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La violence politique et la pratique de la sécurité

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Nous allons nous intéresser à la guerre comme le point de départ des pratiques de sécurité. Par la guerre, on va entendre une forme de violence organisée. Le point d’entrée est la naissance de la guerre, ce qu’on entend par la guerre qui est un phénomène historique. À travers la guerre, en occident, les États se sont structurés autour de ce qui implique de faire la guerre. Nous allons revenir sur une sociologie historique avec Bourdieu, Tilly ou encore Norbert Elias racontant comment les États occidentaux se sont formés dans le cadre d’un long processus permettant la concentration de pouvoir à travers la guerre. En faisant la guerre, les États deviennent plus puissants, étatisés et bureaucratisés. On parle de processus de civilisation des États. L’État et la gestion de la violence ont été des éléments centraux pour pouvoir parler de sécurité aujourd’hui.

La guerre n’est pas forcément universalisable, ce n’est pas quelque chose de naturel et ahistorique. La guerre comme forme de violence politique est historiquement facile à localiser relevant d’une expérience historique en Europe et en occident. Pour comprendre le phénomène de violence en Europe, plaquer un phénomène européen n’est peut-être pas le meilleur outil pour traiter de violence politique dans le monde.

Nous allons proposer un cadre d’analyse général. L’idée est d’alterner des considérations d’une part générales et théoriques et d’autre part de montrer que ces théories ne sont pas là pour simplement vérifier des connaissances, mais pour comprendre des conflits ou des situations conflictuelles précises notamment des pratiques de sécurités et de transformations. L’objectif est d’alterner ces considérations théoriques et de voir des études de cas très pratiques comme les conflits en Syrie et en Afghanistan.

La question du « comment » de la guerre relève du pourquoi une guerre en particulier a lieu à un tel moment. On pose souvent la question du pourquoi, mais dans ce cours nous allons plutôt poser la question du comment. La guerre doit se situer dans le temps et dans l’histoire en opposition à une conception selon laquelle les guerres ont toujours eu lieu et elles n’ont pas varié ni dans leur explication ni dans leur fait. La guerre est située dans le temps et depuis ce début la guerre a beaucoup varié, Clausewitz dit que la guerre est un caméléon qui change d’aspect dans le contexte, mais reste la même en essence.

Le but est de regarder la pratique de la violence organisée, non pas pour elle-même, mais afin de mieux pouvoir analyser son contexte social et historique. Ce qui est important de comprendre est qu’en cherchant à comprendre la pratique de la violence organisée, ce n’est pas chercher à comprendre la violence dans l’absolu. La violence organisée a des dynamiques et des logiques qui lui sont propre et qui la distingue des formes de violence des formes interindividuelles et on ne peut comprendre les guerres et les conflits armés si on ne les interprète pas avec la bonne focale. Il s’agit de montre que la violence organisée a ses logiques propres qui nécessitent des outils spécifiques pour la comprendre.

Nous ne regardons pas seulement les conflits armés, mais aussi la « vie sociale » des acteurs et des organisations qui les rendent possibles et/ou y participent. Il y a un principe de limitation du sujet, mais en même temps nous l’élargissons puisque nous allons traiter également des acteurs qui peuvent y avoir recours, il s’agit aussi de comprendre comment émergent ces acteurs. Comment se déploie la violence organisée auquel recourent ces organisations. Nous allons nous intéresser donc aux :

  • Pratiques de sécurité :
  1. Guerre ;
  2. Police ;
  3. Renseignement, etc.
  • Violence politique :
  1. Terrorisme ;
  2. Insurrection ;
  3. Guérilla, etc.

La guerre : comment ?[edit | edit source]

L’idée n’est pas de se demander pourquoi certaines guerres ont lieu à un moment donné et pas à un autre, voire à se demander pourquoi certaines guerres n’ont pas eu lieu alors qu’on aurait pu croire qu’elles allaient commencer. Dans les peace and conflict studies, on se pose la question des déterminants des conflits pour comprendre dans quelle situation on peut voir une guerre émerger, pourquoi dans certaines situations une guerre n’a pas émergé.

Nous allons chercher à comprendre quelles sont les conditions de possibilités structurelles de la guerre, c’est-à-dire ce qui rend possible la guerre dans l’absolu. Comment les êtres humains quelque soit l’aire régionale, quelque soit l’époque, quelles sont les conditions qui rendent le phénomène de guerre possible. Si on pose la question ainsi, on ne pose plus la question de savoir pourquoi la Première guerre mondiale commence en 1914 et pas en 1915, on ne pose plus la question de savoir pourquoi il n’y a pas eu de Troisième guerre mondiale, mais on pose la question de savoir quelles sont les conditions permissives, donc les conditions de possibilités qui ont permis la guerre et d’en faire une pratique qui nous semble aujourd’hui permanente et universelle, mais qui aussi ne l’est pas. Quelles sont les conditions sine qua non de la « guerre » ? En d’autres termes, quelles sont les conditions nécessaires de la guerre, comment une guerre est possible et pourquoi et comment une guerre a été impossible et pourquoi ?

