La pensée sociale de Max Weber et Vilfredo Pareto

De Baripedia

Max Weber et Vilfredo Pareto sont inscrits dans le champ sociologique et philosophique dans lesquels surgissent les questions sur le politique.

Pour arriver à analyser la question du politique, il a fallu d’abord s’interroger sur la question de l’analyse de la société. L’Homme est un être social, cela signifie que l’enjeu fondamental et la compréhension des relations entre les individus au sein de la société. Nos sociétés modernes nous confrontent à un autre paradoxe qui est celui d’une société faite d’individualités.

En s’intéressant à l’être social, on s’intéresse à la façon dont il gère ses relations avec les autres. On ne peut plus séparer le social des conditions politiques dans lesquelles il est géré. Cela permet de comprendre comment la sociologie nous amène vers la science politique. Dans la sociologie politique, on s’intéresse aux comportements politiques de l’individu.

Dès lors que Durkheim a posé le fait social et la gouvernementalité comme un postulat scientifique, il faut s’interroger sur la régulation sociale. La dimension politique de la société est omniprésente. Pour faire société et produire un sens collectif, nous devons nous intéresser à la manière dont le pouvoir se construit ainsi qu’à la notion de démocratie.

Qui dit société, dit organisation politique. Quand on regardait avant les sociétés traditionnelles, on ne pouvait voir que des individus sans fait politique. Aujourd’hui, on sait que toute société à une dimension politique, quelle que soit la nature de la société. Ainsi, on peut admettre que le politique organise les sociétés.

Le système d’organisation politique relevé d’une interaction entre le social et le politique. Cependant, il existe des sociétés où l’essence du politique disparaît, cela se produit au profit d’un autre pouvoir en passant d’un système de régulation à un système de relations basé sur la force et la violence. Dès lors, nous sommes amenés à nous interroger sur les fondements politiques d’une société qui ont pour vocation à établir des rapports dans une logique coercitive.

En partant de cette analyse, les sociologues admettent que la société est une organisation fondée sur le politique. Il est donc logique que du point de vue de la sociologie on s’intéresse au politique. On comprend alors pourquoi Max Weber et Vilfredo Pareto vont nous intéresser, c’est parce qu’ils s’interrogent sur les formes de gouvernement des groupes sociaux ainsi que sur les comportements politiques.

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Max Weber : 1864 - 1920

La vie de Max Weber

Max Weber est né le 21 avril 1864 à Erfurt, en Allemagne, au sein d'une famille aisée et influente. Son père, Max Weber Sr., était un homme d'affaires prospère et politique engagé, tandis que sa mère, Helene Fallenstein, était issue d'une famille bourgeoise cultivée. Weber a grandi dans un environnement intellectuel stimulant et a été encouragé à poursuivre ses intérêts académiques dès son plus jeune âge. Après avoir terminé ses études secondaires, Weber a entrepris des études de droit à l'Université de Heidelberg en 1882. Cependant, il a également suivi des cours de philosophie, d'histoire et d'économie politique, ce qui a grandement influencé son développement intellectuel. Il a poursuivi ses études à l'Université de Berlin, où il a été exposé aux idées de grands penseurs tels que Wilhelm Dilthey et Heinrich Rickert.

En 1889, Weber a achevé sa thèse de doctorat intitulée "L'histoire des sociétés commerciales au Moyen Âge". C'était le point de départ de sa carrière universitaire et de son intérêt croissant pour la sociologie. La thèse démontrait déjà les prémices de son approche méthodologique, combinant une analyse rigoureuse des faits historiques avec une compréhension des facteurs économiques, juridiques et culturels qui ont façonné les sociétés médiévales. Au cours des années suivantes, Weber a occupé divers postes académiques et a continué à développer ses idées sociologiques. Il a enseigné à l'Université de Berlin et a publié des ouvrages importants tels que "L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme" (1904-1905) et "Économie et société" (1922). Ces travaux ont jeté les bases de la sociologie moderne et ont fait de Weber l'une des figures clés de cette discipline. L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme est considérée comme l'une des œuvres les plus influentes de Weber. Dans cet ouvrage, il examine les liens entre la religion protestante, en particulier le calvinisme, et l'émergence du capitalisme moderne. Weber soutient que les valeurs et les croyances religieuses ont joué un rôle crucial dans la formation du capitalisme en encourageant l'accumulation de richesses et en valorisant le travail acharné. En plus de ses travaux académiques, Weber a également été actif politiquement. Il a été membre du Parti libéral allemand et a occupé des postes administratifs dans le gouvernement. Cependant, ses opinions politiques et ses positions critiques à l'égard du nationalisme allemand lui ont valu des critiques et des difficultés. Max Weber a connu des périodes de maladie mentale tout au long de sa vie, qui ont souvent interrompu son travail. Il est mort de la grippe espagnole en 1920 à l'âge de 56 ans. Malgré sa vie relativement courte, l'œuvre de Weber a eu une influence significative sur le développement des sciences sociales et continue d'être largement lue et citée aujourd'hui.

