Sécurité nationale et lutte antiterroriste : l’exemple de l’Amérique latine
Le terrorisme ou les terrorismes ? De quelques considérations épistémologiques ● Sécurité nationale et lutte antiterroriste : l’exemple de l’Amérique latine ● Internationalisation des luttes et émergence du terrorisme international ● Relations internationales et lutte contre le terrorisme international ● Les États-Unis et le nouvel ordre international ● Géopolitique du Moyen-Orient ● Les ruptures du 11 septembre 2001 ● Al-Qaida ou la « géopolitique du terrorisme radical » ● Lutte antiterroriste et refondation des relations transatlantiques ● Le Printemps arabe contre le terrorisme : enjeux et perspectives ● Le « homegrown jihadism » : comment prévenir la catastrophe terroriste ?
L’Amérique latine des années 1960 et 1970 constitue un terreau particulier pour comprendre l’évolution du terrorisme et les prémices de la lutte antiterroriste. Cette période, marquée par une instabilité politique et des tensions sociales, voit émerger des mouvements révolutionnaires et des actes de violence politique qui redéfinissent les dynamiques de pouvoir dans la région. Après la Seconde Guerre mondiale, le continent est frappé par une série de conflits internes, alimentés par des idéologies antagonistes et des influences géopolitiques extérieures, notamment la rivalité entre les blocs de la guerre froide.
Le terrorisme, dans ce contexte, n’est pas un phénomène isolé mais s’inscrit dans une logique de guerres révolutionnaires et de luttes de libération nationale. Les mouvements castro-marxistes, inspirés par la révolution cubaine, incarnent un premier modèle de guerre révolutionnaire qui, malgré un certain échec stratégique, ouvre la voie à de nouvelles formes de guérilla. Cette évolution est essentielle pour comprendre la réponse des États, et notamment des États-Unis, qui voient dans cette région une extension de leur lutte contre l’expansion communiste.
L'Amérique latine devient ainsi une « chasse gardée » pour Washington, où s’élaborent des stratégies d’intervention militaire et politique destinées à contenir ces menaces. Les efforts américains ne se limitent pas à une logique de contre-insurrection mais s’étendent à des formes initiales de coopération internationale en matière de sécurité, annonçant les bases de ce qui deviendra, après 2001, la lutte antiterroriste à l’échelle mondiale. Ces premières expérimentations, bien que limitées à un cadre régional, posent les jalons de doctrines et de pratiques qui influenceront durablement la gestion des conflits asymétriques.
Ce travail s’articule en deux grandes parties. Dans un premier temps, nous examinerons les fondements théoriques des guerres révolutionnaires et des guerres populaires prolongées, en mettant en lumière les particularités des stratégies castro-marxistes et les raisons de leur échec, qui aboutissent à l’adoption d’un second modèle de guérilla. Dans un second temps, nous analyserons comment l'Amérique latine, en tant que zone d’intervention privilégiée des États-Unis, devient un laboratoire pour l’organisation et la mise en œuvre des premières politiques de lutte antiterroriste. Ce double prisme permettra d’explorer les interactions complexes entre violence politique, intervention étrangère et émergence de réponses sécuritaires globales.
Pourquoi s’interroger sur l’Amérique latine des années 1960 jusqu’à aujourd’hui ?
L’examen de l’Amérique latine à travers le prisme des années 1960 jusqu’à aujourd’hui se justifie par plusieurs raisons essentielles qui éclairent les dynamiques de violence politique et de lutte antiterroriste dans une perspective historique et géopolitique.
Une histoire moderne de la violence politique
L’Amérique latine illustre une forme renouvelée et structurée de violence politique, profondément ancrée dans les dynamiques idéologiques et les transformations sociopolitiques de la seconde moitié du XXe siècle. Cette violence, qualifiée de "moderne", se distingue par l’utilisation de moyens militaires sophistiqués et par l’élaboration de stratégies complexes, façonnées par des doctrines idéologiques précises, principalement issues du marxisme-léninisme et de ses déclinaisons régionales.
Dans le contexte des années 1960 et 1970, les mouvements insurgés, tels que ceux inspirés par la révolution cubaine, rejettent les modes traditionnels d’action politique pour adopter une approche militarisée visant une transformation radicale des structures sociales, économiques et politiques. Ces mouvements ne se contentent pas de revendiquer une simple redistribution des richesses ou une réforme agraire, mais aspirent à renverser les régimes en place pour établir des systèmes fondés sur des principes révolutionnaires. Cette volonté s'accompagne d'un rejet explicite des institutions perçues comme oppressives, et d'une contestation directe des élites locales, souvent soutenues par des puissances étrangères.
L’innovation des tactiques employées reflète l’évolution des conflits asymétriques dans un contexte où la guerre froide exacerbe les tensions régionales. Des stratégies telles que la guérilla urbaine ou les actes de sabotage symbolique visent non seulement à affaiblir les gouvernements en place, mais aussi à mobiliser les populations en cultivant un sentiment d’injustice et d’urgence révolutionnaire. Ces formes d’action militaire et politique marquent un tournant dans l'histoire de la contestation, introduisant un paradigme où la violence devient un outil délibéré de transformation sociale.
L’impact de ces mouvements dépasse les frontières de l’Amérique latine. Leur influence se fait sentir à travers le monde, inspirant d'autres luttes révolutionnaires et influençant les théories sur les guerres populaires prolongées et les conflits asymétriques. Ce cadre historique permet également de comprendre comment les États, en réponse à ces mouvements, ont structuré leurs politiques sécuritaires, posant les bases de pratiques contemporaines de lutte contre le terrorisme. En somme, l’histoire de la violence politique en Amérique latine constitue un prisme incontournable pour analyser les interactions entre idéologie, violence et transformation sociopolitique à l’échelle mondiale.
Le passage à l’action violente comme revendication politique
L’Amérique latine constitue un exemple paradigmatique de la légitimation de l’action violente comme outil de revendication politique et de transformation sociétale. Cette région, marquée par des régimes autoritaires et des inégalités structurelles, a vu émerger des mouvements révolutionnaires pour lesquels la violence armée était perçue non seulement comme une nécessité, mais aussi comme une obligation morale face à l’absence d’alternatives démocratiques ou institutionnelles.
Dans un contexte où les régimes dictatoriaux dominaient et où les institutions démocratiques, lorsqu’elles existaient, étaient souvent faibles ou corrompues, l’idée de changement par des voies pacifiques apparaissait illusoire. Pour ces mouvements, la violence devenait une réponse directe à la répression étatique, à la marginalisation des classes populaires, et à l’impossibilité de participer au processus décisionnel. Elle était érigée en outil légitime pour dénoncer et renverser les structures oppressives. Cette logique révolutionnaire reposait sur une conception duale : non seulement combattre les oppresseurs, mais également mobiliser les masses en incarnant une résistance active contre l’injustice.
Les groupuscules et organisations armées justifiaient cette stratégie par une lecture idéologique des rapports de force, selon laquelle l’oppression ne pouvait être démantelée que par des actions directes et souvent spectaculaires. Attentats, assassinats ciblés, enlèvements, et sabotages étaient conçus comme des moyens d’attirer l’attention sur les causes défendues, tout en affaiblissant les piliers du pouvoir en place. Ces actes, bien qu’extrêmes, visaient aussi à inspirer un sentiment de solidarité et d’urgence révolutionnaire parmi les populations locales, en dépit des risques de représailles massives.
Cette dynamique a profondément marqué les stratégies de lutte politique dans la région, en établissant un lien indissociable entre revendication idéologique et recours à la violence. Toutefois, les répercussions de ces actions ne se sont pas limitées à l’Amérique latine. Elles ont influencé des mouvements similaires à travers le monde, tout en provoquant des réponses étatiques qui ont façonné les premières doctrines de lutte antiterroriste.
L’action violente comme revendication politique en Amérique latine n’a pas seulement redéfini les modalités de la contestation dans un contexte autoritaire, mais a également contribué à la conceptualisation des conflits asymétriques modernes. Cette évolution reflète la tension persistante entre des aspirations révolutionnaires et la nécessité de trouver des alternatives au cycle de violence qui a marqué cette époque.
L’Amérique latine, matrice du « terrorisme » et de la « lutte antiterroriste »
L’Amérique latine se distingue comme un terrain d’étude essentiel pour appréhender à la fois l’évolution du terrorisme moderne et les premières réponses systématiques élaborées pour y faire face. Cette région, marquée par une histoire complexe de violences politiques et de révolutions, a été le théâtre de l’émergence de mouvements qualifiés de terroristes et de l’élaboration de doctrines antiterroristes qui ont largement influencé les approches sécuritaires contemporaines.
Dans les années 1950 et 1960, le contexte de la guerre froide a exacerbé les tensions dans cette région, poussant les gouvernements locaux, souvent soutenus par les États-Unis, à adopter des stratégies de contre-insurrection pour faire face à des mouvements révolutionnaires tels que les guérillas marxistes. Parmi ces stratégies, la Doctrine de Sécurité Nationale s’impose comme une réponse structurée à ce que les régimes en place percevaient comme une menace existentielle. Cette doctrine, fondée sur une militarisation accrue de la politique intérieure, reposait sur l’idée que la lutte contre les insurgés ne relevait pas seulement de la sphère militaire, mais nécessitait une mobilisation totale de l’État et de la société.
Cette approche a transformé l’Amérique latine en un véritable laboratoire de la lutte antiterroriste. Les campagnes militaires menées contre des groupes tels que les FARC en Colombie, le Sentier Lumineux au Pérou ou encore les Tupamaros en Uruguay ont testé et affiné des tactiques qui allaient bien au-delà des simples interventions armées. Elles incluaient le renseignement, la manipulation de l’opinion publique, et même des formes de répression extrajudiciaire, posant des questions éthiques et juridiques encore débattues aujourd’hui.
Ces expériences régionales ont eu des répercussions mondiales, notamment après les attentats du 11 septembre 2001, lorsque les États-Unis ont mobilisé des ressources pour mener une "guerre contre le terrorisme" à l’échelle planétaire. Les parallèles entre les stratégies mises en œuvre en Amérique latine et celles adoptées dans des conflits modernes, comme en Afghanistan ou en Irak, sont frappants. Par exemple, l’importance accordée au renseignement humain, la formation de forces locales pour combattre les insurgés, et la centralité des alliances avec des élites locales rappellent directement les pratiques développées en Amérique latine.
L’étude de cette région en tant que « matrice » permet également de mieux comprendre les implications idéologiques de ces pratiques. La lutte contre le terrorisme, bien que présentée comme une réponse sécuritaire, est indissociable des dynamiques de pouvoir globales et des rivalités géopolitiques. Les doctrines antiterroristes n’ont pas seulement cherché à éliminer les menaces immédiates, mais ont également servi à renforcer des régimes alignés sur les intérêts des grandes puissances, en particulier les États-Unis.
L’Amérique latine constitue un prisme unique pour analyser la manière dont le terrorisme moderne et les réponses étatiques qui lui ont été opposées ont été conceptualisés, expérimentés et exportés. Comprendre cette matrice permet de retracer les origines des pratiques antiterroristes actuelles et d’en évaluer les conséquences à la fois sur le plan sécuritaire et sur celui des droits fondamentaux.
L’Amérique latine : de la guerre révolutionnaire à la guerre populaire prolongée
Le contexte de l’Amérique latine en 1950
L’Amérique latine des années 1950 s’inscrit dans un contexte complexe, marqué par des dynamiques historiques, sociales et géopolitiques héritées de ses décolonisations survenues au début du XIXᵉ siècle, entre 1810 et 1835. Malgré cette indépendance précoce, la région reste embourbée dans des schémas politiques autoritaires, caractérisés par une instabilité chronique et une incapacité à instaurer des démocraties pérennes.
Une instabilité politique et la domination des régimes autoritaires
À partir des années 1950, l’Amérique latine s’enfonce dans une période marquée par l’autoritarisme et une instabilité politique chronique. Les régimes au pouvoir, souvent qualifiés de paramilitaires, se caractérisent par leur dépendance à des structures civilo-militaires fortement impliquées dans la gestion des affaires politiques. Ces régimes, profondément réfractaires à toute transition démocratique, s’appuient sur l’armée comme pilier central de leur autorité et instrument principal de contrôle social. L’alliance entre les élites politiques et militaires devient la pierre angulaire d’un système autoritaire conçu pour maintenir l’ordre en réprimant toute forme d’opposition.
L’armée, loin de se limiter à un rôle traditionnel de défense nationale, joue un rôle omniprésent dans les affaires civiles. Elle intervient non seulement dans le maintien de l’ordre mais aussi dans la prise de décisions politiques majeures. Ce militarisme exacerbé s’accompagne de mesures répressives destinées à museler toute contestation populaire ou intellectuelle. Les régimes autoritaires latino-américains justifient leur mainmise sur le pouvoir par la nécessité de protéger la stabilité nationale face à ce qu’ils qualifient de menaces communistes ou subversives, dans le contexte de la guerre froide.
