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Géopolitique critique

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La géopolitique s’adresse à l’incidence qu’ont les caractéristiques spatiales sur la politique. La géopolitique critique est une discipline plus récente à partir des années 1970 et 1980 qui va étudier comment des schémas spatiaux vont mobiliser la politique. Nous allons nous intéresser à la géopolitique critique. La géographie politique et la géopolitique sont différentes. Tout au début de la discipline, les deux termes étaient considérés comme équivalant. Au lieu de seulement regarder ce qu’il y a de géopolitique aujourd’hui, nous allons aborder l’approche critique qui s’est développée depuis une vingtaine d’années émargeant suite à la confusion des deux termes.

Il est frappant de voir comment les journalistes utilisent le terme de géopolitique comme si tout ce qui est international relèverait de la géopolitique. D’un côté, nous allons porter un regard sur l’influence de l’espace sur la politique avec l’idée que ce sont les configurations spatiales qui déterminent les pratiques politiques. D’autre part, nous allons voir l’évolution de l’État, mais nous allons l’approcher dans le contexte de la mondialisation. Finalement, nous allons revenir sur le constat que la géographie politique peut se considérer comme un discours. La géopolitique critique doit se considérer dans son contexte historique. Aujourd’hui, la plupart des publications concernant la géographie politique sont anglo-saxonnes.

La formation et l’évolution des États[modifier | modifier le wikicode]

L’établissement des États est un processus social complexe, car il n’existe pas une théorie de l’État, il y a plusieurs théories relevant de différentes disciplines se focalisant pour la plupart sur les processus de formation et de transformation. Le contrat social sert comme outil pour délivrer la souveraineté de sa tradition religieuse. La dimension géographique de la formation des États se manifeste dans la délimitation précise des frontières, l’exclusivité des territoires, la localisation de l’appareil étatique et le développement des outils de surveillance de la population. Ce sont des caractéristiques qui ont déjà identifié par des gens comme Ratzel.

L’État providence apparaît en Europe après 1890 et aux États-Unis après la Grande Dépression. Il vise la provision des services en éducation, santé, logement, etc. avec une perspective géographique universaliste. L’État providence commence à souffrir à partir des années 1970 suite à des bouleversements de l’économie mondiale qui engendre une perte de souveraineté par le haut, par le bas et par le latéral révélant des contradictions internes comme ses activités menacent les apports qui sont essentiels pour sa survie ou encore les processus administratifs deviennent trop complexes.

Redécouverte de la géopolitique[modifier | modifier le wikicode]

À la fin des années 1970 on constate une série de bouleversements accentués aux États-Unis, mais aussi présents en Europe et sur d’autres continents dans le contexte de la décolonisation et l’intégration dans une économie mondiale. Parmi ces bouleversements, on peut noter la perte du consensus national sur la politique étrangère notamment dans le cadre de la guerre du Vietnam et de la guerre froide rendant le public beaucoup plus critique. Beaucoup de ce qui est décrit comme contexte est spécifique aux États-Unis. Cela ne veut pas dire qu’il n’y avait pas de contexte dans lequel il n’y a pas de perte de consensus national autour de la politique étrangère en Europe, mais cela était souvent orienté vers les États-Unis. Le mouvement des droits civiques met en exergue qu’il y a de nombreux secteurs de la société qui non pas les mêmes droits menant à une crise démocratique. La crise pétrolière va mener à un questionnement du système capitaliste de Bretton Woods. Ce produit aussi une Révolution intellectuelle avec un tournant vers le postmoderniste et une réémergence des perspectives marxiste y compris parmi les géographes comme David Harvey.

C’est dans ce contexte politique national et international dominé par la Guerre froide témoignant d’une crise de l’État national qu’émerge des discours qui utilisent le terme « géopolitique ». On le constate avant tout dans les discours des politiciens, mais d’une certaines manière cela sert à une légitimation des pratiques de pouvoir comme les justifications vues dans l’époque de la Réforme où les intellectuels ont fournis des arguments pour la consolidation de l’État ou encore les premiers géographes politiques du XXème siècle qui justifiant des arguments pour les entreprises coloniales impériales.

Ce que font des gens comme Kissinger et Brzezinski en utilisant le terme « géopolitique » est de naturaliser et d’objectiver la politique d’une manière qui fait penser que parce que c’est la géographie qui est derrière, cela est plus scientifique et naturel.