Max Weber a joué un rôle clé dans le développement de la sociologie politique en examinant de près la structure de la société prussienne, qui était notoirement rigide et hiérarchisée. Il a mis l'accent sur la manière dont le pouvoir est structuré et exercé dans la société, et a développé des concepts tels que la "domination" et le "charisme" pour aider à expliquer ces dynamiques. Weber a enseigné à l'Université de Fribourg à partir de 1894, où il a donné des cours sur le droit et l'économie politique. Il a été particulièrement influent dans le développement de l'économie politique comme discipline académique, en mettant l'accent sur l'importance de l'entrepreneuriat et du comportement économique en général dans la compréhension de la structure et du fonctionnement de la société. Selon Weber, l'entrepreneuriat est une valeur fondamentale de l'économie politique car il représente l'innovation, le risque et la création de valeur, des éléments essentiels à la croissance économique et au progrès social. Cette perspective a eu une influence significative sur la manière dont l'économie politique est étudiée et comprise, et continue d'influencer la recherche et la politique dans ce domaine aujourd'hui. Weber a également été préoccupé par les effets de la bureaucratisation et de la rationalisation sur la société, des processus qu'il a vus comme des caractéristiques du capitalisme moderne. Il a craint que ces tendances ne conduisent à une "cage d'acier" de rationalité qui pourrait entraver la liberté et l'individualité humaine. C'est un autre aspect de sa pensée qui reste pertinent dans les débats sociologiques contemporains.

En plus de ses travaux sur le droit et l'économie, Max Weber a également publié un certain nombre d'études importantes en histoire, ce qui démontre l'étendue de ses intérêts intellectuels. Il a été un membre fondateur de la Société allemande de sociologie en 1910, qui a joué un rôle clé dans l'établissement de la sociologie comme discipline académique en Allemagne. Politiquement, Weber était un critique du régime prussien et un ardent défenseur de la démocratie. Il était particulièrement préoccupé par la centralisation du pouvoir et l'autoritarisme, et a milité pour une plus grande participation démocratique et pour les droits civiques. En 1918, Weber a été nommé à la chaire de sociologie à l'Université de Munich, une position qu'il a occupée jusqu'à sa mort. C'est pendant cette période qu'il a écrit certains de ses travaux les plus influents, y compris "Economie et société", qui a été publié à titre posthume.

Rationalité et domination

"Economie et Société" est probablement le travail le plus complet de Weber et l'un de ses derniers. Il a été publié à titre posthume en 1921, et il y traite de nombreux sujets, dont les formes de pouvoir et de domination dans la société. Selon Weber, le pouvoir est la capacité d'un individu ou d'un groupe d'individus d'imposer sa volonté, même en face de la résistance. La domination, en revanche, est une forme spécifique de pouvoir dans laquelle les individus se soumettent volontairement à l'autorité d'un autre parce qu'ils croient en sa légitimité.

Max Weber a accordé une grande importance à la rationalité dans sa compréhension de la société. Il a avancé l'idée que le monde moderne est de plus en plus caractérisé par la "rationalité légale", où les actions et les comportements sont guidés par des règles, des lois et des réglementations plutôt que par des traditions, des émotions ou des croyances irrationnelles. Cette rationalité se manifeste dans de nombreux aspects de la société moderne, notamment dans le comportement politique et la structure de l'État.

  1. Rationalité: Pour Weber, les comportements politiques sont largement rationnels dans la mesure où ils sont guidés par des calculs d'intérêts, par l'anticipation des conséquences des actions et par l'adoption de moyens efficaces pour atteindre des objectifs déterminés. Cependant, la rationalité de Weber n'est pas une rationalité parfaite ou pure; elle reconnaît que les individus peuvent avoir des informations imparfaites et que leurs actions peuvent être influencées par des facteurs non rationnels.
  2. Pouvoir bureaucratique: Weber voyait la bureaucratie comme une caractéristique essentielle de l'État moderne. Selon lui, un État moderne efficace nécessite une bureaucratie pour administrer ses lois et réglementations de manière cohérente et équitable. La bureaucratie est également nécessaire pour fournir les services publics dont dépend la société moderne. Weber a souligné que la bureaucratie moderne est caractérisée par une hiérarchie de l'autorité, une division du travail, des règles écrites et des relations impersonnelles. Pour lui, le lien entre politique et bureaucratie est donc essentiel pour le fonctionnement de l'État moderne.