La guerre selon Hedley Bull[edit | edit source]

Hedley Bull est souvent identifié à l’école britannique des relations internationales. Dans The Anarchical Society publié en 1977, Bull postule que la guerre est « organized violence carried on by political units against each other ». Cette définition souligne un certain nombre de choses importantes :

  • la guerre est une relation entre des unités politiques, mais ces unités politiques ne sont pas nécessairement des États. En relations internationales, on considère souvent que l’État moderne n’a pas toujours existé, mais a émergé progressivement au XVIème siècle et XVIIème siècle avec les traités de Westphalie en 1648. C’est le moment où le principe de souveraineté étatique devient un principe de territorialité. Les États, les souverains, monarques et empereurs d’Europe voient leur pouvoir territorialisé, limité à un territoire avec des frontières claires. Si on considère que c’est bien 1648 qui voit l’État moderne progressivement édifier, la définition de Bull implique que la guerre a pu exister bien avant avec des cités-États, des empires, les bandes armées qui, si elles sont considérées comme des unités politiques, peuvent avoir des unités de guerre ;
  • la guerre est dite une « violence organisée ». Ce n’est pas une violence désorganisée, désordonnée et spontanée découlant d’une proposition supposée des individus à avoir un recours à la violence dans telle ou telle situation, mais cela est une violence organisée avec des forces armées dans le cadre des États modernes. Dans la confrontation, historiquement sur un champ de bataille entre forces armées, cette confrontation est elle-même organisée. Avant même la bataille, les commandants vont se rencontrer pour se mettre d’accord sur un endroit où la bataille va avoir lieu ainsi que du moment où elle va avoir lieu, les formes selon lesquelles la guerre peut être considérée comme légitime et illégitime, et ensuite, pendant la bataille, on va voir des unités militaires se déployer, se confronter en rang serré et cela de manière plus ou moins organisée. La dimension d’organisation est importante à comprendre. Si on pose la question de la condition nécessaire pour qu’il y ait guerre, selon la définition de Bull, il faut comprendre le mode d’organisation des sociétés, le degré d’organisation des sociétés politiques et que selon la nature et du degré d’organisation de ces sociétés politiques, il peut et il ne peut pas avoir guerre. Pour comprendre la guerre, il faut d’abord comprendre les modes d’organisation des sociétés politiques susceptibles de s’engager dans ces types de pratiques.

Organisation[edit | edit source]

En science politique, il n’y a pas de définition consensuelle et unique de ce qu’est une organisation, mais nous pouvons définir une organisation comme un arrangement d’activités sociales qui implique un contrôle actif sur des relations humaines ordonnées sciemment pour atteindre un but. C’est-à-dire qu’une organisation impose des formes particulières aux relations sociales entre les hommes, généralement elle implique un principe de hiérarchie entre les individus au sein de l’organisation, bien souvent cette hiérarchie a un soubassement matériel au travers d’organigrammes, de lois, des règles écrites de façon à leur donner une existence tangible, mais cela n’est pas nécessaire, car il peut y avoir des organisations qui n’ont pas d’organigramme défini par l’organisation elle-même.

Tableau montrant Périclès durant son oraison funèbre.
Périclès durant son oraison funèbre.

En ce sens, les organisations impliquent généralement des relations différentes de celles des groupes primaires qui sont présumées spontanées, non planifiées ou informelles comme, par exemple, dans le cadre de la famille ou encore dans celui d’un clan. Dans la sociologie générale, un groupe primaire est les groupes fondés sur le fait que chaque individu partage des mêmes référents notamment culturels partage les mêmes croyances, le même sens de solidarité au sein du groupe ainsi qu’une culture commune qui implique une socialisation comme la famille, le clan, la communauté villageoise. Une organisation relève beaucoup plus d’un principe de différenciation, ce n’est pas le fait que les individus au sein de l’organisation ont le même rôle ou la même croyance qui fait la solidité d’une organisation, mais ce qui fait la socialisation est le fait que chacun connaisse sa place. Une organisation implique des relations différentes, parce que hiérarchisée, organisée et parce que visant un but précis. Dans la doctrine militaire américaine, il est clairement stipulé qu’il faut « The Army's mission is to fight and win our Nation's wars ». Il y a un objectif explicite écrit qui est l’une des caractéristiques que de formuler explicitement une organisation ce qui n’est pas le cas des groupes primaires.

