La socialisation politique

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La socialisation politique est un processus fondamental par lequel les individus acquièrent et intègrent les normes, valeurs, attitudes et comportements politiques qui façonnent leur perception du système politique et déterminent leur participation au sein de celui-ci. Deux perspectives théoriques majeures structurent l'analyse de ce phénomène complexe. La sociologie politique souligne l'impact des structures sociales, des institutions et des agents de socialisation—tels que la famille, l'éducation, les médias et les groupes de pairs—dans la formation des orientations politiques individuelles, mettant en exergue les dynamiques collectives et les contextes socio-historiques. La théorie du choix rationnel, en revanche, adopte une approche individualiste, considérant les acteurs comme des agents rationnels qui, guidés par leurs intérêts personnels, prennent des décisions politiques calculées pour maximiser leurs bénéfices.

Cet article se propose d'explorer en profondeur ces deux cadres théoriques, en examinant leurs fondements épistémologiques, leurs méthodologies respectives et leurs contributions à la compréhension des mécanismes de socialisation politique, tout en évaluant les implications pratiques pour l'analyse de la participation politique et de la formation des opinions dans les sociétés contemporaines.

Socialisation : définitions approfondies avec les auteurs

La socialisation est un concept central en sociologie, se référant au processus par lequel les individus apprennent et intègrent les normes, les valeurs, les comportements et les croyances de leur société. Plusieurs sociologues ont proposé des définitions qui éclairent différentes facettes de ce processus complexe. Nous développerons ici les perspectives de Bélanger et Lemieux, Berger et Luckmann, et Boudon et Bourricaud.

Selon Bélanger et Lemieux, la socialisation est "un processus par lequel les valeurs culturelles sont transmises et intériorisées par une population donnée". Cette définition met en évidence deux aspects fondamentaux du processus de socialisation : la transmission des valeurs culturelles par la société et leur intériorisation par les individus. La transmission est assurée par divers agents de socialisation tels que la famille, l'école, les médias et les groupes de pairs, qui diffusent les normes, les croyances et les pratiques culturelles constituant le socle de l'identité collective. L'intériorisation implique que les individus intègrent profondément ces valeurs dans leur conscience, ce qui influence durablement leur manière de penser, de ressentir et d'agir. Cette perspective souligne l'importance des mécanismes qui assurent la continuité culturelle au sein d'une population, garantissant ainsi la stabilité et la cohésion sociale. En mettant l'accent sur ce double mouvement, Bélanger et Lemieux insistent sur le rôle crucial des structures sociales et des institutions dans la formation des individus, suggérant que la socialisation est largement déterminée par les contextes culturels et sociaux.

Pour Peter Berger et Thomas Luckmann, auteurs de "La construction sociale de la réalité" (1966), la socialisation est "l'installation cohérente et étendue d'un individu à l'intérieur du monde objectif d'une société ou d'un secteur de celle-ci". Leur approche se caractérise par la conception de la réalité sociale comme une construction humaine. La socialisation est le processus par lequel les individus apprennent ces constructions sociales et les perçoivent comme des réalités objectives. Elle permet à l'individu de s'immerger dans le monde social existant, en assimilant les structures, les institutions et les significations partagées qui le composent. Berger et Luckmann soulignent la dialectique entre l'individu et la société : l'individu est à la fois façonné par la société et contribue à sa construction. Cette perspective met l'accent sur l'importance des interactions sociales et du rôle actif des individus dans le processus de socialisation. Les individus, en participant aux pratiques sociales et en adoptant les significations partagées, contribuent à la reproduction et à la maintenance de la réalité sociale objective. Ainsi, la socialisation est perçue non seulement comme une adaptation à la société, mais aussi comme une participation à sa construction continue.

Raymond Boudon et François Bourricaud définissent la socialisation comme "les différents types d'apprentissages auxquels est soumis l'individu, notamment dans son jeune âge, qu'il s'agisse d'apprentissages linguistiques, cognitifs, symboliques ou normatifs". Leur approche met en lumière la diversité des apprentissages qui façonnent l'individu. Les apprentissages linguistiques concernent l'acquisition du langage, essentiel pour la communication et la structuration de la pensée. Les apprentissages cognitifs portent sur le développement des capacités intellectuelles, de la perception et de la compréhension du monde. Les apprentissages symboliques impliquent l'assimilation des symboles culturels, des signes et des significations partagées qui permettent de naviguer dans le contexte social. Les apprentissages normatifs concernent l'intégration des normes, des valeurs et des règles qui régissent le comportement social. Boudon et Bourricaud insistent sur le fait que l'enfance est une période cruciale pour la socialisation, car c'est durant cette phase que se construisent les fondations de la personnalité et des compétences sociales. La socialisation est perçue comme un processus éducatif au sens large, englobant non seulement l'éducation formelle dispensée par les institutions scolaires, mais aussi les influences informelles provenant de l'environnement familial et social qui contribuent à la formation de l'individu.

