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La démocratie, la citoyenneté et les élections

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Nous allons nous focaliser sur les aspects spatiaux et sur la manière dont la citoyenneté et les élections se distribuent dans l’espace et laissent apparaître des inégalités.

La diffusion de la démocratie libérale[modifier | modifier le wikicode]

Les vagues de démocratisation[modifier | modifier le wikicode]

Géopo vagues de démocratisation 1.jpg

On se trouve dans une époque où les démocraties libérales sont majoritaires, mais ce n’est pas le cas partout et ce n’était pas toujours le cas. Dans The third wave : democratization in the late twentieth century publié en 1991, Huntington distingue trois vagues de démocratisation :

  • 1828 –1926 : suffrage pour la majorité des hommes blancs ;
  • 1943 – 1964 : suite à la victoire des Alliés en 1945 et qui comprend également une grande partie de la décolonisation avec une forte augmentation des systèmes démocratiques et des processus de démocratisation. En parallèle avec l’idée de l’État qui est un concept complexe pour lequel il y a une vaste variété de perspectives, des chercheurs ont commencé à s’intéresser au processus de démocratisation ;
  • 1974 – 1991 : révolution portugaise, Amérique latine, Asie-pacifique, Europe de l’Est.
Freedom house 2013.png

Quelques observateurs parlent d’une quatrième vague de démocratisation suite au Printemps arabe, mais à la vue les développements plus récents, d’autres chercheurs préfèrent rester prudent.

Il ne s’agit pas d’un processus linéaire. Il y a parmi les démocraties partiellement libres une inversion de la tendance depuis 1992.

La démocratie : fin de l’histoire ?[modifier | modifier le wikicode]

Le constat d’une stagnation soulève la question de savoir si la démocratisation et la tendance vers un système politique dit de « démocratie libérale » est la fin de l’histoire. Dans The End of History and the Last Man publié en 1989, Fukuyama postule que : « What we may be witnessing is not just the end of the Cold War, or the passing of a particular period of post-war history, but the end of history as such: that is, the end point of mankind's ideological evolution and the universalization of Western liberal democracy as the final form of human government ».

De nombreuses critiques comme Jacques Derrida dans Spectres de Marx publié en 1993 postule que dans l’Histoire de l’humanité, il y a eu de plus en plus de démocratie, mais qu’il n’y a jamais eu autant de violence, inégalité, exclusion, famine et oppression économiques qu’aujourd’hui. Si la démocratie libérale est mise en correspondance avec la paix et la prospérité, cela n’est pas aujourd’hui qu’on a la fin de l’histoire. Perry Anderson et certains marxistes postulent que c’est la fin de l’histoire « oui », de la démocratie « oui », mais pas la fin du capitalisme.

Une démocratie est un système politique, mais l’histoire a des fluctuations alternatives qui vont encore la transformer. Les transformations mondiales que l’on voit dans le champ de la sécurité et dans le champ économique traduisent les transformations actuelles.

Approches procédurales, approches substantielles[modifier | modifier le wikicode]

Une approche procédurale met l’accent sur les institutions, règles, normes qui facilitent l’accès au droit démocratique comme, par exemple, la compétition électorale ou encore la liberté de la presse.

Une approche substantielle met l’accent sur les résultats. On souligne qu’il devrait y avoir plus d’égalité, d’équité et de justice. Il peut y avoir des instances démocratiques, mais dans quelles mesures.

On constate une démocratisation inégale dans l’espace, au niveau mondial, ainsi qu’au niveau de l’État.

Du national au mondial : le cosmopolitisme[modifier | modifier le wikicode]

Il y a un déplacement du « déficit démocratique » à la « citoyenneté cosmopolitique ». Pour Mary Kaldor dans Global civil society: an answer to war publié en 2003, « Dans le contexte de la globalisation, la démocratie dans son sens substantiel est compromise, si parfaites soient les institutions formelles, simplement parce que tant de décisions importantes qui touchent la vie quotidienne des gens ne sont plus prises à l’échelle de l’État ».

L’idée de la démocratie cosmopolitique est de rendre la politique mondiale plus transparente, plus responsable, plus participative et plus respectueuse de l’État de droit n’est pas nouvelle. Un cadre susceptible à réunir de multiples propositions et de campagnes, non une démarche unique.

La démocratie cosmopolitique : acteurs et mesures[modifier | modifier le wikicode]

Géopo parlement du monde 1.jpg

Dans Cosmopolitan democracy publié en 2012, Archibugi et Held proposent des méthodes possibles :

  • l’État : réduire les différences entre nationaux et étrangers, protéger les minorités, mettre la politique extérieure au service de la démocratisation.
  • organisations internationales : les rendre plus indépendants des gouvernements nationaux.
  • autorités judiciaires : rendre le non-respect des normes internationales plus coûteux.
  • participation citoyenne : créer une Assemblée parlementaire mondiale sur le modèle du Parlement européen.
  • communautés politiques sans frontières.