Cependant, Weber était également conscient des dangers potentiels de la bureaucratie, notamment le risque d'"enfermement" dans une "cage d'acier" de rationalité qui pourrait éroder la liberté individuelle et la créativité. Il a souligné que, bien que la bureaucratie soit nécessaire pour la gestion efficace de l'État moderne, elle doit être équilibrée par d'autres formes d'autorité et de contrôle social pour prévenir l'excès de bureaucratie.

Weber a identifié trois sources distinctes de légitimité pour le pouvoir et la domination : la légalité, la tradition et le charisme.

  1. La domination légale ou rationnelle-légale : c'est celle que vous appelez "domination statuaire". Dans ce type de domination, l'obéissance est accordée aux règles légalement établies et aux personnes qui les appliquent. Cette forme de domination est typique des sociétés modernes où le pouvoir politique est exercé par le biais d'un système légal rationnel et impersonnel, comme vous l'avez bien expliqué.
  2. La domination traditionnelle : dans ce type de domination, l'autorité est accordée sur la base de la tradition et des coutumes établies. Les individus obéissent à un dirigeant non pas en raison de règles écrites ou de lois, mais parce qu'ils croient que c'est ainsi que les choses ont toujours été faites. Ce type de domination est souvent associé à des formes plus anciennes de gouvernement, comme la monarchie.
  3. La domination charismatique : ce type de domination est basé sur l'attrait personnel et le charisme du leader. Les individus suivent le leader non pas en raison de règles ou de traditions, mais parce qu'ils sont personnellement attirés par sa vision ou ses qualités personnelles. Cette forme de domination peut être instable, car elle dépend fortement de la personne du leader et peut disparaître à sa mort ou si son charisme s'estompe.

Chacune de ces formes de domination a ses propres forces et faiblesses, et Weber a soutenu que les sociétés réelles sont souvent caractérisées par une combinaison de ces trois types de domination.

La domination légale, ou rationnelle-légale, est le type de domination qui caractérise la plupart des sociétés modernes, où le pouvoir est exercé par le biais d'un système de lois et de règles impersonnelles et rationnelles.

Pour Weber, cette forme de domination est basée sur plusieurs principes fondamentaux:

  1. Tout droit peut être établi rationnellement : Pour Weber, la légalité découle de l'accord mutuel ou du consentement, généralement exprimé à travers un contrat ou un pacte. Cependant, il reconnait que même dans un système rationnel, il y a une part de subjectivité dans les processus de décision.
  2. Un droit est en essence un ensemble de règles abstraites : Ces règles sont généralement décidées de manière intentionnelle et sont conçues pour guider le comportement dans une variété de situations.
  3. Le détenteur légal du pouvoir doit lui-même obéir à l'ordre impersonnel : Même ceux qui sont en position d'autorité sont tenus de suivre les règles et les lois du système. Cela garantit que l'autorité est exercée de manière équitable et prévisible.
  4. Celui qui obéit, obéit à la loi : Dans un système de domination légale, les individus obéissent aux lois et aux règles, et non pas à une personne ou à une autorité en particulier. Cela garantit que l'obéissance est accordée à l'ordre impersonnel du système, plutôt qu'à la volonté arbitraire d'un individu.

Ces principes forment la base de la domination légale telle que Weber la conçoit, et ils soulignent le rôle central que joue la rationalité dans l'organisation et le fonctionnement des sociétés modernes.

Weber a mis en avant l'idée que la bureaucratie est un élément crucial des sociétés modernes, particulièrement dans le cas de la domination légale ou rationnelle. Cette bureaucratie est caractérisée par un ensemble de caractéristiques spécifiques :

  1. La spécialisation des tâches : chaque bureaucrate ou fonctionnaire a un rôle spécifique à jouer et une zone de compétence clairement définie.
  2. Hiérarchie de l'autorité : les bureaucraties sont organisées de manière hiérarchique, avec des niveaux clairs de subordination et de supervision.
  3. Règles et procédures formelles : les bureaucraties fonctionnent selon un ensemble de règles et de procédures écrites qui définissent comment les tâches doivent être effectuées et les décisions prises.
  4. Relations impersonnelles : dans une bureaucratie, les interactions entre les fonctionnaires et les citoyens sont impersonnelles, basées sur des rôles plutôt que sur des relations personnelles.
  5. Emploi basé sur les compétences : les postes dans une bureaucratie sont souvent attribués sur la base des compétences et des qualifications, plutôt que sur la base de relations personnelles ou de favoritisme.
  6. Séparation entre le rôle de fonctionnaire et la vie personnelle : les bureaucrates sont censés agir en fonction de leurs rôles officiels et non en fonction de leurs préférences ou sentiments personnels.