Cette période est également marquée par une instabilité politique aiguë. Les coups d’État deviennent une méthode courante de transition du pouvoir, alimentant une atmosphère de méfiance généralisée. Ces renversements fréquents des gouvernements, souvent orchestrés par des factions militaires ou soutenus par des intérêts étrangers, plongent la région dans une spirale d’instabilité institutionnelle. Les populations, déjà marginalisées économiquement, subissent de plein fouet les conséquences de cette instabilité, avec une répression accrue, des restrictions des libertés civiles et un accès limité aux processus décisionnels.
Parallèlement, la méfiance des régimes autoritaires envers leurs propres populations conduit à un contrôle accru de la société. Des lois martiales, des censures médiatiques et des campagnes de surveillance généralisées deviennent monnaie courante, créant un climat de peur et d’oppression. Les groupes de la société civile, syndicats, partis politiques d’opposition et intellectuels critiques sont systématiquement visés par des campagnes de persécution, allant de l’intimidation à l’emprisonnement, voire à la disparition forcée.
Cette domination des régimes autoritaires ne se limite pas à une simple centralisation du pouvoir, mais constitue un mécanisme systématique de suppression de toute tentative de démocratisation. Elle reflète une dynamique où l’armée et les élites politiques maintiennent leur contrôle au prix d’une répression généralisée, exacerbant les tensions sociales et renforçant les inégalités. Ce climat d’instabilité et d’autoritarisme a non seulement façonné les trajectoires politiques internes des pays d’Amérique latine, mais il a également contribué à la montée des mouvements révolutionnaires cherchant à briser cet ordre oppressif.
L’ingérence américaine : une « chasse gardée »
Depuis la proclamation de la doctrine Monroe en 1823, les États-Unis ont affirmé leur hégémonie sur l’Amérique latine, qu’ils considèrent comme une zone d’influence exclusive. Cette doctrine, initialement présentée comme une opposition à l’intervention européenne sur le continent américain, s’est rapidement transformée en une justification de l’interventionnisme américain. En plaçant l’Amérique latine sous une surveillance permanente, Washington s’est attribué le rôle d’arbitre des affaires politiques et économiques de la région, sous couvert de garantir la stabilité et la démocratie.
À partir de la guerre froide, cette ingérence prend une dimension idéologique accrue. Face à la montée des idées marxistes et des mouvements révolutionnaires, les États-Unis intensifient leur présence pour contrer ce qu’ils perçoivent comme une menace existentielle à leur modèle capitaliste. L’Amérique latine devient un théâtre d’affrontement indirect entre les blocs de l’Est et de l’Ouest. Washington soutient activement les régimes autoritaires et les dictatures militaires qui partagent leur vision anticommuniste, tout en finançant et en formant des forces locales pour écraser les insurrections. Des institutions comme la CIA jouent un rôle central dans cette stratégie, orchestrant des coups d’État, des assassinats politiques et des campagnes de déstabilisation contre des gouvernements perçus comme hostiles.
La proximité géographique de l’Amérique latine renforce la logique interventionniste. La région est non seulement un prolongement naturel de la sphère d’influence américaine, mais également un acteur clé pour le commerce et la sécurité énergétique des États-Unis. Les économies latino-américaines, largement dépendantes des exportations vers le nord, et leurs infrastructures critiques sont souvent contrôlées par des entreprises américaines, consolidant une relation asymétrique. Cette dépendance économique alimente un cycle où l’ingérence politique devient un moyen de préserver les intérêts économiques américains.
Les interventions des États-Unis ne se limitent pas à des opérations directes. Elles incluent également des formes de pression diplomatique, économique et culturelle. Les accords commerciaux, les programmes d’aide et les initiatives de développement sont souvent conditionnés à l’adoption de politiques favorables aux intérêts américains. Cette ingérence s’accompagne d’un discours moraliste qui présente les États-Unis comme le protecteur de la démocratie et de la liberté, même lorsque leurs actions soutiennent des régimes autoritaires.
Cependant, cet interventionnisme suscite de fortes réactions au sein des populations locales et des mouvements politiques. Les révolutions, les guérillas et les insurrections populaires qui émergent dans les années 1950-1970 s’inscrivent souvent en opposition directe à cette domination. L’Amérique latine devient ainsi le théâtre de tensions entre la volonté des États-Unis de maintenir leur hégémonie et les aspirations des peuples locaux à l’autodétermination.
La « chasse gardée » que représente l’Amérique latine pour les États-Unis reflète une dynamique de pouvoir profondément asymétrique, où l’ingérence américaine façonne non seulement les structures politiques et économiques de la région, mais influence également ses trajectoires historiques. Cette domination, bien qu’idéologiquement justifiée par la lutte contre le communisme, laisse un héritage complexe de tensions sociales, d’instabilité politique et de ressentiment envers le voisin du nord.
L’influence de la guerre froide et l’émergence du marxisme
Dans le contexte bipolaire de l’après-guerre, l’Amérique latine devient un champ de bataille idéologique, marqué par l’affrontement entre deux systèmes antagonistes : le capitalisme, défendu par les États-Unis, et le marxisme, promu par l’Union soviétique. Cette polarisation mondiale se répercute directement sur la région, où l’instabilité politique et sociale offre un terreau fertile à la diffusion des idéaux marxistes.
Face à l’autoritarisme des régimes en place, souvent appuyés par les élites locales et l’armée, le marxisme s’impose comme une alternative séduisante pour les populations opprimées, les travailleurs, les paysans et une partie de l’intelligentsia révolutionnaire. Les régimes autoritaires, marqués par leur répression brutale et leur incapacité à répondre aux besoins socio-économiques des populations, alimentent un climat de frustration et de radicalisation. Dans ce contexte, la doctrine marxiste, avec ses appels à l’égalité, à la justice sociale et à la lutte contre l’impérialisme, apparaît comme un outil théorique et stratégique pour organiser des mouvements de résistance.
Le marxisme en Amérique latine ne se limite pas à une simple importation idéologique depuis l’Union soviétique. Il se nourrit des réalités locales, donnant naissance à des variantes adaptées au contexte régional. Des figures comme Che Guevara et Fidel Castro redéfinissent les stratégies révolutionnaires en combinant les principes marxistes avec des approches spécifiques, telles que la guérilla rurale et la mobilisation paysanne. Ces adaptations rendent le marxisme plus accessible et pertinent pour les masses populaires, en lui donnant une dimension pratique et concrète.
À partir des années 1950, les mouvements inspirés par le marxisme se multiplient à travers le continent, marquant profondément l’histoire politique de la région. Les luttes révolutionnaires prennent des formes diverses : guérillas rurales, insurrections urbaines, mouvements étudiants et syndicaux. Ces initiatives, bien que souvent fragmentées et confrontées à une répression massive, témoignent de l’influence croissante du marxisme comme moteur de transformation sociale. Cuba, avec la révolution de 1959, devient un modèle emblématique, offrant une preuve tangible que la lutte armée peut renverser des régimes autoritaires et ouvrir la voie à une nouvelle forme de gouvernement.
Cependant, cette émergence du marxisme dans le contexte de la guerre froide attire également une réponse vigoureuse des États-Unis, qui voient dans ces mouvements une menace directe à leur hégémonie régionale. Les doctrines de sécurité nationale et les politiques de contre-insurrection mises en place par Washington visent à éradiquer ces idéologies révolutionnaires. Cette confrontation exacerbe encore la polarisation idéologique, rendant la région le théâtre d’un affrontement indirect entre les superpuissances.
L'influence de la guerre froide et l’émergence du marxisme en Amérique latine ont profondément remodelé les dynamiques politiques et sociales de la région. Les idéaux marxistes, en proposant un cadre alternatif face à l’autoritarisme et à l’impérialisme, ont inspiré des générations de révolutionnaires tout en alimentant des conflits qui continuent de résonner dans l’histoire contemporaine du continent.
Deux phases distinctes des luttes révolutionnaires
L’histoire des luttes révolutionnaires en Amérique latine entre les années 1960 et 1990 peut être divisée en deux grandes phases, chacune caractérisée par des stratégies distinctes et des contextes évolutifs.
1960-1975 : Les guérillas castro-guévaristes
La révolution cubaine de 1959, menée par Fidel Castro et Ernesto "Che" Guevara, marque un tournant dans l’histoire des luttes révolutionnaires en Amérique latine. Elle devient une source d’inspiration majeure pour les mouvements révolutionnaires à travers le continent. Cette révolution, réussie grâce à une insurrection rurale combinée à la mobilisation des paysans, propose un modèle stratégique centré sur la guérilla en milieu rural. Ce modèle repose sur l’idée que les campagnes, souvent marginalisées et éloignées du contrôle direct des régimes autoritaires, offrent un terrain propice à la mobilisation populaire et à l’émergence d’un soulèvement armé.
Ce modèle castro-guévariste encourage la formation de guérillas dans toute l’Amérique latine, notamment en Bolivie, au Venezuela et en Colombie. Ces mouvements cherchent à reproduire l’expérience cubaine en s’appuyant sur une idéologie marxiste-léniniste et des tactiques d’insurrection basées sur l’autonomie paysanne. Cependant, malgré un enthousiasme initial, ces guérillas rencontrent des difficultés majeures. L’absence d’un soutien populaire massif, les erreurs stratégiques et la répression brutale orchestrée par des régimes militaires souvent soutenus par les États-Unis (dans le cadre de la doctrine de sécurité nationale) affaiblissent considérablement ces mouvements. Par ailleurs, les conditions géographiques et sociales propres à chaque pays rendent difficile une transposition directe du modèle cubain. Vers le milieu des années 1970, ces échecs conduisent à un reflux généralisé des mouvements castro-marxistes.
1975-1990 : La seconde vague de guérillas
À partir de 1975, les mouvements révolutionnaires en Amérique latine adoptent une nouvelle stratégie, marquée par un basculement des campagnes vers les villes. Cette période est caractérisée par l’émergence de la stratégie de la « guerre populaire prolongée », qui reconnaît les limites du modèle rural et mise sur une guérilla urbaine. Les villes, avec leur densité de population, leurs inégalités sociales criantes et leur visibilité médiatique, offrent un terrain plus favorable à des actions insurrectionnelles ciblées et spectaculaires.
Cette seconde vague de guérillas, comme celles des Tupamaros en Uruguay ou du Sentier Lumineux au Pérou, met l’accent sur des tactiques urbaines, telles que les enlèvements, les assassinats politiques, le sabotage et les attaques contre des symboles du pouvoir étatique ou économique. Ces actions, bien que localisées, visent à déstabiliser les régimes en place, à attirer l’attention internationale sur leurs revendications et à galvaniser leurs bases militantes. Ce basculement vers l’urbain marque également une professionnalisation des mouvements révolutionnaires, qui s’appuient de plus en plus sur des réseaux clandestins sophistiqués et des structures organisationnelles flexibles.
Cependant, cette phase connaît également ses limites. Si les actions urbaines attirent davantage l’attention, elles exposent aussi les guérillas à une répression accrue. Les régimes autoritaires, dotés de moyens militaires et de renseignement renforcés, intensifient leurs campagnes de contre-insurrection, rendant les opérations révolutionnaires de plus en plus difficiles. Malgré cela, cette seconde phase contribue à poser les bases des formes contemporaines de terrorisme, notamment par l’utilisation stratégique de l’espace urbain pour maximiser l’impact des actions violentes.
Les guérillas castro-guévaristes, 1960-1975
Les origines et la révolution cubaine
Les guérillas castro-guévaristes trouvent leur origine dans l'événement marquant qu’a été le triomphe de la révolution cubaine en 1959, dirigée par Fidel Castro et Ernesto "Che" Guevara. Cette révolution, emblématique dans l’histoire des luttes révolutionnaires, renverse le régime autoritaire de Fulgencio Batista, soutenu économiquement et militairement par les États-Unis. Batista, bien qu’allié stratégique de Washington, incarne un régime profondément corrompu et répressif, reposant sur une élite minoritaire et une armée soumise, tout en marginalisant la grande majorité de la population cubaine, en particulier les paysans et les travailleurs urbains.
Le mécontentement généralisé face aux inégalités sociales, à l’exploitation économique et à la répression politique crée un contexte favorable à l’émergence d’un mouvement insurrectionnel. C’est dans ce cadre que Fidel Castro et Che Guevara initient une stratégie de lutte armée depuis les montagnes de la Sierra Maestra, transformées en bastion révolutionnaire. Leur approche repose sur le concept du foco, ou foyer révolutionnaire, une tactique visant à mobiliser les populations rurales à partir de zones difficiles d’accès. Ces zones, où l’armée régulière rencontre des difficultés logistiques pour opérer, deviennent des espaces de résistance et de consolidation pour les révolutionnaires.
L’objectif des guérilleros est double : affaiblir progressivement les forces armées de Batista et gagner la confiance des paysans en s’attaquant aux injustices économiques et sociales qu’ils subissent. Les idéaux marxistes sous-tendent cette approche, offrant un cadre idéologique clair et un appel à la justice sociale et à l’émancipation des classes opprimées. Cette stratégie novatrice combine organisation militaire, propagande politique et mobilisation populaire, créant un mouvement capable de défier le régime en place.