Qui bénéficie ? Les dépossédés, les étrangers, les groupes cosmopolites, la société civile mondiale, les partis politiques mondiaux, les syndicats et mouvements ouvriers, les grandes entreprises multinationales.

La citoyenneté[modifier | modifier le wikicode]

Le concept moderne de la citoyenneté émerge avec l’État moderne. Marshall publie en 1950 Citizenship and Social Class, in Class, citizenship and social development et permet de distinguer trois aspects de la citoyenneté :

  • droits civils : propriété, parole, contrainte
 ;
  • droits politiques : participation à la gouvernance
 ;
  • droits sociaux : qualité de vie (travail, éducation, santé, ...).

La conception de la citoyenneté est devenue de plus en plus large. La géographie politique s’intéresse à la distribution dans l’espace de la citoyenneté et aux différentes formes de la citoyenneté.

La citoyenneté : instrument (géo)politique ?[modifier | modifier le wikicode]

La citoyenneté et souvent un discours instrumentalisé qui fait partie de la production et d’une utilisation dans des luttes et stratégies politiques. La désignation du citoyen et du non-citoyen se retrouve dans :

  • l’État : la citoyenneté est égale et universelle ;
  • l’opposition : les avantages de la citoyenneté sont refusés à certains groupes.

La citoyenneté est un concept et une pratique contestés.

Limites formelles et informelles de la citoyenneté[modifier | modifier le wikicode]

Il y a différentes perspectives sur la citoyenneté :

  • limites formelles : citoyenneté de jure ;
  • limites informelles : citoyenneté de facto .
Géopo imites formelles et informelles de la citoyenneté 1.png

Par exemple, des gens ont une citoyenneté de facto, mais dans la loi ils n’ont pas une citoyenneté. À l’inverse, des gens ont une citoyenneté de jure, mais dans de facto n’ont pas la possibilité de jouir de tous les droits dont disposent les citoyens. La littérature féministe s’interroge sur le fait que dans l’évolution de l’histoire, on a constaté que les femmes ont souvent ni des droits de jure, ni de facto.

Citoyenneté insurgée[modifier | modifier le wikicode]

Dans des contextes où de gens n’ont pas de citoyenneté de facto ni de jure, des gens commencent à s’approprier des droits de citoyenneté, mais en dehors des institutions formelles. De l’exercice de droits de citoyenneté en dehors des espaces et institutions formelles à l’opposition forcée contre l’autorité légale en cherchant la perturbation du fonctionnement de l’État.

légende

Il est possible de s’interroger sur la représentativité de certains groupes. Dans Insurgency and spaces of active citizenship : the story of Western Cape Anti-eviction Campaign in South Africa publié en 2005 dans Journal of Planning Education and Research, Miraftab et Wills proposent une étude de cas sur Cape Town, Afrique du Sud étudiant la transformation néolibérale de l’État et la mobilisation contre les expulsions forcées avec la mis en place d’« espaces invités » et d’« espaces inventés ».

Aihwa Ong (2010 [2006]) : Mutations de citoyenneté[modifier | modifier le wikicode]

Aihwa Ong publie en 2006 Neoliberalism as Exception: Mutations in Citizenship and Sovereignty avec pour point de départ est que les flux mondiaux des marchandises, des technologies et des populations produisent des mutations de la citoyenneté qui amènent à une citoyenneté contestée à travers une transformation de la démocratie. La néolibéralisation mondiale amène les États à fractionner le terrain national en « espaces d’hypercroissance » connectés à des réseaux transnationaux.

Les distinctions strictes entre citoyens et étrangers sont abandonnées aux profits de la quête du capital humain. Qui est citoyen n’est plus nécessairement ou exclusivement celui qui a des droits de citoyenneté, mais celui qui peut mobiliser les opportunités. Les droits et avantages de citoyenneté sont désormais dépendants des critères néolibéraux.

Mutation de citoyenneté[modifier | modifier le wikicode]

Des populations mobiles ou exclues réclament des droits en vertu de principes universalisant qui sont des critères néolibéraux ou droits de l’hommiste. Aihwa Ong constate l’émergence de différentes formes de citoyenneté qui sont partielle ou postnationale. Selon des sondages, 15% de la population mondiale considère avoir une identité postnationale qui est une identité allant au dehors des frontières nationales. Par exemple, en Europe, la citoyenneté est partielle (« postnationale »), en Asie, certains pays reforment des lois d’immigration pour attirer des investisseurs.

Le point commun est que la sécurité des citoyens devient dépendante de leur capacité à faire face aux insécurités globalisées. Le résultat étant de nouvelles formes de revendication, nouveaux espaces de citoyenneté :

  • postnationale : exigences selon l’éthique de la culture et de la religion comme en Indonésie, ou en Malaisie ;
  • technologique : le cyberespace des réseaux sociaux comme en Chine ;
  • biologique : de la survie élémentaire au langage de santé avec le cas de Tchernobyl.