Ces caractéristiques permettent à la bureaucratie de fonctionner efficacement et de manière prévisible, ce qui est essentiel pour le bon fonctionnement d'une société moderne. Cependant, Weber a également noté que la bureaucratie peut parfois être excessivement rigide et inflexible, ce qui peut entraver l'innovation et l'adaptation au changement.

Max Weber a soutenu que pour exercer leur rôle efficacement, les bureaucrates doivent agir de manière dépersonnalisée, c'est-à-dire qu'ils doivent mettre de côté leurs préférences et leurs sentiments personnels et agir uniquement en fonction des règles et des procédures officielles. Cette dépersonnalisation est importante pour plusieurs raisons. Premièrement, elle garantit que les décisions et les actions sont basées sur des règles objectives et non sur des préférences personnelles ou des favoritismes. Cela contribue à l'équité et à la prévisibilité du système bureaucratique. Deuxièmement, la dépersonnalisation aide à maintenir une certaine distance entre le bureaucrate en tant qu'individu et son rôle en tant que représentant de l'État ou de l'organisation. Cela peut aider à prévenir les conflits d'intérêts et à assurer que le bureaucrate agit dans l'intérêt de l'organisation plutôt que dans son propre intérêt. Cependant, il convient de noter que cette dépersonnalisation peut aussi avoir des inconvénients. Par exemple, elle peut conduire à une bureaucratie rigide et inflexible qui est incapable de s'adapter aux circonstances changeantes ou de répondre de manière sensible et humaine aux besoins des citoyens.

Weber a identifié plusieurs éléments essentiels pour le bon fonctionnement d'une bureaucratie, dont :

  1. La nomination par contrat : Dans une bureaucratie efficace, les fonctionnaires sont nommés sur la base d'un contrat, qui définit clairement leurs rôles et responsabilités. Cela favorise la transparence et assure que les postes sont attribués sur la base de la compétence plutôt que du favoritisme ou du népotisme.
  2. La qualification professionnelle : Les bureaucraties modernes exigent un niveau de compétence professionnelle de plus en plus élevé. Les postes sont souvent attribués en fonction de l'expérience et des qualifications, et une formation continue peut être nécessaire pour maintenir et améliorer ces compétences.
  3. La rémunération fixe : Pour Weber, une rémunération fixe est essentielle pour garantir que les fonctionnaires sont motivés à faire leur travail efficacement et honnêtement. Cette rémunération doit être suffisamment élevée pour dissuader la corruption et favoriser l'intégrité.
  4. La fonction comme profession principale : Pour beaucoup de fonctionnaires, leur rôle au sein de la bureaucratie est leur principale profession. Cela signifie qu'ils sont entièrement engagés dans leur travail et sont prêts à consacrer le temps et l'énergie nécessaires pour le faire correctement.

Ces éléments aident à créer une bureaucratie qui est capable de gérer efficacement les affaires de l'État ou de l'organisation, tout en minimisant les risques de corruption ou d'abus de pouvoir.

La bureaucratie monocratique selon Weber est un type de bureaucratie est caractérisé par une centralisation du pouvoir et une formalisation rigoureuse des procédures et des rôles.

  1. Le nivellement par le recrutement universel : Weber soutenait que les bureaucraties devraient chercher à recruter les personnes les plus qualifiées pour chaque rôle, quelles que soient leurs origines. Cela peut conduire à une sorte de "nivellement", où la compétence professionnelle est valorisée au-dessus d'autres critères comme l'origine sociale ou la richesse.
  2. La tendance à la ploutocratisation : Toutefois, Weber a également noté que la nécessité d'une formation spécialisée peut conduire à une certaine "ploutocratisation", où ceux qui ont les moyens de suivre une formation longue et coûteuse ont un avantage. Cela peut potentiellement conduire à une concentration du pouvoir entre les mains d'une élite éduquée.
  3. L'impersonnalité formelle : Enfin, Weber a souligné que les bureaucraties sont caractérisées par une forte impersonnalité. Les décisions sont prises sur la base de règles formelles et de procédures standardisées, plutôt que sur la base de relations personnelles ou de préférences subjectives.

