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La guerre au-delà de l’Occident : l’État moderne est-il une invention occidentale ?

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La question est de savoir comment analyser les guerres ayant eu lieu de par le monde depuis 1945, quelles sont ces nouvelles formes de guerres. Comment le changement de contexte qui implique de porter un regard sur le monde postcolonial conduit à la conclusion que la guerre ne fait plus l’État et que l’État ne fait plus forcément la guerre. Leander va montrer dans Wars and the Un-Making of States: Taking Tilly Seriously in the Contemporary World publié en 2004 que la guerre aujourd’hui de plus en plus n’implique pas des États et que bien souvent, la guerre conduit non pas à la centralisation et la construction étatique, mais plus à la destruction, à l’affaiblissement et à la destruction des États. Néanmoins, ce point de vue est contesté. Nous allons passer en revu certaines caractéristiques des guerres du troisième type dans les guerres du monde postcolonial pour en appréhender les caractéristiques et les évolutions et de voir si le postulat de Tilly « war making – state making » est applicable.

La question est de savoir si le modèle « européaniste » inspiré par Tilly s’applique au-delà de l’Europe. Il y a ici différentes questions que nous devons aborder :

  • comment l’État moderne a-t-il émergé dans le monde postcolonial ? La première explication qui est mise en avant est le rôle de la colonisation. L’idée est que l’État moderne a émergé en Europe et qu’avec la création d’empires coloniaux européens au-delà du continent européen, cela a permis d’étendre l’idée étatique au reste du monde, mais aussi le mode de fonctionnement bureaucratique qui a été implanté dans un certain nombre de sociétés colonisées permettant la création d’États modernes dans le monde postcolonial selon le modèle d’État moderne occidental. D’autres analyses mettent le processus d’émergence selon des facteurs endogènes plus anciens que la colonisation. Par exemple, on peut se demander si le Japon est-il le résultat de l’exportation d’un modèle occidental parce qu’il existait déjà au XVème siècle un mode de concentration du monopole de la violence légitime. Cela tendrait à dire que l’analyse de Tilly n’est pas forcement universelle. Tous les États ne seraient pas le fruit d’entreprises guerrières et d’autres connaissent des processus similaires déconnectés d’influences européennes. Analyser les États postcoloniaux en voyant la colonisation comme le point de départ des processus qui affectent ces pays est assez réducteur.
  • quel est le rôle de la guerre de ce point de vue?
  • les trajectoires non-occidentales : « successful » ou « failed states » ? la distinction entre État empirique et État juridique à été proposé par Robert Jackson dans Quasi state[7].[8]

Il est ici important de comprendre le lien entre violence et ordre politique dans le monde postcolonial contemporain.

Il y a deux types d’applications de la théorie de Tilly en dehors de la sphère occidentale avec l’idée que construction d’État moderne et guerre sont liées, ceux qui ont tenté d’appliquer ce modèle en dehors de la sphère occidentale se divisent en deux groupes :

  • on considère que selon Tilly, les différents États existants sont le fruit de la guerre et vice-versa. Appliquer Tilly viserait à montrer que tel ou tel État est le fruit de la guerre ou alternativement, les guerres qui sont cours au sein de ces sociétés voient se constituer un État moderne au sens wébérien. Cela suppose aussi de dire qu’aujourd’hui ces États en proie à des guerres civiles ou interétatiques ne sont pas réellement des États même si reconnus dans le droit international. Ce raisonnement est difficilement tenable. Toutes les guerres de toute évidence ne conduisent pas à la création d’État. Toutes les guerres ne conduisent pas à des États et tous les États n’ont pas été créés par la guerre. Ce type de raisonnement conduit à la conclusion que les États qui connaissent aujourd’hui des guerres ne sont pas encore des États réels soit ces analyses conduisent à rejeter les analyses de Tilly. Il y a l’idée parfois, chez Jean-François Bayart, que les guerres civiles en cours dans le monde peuvent s’analyser comme une gestation difficile dont va émerger l’État. L’idée serait qu’il n’y aurait qu’à laisser faire jusqu’à voir l’émergence d’États modernes.
  • Tilly montre que le modèle de l’État moderne est le fruit non pas de la guerre de manière générale, mais des guerres menées dans un système politique sachant que le contexte de formation de l’État moderne en Europe n’est pas forcément applicable aujourd’hui. Est-ce que cela veut dire que tout lien positif entre guerre et construction d’État est erroné dans le monde contemporain ? Leander montre dans Wars and the Un-Making of States: Taking Tilly Seriously in the Contemporary World publié en 2004 que le contexte international qui prévaut aujourd’hui et dans lequel se sont formés les États postcoloniaux ne sont pas propice à l’analyse de Charles Tilly. En dehors de ce contexte, les effets de la guerre vont produire des effets très différents que ceux décrit par Charles Tilly. Le mode d’exportation hors de l’Europe s’est fait par d’autres biais, à travers la colonisation, la décolonisation, mais aussi par des organisations internationales qui participent à l’exportation d’un savoir d’État et ensuite formate les États postcoloniaux dans un modèle occidental. On peut considère que même si Leander a raison concernant l’analyse de Tilly, il y a néanmoins parfois des liens positifs entre guerre et construction d’État dans le cadre de certaines guerres même s’il est difficile de mettre en évidence ce lien positif. Dans certains conflits, on voit quand même des constructions d’État par la guerre même si cela suppose d’abandonner la définition européenocentrée de l’État.