Sans organisation complexe et hiérarchique, c’est-à-dire aussi contraignante et éventuellement coercitive, il ne peut pas y avoir de guerre. En d’autres termes, entre individus que nous sommes étant a priori pas organisés, il ne peut y avoir de guerre parce que la guerre nécessite des organisations complexes avec un principe de différenciation, des fonctions imposées par une hiérarchie fondée notamment sur la contrainte et dont nombre d’aspects sont sanctionnés par des mesures disciplinaires.

Il y a trois histoires sur les organisations sociales et la guerre :

  1. mobilisation : le problème de l’action collective ;
  2. l’usage de la violence : le problème de la contrainte et de la coercition ;
  3. le but collectif : problème de l’unité.

Mobilisation[edit | edit source]

Le problème de l’action collective est un principe qui avait été défini par Mancur Olson dans les années 1960. Le problème de l’action collective est le fait que si parmi un groupe d’individus tout le monde a un intérêt individuel à ce qu’il y ait une action collective comme une mobilisation syndicale, une grève, également une guerre, ce n’est pas parce que chacun y a individuellement intérêt que cette mobilisation va avoir lieu.

Conseil Tenu par les Rats.

Dans le conseil tenu par les rats tirés d’une fable de La Fontaine, les rats tiennent un conseil parce qu’ils sont menacés par un chat qui veut les dévorer un à un. Face à cette menace, les rats se rendent compte qu’ils ont tous individuellement à faire quelque chose. S’ils ne font rien, ils sont menacés en tant que groupe et en tant qu’individu. La solution proposée est de mettre une cloche autour du cou du chat permettant aux rats d’être prévenus et de fuir. Se pose la question de qui va mettre une cloche autour du chat sachant que le rat qui va le faire va prendre un risque conséquent. Individuellement, dans le conseil, personne n’a envie de prendre le risque. Certes, si ils ne mettent pas cette cloche autour du chat ils vont tous mourir à terme, mais si un rat se propose lui-même de mettre la cloche autour du rat il risque de mourir immédiatement.

C’est le problème du free rider, face à une mobilisation collective tout le monde a intérêt à faire quelque chose, en réalité chacun va vouloir que quelqu’un d’autre le fasse plutôt que de payer le coût et de prendre le risque. Le même phénomène se constate dans les phénomènes de grève et de mobilisation des travailleurs. La solution à ce problème est simple qui est celle de s’organiser. À partir du moment qu’il y a une organisation hiérarchique et contraignante, par exemple les syndicats face au patronat, dans le cadre des conflits armés, ce sont les armées, dans une guerre interétatique se sont les gouvernements, en se basant sur une autorité, un principe de discipline et de contrainte, on va sélectionner le rat qui sera obligé de mener l’action qui sera sélectionnée pour mener l’activité.

Lorsqu’il y a un dilemme de l’action collective, un intérêt individuel et collectif de mener une action, cela ne va pas dire qu’il va y avoir l’action puisqu’il faut une organisation. Si on regarde la guerre civile en Syrie, quelle est la situation ? On suppose qu’une majorité de syriens veut se débarrasser du dictateur Bachar Al Assad considérant pas simplement qu’il menace leur communauté. Il ne suffit pas d’avoir un intérêt individuel et collectif à cet objectif de se débarrasser d’un dictateur pour que quelqu’un se dévoue, accepte les sacrifices pour prendre les risques et payer les coûts liés à l’action collective. On suppose que ce n’est pas parce qu’il y un mécontentement interne pour qu’il y a ait un soulèvement militaire, il faut qu’il y ait une organisation qui soit capable d’imposer les choix que chacun estime être dans l’intérêt individuel, mais pour lequel personne ne veut prendre la responsabilité. En Syrie, il n’y avait pas une telle organisation ou plutôt qui était du côté de Bachar Al Assad. Ce sont des organisations qui vont progressivement apparaitre, la guerre ne va apparaitre, il ne va y avoir conflit armé qu’à partir du moment où il y a des organisations hiérarchiques et contraignantes qui vont imposer de combattre. L’armée syrienne libre va être créée à partir d’anciens soldats de Bachar Al Assad.

Sans organisation capable de résoudre le dilemme de l’action collective, il ne peut pas y avoir de rat qui mette la cloche autour du cou du chat, il ne peut pas y avoir de grève systématique et efficace de la part des travailleurs face au patronat et il ne peut y avoir de soulèvement armé de la part d’une population face à un groupe armé, un gouvernement ou face à toute autre menace. Sans organisation, le problème de l’action collective ne peut pas être résolu et il ne peut y avoir d’action collective plus large, efficace. Le principe de la guerre selon Bull est de la violence organisée entre unités politiques agissant au nom d’un bien commun qui ne peut être servi que si le dilemme de l’action commune est résolu d’où l’importance de l’organisation.