Ces caractéristiques peuvent aider à garantir que la bureaucratie fonctionne de manière efficace et équitable. Cependant, comme vous l'avez noté, elles peuvent aussi présenter des risques, comme la concentration excessive du pouvoir et la rigidité bureaucratique.

Éthique protestante et capitalisme

Die protestantische Ethik und der 'Geist' des Kapitalismus original cover.

Max Weber considérait la religion comme une force majeure dans la formation des sociétés et dans le développement de la rationalité occidentale. Par exemple, dans son ouvrage majeur "L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme", Weber fait valoir que les valeurs du protestantisme, en particulier celles du calvinisme, ont joué un rôle crucial dans le développement du capitalisme moderne. En outre, Weber a vu la "fonctionnarisation" de la société - c'est-à-dire l'augmentation du rôle de l'État et de la bureaucratie dans la gestion de la vie sociale - comme une tendance clé dans le développement des sociétés occidentales modernes. Selon Weber, cette tendance est liée à la complexification de la vie sociale et à l'expansion de la rationalité en tant que principe organisateur de la société. Cette "fonctionnarisation" s'accompagne d'une extension de la portée et de l'intensité des dispositifs de gestion de la société. En d'autres termes, à mesure que la société devient plus complexe, l'État et la bureaucratie sont appelés à jouer un rôle de plus en plus grand dans la gestion de tous les aspects de la vie sociale. Cependant, Weber était également conscient des dangers potentiels de cette tendance. Il a mis en garde contre le risque de ce qu'il appelait "la cage d'acier" de la rationalité, où la bureaucratie et la rationalité pourraient devenir si omniprésentes qu'elles en viendraient à entraver la liberté individuelle et à étouffer la créativité et l'innovation.

Dans L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme (1904-1905), Weber examine l'influence de certaines idées religieuses, en particulier celles associées au protestantisme ascétique, sur le développement du capitalisme moderne. Il soutient que l'éthique protestante a promu des valeurs telles que l'économie, le travail acharné, la discipline et l'auto-contrôle, qui ont contribué à l'essor du capitalisme. En effet, il a proposé que l'idée protestante de la "vocation" ou du "calling" a conduit les individus à chercher à réussir dans leur travail professionnel, ce qui a stimulé l'activité économique. Mais Weber a également souligné que la religion peut aussi être un obstacle à la rationalité et à l'activité économique. Par exemple, certaines croyances religieuses peuvent décourager l'accumulation de richesses ou promouvoir des valeurs qui sont en conflit avec l'éthique capitaliste. En explorant ces idées, Weber a cherché à comprendre comment les "effets d'ensemble" - c'est-à-dire l'influence combinée de divers facteurs sociaux, économiques et religieux - ont façonné le développement de la société. Il a utilisé cette approche pour éclairer non seulement l'émergence du capitalisme, mais aussi d'autres aspects de la modernité, tels que la bureaucratie et la rationalisation de la vie sociale.

Pour lui, le capitalisme n'est pas seulement un système économique, mais aussi un mode de vie caractérisé par une certaine éthique de travail, une discipline et une rationalité. Dans "L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme", Weber soutient que l'essor du capitalisme en Occident n'aurait pas été possible sans l'influence du protestantisme, en particulier du calvinisme. Selon lui, l'éthique protestante a promu des valeurs telles que le travail acharné, la frugalité et la responsabilité individuelle, qui ont encouragé l'accumulation de capital et l'investissement productif. L'idée clé ici est celle de la "vocation" ou du "calling" protestant. Selon Weber, les protestants croyaient que chacun avait une vocation spécifique donnée par Dieu, et que le succès dans cette vocation était un signe de salut. Cette croyance a encouragé les gens à travailler dur et à réussir dans leur travail, ce qui a stimulé l'activité économique. Cependant, Weber ne prétend pas que le protestantisme soit la seule cause de l'essor du capitalisme. Il reconnaît également l'importance d'autres facteurs, comme le développement de la technologie et du commerce. Mais pour lui, le rôle de la religion a été crucial pour créer les conditions culturelles et éthiques nécessaires à l'émergence du capitalisme.