La stratégie de Castro et Guevara s’avère décisive dans la chute du régime en 1959. En exploitant les faiblesses structurelles du gouvernement de Batista, notamment l’impopularité de son régime et l’inefficacité de son armée face à une guérilla mobile et déterminée, les révolutionnaires parviennent à renverser le pouvoir. Ce succès est amplifié par leur capacité à symboliser une résistance morale et politique face à l’impérialisme américain, un élément qui galvanise non seulement les Cubains, mais également les populations opprimées à travers l’Amérique latine.
La victoire de la révolution cubaine marque un tournant dans l’histoire régionale, transformant Cuba en un modèle révolutionnaire et une source d’inspiration pour les mouvements de lutte armée sur tout le continent. Elle démontre que des régimes puissants, soutenus par des puissances extérieures, peuvent être renversés par une organisation stratégique et une mobilisation populaire, ce qui alimente l’émergence de guérillas similaires dans d’autres pays latino-américains.
Les idées et tactiques développées par Castro et Guevara au cours de la révolution cubaine deviennent un modèle pour les guérillas castro-guévaristes des décennies suivantes. Ce modèle, axé sur le foco, la lutte rurale et l’alliance avec les paysans, est adapté et expérimenté dans divers contextes nationaux, bien que souvent avec moins de succès qu’à Cuba. La révolution cubaine laisse un héritage durable, non seulement dans la théorie et la pratique des mouvements révolutionnaires, mais aussi dans la perception de l’Amérique latine comme un espace de contestation face à l’hégémonie impérialiste.
La stratégie du foco : un modèle révolutionnaire
Le modèle castro-guévariste, qui s'est consolidé lors de la révolution cubaine, repose sur une stratégie insurrectionnelle innovante centrée sur le concept du foco, ou foyer révolutionnaire. Cette approche révolutionnaire postule qu’un petit groupe armé, opérant depuis des zones rurales reculées et difficiles d’accès, peut s’imposer comme un catalyseur de changement politique en défiant l’autorité de l’État.
La stratégie du foco consiste à établir une base d’opérations dans des zones isolées, souvent montagneuses, où l’armée régulière rencontre des difficultés logistiques pour intervenir efficacement. Ces foyers révolutionnaires deviennent des bastions de résistance, servant à organiser les combattants, à stocker des ressources et à mobiliser les populations locales. L’idée centrale est de transformer ces zones en territoires incontrôlables par les forces étatiques, où les révolutionnaires peuvent se renforcer et planifier des offensives stratégiques contre les structures du pouvoir central.
Une fois le foco consolidé, il agit comme une étincelle pour étendre la révolution. Les révolutionnaires cherchent à mobiliser les paysans et les travailleurs en exploitant leur mécontentement face aux injustices économiques, sociales et politiques. En recrutant des combattants et en diffusant une propagande anti-gouvernementale, le foco crée un mouvement populaire qui gagne en ampleur jusqu’à menacer directement les fondements du régime en place.
Le foco s’inscrit dans une logique profondément marxiste et anti-impérialiste. Fidel Castro et Che Guevara voient dans cette stratégie une réponse aux injustices structurelles de l’Amérique latine, exacerbées par l’ingérence des États-Unis dans la région. Inspirés par la révolution cubaine et la lutte des communistes vietnamiens contre les forces pro-américaines, Castro et Guevara prônent la création de "multiples Vietnams" à travers l’Amérique latine.
Cette vision repose sur l’idée que des foyers révolutionnaires simultanés peuvent affaiblir les régimes autoritaires soutenus par Washington, en les submergeant sous une série de conflits asymétriques. L’objectif final est d’initier une révolution sociale et économique à l’échelle continentale, libérant les nations latino-américaines de l’oppression impérialiste et des inégalités héritées du colonialisme.
La stratégie du foco ne se limite pas à un cadre national. Elle se propage grâce à des organisations transnationales telles que l’Organisation Latino-américaine de Solidarité (OLAS), fondée en juillet 1962. Cette organisation vise à coordonner les efforts des mouvements révolutionnaires à travers le continent, en leur fournissant un soutien idéologique, logistique et stratégique. L’OLAS symbolise l’ambition d’une révolution continentale, unifiée par une idéologie marxiste et une hostilité commune envers l’impérialisme américain.
Bien que novatrice et influente, la stratégie du foco rencontre des limites importantes. Dans de nombreux contextes, le soutien populaire nécessaire pour consolider les foyers révolutionnaires fait défaut. Les paysans, bien que souvent marginalisés, hésitent à s’engager dans des insurrections armées, redoutant les représailles des forces étatiques. De plus, les régimes autoritaires, soutenus par les États-Unis, adoptent des stratégies de contre-insurrection efficaces, neutralisant les focos avant qu’ils ne puissent atteindre une masse critique.
Malgré ces défis, la stratégie du foco reste un modèle emblématique de lutte révolutionnaire, symbolisant la résistance face à l’oppression et l’impérialisme. Elle a marqué durablement l’histoire des mouvements insurrectionnels en Amérique latine, même si son succès est resté limité en dehors de Cuba.
La dimension anti-impérialiste
Au cœur de l’idéologie castro-guévariste se trouve une opposition farouche à l’impérialisme américain, identifié comme le principal oppresseur des peuples du tiers-monde. Ce positionnement idéologique repose sur une analyse marxiste des relations internationales, où les États-Unis sont perçus comme le fer de lance d’un capitalisme mondial exploitant les ressources naturelles et les populations des pays en développement pour servir les intérêts des élites occidentales.
Dans cette perspective, les États-Unis, souvent qualifiés de "grand Satan" par les révolutionnaires, incarnent un système d’oppression à plusieurs niveaux. D’un côté, ils soutiennent directement des régimes autoritaires et répressifs en Amérique latine, garantissant ainsi la stabilité politique nécessaire à l’exploitation des ressources locales par des multinationales américaines. De l’autre, leur ingérence économique, à travers des institutions comme le FMI et la Banque mondiale, est accusée d’imposer des politiques néolibérales qui approfondissent les inégalités et maintiennent les nations latino-américaines dans une position de dépendance structurelle.
Ce ressentiment contre les États-Unis n’est pas seulement économique ou politique, mais aussi culturel. Les révolutionnaires dénoncent l’imposition des valeurs américaines comme une forme de colonisation culturelle visant à effacer les identités et les aspirations propres aux peuples latino-américains. Cette vision globalisante de l’impérialisme alimente une volonté de rupture totale avec l’hégémonie américaine, vue comme incompatible avec les aspirations à la souveraineté et à la justice sociale.
Dans ce contexte, la lutte armée est perçue comme une réponse légitime et nécessaire pour libérer l’Amérique latine de l’influence américaine. Les révolutionnaires castro-guévaristes postulent que seule une révolution violente, menée par les masses populaires, peut renverser les régimes soutenus par Washington et mettre fin à l’exploitation impérialiste. La violence, dans cette optique, n’est pas un objectif en soi, mais un outil politique pour instaurer des régimes marxistes capables de garantir justice sociale, équité économique et souveraineté nationale.
Cette approche se concrétise par des stratégies révolutionnaires visant à affaiblir directement les intérêts américains dans la région. Les guérillas castro-guévaristes attaquent des symboles du pouvoir économique, tels que les infrastructures contrôlées par des entreprises américaines, et s’en prennent aux forces militaires locales perçues comme des marionnettes de Washington. Par ailleurs, la propagande révolutionnaire joue un rôle clé en dénonçant les abus de l’impérialisme et en mobilisant les populations locales autour d’un discours anti-américain fédérateur.
La dimension anti-impérialiste de l’idéologie castro-guévariste dépasse les frontières nationales. Elle s’inscrit dans une vision transnationale de la révolution, où les luttes locales sont intégrées à un mouvement global contre le capitalisme et l’impérialisme. Les révolutionnaires considèrent l’Amérique latine comme un front unique, où chaque pays doit contribuer à affaiblir l’hégémonie américaine. Ce projet est soutenu par des initiatives comme l’Organisation Latino-américaine de Solidarité (OLAS), qui vise à coordonner les mouvements révolutionnaires à l’échelle continentale.
Malgré son échec à réaliser une révolution continentale, la dimension anti-impérialiste du castro-guévarisme a laissé une empreinte durable sur l’histoire politique de l’Amérique latine. Elle a inspiré de nombreux mouvements révolutionnaires et a alimenté un discours critique de l’impérialisme américain qui reste pertinent aujourd’hui. Cependant, cette approche a également exacerbé la répression des régimes autoritaires, soutenus par les États-Unis, et a parfois aliéné des populations locales qui redoutaient les conséquences de la lutte armée.
Les limites et l’échec du modèle
Bien que la révolution cubaine de 1959 ait démontré l’efficacité de la stratégie castro-guévariste dans le contexte particulier de Cuba, ce modèle rencontre des limites importantes lorsqu’il est appliqué dans d’autres pays d’Amérique latine. Les échecs successifs des insurrections rurales montrent que la reproduction de la stratégie du foco est loin d’être universellement adaptable et que les réalités locales jouent un rôle déterminant dans le succès ou l’échec d’une révolution.
L’un des principaux facteurs limitant l’efficacité du modèle castro-guévariste réside dans la diversité des réalités sociales, économiques et politiques des pays latino-américains. À Cuba, la concentration des inégalités économiques et l’impopularité extrême du régime de Batista ont permis de mobiliser une grande partie des paysans et des travailleurs en faveur de la révolution. Cependant, dans d’autres contextes, les conditions ne sont pas aussi favorables.
Dans de nombreux pays, les paysans, bien que marginalisés, ne perçoivent pas toujours la guérilla comme une solution à leurs problèmes. La peur des représailles des forces étatiques, combinée à l’incertitude quant aux résultats de l’insurrection, freine leur engagement. De plus, les divisions ethniques, culturelles et régionales rendent souvent difficile la formation d’un front révolutionnaire unifié. Les élites locales, mieux organisées et soutenues par des puissances étrangères, parviennent également à manipuler ces divisions pour empêcher la consolidation des foyers insurrectionnels.
Un autre obstacle majeur au succès du modèle castro-guévariste est la réponse des régimes autoritaires, souvent soutenus par les États-Unis. Ces régimes mettent en place des stratégies de contre-insurrection particulièrement brutales pour écraser les mouvements révolutionnaires dès leur apparition.
Les États-Unis jouent un rôle central dans cette répression, fournissant aux gouvernements locaux une aide militaire et technique. Des institutions comme l’École des Amériques forment des officiers latino-américains à des tactiques de contre-insurrection, incluant des méthodes controversées comme la torture, les disparitions forcées et les exécutions extrajudiciaires. Ces campagnes de répression neutralisent rapidement les foyers révolutionnaires avant qu’ils ne puissent s’étendre ou gagner en influence.
En Bolivie, par exemple, où Che Guevara tente d’appliquer la stratégie du foco en 1967, les autorités locales, avec le soutien de la CIA, mènent une traque méthodique qui aboutit à sa capture et à son exécution. Cet échec symbolique marque un tournant, révélant les failles structurelles du modèle castro-guévariste lorsqu’il est confronté à une opposition étatique bien organisée et soutenue par des puissances extérieures.
Vers le milieu des années 1970, il devient évident que la stratégie du foco, centrée sur les zones rurales, ne parvient pas à répondre aux dynamiques politiques et sociales de nombreux pays d’Amérique latine. La montée en puissance des mouvements urbains, alimentée par des migrations massives vers les villes et par une croissance des inégalités dans les zones urbaines, déplace progressivement le théâtre des luttes révolutionnaires vers les centres urbains.
Le modèle rural, qui repose sur une mobilisation paysanne et une organisation depuis des zones reculées, se heurte aux réalités d’un continent où l’urbanisation rapide modifie profondément les structures sociales. Les guérillas urbaines émergent alors comme une réponse adaptée, marquant une rupture avec l’approche castro-guévariste traditionnelle.
Malgré ces échecs, le modèle castro-guévariste laisse un héritage durable. Il inspire de nombreux mouvements révolutionnaires et continue de symboliser la résistance face à l’impérialisme et aux injustices sociales. Cependant, son incapacité à s’adapter aux contextes locaux souligne les limites d’une approche insurrectionnelle universelle. Cet échec marque également un tournant dans les stratégies révolutionnaires, ouvrant la voie à des approches plus complexes et diversifiées, souvent centrées sur les zones urbaines ou intégrant des éléments politiques et sociaux plus larges.
Héritage des guérillas castro-guévaristes
Malgré leurs échecs sur le terrain, les guérillas castro-guévaristes ont marqué de manière profonde et durable l’histoire politique et sociale de l’Amérique latine, laissant un héritage complexe. Ces mouvements insurrectionnels ont non seulement influencé les luttes révolutionnaires de leur époque, mais ils continuent d’alimenter les débats sur la résistance, l’impérialisme et la justice sociale.
