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La naissance de la guerre moderne : war-making et state-making dans une perspective occidentale

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L’idée est de parler de ce qu’on appelle parfois le paradigme du war-making et state-making souvent assimilé à Charles Tilly qui considère que c’est l’activité guerrière qui a contribuée à l‘émergence de l’État et que c’est l’État qui a façonné une manière de faire la guerre menant à la guerre totale telle que la Première et la Deuxième guerre mondiale. Nous allons nous intéresser aux conditions historiques de l’émergence de l’État moderne.

L’État n’est pas un mode d’organisation universel qui n’a pas toujours existé et qui n’existe pas partout notamment avec les États faillis. L’État a émergé en Europe avec la revendication d’un monopole sur la violence légitime et sur un territoire spécifique. L’État se définit également par sa territorialité, par le fait d’avoir une administration différenciée de la société politique qui est sur son territoire avec une administration qui en principe est indépendante pourvoyant l’intérêt général dans le cadre du domaine public. L’État a la capacité à définir une sphère politique autonome dans lequel son gouvernement peut revendiquer des allégeances en principe exclusives de la part de la population. On peut penser aux empires ou mêmes aux États émergents au Moyen-Âge avec des populations qui pouvaient avoir des allégeances autres qu’à leur roi comme au pape, à un empereur, à un seigneur local.

Nous allons aborder la spécificité de l’État en rapport aux cités-États et aux empires. L’État n’est pas la seule forme d’organisation politique malgré de ce que nous avons a tendance à considérer aujourd’hui. Les États sont devenus après les traités de Westphalie en 1648 le seul modèle qui prévaut dans les relations internationales. Ensuite, nous verrons comment émerge à partir du Moyen-Âge l’État moderne et quelles sont les conditions spécifiques de l’émergence de l’État moderne. Enfin, nous allons aborder le paradigme de Charles Tilly war-making et state-making qui montre comment la guerre a façonné l’État et comment l’activité guerrière a contribuée liés aux conditions particulières en Europe permettant l’émergence de l’État.

Comment l’État moderne et donc la guerre moderne qu’il façonne à son image a-t-il émergé ? La période qui précède le haut Moyen-Âge qui est la fin de l’antiquité est marquée par l’Empire romain qui se voyait comme la construction politique la plus aboutie, organisant les deux côtes de la Méditerranée autour de Rome et apportant la pax romana. L’Empire romain avait de nombreuses failles et défauts qui vont expliquer en partie sa décadence et sa fin qui va permettre de créer les conditions à partir desquels une nouvelle forme d’organisation politique hiérarchique et organisée va mener à l’État moderne. L’État moderne, même si en principe recouvre un territoire plus restreint que les empires du point de vue organisationnelle et militaire, va s’avérer être beaucoup plus performant que les empires qui l’ont précédé. C’est cependant sa destruction qui va créer les conditions permettant à la forme politique particulière qu’est l’État moderne d’émerger en Europe. Comment ?

États, Cité-États et empires[edit | edit source]

Nous avons tendance à utiliser ces termes de manière interchangeable. On se dit qu’une cité-État va être plus petite qu’un État, que l’empire va être plus grand. Historiquement, il s’agit de vérités plus précises et différentes. Dans On the medieval origins of the Modern State publié en 1970, Joseph Strayer montre que l’État tel que nous le pensons n’a pas toujours existé et que s’il est devenu dominant à un moment donné cela n’était pas forcement inévitable. Ce sont des conditions particulières qui font que nous pensons l’État que nous pensons aujourd’hui est devenu la seule forme dominante et reconnue en droit international. Il montre qu’au Moyen-Âge, il y avait deux formes d’organisations politiques qui pouvaient rivaliser avec l’État.

Selon Strayer, l’État moderne ou l’État national qu’il ne faut pas confondre avec l’État-nation, commence à émerger entre le XIème et le XIIIème siècle. L’État aboutit selon la définition de Max Weber comme revendiquant le monopôle de la violence légitime sur un territoire donné. Mais le jeu n’est pas joué d’avance : il y a encore deux types d’entités politiques qui peuvent rivaliser avec les États naissants à savoir les empires et les Cité-États. Se pose la question de savoir ce qui caractérise ces deux formes d’organisation politique, en quoi se caractérise l’État moderne et comment peut-on définir les empires et cités-États par rapport à la définition wébérienne.

