une partie des populations arabes, inquiète profondément les puissances occidentales. En effet, l’unité arabe sous l’égide de Nasser menace non seulement leurs intérêts économiques, notamment dans le secteur pétrolier, mais aussi leur capacité à diviser et à contrôler la région.

Cependant, le projet de Nasser rencontre des limites. L’opposition de certaines monarchies arabes, notamment l’Arabie saoudite, affaiblit la réalisation de son rêve d’unité. Par ailleurs, son alliance avec l’Union soviétique renforce les tensions avec les États-Unis, qui intensifient leurs efforts pour contenir l’influence du nassérisme. Ces efforts incluent le soutien à des régimes arabes opposés à Nasser et le renforcement de leurs partenariats militaires avec Israël, ce qui accentue les clivages régionaux.

Gamal Abdel Nasser incarne un défi géopolitique majeur pour les stratégies occidentales au Moyen-Orient. Son projet de panarabisme et son rapprochement avec l’URSS redéfinissent les équilibres de pouvoir dans la région, tout en révélant les limites de l’influence occidentale face à des mouvements nationalistes portés par des figures charismatiques. Si Nasser parvient à galvaniser une partie du monde arabe et à inscrire l’Égypte comme un acteur central sur la scène internationale, son projet soulève également des résistances qui limitent sa portée, tout en exacerbant les tensions de la Guerre froide au Moyen-Orient.

Une région sous contrôle : systèmes et paradoxes

Le Moyen-Orient, pour l’Occident, s’impose comme une région d’une complexité et d’une incertitude uniques, exigeant l’élaboration de systèmes de contrôle rigoureux pour préserver leurs intérêts stratégiques. Dès les années 1950, la stratégie américaine incarne un double paradoxe révélateur des tensions entre idéaux proclamés et réalités pragmatiques. D’un côté, les États-Unis se positionnent comme les champions des luttes pour l’indépendance nationale, critiquant ouvertement le colonialisme européen et soutenant des processus de décolonisation dans des pays comme l’Irak ou l’Égypte. De l’autre, ils n’hésitent pas à appuyer des régimes autoritaires ou à s’impliquer dans des révolutions aux résultats imprévisibles, dont les conséquences se retournent parfois contre eux ou leurs alliés.

Un exemple emblématique de cette contradiction est le cas de la France en Algérie, où les États-Unis, bien que liés à la France par l’OTAN, tolèrent les trafics d’armes en provenance d’Égypte destinés au Front de libération nationale (FLN). Cette situation illustre la complexité des alliances occidentales dans le contexte de la Guerre froide, où les impératifs stratégiques priment souvent sur la cohérence idéologique ou les engagements diplomatiques. Les États-Unis, bien qu’opposés au colonialisme européen, doivent jongler avec leurs alliances traditionnelles tout en s’assurant que les nouveaux régimes issus de la décolonisation restent alignés sur leurs intérêts.

Cette posture met en lumière les contradictions inhérentes à l’ingérence occidentale dans les affaires du Moyen-Orient. Si la défense des idéaux démocratiques et de l’autodétermination est souvent mise en avant, ces principes sont fréquemment relégués au second plan lorsque les impératifs stratégiques, comme la sécurité énergétique ou la lutte contre le communisme, l’exigent. Les États-Unis, par exemple, n’hésitent pas à soutenir des monarchies conservatrices comme l’Arabie saoudite ou des régimes autoritaires comme celui du Shah d’Iran, dès lors que ces partenaires garantissent la stabilité régionale et un accès sécurisé aux ressources.

La gestion de cette région repose également sur des systèmes de contrôle visant à prévenir l’émergence de forces susceptibles de remettre en question l’ordre établi. Ces systèmes incluent des mécanismes économiques, comme les aides financières conditionnelles, mais aussi des dispositifs militaires, avec le stationnement de bases et le maintien d’une présence navale permanente pour sécuriser les voies de transit stratégiques. Toutefois, cette logique de contrôle renforce souvent les ressentiments locaux, perçue par de nombreux acteurs régionaux comme une forme d’impérialisme déguisé.

La stratégie occidentale au Moyen-Orient révèle un équilibre précaire entre ambitions idéologiques et nécessités pragmatiques. Tout en se présentant comme des défenseurs de la liberté et de l’indépendance, les puissances occidentales adoptent des politiques interventionnistes et sélectives, motivées par leurs intérêts économiques et géopolitiques. Ce paradoxe alimente non seulement les tensions régionales, mais aussi les critiques à l’égard de l’ingérence étrangère, contribuant à faire du Moyen-Orient une région où les aspirations locales et les calculs globaux s’entrechoquent en permanence.

Stratégies globales : containment et substitution

Dans le contexte de la Guerre froide, les États-Unis élaborent plusieurs stratégies pour maintenir leur influence et contrer l’expansion communiste au Moyen-Orient. La première, connue sous le nom de containment, repose sur la création d’alliances régionales visant à limiter la progression de l’Union soviétique dans des zones stratégiques. Le Pacte de Bagdad, signé en 1955, en est une illustration emblématique. Cette alliance rassemble la Grande-Bretagne, l’Iran, la Turquie, le Pakistan et l’Irak dans une coalition destinée à renforcer la sécurité collective et à bloquer les ambitions soviétiques au sud de leurs frontières. Bien que les États-Unis ne soient pas signataires directs du pacte, ils le soutiennent activement en fournissant une aide économique et militaire aux pays membres. Ce pacte reflète la volonté américaine de structurer des partenariats solides pour contenir l’influence soviétique tout en limitant leur engagement militaire direct dans la région.

Cependant, le Pacte de Bagdad illustre également les limites de cette stratégie. Il suscite une vive opposition dans certaines parties du monde arabe, notamment en Égypte, où Gamal Abdel Nasser critique le pacte comme une tentative néocoloniale de diviser la région et de renforcer la domination occidentale. Cette perception fragilise la légitimité du pacte auprès de plusieurs États arabes et limite son efficacité à long terme.

En parallèle, les États-Unis adoptent une stratégie complémentaire : celle du remplacement ou de la substitution, qui consiste à se substituer progressivement aux anciennes puissances coloniales dans des zones stratégiques. Cette approche reflète la montée en puissance des États-Unis comme acteur dominant dans un Moyen-Orient en pleine transformation. Dans des pays comme l’Arabie saoudite ou l’Irak, les États-Unis renforcent leur présence économique, politique et militaire, souvent au détriment de la Grande-Bretagne, qui voit son influence diminuer après la Seconde Guerre mondiale.

L’Arabie saoudite devient un cas emblématique de cette stratégie. En consolidant leur partenariat avec la monarchie saoudienne, les États-Unis s’assurent un accès privilégié aux vastes ressources pétrolières du pays tout en étendant leur influence dans le Golfe Persique, une région cruciale pour la sécurité énergétique mondiale. Ce remplacement progressif des anciennes puissances coloniales par les États-Unis ne se limite pas à des considérations économiques : il vise également à garantir la stabilité des régimes alliés dans un contexte de rivalités croissantes avec l’Union soviétique.

Cette logique de substitution se manifeste également en Irak, où les États-Unis s’efforcent de maintenir un équilibre délicat après l’indépendance du pays vis-à-vis de la tutelle britannique. L’objectif est de s’assurer que les nouveaux régimes politiques ne tombent pas sous l’influence soviétique ou d’idéologies nationalistes radicales, tout en les intégrant dans l’ordre international dominé par l’Occident.

Ces stratégies globales reflètent les priorités des États-Unis pendant la Guerre froide : contenir l’Union soviétique, sécuriser les ressources énergétiques vitales et remplacer les puissances européennes déclinantes par une présence américaine renforcée. Toutefois, elles mettent également en lumière les défis et les limites de cette approche. Le containment, bien qu’efficace pour limiter l’influence soviétique, alimente les tensions régionales et exacerbe les divisions au sein du monde arabe. Quant à la substitution, elle suscite des résistances locales, perçue comme une continuation déguisée du colonialisme, ce qui renforce parfois le ressentiment envers l’ingérence étrangère.