Les guérillas castro-guévaristes, avec leurs idéaux marxistes et leur stratégie insurrectionnelle, ont servi de modèle pour de nombreux mouvements révolutionnaires à travers l’Amérique latine et au-delà. Leur engagement contre l’oppression et les inégalités a résonné auprès de générations militantes, encourageant des groupes tels que les FARC en Colombie, le Sentier Lumineux au Pérou, ou encore les Tupamaros en Uruguay.
Ces mouvements ont adapté la stratégie du foco et les idéaux anti-impérialistes à leurs propres contextes nationaux, témoignant de l’universalité perçue de la lutte contre les systèmes d’oppression. Même dans leurs échecs, ces guérillas ont démontré que la résistance était possible, même face à des régimes autoritaires soutenus par des puissances étrangères.
Les guérillas castro-guévaristes ont joué un rôle clé dans la propagation des idéaux marxistes en Amérique latine. En combinant les principes du marxisme avec des approches spécifiques aux réalités latino-américaines, elles ont popularisé des idées telles que la lutte des classes, l’anti-impérialisme et la nécessité d’une transformation radicale des structures économiques et sociales.
Ces idées, bien que parfois rejetées par des segments de la population, ont trouvé un écho particulier dans les milieux universitaires, syndicaux et paysans. Elles ont contribué à alimenter un discours critique sur les inégalités structurelles et à remettre en question l’hégémonie américaine sur la région.
Un autre aspect de leur héritage réside dans la réponse qu’elles ont suscitée de la part des régimes en place. Les guérillas castro-guévaristes ont contribué à la militarisation des politiques de sécurité nationale dans de nombreux pays d’Amérique latine. Face à la menace révolutionnaire, les régimes autoritaires ont adopté des doctrines de contre-insurrection, souvent soutenues et formées par les États-Unis.
Ces doctrines, incluant des campagnes de répression brutales, des disparitions forcées et la création de forces paramilitaires, ont laissé un héritage de violence institutionnalisée qui a marqué profondément le tissu social de la région. Elles ont également contribué à renforcer le rôle de l’armée dans la politique, une dynamique dont certaines nations latino-américaines continuent de subir les effets aujourd’hui.
Malgré leur échec pratique à instaurer des régimes marxistes à grande échelle, les guérillas castro-guévaristes restent un puissant symbole de lutte contre l’impérialisme et de quête de justice sociale. Elles incarnent l’idée que les opprimés peuvent défier les structures de pouvoir et aspirer à un changement radical.
Cette symbolique est particulièrement forte autour de la figure de Che Guevara, devenu une icône mondiale de la résistance et de l’idéalisme révolutionnaire. Son image, bien que souvent décontextualisée et commercialisée, continue de représenter pour beaucoup l’idée d’un combat désintéressé pour l’émancipation des peuples.
L’héritage des guérillas castro-guévaristes est toutefois ambivalent. Si elles ont inspiré des luttes pour l’égalité et la justice sociale, elles ont également alimenté des cycles de violence et de répression qui ont laissé des cicatrices profondes dans de nombreux pays. Leur insistance sur la lutte armée comme moyen principal de transformation sociale a parfois aliéné des populations locales et conduit à des pertes humaines et matérielles importantes.
Les concepts de guerre révolutionnaire selon Che Guevara (1928-1967)
Che Guevara, figure emblématique des luttes révolutionnaires du XXᵉ siècle, a élaboré une théorie de la guerre révolutionnaire qui s’appuie sur l’action armée comme moyen de transformation sociale. À travers ses écrits, son rôle dans la révolution cubaine, et ses tentatives pour exporter cette révolution, Guevara a défini une stratégie insurrectionnelle qui repose sur la guérilla comme vecteur de changement radical.
Che Guevara : de médecin à révolutionnaire
Ernesto "Che" Guevara, né en 1928 en Argentine, commence sa carrière comme étudiant en médecine, une vocation initialement motivée par un désir d’aider les populations marginalisées. Ses voyages à travers l’Amérique latine, notamment son célèbre périple relaté dans Carnets de voyage, transforment profondément sa vision du monde. Confronté aux inégalités criantes, à la pauvreté généralisée et à l’exploitation des populations locales, Guevara développe une conscience politique aiguë. Il identifie les injustices sociales comme les symptômes d’un système capitaliste oppressif, profondément enraciné dans l’impérialisme américain.
Ses expériences en Amérique latine, notamment au Guatemala, où il assiste à la chute du gouvernement démocratique de Jacobo Árbenz orchestrée par la CIA en 1954, le poussent vers le militantisme révolutionnaire. Ce moment est un tournant décisif dans sa vie : il devient convaincu que la lutte armée est le seul moyen efficace de libérer les peuples opprimés. Renonçant à une carrière conventionnelle en médecine, il s’immerge dans les idées marxistes, cherchant à comprendre et à articuler les mécanismes de domination qui maintiennent les inégalités structurelles.
En 1955, Guevara rencontre Fidel Castro au Mexique, une rencontre qui change à jamais le cours de sa vie. Impressionné par le charisme et la détermination de Castro, il rejoint le Mouvement du 26 juillet, qui vise à renverser le régime autoritaire de Fulgencio Batista à Cuba. Guevara devient rapidement une figure clé du mouvement, non seulement pour ses compétences médicales, mais aussi pour son engagement idéologique et sa maîtrise des tactiques de guérilla.
Durant la révolution cubaine, il se distingue par son rôle de commandant dans les forces révolutionnaires. Ses compétences stratégiques et son dévouement inébranlable contribuent à plusieurs victoires cruciales contre l’armée de Batista. Guevara incarne le modèle du révolutionnaire idéal : discipliné, courageux et animé par une foi profonde en la transformation sociale.
Après la victoire de la révolution en 1959, Guevara joue un rôle central dans le gouvernement cubain. À La Havane, il occupe plusieurs postes stratégiques, notamment celui de procureur des tribunaux révolutionnaires, où il supervise les procès des collaborateurs du régime de Batista, un rôle qui suscite des controverses en raison des méthodes expéditives utilisées.
En tant que ministre de l’Industrie et président de la Banque nationale de Cuba, il est chargé de mettre en œuvre des réformes économiques et sociales pour aligner le pays sur une voie marxiste. Guevara s’efforce de transformer Cuba en une société socialiste autosuffisante, libérée de la dépendance aux États-Unis. Toutefois, ses politiques économiques, parfois rigides et expérimentales, rencontrent des résultats mitigés.
Pour Guevara, la révolution cubaine n’est qu’un point de départ. Il perçoit Cuba comme un modèle révolutionnaire exportable à l’ensemble de l’Amérique latine, voire au tiers-monde. Convaincu que seule une lutte armée peut renverser les structures impérialistes, il milite activement pour la création de "multiples Vietnams" à travers le monde, où les peuples opprimés pourraient se soulever contre leurs oppresseurs.
Dans ce cadre, Guevara devient un ambassadeur de la révolution cubaine, se rendant dans divers pays pour promouvoir la solidarité révolutionnaire et soutenir les mouvements de libération. Cependant, cette ambition dépasse rapidement le cadre diplomatique : il s’engage personnellement dans la lutte armée en Afrique, puis en Bolivie, où il tente de mettre en œuvre sa stratégie du foco.
La guerre révolutionnaire : théorie et pratique
Che Guevara, figure majeure des luttes révolutionnaires du XXᵉ siècle, élabore une vision militante du socialisme où l’action armée devient une nécessité pour renverser les régimes oppressifs et impérialistes. Dans son ouvrage La Guerre des Guérillas (1960), il théorise la guerre révolutionnaire en définissant des principes stratégiques et idéologiques qui, selon lui, doivent guider les insurrections armées.
Pour Che Guevara, l’impérialisme, dominé par les États-Unis, constitue l’ennemi principal de l’émancipation des peuples d’Amérique latine et, plus largement, du tiers-monde. Il voit dans l’impérialisme non seulement un système d’exploitation économique, mais aussi une structure politique et culturelle visant à perpétuer la domination des nations industrialisées sur les pays en développement.
Guevara considère que l’impérialisme agit à plusieurs niveaux. Économiquement, il maintient les pays d’Amérique latine dans une dépendance structurelle, exploitant leurs ressources naturelles et leur main-d’œuvre bon marché au profit des grandes puissances et des multinationales. Politiquement, il soutient des régimes autoritaires, garantissant ainsi la stabilité nécessaire à cette exploitation. Culturellement, il impose des valeurs étrangères qui aliénent les populations locales et érodent les identités nationales.
Face à cette oppression multiforme, Guevara rejette catégoriquement les réformes ou les voies démocratiques comme moyens de transformation sociale. Il estime que ces approches, souvent entravées par les élites locales et les puissances impérialistes, sont incapables d’apporter des changements structurels significatifs. Pour lui, seule une lutte armée organisée, menée par des révolutionnaires déterminés, peut briser le joug impérialiste et ouvrir la voie à une véritable justice sociale et politique.
Dans cette optique, Guevara ne considère pas la guerre révolutionnaire comme un simple outil pour conquérir le pouvoir. Elle est avant tout un processus de transformation radicale des structures sociales, économiques et politiques. La guerre révolutionnaire ne se limite pas à la destruction des régimes en place : elle vise à construire une nouvelle société fondée sur des principes marxistes, où les ressources sont redistribuées équitablement et où les institutions sont alignées sur les besoins des masses populaires plutôt que sur ceux des élites.
Pour Guevara, la lutte armée est aussi un moyen de mobiliser les populations opprimées et de leur donner une conscience politique. Il voit dans l’acte de rébellion une forme d’émancipation individuelle et collective, permettant aux peuples de retrouver leur dignité et leur souveraineté.
Guevara inscrit sa vision de la lutte contre l’impérialisme dans un cadre global. Il considère que la libération d’un seul pays, comme Cuba, est insuffisante tant que l’impérialisme continue de dominer le reste du monde. C’est pourquoi il prône la création de "multiples Vietnams", des foyers de résistance armée qui affaibliraient simultanément les bases de l’impérialisme à l’échelle internationale.
Cette approche transnationale souligne l’ambition de Guevara de transformer le tiers-monde en un front uni contre les puissances impérialistes. Il voit dans la solidarité internationale des mouvements révolutionnaires une condition essentielle pour renverser le système mondial de domination.
« Frapper le talon d’Achille de l’impérialisme »
Pour Che Guevara, l’impérialisme américain constitue le principal obstacle à l’émancipation des peuples d’Amérique latine. Il le perçoit comme un système global d’exploitation économique et de domination politique, soutenu par des forces militaires et culturelles. Cet impérialisme, selon lui, maintient les nations latino-américaines dans un état de dépendance et d’injustice, au profit des intérêts des grandes puissances.
Guevara compare l’impérialisme à un colosse dont le talon d’Achille doit être frappé pour provoquer son effondrement. Il identifie plusieurs cibles stratégiques qui incarnent et soutiennent la domination impérialiste :
- Les bases économiques : Les entreprises multinationales qui exploitent les ressources naturelles (pétrole, minerais, agriculture) et contrôlent les infrastructures critiques (transport, énergie, commerce).
- Les infrastructures politiques : Les régimes locaux soutenus par les États-Unis, souvent autoritaires, qui agissent comme des relais de l’impérialisme en maintenant l’ordre favorable à ces intérêts étrangers.
- Les forces militaires : Les armées locales, formées et financées par les États-Unis, perçues comme les garantes de la domination impérialiste à travers la répression des mouvements populaires.
Pour Guevara, affaiblir ces piliers de l’impérialisme est une condition préalable à toute transformation sociale. Les actions révolutionnaires doivent viser ces cibles stratégiques par des opérations de guérilla bien planifiées, frappant là où l’ennemi est vulnérable.
Il préconise des tactiques asymétriques, telles que les sabotages, les attaques contre les symboles de l’oppression impérialiste, et les actions de propagande pour mobiliser les masses. Ces actions, bien que souvent limitées à un niveau local, ont pour objectif d’éroder progressivement la puissance impérialiste en démontrant ses faiblesses et en inspirant d’autres mouvements similaires à travers la région.
Guevara croit fermement que chaque victoire locale, même modeste, contribue à affaiblir l’hégémonie impérialiste et ouvre la voie à une révolution globale. Pour lui, les luttes révolutionnaires ne sont pas isolées : elles s’inscrivent dans une dynamique transnationale visant à créer un front uni contre l’impérialisme.
Il voit dans les victoires locales, telles que la révolution cubaine, des exemples concrets de la possibilité de vaincre des régimes soutenus par des puissances extérieures. Ces victoires, selon lui, ont un effet domino : elles inspirent d’autres mouvements révolutionnaires, affaiblissent la position géopolitique de l’impérialisme et renforcent la solidarité internationale des peuples opprimés.