Empires[edit | edit source]

Article détaillé : Les fondements du modèle romain.
The Consummation of Empire. Oil on canvas, 1836, 51 × 76 in.[7][8]

L’empire renvoie à une notion militaire. Le mot vient du latin « imperium » faisant référence à la puissance et l’autorité du chef militaire. L’empire se construit par la puissance militaire, la conquête et l’expansionnisme. Ce terme d’« impérialisme » où l’ « empire » est avant tout une puissance militaire avant d’être une puissance politique. L’idée d’empire est liée à celle d’une expansion spatiale infinie. On peut s’imaginer l’empire comme une entité politique fondée sur la force militaire tendant à s’étendre aussi loin que lui est permit de le faire compte tenu du rapport de force militaire. Selon Max Weber, l’État se caractérise par la territorialité au contraire d’un empire qui s’étend aussi loin que possible. Si un État se trouve dans une région où tous les autres États sont faibles, il va faire de même. Lorsqu’il y a un déséquilibre de puissance, les États, malgré leur territorialité, n’hésitaient pas à lancer des politiques expansionnistes notamment avec le phénomène de la colonisation où l’État étend son empire. Un expansionnisme infini est en principe impossible, ce qui fait l’État et le caractère interétatique dans le cadre du système international dans lequel il se développe.

Cela a trois implications :

  • l’empire ne reconnait pas « l’égalité souveraine » : sa seule façon de reconnaître des groupes étrangers est par l’incorporation. En droit international, ce qui caractérise les relations entre États est le principe de l’égalité souveraine. L’empire n’a pas de politique étrangère, de politique extérieure et de diplomatie telle qu’on le pense et le conceptualise aujourd’hui précisément parce que l’objectif de l’empire et sa pratique est de s’étendre à l’infini. Ce qui se trouve à l’extérieur de l’empire est considéré comme non civilisé ou ayant comme vocation de s’intégrer à l’empire.
  • l’empire n’a pas de frontières, seulement des marches : il étend idéalement son pouvoir dans l’ensemble du monde « connu », il n’y a pas d’espace discret. Les marches de l’empire sont une zone où l’autorité décline plus on s‘éloigne de cette capitale. Aujourd’hui, certains postulent que la Russie entretient une politique impériale avec des frontières extérieures qui semblent floues. Pour un empire, il y a des cercles concentriques et plus on s’éloigne du centre de ces cercles moins l’influence est forte.
  • l’empire n’assimile pas les populations qu’il incorpore et ne remet pas forcément en question les formes politiques préexistantes tant qu’ils s’acquittent des obligations militaires et économiques.
  • si une entité politique est simplement fondée sur l’expansionnisme militaire infini, il est certain qu’il n’aura certainement pas le temps ni les capacités d’administration à travailler à l’assimilation de ses populations pour qu’il y ait une homogénéisation culturelle. Il n’y aura pas une sphère politique automne où un État peut réclamer une allégeance exclusive de sa population. Les empires ont tendance à être extrêmement hétérogènes avec des populations associées à l’empire et incorporées tout en revendiquant une autorité politique différente, mais que l’empire tolère tant qu’il n’est pas suffisamment puissant pour les subjuguer.
  • double principe d’incorporation et de différentiation : selon l’historien des empires Frederick Cooper, les empires sont fondés sur l’incorporation, mais en même temps sur un principe de différenciation puisqu’au sein de l’empire on maintient la différence entre peuples latinisés et germaniques pour l’Empire romain, chinois et mongol pour l’Empire chinois. Il y a une différenciation entre différentes catégories de populations. Dans les colonies, les sujets coloniaux ont un statut différent de la population nationale, ce n’est pas parce qu’on incorpore qu’on assimile. Les États, historiquement, ont mené des politiques n’annexions de territoires.

L’Empire chinois se percevait comme l’empire du Milieu et plus on s’éloignait du centre et plus on s’éloignait de ce milieu du monde, moins l’empereur chinois avait d’autorité. Les empires considèrent que l’extérieur de l’empire est le monde « non civilisé » dans lequel il a vocation à s’étendre. C’est le cas de l’Empire romain, mais aussi de tous les empires. Ils sont fondés sur un universalisme qui considère qu’en principe le monde doit être unifié sous l’autorité de l’empire et qu’il est impossible qu’un empire reconnaisse d’autres empires. Le Saint Empire romain germanique avait pour ambition d’unifier l’Europe et le monde notamment si l’empereur arrivait à devenir le chef de la chrétienté qui détient une autorité sur l’ensemble de l’humanité à christianiser. Lorsqu’on dit qu’il y a des entités incorporées à l’empire, cela renvoi à l’allégeance exclusive à un gouvernement central et le monopole de la violence légitime, c’est-à-dire que les royaumes et chefferies locales incorporées à l’Empire restent les propriétaires de leurs armes et de leurs armées et recourent à la force sur les territoires qu’ils contrôlent ce qui est toléré par l’empire à condition où cela ne viennent pas à l’encontre de l’empereur.