Les trois définitions convergent sur l'idée que la socialisation est un processus par lequel les individus deviennent des membres intégrés de leur société, mais elles mettent l'accent sur des aspects différents. Bélanger et Lemieux soulignent le rôle de la transmission et de l'intériorisation des valeurs culturelles, mettant l'accent sur l'influence des structures sociales et des institutions dans la formation des individus. Berger et Luckmann insistent sur la construction sociale de la réalité, où l'individu est un acteur actif qui, à travers ses interactions, participe à la création et à la maintenance des structures sociales. Boudon et Bourricaud se concentrent sur les mécanismes d'apprentissage individuels, mettant en avant la diversité des compétences et des connaissances acquises, et insistent sur l'importance de l'enfance comme période déterminante dans le processus de socialisation.

Le développement des perspectives de Bélanger et Lemieux, Berger et Luckmann, et Boudon et Bourricaud permet de saisir la complexité du processus de socialisation. En combinant ces approches, on comprend que la socialisation est à la fois un processus de transmission des valeurs et des normes culturelles assurant la continuité sociale, une construction sociale où les individus participent activement à la création et à la reproduction de la réalité sociale, et un ensemble d'apprentissages multiples qui façonnent les compétences, les connaissances et les comportements nécessaires à la vie en société. Cette analyse souligne l'importance de considérer les différentes dimensions de la socialisation pour comprendre comment les individus s'intègrent dans leur société et comment celle-ci se perpétue et évolue à travers les générations.

Socialisation : paradigme

Derrière les différentes définitions de la socialisation se dessine une double perspective qui illustre une dichotomie théorique du champ sociologique. Deux grandes approches dominent les théories de la socialisation : le paradigme du conditionnement et le paradigme de l'interaction.

Le paradigme du conditionnement conçoit la socialisation comme un processus de "dressage" par lequel l'individu, particulièrement le jeune, est amené à intérioriser les normes, les valeurs, les attitudes, les rôles, les savoirs et les savoir-faire de sa société. Dans cette perspective, la socialisation est unidirectionnelle : les agents de socialisation (famille, école, institutions religieuses, médias) transmettent de manière directive les éléments culturels et sociaux à l'individu, qui les absorbe passivement.

Cette approche est fortement influencée par les travaux d'Émile Durkheim, qui considère que la société impose aux individus les règles nécessaires pour maintenir la cohésion sociale. Pour Durkheim, l'éducation est le moyen par lequel la société façonne les individus pour qu'ils deviennent des êtres sociaux conformes aux attentes collectives. Talcott Parsons prolonge cette idée en soulignant le rôle des structures sociales dans la reproduction des modèles culturels, où les individus sont socialisés pour remplir les rôles qui leur sont assignés, assurant ainsi la stabilité du système social.

Le paradigme du conditionnement met l'accent sur la socialisation primaire, celle qui se déroule durant l'enfance. C'est à cette période que les fondements de l'identité et de la personnalité sont établis, à travers l'apprentissage des normes et des valeurs fondamentales de la société. L'individu est perçu comme un réceptacle des influences extérieures, absorbant les éléments culturels sans véritablement les questionner.

À l'opposé, le paradigme de l'interaction envisage la socialisation comme un processus d'adaptation et d'apprentissage où l'individu joue un rôle actif. La socialisation est ici bidirectionnelle : l'individu interagit avec son environnement social, négocie, interprète et parfois remet en question les normes et les valeurs qui lui sont proposées.

Cette perspective est influencée par l'interactionnisme symbolique, notamment les travaux de George Herbert Mead et Herbert Blumer. Mead souligne l'importance des interactions sociales dans le développement de la conscience de soi. L'individu construit son identité à travers les échanges avec autrui, en adoptant les rôles des autres pour comprendre les attentes sociales. Erving Goffman approfondit cette idée en décrivant la vie sociale comme une "mise en scène" où les individus jouent des rôles selon les contextes, adaptant constamment leur comportement.

Le paradigme de l'interaction met l'accent sur la socialisation secondaire, qui s'étend tout au long de la vie. Il reconnaît que les individus continuent d'apprendre et de se développer en fonction de leurs expériences, des nouveaux rôles qu'ils assument et des changements sociaux. Les individus sont ainsi considérés comme des agents capables d'influencer leur environnement et de participer à la transformation des normes et des valeurs sociales.