L’idée de "frapper le talon d’Achille de l’impérialisme" traduit une vision profondément stratégique et symbolique. Guevara ne voit pas la lutte révolutionnaire comme une simple contestation locale, mais comme une bataille contre un système global. Pour lui, chaque action révolutionnaire, aussi petite soit-elle, s’inscrit dans une lutte plus large pour l’émancipation des peuples et la fin de l’oppression impérialiste.
Cette doctrine reflète la conviction de Guevara que l’impérialisme, malgré sa puissance apparente, possède des failles exploitables. Ces failles doivent être attaquées sans relâche pour affaiblir progressivement sa domination et permettre l’avènement d’un nouvel ordre mondial fondé sur l’égalité et la justice sociale.
« Développer des foyers insurrectionnels (focos) pour transformer en profondeur la société »
Che Guevara a popularisé la stratégie du foco, un concept issu de son expérience de la révolution cubaine. Cette méthode repose sur l’idée qu’un groupe révolutionnaire, en créant des foyers insurrectionnels bien organisés, peut catalyser des transformations sociales profondes. Ces focos, implantés dans des zones rurales reculées, agissent comme des bastions révolutionnaires destinés à affaiblir les régimes autoritaires en mobilisant les populations locales et en instaurant un nouvel ordre social.
Les focos sont d’abord des bases opérationnelles où les guérilleros peuvent s’organiser, s’entraîner et préparer des offensives contre les forces étatiques. Implantés dans des régions éloignées, souvent montagneuses ou difficilement accessibles, ces foyers permettent aux révolutionnaires d’échapper au contrôle direct de l’État. Cette autonomie territoriale leur offre la possibilité de développer leurs forces tout en affaiblissant l’adversaire par des actions ciblées et une stratégie d’usure.
Mais pour Guevara, le foco dépasse la simple fonction militaire. Il représente un espace où les idéaux révolutionnaires peuvent être mis en pratique. En vivant parmi les populations locales, en partageant leurs conditions de vie et en répondant à leurs besoins immédiats, les guérilleros cherchent à incarner les valeurs marxistes qu’ils défendent. Ces interactions transforment le foco en un laboratoire social, où les principes de justice, d’égalité et de solidarité sont expérimentés et démontrés.
Un des objectifs clés du foco est de mobiliser les populations opprimées, notamment les paysans, souvent les plus marginalisés et les moins intégrés dans les structures politiques et économiques dominantes. En établissant un contact direct avec ces populations, les révolutionnaires visent à les éduquer politiquement, à leur offrir une alternative crédible au statu quo et à les intégrer activement dans la lutte armée.
Pour Guevara, cette mobilisation ne se limite pas au recrutement de combattants. Elle vise une transformation profonde de la société, en inculquant une conscience politique aux masses. Le foco devient ainsi un outil de propagande et de formation, diffusant les idées révolutionnaires tout en construisant une base populaire indispensable au succès de la lutte.
En tant qu’espaces d’expérimentation sociale, les focos sont également conçus pour renforcer la légitimité du mouvement insurrectionnel. Les guérilleros, en appliquant des valeurs marxistes dans leurs interactions avec les populations locales, démontrent leur engagement envers la justice sociale et la solidarité. Ils cherchent à gagner la confiance des paysans en redistribuant les ressources, en organisant des services communautaires et en promouvant une culture d’égalité.
Cette approche vise à montrer que la révolution n’est pas seulement une lutte contre l’oppression, mais aussi une construction active d’un nouvel ordre social. En transformant les zones rurales en microcosmes de la société révolutionnaire qu’ils souhaitent instaurer, les guérilleros espèrent convaincre les masses de rejoindre leur cause.
Le concept du foco a inspiré de nombreux mouvements révolutionnaires en Amérique latine et au-delà. Il a offert un modèle stratégique à des groupes cherchant à défier des régimes autoritaires dans des contextes où la mobilisation urbaine était difficile ou risquée. Cependant, il a également montré ses limites.
Dans de nombreux cas, les focos n’ont pas réussi à mobiliser les populations locales de manière significative, souvent en raison d’un manque de compréhension des réalités sociales et culturelles spécifiques. De plus, la répression étatique, combinée à des campagnes de contre-insurrection soutenues par des puissances étrangères comme les États-Unis, a souvent empêché ces foyers de se développer.
Malgré ces défis, la stratégie du foco reste une contribution majeure à la théorie révolutionnaire. Elle illustre la vision de Guevara d’une révolution qui n’est pas seulement militaire, mais profondément sociale et politique. Pour lui, la création de ces foyers insurrectionnels n’est pas une fin en soi, mais un moyen de transformer en profondeur les structures de pouvoir et les relations sociales, en posant les bases d’un nouvel ordre fondé sur l’égalité et la justice.
« Travailler au milieu des paysans. Le guérillero comme avant-garde armée du peuple »
Che Guevara accorde une importance primordiale au rôle des paysans dans la lutte révolutionnaire. Dans sa vision, ces populations, souvent marginalisées et opprimées, forment une base essentielle pour toute insurrection armée en Amérique latine. Cependant, il reconnaît également les limites de leur mobilisation spontanée en raison de leur isolement, de leur manque d'organisation et de leurs conditions de vie précaires.
Guevara considère que les paysans, en tant que classe opprimée, possèdent un potentiel révolutionnaire immense. Leur exclusion des structures politiques et économiques dominantes, combinée à leur exploitation systématique par les élites terriennes et les entreprises étrangères, en fait des alliés naturels de la révolution. Cependant, leur isolement géographique, leur méfiance à l’égard des forces extérieures, et leur focalisation sur les préoccupations immédiates, comme la survie quotidienne, limitent leur capacité à s’organiser par eux-mêmes pour renverser l'ordre établi.
Dans ce contexte, Guevara postule que le guérillero doit agir comme une avant-garde armée du peuple, un catalyseur capable de canaliser le mécontentement des paysans et de les intégrer dans la lutte révolutionnaire. Ce rôle dépasse celui d’un simple combattant : le guérillero doit également être un éducateur politique et un guide idéologique, capable de sensibiliser les paysans aux causes structurelles de leur oppression et de les mobiliser pour un changement systémique.
Pour accomplir cette mission, Guevara insiste sur l’importance pour les guérilleros de vivre et travailler parmi les paysans. En partageant leurs conditions de vie, en participant à leurs travaux agricoles et en s’engageant dans leurs communautés, les guérilleros peuvent gagner leur confiance et leur soutien. Ce contact direct est essentiel pour briser la méfiance initiale et établir une relation de solidarité fondée sur des objectifs communs.
Pour Guevara, le rôle du guérillero ne se limite pas à des actions militaires. Bien qu’il soit chargé de défendre les populations locales contre les représailles étatiques et de mener des opérations contre les forces gouvernementales, son impact idéologique est tout aussi crucial.
Le guérillero doit inculquer aux paysans une conscience révolutionnaire, les éduquer sur les causes de leur exploitation et leur montrer que la lutte armée est une voie crédible pour renverser les structures oppressives. En incarnant les valeurs de justice, de solidarité et d'égalité, le guérillero devient un modèle pour les populations locales, renforçant leur engagement envers la cause révolutionnaire.
Bien que cette vision du guérillero comme avant-garde armée ait inspiré de nombreux mouvements insurrectionnels, elle comporte également des limites. Dans certains contextes, les paysans restent méfiants envers les guérilleros, qu’ils perçoivent parfois comme des étrangers perturbant leur mode de vie. De plus, les représailles brutales des forces étatiques contre les communautés soupçonnées de soutenir les insurgés dissuadent souvent les paysans de s’impliquer activement dans la révolution.
« L’armée populaire comme noyau du parti, et non l’inverse »
Che Guevara rompt avec l’orthodoxie de nombreuses théories marxistes classiques en inversant la hiérarchie traditionnelle entre le parti politique et l’armée révolutionnaire. Alors que les approches marxistes conventionnelles voient le parti comme l’organe central chargé de diriger et d’organiser la révolution, Guevara considère que l’armée populaire doit jouer ce rôle primordial. Cette vision novatrice place la lutte armée au cœur du processus révolutionnaire, non seulement comme moyen d’action, mais aussi comme fondement de la mobilisation politique et sociale.
Pour Guevara, l’armée populaire ne se limite pas à être un instrument militaire au service du parti. Elle devient le moteur principal de la révolution, le cadre dans lequel se forment et se consolident les aspirations révolutionnaires. Il estime que l’action armée est le catalyseur qui fédère les masses et leur donne une conscience politique collective.
L’armée populaire, dans la vision de Guevara, agit comme une structure de mobilisation directe, capable de rassembler des individus issus des classes opprimées autour d’un objectif commun. Elle incarne les valeurs révolutionnaires telles que l’égalité, la solidarité et la justice sociale, tout en offrant un cadre concret pour la mise en œuvre de ces principes.
Cette approche reflète une conviction centrale de Guevara : l’action précède la théorie. Contrairement à l’idée marxiste traditionnelle selon laquelle la prise de conscience politique doit précéder l’organisation révolutionnaire, Guevara estime que c’est à travers la lutte armée que les masses acquièrent cette conscience.
Dans ce cadre, l’armée populaire joue un rôle fondamental : elle éduque ses membres et les populations locales, leur inculquant les principes idéologiques de la révolution tout en les engageant dans des actions concrètes. Ce processus, selon Guevara, permet de construire une unité politique et sociale, souvent difficile à atteindre par des moyens strictement intellectuels ou abstraits.
En plaçant l’armée au-dessus du parti, Guevara critique implicitement les modèles révolutionnaires qui privilégient une centralisation excessive et une direction exclusive par des élites intellectuelles. Pour lui, ces approches risquent de rester déconnectées des réalités vécues par les classes populaires et d’échouer à mobiliser efficacement les masses.
L’armée populaire, en revanche, est directement ancrée dans la lutte quotidienne des opprimés. Elle incarne une révolution en marche, où les idées se forgent à travers l’expérience collective et l’action militante.
Cette vision a des implications pratiques profondes pour l’organisation révolutionnaire. L’armée populaire devient un espace de formation politique, de coordination stratégique et de mise en œuvre des idéaux révolutionnaires. Elle établit les bases d’un futur gouvernement révolutionnaire, tout en intégrant les masses dans le processus de transformation sociale dès les premières étapes de la lutte.
En même temps, cette approche souligne la nécessité d’une discipline stricte et d’un engagement total de la part des membres de l’armée. Pour que l’armée populaire réussisse à jouer ce rôle central, elle doit non seulement être efficace militairement, mais aussi exemplaire sur le plan idéologique.
L’exportation du modèle cubain
Le succès de la révolution cubaine en 1959 marque un tournant majeur dans l’histoire des luttes révolutionnaires, et Che Guevara y voit une opportunité unique d’étendre ce modèle à d’autres pays opprimés, particulièrement en Amérique latine. Convaincu que les principes et les stratégies qui ont conduit à la victoire à Cuba peuvent être reproduits ailleurs, il s’investit pleinement dans l’internationalisation de la lutte révolutionnaire.
Pour Guevara, la révolution cubaine incarne une formule universelle pour renverser les régimes oppressifs et instaurer une société marxiste. Ce modèle repose sur plusieurs éléments clés :
- La création de foyers insurrectionnels (focos) dans des zones rurales reculées.
- Une mobilisation progressive des paysans comme base sociale de la révolution.
- Une lutte armée combinée à une propagande idéologique pour affaiblir l’État.
- Une vision anti-impérialiste visant à libérer les nations du joug américain.
Guevara croit fermement que ces principes, éprouvés à Cuba, peuvent être adaptés aux conditions locales d’autres pays pour initier des transformations similaires.
Dans les années qui suivent la révolution cubaine, Guevara joue un rôle actif dans l’exportation de cette stratégie. En tant que ministre et ambassadeur révolutionnaire, il parcourt le monde pour établir des alliances, soutenir les mouvements de libération nationale et promouvoir une solidarité internationale contre l’impérialisme.
Ses efforts ne se limitent pas à l’Amérique latine : il s’investit également en Afrique, notamment au Congo en 1965, où il tente de soutenir une rébellion armée contre le régime néocolonial. Cependant, ce projet se heurte à des difficultés logistiques, à un manque de coordination locale et à des rivalités internes, aboutissant à un échec.
En 1966, Guevara se tourne vers la Bolivie, qu’il considère comme un terrain stratégique pour initier une révolution continentale en Amérique latine. Son plan repose sur l’idée que la Bolivie, en raison de sa position géographique centrale, peut devenir un point de départ pour une insurrection régionale.
Cependant, cette tentative révèle les limites du modèle cubain lorsqu’il est appliqué à d’autres contextes. Plusieurs facteurs contribuent à son échec :
- Manque de soutien populaire : Contrairement à Cuba, où les paysans avaient activement soutenu la révolution, la population rurale bolivienne reste largement indifférente, voire méfiante, envers Guevara et son groupe. Cette méfiance est exacerbée par des barrières linguistiques et culturelles, ainsi que par l’absence d’un lien préexistant entre les guérilleros et les communautés locales.