Ces stratégies, bien que centrées sur la défense des intérêts américains, redessinent le paysage géopolitique du Moyen-Orient et consacrent la transition d’un ordre colonial européen à un ordre dominé par les superpuissances de la Guerre froide.

Prendre appui sur Israël 


Israël comme levier stratégique face au socialisme arabe

Le soutien américain à Israël s’inscrit dans une stratégie visant à contenir l’expansion du socialisme arabe, une idéologie combinant nationalisme et socialisme, portée par des leaders charismatiques tels que Gamal Abdel Nasser. Le projet de panarabisme, prôné par Nasser, appelle à l’unification des pays arabes autour d’une identité commune et d’une émancipation vis-à-vis des puissances occidentales. Cette idéologie, perçue comme une menace majeure par les États-Unis, remet en question l’ordre géopolitique régional, fragilisant les régimes alignés sur l’Occident et portant atteinte à leurs intérêts économiques, notamment dans le secteur pétrolier.

Dans ce contexte, Israël apparaît comme un allié stratégique essentiel pour contrer ces dynamiques. En tant qu’État non arabe et non aligné sur le socialisme, Israël constitue un contrepoids naturel à l’influence de Nasser et à la diffusion du panarabisme dans la région. Le soutien américain à Israël s’inscrit donc dans une logique de consolidation d’un pilier stable et fiable dans un Moyen-Orient marqué par l’instabilité politique et les tensions idéologiques.

Cette stratégie découle également d’une prise de conscience des limites à établir un front anticommuniste cohérent au Moyen-Orient. Plusieurs régimes arabes, séduits par le modèle égyptien, adoptent des politiques nationalistes et socialistes, rendant difficile pour les États-Unis de fédérer ces acteurs dans une alliance unifiée contre l’Union soviétique. Israël devient alors une alternative stratégique pour les Américains, permettant de sécuriser leurs intérêts tout en offrant une capacité de dissuasion face à des régimes perçus comme hostiles.

Le rôle d’Israël comme levier stratégique est renforcé par son alignement idéologique avec les valeurs occidentales et sa dépendance à l’aide militaire et économique américaine. En soutenant Israël, les États-Unis cherchent non seulement à endiguer l’influence du socialisme arabe, mais également à projeter leur pouvoir dans une région cruciale pour l’équilibre global de la Guerre froide. Cette relation, bien qu’avantageuse sur le plan stratégique, contribue cependant à exacerber les tensions avec les États arabes voisins, alimentant un ressentiment durable contre l’Occident.

Les inquiétudes américaines face au nationalisme arabe

Le nationalisme arabe, porté par des leaders comme Gamal Abdel Nasser, représente une source d’inquiétude majeure pour les États-Unis dans le contexte de la Guerre froide. Cette idéologie, qui prône l’émancipation politique et économique des pays arabes vis-à-vis des puissances coloniales et impérialistes, remet en question l’ordre régional établi et menace les intérêts stratégiques américains au Moyen-Orient.

Une première crainte des États-Unis réside dans la quête d’indépendance économique des pays arabes. En cherchant à développer des modèles économiques autonomes, ces nations risquent de réduire leur dépendance vis-à-vis des puissances occidentales, compromettant ainsi l’influence américaine dans la région. Des projets comme la nationalisation du canal de Suez ou le développement d’infrastructures nationales, tels que le barrage d’Assouan en Égypte, incarnent cette volonté d’autonomie. Ces initiatives, bien qu’encouragées par des aspirations légitimes, menacent les intérêts économiques des puissances occidentales, notamment dans les secteurs de l’énergie et du commerce.

Une seconde source d’inquiétude pour les États-Unis est liée aux dynamiques sociales internes des pays arabes. Le nationalisme arabe, en remettant en cause les élites traditionnelles souvent alignées sur les intérêts occidentaux, favorise l’émergence de nouvelles classes sociales pronationalistes. Ces changements risquent d’entraîner une redistribution des richesses et du pouvoir économique, affaiblissant ainsi les alliances locales construites par les États-Unis. La montée en puissance de ces classes, souvent hostiles à l’influence occidentale, pourrait entraîner une réorientation des politiques nationales au détriment des intérêts américains.

Ces deux craintes renforcent la décision stratégique des États-Unis de s’appuyer sur Israël comme un partenaire fiable et stable dans une région en transformation rapide. Israël, en tant qu’État non arabe et aligné idéologiquement avec l’Occident, apparaît comme un rempart contre l’expansion du nationalisme arabe et ses répercussions économiques et sociales. En soutenant Israël, les États-Unis cherchent à garantir la stabilité régionale tout en limitant l’influence des forces politiques et sociales susceptibles de remettre en question leur hégémonie au Moyen-Orient.

L’affaire de Suez et les tensions géopolitiques

L’affaire du canal de Suez en 1956 constitue un tournant majeur dans l’histoire géopolitique du Moyen-Orient, révélant à la fois les fractures entre les puissances occidentales et les dynamiques de la Guerre froide. Lorsque Gamal Abdel Nasser nationalise le canal de Suez, un symbole stratégique et économique majeur pour la France et la Grande-Bretagne, ces dernières, avec le soutien d’Israël, lancent une intervention militaire pour reprendre le contrôle de cette infrastructure vitale. Cette opération, bien que couronnée de succès sur le plan militaire, se transforme rapidement en une défaite politique.

Sous la pression conjointe des États-Unis et de l’Union soviétique, la coalition franco-britannique est contrainte de retirer ses troupes. Washington, bien que allié de la France et de la Grande-Bretagne, adopte une position fermement opposée à leur intervention, considérant qu’elle risque d’aggraver les tensions régionales et de pousser les pays arabes dans le giron soviétique. Ce refus d’appuyer ses alliés européens reflète également la volonté des États-Unis de se positionner comme une puissance anticolonialiste et d’affirmer leur leadership dans la région, marquant un recul de l’influence européenne au Moyen-Orient.

Cette crise renforce considérablement la popularité de Gamal Abdel Nasser dans le monde arabe. En tant que dirigeant qui a osé défier les grandes puissances et nationaliser une infrastructure stratégique, Nasser devient une figure emblématique du nationalisme arabe. Sa victoire politique, bien que soutenue par l’URSS, galvanise les mouvements anti-occidentaux et accentue les tensions entre les régimes nationalistes et les monarchies traditionnelles alignées sur l’Occident.

Pour les États-Unis, l’affaire de Suez met en lumière plusieurs défis géopolitiques. D’une part, elle révèle les limites de la coopération avec leurs partenaires européens dans une région où les intérêts divergent de plus en plus. L’intervention unilatérale de la France et de la Grande-Bretagne sans consultation préalable avec Washington souligne le manque de coordination au sein du bloc occidental. D’autre part, cet épisode expose le risque d’une mauvaise gestion des tensions régionales, qui pourrait renforcer l’influence soviétique au Moyen-Orient et compromettre les alliances stratégiques américaines dans la région.

Enfin, cette crise souligne la nécessité pour les États-Unis de redéfinir leur rôle au Moyen-Orient. En se positionnant comme une puissance stabilisatrice et en assumant une posture anticolonialiste, Washington cherche à limiter les rivalités internes au sein du bloc occidental tout en s’assurant que les nouveaux mouvements nationalistes restent sous contrôle. Cependant, cet événement marque également le début d’un glissement d’influence, où les États-Unis s’imposent progressivement comme les principaux acteurs dans la région, reléguant les anciennes puissances coloniales au second plan.