Il faut faire attention à l’idée d’une histoire linéaire universelle, c’est ce qu’on appel l’historicisme ou encore l’évolutionnisme que l’on retrouve dans les théories de la modernisation qui sont un ensemble intellectuel qu’il est possible de faire remonter à Marx voire Locke. Cette vision considère que pour comprendre les États postcoloniaux, les États du tiers monde, les organisations politiques, il faut étudier l’histoire européenne puisque ces États seraient à un stade qu’ont connu les États européens il y a de cela plusieurs centaines d’années. La théorie de Tilly a été fondée en regardant l’histoire européenne dont l’Europe fournirait le modèle implicite et explicite. En même temps, il est indéniable que l’Europe et l’ « Occident » exportent leurs modèles politiques au-delà de leurs frontières. Il est nécessaire de voir comment les normes juridiques, administratives et bureaucratiques ont été souvent forgées ailleurs et exportées par le biais de la colonisation ou par le biais des organisations internationales sous influences des États occidentaux suivant des normes en matière de « bonne gouvernance » et de démocratie forgées par les régimes occidentaux.

Le débat sur les « États fragiles »[edit | edit source]

Dans le monde postcolonial, les guerres seraient à la fois facteur d’affaiblissent des États et la conséquence de l’affaiblissement des États. Des auteurs tentent de renverser la causalité mise en évidence par Tilly. Dans le monde postcolonial, la guerre défait des États de la même façon que l’affaiblissement des États conduit à la guerre.

Toute une série de théories essaie d’analyser les conflits au Moyen-Orient par la faiblesse constitutive des États. Il est vrai que depuis 1945, la majorité des conflits armés de par le monde sont des guerres civiles et non pas des guerres interétatiques. Le déclin des guerres interétatiques a été plus rapide que le déclin des guerres civiles notamment après les années 1990 ce qui veut dire qu’il y a bien plus de guerres civiles aujourd’hui que de guerres interétatiques. En réalité les deux formes de guerres déclinent, mais les guerres interétatiques déclinent plus rapidement. Il n’est pas possible de dire qu’il y a eu un déclin des guerres interétatiques au profit d’un nouveau type de guerre.

Il y a un affaiblissement d’États postcoloniaux qui a conduit à un certain nombre de guerres créant tout un débat en particulier politique sur les risques représentés par les failed states et les États fragiles sachant qu’un État qui serait fragile serait plus enclin à tomber dans une situation de guerre civile ou de sanctuaire pour les groupes terroristes et qu’il faudrait renforcer les États postcoloniaux pour renforcer cette dynamique. Dans The Coming Anarchy paru dans la revue The Atlantic Monthly publié en 1994, Kaplan disait que la tentative par les États-postcoloniaux de mettre en place des administrations et des gouvernements plus ou moins calqués sur des modèles occidentaux a échouée et cela crée une situation d’anarchie et un retour de l’état de nature. Il y aurait un retour de la lutte de tous contre tous selon le postulat de Hobbes.