L’usage de la violence[edit | edit source]

Le problème de la contrainte et de la coercition. Sur une ligne de front, ceux en première ligne sont quasiment sûrs de périr ne vont pas combattre s’il n’y a pas de contrainte et de discipline de la guerre. Il y a une organisation qui fait que les hommes restent debout et continuent à combattre même s’ils sont certains de périr plutôt que de reculer ou de fuir. Si la guerre est une forme de violence organisée par des unités politiques, soutenue dans le temps, à priori, la violence interindividuelle est un moment bien précis, une action ponctuelle alors que la guerre est une action dans le temps long qui impose une contrainte et un principe disciplinaire permanent qui fait que les individus qui prennent les risques principaux ne soient pas tentés de s’enfuir ou d’éviter le combat. Pour qu’il y ait usage de la violence systématique et organisée, il faut qu’il y ait un principe de contrainte qui s’impose sans quoi il ne peut pas y avoir de guerre.

Le but collectif[edit | edit source]

Le problème de l’unité. La manière dont on s’imagine la guerre aujourd’hui est qu’on ne fait pas la guerre simplement en tant que loisir ou passe-temps, mais c’est une pratique orientée par un objectif politique et stratégique, or s’il n’y a pas d’organisation structurée et hiérarchique définissant la violence constitutive de la guerre, il y a un risque que le but collectif quel qu’il soit, s’émousse et que ce ne soit plus une guerre pour un but collectif, mais une violence individuelle pour des buts privés avec des risques multiples comme des risques de division intérieure.

Allegory showing Charles Quint (center) enthroned over his defeated enemies (from left to write): Suleiman the Magnificent, Pope Clement VII, Francis I, the Duke of Cleves, the Duke of Saxony and the Landgrave of Hesse.

La guerre civile au Salvador dans les années 1980 et jusqu’au début des années 1990 mettait en face un État soutenu par les États-Unis dans le cas de la Guerre froide ainsi que des combattants socialistes soutenus par l’Union soviétique. Lorsque la guerre prend fin à la faveur de la fin de la Guerre froide et d’un accord politique trouvé entre les politiques et les groupes rebelles en 1993, on voit la violence augmenter. Il n’y a plus d’action de guerre puisque les unités politiques ne se combattent plus, mais le niveau de violence augmente. Les combattants qui jusque là s’étaient opposés dans le cadre de ce conflit entre guérilla socialiste et gouvernement étaient également payés directement par les gouvernements et les guérillas indirectement par les États-Unis et l’Union soviétique. À partir du moment qu’il y a un accord de paix, ils ne sont plus payés et vont utiliser la violence afin d’arriver à leur fin purement économique en tant que « salaire de substitution ».

Pour comprendre la différence entre « violence interindividuelle » et « guerre », il faut comprendre que la guerre poursuit un objectif collectif. Est donc mis en place à un système de prédation économique et à un système de crime organisé. Pour que la guerre poursuive un but collectif, il faut une organisation qui reste focalisée sur le but collectif et qui ne poursuit pas un agenda privé.

Approche critique[edit | edit source]

L’idée est aussi de remettre en question deux idées fréquentes et pourtant fausses venant de la philosophie et qui ont une signification spécifique en fonction des auteurs :

  • l’état de nature défini par Hobbes dans le Léviathan en 1651 est « la guerre de tous contre tous ». Cette citation a souvent été sortie de son contexte pour analyser les guerres civiles. En ce sens, c’est une absurdité puisque la guerre entendue dans le sens qu’on lui donne généralement et qu’on a illustré par la citation de Bull, cette guerre-là est impossible entre individus. La guerre de tous contre tous est une impossibilité empirique puisque ce ne sont pas les individus qui peuvent faire la guerre, mais l’agglomération d’individus à travers une organisation qui rend la guerre possible. Ce que décrit Hobbes est un rapport entre individus et en ce sens elle ne peut pas faire référence à la guerre telle qu’on l’entend.
  • pour Héraclite, « La guerre est le père de toute chose, et de toute chose elle est roi ». Avant la guerre, il n’y avait rien. Au commencement de la civilisation, au commencement de l’histoire, il y a la guerre. Or, cela est également impossible parce que les degrés d’organisation qu’avaient nombre de collectivités humaines avant le néolithique fait que la guerre telle qu’on l’entend aujourd’hui était tout simplement impossible, il n’y avait pas la possibilité de mener des actions de guerre tel qu’entendu aujourd’hui notamment par Hadley Bull.
Idealized painting of a battle between Heraclius' army and Persians under Khosrau II ca. 1452
Battle between Heraclius' army and Persians under Khosrau II. Fresco by Piero della Francesca, ca. 1452

« La guerre de tous contre tous »[edit | edit source]

La violence de tous contre tous est possible, mais cela sera plutôt de la violence ponctuelle. Au lieu d’être soutenue dans le temps, où le taux d’attrition est élevé, la réaction spontanée et le plus naturel est de fuir. Tant qu’on est dans un rapport de tous avec tous, dans un rapport entre individus, un rapport de guerre permanente de tous contre tous est une impossibilité empirique.