La guerre des Six Jours et la radicalisation régionale

La guerre des Six Jours, en juin 1967, constitue un tournant majeur dans l’histoire du Moyen-Orient. Ce conflit, opposant Israël à une coalition de pays arabes dirigée par l’Égypte, la Jordanie et la Syrie, se solde par une victoire écrasante d’Israël en seulement six jours. L’armée israélienne réussit à prendre le contrôle de territoires stratégiques, notamment le Sinaï, la Cisjordanie, la bande de Gaza, le plateau du Golan et Jérusalem-Est. Cette victoire militaire renforce la position stratégique et symbolique d’Israël dans la région, mais elle exacerbe également les tensions géopolitiques et les fractures idéologiques au Moyen-Orient.

Pour les pays arabes, cette défaite humiliante a des conséquences profondes. L’Égypte de Nasser, la Syrie et la Jordanie perdent non seulement des territoires cruciaux, mais également une partie de leur crédibilité politique sur la scène régionale. Cet échec affaiblit les mouvements nationalistes arabes, en particulier le panarabisme prôné par Nasser, tout en alimentant un sentiment de frustration et de revanche au sein des populations arabes. La perte de Jérusalem-Est, un symbole religieux et politique central, renforce le ressentiment contre Israël et ses alliés occidentaux, en particulier les États-Unis, perçus comme les principaux soutiens d’Israël.

Cette défaite entraîne également une radicalisation des régimes hostiles à Israël et à l’Occident. Des pays comme la Libye sous Mouammar Kadhafi, l’Irak dirigé par le parti Baas, et le Sud-Yémen adoptent des positions de plus en plus antiaméricaines et intensifient leurs relations avec l’Union soviétique. Moscou, cherchant à exploiter cette polarisation, renforce son soutien militaire et économique à ces régimes, consolidant ainsi son influence dans la région. Cette dynamique alimente une polarisation idéologique entre les régimes nationalistes et laïques soutenus par l’URSS et les monarchies traditionnelles alignées sur l’Occident, comme l’Arabie saoudite et la Jordanie.

Sur le plan géopolitique, la guerre des Six Jours redéfinit les équilibres régionaux. La victoire israélienne renforce la dépendance des pays arabes envers l’Union soviétique pour obtenir un soutien militaire et diplomatique, tout en accentuant la méfiance envers les puissances occidentales. Dans le même temps, Israël, galvanisé par sa victoire, adopte une posture plus sécuritaire et assertive, ce qui complique encore les perspectives de règlement pacifique du conflit israélo-arabe.

Cette polarisation régionale alimente également une intensification des conflits internes et transnationaux. Les divisions entre régimes arabes se creusent, certains pays prônant une confrontation militaire immédiate avec Israël, tandis que d’autres, comme l’Arabie saoudite et la Jordanie, privilégient des approches plus prudentes. Cette fragmentation affaiblit la capacité des États arabes à adopter une position unifiée face à Israël et à ses alliés.

La guerre des Six Jours renforce la position stratégique d’Israël, mais au prix d’une radicalisation et d’une polarisation accrues dans la région. Les dynamiques idéologiques et géopolitiques qui en découlent approfondissent les tensions au Moyen-Orient, tout en inscrivant le conflit israélo-arabe au cœur des rivalités globales entre les blocs de la Guerre froide.

Les réponses américaines : renforcer les alliances

À partir des années 1970, les États-Unis adaptent leur stratégie au Moyen-Orient pour faire face à une région de plus en plus polarisée et instable. Ce réajustement passe par un renforcement du soutien à Israël, tout en diversifiant leurs alliances avec d’autres acteurs régionaux. Ces initiatives visent à protéger les intérêts stratégiques américains, notamment la sécurité énergétique, tout en maintenant un équilibre délicat entre les différents protagonistes.

La guerre de Yom Kippour en 1973 constitue un moment charnière dans cette dynamique. Lorsque l’Égypte et la Syrie lancent une attaque coordonnée contre Israël le jour du Yom Kippour, les États-Unis interviennent rapidement pour soutenir leur principal allié dans la région. Ce soutien se concrétise par un pont aérien massif, surnommé "Operation Nickel Grass", destiné à fournir des armements et des équipements modernes à l’armée israélienne. Cette assistance militaire est déterminante pour permettre à Israël de reprendre l’avantage militaire, mais elle engendre des conséquences géopolitiques significatives.

En réaction à cet appui sans équivoque des États-Unis à Israël, les pays membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), majoritairement arabes, imposent un embargo pétrolier contre les États-Unis et d’autres pays occidentaux. Cette mesure déclenche une crise énergétique mondiale, marquée par une hausse spectaculaire des prix du pétrole et des pénuries qui affectent les économies occidentales. Cette crise souligne la vulnérabilité des États-Unis face à leur dépendance énergétique et les pousse à réévaluer leurs alliances régionales.

Pour sécuriser leurs approvisionnements en pétrole, les États-Unis renforcent leurs relations avec des partenaires clés comme l’Arabie saoudite. En 1974, les deux pays concluent un accord stratégique selon lequel les États-Unis fournissent un soutien militaire et une assistance technique à la monarchie saoudienne, tandis que cette dernière s’engage à stabiliser les marchés pétroliers et à maintenir un flux régulier de pétrole vers l’Occident. Cette relation, fondée sur des intérêts mutuels, devient un pilier de la stratégie américaine au Moyen-Orient.

Parallèlement, les États-Unis approfondissent leur partenariat avec l’Iran, alors dirigé par le Shah Mohammad Reza Pahlavi. Considéré comme un rempart contre l’influence soviétique et une puissance régionale clé, l’Iran reçoit un soutien économique et militaire important des États-Unis. Cette alliance vise à renforcer la stabilité régionale tout en consolidant l’accès américain aux ressources énergétiques. Cependant, elle repose sur un équilibre fragile, comme le démontrera la révolution iranienne de 1979.

Les réponses américaines aux défis des années 1970 s’articulent autour de deux axes principaux : un soutien accru à Israël, malgré les conséquences géopolitiques, et une diversification des alliances régionales, notamment avec l’Arabie saoudite et l’Iran. Ces initiatives reflètent une volonté de sécuriser les intérêts stratégiques des États-Unis tout en naviguant dans un environnement marqué par des tensions croissantes et des transformations politiques profondes.

Les initiatives diplomatiques : de Camp David à la stratégie des petits pas

Avec l’arrivée de Henry Kissinger au poste de secrétaire d’État dans les années 1970, la stratégie américaine au Moyen-Orient adopte une orientation plus diplomatique, marquée par une approche pragmatique et graduelle connue sous le nom de « stratégie des petits pas ». L’objectif principal de cette stratégie est d’atténuer les tensions régionales tout en intégrant progressivement certains régimes arabes dans une dynamique favorable aux intérêts américains, notamment dans le contexte de la Guerre froide.

La « stratégie des petits pas » repose sur une approche par étapes, visant à résoudre les différends régionaux un à un, plutôt que de tenter d’imposer une solution globale. Kissinger, convaincu qu’une résolution partielle des conflits est plus réaliste, met en œuvre des négociations discrètes pour rapprocher les positions entre Israël et ses voisins arabes. Ces efforts aboutissent à plusieurs accords intermédiaires, comme ceux sur le désengagement militaire dans le Sinaï entre Israël et l’Égypte après la guerre de Yom Kippour. Ces accords renforcent la crédibilité des États-Unis en tant que médiateurs, tout en consolidant leur influence sur les acteurs clés de la région.

Le point culminant de cette approche diplomatique est atteint avec les Accords de Camp David en 1978, un moment historique dans les relations israélo-arabes. Sous l’égide du président américain Jimmy Carter, ces négociations réunissent le président égyptien Anouar el-Sadate et le Premier ministre israélien Menahem Begin. Après des discussions intensives, un traité de paix est signé entre Israël et l’Égypte, mettant fin à plusieurs décennies de conflit entre les deux pays. L’Égypte devient ainsi le premier pays arabe à reconnaître officiellement Israël, tandis qu’Israël accepte de restituer le Sinaï à l’Égypte, un territoire stratégique conquis lors de la guerre des Six Jours.