Lorsqu’on parle d’« État fragile », on ne parle pas d’« État » en tant que tel, mais de « rémige politique ». Il faut distinguer « État », « gouvernement » et « régime politique » parce qu’on a tendance à brouiller les interprétations. Le débat sur les « États fragiles » fait référence à l’idée que les capacités des régimes politiques sont tellement réduites que cela met en danger leurs citoyens ainsi que les États voisins. Dans The politics of collective violence publié en 2003, Charles Tilly dit que « The word ‘regime’ summarizes interactions among governmental agents, polity members, challengers and subjects ». Zartman utilise la notion de « collapsed states », Callaghy de « lame leviathans » et Holsti de « fragile states », « state weakness ». Tous ces auteurs mettent l’accent sur un lien entre le phénomène d’État, de gouvernement ou de régime qui échouent à leurs yeux à extraire des ressources de la population à la fois en termes de création de bureaucratie efficace, de levée des impôts et échouent à assurer des services essentiels. Cela mène à des conflits largement analysés à travers un cadre qui voit comme Hobbes l’absence d’un État comme facteur de régression sinon vers un État de nature du moins un état de guerre permanente de tous contre tous.

Le mécanisme du « collapsus d’État » est utilisé par Zartman après les années 1990. Les États créés après la décolonisation après la Seconde guerre mondiale avaient très peu de ressources intérieures en termes de sécurité, de système d’armement, de savoir-faire et de bureaucratie. Néanmoins, cela n’a pas créé d’effets particuliers pendant la Guerre froide parce que c’était une situation de clientélisation concurrentielle des États postcoloniaux par les superpuissances à savoir les États-Unis et l’URSS. Cette rivalité entre l’URSS et les États-Unis passait par la tentative de percer dans les pays du tiers-monde, mais non pas sur le théâtre central de la Guerre froide qui était les plaines d’Europe centrale et orientale. Comme une telle guerre était impossible, les deux grandes puissances ont tenté d’étendre le conflit à la périphérie dans les États coloniaux par une tentative d’achat d’allégeance, de renforcer à de consolider les États du tiers-monde « amis » qui se voyaient contestés par les guérillas des blocs opposées. Le clientélisme était récurent dans un contexte où la concurrence entre le bloc socialiste et capitaliste conduisait les superpuissances à dépenser des ressources pour étendre leur influence. Des États ont même été jusqu’à changer de bord comme l’Éthiopie et la Somalie montrant que les États du tiers-monde pendant la Guerre froide savaient jouer de cette structure concurrentielle pour obtenir des ressources de l’extérieur permettant de faire face à leur manque de ressources internes. Avec la fin de la Guerre froide, la clientélisation concurrentielle cesse. On cesse de soutenir des régimes peu démocratiques dans le cadre de la confrontation de Guerre froide et l’URSS s’effondre, la Fédération de Russie n’a pas les moyens de poursuivre les politiques soviétiques. C’est ainsi que des États vont s’effondrer après la Guerre froide. Ces États ne tenaient que parce qu’il y avait des ressources qui étaient fournies par la logique de Guerre froide. Une fois la Guerre froide terminée, ces ressources cessent, cela affaiblit le gouvernement en place et renforce les oppositions internes conduisant à des guerres civiles et donc à une recrudescence des guerres civiles après la fin de la Guerre froide.

Dans Quasi-States: Sovereignty, International Relations and the Third Word publié en 1990, Jackson nous explique comment on est passé d’un État où une « souveraineté empirique » ayant émergée au XVIIème siècle et XVIIIème siècle en Europe a une « souveraineté purement juridique », mais sans « souveraineté empirique ». L’État moderne qui émerge en Europe au XVIIème siècle et XVIIIème siècle est marqué par le principe juridique de la non-intervention [« juridical statehood »], mais en même temps, cet État est un État empirique dans le sens ou il a un certain nombre de ressources lui permettant d’administrer son territoire, de lever une armée, des impôts, de créer une administration de fonctionnaires compétents et indépendants de la société. Avec le mouvement de décolonisation dans les années 1950 jusqu’aux années 1970, on voit l’émergence de « quasi-États » [« Quasi-states »] qui sont des États au sens juridique du terme avec une souveraineté négative bénéficiait du principe de non-intervention, mais qui n’ont pas l’« empirical statehood » n’ayant pas la capacité de gouverner leur territoire. La souveraineté négative purement juridique fondée sur la non-intervention devient un handicape [« liability »] pour ces États parce que les principes juridiques de la souveraineté obligent ces États à jouer le jeu interétatiquesupposant qu’ils aient les capacités d’assurer la sécurité de leurs citoyens sur leur territoire national, être en mesure de dissuader les voisins d’intervenir sur leur territoire alors même qu’ils n’en n’ont pas la capacité. Cela va mener aux guerres de troisième type décrit par Holsti.