Randall Collins a essayé de montrer que les individus tendent à éviter la violence lorsqu’elle les menace, ils évitent de tuer, sont généralement peu enclins à se coordonner et s’organiser lorsque pris sous le feu y compris dans les situations de guerre les plus définis. Tant qu’il n’y avait pas la hiérarchie militaire coercitive, les soldats militaires tiraient en l’air, peut-être pour des problèmes de conscience ou pour espérer que l’ennemie fasse de même. Sans la hiérarchie, sans la discipline, la contrainte et l’organisation il n’y a pas de coercition. Si on sort la citation de guerre de tous contre tous de son contexte hobbesien, la guerre devient impossible. L’agression individuelle et l’égoïsme peuvent certes conduire à des bagarres, mais pas à des conflits armés. Dans le conflit armé, il y a une action soutenue dans le temps et l’idée de mort d’homme.

C’est la socialité de l’homme, c’est la création d’organisation, de principes de discipline, fondés sur la coercition qui permet la guerre, non son égoïsme, qui permet la violence soutenue et de « haute-intensité ». Vu que la socialité est évolutive, explique aussi pourquoi la guerre ne peut être analysée comme une réalité immuable et naturelle, mais plutôt comme un mode de société.

La guerre et les conflits armés sont des phénomènes sociaux, non des phénomènes naturels ou universels. Elles requièrent des organisations complexes, idéalement dotées d’administrations, bureaucratisées, avec des spécialisations fonctionnelles et de la professionnalisation. L’État est une forme d’organisation qui n’est pas universelle, mais c’est un principe d’organisation complexe, hiérarchique et disciplinaire. Les guerres entre États ont été les guerres les plus meurtrières et destructrices bien plus que les guerres qui ont précédé la création ou l’émergence historique de l’État. Nous avons donc besoin d’un regard sociologique, un regard qui s’intéresse à la socialisation des humains pour comprendre ce qui rend la guerre possible ou impossible.

La guerre : quand ?[edit | edit source]

Selon Héraclite, « la guerre est père de toute chose » soutenant que la guerre a préexisté à tous. Si on regarde le long terme de l’espace humaine en particulier, on voit que la guerre ne court qu’une petite partie de l’histoire humaine. La guerre, telle que généralement définie, est un phénomène très récent et non une caractéristique atemporelle de l’humanité. Il n’y a pas de preuve archéologique de violence organisée soutenue avant la « révolution néolithique » qui a eu lieu au Moyen-Orient entre 8000 et 5000 avant Jésus-Christ. Cette période semble coïncider avec les premières preuves archéologiques de violence soutenues et de masse entre collectives humaines. La révolution néolithique est la phase dans laquelle est inventée l’agriculture, ce qui veut dire que les populations nomades de chasseurs-cueilleurs deviennent sédentaires, les collectivités humaines se sédentarisent, cessent d’être des nomades et vont créer les premiers villages d’abord et les villes en suite. C’est à partir de ce moment qu’apparaissent les premières preuves archéologiques de violence. La révolution néolithique dès lors qu’elle sédentarise un bon nombre de communautés voit une évolution des modes d’organisation avec l’émergence des premiers empires, cités-États et royaumes menant à l’émergence de la guerre telle que nous la concédons aujourd’hui. Si notre espèce serait apparue il y a voici 200000 ans, donc la guerre, sous ce rapport, ne concernerait que 5 % de son histoire.