Ces accords représentent un succès diplomatique majeur pour les États-Unis, qui parviennent à renforcer leurs alliances avec les deux pays. Pour l’Égypte, ce rapprochement avec Washington ouvre la voie à une aide économique et militaire substantielle, faisant du pays un partenaire clé des États-Unis dans la région. Pour Israël, les accords de Camp David consolident son statut de pilier stratégique de la politique américaine au Moyen-Orient, tout en réduisant les risques de conflits majeurs avec son voisin égyptien.

Cependant, les initiatives diplomatiques américaines ne se limitent pas à Camp David. La stratégie des petits pas vise également à intégrer d’autres régimes arabes dans une dynamique de coopération avec les États-Unis. Par exemple, des efforts sont déployés pour réduire les tensions entre Israël et la Jordanie, tout en cherchant à isoler les régimes hostiles comme la Syrie ou l’Irak. En parallèle, les États-Unis soutiennent des initiatives économiques et militaires pour stabiliser leurs partenaires, renforçant ainsi leur rôle de médiateur incontournable dans la région.

Bien que couronnée de succès dans certains cas, cette approche diplomatique rencontre des résistances. Les Accords de Camp David, par exemple, suscitent une opposition dans une grande partie du monde arabe, où Sadate est critiqué pour avoir brisé la solidarité arabe et accepté un traité de paix avec Israël. Cette opposition culmine avec son assassinat en 1981, un événement qui souligne les limites et les risques de la diplomatie américaine dans une région aussi fragmentée.

La stratégie diplomatique américaine, incarnée par la stratégie des petits pas et les Accords de Camp David, reflète une volonté de résoudre progressivement les conflits au Moyen-Orient tout en renforçant les alliances stratégiques des États-Unis. Bien qu’elle ait permis des avancées significatives, notamment entre Israël et l’Égypte, cette approche reste marquée par des tensions et des oppositions qui illustrent la complexité de la région et les défis permanents pour la diplomatie américaine.

La stratégie du delinkage : séparer les alliances

Les États-Unis mettent en œuvre une stratégie de delinkage dans le cadre de leur politique moyen-orientale, visant à dissocier certains États arabes de leur solidarité traditionnelle envers les Palestiniens et leurs voisins en conflit avec Israël. L’objectif est de réduire la cohésion du front arabe anti-israélien, tout en intégrant ces États, particulièrement les monarchies du Golfe, dans l’orbite géopolitique et économique américaine. Cette approche s’inscrit dans une volonté de remodeler l’équilibre régional au profit des intérêts stratégiques des États-Unis.

La logique du delinkage repose sur la création de relations bilatérales solides avec des États clés, détournant leur attention des enjeux israélo-palestiniens au profit de préoccupations sécuritaires et économiques partagées avec les États-Unis. Les monarchies du Golfe, comme l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar, deviennent des cibles privilégiées de cette stratégie. En renforçant leur dépendance vis-à-vis des États-Unis pour leur sécurité, notamment face à des menaces perçues comme l’Iran, ces pays sont incités à adopter une posture moins conflictuelle envers Israël.

La stratégie du delinkage s’appuie également sur une assistance économique et militaire accrue. En échange d’un soutien technologique, logistique et financier, les États-Unis encouragent ces États à prioriser leurs intérêts nationaux immédiats plutôt que la solidarité arabe traditionnelle. Cette dynamique s’observe notamment après les Accords de Camp David en 1978, qui servent de précédent pour montrer qu’une coopération avec Israël et les États-Unis peut aboutir à des gains stratégiques significatifs, comme ceux obtenus par l’Égypte.

En limitant l’engagement des pays du Golfe dans le conflit israélo-palestinien, les États-Unis cherchent à isoler davantage les régimes hostiles comme la Syrie ou l’Irak, tout en réduisant l’influence des mouvements palestiniens radicaux. Cette approche contribue à fragmenter les solidarités régionales, ouvrant la voie à une reconfiguration de la géopolitique régionale sous domination américaine.

Cependant, cette stratégie n’est pas sans défis. La cause palestinienne reste profondément enracinée dans les opinions publiques arabes, où elle symbolise la résistance contre l’impérialisme et l’occupation étrangère. Les initiatives perçues comme des rapprochements avec Israël, même indirects, suscitent souvent des tensions internes dans les pays ciblés, exacerbant les divisions entre élites dirigeantes et populations locales. Ce décalage alimente parfois des mouvements d’opposition qui critiquent la soumission des dirigeants aux pressions américaines et leur abandon des causes panarabes.

La stratégie du delinkage reflète une tentative ambitieuse de Washington pour redéfinir les relations au Moyen-Orient en affaiblissant les solidarités arabes traditionnelles. En détournant des États stratégiques comme les monarchies du Golfe de leur engagement envers la cause palestinienne, les États-Unis visent à consolider un nouvel ordre régional aligné sur leurs intérêts. Toutefois, cette approche, bien qu’efficace sur certains fronts, souligne les limites de la diplomatie américaine dans une région où les tensions historiques et les sensibilités locales continuent de jouer un rôle crucial.

Du retour à l’hégémonie


Les années 1980 et 1990 marquent un retour affirmé des États-Unis sur la scène moyen-orientale, consolidant leur position hégémonique dans une région stratégique. Ce retour s’explique en partie par le repli progressif de l’Union soviétique, qui limite son influence à des alliés comme la Syrie et le Sud-Yémen, sans pouvoir maintenir une présence régionale significative. Ce retrait soviétique offre aux États-Unis l’opportunité de renforcer leur emprise sur le Moyen-Orient à travers une combinaison d’initiatives diplomatiques, militaires et stratégiques.

Sur le plan idéologique, les États-Unis poursuivent la stratégie du delinkage, déjà amorcée dans les décennies précédentes. Cette approche consiste à s’adresser individuellement à chaque partenaire régional pour répondre à ses préoccupations spécifiques, tout en limitant la formation d’un front arabe uni opposé aux intérêts américains. Cette stratégie permet aux États-Unis de jouer un rôle de médiateur incontournable, tout en renforçant leur influence bilatérale avec des acteurs clés comme l’Arabie saoudite, l’Égypte et les monarchies du Golfe.

Le renforcement de la présence militaire américaine est un autre aspect central de ce retour à l’hégémonie. Les années 1980 voient l’intensification des engagements militaires dans la région, notamment à travers la protection des routes maritimes dans le Golfe Persique et la dissuasion des menaces iraniennes. Cette présence militaire culmine avec la guerre du Golfe en 1991, où les États-Unis dirigent une coalition internationale pour repousser l’invasion irakienne du Koweït. Cette démonstration de force consolide leur rôle de puissance dominante et garantit leur contrôle sur les flux énergétiques mondiaux.

Parallèlement, les États-Unis s’engagent dans des initiatives diplomatiques visant à promouvoir un processus de paix entre Israël et ses voisins arabes. Les Accords d’Oslo de 1993 représentent une étape clé de cette diplomatie. Ces accords, négociés sous l’égide des États-Unis, aboutissent à une reconnaissance mutuelle entre l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) et Israël, tout en établissant une Autorité palestinienne autonome dans certains territoires. Cependant, ces accords sont perçus comme un compromis insuffisant, notamment par les Palestiniens, qui voient leurs espoirs d’un État souverain compromis par l’expansion continue des colonies israéliennes.

Si les Accords d’Oslo marquent un progrès symbolique, ils se situent en retrait par rapport aux avancées des Accords de Camp David de 1978, qui avaient permis un traité de paix durable entre Israël et l’Égypte. Pour de nombreux observateurs, le processus de paix des années 1990 sert avant tout à légitimer la présence américaine au Proche-Orient, plutôt qu’à résoudre les problèmes fondamentaux du conflit israélo-palestinien. En effet, la diplomatie américaine se concentre davantage sur la prévention d’un front arabe uni contre ses intérêts, plutôt que sur une résolution équitable du conflit.