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Cette idée qu’il y aurait eu une recrudescence des guerres civiles avec la fin de la Guerre froide doit être considérablement nuancée. Le premier graphe montre le nombre de morts lié aux guerres entre 1946 et 2006 et pour ce qui est des conflits. On constate un déclin entre 1950 et 2006 qui tendrait donc à montrer qu’il n’y a pas eu d’explosion du nombre de morts causé par la guerre lié à un supposé retour de la guerre de tous contre tous à l’état hobbesien pour reprendre la pensée de Robert Kaplan.

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Il y a un pic autour de 1990 où il semble y avoir plus de conflits dans le monde qu’en 1950, mais en même temps, le nombre de conflits reste relativement constant sur la période de 1950 à 2005. Cela montre que les guerres dans le monde semblent devenir moins meurtrières entre 1950 et 2006. Si il y a une augmentation du nombre de conflits entre 1960 et 1990, ce n’est pas temps parce qu’il y a de plus en plus de conflits déclenchés par année, mais parce que les conflits en cours tendent à perdurer dans le temps. En d’autres termes, les guerres civiles tendent à perdurer dans le temps.

Ce sont des conflits de long terme difficile de dater. Il y a une augmentation du nombre de conflits liés au fait que les guerres commencées précédemment perdurent dans le temps cela notamment du fait que les guerres civiles qui ont lieu dans le tiers-monde voient un gouvernement contre une guérilla soutenue. Après 1990, il y a un déclin du nombre de conflits dans le monde sans voir un déclin significatif du nombre de guerres. Ce qui a changé avec la fin de la Guerre froide est qu’il y a une tendance à faire en sorte que les conflits qui commencent soient bien plus courts que précédemment. Il y a un déclin des guerres civiles dans le tiers-monde avant 1990. Les statistiques ne vont pas dans le sens de Robert Kaplan ou encore Mary Kaldor dans son ouvrage New and Old Wars: Organized Violence in a Global Era publié en 1999.

Ce que Holsti appelle la « faiblesse d’État » est plus subtil que ces analyses même si c’est la faiblesse des États postcoloniaux qui explique le nombre de guerres civiles après 1945. Le problème est qu’il y a au moins trois dimensions à l’État : juridique, sociologique et institutionnelle.