- Répression étatique : Les autorités boliviennes, avec le soutien actif des États-Unis et de la CIA, organisent une campagne de contre-insurrection systématique pour éliminer le mouvement. La formation des forces locales par l’École des Amériques renforce leur efficacité dans la traque des guérilleros.
- Isolement stratégique : Coupé de ses soutiens extérieurs et confronté à un manque de ressources, le groupe de Guevara est rapidement affaibli, incapable de recruter ou de maintenir des bases opérationnelles solides.
Le 8 octobre 1967, Guevara est capturé par l’armée bolivienne, puis exécuté sommairement le lendemain. Cet événement symbolise un coup d’arrêt brutal à ses efforts pour exporter la révolution cubaine et marque une défaite personnelle et idéologique.
Héritage et leçons de l’internationalisation
Les tentatives de Che Guevara d’exporter le modèle révolutionnaire cubain, bien qu’elles aient souvent échoué sur le plan pratique, ont laissé un impact profond et durable sur les mouvements révolutionnaires du tiers-monde. Guevara, par son engagement et son sacrifice, est devenu une figure emblématique de la lutte contre l’impérialisme, un symbole de résistance qui transcende les frontières.
L’exécution de Guevara en Bolivie en 1967, à l’issue de sa tentative de lancer une insurrection armée, a renforcé son statut de martyr révolutionnaire. À travers le monde, son image est devenue une icône pour les opprimés, incarnant le courage et le dévouement dans la lutte contre les systèmes d’exploitation et de domination impérialistes. Son exemple a inspiré des générations de militants et de mouvements de libération nationale, notamment en Afrique, en Asie et en Amérique latine.
Même dans l’échec, Guevara a démontré que l’engagement total pour une cause pouvait galvaniser des luttes révolutionnaires. Ses idées et ses actions ont contribué à alimenter une solidarité internationale entre les mouvements anticolonialistes et anti-impérialistes, consolidant l’idée que les luttes locales faisaient partie d’un combat global contre l’oppression.
Cependant, les échecs de Guevara mettent également en lumière les limites de sa stratégie d’internationalisation. Le modèle cubain, bien que couronné de succès à Cuba, n’était pas toujours adaptable à d’autres contextes. Guevara a parfois sous-estimé les spécificités locales, qu’elles soient sociales, culturelles, économiques ou politiques.
Par exemple, en Bolivie, il n’a pas réussi à mobiliser les populations locales, en grande partie parce que les communautés rurales ne se sentaient pas suffisamment impliquées ou connectées à son mouvement. De plus, l’absence d’un réseau politique local solide et la méfiance envers un leader étranger ont limité la capacité de Guevara à construire une base populaire durable.
Les tentatives de Guevara d’exporter la révolution ont également mis en évidence les défis inhérents à l’intervention révolutionnaire dans des pays tiers. En tant que figure étrangère, il faisait face à des obstacles liés à la légitimité, à la coordination avec les acteurs locaux et à l’adaptation de ses méthodes aux réalités politiques spécifiques.
Par ailleurs, l’implication active des États-Unis dans la répression des mouvements révolutionnaires, via des soutiens militaires et des opérations de contre-insurrection, a considérablement entravé ses efforts. Les programmes de formation comme ceux de l’École des Amériques ont renforcé les capacités des régimes locaux à contrer les insurrections, rendant la tâche de Guevara d’autant plus ardue.
Malgré ces échecs, l’héritage de Guevara reste profondément influent. Ses idées sur la solidarité internationale, la lutte armée et la nécessité de défier l’impérialisme continuent de résonner dans les mouvements révolutionnaires contemporains. Guevara a démontré que même face à des forces écrasantes, il était possible de contester les systèmes oppressifs et d’inspirer des luttes pour la justice sociale.
Son engagement pour une cause universelle et sa vision transnationale de la révolution ont élargi les horizons des luttes révolutionnaires, les situant dans un contexte global plutôt que strictement national. En ce sens, Guevara a contribué à façonner une vision mondiale de l’émancipation, où les combats locaux s’inscrivent dans une lutte collective pour un avenir plus équitable.
L’expérience de Guevara souligne également l’importance d’adapter les stratégies révolutionnaires aux spécificités locales. Bien que les idéaux de justice et de liberté soient universels, leur mise en œuvre doit tenir compte des contextes socio-économiques et culturels propres à chaque pays.
L'exportation du modèle cubain, bien qu’ambitieuse, reflète les tensions entre la vision globale de Guevara et les réalités locales complexes. Elle illustre les défis et les possibilités des mouvements révolutionnaires dans un monde interdépendant, où les luttes locales et globales se croisent et s’influencent mutuellement.
De la théorie à la pratique : les guérillas rurales
Les années 1960 et 1970 voient l'émergence de multiples mouvements de guérilla rurale en Amérique latine, inspirés par des idéologies marxistes, trotskistes, maoïstes ou pro-castristes. Bien qu’ils partagent des objectifs révolutionnaires communs, ces mouvements révèlent rapidement leurs limites, souvent dues à des fractures internes, à des erreurs stratégiques et à une opposition locale et internationale organisée.
Des influences multiples et complexes
Les mouvements révolutionnaires qui émergent en Amérique latine durant les années 1960 et 1970 sont aussi divers que les contextes dans lesquels ils évoluent. Ils naissent presque simultanément, mais leurs origines idéologiques varient considérablement. On y retrouve des marxistes-léninistes, fidèles aux enseignements classiques de Marx et Lénine, des trotskistes prônant la révolution permanente et critiquant le stalinisme, des maoïstes inspirés par la guerre populaire prolongée en Chine, ainsi que des partisans du castrisme, désireux de reproduire le modèle cubain. Chacun réinterprète la révolution cubaine selon sa propre vision, ce qui complexifie la coordination des efforts et rend difficile l’élaboration d’une stratégie unifiée.
Cette diversité, bien qu’enrichissante sur le plan intellectuel, se révèle être un obstacle dans la pratique. Les divergences idéologiques et stratégiques alimentent des tensions entre les factions, et chaque groupe poursuit des objectifs légèrement différents, souvent en compétition avec d’autres. Cette fragmentation affaiblit la cohésion des mouvements révolutionnaires et limite leur capacité à répondre de manière coordonnée aux défis qu’ils rencontrent.
Ces mouvements s’implantent dans divers pays d’Amérique latine, où ils adoptent des stratégies de subversion souvent inspirées des enseignements de Che Guevara et Fidel Castro. Au Guatemala, par exemple, les révolutions sont marquées par l’émergence du M13, un mouvement trotskiste, et des Forces Armées Révolutionnaires (FAR), pro-castristes. Cependant, ces groupes entrent rapidement en conflit, empêchant toute unité d’action. Au Venezuela, le Mouvement de la Gauche Révolutionnaire (MIR) et les Forces Armées de Libération Nationale (FALN), proches du castrisme, échouent à mobiliser durablement les masses, la répression sanglante des années 1960 mettant un terme à leurs ambitions.
En Bolivie, Che Guevara lui-même tente d’implanter un foyer révolutionnaire qui pourrait servir de point de départ à une insurrection continentale. Cependant, ce projet s’effondre face à une répression étatique brutale et à un manque de soutien populaire. Les paysans boliviens, que Guevara espérait mobiliser, restent largement méfiants ou indifférents, en partie à cause de la politique habile du gouvernement, qui avait su s’attirer leur loyauté. La capture et l’exécution de Guevara en 1967 symbolisent l’échec de cette tentative.
En dépit de leurs ambitions, ces mouvements rencontrent des difficultés majeures. La mobilisation populaire, essentielle à leur succès, reste insuffisante dans de nombreux cas. Les paysans, bien que marginalisés, ne s’identifient pas toujours aux idéaux marxistes ou ne font pas confiance aux guérilleros, souvent perçus comme des intellectuels étrangers déconnectés de leurs réalités. Par ailleurs, la répression étatique, souvent soutenue par les États-Unis dans le cadre de la doctrine de sécurité nationale, s’avère extrêmement efficace. Les forces armées locales, entraînées par des programmes comme ceux de l’École des Amériques, mènent des campagnes de contre-insurrection implacables, incluant tortures, disparitions forcées et exécutions sommaires.
Enfin, les divisions internes entre marxistes-léninistes, trotskistes, maoïstes et autres factions révolutionnaires affaiblissent considérablement les mouvements. Plutôt que de s’unir face à un ennemi commun, ces groupes se disputent souvent le leadership et la direction idéologique, ce qui fragilise leur capacité à bâtir une stratégie cohérente. Cette dispersion des forces, combinée à une répression méthodique, conduit à l’échec de nombreuses insurrections malgré les sacrifices consentis par les militants.
Ces échecs révèlent les limites d’une approche révolutionnaire fondée sur des modèles importés. Bien que la révolution cubaine ait fourni un cadre inspirant, elle ne s’est pas toujours adaptée aux réalités sociales, politiques et culturelles des autres pays. L’histoire de ces mouvements souligne l’importance de comprendre les spécificités locales et de construire une base idéologique et stratégique unifiée. Si les révolutions ont échoué à court terme, elles ont toutefois laissé un impact durable sur les luttes anti-impérialistes, inspirant des générations de militants à travers le monde.
La Bolivie : un chantier révolutionnaire ambitieux
Pour Che Guevara, la Bolivie représente une opportunité cruciale d’étendre la révolution cubaine à l’échelle du continent sud-américain. Sa géographie montagneuse et difficile d’accès, combinée à la présence d’un régime autoritaire, en fait un terrain stratégique pour implanter des foyers insurrectionnels (focos). Guevara espère que ces foyers pourront mobiliser les paysans locaux et constituer un noyau révolutionnaire capable de déclencher une vague de soulèvements dans toute l’Amérique latine.
Avec le soutien de Fidel Castro, Guevara se rend en Bolivie en 1966 pour diriger cette mission ambitieuse. Cependant, dès le départ, le projet souffre d’un manque de préparation et d’une compréhension insuffisante des réalités locales. Les communautés paysannes, que Guevara avait envisagé comme le socle de la révolution, ne répondent pas à ses attentes. Ces populations, bien qu’opprimées, ne partagent pas l’enthousiasme révolutionnaire des guérilleros étrangers. Cette indifférence, voire cette méfiance, découle de plusieurs facteurs : l’absence de liens préexistants entre les guérilleros et les communautés, les barrières linguistiques et culturelles, ainsi que la politique habile du régime bolivien, qui avait redistribué des terres et offert certains avantages économiques pour s’assurer leur fidélité.
La situation se complique encore avec l’intervention des États-Unis. La CIA, déterminée à empêcher l’expansion du communisme en Amérique latine, fournit un soutien logistique et stratégique au gouvernement bolivien. La répression orchestrée par l’armée locale, formée par des programmes de contre-insurrection comme ceux de l’École des Amériques, s’avère implacable. Les guérilleros, traqués dans les forêts et les montagnes, souffrent d’un isolement croissant, à la fois logistique et moral. Privés de soutien populaire et coupés de leurs bases, ils deviennent des cibles faciles pour l’armée bolivienne.
L’échec culmine avec la capture de Guevara le 8 octobre 1967. Son exécution sommaire le lendemain symbolise non seulement la fin de l’expédition bolivienne, mais aussi l’échec de l’ambition d’exporter directement le modèle cubain à d’autres contextes. Ce revers marque un tournant dans l’histoire des révolutions en Amérique latine, soulignant les limites des approches universelles et des stratégies révolutionnaires déconnectées des réalités locales.
Malgré cet échec, l’expérience bolivienne de Guevara reste une leçon riche d’enseignements. Elle illustre la difficulté de transposer un modèle révolutionnaire d’un pays à un autre sans tenir compte des spécificités politiques, sociales et culturelles. Elle met également en lumière les défis posés par une répression soutenue par des puissances étrangères, ainsi que les limites d’une mobilisation paysanne dans des contextes où la guérilla n’a pas su s’ancrer localement.
Des expériences similaires dans d’autres pays
En parallèle à la tentative bolivienne de Che Guevara, plusieurs autres pays d’Amérique latine voient naître des mouvements de guérilla rurale inspirés par des idéologies révolutionnaires. Bien que les contextes varient, ces initiatives partagent des similitudes dans leurs objectifs, leurs stratégies et, souvent, leurs échecs face à des conditions locales et internationales défavorables.
Au Guatemala, dès 1960, des révoltes révolutionnaires émergent dans un climat marqué par le traumatisme de l’intervention américaine ayant renversé le gouvernement réformiste de Jacobo Árbenz en 1954. Ces insurrections échouent rapidement, mais elles donnent naissance à deux groupes distincts : le M13, un mouvement trotskiste, et les Forces Armées Révolutionnaires (FAR), pro-castristes. Ces deux entités, bien que partageant une opposition commune au régime en place, entrent rapidement en conflit, compromettant toute possibilité de révolution unifiée. Cette fragmentation idéologique affaiblit la lutte révolutionnaire et met en lumière les difficultés à aligner des visions politiques divergentes.