Si on veut comprendre la guerre, il ne faut pas chercher à comprendre l’humanité comme espèce, mais son organisation spécifique à un certain moment. La sédentarisation va avec la création de nouvelles unités politiques. Le principe de sédentarisation est important, car le fait de s’établir comme communauté sédentaire celle permet une organisation beaucoup plus complexe parce que la sédentarisation engendre une agglutination autour de mêmes endroits nécessitant une organisation plus complexe qu’un groupe de chasseurs-cueilleurs. L’agriculture permet en plus de dégager un surplus économique qui engendre de la production de richesse plus que de consommation. Est produit un surplus économique. Dégager un surplus économique fait que tout le monde n’a pas besoin d’être engagé dans l’activité économique. Dans une société sédentaire fondée sur l’agriculture et aussi la domestication des animaux, on dégage un surplus économique qui va permettre l’émergence d’une classe d’administrateurs qui n’ont pas besoin eux-mêmes de s’engager dans une activité productive. Cela signifie qu’on va pouvoir payer une catégorie de personnes pour pouvoir se spécialiser dans un type d’activité qui va être la guerre. Avec la sédentarisation, il y a une spécification des tâches qui voit l’émergence d’une classe de guerriers. Ces villes, à partir du moment où elles sont figées et fixées géographiquement parlant, deviennent vulnérables à des attaques extérieures pour des sociétés nomades, si un groupe de nomade est attaqué, la chose la plus probable va être de bouger pour partir et éviter la menace au contraire d’une ville où la richesse est liée au lieu d’habitat. Tous ces éléments concourent à expliquer pourquoi des sociétés sédentarisées développent des pratiques guerrières en même temps qu’elles se complexifient et deviennent plus hiérarchiques et disciplinaires dans leur fonctionnement.

La révolution néolithique coïncide avec les premières villes et structures défensives. La ville de Jéricho est considérée comme étant l’une des premières villes que l’on connaisse dans le monde surtout par ses murs qui sont des structures défensives qui laissent penser à une préoccupation pour des attaques venant de l’extérieur. Cela montre le lien entre sédentarisation, apparition des villes, structuration complexe, apparition de la guerre et de systèmes de défense. Avant la révolution néolithique, il serait anachronique de parler de guerre, il y aurait des formes de violence dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs. Lorenz montre dans le livre L'Agression, une histoire naturelle du mal publié en 1966, que les sociétés de chasseurs-cueilleurs usaient de la violence à travers des sacrifices, des mutilations corporelles, mais cela n’est pas une preuve de guerre. Cela montre que la guerre n’est pas quelque chose d’universel ni d’éternel, c’est quelque chose qui apparait à un moment de l’histoire notamment en analysant les formes et les modes d’organisation des sociétés politiques en question.

Phalange macédonienne.

Pendant l’Antiquité classique, la guerre connait un saut qualitatif, lié à un degré d’organisation plus élevé. C’est souvent la phalange grecque qui est considérée comme le père des formes modernes de guerre organisée. Une phalange est un groupe de guerriers avec des lances et des boucliers étant des unités compactent faisant qu’attaquer une phalange est une tâche difficile. Lorsque deux phalanges se font face, il est très peu probable que les phalanges se délitent même s’ils sont certains de mourir. La raison est simple, les hommes sont placés côte à côte, le principe est de tenir le bouclier d’une main et la lance de l’autre, mais le bouclier protège son voisin. Chacun protège chacun, et si un individu s’enfuit, tout le groupe est mis en danger, il y a donc une contrainte collective exercée pour que personne ne s’enfuie.

La phalange est une structure organisée complexe extrêmement contraignante où chacun exerce un contrôle un pouvoir, une contrainte sur chacun. Cela montre que la guerre est fondée sur un principe d’organisation qui plus est organisé et sophistiqué et qui sera plus meurtrière. Sous l’Empire romain et l’Antiquité grecque, les guerres deviennent plus meurtrières et létales qu’elles ne l’étaient auparavant. Le principe d’organisation sophistiqué ne peut pas être séparé du contexte social et politique permettant à la phalange d’apparaitre comme mode d’organisation des unités de guerre à travers une opérationnalisation fonctionnelle des tâches. Les guerriers vont développer des savoir-faire très précis et élaborés fondés sur un principe contraignant.

Sous le haut Moyen-Âge, la guerre « retourne » à des formes plus erratiques, nomadiques, avec des raids, pillages. Pendant le Moyen-Âge, les guerres deviennent moins meurtrières que pendant l’antiquité, cela est aussi lié au fait qu’il y a un principe de désorganisations politiques. Sous le haut Moyen-Âge, il y a plutôt la féodalité qui est un mouvement de décentralisation dans lequel les formes d’organisation sont moins organisées, hiérarchiques et disciplinaires.

C’est le progrès des formes d’organisations politiques avec l’apparition tel que l’Empire romain où les unités politiques de l’antiquité grecque conduisant à l’organisation de la phalange qui mènent à un mode de guerre plus organisé et plus létales que ne l’étaient les guerres auparavant. C’est un principe qu’on voit se déployer depuis le début du Moyen-Âge jusqu’en 1945. Au fur est à mesure que les unités politiques abstraites deviennent bureaucratique hiérarchisées, concentrent plus de ressources en leur sein, les armées deviennent de plus en plus efficaces, mais les guerres deviennent de plus en plus létales. La création de l’État et de forces armées modernes va être un autre saut qualitatif qui explique en grande partie le caractère extrêmement meurtrier des guerres interétatiques modernes. Entre 1400 et 1700 émerge progressivement la conception moderne de la guerre avec une révolution technologique dans l’organisation militaire et politique. Il y a une révolution dans l’organisation politique qui va être l’émergence de l’État. Il faut comprendre l’avènement de l’État en tant que forme spécifique d’organisation pour comprendre l’avènement de la guerre interétatique jusqu’en 1945.