  • the state-strength dilemma [dilemme de la force d’État] : des États postcoloniaux disposent d’armements issus de l’ancienne puissance coloniale ou issus de l’un des deux camps de Guerre froide, ils disposent d’administration coloniale faisant qu’ils sont relativement dotés de la capacité à réprimer des manifestations ou des mouvements politiques de contestation interne, mais en même temps ces États sont faibles en termes de légitimité. Les frontières ont généralement été tracées par l’ex-puissance coloniale, les personnels politiques ne sont pas élus, mais proviennent souvent de l’armée sans forcément avoir une légitimité démocratique même s’il peuvent avoir une légitimé historique. C’est ce qu’appel Holsti la « légitimé verticale », mais il y a aussi un problème de « légitimé horizontal » qui est que la plupart des citoyens de ces États ne reconnaissent pas la plupart des communautés constitutives de l’État en question comme faisant partie de cet État. Il y a des mouvements irrédentistes avec des volontés d’annexion d’États voisins considérant que certaines populations leur sont propres. D’autres vont essayer de faire sécessions pour redessiner les frontières politiques en partie parce qu’il y a des intérêts économiques, mais aussi parce qu’il n’y a pas de reconnaissance de la communauté nationale fondée sur une volonté de vivre ensemble et de valeurs communes. Cela crée le dilemme de la force d’État : ce que ces gouvernements postcoloniaux n’ont pas en légitimité, ils tentent de le suppléer en ayant recours à la force créant un dilemme parce que recourir à la force contre sa propre population est une façon de perdurer dans le temps, mais cela érode d’autant plus la légitimité.
  • l’État patrimonial : c’est la tendance au Moyen-Âge de considérer que les moyens financiers à la disposition du roi et le domaine royal ne sont pas constitutive d’une sphère publique, mais la propriété privée du roi. Le budget de l’État était la bourse privée du roi, son armée et son fief en en faisant un État fondé sur la propriété. Le néopatrimonialisme a souvent été appliqué aux États postcoloniaux du tiers-monde afin d’expliquer le système clientéliste en place dans les États postcoloniaux et qui consiste à acheter avec de l’argent public des allégeances ne pouvant qu’être constituées sur de la légitimé. Le principe du maintien de ces gouvernements postcoloniaux est lié au recours à la force et à la clientélisation des populations en payant des élites locales afin qu’elles acceptent de soutenir le gouvernement en place. Cela suppose des moyens économiques importants de la part du gouvernement central rendant le régime vulnérable aux crises économiques qui risquent de se traduire par un retournement de certaines élites locales jadis payées par ce système de clientélisme contre le gouvernement en place. Bachar Al Assad prend le pouvoir en Syrie en 2000 changeant la politique économique de celle de son père Hafez el-Assad. Il tente de libéraliser le régime bassiste pas tant en l’ouvrant politiquement, mais du point de vue économique pour rendre le système plus favorable à certains entrepreneurs. Cela implique également la perte des secteurs les plus pauvres de la société qui avaient jusqu’à là soutenus le régime de Hafez el-Assad qui avait une politique clientéliste expliquant pourquoi en partie des secteurs de la population sunnite marginalisés vont entrer en opposition.
  • les frontières contestées des communautés politiques.

Cela conduit aux guerres du troisième type selon Holsti liées à l’histoire coloniale et au tiers-monde qui émerge après la Seconde guerre mondiale. Les guerres civiles génèrent de l’interventionnisme et déstabilisent les États voisins. Il y a des systèmes de conflits qui soutiennent mutuellement des insurrections internes à leur État rival faisant que les guerres civiles imbriquées dégénèrent souvent en guerre transnationale.

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Toute la littérature sur l’État fragile a tenu lieu à objectiver la notion de « failed state ». Avec cette carte, on voit que le problème d’État failli considère en priorité les États du tiers-monde et les États du second-monde.

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Sur le plan géographique, il semble avoir un lien entre ce que les États du sud ont en commun à savoir leur histoire coloniale et leur propension à connaître des conflits internes.

Avec cette carte on voit apparaitre les conflits violents en 2013. Cette carte soulève un certain nombre de questions. L’autre carte montre que les conflits sont en réalité localisés.

La notion d’État failli a été critiquée pour beaucoup de raisons. D’une part, elle est eurocentrique et soutenue par une vision normative de l’État. C’est un État qui se distingue de ce qui serait considéré comme d’un « État réussi » qui serait l’État occidental ou du moins l’État d’un certain nombre de pays dits développés fournissant le modèle au reste du monde. Cela est fondé sur une vision normative parce que les États qui auraient « réussi » seraient pacifiques et non-violents soulevant une vision idéalisée, mais fausse historiquement. La notion d’État failli ne tient pas compte des structures de pouvoir locales. Il y a l’idée qu’en l’absence de structure de pouvoir, d’un gouvernement et donc d’un État moderne, il y a une absence de structures de pouvoir et donc des guerres de tous contre tous. Ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de régime centralisé qu’il n’y a pas de structure de pouvoir local. Dans les situations décrites comme étant un État failli, on voit des structures fondées sur l’« anocratie » qui stoppent des luttes fondées sur les élites locales en l’absence d’institutions publiques ayant un statut juridique. L’anocratie est un pouvoir fondé sur un équilibre fragile entre élites qui ne reposent pas sur des institutions démocratiques. Les luttes entre élites peuvent être soit violentes comme en Somalie et non-violentes comme dans la Pountland et le Somaliland. Cette vision est fondée sur une vision idéalisée de l’État.