Dans le calvinisme, la doctrine de la prédestination soutient que Dieu a décidé avant la création du monde qui serait sauvé (les élus) et qui serait condamné (les réprouvés). Cette croyance peut être source d'angoisse, car on ne peut jamais être certain de son statut d'élu. Selon Weber, cette incertitude aurait conduit les calvinistes à chercher des signes de leur élection dans leur vie quotidienne. L'un de ces signes était la réussite dans le monde, en particulier dans le travail. Par conséquent, les calvinistes étaient incités à travailler dur et à réussir, non pas pour gagner leur salut (ce qui, selon la doctrine de la prédestination, était impossible), mais pour obtenir une assurance de leur élection. Cela a conduit à l'éthique du travail calviniste, qui valorisait le travail acharné, la discipline et la frugalité. Ces valeurs, selon Weber, ont joué un rôle crucial dans l'émergence du capitalisme moderne.

Il est important de noter que dans le calvinisme, on ne peut pas "gagner" son salut par des œuvres, puisque le salut est déjà prédestiné par Dieu. Cependant, le succès dans le travail et dans la vie professionnelle est perçu comme un signe possible que l'on est parmi les élus. En conséquence, les croyants calvinistes sont encouragés à travailler dur et à réussir dans leur vocation donnée par Dieu. Cela ne garantit pas le salut, mais peut donner à l'individu une assurance subjective de son élection. C'est ce que Weber appelle "l'éthique protestante" - un ensemble de valeurs qui valorise le travail acharné, la frugalité, et la responsabilité individuelle. Selon Weber, cette éthique protestante a été l'un des principaux moteurs de l'émergence du capitalisme. En promouvant le travail et l'efficacité économique comme des valeurs morales, elle a contribué à créer une culture favorable à l'accumulation de capital et à l'investissement productif.

Selon l'analyse de Max Weber, l'éthique protestante, en particulier dans sa forme calviniste, a joué un rôle crucial dans la formation de l'esprit du capitalisme. Dans le calvinisme, le travail acharné et la frugalité ne sont pas seulement des vertus, ils sont considérés comme des preuves de l'élection divine. Par conséquent, l'accumulation de richesses grâce au travail et à l'épargne est vue comme un signe de faveur divine. Cependant, cette richesse n'est pas destinée à être dépensée de manière extravagante, car cela serait contraire à la vertu de frugalité. Au lieu de cela, elle doit être réinvestie, créant ainsi un cycle d'accumulation de capital. Ce cycle, selon Weber, a contribué à l'émergence du capitalisme moderne. C'est une interprétation de la manière dont des idées et des croyances religieuses peuvent influencer le développement économique et social. Cependant, il est important de noter que Weber ne suggère pas que le protestantisme est la seule cause du capitalisme, mais plutôt qu'il a fourni un ensemble de valeurs qui ont facilité son développement.

Weber met en lumière le contraste entre l'éthique protestante et ce qu'il appelle "l'esprit du traditionalisme". Dans les sociétés traditionnelles, selon Weber, les gens travaillent pour vivre. Une fois qu'ils ont gagné assez pour satisfaire leurs besoins et désirs immédiats, ils cessent de travailler. En d'autres termes, le travail est un moyen d'atteindre un certain niveau de confort et de jouissance. En revanche, dans l'éthique protestante telle que Weber la décrit, le travail n'est pas simplement un moyen d'atteindre un certain niveau de confort matériel. Au contraire, le travail est une fin en soi. Il est valorisé non seulement pour les richesses qu'il produit, mais aussi en tant que preuve de l'élection divine et comme moyen de glorifier Dieu. Par conséquent, la richesse accumulée n'est pas destinée à la jouissance ou à la consommation excessive, mais doit être réinvestie dans le travail. Cette approche du travail et de l'accumulation de richesses, selon Weber, est l'un des facteurs qui ont favorisé le développement du capitalisme moderne. Le capitalisme requiert un investissement constant et l'accumulation de capital, deux comportements encouragés par l'éthique protestante.

Le métier politique

Max Weber en 1917.

Weber, dans "Politik als Beruf" (La politique comme vocation), fait une distinction entre "vivre pour" la politique et "vivre de" la politique. Vivre "pour" la politique signifie que la politique est un appel personnel, une vocation au sens le plus profond. Les individus qui vivent "pour" la politique sont motivés par leurs convictions et leurs idéaux, et ils sont souvent prêts à faire des sacrifices personnels pour les réaliser. La politique est pour eux un objectif en soi, et non un moyen d'atteindre d'autres objectifs. C'est une activité qu'ils poursuivent par passion et par engagement, et non pour le gain matériel. D'autre part, vivre "de" la politique signifie gagner sa vie en participant à la politique. Les individus qui vivent "de" la politique peuvent être des professionnels de la politique, tels que des politiciens, des consultants, des lobbyistes, etc. Pour ces personnes, la politique peut être moins un appel qu'un moyen de gagner sa vie. Ils peuvent être motivés moins par des idéaux que par des intérêts personnels ou matériels. Ces deux approches ne sont pas nécessairement mutuellement exclusives. Un individu peut être motivé à la fois par des convictions profondes et par le désir de gagner sa vie. Cependant, Weber souligne que ces deux motivations peuvent parfois entrer en conflit, et que la tension entre elles peut créer des dilemmes éthiques pour les individus engagés dans la politique.