Les années 1980 et 1990 marquent une réaffirmation de l’hégémonie américaine au Moyen-Orient. En combinant diplomatie, interventions militaires et stratégies d’influence, les États-Unis réussissent à maintenir leur prééminence tout en empêchant la formation d’une opposition régionale cohérente. Cependant, cette hégémonie repose sur des compromis fragiles et des processus de paix inaboutis, laissant entrevoir les tensions persistantes qui continueront de structurer la région dans les décennies suivantes.

Les nouveaux mots de l’hégémonie américaine

Au cours des années 1990, de nouveaux concepts stratégiques apparaissent ou sont réactualisés dans le cadre de la stratégie américaine. Ces notions façonnent le discours de l’hégémonie américaine, notamment dans la gestion de ses relations avec le Moyen-Orient. Ces termes s'inscrivent dans une vision dichotomique de la politique internationale, basée sur la théorie des « amis-ennemis » et visant à structurer les relations internationales autour des intérêts des États-Unis.

Ces concepts stratégiques, au-delà de leur valeur analytique, servent à légitimer le discours impérial américain sur le Moyen-Orient. Ils permettent de construire une grille de lecture simplifiée et manichéenne, opposant les « amis » alignés sur l’ordre international dominé par les États-Unis, et les « ennemis », décrits comme des menaces à cet ordre. Cette structuration idéologique oriente les politiques américaines, notamment en désignant des cibles prioritaires pour leur diplomatie ou leur interventionnisme. Ces termes renforcent également la capacité des États-Unis à mobiliser un consensus international autour de leur leadership tout en consolidant leur rôle hégémonique dans une région clé pour leurs intérêts stratégiques.

Bandwagoning State

Le concept de Bandwagoning State désigne des États plus faibles qui, pour maximiser leur sécurité ou accroître leur influence, choisissent de s’aligner sur une puissance dominante ou une coalition au sein du système international. Cette stratégie s’inscrit dans le cadre de la politique de l’équilibre des pouvoirs (balance of power), où les acteurs étatiques, plutôt que de s’opposer à une puissance supérieure, décident de s’y rallier pour bénéficier de ses ressources, de sa protection ou de son influence.

Dans le contexte américain, ce concept est utilisé pour inciter les pays du Moyen-Orient à rejoindre l’ordre international dominé par Washington. Les États-Unis, en tant que superpuissance hégémonique, utilisent leur supériorité économique, militaire et diplomatique pour attirer des États dans leur orbite. En s’alliant aux États-Unis, ces pays espèrent non seulement garantir leur sécurité face à des menaces régionales, mais aussi profiter des avantages économiques et technologiques que procure cette alliance.

Dans le cas du Moyen-Orient, cette dynamique s’applique particulièrement aux monarchies du Golfe, comme l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar. Ces États, confrontés à des défis sécuritaires, notamment face à l’Iran ou à des acteurs non étatiques comme des groupes terroristes, choisissent de s’aligner sur les États-Unis pour bénéficier de leur protection militaire et de leur soutien technologique. Par exemple, l’installation de bases militaires américaines dans des pays comme Bahreïn ou le Qatar illustre cette logique de bandwagoning, où les États accueillent des forces étrangères pour garantir leur propre stabilité.

Ce concept joue également un rôle dans les stratégies américaines visant à fragmenter les solidarités régionales au Moyen-Orient. En encourageant des alliances bilatérales avec des pays arabes stratégiques, les États-Unis affaiblissent les tentatives d’unité arabe et limitent la capacité des États de la région à s’opposer collectivement à leur influence ou à celle d’Israël. Le bandwagoning est ainsi un outil de stabilisation pour Washington, permettant de maintenir un équilibre favorable à ses intérêts tout en dissuadant l’émergence d’alliances rivales.

Cependant, cette stratégie n’est pas exempte de limites. En s’alignant sur une superpuissance, les Bandwagoning States peuvent être perçus comme dépendants ou soumis à des puissances extérieures, ce qui peut susciter des critiques internes et régionales. De plus, leur rapprochement avec les États-Unis peut les exposer à des représailles de la part d’acteurs hostiles, comme l’Iran, ou à des tensions avec leurs propres populations, particulièrement dans des contextes où l’opinion publique est largement opposée à l’influence occidentale.

Le concept de Bandwagoning State illustre une dynamique clé dans la politique étrangère américaine au Moyen-Orient. En utilisant leur pouvoir pour attirer et intégrer des États plus faibles dans leur sphère d’influence, les États-Unis consolident leur autorité régionale tout en réaffirmant leur rôle de garant de la stabilité internationale. Cette stratégie, bien qu’efficace à court terme, soulève des questions sur la durabilité des alliances construites sur une dépendance asymétrique.

Pivotal State

Le concept de Pivotal State désigne des pays dont la stabilité ou l’instabilité a un impact déterminant, non seulement sur leur région immédiate, mais aussi sur l’ordre international dans son ensemble. Ces États occupent une position géographique stratégique ou disposent d’un poids économique, politique, ou démographique leur permettant de structurer leur environnement régional. En conséquence, leur trajectoire influence directement les dynamiques de sécurité, de développement et de stabilité au niveau global.

Dans le contexte du Moyen-Orient, des pays comme l’Égypte et l’Arabie saoudite sont des exemples typiques de Pivotal States. L’Égypte, par sa position sur le canal de Suez, son rôle historique en tant que leader du monde arabe, et son influence culturelle et politique, agit comme un acteur central dans les équilibres régionaux. Sa stabilité est essentielle pour contenir les tensions dans le Levant et en Afrique du Nord. De même, l’Arabie saoudite, en tant que plus grand exportateur de pétrole au monde et gardienne des lieux saints de l’islam, joue un rôle structurant dans les dynamiques économiques et religieuses de la région.

Pour les États-Unis, la gestion des relations avec ces Pivotal States est une priorité stratégique. Ces pays agissent comme des leviers pour stabiliser une région souvent marquée par des conflits et des tensions idéologiques. Par exemple, les États-Unis ont investi massivement dans l’Égypte après les Accords de Camp David de 1978, en offrant une aide économique et militaire importante pour renforcer son alliance avec Israël et limiter l’influence soviétique pendant la Guerre froide. De même, l’Arabie saoudite a été intégrée dans une dynamique de coopération militaire et économique, notamment à travers des accords de défense et des partenariats énergétiques.

L’importance des Pivotal States ne se limite pas à la stabilité régionale ; leur rôle est également crucial pour maintenir l’ordre international. Une instabilité prolongée dans ces pays pourrait provoquer des effets de contagion dans leurs régions voisines, menaçant les intérêts économiques et stratégiques des grandes puissances. Par exemple, une crise en Arabie saoudite aurait des répercussions immédiates sur les marchés énergétiques mondiaux, tandis qu’une instabilité en Égypte pourrait déstabiliser le canal de Suez, une voie de navigation essentielle pour le commerce international.

Toutefois, la gestion des Pivotal States comporte des défis. Ces pays, en raison de leur poids régional, peuvent adopter des positions autonomes qui ne s’alignent pas toujours sur les intérêts des États-Unis ou de leurs alliés. De plus, leur stabilité interne est souvent fragile, en raison de tensions sociales, économiques ou politiques qui peuvent rendre leur soutien coûteux ou difficile à maintenir. Par exemple, les soulèvements du Printemps arabe de 2011 ont montré la vulnérabilité des régimes perçus comme des piliers de la stabilité régionale, comme celui de l’Égypte.