La géographie électorale[modifier | modifier le wikicode]

La géographie électorale est une sous-discipline qui explore la pratique, l’organisation et l’incidence spatiales de la compétition électorale. André Siegfried a analysé des corrélations entre droite et gauche et des éléments de géographie physique, économique et culturelle. Siegfried va proposer une critique du déterminisme environnemental :

  • mouvement empiriste des années 1950 et 1960 : rejet des « grandes théories », mais est très descriptif avec la théorisation à travers des notions constructiviste de lieu et espace qui permettent de mettre en avant la spécificité historique des orientations de vote ou encore les liens entre soutiens aux partis et transformations économiques et sociales ;
  • la géographie de représentation : la construction des circonscriptions et du biais électoral, comme, par exemple, le « gerrymandering ».

Le « gerrymandering »[modifier | modifier le wikicode]

Gerrymandering.jpg

Une province a trois circonscriptions de taille égale de 15 électeurs : 9 bleu, 6 orange. En principe, il y a une majorité pour les bleus. En redéfinissant les circonscriptions électorales, il est possible d’arriver à des résultats très différents :

(a) 3-0 pour bleu ;
(b) 2-1 pour bleu ;
(c) 2-1 pour orange.

C’est une pratique efficace dans les systèmes politique est surtout efficace dans les systèmes non proportionnels. Deux stratégies peuvent amener à des résultats :

  • « packing » : concentrer des électeurs d’un parti dans une circonscription afin de réduire leur influence dans d’autres ;
  • « cracking » : distribuer des électeurs d’un parti sur plusieurs circonscriptions afin de refuser la formation de blocs importants.

Durant le Civil Rights movement, des villes comme Boston ont pratiqué le gerrymandering.

Étude de cas : la géographie électorale de Senraz[modifier | modifier le wikicode]

Dans Participation politique et origines nationales : une analyse de la mobilisation électorale dans une ville populaire en Suisse publié en 2014, Boughaba propose une étude à forte dimension empirique et conceptuelle. Le contexte est le suivant avec une démobilisation vis-à-vis de la politique institutionnelle.

Une approche souligne les déterminants de participation et d’abstention à l’échelle individuelle comme le :

  • niveau de diplôme, classe sociale, âge identifiés comme les facteurs électoraux déterminants ;
  • les intérêts pour élections, adhésion partisane, connaissances politiques, particularités cantonales.

Une approche souligne les déterminants de participation et d’abstention à l’échelle contextuelle comme, par exemple, les milieux familiaux.

La question de recherche de Boughaba est : en quoi, les trajectoires migratoires et les positions sociales, les réseaux familiaux et liés à l’origine nationale ainsi que les lieux de vie nous permettent de comprendre la (dé)mobilisation ? L’auteure cherche à combiner des données individuelles et contextuelles.

La population de Senraz[modifier | modifier le wikicode]

La population est majoritairement étrangère et il y a une forte diminution de la proportion d’ouvriers.

Source : Boughaba (2014), p. 6

C’est un contexte ou l’argument de trouver une relation entre classe sociale et comportement électoral n’est pas aussi important que si l’étude avait été produite durant les années 1970.

La participation aux élections : échelle individuelle[modifier | modifier le wikicode]

Source : Boughaba (2014), p. 7

Boughaba va mettre en exergue une inégalité selon le lieu de naissance et une inégalité selon naturalisation. L’explication a à voir avec l’ancienneté de la population étrangère. Les arrivants de l’ex-Yougoslavie qui ne résident pas aussi longtemps à Sanraz que les espagnols ont un taux de participation plus bas. Le processus de naturalisation amène à une certaine socialisation au comportement démocratique.

La participation aux élections : échelle contextuelle[modifier | modifier le wikicode]

Source : Boughaba (2014)

La participation politique est due à l’importance du travail militant des leaders. La participation est plus haute dans les rues où il y a une forte concentration de leur compatriote, donc il y a une importance du milieu résidentiel.

Résumé[modifier | modifier le wikicode]

Bien qu’on puisse identifier des vagues de démocratisation et que les démocraties libérales sont aujourd’hui le système politique dominant, ce n’est ni une évolution linéaire ni un signe qu’il n’y a plus de violence, inégalité, exclusion, famine et oppression économiques. Les tentatives de la démocratie cosmopolitique se manifestent en diverses pratiques et campagnes, mais sans effets importants.

L’évolution néolibérale a eu une forte influence sur le fonctionnement démocratique ainsi que sur la construction de la citoyenneté. Va émerger la « citoyenneté flexible » ou « partielle » ainsi que de nouveaux espaces de mobilisation pour les droits de citoyenneté. La géographie électorale, malgré ses critiques, continue d’offrir des éclairages sur le lien entre politique et espace, particulièrement dans des contextes de démocratisation.

Annexes[modifier | modifier le wikicode]

Références[modifier | modifier le wikicode]