Kissinger est connu pour la politique de détente et était l’architecte de la politique étrangère américaine à la fin des années 1960 et dans les années 1970. Il s’intéresse à toutes les formes de pouvoir notamment à travers son approche de l’équilibration du pouvoir entre États-Unis, USSR, Chine et Inde. Brzezinski était conseillé de Johnson et aussi conseillé à la sécurité nationale pour Jimmy Carter, il a été aussi l’un des principaux conseillés pour la politique étrangère de Obama. Il y avait des impératifs stratégiques mettant l’accent sur les pivots géostratégiques comme la Turquie, l’Asie centrale, l’Iran et la Corée du Sud. Il va mettre l’emphase principalement sur le continent eurasien. On voit un mélange des arguments qu’avaient fournis Ratzel, Mackinder, mais aussi Kjellén.

De la géopolitique à la géopolitique critique[modifier | modifier le wikicode]

Ce qu’on considère aujourd’hui comme étant la géopolitique critique est défini par Agnew dans Why criticizing grand regional narratives matters publié en 2013 comme « le sens critique que la politique mondiale est fondée sur d’innombrables suppositions et de schémas relatifs à la façon dans laquelle les divisions géographiques du monde, les plans stratégiques, les images globales et la disposition des continents et des mers entrent dans la production de la politique étrangère et sa légitimation populaire [...] ces suppositions et schémas sont considérés des constructions sociales à des fins sociales et politiques qui ne relèvent pas d’un ordre géopolitique naturel ».

L’idées et qu’il s’agit d’une vue critique sur les discours menés dans la géopolitique. La géopolitique classique du début XXème siècle n’est qu’un exemple spécifique d’un masque géographique qui cache l’impérialisme ou la hégémonie derrière une causalité « naturalisée ». Agnew analyse pour la plupart l’émergence de la géographie politique critique aux États-Unis, mais ce n’est pas le seul où le terme « géopolitique » est réintroduit et utilisée.

Géopolitique critique : versions française et anglo-saxonne[modifier | modifier le wikicode]

La géopolitique en France[modifier | modifier le wikicode]

Yves Lacoste identifie exactement à quel date et dans quel contexte apparaît le terme « géopolitique » à savoir en 1979 dans la « guerre fratricide » entre Vietnam et Cambodge. Le Monde argumente que ce conflit « c’est de la géopolitique ».

Yves Lacoste devient un des géographes les plus radicaux qu’ait produit la France. Il se réfère à aux travaux de Reclus portant une critique radicale de la géographie des universitaires : la géographie a toujours été à la base des vrais raisonnements géopolitiques. Les géographes universitaires refuse à aborder des questions politiques « alors que la géographie est considérée comme un savoir politique par les hommes d’action et de pouvoir ». En 1976, il publie l’ouvrage La géographie, ça sert, d'abord, à faire la guerre. Pour lui, la géographie en France a totalement évacué l’aspect politique dans l’enseignent de la géographie faisant que les géographes ont toujours été au service de la guerre puisque c’est toujours le savoir géographique à la fin qui sert à faire la guerre.

La géopolitique selon Lacoste est les « rapports entre des forces politiques précisément localisées, qu’elles soient officielles ou clandestines ». Cette définition ne va pas aussi loin que celle proposée par Agnew. Lacoste lance la revue Hérodote en 1976. Ce qui est intéressant à constater également est qu’en général, le bouleversement intellectuel dans le contexte américain qui posait un fort intérêt aux théories postmoderniste ne se trouve pas très visible dans la géopolitique critique en France.

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Lacoste prend exemple sur l’affaire des digues au Vietnam en 1972. Une rumeur fait état d’un bombardement américain des digues du Fleuve rouge. Lacoste réagit à la rumeur suite à un article dans Le Monde. Il est envoyé à Hanoï afin d’analyser ces rumeurs puis va démontrer que les américains étaient en train de bombarder les digues pour inonder le delta. Son rapport fera faire marche arrière aux États-Unis.

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Dans sa perspective, il mobilise le savoir géographique pour démonter des fins politiques. C’est une géopolitique critique des premières heures, mais en même temps on peut se demander si cela est véritablement critique en analysant le discours des américains.

La géographie politique est un discours qui se produit dans un contexte historique. Lacoste se positionne dans un environnement académique dans lequel le politique a été évacué complètement de la géographie. La tâche est de réintroduire la politique dans la géographie. Beaucoup d’écrivains s’identifient désormais à la géopolitique critique.