Le concept de Pivotal State illustre l’importance pour les États-Unis de s’engager activement avec des acteurs clés du Moyen-Orient pour préserver la stabilité régionale et mondiale. En intégrant ces États dans leurs stratégies diplomatiques et économiques, Washington cherche à consolider son rôle de garant de l’ordre international tout en anticipant les risques liés à l’instabilité de ces acteurs centraux. Cette approche, bien que cruciale, exige une attention constante et une capacité à s’adapter aux dynamiques internes et externes des Pivotal States.

Backlash States

Le terme Backlash States désigne des États qui rejettent activement l’ordre international promu par les puissances occidentales, en adoptant des positions antagonistes vis-à-vis des normes et des institutions globales. Ces États, tels que Cuba, la Corée du Nord, l’Iran, l’Irak ou la Libye, se distinguent par des comportements défiants et souvent agressifs, tout en étant incapables, à eux seuls, de constituer une menace directe pour l’équilibre global. Leur opposition s’inscrit dans une logique de marginalisation volontaire ou subie, motivée par le rejet des dynamiques de globalisation et des valeurs libérales qu’ils considèrent comme hostiles à leurs intérêts.

Les Backlash States sont souvent caractérisés par des régimes autoritaires ou totalitaires qui rejettent les principes démocratiques et les droits humains universels. Ces régimes cherchent à préserver leur pouvoir en s’opposant aux pressions extérieures visant à les intégrer dans l’ordre international dirigé par les grandes puissances occidentales, principalement les États-Unis. Leur hostilité se manifeste par des politiques diplomatiques provocatrices, des alliances avec d’autres États marginalisés, et, dans certains cas, des activités belliqueuses, comme le soutien à des mouvements insurgés ou le développement de programmes militaires controversés.

Dans le contexte du Moyen-Orient, des pays comme l’Iran et la Libye sous Mouammar Kadhafi illustrent bien le concept de Backlash States. Ces régimes ont défié les efforts occidentaux de stabilisation et d’intégration régionale, adoptant des postures antagonistes vis-à-vis des États-Unis et de leurs alliés. Par exemple, l’Iran, après la révolution islamique de 1979, a cherché à contester l’hégémonie américaine en soutenant des mouvements opposés à Israël et en développant des capacités militaires avancées, notamment dans le domaine nucléaire. De même, la Libye de Kadhafi a poursuivi des politiques extérieures agressives, soutenant des mouvements révolutionnaires à travers le monde et défiant ouvertement les sanctions internationales.

Ces comportements conduisent souvent à l’isolement des Backlash States sur la scène internationale. Cependant, cet isolement pousse également ces pays à former des alliances opportunistes entre eux, créant des réseaux de soutien mutuel pour résister aux pressions occidentales. Ces liens renforcent leur capacité à contrecarrer, même modestement, l’hégémonie américaine et ses tentatives d’imposer un ordre mondial uniforme. Cette dynamique est particulièrement visible dans les relations entre l’Iran, la Corée du Nord et Cuba, qui échangent des ressources, des technologies et des stratégies pour résister à l’intégration forcée dans l’ordre international.

Pour les États-Unis et leurs alliés, les Backlash States représentent des défis diplomatiques et stratégiques complexes. Bien qu’ils ne disposent pas des ressources nécessaires pour constituer une menace directe à l’ordre mondial, leurs actions belliqueuses ou disruptives peuvent déstabiliser des régions entières, comme le Moyen-Orient ou l’Asie de l’Est. En réponse, les puissances occidentales recourent souvent à des politiques d’endiguement, de sanctions économiques, ou, dans certains cas, d’intervention militaire pour limiter leur influence et prévenir les menaces qu’ils posent.

Les Backlash States incarnent une opposition marginale mais persistante à l’ordre international dominé par l’Occident. En s’opposant aux principes et institutions globales, ces régimes cherchent à préserver leur autonomie et leur pouvoir face aux pressions extérieures. Cependant, leur capacité à influencer significativement le système international reste limitée, bien qu’ils puissent contribuer à des dynamiques de déséquilibre et de conflit dans les régions où ils opèrent.

Rogue States

Le concept de Rogue States (États voyous) représente une catégorie d’États perçus comme des menaces graves et directes pour la stabilité et la paix mondiale. Ces régimes, souvent qualifiés de déstabilisateurs, se caractérisent par des comportements en rupture avec les normes internationales, notamment des pratiques autoritaires sévères, le parrainage du terrorisme et la prolifération d’armes de destruction massive, y compris nucléaires. Dans la gradation des conflictualités, les Rogue States occupent un échelon supérieur aux Backlash States, car leur capacité de nuisance est jugée plus importante et leurs actions plus agressives.

Les Rogue States sont souvent décrits comme des régimes autoritaires qui, au-delà de restreindre les droits humains, adoptent des politiques systématiques pour défier l’ordre international. Parmi les exemples les plus souvent cités figurent l’Iran, l’Irak sous Saddam Hussein, la Corée du Nord et, à certaines périodes, la Libye. Ces États sont accusés de soutenir activement des organisations terroristes, de développer des programmes d’armement clandestins et de refuser de se conformer aux traités et régulations internationaux, notamment en matière de désarmement.

Dans le contexte du Moyen-Orient, l’Iran et l’Irak ont longtemps incarné cette notion de Rogue States. L’Iran, après la révolution islamique de 1979, a été désigné comme tel en raison de son soutien présumé à des groupes terroristes comme le Hezbollah, de son programme nucléaire controversé, et de sa rhétorique anti-occidentale. De son côté, l’Irak de Saddam Hussein a été catalogué comme un Rogue State pour son utilisation d’armes chimiques pendant la guerre Iran-Irak, son invasion du Koweït en 1990, et les soupçons de possession d’armes de destruction massive qui ont conduit à l’intervention militaire américaine en 2003.

Le concept de Rogue States est également un outil rhétorique central pour les États-Unis et leurs alliés, utilisé pour justifier des politiques d’endiguement, de sanctions économiques et, dans certains cas, d’interventions militaires. Ces régimes sont présentés comme des menaces existentielles à l’ordre mondial, ce qui permet de mobiliser des coalitions internationales en faveur d’actions coercitives. Par exemple, l’invasion de l’Irak en 2003 a été largement justifiée par l’idée que Saddam Hussein représentait une menace imminente, bien que les accusations concernant des armes de destruction massive se soient révélées infondées.

Cependant, la notion de Rogue States soulève des débats importants. Ses détracteurs soutiennent qu’elle reflète une vision manichéenne et instrumentalisée des relations internationales, où les États qui s’opposent aux intérêts occidentaux sont automatiquement étiquetés comme des menaces, indépendamment des nuances de leur comportement ou des contextes locaux. De plus, cette désignation peut exacerber les tensions internationales, en isolant davantage les régimes ciblés et en les poussant à adopter des postures encore plus agressives ou défiantes.

Le concept de Rogue States incarne une vision stratégique et idéologique des relations internationales, où certains États sont désignés comme des menaces globales pour justifier des politiques d’endiguement et d’intervention. Si cette notion a permis aux puissances occidentales, notamment les États-Unis, de structurer leur discours et leurs actions face à des régimes perçus comme hostiles, elle reste une catégorie contestée, tant sur le plan de sa légitimité que de son efficacité à promouvoir la stabilité mondiale.

Le concept de l’État pivot et son application à l’Égypte

L’Égypte, en tant qu’État pivot, occupe une position centrale dans la géopolitique du Moyen-Orient. Ce concept repose sur l’idée qu’un État pivot est capable de structurer son environnement régional et d’empêcher des processus de déstabilisation en chaîne, comparables à un effet domino. Si un État pivot s’effondre, les répercussions peuvent entraîner une instabilité majeure dans les États voisins et, par extension, dans l’ensemble de la région concernée. Dans cette perspective, l’Égypte et la Turquie ont souvent été identifiées comme des États pivots essentiels, selon des analyses comme celles de Paul Kennedy.