À l’époque, la source principale de richesse et de contrôler des territoires qu’il est possible de cultiver. Exercer un imperium sur des territoires de plus en plus étendus signifie avoir de plus en plus de richesses. Les empires n’ont pas de rivaux extérieurs et s’ils en ont, ils les incorporent. Les empires vivent en relative autarcie. Il faut aussi comprendre que leur puissance militaire et économique et fonction de l’étendue spatiale de ses territoires qu’il contrôle. Plus de territoires sont incorporés à l’empire, plus il y a d’obligation en termes de taxe et en terme militaire. Cela crée de la puissance militaire et économie qui nourrit la machine expansionnisme qu’est l’empire avec la faiblesse qu’à force d’incorporer et en maintenant des différenciations, l’empire est faible intérieurement et fort extérieurement. En interne, il reste des royautés, des chefferies, des tribus qui peuvent se retourner contre l’empereur. Il y a souvent des guerres internes, des scissions, d’ou l’absence de monopole légitime.

Cités-États[edit | edit source]

Les cités-États sont des royaumes, des républiques ou démocraties à l’échelle d’une ville. L’originalité est dans le fait que la cité-État est une unité politique à l’échelle d’une ville. La cité-État n’a pas d’arrière-pays et d’hinterland n’ayant pas d’autonomie économique en termes de besoin de subsistance. Les biens de subsistance d’origine agricole viennent de l’extérieur d’où le fait que les cités-États sont fondées sur le commerce. Ce sont des unités politiques non pas fondée sur l’impérium, mais fondée sur la puissance commerciale. La cité État est une unité politique de petite taille ayant un caractère urbain ainsi qu’une forte intégration et faible différenciation « culturelle ». Tous les citoyens hommes libres partageaient une langue commune, une culture commune qui est une forme de proximité. Il y avait une forte cohésion fondée sur l’intercohésion au sein de la ville distinguant la cité-État de l’empire plus disparate. Dans la cité-État, ce sont des gens ayant une faible différenciation culturelle partageant une même culture, fortement intégrée.

Les cités-États sont souvent liées à une fonction commerciale et à l’accumulation de capital au croisement de routes commerciales, de marchés ou de ports. La force de la cité-État est sa cohésion et sa faiblesse est sa faible taille, mais aussi son manque d’autonomie pour sa subsistance puisque la cité-État est coupée de l’hinterland. Les États modernes parviennent contrairement aux cités-États à créer le même sentiment de cohésion, mais sur un territoire beaucoup plus grand que celui d‘une ville.

Forces et faiblesses des empires, Cités-États et États[edit | edit source]

Forces Faiblesses
Empires - Puissance liée à la taille (modèle extensif)
- Faible concurrence extérieure
Divisions internes, faiblesse administrative, guerres intestines, faible intégration, « Imperial overstretch »
Cités-États Forte cohésion politique et intégration Petite taille = risque d’incorporation par des entités plus puissantes, dépendance économique p/r au « Hinterland », pas de « grenier à blé »

Les empires et les cités-États sont opposés l’un de l’autre. Ce qui va permettre à l’État moderne d’exister par la combinaison des forces de ces deux modèles tout en en évitant les faiblesses.

L’État combine les « forces » des deux modèles, en en évitant les « faiblesses »[edit | edit source]

L’État tel que défini par Max Weber est marqué par l’intégration et une cohésion relativement forte fondée sur le nationalisme, l’allégeance politique au centre. Dans un État moderne, en principe, il n’y a pas qu’une ville, mais plusieurs villes, des campagnes et des populations rurales. En dépit de la diversité des villes et de populations rurales, l’État va parvenir à créer la même situation qu’une cité-État, mais à une échelle plus large et diversifiée. Il y a une homogénéisation politique et une participation politique qui s’organisent autour du gouvernement qu’il soit fédéral ou centrale. C’est une allégeance politique en principe exclusive avec une cohésion nationale au sein de l’État national dit « État moderne ».

En même temps, l’État moderne parvient à extraire des ressources militaires et économiques de sa population. C’est un modèle intensif d’extraction de ressources militaires et économiques par une administration centralisée sans besoin d’une extension infinie. C’est l’intensité de l‘extraction des ressources de la population qui caractérise l’État moderne. La transformation en tant de guerre de l’État en « nation en arme » est quelque chose que seul un État moderne peut faire, les empires en étaient bien incapables.