La distinction entre ces deux paradigmes souligne la complexité du processus de socialisation. Le paradigme du conditionnement met l'accent sur la stabilité sociale et la reproduction des structures existantes, en insistant sur le rôle des institutions et des agents de socialisation dans la formation des individus. Il perçoit les individus comme des êtres principalement passifs, conformes aux attentes sociales prédéterminées.

En revanche, le paradigme de l'interaction met en lumière le dynamisme de la vie sociale, où les individus sont des acteurs actifs qui participent à la construction et à la transformation de la société. Il reconnaît la capacité des individus à interpréter, négocier et même résister aux normes sociales, ce qui peut conduire à des changements sociaux.

Ces deux paradigmes ne sont pas mutuellement exclusifs mais peuvent être complémentaires. La socialisation comprend à la fois des aspects de conditionnement, où les individus intègrent des éléments culturels existants, et des aspects interactifs, où ils contribuent activement à façonner leur propre identité et leur environnement social.

La compréhension des paradigmes du conditionnement et de l'interaction est essentielle pour saisir les mécanismes par lesquels les individus s'intègrent dans la société et participent à son évolution. Le paradigme du conditionnement souligne l'importance des structures sociales et des processus éducatifs dans la transmission des normes et des valeurs, assurant ainsi la cohésion et la continuité sociales. Le paradigme de l'interaction, quant à lui, met en évidence le rôle actif des individus dans leur propre socialisation, reconnaissant leur capacité à influencer et à transformer les structures sociales existantes.

En considérant ces deux perspectives, on obtient une vision plus complète du processus de socialisation, qui intègre à la fois les influences externes et l'agentivité individuelle. Cela permet de mieux comprendre comment les individus naviguent dans le tissu social, comment ils se construisent en tant qu'êtres sociaux et comment ils contribuent à la dynamique de la société dans son ensemble.

Socialisation politique : définitions

La distinction entre les deux paradigmes de la socialisation, à savoir le conditionnement et l'interaction, se retrouve également dans les théories de la socialisation politique. La socialisation politique est le processus par lequel les individus acquièrent et développent des attitudes, des valeurs et des comportements politiques qui influencent leur participation au sein du système politique. Plusieurs auteurs ont proposé des définitions qui reflètent ces paradigmes, notamment Michael Rush, Lacam et Johnston Conover.

Michael Rush définit la socialisation politique comme le "processus par lequel les individus d'une société deviennent acquis au système politique". Cette définition met l'accent sur l'adoption par les individus des normes et des valeurs du système politique existant, suggérant une intégration harmonieuse au sein de ce système. Rush voit la socialisation politique comme un mécanisme par lequel les individus sont amenés à soutenir et à légitimer le système politique en place, ce qui est essentiel pour la stabilité et la continuité de la société. Cette perspective s'inscrit dans le paradigme du conditionnement, où la socialisation est perçue comme un processus unidirectionnel de transmission des valeurs et des normes politiques de la société vers l'individu. L'individu est considéré comme un récepteur passif des influences politiques, assimilant les croyances et les attitudes qui le rendent conforme aux attentes du système politique.

Lacam, de son côté, conçoit la socialisation politique comme "l'ensemble des mécanismes et des processus de formation et de transformation des systèmes individuels de représentations, d'opinions et d'attitudes politiques". Cette définition reconnaît la complexité et la dynamique du processus de socialisation politique, en insistant sur la formation initiale des orientations politiques ainsi que sur leur transformation au cours du temps. Lacam met en évidence le fait que la socialisation politique n'est pas seulement un processus d'acquisition passive, mais implique également des changements et des évolutions dans les perceptions et les attitudes politiques des individus. Cette approche suggère que les individus ne sont pas uniquement façonnés par le système politique, mais qu'ils peuvent aussi modifier leurs propres systèmes de représentations en réponse à de nouvelles expériences ou informations. Ainsi, la définition de Lacam intègre des éléments du paradigme de l'interaction, en reconnaissant le rôle actif de l'individu dans l'élaboration et la transformation de ses attitudes politiques.

Johnston Conover propose une définition qui reflète explicitement le paradigme de l'interaction. Elle définit la socialisation politique comme "l'apprentissage des valeurs, attitudes et modes de comportement qui aident les gens à 's'insérer' dans leurs systèmes politiques, qui en fait de 'bons' citoyens". Cette perspective met l'accent sur le processus d'apprentissage actif par lequel les individus acquièrent les compétences et les connaissances nécessaires pour participer efficacement au système politique. Johnston Conover souligne l'importance de l'adaptation et de l'engagement des individus dans le système politique, suggérant que la socialisation politique est un processus bidirectionnel. Les individus ne sont pas seulement influencés par le système politique, mais ils interagissent avec lui, développant leurs propres compréhensions et comportements politiques qui contribuent au fonctionnement du système. Cette approche reconnaît la capacité des individus à interpréter, à négocier et à internaliser les valeurs politiques de manière active, ce qui les rend aptes à participer pleinement en tant que citoyens informés et engagés.