Cette opposition confronte un but existentiel et un but utilitariste. Le but existentiel, dans ce contexte, se réfère à l'approche de ceux qui vivent "pour" la politique. Ces personnes voient la politique comme une vocation, quelque chose qui donne un sens et un but à leur vie. Ils sont motivés par des convictions profondes et sont souvent prêts à faire des sacrifices pour réaliser leurs idéaux politiques. Le but utilitariste, d'autre part, se réfère à l'approche de ceux qui vivent "de" la politique. Pour ces personnes, la politique est un moyen d'atteindre une fin, en l'occurrence un moyen de gagner sa vie. Ils peuvent être motivés par des considérations matérielles et personnelles plutôt que par des convictions idéologiques ou éthiques.

Weber interroge dans les sociétés modernes la fonction de l’homme politique. Idéalement, l’homme politique doit être économiquement indépendant des revenus que l’activité politique pourrait lui procurer.

Au fond, tout système démocratique est fondamentalement compliqué parce qu’évidemment le système politique fonctionne sur des règles et des normes en opposant ceux qui peuvent faire de la politique de ce qui ne peut pas faire de la politique. C’est un paradoxe qui ne permet qu’aux riches de faire de la politique, ainsi les Hommes politiques se recrutent de façon « ploutocratique » (du grec « ploutos » : richesse). La politique doit être faite par des personnes ayant un capital important pour se consacrer à la politique.

Il s’interroge aussi sur comment construire un recrutement non fondé sur l’argent. Pour cela il postule que la politique doit être un espace de rémunération. D’un côté, il y a le risque de la ploutocratie, de l’autre le danger est de voir l’Homme politique faire du politique un métier.

Savoir si le politique relève d’un métier est une question centrale pour Weber. Il pointe ainsi du doigt la difficulté de la politique c’est-à-dire que c’est un ensemble de rivalités qui affaiblit la démocratie. Si la politique est un métier, cela induit un ensemble de savoir et de compétence. Le problème est l’institutionnalisation de la politique alors que le fondement de la démocratie est le peuple. L’un des dangers principaux est de faire du parti politique une structure inhérente à la société.

Weber questionne ces contradictions en pointant le risque de la démagogie. Depuis qu’il existe des démocraties, le « démagogue » a été le type du chef politique en occident. La démagogie moderne fait usage du discours qu’il manie avec habileté en particulier les discours électoraux.

Ces stratégies politiques mettent en exergue l’instauration de pratiques visant à conserver le pouvoir, c’est ce qu’on appelle spoil-system. Dans le spoil-system, tous les postes fédéraux sont attribués aux partisans du candidat victorieux. Des partis s’opposent les uns aux autres et fabriquent pour chaque campagne électorale un programme en fonction des chances électorales.

Cependant, pour faire de la politique, il faut faire preuve de qualités essentielles comme la passion, le sentiment de responsabilité et le coup d’œil.

Dans le politique qui peut être à la fois une vocation et un métier, Weber cherche les alternatives et à déterminer le rapport qui pourrait exister entre éthique et politique. Il s’interroge sur l’éthique dans le politique. La politique est violence, elle requiert donc de l’éthique c’est-à-dire un comportement moral. L’éthique est la capacité de se comporter avec une haute valeur morale.

Il distingue deux éthiques qui coexistent, mais s’opposent :

  • l’éthique de conviction : elle est irrationnelle j’agis par conviction ; l’action doit s’engager par conviction qui elle-même garantie la finalité et la réussite. Elle se situe du côté de la foi, c’est une forme d’irrationalité
  • l’éthique de responsabilité : elle découle d’un comportement rationnel, c’est ma responsabilité qui doit engager et guider mon action. Les conséquences de mes actes sont imputables à ma propre action. Je suis responsable au nom de la rationalité de mes actes. En agissant au nom de la responsabilité, il faut prendre des décisions relevant de la rationalité.

Dans le quotidien au sein des sociétés modernes on se retrouve tous à un moment donné dans un processus de décision. Eichmann pour se disculper utilisa l’argument de sa fonction afin d’évacuer toute responsabilité parce qu’il n’avait qu’obéi à des ordres.