L’Égypte dans les années 1970 et 1980 : Contenir l’islamisme et stabiliser la région

Dans les décennies qui ont suivi les Accords de Camp David de 1978, l’Égypte a été perçue par les puissances occidentales, notamment les États-Unis, comme un rempart contre l’expansion de l’islamisme et des idéaux révolutionnaires dans la région. Cette perception découle de la montée en puissance de la révolution islamique en Iran, qui a diffusé une idéologie susceptible d’inspirer d’autres mouvements islamistes au Moyen-Orient. En contenir l’influence, notamment par le biais de l’Égypte, est devenu un impératif stratégique pour limiter les revendications révolutionnaires susceptibles de fragiliser les régimes alliés des États-Unis.

L’Égypte, en tant qu’État pivot, joue également un rôle clé dans les efforts de paix avec Israël. Elle constitue un point d’ancrage indispensable dans la diplomatie régionale, facilitant les négociations entre Israël et les autres pays arabes. Sans la médiation égyptienne, cette diplomatie serait considérablement affaiblie, voire vouée à l’échec. Les Accords de Camp David ont ainsi positionné l’Égypte comme un acteur central du processus de paix, contribuant à isoler les Palestiniens et à affaiblir le camp arabe dans son ensemble. Cette dynamique est soulignée par Daniel Pipes, qui considère l’entrée de l’Égypte dans la sphère géopolitique américaine comme un facteur de rééquilibrage des rapports de force dans la région.

Les limites de l’aide américaine à l’Égypte

Bien que l’Égypte bénéficie d’un soutien américain important, Paul Kennedy recommande une aide ciblée, principalement sous la forme d’une assistance économique et alimentaire. Selon lui, une aide militaire excessive pourrait renforcer des factions hostiles, comme les Frères musulmans, et aggraver les tensions internes. Cette prudence découle de l’analyse structurelle de l’Égypte, qui repose sur des bases fragiles : un territoire composé à 90 % de désert, une agriculture limitée, et une dépendance importante aux importations de blé. Ces faiblesses rendent le régime égyptien plus vulnérable aux instabilités internes, le distinguant d’autres États pivots comme la Turquie, perçue comme plus solide.

Kennedy soutient également que, dans le contexte post-guerre du Golfe, les États-Unis ont recentré leur stratégie sur l’Arabie saoudite, considérée comme un État pivot plus fiable et mieux aligné sur les intérêts américains. Ce déplacement d’attention réduit le rôle central de l’Égypte dans les stratégies américaines, tout en laissant à l’Égypte le défi de redéfinir son propre rôle géopolitique.

L’Égypte après Nasser : Une quête de leadership régional

Depuis la fin de l’ère de Gamal Abdel Nasser, l’Égypte s’efforce de retrouver une position géostratégique significative. Sous le leadership de Hosni Moubarak, le pays a tenté de renouer avec l’héritage nassérien en aspirant à un rôle prépondérant dans la Ligue arabe et en se présentant comme un médiateur entre les États-Unis, Israël, et les autres acteurs régionaux. L’objectif était de réaffirmer son leadership diplomatique et de gérer les multiples conflits qui marquent la région.

Cette stratégie repose sur plusieurs axes :

  • Renforcement de son influence au sein de la Ligue arabe : L’Égypte cherche à reprendre une place centrale dans les dynamiques régionales, en se positionnant comme un acteur unificateur.
  • Médiation dans les relations israélo-arabes : En tant que premier pays arabe à avoir signé un traité de paix avec Israël, l’Égypte joue un rôle clé dans les efforts de stabilisation régionale.
  • Leadership diplomatique : Le pays s’efforce de jouer un rôle de premier plan dans la résolution des conflits régionaux, comme ceux liés au conflit israélo-palestinien ou aux tensions dans le Golfe.

En conclusion, l’Égypte, en tant qu’État pivot, demeure un acteur essentiel pour la stabilité du Moyen-Orient, bien que sa position soit fragilisée par des défis économiques et politiques internes. Sa capacité à maintenir son rôle dépend largement de son aptitude à naviguer entre les attentes de ses alliés occidentaux et les dynamiques internes et régionales.

Backlash States, stratégie du containment et Rogue States

Le Backlash State [État rebelle] se définit par rapport à la notion de fonctionnement des relations internationales. C’est ce qui a échappé à la rationalité de l’ordre international par des États qui ne jouent plus les règles internationales minimales.

Le Rogue State [État voyou] s’oppose à la fois à l’ordre international imposé par les plus puissants, mais aussi aux règles régionales mises en place par les puissants ou les États-Unis comme, par exemple, Cuba.

La liste des États-rebelles est sujette à caution variant dans l’espace-temps. Elle a longtemps compris la Libye, le Soudan, l’Iran et plus récemment l’Irak. Quelle place accorder à la Syrie ? Les positions évoluent au fil du temps et selon les conjonctures géopolitiques régionales. D’un côté il y a un rapport compliqué avec l’occident et de l’autre un État surarmé et autoritaire.

La théorie du backlash State débouche logiquement sur la théorie du containment qui interroge sur comment faire pour endiguer notamment avec la nécessité d’endiguer le développement soit du socialisme soit de l’Islam politique. La politique du containment va viser à contenir l’islam politique et va fabriquer des outils d’une gestion.

Les contenus de la politique de containment comprennent :

  • l’aide au développement économique pour stabiliser les régimes politiques sur la base des échanges et ouvertures économiques
  • l’aide militaire pour assurer au pays concerné les moyens de se défendre sur le plan géostratégique notamment à travers la vente d’arme ;
  • une politique d’intervention constituée sur la base de la « low intensity War » [conflit de faible intensité] à partir d’un armement et des dispositifs conventionnels
  • des dispositifs répressifs comme l’embargo soulevant la question du rapport de la gestion de l’ONU.

Anthony Lake postule au milieu des années 1990 la nécessité du « double containment » pour les deux pays en conflit que représentent l’Iran et l’Irak. La position est très cynique. Il faut profiter du conflit entre les deux systèmes de régime pour les affaiblir mutuellement et éviter une position de leadership pour un des deux, jugée dangereuse pour l’équilibre régional et les intérêts stratégiques américains.

Zbigniew Brzeziski, ex-conseiller du Président Jimmy Carter, réfute la théorie du double containment d’Anthony Lake pour proposer au milieu des années 1990 une théorie variable plus adaptative fondée sur :

  • l’endiguement absolu de l’Irak dont la puissance militaire et le régime prétorien est défini comme une menace majeure pour la sécurité régionale, la paix du Golfe et le processus de paix israélo-palestinien ;
  • un endiguement plus mesuré avec l’Iran. L’espoir du dialogue possible permet d’imaginer la banalisation des rapports politiques avec l’Iran. La crise de l’Islam politique fait espérer un changement naturel du régime. On ne va pas affaiblir l’Iran, mais on essaie de fabriquer un régime à travers une stratégie différente ;
  • une concertation plus active avec l’Europe sur la politique à mener au Proche et Moyen-Orient.

La position sur l’Irak a été marquée par les hésitations nées des contradictions géostratégiques

Opération Desert Storm.

La première guerre du Golfe avait pour objet l’anéantissement de la puissance militaire irakienne. La crainte d’une déstabilisation régionale au profit de l’Iran a conforté les États-Unis dans la conservation du régime de Saddam Hussein – principes de l’école réaliste –. Le régime politique est sauvé, mais placé sous embargo des Nations Unies. Le concept de Rogue State est appliqué à l’Irak jusque dans les dernières années du XXème siècle.

Le renversement le régime irakien devient une nécessité qui se réactualise après le 11 septembre 2001 avec pour ambition de détruire le régime irakien. Le passage par le 11 septembre est très important pour comprendre ce qui va se passer.

Conclusion : 1993 ou l’année des trois paradigmes pour l’après-guerre froide

Alain Joxe - L'Empire du chaos[1]

Les meilleures analyses produites sont pour nous celles d’Alain Joxe auteur de plusieurs ouvrages de géopolitique dont L’Empire du chaos, dont nous référons ici.