Les définitions proposées par Rush, Lacam et Johnston Conover illustrent la manière dont les paradigmes du conditionnement et de l'interaction s'appliquent à la socialisation politique. Rush, avec son accent sur l'acquisition par les individus du système politique, représente une vision où la socialisation politique sert à intégrer les individus dans un système existant, en favorisant la cohésion et la stabilité politiques. L'individu est vu principalement comme un récepteur des influences politiques, ce qui est cohérent avec le paradigme du conditionnement.

Lacam, en insistant sur les mécanismes de formation et de transformation des représentations politiques individuelles, reconnaît que la socialisation politique est un processus continu et dynamique. Cette définition suggère que les individus peuvent évoluer dans leurs attitudes politiques en réponse à de nouvelles informations ou expériences, ce qui implique une interaction entre l'individu et son environnement politique. Ainsi, Lacam incorpore des éléments des deux paradigmes, reconnaissant à la fois les influences structurelles et le rôle actif de l'individu.

Johnston Conover, en décrivant la socialisation politique comme un apprentissage qui aide les individus à s'insérer dans leurs systèmes politiques, met en avant le rôle actif des individus dans le processus. Cette perspective est ancrée dans le paradigme de l'interaction, où les individus apprennent et adaptent les valeurs et les comportements politiques, contribuant ainsi au dynamisme du système politique. L'accent est mis sur la formation de "bons" citoyens, ce qui implique une participation active et informée au sein du système politique.

La socialisation politique est un processus complexe qui implique l'acquisition, le développement et la transformation des attitudes et des comportements politiques des individus. Les définitions de Rush, Lacam et Johnston Conover reflètent les différentes manières dont ce processus peut être conceptualisé, en mettant en lumière les influences structurelles et le rôle actif des individus. Comprendre ces différentes perspectives permet de mieux appréhender comment les individus interagissent avec le système politique, comment ils développent leurs identités politiques et comment ils contribuent à la continuité ou à la transformation du système politique. La distinction entre les paradigmes du conditionnement et de l'interaction est essentielle pour analyser les mécanismes de la socialisation politique et pour comprendre le rôle des individus en tant qu'acteurs politiques au sein de la société.

Socialisation politique : traditions de recherche

Dans le champ de la sociologie politique, il est possible de distinguer deux grandes traditions de recherche qui reflètent la distinction entre le système et l'acteur, c'est-à-dire entre le niveau macro-politique et le niveau micro-politique. Ces deux perspectives offrent des compréhensions différentes du processus de socialisation politique et de son impact sur les individus et la société.

La théorie des systèmes : une perspective macro-politique

La première tradition de recherche est celle de la théorie des systèmes, qui s'inscrit dans une perspective macro-politique. Dans cette approche, la socialisation politique est perçue comme un processus par lequel les individus intègrent les normes, les valeurs et les attitudes qui favorisent la stabilité politique et le maintien du système en place. Les travaux de Gabriel Almond et Sidney Verba sont emblématiques de cette perspective. Dans leur ouvrage majeur, The Civic Culture (1963), ils explorent comment les cultures politiques influencent la stabilité démocratique et mettent en évidence le rôle crucial de la socialisation primaire.

Selon cette théorie, la socialisation primaire, qui a lieu durant l'enfance, est fondamentale. Les parents, la famille et les premières institutions éducatives sont les principaux agents de socialisation qui inculquent aux jeunes les valeurs et les normes politiques du système. L'accent est mis sur le fait que les premières années de vie sont déterminantes pour la formation des orientations politiques des individus. C'est à travers ce processus que se forge une culture politique commune qui assure la cohésion sociale et la pérennité du système politique.

Cette perspective considère les individus comme des récepteurs passifs des influences politiques. La socialisation politique est unidirectionnelle : le système politique transmet ses valeurs aux individus, qui les intériorisent sans véritable interaction ou questionnement. L'objectif principal est le maintien de l'ordre social et politique existant, en assurant que les individus adhèrent aux normes et aux valeurs dominantes.

L'apprentissage politique : une perspective centrée sur l'acteur

La seconde tradition de recherche est celle de l'apprentissage politique, qui adopte une perspective micro-politique centrée sur l'acteur. Contrairement à la théorie des systèmes, cette approche considère les individus comme des agents actifs dans leur propre socialisation politique. Ils ne sont pas de simples récepteurs passifs, mais interagissent avec divers agents socialisateurs et apprennent tout au long de leur vie.