Au Venezuela, entre 1960 et 1969, des mouvements révolutionnaires comme le Mouvement de la Gauche Révolutionnaire (MIR) et les Forces Armées de Libération Nationale (FALN) tentent de reproduire le modèle cubain. Ces groupes, proches du castrisme, s’engagent dans des actions armées et cherchent à mobiliser les masses contre les élites dirigeantes. Cependant, leurs efforts sont rapidement écrasés par une répression étatique violente. En 1969, la répression sanglante menée par les forces armées vénézuéliennes met fin aux ambitions révolutionnaires de ces groupes, illustrant une fois de plus l’efficacité des campagnes de contre-insurrection soutenues par les États-Unis.
Au Mexique, en 1970, l’Action Civique Nationale Révolutionnaire (ANCR) adopte une idéologie prochinoise et se distingue par des tactiques plus radicales, notamment des attaques contre des banques, des destructions de bâtiments et des enlèvements. Cependant, cette stratégie, qui repose davantage sur des actions spectaculaires que sur une mobilisation populaire durable, attire une répression rapide et efficace. Les forces de sécurité mexicaines, bénéficiant de formations et de soutiens internationaux, éliminent rapidement l’ANCR, soulignant une fois de plus la difficulté de maintenir une guérilla face à des appareils étatiques bien organisés.
La Colombie, entre 1966 et 1978, devient un foyer révolutionnaire majeur avec la création des Forces Armées Révolutionnaires de Colombie (FARC). Ce groupe, issu du Parti communiste, se concentre sur des opérations prolongées dans les zones rurales. Contrairement à d’autres mouvements, les FARC parviennent à établir une certaine longévité grâce à leur capacité à s’adapter et à tirer parti des ressources locales, notamment par le biais du trafic de drogue. Cependant, malgré cette résilience, les FARC peinent à atteindre leurs objectifs révolutionnaires en raison de divisions internes, de luttes pour le contrôle des territoires et d’une opposition militaire organisée.
Ces expériences, bien qu’éparpillées à travers le continent, révèlent des défis communs aux mouvements révolutionnaires. La fragmentation idéologique, la répression étatique soutenue par des puissances étrangères et le manque de mobilisation populaire durable apparaissent comme des obstacles récurrents. Malgré ces échecs, ces mouvements laissent une empreinte durable sur l’histoire des luttes sociales et révolutionnaires en Amérique latine, tout en offrant des leçons sur les limites des approches insurrectionnelles face à des contextes complexes et diversifiés.
Les limites des guérillas rurales
Les tentatives de guérilla rurale en Amérique latine ont mis en évidence des faiblesses structurelles et stratégiques qui ont souvent conduit à leur échec. Ces mouvements, bien que motivés par des idéaux révolutionnaires forts, se sont heurtés à des obstacles récurrents liés à leur contexte social, culturel et politique.
Un soutien paysan insuffisant
Contrairement aux attentes des révolutionnaires, les paysans, censés être le socle de la lutte armée, ne se mobilisent pas toujours massivement. Cette faible participation s’explique par une méfiance envers les guérilleros, souvent perçus comme des intellectuels étrangers ou des militants déconnectés des réalités locales. Les barrières culturelles et linguistiques renforcent ce fossé, en particulier dans les communautés indigènes. De plus, la peur des représailles des régimes autoritaires, qui n’hésitent pas à réprimer brutalement les populations soupçonnées de soutenir la révolution, dissuade de nombreux paysans de s’impliquer activement.
Une répression étatique et internationale organisée
La répression des guérillas rurales a été redoutablement efficace, en grande partie grâce au soutien des États-Unis. Ces derniers, dans le cadre de leur lutte contre l’expansion du communisme pendant la guerre froide, ont formé les forces armées locales via des programmes tels que ceux de l’École des Amériques. Ces formations ont permis aux gouvernements d’Amérique latine de mener des campagnes de contre-insurrection méthodiques, incluant des tactiques comme la torture, les disparitions forcées et les exécutions sommaires. Par ailleurs, le recours à des forces paramilitaires a renforcé cette répression, neutralisant les guérillas avant qu’elles ne puissent s’étendre ou consolider leur base populaire.
Un manque de cohérence stratégique
Les divisions idéologiques internes ont également affaibli les mouvements révolutionnaires. Les différentes factions – trotskistes, castristes, maoïstes, et autres – avaient souvent des objectifs divergents et des visions contradictoires sur les moyens de mener la révolution. Cette fragmentation a empêché l’élaboration d’une stratégie unifiée et a souvent conduit à des conflits internes, affaiblissant la capacité des guérillas à coordonner leurs efforts et à bâtir une stratégie durable.
Des décalages culturels et sociaux
Enfin, les révolutionnaires, souvent issus des milieux urbains ou intellectuels, ont eu du mal à établir des liens authentiques avec les populations rurales et indigènes. Ces militants apportaient avec eux une vision idéologique parfois éloignée des préoccupations immédiates des paysans, comme l’accès à la terre ou la sécurité économique. Cette déconnexion a limité leur capacité à mobiliser les populations locales de manière significative et durable.
En somme, les faiblesses du modèle de guérilla rurale tiennent à une combinaison de facteurs sociaux, culturels et stratégiques. Ces limites ont non seulement entravé la réussite des mouvements révolutionnaires, mais elles ont aussi soulevé des questions fondamentales sur l’efficacité des approches insurrectionnelles basées sur des modèles universels dans des contextes locaux variés. Malgré cela, ces expériences ont permis de tirer des leçons sur l’importance de l’adaptation stratégique et de la compréhension des dynamiques locales dans la poursuite du changement révolutionnaire.
Un modèle en déclin
L’échec des guérillas rurales dans les années 1960 et 1970 marque un tournant dans l’histoire des mouvements révolutionnaires en Amérique latine. Ces revers mettent en lumière les limites inhérentes à une stratégie qui misait sur la paysannerie comme force motrice de la révolution. Bien que les paysans soient souvent marginalisés et opprimés, ils ne se sont pas révélés être le socle marxiste-léniniste espéré par les révolutionnaires. Leur méfiance envers les guérilleros, combinée à la peur des représailles, a contribué à l’échec de nombreuses tentatives d’insurrection.
Parallèlement, la puissance des forces de contre-espionnage et la sophistication des campagnes de répression menées par les régimes autoritaires, souvent soutenus par les États-Unis, ont mis en évidence les vulnérabilités des guérillas rurales. Les efforts coordonnés des gouvernements locaux et des forces internationales, y compris des formations militaires et des programmes de contre-insurrection, ont permis de contenir efficacement les mouvements révolutionnaires avant qu’ils ne puissent s’étendre. Cette répression, méthodique et brutale, a démontré la difficulté de maintenir une guérilla dans un environnement où les forces étatiques bénéficient d’un soutien logistique et stratégique supérieur.
Les divisions internes parmi les révolutionnaires, avec des courants idéologiques concurrents – marxistes, trotskistes, maoïstes ou pro-castristes – ont également contribué à l’affaiblissement de ces mouvements. Le manque d’unité stratégique, souvent exacerbé par des rivalités idéologiques et des objectifs divergents, a entravé la capacité des guérillas à coordonner leurs efforts à une échelle plus large.
Ces échecs, bien que marquants, ont posé les bases d’une réflexion critique au sein des mouvements révolutionnaires. Les stratèges de la lutte anti-impérialiste commencent à reconnaître les limites d’un modèle basé exclusivement sur la ruralité et la paysannerie. En réponse, ils se tournent progressivement vers de nouvelles formes de lutte, notamment les insurrections urbaines. Ces dernières, plus adaptées aux réalités démographiques et sociales des grandes villes, prennent une importance croissante dans les décennies suivantes.
La fin du modèle de guérilla rurale n’est pas tant une conclusion qu’une transition vers des approches plus adaptées aux contextes politiques et sociaux émergents. Elle illustre la capacité des mouvements révolutionnaires à tirer des leçons de leurs échecs pour réorienter leurs stratégies, tout en poursuivant leur quête de justice sociale et d’émancipation face à des systèmes oppressifs.
De la théorie à la pratique : les guérillas urbaines
Dans les années 1970 apparait la seconde vague de guérilla qui est urbaine changeant de nature et suggérant que la violence doit être gardée, mais aussi élargie en direction des villes parce que nous passons à des sociétés urbaines relevant des mutations socio-économiques faisant que le pouvoir politique et plus urbain que rural. Les dictateurs ont besoin des villes, car ce sont des lieux de concentration névralgique du pouvoir. Cette deuxième guérilla va assurer la transition de la guérilla rurale à la guérilla urbaine et c’est pourquoi il faut promouvoir la lutte en ville. C’est aussi là où il y a la représentation symbolique du pouvoir et des militaires.
C’est le concept de jungle urbaine, car, au fond, la ville peut être le territoire le plus adéquat pour se cacher et combattre le pouvoir. Apparaissent à ce moment ces guérillas urbaines qui vont penser la tactique de la guérilla en ville.
Au Brésil, en 1964, est fondée l’Alliance de la libération nationale [ALN] par Carlos Marighella qui a théorisé la guerre urbaine. La guerre de transformation, révolutionnaire doit parce qu’elle passe en ville acquérir certaines caractéristiques spécifiques et notamment de mettre en place des caches d’armes, des lieux ou se cacher afin d’appuyer la situation violente en ville. En Argentine dans les années 1970 coexiste un ensemble de mouvements complexes notamment trotskistes, maoïstes, castro-guévaristes, anarchistes, péronistes [montoneros] qui vont s’engager dans l’action violente, mais vont souvent se perdre parce qu’ils sont en conflit les uns envers les autres affaiblissant leur capacité de résistance. En 1975 a eu lieu le démantèlement complet des montaneros. En Uruguay, les Tupamaros sont marqués par la révolution cubaine. Le gouvernement va mettre en place les « escadrons de la mort » à partir de 1971 engageant une lutte anti-insurrectionnelle pour les combattre avec efficacité. Tous ces mouvements apparaissent en réaction à l’échec du Che en Bolivie.
Faiblesses de la première vague de la guérilla
La guérilla est inexpérimentée avec de faibles effectifs et des faiblesses stratégiques tandis que les conflits et la parcellisation en chapelles de la guérilla rurale et de la guérilla urbaine engendrent une atomisation contre-productive. D’autre part, la guérilla a sous-évalué le rôle de l’armée dans la lutte antisubversive et a sous-évalué l’aide américaine apportée dans la coordination de la lutte antisubversive. À cela s’ajoute une mauvaise appréciation du rôle de la paysannerie dans un dilemme entre le soutien à la guérilla ou de subir la répression des dictatures en place expliquant en partie pourquoi il y a une difficulté à mobiliser la paysannerie.
La seconde vague de guérillas : 1975 – 1990
En 1979 la relance de la guérilla s’explique par la victoire des sandinistes au Nicaragua en déclenchant la Revolución Popular Sandinista [Révolution populaire sandiniste]. C’est un moment où les États-Unis vont dénoncer l’ingérence de l’URSS dans les affaires nicaraguayennes. Les États-Unis s’alarment des révolutions marxistes-léninistes dans le cadre de la Guerre froide. Tous ces mouvements qui déstabilisent l’Amérique latine sont sous l’influence de l’Union Soviétique. La condamnation de l’ingérence de l’URSS dans les affaires nicaraguayenne permet d’intensifier les efforts américains de lutte antiterroriste en Amérique latine. Le discours est celui d’une entreprise de déstabilisation de l’Amérique latine dans une zone exclusive.
À cette époque le terrorisme est défini comme « des individus ou des groupes menacent de recourir ou recourent à la violence à des fins politiques, en s’opposant directement aux autorités gouvernementales, de telle sorte que les actions entreprises, chocs, coups, intimidations visent à atteindre un groupe plus large que les seules victimes ». Dans cette définition du terrorisme du Département d’État américain, il y a l’idée de subversion, de changer des régimes politiques. À partir du moment où l’on touche les intérêts vitaux des États-Unis, il va y avoir une réaction. À partir des années 1980 – 1990 vont être menées des guerres contre-insurrectionnelles en menant des opérations locales pour structurer la lutte antiterroriste.
En mars 1982 au Guatemala a lieu une guerre contre-insurrectionnelle qui permet au pouvoir militaire de reprendre le pouvoir. La stratégie militaire a consisté à isoler la guérilla physiquement sur la frontière mexicaine et socialement en la coupant des paysans. Entre 1979 et 1990 au Salvador, l’État militaire est opposé au FMLN [Front Farabundo Marti de Libération nationale] en menant des attaques insurrectionnelles contre contre-insurrections. De1980 à 1982, la Colombie connaît un épisode de guérilla en montagnes et m’occupation de Bogota par le M 13. Mais les attaques des FARC sont bloquées entament un passage à une violence protéiforme.
Le Pérou entre 1970 et 1990 affronte la guérilla du Sentier Lumineux qui est un mouvement communiste marxiste-léniniste. Des guerres à partir de 1981 sont menées et à partir de 1987, le Sentier Lumineux s’enrichit du trafic de la coca. C’est ce qu’on appelle le « narco-terrorisme ». Certains groupes ont besoin d’une guerre longue pour construire une économie de guerre. Ces formes d’actions violentes pour continuer à garder le pouvoir sont obligées d’organiser économiquement des territoires afin de dégager des revenus notamment à travers le trafic de cocaïne et d’héroïne, mais aussi avec le raffinage de ces produits.