Dans On the Postcolony publié en 2001, Achille Mbembe décrit les usages politiques de ce concept : « Unlike the fable of the Weapons of Mass Destruction, it rests on a political mythology that is all the more robust to the extent that, as with all theologies, it cannot be falsified. Codified in the US Government's National Security Strategy of 2002, state failure has been tendered as the significant clause in the doctrine of pre-emption. That document famously announced that 'America is now threatened less by conquering states than by failing ones’». La notion d’État failli sert à justifier des interventions ayant lieu pour d’autres raisons.

Le « fardeau » du tiers-monde[edit | edit source]

Il y a des interprétations alternatives à la boucle de rétroaction positive entre guerre et « affaiblissement » d’État établi par beaucoup d’auteurs. La boucle de rétroactive peut être remise en question.

La première serait l’interprétation strictement évolutionniste et universalisante de Tilly. Une deuxième est celle de Cohen, Brown et Organski dans The Paradoxical Nature of State Making. La construction d’État crée des remous internes dans un premier temps, c’est seulement à partir d’un certain seuil qu’elle devient facteur de stabilité. Les auteurs considèrent non pas que la guerre renforce les États par l’extraction de ressources de leur société interne, mais ils considèrent que c’est le renforcement des États qui conduit à des guerres internes. C’est le fait que ce sont des États en construction obligés d’extraire des ressources de leur population cela alors même que ces gouvernements ne sont pas considérés comme légitimes créant des oppositions internes. Ils renversent le raisonnement de Tilly en disant que la guerre n’est pas un facteur de constitution de l’État, mais que c’est le fait que ce sont des États en construction qui justifie les guerres internes. À partir d’un certain seuil de concentration de ressources, le gouvernement devient suffisamment puissant pour se renforcer davantage. Le raisonnement de Cohen, Brown et Organski est plus complexe qu’il ne le semble. Dans une certaine mesure, ils permettent de comprendre que parfois, des États faibles connaissent des guerres civiles, mais cela ne veut pas dire qu’ils sont en voie d’affaiblissement. Ce sont des États qui se renforcent n’ayant pas les possibilités et la capacité de légitimer de se renforcer davantage et à partir d’un certain effet de seuil, la construction de l’État va devenir facteur de pacification.

Une troisième est celle de Malesevic, la guerre peut être facteur de « modernisation » comme de « régression », mais le problème est ici de maintenir un schéma d’interprétation linéaire de l’histoire. Une quatrième serait celle de Mohammed Ayoob comme relaté dans son article Humanitarian Intervention and State Sovereignty publié en 2002 pour qui la guerre demeure liée à des dynamiques de construction d’État, mais qui sont diffractés par le contexte de post-indépendance coloniale en produisant des effets paradoxaux. Il va insister sur trois points.

Le dilemme de sécurité interne[edit | edit source]

La notion de dilemme d’insécurité domestique se retrouve dans un processus d’État incomplet ou partiel, car la plupart des pays du sud se retrouvent face à une tâche plus difficile avec une temporalité différente dans des temps beaucoup plus courts. Le centre politique de ces nouveaux États est toujours en compétition très forte avec des communautés politiques concurrentielles pour la lutte du pouvoir. En d’autres termes, il n’y a qu’un centre politique dans une société dans laquelle il y a des communautés politiques mutuellement exclusives en lutte pour le pouvoir. Selon Ayoob, les groupes restent dans une méfiance et dans une peur mutuelle. Les États-faillis ont une difficulté à établir un monopole.

Il est possible de distinguer plusieurs caractéristiques du dilemme d’insécurité domestique :

  • légitimité contestée du gouvernement ;
  • gouvernements autoritaires ;
  • ennemi intérieur ;
  • indistinction entre activités militaires et policières ;
  • établissement d’une connexion entre inimitié intérieure et extérieure et parfois des guerres de diversion.

Construction d’État et stratégies d’extraversion[edit | edit source]

L’extraction de ressources passe par un processus d’internationalisation plutôt qu’au travers de processus endogènes. Par exemple, la Magna Carta est un accord de partage du pouvoir entre le roi et ses principaux seigneurs en l’échange de la possibilité de pouvoir extraire des ressources internes en termes d’impôts, de taxes ou humaines pour mener la guerre. La monopolisation des ressources est un partage du pouvoir comme le soutien Norbert Elias. Du moment où un gouvernement n’a pas besoin d’établir d’accord avec les différents acteurs de la société, on est dans une autre séquence. À partir du moment où l’État ne doit pas faire d’efforts afin d’accumuler des ressources internes, cela transforme la relation entre l’État et la société.