La guerre n’est pas père de toute chose, n’est pas universelle ou naturelle, c’est un phénomène récent, lié à un haut degré d’organisation. En somme, nous avons besoin de sociologie, mais aussi d’histoire pour comprendre la guerre.

Guerre et modernité[edit | edit source]

La question est de savoir quelle est la spécificité de la guerre à l’ère de la modernité politique. Lorsqu’on parle de modernité politique, on ne parle pas strictement de la période contemporaine, mais aussi de l’époque qui commence au XVème siècle et XVIème siècle.

L’État moderne a une double caractéristique et est souvent vu comme coïncidant avec :

  • la loi et l’ordre : en interne, il a la représentation, qui, historiquement n’est pas entièrement fausse, que la violence interindividuelle décline à partir du XVIIème siècle et XVIIIème siècle dans la plupart des sociétés politiques européennes. Les auteurs montrent un déclin constant de la violence interindividuelle entre le XVIIème siècle et aujourd’hui. La propension des individus à commettre des meurtres à l’égard de leurs conjoint, voisin, concurrent ou encore partenaire décline dans cette période pouvant nous concerter dans l’idée que la modernité politique est une marche constante vers une pacification, une civilisation progressive des mœurs dans lesquels la violence serait plus marginalisée.
  • la paix internationale : lorsqu’on parle du grand mouvement de l’histoire dans les organisations internationales au niveau de l’ONU ou ailleurs, l’humanité marcherait vers la fin de l’histoire ou du moins vers une tentative plus ambitieuse de mettre un terme aux guerres interétatiques. On pourrait être amené à croire que la modernité coïncide avec un déclin de la violence interpersonnelle, mais aussi avec un déclin relatif de la guerre interétatique et cela même dans le berceau de l’état moderne.
  • la violence est perçue comme primitive, pas de notre âge : c’est une vision de la modernité politique, mais contredite par un autre visage de la modernité politique.

Mais la modernité politique coïncide également avec :

  • le génocide : par exemple le génocide qui est la pratique systématique et intentionnelle visant à éradiquer tout un groupe d’êtres humains à cause de son appartenance ethnique ou religieuse supposée fait partie de la modernité politique. Si on regarde le génocide arménien durant la Première guerre mondiale, il y a une tendance à le percevoir comme le résultat du régime de l’Empire ottoman, mais en réalité il n’en est rien, car le génocide arménien est le fruit de la centralisation de la bureaucratie de l’Empire ottoman.
  • la guerre totale : se sont la Guerre de Sécession, la Première guerre mondiale et la Seconde guerre mondiale qui sont des guerres totales se caractérisant par la mobilisation totale de l’appareil étatique qui sont caractéristique de la modernité politique qui sont caractérisable de l’avènement d’États fortement centralisés capables de mobiliser l’ensemble de leur société à l’effort de guerre.
  • le siècle le plus violent de tous les temps : le XXème siècle a été à la fois le siècle le plus meurtrier en termes de guerre interétatique, mais aussi en termes de répression interne. Il serait impossible de comprendre ces massacres de masse si on ne tenait pas compte de l’interdépendance entre guerre de plus en plus meurtrière et forme d’organisation politique de plus en plus centralisée et contraignante d’où l’importance de comprendre l’État moderne.

Le paradoxe est résumé par Max Weber en 1919 dans sa célèbre conférence La vocation de politique : « De nos jours, la relation entre État et violence est tout particulièrement intime […] l'État moderne est un groupement de domination de caractère institutionnel qui a cherché (avec succès) à monopoliser, dans les limites d'un territoire, la violence physique légitime comme moyen de domination et qui, dans ce but, a réuni dans les mains des dirigeants les moyens matériels de gestion ».

Max Weber en 1894.