Le narco-terrorisme et intéressant à analyser parce qu’on voit une dérive révolutionnaire vers une dérive mafieuse. Le narco-terrorisme est un mélange de genres entre actions violentes dites « idéologique » et une action violente de production d’une valeur marchande.
L’Amérique latine : un domaine d’intervention réservé de l’empire américain
Il faut comprendre l’intérêt à regarder cette lutte pour s’interroger sur les moyens de la lutte antiterroriste.
Aux origines : la place de l’Amérique latine dans le modèle impérial : 1870 – 1920
Il faut insister sur la place de l‘Amérique dans le modèle impérial américain à partir de la doctrine Monroe du nom du président américain de l’époque définissant la politique américaine sur la base que les États-Unis étant une démocratie, ils se doivent se protéger de toutes ingérences sur le leur territoire de la vieille Europe et de ses régimes monarchiques. Cela va être un paradoxe. D’un côté on ne s’intéresse pas à l’Europe, dans l’histoire américaine il y a un rapport complexe à l’Europe, de l’autre côté, cette doctrine Monroe aboutie à une autre phénomène qui est de dire que d’une certaine façon il est hors de question que l’Europe s’ingère dans les affaires de l‘Amérique latine. Dès lors, l’Amérique latine relève de l’autorité étasunienne.
Autrement dit, la doctrine Monroe suggère de protéger la démocratie américaine de tous les régimes autocratiques européens. Elle présuppose l’extension du modèle de la démocratie américaine sur son continent. Et donc le contrôle des affaires du continent américain. C’est une logique d’interventions dans son aire d’influence.
La doctrine Monroe, à long terme, va engager la politique du containment, d’endiguement du communisme dans les années 1950. Les affaires de l’Amérique latine sont du ressort étasunien et personne n’a le droit de s’y immiscer. Sous le principe de « messianisme américain », il faut s’intéresser de près à ce qui se passe en Amérique latine.
Il est intéressant d’étudier la constitution de la théorie de l’impérialisme américain permettant de mettre en exergue que la sécurité du continent américain est de leur propre responsabilité. Dès le XIXème siècle, les étasuniens sont interventionnistes sur l’Amérique latine avec l’annexion d’Hawaï en 1898, en 1908 – 1909 la prise du contrôle du Panama arraché à la Colombie et l’idée d’un interventionnisme très actif.
« L’injustice chronique ou l’impuissance qui résultent d’un relâchement général des règles d’une société civilisée peuvent exiger, en fin de compte, en Amérique ou ailleurs – l’intervention d’une nation civilisée – et dans l’hémisphère occidental, l’adhésion des États-Unis à la doctrine Monroe peut forcer les États-Unis, bien qu’à contrecœur, dans des cas flagrants d’injustice ou d’impuissance, à exercer un pouvoir de police internationale. »
— Discours de Théodore Roosevelt, 1904
Va alors être mise en œuvre une forte politique interventionniste. Républicains et Démocrates protègent la nation et les intérêts par l’interventionnisme. C’est une gestion réaliste qui peut être des interventions politiques et économiques par la gestion des intérêts étasuniens sur le continent américain. En 1914, les États-Unis interviennent contre la dictature mexicaine pour protéger les firmes américaines. 1915 est l’année où les États-Unis vont entamer l’occupation militaire d’Haïti, puis en 1916 c’est l’occupation par les marines du Nicaragua tandis qu’en 1917 ils interviennent au Costa Rica. En 1919 des troupes débarquent au Honduras, enfin en 1920 ils interviennent au Guatemala. Il y a un mélange des genres qui explique le principe d’interventionnisme actif.
La contre-révolution américaine : de 1945 à 1990
Cela permet de comprendre les interventions des américaines dans l’aide aux dictateurs dans les années 1950 – 1960 comme une continuité. En 1947, la Guerre froide se profile. Déjà, en février 1945 lors de la conférence panaméricaine de Chapultepec, les États-Unis rappellent aux régimes d’Amérique Latine, que la lutte doit être menée contre le communisme. Cela va permettre à cette interdépendance militaire de se construire.
Entre 1948 et 1956 va être mise en place une aide américaine à la dictature paraguayenne du général Stroessner, en1951 est mis en place une assistance militaire avec le Panama tandis que la dictature de Batista à Cuba va recevoir une aide financière et économique qui va échouer. Après l’arrivée au pouvoir de Fidel Castro les américains les étasuniens vont entamer le blocus de Cuba. En 1965 a lieu l’intervention américaine à Saint-Domingue. C’est un continent dans lequel il n’est pas question de laisser faire quoi que ce soit qui puisse nuire aux intérêts américains.
L’opération Condor ou « l’Interpol des dictateurs » : objectifs
Que va-t-il se passer lorsque ces mouvements vont commencer à penser le fait qu’il va falloir renverser ces dictatures pour changer de régime politique et se libérer de l’impérialisme américain ? La libération des peuples ne peut se faire qu’en détruisant les intérêts impérialistes des grandes puissances dans la théorie marxiste.
Les États-Unis ont une tradition miliaire en Amérique latine. Au fond, la lutte contre le communisme va fournir aux États-Unis un argument supplémentaire d’intervention. En tout cas, il est clair qu’ils vont présenter le communiste à partir des années 1960 comme étant le grand risque du basculement du continent américain et pour le territoire étasunien lui-même en même temps qu’ils sont en plein guerre du Vietnam.
Au fond, face à la révolution marxiste révolutionnaire, il faut coordonner la politique antiterroriste. L’opération Condor est très intéressante. Des documents ont été récemment découverts révélant tout ce qui s’était passé dans le continent américain via la CIA.
Les États-Unis vont garantir leur sécurité nationale et pour lutter contre le communisme, ils vont, à partir des années 1970, organiser la lutte antiterroriste à l’échelle du continent américain. Afin de garantir la sécurité nationale des États-Unis, après la révolution cubaine, ils vont se donner les moyens de lutter contre le communisme à l’échelle continentale. Va être systématisée la lutte antiterroriste en favorisant la connexion des militaires entre eux.
En septembre 1973 a lieu la Xème conférence des Armées Américaines [CEA] avec pour objectif de « donner plus de force à l’échange d’informations avant de contrecarrer le terrorisme et contrôler les éléments subversifs dans chaque pays ». L’enjeu est le contrôle de l’information, c’est pourquoi il faut faire une internationale continentale du renseignement. Va être constitué un premier réseau intégré d’information à partir des attachés militaires qui sont ceux qui dans les ambassades ont une fonction d’évaluation des rapports de force. On va organiser sous la responsabilité de la CIA une bourse d’échange d’informations. C’est la construction d’une guerre sale où ou Nixon et de Kissinger vont élaborer un dispositif contre-révolutionnaire. Ce qui est très intéressant est que dans l’opération Condor a été découvert qu’il y avait des centres de formation à la lutte antisubversive dans lesquels l’État français été impliqué, car ils avaient acquis des compétences en la matière avec les conflits en Algérie et en Indochine.
La guerre antisubversive peut être qualifiée de guerre sale parce qu’on entre dans un « no man’s land » juridique où tout est permis notamment l’utilisation de la torture. Le 25 novembre 1975 est la date où est constitué formellement l’opération Condor à Santiago. Va apparaitre des éléments qu’on le retrouve après le 11 septembre avec l’organisation d’une centralisation des informations sur le modèle d’Interpole, la possibilité d’interroger des suspectes d’activismes dans un pays tiers et penser l’action antiterroriste de manière transnationale.
« Une troisième et la plus secrète phase de l’opération implique la formation d’équipes spéciales issues de pays membres, qui sont destinées à se déplacer n’importe où dans le monde, dans des pays non membres (de Condor) pour exécuter des sanctions allant jusqu’à l’assassinat, contre des terroristes ou des soutiens à des organisations terroristes des pays membres de Condor. »
— Attaché du FBI à Buenos Aires, le 28 septembre 1976
Ce système est au bénéfice des dictatures qui leur permet d’être maintenues en place et de fonctionner. Dans le cadre de l’opération vont être utilisés l’assassinat politique et la disparition des citoyens. La multiplication des tentatives d’assassinat contre des personnalistes politiques progressistes entraine une vague de terreur qui décapite progressivement les mouvements marxistes et révolutionnaires.
Le programme Condor disparait au cours des années 1980, car les États-Unis ont pris conscience que ces opérations pouvaient couter à leur image de marque. La fin de Condor est le succès de l’opération. Les mouvements marxistes révolutionnaires vont être décapités par l’efficacité de ce dispositif. La disparition de Condor est effective au début des années 1980 parce qu’il y a moins de risques, un retour des régimes plutôt parlementaires et la peur de la divulgation de ces procédés.
Démocratisation et lutte antidrogue : un tournant dans la politique des États-Unis en Amérique latine autour des années 1980
Il y a une Prise de distance des États-Unis avec le modèle Condor au nom du respect des valeurs démocratiques. Entre 1977 et 1981, le Président Jimmy Carter va jouer un rôle faveur d’une démocratisation de l’Amérique latine au nom des droits de l’homme et de la liberté politique. Au-delà de la lutte contre les sandinistes au Nicaragua, Ronald Reagan condamne les régimes politiques des dictatures pour les risques de déploiement du communisme et promeut des alternatives démocratiques qui puissent freiner la montée de régimes marxistes. Les États-Unis n’hésiteront pas à envahir le Panama en décembre 1989 pour chasser Noriega un dictateur menaçant accusé de complaisance avec le trafic de drogue.
En 1989 il y a un transfert d’opération de violence parce qu’il y a moins de soutien à l’idéologie marxiste avec un recentrement de la politique américaine sur l’Amérique latine plus pragmatique avec moins d’idéologie avec plus de respect de la légalité démocratique.
Grande évolution des États-Unis sur le plan des relations avec l’Amérique latine
Sur le plan militaire, dans les années 1980, l’ennemi n’est plus le communisme, la guerre change de sens passant vers la lutte contre le trafic de drogue. C’est un contre-pouvoir qui peut épouser des pouvoirs politiques comme ce fut le cas de Pablo Escobar. Ce qui apparaît sur la scène politique est la « géopolitique de drogue ». Sur la scène internationale, le nouveau pouvoir qui se construit est un pouvoir de cartel à travers la drogue qui peut avoir des revendications politiques ou géostratégiques militaires. Le terrorisme se déplace sur la lutte antidrogue avec les grands cartels en Colombie. Les États-Unis vont engager la lutte contre la drogue et la cartellisation.
Il y a une perception que la guerre change de sens et que le nouvel ennemi n’est plus nécessairement les régimes militaires et les régimes communistes, mais d’abord les régimes qui s’appuient sur la drogue et le commerce international de la drogue. En 1990 une guerre sans précèdent est conduite contre le Cartel Medellín en Colombie. L’aide militaire des États-Unis est mise au service des pays pour lutter contre la production de la drogue et son économie dérivée.
Conclusion
L’Amérique latine est un bon exemple pour comprendre les grands paradigmes du terrorisme et du contre-terrorisme. C’est aussi une matrice à l’implantation du marxisme-léninisme, du trotskisme et du maoïsme qui ont produit de la violence politique. Pour la première fois, il y a la production d’une matière d’analyse de la pensée stratégique de la lutte armée avec des manuels modernes de la guérilla rurale et de la guérilla dans un système de logique asymétrique.
Il y a aussi la conceptualisation d’une violence politique comme acte « terroriste ». Le communisme est combattu sur un modèle antiterroriste avec tout l’arbitraire que cela engendre. La lutte antiterroriste fonctionne sur le secret et non pas sur la proclamation, ce sont des politiques publiques. Enfin, pour la première fois avec le modèle Condor, on a un modèle transnational de lutte contre le terrorisme. L’après 11 septembre qui va proposer des questions de coordination de la lutte antiterroriste, de définition du terrorisme va pouvoir s’appuyer sur l’expertise américaine en matière de lutte antiterroriste.
Annexes
Bibliographie
- Raymond Aron, La société industrielle et la guerre, Paris, Plon, 1962 ;
- Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations, Paris, Calmann-Lévy, 1962 ;
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- Zbigniew Brzezinski, La révolution technétronique, Paris, Calman-Lévy, 1971 ;
- Régis Debray, Révolution dans la révolution ? Lutte armée et lutte politique en Amérique latine, Paris, Maspero, 1967 ;
- Régis Debray, La guérilla du Che, Paris, Le Seuil, 1974 ;
- Ernest Che Guevara, Œuvres, du tome 1 au tome 6, Paris, Maspéro, 1961- 1972 ;
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- Alain Rouquier, Guerre et paix en Amérique
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- Carl Schmitt, Théorie du Partisan, 1962, Rééd.. Paris, Flammarion, 1992 ;
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