Ces deux éléments se renforcent mutuellement. Si on impose des impôts extrêmement élevés et qu’on alourdi les obligations militaires d’une population qui par ailleurs n’a pas d’allégeance particulière au pouvoir central, on va créer un État de guerre civile voire des entités séparatistes et sécessionnistes, si ce modèle d’extraction de la population est possible ce n’est pas seulement s’il y a un modèle centralisé et organisé, mais aussi parce qu’il y a une forte cohésion, une intégration et une monopolisation des allégeances politiques par le gouvernement central ou fédéral.

Le fait que l’État moderne combine les forces des deux modèles, cela montre bien que l’État est lié à des luttes éliminatoires entre des entités politiques. Lorsqu’il y a des guerres entre un empire et des cités-États, il y a de bonnes raisons de penser que les cités-États vont être incorporées à l’empire à moins que l’empire ne se divise en interne. Lorsqu’il y a des États modernes en présence, ces États incorporent des cités et détruisent les empires puisqu’ils en ont la force et pas les faiblesses. L’État va être créé par la guerre et s’imposer par la guerre pour in fine devenir le modèle dominant en Europe. Elias souligne à quel point l’État idéaltypique est lié aux luttes éliminatoires entre entités politiques.

Pour comprendre comment des luttes vont mener à la création des États moderne, il faut revenir à la fin de l’Antiquité et au début du Moyen-Âge.

Les conditions d’émergence de l’État au Moyen-Âge[edit | edit source]

La chute de l’Empire romain[edit | edit source]

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L’Antiquité classique est caractérisée par degré relativement élevé d’organisation politique et militaire par rapport à la période antérieure et qui lui succède. La chute de l’Empire romain d’occident en l’an 476 va voir un triomphe partiel de la tradition germanique des « bandes armées » et le « faide »/ « feud ». Là où il y avait l’Empire romain très étendu qui parvenait à organiser politiquement l’essentiel du continent européen et efficace militairement, avec la chute de l’Empire romain il va y avoir une fragmentation totale du territoire de l’ancien Empire romain qui va voir apparaitre des unités politiques beaucoup plus petites qui vont s’affronter sur les anciens territoires de l’Empire romain.

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L’État moderne en tant qu’appareil administratif et bureaucratique efficace va émerger. Cette émergence n’aurait pas été possible si l’Empire romain avait perduré parce qu’un empire se caractérise par le fait qu’il incorpore sans concurrent extérieur, cela ne le force pas à se centraliser, d’imposer le monopole de la violence légitime. Un empire, tant qu’il est empire n’a pas de concurrent extérieur donc il n’a pas besoin de se renforcer en interne par exemple en extrayant plus de ressources économiques ou en augmentant les obligations militaires parce qu’il n’a pas d’ennemi extérieur.

Cela va cesser avec la chute de l’Empire romain avec des royaumes qui vont s’affronter pour reconstituer l’Empire romain. C’est dans cet affrontement que pour survivre dans la concurrence politique entre royaumes et tribus sur un même territoire progressivement ces entités politiques vont être menées à extraire de plus en plus d’impôts et de ressources militaires puisque ce n’est qu’à cette condition que ces entités politiques peuvent survivre et voir l’émergence des États modernes.

Les origines de la féodalité[edit | edit source]

Le système qui va émerger avec la chute de l’Empire romain ne va plus être fondé sur un principe impériale mais un principe féodal. C’est un système dans lequel le pouvoir politique et militaire est fragmenté à l’échelle du continent européen. Va s’installer une concurrence politique et militaire acerbe entre ces unités politiques et militaires dispersées dans lesquels chaque royaume va avoir intérêt à se renforcer intérieurement notamment en créant une administration efficace pour prélever des impôts et une armée. Va se créer au fur et à mesure une administration de plus en plus grande pour payer le personnel et lever encore plus d’impôt. Va se mettre en place un processus autoentretenu par lequel les machines guerrières que sont les royaumes et les aristocrates militaires vont constituer un monopole de la violence sur un territoire donné. Le paradoxe de l’État moderne est qu’il va finir beaucoup plus centralisé, efficace et militairement puissant que ne l’étaient les empires de jadis. La chute de l’Empire romain était vue comme une période de régression. On voit l’Empire romain comme étant la forme la plus aboutie d’autorité politique et que la féodalité serait un mode de régression, mais cette régression, désorganisation et la dispersion du pouvoir va permettre de créer un nouveau modèle politique qui est l’État moderne qui va définir plus centralisé, hiérarchisé et efficace que ne l’était l’Empire romain d’occident.