Max Weber nous permet de comprendre le lien intime entre construction de l’État et usage de la violence. Par le biais de ces liens, la modernité politique à un visage de pacification, mais aussi une modernité politique caractérisée par des massacres de masse. S’il y a une communauté humaine organisée qui monopolise sur son territoire la violence physique légitime, cela veut dire que cette organisation, le gouvernement et ses bureaucraties vont être capables de mobiliser des capacités de coercition et de violence qui vont faire connaître à la guerre un saut qualitatif total dans le sens de guerre de plus en plus meurtrière et violente. En monopolisant la violence sur un territoire, cela veut dire que la population qui habite le territoire perd sa capacité à faire usage de violence, mais aussi le droit de le faire de manière légitime. Aujourd’hui, il est entendu que la violence interpersonnelle de manière générale est illégitime, illégale, est punie et réprimée au nom de la loi par des services de ce même État notamment sous la forme de tribunaux et de formes de polices. La monopolisation de la violence permet les guerres totales, mais aussi ce mouvement progressif des relations humaines et interpersonnelles dans le sens où la violence n’est plus une option normale, légitime dans les relations sociales. Certains auteurs montrent bien que dans les relations entre individus dans les sociétés rurales individuelles du Moyen-Âge, la violence était un type de relations parmi d’autres non réprimé par la loi et socialement toléré comme réprimandable sinon légitime.

Weber ajoute que « ce qui est en effet le propre de notre époque, c'est qu'elle n'accorde à tous les autres groupements, ou aux individus, le droit de faire appel à la violence que dans la mesure où l'État le tolère : celui-ci passe donc pour l'unique source du « droit » à la violence. ». Dans certains cas limite, en tant qu’individus, nous pouvons avoir à recourir à de la violence légitime comme cela est le cas de la légitime défense. L’État est la source du droit à la violence si on peut recourir à la violence légitime dans certain cas c’est parce que l’État permet d’y recourir dans certains cas. La légitime défense est donc respectueuse de la définition wébérienne puisque l’État nous en a donné le droit. Dans la guerre contemporaine, il est de plus en plus fréquent que des sociétés privées déploient du personnel privé et armé de façon à protéger des bâtiments privés ou publics, mais encore des diplomates. Ce personnel privé qui jadis était appelé « mercenaire » peut avoir recours légitimement à la violence. En général, ces sociétés privées se sont vues déléguer le droit de recourir à la violence et donc l’État reste la source du recours à la violence.

L’État moderne ne voit pas des aristocraties guerrières être laissées en place au contraire de l’Empire romain qui gouvernait au travers d’aristocraties guerrières préconstituées. Lorsque l’Empire romain s’étend dans l’Allemagne actuelle, les tribus guerrières germaniques furent laissées en place, mais étaient considérées comme un échelon au travers duquel l’Empire romain gouvernait ses sujets. L’État moderne crée des forces de police, mais ce monopole de l’État moderne est bien plus:

  • lié à un ordre politique distinct dans lequel l’État monopolise les allégeances. C’est à l’autorité de prendre les décisions en dernier ressort. Avec l’État moderne va émerger le nationalisme qui est le développement d’idéologies qui revendique l’obligation à tout citoyen de se reconnaitre dans l’autorité qui gouverne l’État.
  • lié à une administration différenciée, et non à l’exercice du pouvoir au travers des élites locales préconstituées, au travers de laquelle un pouvoir bureaucratique et impersonnel est exercé. Une administration différenciée veut dire que les administrations d’État font l’usage de ressources différenciées par rapport à la société politique. Cela est différent du système que l’on avait au Moyen-Âge où les armes utilisées étaient la propriété des aristocrates et non pas des rois. L’État est caractérisé par le fait que l’administration a ses propres ressources totalement indépendantes des individus privés induisant une séparation stricte entre la sphère publique et privée.
  • territorial par opposition aux empires et aux cités-États : l’État est organisé politiquement, homogène, continu et délimité par une frontière linéaire. L’État est d’abord et avant tout pour Weber un monopole de la violence légitime. L’état moderne.
  • l’État moderne n’est pas universel, n’a pas existé partout et toujours. L’apparition de l’État moderne coïncide avec le saut qualitatif de la guerre.

Conclusions[edit | edit source]

Il y a un lien intime entre forme et degré d’organisation politique et guerre. Il faut comprendre les formes d’organisations politiques de sociétés que l’on regarde, cela veut dire également que la guerre préexiste à l’État. L’avènement de l’État marque tout de même une étape ou une rupture importante du point de vue de l’étude de la guerre puisque l’État représente la forme de l’organisation politique la plus centralisée, la plus clairement délimitée sur un territoire et impliquant un degré de hiérarchie et des principes disciplinaires les plus intenses que l’on connaisse.

Il existe une relation de co-constitution entre la guerre et l’État. La guerre constitue l’État, les guerres du Moyen-Âge dans leur logique et leur dynamique propre ont contribué en leur logique de détermination spécifique de ce que nous appelons l’État. L’État moderne a également constitué une forme particulière de guerre qui est la guerre interétatique moderne qui est la forme de guerre la plus meurtrière et total. Pour comprendre la guerre totale, il faut comprendre comment a-t-elle était façonnée.

Annexes[edit | edit source]

Bibliographie[edit | edit source]

Références[edit | edit source]