Dans cette perspective, l'attention se déplace du système vers l'individu et ses capacités d'apprentissage et d'adaptation. Le comportement politique est vu comme le résultat d'un apprentissage continu, influencé par les expériences personnelles, les interactions sociales et l'engagement actif dans des activités politiques. L'individu interagit avec de multiples agents de socialisation tels que les pairs, les médias, les organisations politiques et les institutions éducatives, ce qui enrichit et façonne ses attitudes et comportements politiques.

L'engagement politique lui-même est considéré comme une source importante de socialisation. En participant activement à la vie politique, les individus acquièrent de nouvelles compétences, développent leur compréhension des processus politiques et renforcent leur identité politique. Il n'y a plus l'idée d'un parcours linéaire prédéfini, mais plutôt d'une circularité où l'individu, par sa participation, continue d'apprendre et de se resocialiser politiquement.

Cette approche met l'accent sur la socialisation secondaire, qui commence à l'adolescence et se poursuit à l'âge adulte. Elle est caractérisée par une autodéfinition de soi et un choix d'appartenance sociale. Les individus, à travers leurs expériences et interactions, construisent leur propre identité politique, choisissent leurs affiliations et développent leurs propres opinions. Le concept de capital social, défini par Robert D. Putnam comme l'ensemble des réseaux, des normes et de la confiance sociale qui facilitent la coordination et la coopération pour un bénéfice mutuel, est également crucial dans cette perspective. Le capital social est vu comme une forme de socialisation qui renforce l'apprentissage politique et l'engagement citoyen.

Analyse comparative des deux traditions

Ces deux traditions de recherche offrent des visions contrastées de la socialisation politique. La théorie des systèmes met l'accent sur le rôle des structures sociales et des institutions dans la formation des attitudes politiques, privilégiant la stabilité et la cohésion du système. Les individus sont perçus comme des sujets passifs, façonnés principalement durant leur enfance par les agents de socialisation primaires.

En revanche, l'approche de l'apprentissage politique considère les individus comme des acteurs actifs et réflexifs. Elle reconnaît que la socialisation politique est un processus dynamique et continu qui se déroule tout au long de la vie. Les individus apprennent, s'adaptent et influencent le système politique à travers leurs interactions et leur participation. Cette perspective souligne l'importance de la socialisation secondaire et du capital social dans le développement des compétences politiques et de l'engagement citoyen.

La distinction entre ces deux traditions de recherche met en lumière la complexité du processus de socialisation politique. Comprendre ces perspectives est essentiel pour analyser comment les individus développent leurs attitudes et comportements politiques, comment ils interagissent avec le système politique et comment ils contribuent à sa stabilité ou à son évolution.

La théorie des systèmes souligne l'importance des premières années de vie et du rôle des institutions dans la transmission des valeurs politiques, favorisant ainsi la continuité du système politique. L'approche de l'apprentissage politique, quant à elle, met l'accent sur la capacité des individus à apprendre, à s'adapter et à influencer le système politique à travers leur engagement et leurs interactions sociales.

En intégrant ces deux perspectives, il est possible d'avoir une compréhension plus complète de la socialisation politique, en reconnaissant à la fois les influences structurelles et le rôle actif des individus. Cela permet d'appréhender la manière dont les individus deviennent des acteurs politiques informés et engagés, contribuant ainsi à la vitalité et à la dynamique de la démocratie.

Caractéristiques du processus de socialisation politique

Le concept de socialisation politique est situé historiquement dans les premières phases de l’étude du comportement politique notamment dans les phases de l’émergence du behaviorisme avec surtout la domination de l’approche systématique. C’est à partir de la fin des années 1970 que l’approche de l’apprentissage est petit à petit devenue dominante sur la base de critiques faites sur certaines études menées par certains chercheurs américains dans l’approche du système politique.

Jusqu’aux années 1970, traditionnellement, l’étude de la socialisation politique est restée au fond marqué par trois postulats fondamentaux, à savoir les approches du conditionnement et les approches du système. Ces postulats sont que :

  1. les opinions et les comportements se fixent une fois pour toutes au cours de l’enfance ;
  2. la socialisation politique est un processus unidirectionnel de transmission automatique d’attitudes et de comportements. La socialisation est un processus non intentionnel. L’acteur est au fond un objet et non pas un sujet actif ;
  3. la socialisation politique primaire se déroule selon un schéma universel. La socialisation se fait de manière différente, pas seulement d’un individu à l’autre, mais aussi d’un contexte à l’autre et peut être d’un cadre historique à un autre.