On considère que le Moyen-Âge commence avec la chute de l’Empire romain. Pendant cette période, il y a des tentatives permanentes de recréer l’Empire romain par de la « centralisation », mais la fragmentation prévaut en Europe occidentale. Une multitude de rois vont tenter de restaurer l’empire. Le principe d’unité perdue va plutôt être un élément de fragmentation que d’unité. Le système féodal émerge après la chute de l’empire de Charlemagne au IXème siècle comme système politique et surtout militaire combinant d’une part la fusion du fief et de l’office public renvoyant à l’héritage romain, d’autre part le principe vassalique renvoyant à l’héritage germanique. À l’échelle presque continentale de l’Europe va s’installer un ordre féodal qui tente de restaurateur l’Empire romain, mais qui assume la fragmentation.

Système féodale[edit | edit source]

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Le système féodal est fondé sur l’échange entre un monarque qui contrôle des territoires, mais qui n’a pas d’armée et des aristocraties militaires qui ont des armes et la capacité de faire la guerre, mais dont les territoires sont donnés par le roi. C’est de ce principe que le système féodal va émerger. Un système féodal et fondé sur la distinction entre suzerains et vassaux. Le suzerain a besoin de protection et de ressources militaires, pour cela il va engager des relations contractuelles avec des vassaux qui sont des seigneurs de guerre qui ont besoin de territoire. Le suzerain va alors donner un fief au vassal qu’il va pouvoir contrôler en échange de quoi le vassal aura des obligations militaires pour protéger le suzerain lorsqu’il est attaqué de l’extérieur.

Ce qui engendre une relation verticale est le besoin de terre renvoyant à un principe de distribution de terres en échange d’obligations militaires vis-à-vis du niveau supérieur. Au fur et à mesure que les territoires sont redistribués de suzerains à vassal et à sous-vassal, les fiefs se fragmentent. Il y a un principe de morcellement et de division territorial. Cela veut aussi dire que la capacité du roi et des vassaux à faire la guerre dépend de l’allégeance fluctuante de leurs vassaux. En réalité chaque vassal et chevalier est en quelque sorte autonome de telle sorte que si son suzerain est menacé, il peut faire défaut même si cela rompt le lien féodal. Bien souvent un vassal à souvent plusieurs fiefs légués par différents suzerains. Les niveaux supérieurs et en particulier le roi ne sont jamais certains de sa puissance militaire. Il n’y a pas de monopôle de la violence légitime de la part du roi, mais un principe de dispersion du territoire morcelé en fiefs, mais aussi en unité militaires morcelées en multiples chevaleries qui caractérise le Moyen-Âge.

Politiquement, le système féodal est un système fragmenté, multiple, avec des allégeances multiples, changeantes et qui se chevauchent, c’est un pouvoir dispersé. D’un point de vue militaire c’est un système de chevaliers plutôt que les phalanges fondées sur une multiplicité de soldats créant des unités militaires compactes et la solidarité mutuelle. Le système féodal valorise la prouesse individuelle menant à une individualisation de la guerre dans un système d’allégeance, mais ce sont des solidarités plus distantes que celles de la phalange et beaucoup plus aléatoires. In fine, la guerre reste une question d’estimation personnelle et individuelle dans le choix de l’allégeance. Il y a un brouillage de la guerre et de la vengeance personnelle.

La « Faide » renvoie à la vengeance et la vendetta entre familles. La vengeance se dit « Werra » en germanique qui va être latinisé en « Gwerra » puis sera décline en « War » et « guerre ». Le terme de guerre trouve sa source entre ces luttes entre seigneurs féodaux au Moyen-Âge. C’est une métaphore que ce sont ces luttes et le climat de compétition entre chevaliers, seigneurs et rois sur le continent européen que va émerger l’État moderne. C’est donc unsystème politico-militaire basé sur la « décentralisation », mais qui maintient un pouvoir de guerre limitée dans les mains du roi.

La France sous Hugues Capet au Xème siècle[edit | edit source]

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La France est divisée en différents territoires avec le domaine royal autour de Paris. Tous les autres territoires du royaume de France ont été légués à d’autres seigneurs qui eux-mêmes les ont légués à leur vassaux. Le territoire qui appartient au roi est petit par rapport au Royaume de France lui-même contrôlé par des seigneurs différents. Le roi contrôle très peu son royaume montrant à quel point le territoire est fragmenté et à quel point il n’y a pas de monopole de la violence légitime et donc il n’y a pas d’État moderne de très loin absent. Il y a des réseaux d’obligations militaires très complexes entre ces Ducs, Comte et le Roi.