L’impact du « niveau » international[edit | edit source]

Le changement de contexte est l’impact du niveau international. Il faut souligner au moins deux éléments :

  • depuis la Deuxième guerre mondiale, les frontières extérieures sont imposées : la question de l’intangibilité des frontières internationales est un élément qui change la donne. Dans Neverending Wars publié en 2005, Ann Hironaka ne remet pas en cause du point de vue normatif les efforts de civilisation, mais met en exergue les effets pratiques de cette différence qui est que si on stigmatise un État-failli, il ne faut pas oublier que ce sont des États qui n’ont pas eu les mêmes possibilités de se former que les États européens. L’intangibilité des frontières est à prendre en considération d’autant plus que les frontières de la plupart des pays du sud ont été imposées par le processus de décolonisation.
  • le tiers-monde comme exutoire des tensions entre « grandes puissances » : même si on a quitté la période coloniale, la Guerre froide fut une période où de nombreuses guerres qui ont été menées par « proxy ». Cela remet en question l’idée idyllique de Guerre froide comme période de paix puisqu’il y a eu des guerres de proxys comme au Vietnam et en Afghanistan. Le contexte de la Guerre froide a alimenté des conflits dans des pays du Sud et empêché la mise en place du processus de monopolisation des ressources menant au monopole de la violence symbolique.
  • les normes internationales sont plus favorables aux revendications de droits individuels qu’à l’accumulation primitive des pouvoirs d’États : si une faction mène des massacres à grande échelle sécurise un territoire menant à la construction d’un État qui pourra devenir une démocratie fonctionnelle, les massacres vont créer toute une gamme de réactions de la part de la communauté internationale qui va se focaliser sur la question des droits individuels. C’est un autre processus que pour les États du Nord.

Conclusion[edit | edit source]

Les guerres civiles sont généralement perçues comme des conflits destructeurs de l’État. Il faut se méfier des discours sur les États-faillis. Les guerres civiles peuvent aussi être interprétées comme constitutives de la modernité politique. Pour Leander, exporter le modèle occidental n’est pas facile, appliquer Tilly aux pays du sud est compliqué, mais elle apporte aussi une critique de l’argument réaliste qui était de dire que si les pays du sud ont besoin de temps, alors il faut le leur laisser. Edward Luttwak dans Give War a Chance publié en 1998 dans Foreign Affairs, postule qu’il faudrait donner une chance aux pays du Sud de se constituer par la guerre[9].

Bibliographie[edit | edit source]

Références[edit | edit source]

  1. [Davidshofer | University of Geneva] - Academia.edu
  2. Publications de Stephan Davidshofer | Cairn.info
  3. Davidshofer, Stephan. “La Gestion De Crise Européenne Ou Quand L'Europe Rencontre La Sécurité : Modalités Pratiques Et Symboliques D'une Autonomisation.” Http://Www.theses.fr/, Paris, Institut D'études Politiques, 1 Jan. 2009
  4. Page personnelle de Christian Olsson sur le site de l'Université Libre de Bruxelles
  5. Page de Christian Olsson sur Academia.edu
  6. Profile Linkedin de Christian Olsson
  7. Jackson, Robert H. “Quasi States Sovereignty International Relations and Third World | International Relations and International Organisations.” Cambridge University Press, Cambridge University Press, 18 Mar. 1993, www.cambridge.org/fr/academic/subjects/politics-international-relations/international-relations-and-international-organisations/quasi-states-sovereignty-international-relations-and-third-world?format=PB&isbn=9780521447836#sOVqJjkyJfXUGGXT.97.
  8. “Quasi-States: Sovereignty, International Relations And The Third World.” Foreign Affairs, 28 Jan. 2009, www.foreignaffairs.com/reviews/capsule-review/1991-12-01/quasi-states-sovereignty-international-relations-and-third-world.
  9. Luttwak, Edward N. “Give War a Chance.” Foreign Affairs, 28 Jan. 2009, www.foreignaffairs.com/articles/1999-07-01/give-war-chance.