Ainsi, Weber perçoit un certain nombre de limites à l’éthique en fonction du but poursuivi :

  • éthique de conviction : forme d’irrationalité (ma conviction, ma foi) ainsi selon l’adage de é, « la fin justifie les moyens » ;
  • éthique responsabilité : forme rationnelle ; je peux mettre en péril le salut de mon âme. Je peux prendre au nom de la rationalité des mesures qui peuvent aller à l’encontre de la morale et de la raison.

Les enjeux éthiques montrent que, quel que soit le dispositif d’action il faut avant tout penser son action, il faut faire des choix en conscience et part de la conscience. La rationalité pure ne peut être acceptable. L’éthique est un choix individuel il n’est pas réductible à une pensée et à des choix collectifs.

Vilfredo Pareto : 1848 - 1923

Vilfredo Pareto.

La vie de Vilfredo Pareto

Vilfredo Pareto fut directeur de la Compagnie des Chemins de Fer de Rome en 1890, puis il décide de consacrer le reste de sa vie à l’écriture, à la lecture, et aux sciences sociales. Pareto se lance alors dans une croisade solitaire contre l’État et l’étatisme. En 1893, il succède à Léon Walras en tant que professeur d’économie politique à l’Université de Lausanne.

Société et histoire

Dans son Traité de sociologie générale publié en 1916, Pareto postule que « l’histoire des sociétés humaines est, en grande partie, l’histoire de la succession des aristocraties ». C’est un système fondé sur un ensemble d’acteurs et d’organisations sociales hiérarchiques.

Il distingue trois grandes « classes de faits » qui sont associées :

  • la crise du sentiment religieux ;
  • la décadence de l’antique aristocratie ;
  • l’émergence d’une nouvelle aristocratie.

Pour Pareto, la société n’est pas homogène et n'est égalitaire qu'en apparence. Pour lui, elle perdure grâce au fait qu'une hiérarchie sociale persiste (hétérogénéité sociale). La société est donc en équilibre instable et fondé sur des rapports sociaux anarchiques et complexes.

Pareto s’intéresse aux changements fondamentaux qui affectent la société moderne et la démocratie. Il observe plusieurs symptômes qui génèrent des contradictions entre les acteurs :

  • l’affaiblissement de la souveraineté centrale et le renoncement des facteurs anarchiques ;
  • la progression rapide du "cycle de la ploutocratie démagogique"[1].

Les élites et le pouvoir

Le concept d’élite existe toujours, mais le problème fondamental est que les plus riches veulent garder le pouvoir tandis que les plus pauvres rentrent en conflit avec les plus riches. Un mode de gouvernance démagogique est instauré afin de mener des politiques populistes pour apaiser les masses.

Selon Pareto, l’organisation politique est toujours et nécessairement hiérarchique repartie entre classes gouvernantes et classe gouvernée. La fonction du politique est de gérer ce rapport entre classe gouvernante et classe gouvernée.

La définition de l’élite d’après Pareto est quiconque qui réussit dans une branche quelconque. Les individus qui forment l’élite se constituent en tant que classe privilégiée étrangère à tout principe d’égalité, car cela irait à l’encontre de la gestion de son pouvoir et de ses intérêts.

Il distingue aussi une dichotomie plus subtile au sein de l’élite elle-même qui est séparée entre élite non gouvernementale et élite gouvernementale

Le concept d’élite politique est postulé par la classe dirigeante selon trois critères :

  • aptitude à prendre le pouvoir : la manière dont se construit la démarche pour accéder au pouvoir
  • aptitude à la légitimité : construction de la légitimée à travers une idéologie, la mise en place de mythes, en faisant appel à la morale et à la religion afin d’élaborer un concept de mobilisation
  • aptitude à conserver le pouvoir

Ainsi, l’élite ne s’organise pas sur un principe d’égalité, mais de domination qu’elle cherche à pérenniser à travers des processus de passations et d’alliances. La classe dirigeante est marquée par le principe de l’habilité, c’est-à-dire par le concept de réseau. On observe alors un tempérament politique qui cherche à acquérir les moyens du pouvoir. Quoi qu’il en soit la conquête du pouvoir reste une épreuve de force.

En interrogeant le fait social, Pareto explore les comportements et politiques qui permettent de réinterroger la société.

Annexes

Références

  1. Vilfredo Pareto (1891-1929), MYTHES ET IDÉOLOGIES url(texte complet): http://classiques.uqac.ca/classiques/pareto_wilfredo/mythes_ideologies/mythes_ideologies.pdf