Pour résumer les caractéristiques du processus de socialisation politique, il est possible de dire que c’est un processus interactif à la fois inintentionnel et délibéré, c’est-à-dire qui fait référence au premier paradigme avec une part de la socialisation politique qui nous est donné par les agents de socialisation primaire, mais aussi une part liée à l’apprentissage politique voulu et recherché. Ce processus a deux finalités complémentaires. Il y a une finalité liée à l’existence de mécanismes de régulation des systèmes sociaux. La socialisation ou les socialisations permettent aussi au système politique de se renforcer. Il y a un aspect qui assure la permanence et la cohésion du système politique ou sociale, mais il y aussi la finalité liée à la théorie individuelle de l’apprentissage qui est l’idée de dire que le but de la socialisation est d’insérer des individus dans un système donné et de permettre ou d’expliquer la participation ou les comportements politiques.

Il y a différentes phases de socialisation qui se fait par différents agents que l’on appelle des agents de socialisation qui sont des instances qui peuvent être des institutions ou des personnes transmettant des attitudes politiques. Cela peut aussi être les associations,les organisations politiques ou les partis. Aujourd’hui, on pourrait même avancer que les agents de socialisation secondaire sont peut être plus importants que les agents de socialisation primaire. Il faut aussi garder en tête le rôle et l’importance du contexte. Le processus de socialisation politique ne se produit pas de la même manière en fonction du contexte, on peut penser au pays, mais aussi à d’autres formes ou type de contexte.

L’impact biographique des mouvements sociaux

Les théories de la socialisation ont été importantes dans plusieurs types d’explications. La socialisation a été utilisée dans le domaine de l’étude des mouvements sociaux et plus précisément dans l’étude des conséquences de l’engagement dans des mouvements sociaux. C’est qu’on appelle l’impact biographique des mouvements sociaux étant un exemple de l’importance de la socialisation secondaire qui est un champ d’étude qui a montré que l’engagement politique a des conséquences importantes dans le sens de socialiser des individus à la politique.

Dans le domaine des mouvements sociaux, il y a différents aspects traités. Les conséquences les plus étudiées sont les conséquences politiques. Il y a aussi des théories et des études sur l’impact culturel et social plus large. Il y a aussi l’impact que la participation à un mouvement social peut avoir sur les personnes qui s’engagent dans un mouvement par rapport à celle qui ne s’engagent pas et c’est ce qu’on appelle l’impact biographique des mouvements sociaux.

Tout un ensemble d’études ont été menées notamment aux États-Unis sur une population spécifique qui sont les activistes de la nouvelle gauche aux États-Unis à la fin des années 1960 et au début des années 1970. Beaucoup d’études ont été menées sur cette population et surtout des études qualitatives à partir de données panels qui sont des données pour lesquelles on interroge des individus à différents moments dans le temps, pour lesquelles on retrace un parcours individuel à la différence des données transversales. Ce que les chercheurs ont trouvés et le rôle important de la phase de socialisation qui consiste dans le premier engagement politique. Cet impact fort et durable, est une expérience d’engagement.

Il y a eu des impacts au niveau des attitudes, à savoir sur la participation successive de ces personnes notamment ces personnes ont continuées toujours par rapport à ceux qui ne s’étaient pas engagés, à se définir d’une certaine manière. Ceux considérant comme left-libertarians, sont restés left-libertarians, alors que d'autre left-libertarians mais qui ne s’étaient pas engagés dans le mouvement ne l’étaient plus nécessairement ou beaucoup moins. Ces personnes engagées sont aussi restées plus actives en politique. Ce qui est également intéressant sont les effets sur la vie personnelle, à savoir les choix de vie et notamment sur ce que ces auteurs ont appelé des choix de vie « alternatif ». En l’occurrence, ces études ont montré que ceux qui s’étaient engagés dans la new-left, avaient plus de chances de ne pas être mariés par rapport aux autres, avaient plus de chance de cohabiter plutôt que d’être marié et avaient aussi plus de chance de ne pas avoir d’enfant ou de les avoirs plus tard par rapport à ceux qui ne s’étaient pas engagés. Il y avait aussi un effet sur le type de profession dans lesquels ces individus étaient engagés. Ce qui est important c'est qu’un ensemble d’études a montré l’effet socialisateur de l’engagement politique au niveau des comportements politiques et des attitudes politiques. Il y a un engagement sur ses propres choix de vie qui sont fait plus tard.

Cet exemple renforce l’idée que la paradigme de l’apprentissage politique et peut être celui qui est le mieux à même d’expliquer le rôle de la socialisation.

Capital social

C’est un concept qui est devenu très à la mode depuis une quinzaine d’années en science politique, mais provenant à la base de la sociologie. C’est également un concept qui ne fait pas vraiment consensus, en particulier quant à sa définition, sa conceptualisation et à son utilisation pour l’étude du comportement politique. On retrouve au niveau des définitions et de la conceptualisation du capital social la distinction entre le niveau micro et macro.