Ces royaumes d’Europe sont des systèmes fragmentés entre nobles, différents rois à l’échelle du continent européen, mais aussi entre rois et leurs vassaux. Au final, le roi n’est qu’un seigneur parmi d’autres. Va s’enclencher un processus qui par la dynamique même de cette compétition va créer progressivement l’État moderne comme analysé par Charles Tilly dans son ouvrage Coercion, Capital, and European States. Il explique que ce système féodal va faire émerger des unités politiques de plus en plus centralisées, efficaces bureaucratiquement et qui in fine vont parvenir sur un territoire relativement élargi à monopoliser la violence légitime.

War-making/State-making[edit | edit source]

Ce n’est pas un processus intentionnel[edit | edit source]

Ce n’est pas un processus intentionnel, mais quelque chose qui va résulter d’une lutte :

  • « compétition interne » au sein des Royaumes entre seigneurs pour la terre : des espaces de plus en plus grands concentrés dans les mains de seigneurs de moins en moins nombreux dans le cadre de « luttes éliminatoires ». Pour Norbert Elias, lorsqu’il y a une concurrence entre différentes unités que rien ne distingue, il y a de fortes chances que progressivement les unités les plus faibles soient éliminées, mais que progressivement émerge un monopôle. Lorsqu’on parle de concurrence et de compétition sur un territoire, personne ne peut empêcher les seigneurs les plus puissants dans le cadre du système féodal de vaincre les seigneurs moins puissants jusqu’à qu’il ne reste plus que les seigneurs les plus puissants jusqu’à arriver à un monopole. Elias explique comment progressivement le roi va émerger comme le seigneur le plus puissant sur un territoire. Il y a une compétition interne et progressivement dans une lutte militaire, des espaces de plus ne plus grands vont être concentrés jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un seigneur qui par ce biais va imposer un monopole de la violence légitime cela par des luttes d’intérêts par le principe de monopole.
  • « compétition externe » entre Royaumes sur un continent unifié par le culte de la restauration de l’empire et des interdépendances économiques : les monarques veulent unifier le monde chrétien, mais sans en avoir les ressources spirituelles puisque c’est le pape qui les détient. Cette compétition passe donc par la guerre et requiert l’extraction de ressources et donc des capacités administratives. À chaque fois qu’un État ou un royaume se centralise et se bureaucratise un peu plus qu’un autre, il devient plus puissant militairement et plus dangereux pour les autres royaumes qui devront en faire de même. Par exemple, la Révolution française est un renversement de régime qui va de pair à un mouvement de centralisation de l’État français. En 1793 va avoir lieu un phénomène de levée en masse où l’ensemble de la population française va être mobilisée contre les puissances extérieures. Tous les États européens vont devoir faire de même sinon ils vont se faire renverser par la France. Napoléon par ses victoires va forcer les autres États européens à se centraliser et à attiser un nationalisme. Dans la compétition interétatique vont être obligés de faire de même les États. Il va y avoir une compétition qui passe par la guerre obligeant chaque État à se renforcer en rendant l’extraction de ressource sur sa population plus efficace.
  • ces administrations permettent au monarque d’affermir son pouvoir sur les seigneurs, mais ne le dispense pas de négocier leur participation aux guerres : selon Tilly dans Coercion, Capital, and European States, AD 990–1990 publié en 1990, en utilisant à la fois la compétition interne même à la prééminence à un même souverain et la compétition entre rois sur le continent européen par le biais des interdépendances stratégiques va mener à la centralisation étatique qui va in fine mener à la création de l’État moderne. Au Royaume-Uni, cette négociation a donné lieu à la Magna Carta en 1215 qui est un document par lequel les aristocrates anglais acceptent de soutenir les guerres menées par le roi d’Angleterre Jean sans Terre, en contrepartie, le roi doit permettre une certaine représentation politique à l’aristocratie et donc aux seigneurs féodaux. Le principe de la Magna Carta est « no taxations without representation ». Les aristocrates soutiennent le roi à condition de pouvoir participer à la prise de position politique quant à la paix et à la guerre. C’est l’origine historique du parlementarisme. Le principe de négociation entre monarque d’une part et seigneurs féodaux de l’autre va voir la mise en place d’un compromis au fondement de la démocratie parlementaire à l’issue d’un long processus. Le monarque a pour obligation de négocier avec l’aristocratie militaire qui en vertu de fragmentation l’oblige à limiter son pouvoir afin d’obtenir le soutien financier et militaire de la part de ses vassaux. La Révolution française est à la fois un processus de centralisation et de démocratisation.