La géopolitique anglo-saxonne[modifier | modifier le wikicode]

Le contexte des années 1970 dans le monde anglo-saxon est marqué par la Guerre froide, le Vietnam qui est un contexte similaire à celui de la France, mais dispose aussi des ses propres spécificités notamment avec le scandale du Watergate qui est évènement symbolique qui renforce le sentiment parmi les intellectuels et le grand public qu’il y a une crise politique des États.

Étant donné que des hommes politiques vont commencer à utiliser le terme de « géopolitique », se pose la question de savoir s’il y a quelque chose en dehors de la géographie que l’on devrait considérer. Bien que la Guerre froide soit caractérisée par la concurrence entre deux systèmes économiques se pose la question de savoir s’il n’y avait pas quelque chose lié au spatial dans la Guerre froide, est-ce que le fait que la géopolitique avait mauvaise réputation pouvait servir à analyser la Guerre froide dans une perspective critique.

Dans ce contexte, les théories postmodernistes sont devenues populaires auprès des scientifiques anglo-saxons. Wallerstein va développer la théorie de système-monde, Peter Taylor est connue comme le fondateur de Political Geography qui est la revue la plus importante dans la géographie politique.

La géopolitique critique se retrouve aujourd’hui beaucoup dans la géographie environnementale. Gearóid Ó Tuathail analyse la guerre civile en El Salvador entre 1980 et 1992 et plus précisément l’appui ouvert américain à l’opposition des révolutionnaires socialistes en analysant les discours des États-Unis qui leur permet de justifier leur soutien. Le discours des américains se fonde sur la théorie des dominos qui est l’idée qu’on ne peut laisser tomber un seul État dans la Guerre froide sous peine de quoi il y aurait une diminution de son hégémonie. Une autre justification était de défendre les intérêts des entreprises américaines. Ce qu’apporte Ó Tuathail dans son analyse à travers l’analyse des discours est ce qui était à la base des discours des États-Unis à savoir une conceptualisation dans leur sphère d’influence. L’idée est que l’on retrouve les prémices dans la doctrine Monroe et que plus fondamentalement, les pratiques et les interventions des États-Unis au Salvador et dans d’autres pays d’Amérique latine et en Afrique seraient un impératif culturel qui est d’imposer le « American way of life ». C’est un impératif encore fortement visible aujourd’hui.

Simon Dalby est parmi les premiers qui s’intéressent à l’aspect environnemental dans la géopolitique critique. En 1998, Dalby et Ó Tuathail publient Rethinking Geopolitics. Pour Dalby, la géopolitique traite du processus idéologique de construction des limites spatiales, politiques et culturelles afin de séparer l’espace domestique d’un Autre menaçant.

La géopolitique des ressources[modifier | modifier le wikicode]

Les années 1960 et 1970 ne sont pas que des bouleversements économiques et politiques en ce qui concerne la crise de l’État, mais c’est aussi le commencement du mouvement écologiste. Les questions d’environnement refont surface et se traduisent dans les questions de sécurité environnementale. Les manières dont les questions gouvernementales vont surface se retrouve dans la pollution chimique des animaux et dans l’accumulation des substances toxiques dans le corps. La sécurité environnementale se trouve d’abord dans la sécurité sanitaire puis qui deviendra plus tard plus structurelle.

Il y a une tendance en géographie physique vers les modélisations qui commencent à s’intéresser au fonctionnement global de l’environnement autour de la couche d’ozone et du changement climatique. On se rend compte qu’il s’agit d’une relation entre humain et terre qui fait qu’il y a des variables issues des sciences sociales qu’il faut intégrer faisant appel à de l’interdisciplinarité et à un rapprochement entre la géographie physique et la géographie sociale. Pour Cox, dans A perspective on globalization publié en 1997, les géographes peuvent alimenter l’interdisciplinarité par leur expertise en matière de l’interdépendance entre savoir, pouvoir et échelle. Cox est un géographe critique qui dit aux géographes physiques que sa discipline peut contribuer. Émerge une appréciation des limites écologistes du monde, toute une série de conférences internationales et des publications qui vont mettre en visibilité.