Il y a cette distinction entre une approche microsociologique ou micro-politique avec le capital social comme une ressource individuelle qui est un type de capital social possédé par des individus. Il est possible de faire référence à Pierre Bourdieu qui distingue plusieurs capitaux notamment culturel, économique et le capital social également. Différents auteurs conceptualisent ce concept de manière différente.

Une définition qui fait autorité dans la littérature est celle de Portes pour qui le capital social est l’habilité des acteurs à s’assurer des bénéfices en vertu de l’appartenance à des réseaux sociaux ou à d’autres structures sociales. Le capital social est vu comme quelque chose qui découle de l’insertion dans des réseaux sociaux. On peut penser que la socialisation est le fruit de l’insertion dans différents réseaux sociaux. Cette définition est une définition très générale qui circule dans la littérature du capital social.

Une autre approche existe qui voit le capital social comme propriété du système. C’est une approche que l’on peut qualifier de systémique, mais au sens léger du terme. C’est une approche qui a été démocratisée par Putnam à partir des années 1990. Dans cette perspective, on peut définir le capital social comme étant les caractéristiques des organisations sociales, telles que les réseaux, les normes, et la confiance, qui facilitent l’action et la coopération pour le bénéfice mutuel. Pour certains, la notion de capital social et de réseau social se superposent, c’est-à-dire que le capital social est un ensemble de réseaux dans lequel on est inséré alors que pour d’autres, le capital social est le fruit de l’insertion dans ces réseaux.

La différence principale entre ces deux définitions est que pour quelqu’un comme Portes, Bourdieu ou encore Coleman, le capital social est une ressource individuelle. À côté de tout cela, il y a un autre type de capital qui est lié à l’insertion dans des réseaux sociaux. Par contre, pour d’autres comme Putnam, le capital social est plutôt quelque chose qui caractérise un ensemble, un système ou une unité. C’est dans ce sens que Putnam montrait que les régimes du nord de l’Italie étaient meilleurs que ceux dû sud de l’Italie du notamment à une meilleure culture civique relevant d’un capital social plus développé.

Différentes conceptualisations du capital social : Stolle

Dalton, R.J. et H.-D. Klingemann, éds. (2007). The Oxford Handbook of Political Behavior. Oxford: Oxford University Press.

Ce tableau fait référence à trois perspectives liées à trois auteurs clefs. Sont mises en avant par Stolle les trois similitudes et différences de ces visions du capital social. On distingue trois approches en fonction de la définition, quels aspects des interactions sociales sont importants, quels bénéfices le capital social peut apporter aux individus ou aux systèmes et quelle est la prise de conscience de bénéfices de la part de ces acteurs. Chez Putnam apparaît l’importance des normes de réciprocités. Coleman définit les différents aspects de la structure sociale qui donne différentes ressources aux acteurs afin de satisfaire ses intérêts. Pour Lin, le capital sociale est vu comme l’investissent dans des relations sociales avec un retour sur le marché.

Dans un cas comme dans l’autre, l’idée de base est que le capital social est le fruit d’un ensemble de relations qu’on peut avoir avec différents groupes, personnes ou encore institutions.

Sources du capital social

Le schéma suivant concerne les sources et les conséquences du capital social. Il faut d’abord s’intéresser aux sources, à savoir d’où vient le capital social. C’est la perspective dominante aujourd’hui. L’idée est que le capital social ne vient pas seulement de la société civile, mais aussi de manière beaucoup plus verticale, venant aussi de l’État. L’État peut aussi produire du capital social.

Portes, A. (1998). “Social Capital: Its Origins and Applications in Modern Sociology”. Annual Review of Sociology 22: 1-24.

Ce qui est important dans ce schéma, issue de l’article Social Capital: its origins and applications in modern sociology publié en 1998 de Portes est qu’il distingue la définition, à savoir ce qu’est le capital social, de ses sources, ses origines et de ses effets, mais de façon un peu mélangée.[8] Le résultat est que sur le plan empirique, cela devient difficile à étudier.

Pour Portes, il faut distinguer la définition de ces sources. Le capital social peut venir de différentes choses et il faut distinguer la définition et les sources de ses conséquences. Il y a également une distinction entre les sources de type expressif et les sources de type instrumental, à savoir le capital social comme une fin en soi ou comme découlant d’un échange basé sur les intérêts réciproques. Il faut également regarder ce que sont les conséquences comme le fait Portes. Selon Portes, la littérature s’est intéressée seulement aux sources positives.