La France sous Louis XI : 1423 – 1483[edit | edit source]

À la différence de la France de Hugues Capet, progressivement, le domaine royal va être étendu progressivement qu’il s’accapare les fiefs des autres seigneurs. Le territoire royal est étendu bien au-delà de l’Île-de-France jusqu’à l’unification du royaume de France qui établit un monopole fiscal, administratif et militaire par l’État à savoir le monarque sur l’ensemble du territoire.

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War-Making/ State-Making[edit | edit source]

L’accumulation de territoires dans le « domaine royal » va générer des luttes éliminatoires internes, mais c’est aussi une lutte externe qui va obliger chacun des rois à centraliser le pouvoir en interne, de concentrer des ressources dans les administrations royales qui deviennent plus distinctes de la personne du roi. Sous la féodalité, le roi est le « primus inter pares ». Le pouvoir du roi était relatif à sa propriété personnelle. Au fur et à mesure que l’État se centralise, qu’il concentre des pouvoirs de plus en plus grands, du pouvoir et des ressources financières, qu’il met en place des administrations de plus en plus efficaces, qu’il monopolise des armées, le pouvoir du roi commence à se distinguer de la personne du roi. Ce qui était la fortune personnelle du roi va devenir le budget de l’État. Le système politique qui prévalait dans les royaumes du Moyen-Âge était patrimonial. Un pouvoir patrimonial est un pouvoir pour celui dont ses ressources politiques sont sa propriété privée. Ce qui caractérise le pouvoir patrimonialiste est que les ressources du roi en tant que chef politique sont la propriété privée de ce chef politique. Au fur et à mesure que l’État se renforce, se centralise et qu’émerge l’État moderne, le pouvoir va devenir de moins en moins patrimonialiste menant à une distinction entre personne privée et publique avec le roi en tant que personne et le roi en tant que couronne. Émerge la théorie mystique que le roi a deux corps, un corps physique et un corps symbolique. Au fur et à mesure que le pouvoir se centralise et se renforce, il se distingue de la personne du roi dont les pouvoirs personnels vont être ainsi limités.

Le pouvoir de la violence légitime ne vaut rien sans un monopole de la violence fiscale. Dans un État moderne, non seulement seul le gouvernement peut décider du recours à la force et de pouvoir lever des impôts en opposition à ce qui prévalait durant la période féodale. Pour Charles Tilly, « La guerre fait l’État et l’État fait la guerre » caractérisant le trajectoire historique de l’Europe occidentale liant intimement la construction de la guerre au pouvoir de l’État.

Le premier paradoxe est que les royaumes féodaux d’Occident vont devenir plus centralisés que les empires d’Europe centrale et orientale. Byzance qui était l’hériter de l’Empire romain d’Orient et ensuite de l’Empire ottoman voulaient incarner les principes de l’Empire romain avec le principe d’unification d’un continent voire plus et une forte organisation bien plus que ne l’était les systèmes féodaux. Progressivement, ces monarchies féodales vont devenir plus centralisées, plus efficaces militairement et politiquement. Cela marque la victoire des États modernes sur des empires qui n’ont pas su survivre à la lutte éliminatoire.

Le deuxième paradoxe est le fait que, selon Michael Mann, le roi en tant que « pouvoir despotique » décline alors même que le « pouvoir infrastructurel » augmente. C’est le pouvoir de l’État en tant qu’entité publique distincte de la personne du roi à changer et reformer la société en interne. Les États ont décidé au XIXème siècle d’homogénéiser la culture nationale et la langue nationale. L’État moderne a été capable d’imposer à l’entièreté de sa société politique, une homogénéisation culturelle, linguistique et juridique. L’État moderne est bien plus puissant du point de vue du pouvoir infrastructurel, mais en même temps, le pouvoir despotique du pouvoir exécutif est bien mois important dans les États modernes.

Du « Saint Empire Romain Germanique » (962 – 1806) à l’État-garnison prussien et l’Allemagne[edit | edit source]

Le Saint Empire romain germanique qui est l’un des héritiers de l’Empire romain avec une volonté de l’Empereur de recréer un Empire fondé sur le christianisme est rendu difficile à cause d’une forte compétition interne et une forte compétition externe qui va mener à une concentration du pouvoir, à une accumulation du pouvoir politique qui va mener à l’émergence de l’Allemagne. Ce n’est pas l’empereur qui va l’emporter, mais c’est une principauté à l’intérieur de cet empire qui est la Prusse qui va unifier les territoires et créer l’Allemagne moderne à partir d’une centralisation et d’une accumulation non pas entre les mains de l’Empereur, mais à travers le royaume de Prusse. Ce qui est important dans ce processus de construction des États européens par le war making/state making est qu’on va aboutir à un monopole de la violence légitime sur un territoire donné.