Kattalin Gabriel-Oyhamburu constate dans l’article Le retour d’une géopolitique des ressources ? publié en 2010 que la troisième mondialisation arrive en même temps que la crise de l’État traduit par la dérégulation, le décloisonnement et de la désintermédiation. Ce sont toute une série de transformations dans le monde financier qui vont en parallèle avec la mondialisation. La troisième mondialisation est aussi caractérisée par toute une série d’effets spatiaux comme la littoralisation, la maritimisation, la métropolisation, la polarisation des territoires et l’émergence de lieux du monde. Les deux premiers effets spatiaux qui tournent autour du positionnement des pouvoirs et des populations dans les zones littorales sont mis en lien direct avec les arguments de Thucydide et les anciens grecs qui analysaient la concurrence entre des pouvoirs territoriaux et maritimes. Plus tard, l’hyperpuissance américaine va se donner comme mission d’étendre « American Way of Life » nécessitant l’opulence des ressources minières, énergétiques, agricoles. Ce sont toute une série de transformation qui caractérisent la première phase de la troisième mondialisation focalisant son argument sur la géopolitique des ressources.

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Pour Gabriel-Oyhamburu, la géopolitique zonale met accent sur le territoire étant l’idée fondatrice des arguments de Ratzel et de Mackinder avec l’idée que celui qui contrôle le heartland va contrôler le monde. Un géopolitique objectale est le géopolitique des ressources à savoir que l’utilité d’un territoire ne relève plus de l’ensemble du territoire, mais du fait que ce sont des lieux de ressources.

Gabriel-Oyhamburu avance l’argument que les explications reposant sur la géopolitique zonale ne suffissent plus, car les théories géopolitiques qui restaient sur des logiques zonales n’avaient pas pris en considération les pouvoirs émergeant et la montée en puissance des pays émergents comme la Chine qui connaissent un développement « pas totalement prévu par Brezinski et les néoréalistes américains ».

Dans Le retour d’une géopolitique des ressources ?, Gabriel-Oyhamburu est obsédée par les ressources énergétiques, agroalimentaires et hydriques. Pour elle, la troisième mondialisation « n’a pas bouleversée les schémas de pensée des fondateurs de la géopolitique ». Pour Gabriel-Oyhamburu, la géopolitique d’un territoire passe par trois optiques : une vision du monde qui est la géohistoire et les représentations territoriales, une visée sur le monde comme par exemple une puissance expansionniste et un degré d'intégration au système-monde par le biais de la croissance économique ou de sa légitimité politique. C’est une géopolitique zonale avec un retour à une géopolitique objectale autour du contrôle des ressources vecteur de puissance.

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Gabriel-Oyhamburu avance l’idée des nœuds géostratégiques qui ne sont pas des pivots comme dans l’argument de Mackinder, mais ce sont des endroits riches en ressources ayant une forte instabilité politique : « Pour contrôler le monde, il faut maîtriser les objets du monde, les moyens de survie du monde, et donc les ressources lui permettant de survivre ». C’est là que se concentrent les objectifs géostratégiques en termes de ressources.

Une géopolitique critique du changement climatique[modifier | modifier le wikicode]

À la question de savoir « qui gagne, qui perd », dans l’Arctique, cela se présente d’une manière intéressante parce que la fonte polaire devrait permettre l’accès à de nouvelles ressources naturelles et à de nouvelles voies maritimes faisant qu’on parle d’une « Ruée vers l’Arctique ». Sont mis en concurrence le Canada, le Groenland, la Norvège, la Russie ou encore les États-Unis notamment autour des questions liées à la souveraineté qui permet l’octroi de zones économiques exclusives.

Le changement climatique qui amène des transformations telles que la fonte des glaces polaires amène aussi des nouvelles tendances et développements politiques. Ces tendances sont liées à des questions de sécurité à savoir des questions de sécurité énergétique dans le cadre de l’Arctique. Dalby parle de sécurisation de l’environnement en prenant une posture biopolitique qui sert à contrôler les populations.

Résumé[modifier | modifier le wikicode]

La géopolitique critique met un accent extrême sur le caractère discursif de la géographie politique en analysant des discours qui utilisent des arguments spatiaux pour diviser le monde en identifiant un Autre menaçant. Son émergence arrive en parallèle avec la redécouverte du mot « géopolitique » par les politiciens et les médias.

Il est possible de se poser la question de savoir si la géopolitique de l’environnement se dirige vers un « néodéterminisme ». La sécurisation de l’environnement ouvre la porte à des disciplines et touche des questions qui nous concernent directement.

Annexes[modifier | modifier le wikicode]

Références[modifier | modifier le wikicode]