Il faut distinguer la définition du capital social par ses origines et par ses conséquences. Parmi ses origines, il y en a plusieurs comme l’État, la société civile, des sources de type instrumentales, à savoir les motivations qu’on les acteurs pour s’engager dans des relations sociales qui vont ensuite produire du capital social. Ces raisons peuvent être de type expressive, identitaire, ou alors instrumental et d’échange. Il faut également rendre compte des conséquences positives, mais aussi négatives du capital social.

Types de capital social

Le capital social a été étudié dans plusieurs contextes afin d’étudier le comportement politique, mais il y a un sous-domaine ou un domaine d’étude qui s’intéresse en particulier en Suisse à l’étude de l’engagement des étrangers ou des immigrés. De nombreux travaux sont fait dans ce contexte, en particulier et pas seulement, on utilise une distinction proposée par Putnam lui-même. Cette distinction se fait entre trois types différents de capital social :

  • bonding : ce type de capital est constitué par la valeur attribuée aux réseaux sociaux qui relient des groupes socialement homogènes.
  • bridging : valeur attribuée aux réseaux sociaux qui relient des groupes socialement hétérogènes. Pour Putnam, c’est ce capital qui permet de faire le pont entre des groupes différents.
  • linking : c’est le capital social qui relie de manière verticale les institutions à la société civile. C’est la valeur attribuée aux réseaux sociaux qui relient des groupes sociaux aux institutions politiques.

Ces différents types de capital social ont des impacts différents sur l’explication de la participation politique.

Capital social et participation politique des immigrés : modèle

Jacobs, D. et J. Tillie (2004). “Introduction: Social Capital and Political Integration of Migrants”. Journal of Ethnic and Migration Studies 30: 419-427.[9]

Un ensemble de chercheurs s’est intéressé à tenter d’expliquer la participation politique des immigrés. C’est un modèle de path analysis dit aussi de choix causaux où on veut expliquer une ou des variables indépendantes. Ce sont des chercheurs qui sont partis d’une critique de Putnam disant que le capital est essentiellement une propriété du système donc que c’est la densité des associations qui donne un indicateur de la qualité ou de la quantité du capital social qui existe dans une société donnée. Pour ces chercheurs, ce n’est pas seulement cela. Ce qui importe, surtout pour expliquer les comportements politiques, est justement, dans quelle mesure ce capital social au niveau systémique se traduit dans une ressource individuelle qui est possédée ou pas possédée par les acteurs. Apparaissent les variables de contrôle et les variables de capital social mesurées à travers le membership dans des associations de volontariat. Il y a quand même l’idée putnamienne que le capital social est constitué par l’appartenance à des associations. Il y a une distinction entre « ethnic-membership » et « cross-ethnic-membership », ce que Putnam a appelé « bonding » et « bridging ». C’est une application de cette distinction à l’étude de l’impact de l’insertion dans des associations de la part des immigrés sur leur participation politique.

Capital social et participation politique des immigrés : résultats

Jacobs, D. et J. Tillie (2004). “Introduction: Social Capital and Political Integration of Migrants”. Journal of Ethnic and Migration Studies 30: 419-427.[9]

Ce tableau résume le schéma précédent. Pour les quatre pays, il y a différentes variables. On voit que dans chaque pays, le ethnic-membership est quelque chose qui explique la participation. Les immigrés qui sont membres d’associations qui fournissent un bounding social capital ont plus de chance de participer que ceux qui ne sont pas membres.

En ce qui concerne la participation politique des immigrés, le capital social, en tout cas mesuré à travers l’appartenance à des associations et important voire crucial, mais ce n’est pas tellement le type de capital social qui explique la participation, mais c’est le fait d’être membre d’une association et de tirer de cette appartenance associative un capital social qui favorise la participation. Le modèle du civic voluntarism, avec Verba, dit que l’appartenance à des associations ne donne pas le capital social, mais donne des capacités civiques qu’on peut mettre à l’œuvre ensuite dans notre participation.

Annexes

Références

  1. Marco Giugni - UNIGE
  2. Marco Giugni - Google Scholar
  3. Marco Giugni - Researchgate.net
  4. Marco Giugni - Cairn.info
  5. Marco Giugni - Protest Survey
  6. Marco Giugni - EPFL Press
  7. Marco Giugni - Bibliothèque Nationale de France
  8. Portes, A. (1998). Social Capital: Its Origins and Applications in Modern Sociology. Annual Review of Sociology, 24(1), 1–24. https://doi.org/10.1146/annurev.soc.24.1.1
  9. 9,0 et 9,1 Jacobs, D., & Tillie, J. (2004). Introduction: social capital and political integration of migrants. Journal of Ethnic and Migration Studies, 30(3), 419–427. https://doi.org/10.1080/13691830410001682016