La pacification intérieure : Norbert Elias[edit | edit source]

Progressivement, le pouvoir de l’exécutif à la capacité de mener des guerres de plus en plus puissantes en interne et en externe. Le monopole de la violence intérieur et extérieur signifie aussi que la société dans son ensemble, ses élites et notamment les aristocrates perdent la capacité à faire usage de la violence privée. En interne, selon Elias, il y a la pacification intérieure avec une violence de moins en moins prégnante sur le territoire national. Cette pacification intérieure est liée à la pacification de l’État parce que monopoliser la violence légitime c’est priver l’usage de la violence privée menant à un développent d’une maîtrise de soi, d’une autodiscipline et d’une retenue dans les mœurs. Muchembled constate un déclin de la violence interpersonnelle depuis le XVIIème siècle.

Le duel à l'épée, par Jacques Callot, 1617[9]

Les monarchies traditionnelles au Moyen-Âge n’avaient pas de police. L’État moderne invente la police qui a pour caractéristique de recourir à une violence moindre avec une culture de la force minimale dans l’idée d’utiliser la force en dernier recours de manière proportionnelle. Cela correspond à un moment où l’État lui-même devient de plus en plus violent et tente de pacifier la population. Cela correspond à un moment qui confirme et renforce la tendance de long terme de pacification des sociétés européennes. Néanmoins, la modernité politique coïncide aussi avec les génocides et les guerres d’annihilation d’où la dimension schizophrène de l’État moderne.

Louis XIII interdit les duels en 1626. Au fur et à mesure que les seigneurs de guerres perdent la capacité à mener des guerres privées, c’est ce qu’on appelle la curialisation des guerriers. Ils vont progressivement transformer leur pratique de violence dans un sens de les mettre en forme, de ne plus mener des guerres privées, mais en même temps de recourir à la violence pour défendre leur honneur à travers la pratique du duel. Les duels sont en quelque sorte ce qui reste du pouvoir traditionnel des aristocrates à mener des guerres privées sans recours au roi. L’interdiction du duel symbolise qu’à partir de 1626, le roi se veut d’avoir le monopole absolu sur toute forme de violence légitime et toute forme qui peut être exercée par les individus. Cette décision peut sembler anecdotique, mais en même temps elle symbolise la création de l’État et de l’émergence du monopole de la violence légitime en retirant le droit de recourir à la violence interpersonnelle.

Conclusion[edit | edit source]

L’extraction accrue de ressources militaires à travers les taxes et les recrues au service de la guerre requiert une bureaucratisation accrue. La bureaucratisation accrue nécessite et permet une extraction de plus en plus débridée de ressources ainsi que de mener des guerres de plus en plus meurtrières. Leur interaction dans un système « proto-international » qui prévaut en Europe sous le système féodal et durant la Renaissance dans lequel aucun royaume ne peut devenir plus fort que tous les autres, contribue à l’émergence de l’État wébérien.

Notes[edit | edit source]

Bibliographie[edit | edit source]

Références[edit | edit source]

  1. [Davidshofer | University of Geneva] - Academia.edu
  2. Publications de Stephan Davidshofer | Cairn.info
  3. Davidshofer, Stephan. “La Gestion De Crise Européenne Ou Quand L'Europe Rencontre La Sécurité : Modalités Pratiques Et Symboliques D'une Autonomisation.” Http://Www.theses.fr/, Paris, Institut D'études Politiques, 1 Jan. 2009
  4. Page personnelle de Christian Olsson sur le site de l'Université Libre de Bruxelles
  5. Page de Christian Olsson sur Academia.edu
  6. Profile Linkedin de Christian Olsson
  7. "The Course of Empire: The Consummation of Empire". ExploreThomasCole. Retrieved 20 March 2011. 
  8. "The Paintings". Beyond the Notes: The Course of Empire. Retrieved 23 October 2014. 
  9. En garde ! Les duels dans Gallica | Gallica Blog.bnf.fr, (2015). En garde ! Les duels dans Gallica | Gallica. [online] Available at: http://blog.bnf.fr/gallica/index.php/2014/03/13/en-garde-les-duels-dans-gallica/ [Accessed 17 Feb. 2015].