Trois paradigmes contenus dans trois livres parus dans la même année 1993 qui est considérée comme une année charnière :

  • Samuel Huntington, The Clash of civilizations, 1993 ;
  • Alvin et Heidi Töffler, Third wave information war, 1993 ;
  • Anthony Lake, Enlargement versus Containment, 1993.

Samuel Huntington [1927 – 2008]

Samuel Huntington en 2004 au Forum économique mondial de Davos.

Huntington est un brillant universitaire d’Harvard, membre du Conseil de Sécurité́ nationale, auteur de plusieurs livres sur le politique, l’armement, la culture et la stratégie. Il publie en 1993 un article The Clash of Civilizations ; sa thèse : Le monde se divise en civilisations : occidentale, tao-confucéenne, islamique, Hindoue, orthodoxe, latino-américaine. Le choc va se produire entre occidentale, tao-confucéenne et islamique soulevant la question de savoir comment diviser le monde pour le dominer ?

L’idée est de diviser le monde pour dominer proposant une stratégie impériale d’alliances. « La civilisation judéo-chrétienne » repose sur le principe de la stratégie impériale classique faite d’alliances. Selon lui, les cultures ne sont pas « mixables ». La seule modernité possible est occidentale caricaturant l’Islam et le présentant comme un danger. Le problème des best-sellers est que ce genre d’ouvrage diffuse des perceptions simplistes.

Alvin et Heidi Töffler

Alvin et Töffler sont des écrivains, sociologues et futurologues et auteurs en 1970 du Choc du futur. Ils travaillent sur :

  • « la guerre de l’information », « la guerre de la connaissance » ;
  • « la guerre de la troisième vague », soit la guerre de la connaissance électronique.

Le concept religieux de « choc des civilisations » est écarté. Pour eux, la nature du conflit est d’ordre entre des civilisations agraires, industrielles et informatiques. Le leadership ne peut être que fondé sur l’information au centre de toute guerre à venir. Information et connaissance vont de pair. Seul le maintien du monopole de la connaissance – non-partage et supériorité – permet de jouer sur l’information qui ne se partage donc pas.

Il ne peut donc y avoir des alliances qui ont pour objet le partage de l’information. Il faut fabriquer des alliances régionales pour permettre aux États-Unis de conserver un leadership mondial. Le concept d’alliance associe donc les États-Unis, l’Europe et le Japon.

Anthony Lake

Anthony Lake.

Lake est universitaire à la John Hopkins University, conseiller à la sécurité nationale du président Clinton. Il fonde une nouvelle théorie sur les cendres de la théorie du containment de la bipolarité de la Guerre Froide. Il va fabriquer un « enlargement » fabriquant une ouverture par une économie de marché. À partir du moment où on ouvre les États à une économie de marché, l’idée est qu’on va aboutir à une libéralisation politique qui va créer un grand marché mondial et instaurer une paix mondiale.

Il ne s’agit plus de contenir l’ennemi ou ses alliés, mais au contraire de produire de l’enlargement par une économie de marché elle-même ouverte - et qui s’oppose à la command economy –. L’enlargement par l’économie vise par effet de ricochet un enlargement politique soit l’ouverture de régimes considérés comme bloqués et dirigistes et anti-démocratiques.

C’est une conceptualisation d’un nouveau monde globalisé avec :

  • la consolidation du noyau dur des démocraties de marché : États-Unis ; Canada, Japon et Europe
  • la consolidation des « nouvelles démocraties » : Amérique latine, Afrique du Sud, Nigeria.

La contre-attaque ou la stratégie de subversion libéralisante est élaborée contre les États hostiles comme l’Iran, l’Irak ou encore Cuba qui sont des États voués au blocus. L’aide humanitaire dans les régions de misère - great humanitarian concern – est mise en place pour favoriser la démocratie de marché. Émerge un nouveau monde polarisé qui n’est plus celui du libéralisme opposé au dirigisme, mais celui de la démocratie contre la barbarie.

La démocratie ne peut que faire alliance avec les États-Unis. Les États en cours de libéralisation économique dont la Chine, le Vietnam sont des États avec une économie de marché développée, mais avec des régimes autoritaires ; ou encore certains États du Moyen-Orient ne génèrent plus de la bienveillance que de l’hostilité.

La question qui est soulevée est quelle est l’étendue de la Barbarie ? Ou de la « Zone barbare ». Ce sont Les États tyranniques, les États contre la démocratie et l’économie de marché, mais aussi les États fondés sur des régimes militaires et/ou la religion. D’autre part, il y a un retour d’une théorie de l’unilatéralisme. On peut remarquer que le grand absent dans la pensée d’Anthony Lake est l’ONU qui est considérée comme impensée et impensable.

Par ses trois analyses, Alain Joxe nous invite à penser la géopolitique américaine à partir de 1993 en termes de « stocks de représentations impériales » qui peut être rapportées aux figures suivantes :

  • la structure autistique. Il n’y a plus d’interaction à rechercher avec l’autre et il n’y a pas de compréhension du monde ;
  • le leadership des États-Unis est réaffirmé ;
  • la recherche d’un principe d’intervention expéditionnaire minimaliste. On ne va plus s’investir sur des champs bancals.

Il y a la mise à distance de la tyrannie comme domination du politico-militaire sur l’économie. Pour comprendre les conséquences diplomatiques, politiques du 11 septembre, il faut comprendre cette position autistique.

Annexes

Bibliographie

  • Benjamin Barber, Djihad versus McWorld, mondialisation et intégrisme contre la démocratie, Paris, Pluriel, 1996 ;
  • Pierre Hassner, « Le Barbare et le Bourgeois » Politique internationale, 84, été 1999, p. 81-98 ;
  • Robert D.Kaplan, L’anarchie qui vient, ;
  • Paul Kennedy, La grandeur et le déclin des nations, Paris, Payot, 1989 ;
  • Fouad Nohra, Stratégies américaines pour le Moyen-Orient, Beyrouth, Al- Bouraq, 1999 ;
  • Jean-Christophe Rufin, L’Empire et les nouveaux barbares, Paris, Jean-Claude Lattès, 1991 ;
  • Robert Steele, « Les nations intelligentes : stratégies nationales et intelligence virtuelle », Défense Nationale, 40, 1996

Cours

Articles

  • "Moyen-Orient Et Pays Limitrophes Géographie." Moyen-Orient Et Pays Limitrophes Géographie. N.p., n.d. Web. 17 July 2014. <http://le-lutin-savant.com/g-moyen-orient-geographie.html>.
  • Foreign Policy,. (2015). Forget Sykes-Picot. It’s the Treaty of Sèvres That Explains the Modern Middle East.. Retrieved 11 August 2015, from https://foreignpolicy.com/2015/08/10/sykes-picot-treaty-of-sevres-modern-turkey-middle-east-borders-turkey/
  • W.P. Deac. ‘Duel for the Suez Canal.’ Military History, Vol. 18 Issue 1. Apr2001, pp. 58- 64.
  • P.H.J. Davies. 2012. Intelligence and Government in Britain and the United States, Vol. 2. ‘Ch 7: The Great Centralization, 1957-66’, pp. 163-177.
  • R.J. Aldrich. 2001. The Hidden Hand. ‘Ch 21: Defeat in the Middle East: Iran and Suez’, pp. 464-494.
  • W.S. Lucas. ‘The missing link? Patrick Dean, Chairman of the Joint Intelligence Committee.’ Contemporary British History. Vol.13 No. 2. 1999, pp. 117-125.
  • P. Cradock. 2002. Know Your Enemy: How the JIC Saw the World. ‘Ch 18. Intelligence and Policy.

Références

  1. Joxe, Alain. L'empire Du Chaos: Les Républiques Face À La Domination Américaine Dans L'après-guerre Froide. Paris: La Découverte, 2004.