La diffusion de la révolution industrielle en Europe continentale
| Faculté | Global Studies Institute |
|---|---|
| Professeur(s) | Michel Oris |
| Cours | Histoire économique et sociale de la globalisation, 16e-21e siècles |
Lectures
- Une gigantesque paysannerie
- Le régime démographique ancien : l'homéostasie
- Structures et changements de structures : le XVIIIe siècle
- Origines et causes de la révolution industrielle anglaise
- Mécanismes structurels de la révolution industrielle
- La diffusion de la révolution industrielle en Europe continentale
- Au-delà de l'Europe
- Les coûts sociaux de la révolution industrielle
- Introduction : les trois temps de la conjoncture
- Marchés nationaux et marchés mondiaux de produits
- La formation de systèmes migratoires mondiaux
- La mondialisation des marchés de l'argent
- La transformation des structures et des relations sociales durant la révolution industrielle
- Aux origines du tiers-monde
- Echecs et blocages dans les Tiers-Mondes
- L’organisation des rapports de production : un raccourci pour aller de la fin du XIXe au milieu du XXe siècle
- Les Trente Glorieuses
- Une nouvelle économie : 1973 - 2007
- Les défis de l’État-Providence
- Autour de la colonisation : peurs et espérances du développement
- Le temps des ruptures
- Globalisation et modes de développement dans les « tiers-mondes »
La révolution industrielle, période charnière dans l'histoire humaine, a inauguré une ère de changements sans précédent, marquée par une floraison de découvertes technologiques et d'innovations radicales. Initiée en Grande-Bretagne au crépuscule du XVIIIe siècle, elle s'est répandue avec vélocité à travers le continent européen, remodelant profondément les modes de vie et de travail. Cette ère de transition a vu naître des systèmes de production inédits, l'expansion fulgurante de l'industrie et une mécanisation de plus en plus poussée des processus de travail. En Europe continentale, cette vague d'industrialisation a eu des répercussions majeures, secouant les fondations économiques, sociales et politiques des sociétés.
Les innovations technologiques, l'adoption généralisée de nouvelles techniques de production, de transport et de communication ont bouleversé l'ordre établi en Europe continentale, propulsant cette dernière d'une structure économique majoritairement rurale et agricole vers une puissance industrielle dynamique. Les incidences de la révolution industrielle sur le quotidien des Européens furent considérables, redéfinissant le tissu même de la vie sociale.
L'essor de la révolution industrielle sur le continent européen a donc signé l'avènement d'une transformation économique et sociale fulgurante, édifiant les bases de notre modernité. Cette époque de mutations a donné le jour à des procédés manufacturiers novateurs, comme l'exploitation de la vapeur, qui ont révolutionné la production de masse. Elle a engendré la création de cités industrielles florissantes, stimulé l'expansion de la bourgeoisie et orchestré l'émergence d'un réseau de transport et de communication étendu et complexe. Par ces multiples facettes, la révolution industrielle a insufflé à l'Europe continentale l'élan nécessaire pour façonner l'économie capitaliste contemporaine.
En Europe continentale
Les pays précocement industrialisés : Belgique, France et Suisse (1770 - 1810)
À l'aube de la révolution industrielle, l'Angleterre s'est distinguée comme une pionnière solitaire, forgeant un chemin dans une ère dominée par l'agriculture. Le modèle britannique d'industrialisation était caractéristique par sa nature polarisée, s'appuyant sur le développement robuste de trois secteurs clés : l'industrie textile, principalement axée sur le coton, la sidérurgie en plein essor et une industrie mécanique innovante. Cet essor industriel ne s'est pas produit de manière uniforme sur tout le territoire, mais s'est plutôt manifesté par une concentration géographique intense de l'activité économique. Par exemple, le Lancashire est devenu le coeur battant de l'industrie textile, connu pour ses usines de coton et ses techniques de production en série. Parallèlement, Birmingham s'est imposée comme un centre de la métallurgie, où la transformation du fer et la production d'outils mécaniques se sont développées à un rythme effréné. Cette focalisation sur des régions spécifiques a non seulement stimulé l'économie locale grâce à la création d'emplois et à l'attraction d'investissements, mais a aussi entraîné la formation de véritables bassins industriels, où compétences, capitaux et infrastructures se renforçaient mutuellement. L'Angleterre, à travers cette spécialisation régionale, a tracé le sillon d'une voie industrielle que le reste de l'Europe s'efforcerait de suivre, chacun à son rythme et selon ses spécificités propres.
Après l'Angleterre, la révolution industrielle commence à franchir les frontières, gagnant rapidement d'autres nations européennes, en particulier la Belgique, la France et la Suisse, ainsi que les États-Unis - dont le parcours industriel mérite une analyse distincte. Les prémices de l'industrialisation dans ces pays continentaux émergent à peine une décennie après l'Angleterre, entre 1770 et 1810, et après les guerres napoléoniennes, la Belgique en particulier se positionne comme un concurrent sérieux pour l'Angleterre. Ces pays, en effet, empruntent fortement au modèle anglais. Les transferts de technologie et de savoir-faire sont facilités par les entrepreneurs et techniciens britanniques qui exportent leur expertise. En Belgique, John Cockerill est emblématique de cette migration des compétences industrielles ; son apport dans l'établissement d'industries sidérurgiques et mécaniques a été fondamental. Les frères Wilkinson ont joué un rôle similaire en France, jetant les bases de la future industrialisation. Sous l'impulsion de la logique mercantiliste dominante au XVIIIe siècle, ces pays adoptent les innovations anglaises pour réduire leur dépendance vis-à-vis de l'étranger et pour stimuler l'emploi domestique. Le savoir empirique anglais, particulièrement dans le domaine du textile, nécessite d'être assimilé sur le terrain, par observation et pratique. C'est dans ce contexte que la France et la Belgique ouvrent leurs portes aux industriels anglais. L'industrie textile, nécessitant des machines toujours plus performantes, requiert en amont une solide industrie sidérurgique. En Belgique, c'est le fils de William Cockerill qui initie l'exploitation des premières mines de fer, prélude à un secteur sidérurgique florissant. Avec l'extraction du fer, il devient impératif de produire la taule, ce qui mène à l'installation de laminoirs. Cockerill ne s'arrête pas là ; l'entreprise évolue pour créer des ateliers mécaniques et finalement produire les premières locomotives en Belgique. La conséquence directe de ces développements est l'émergence de complexes industriels d'une ampleur sans précédent, où l'intégralité du processus productif est centralisée sous le contrôle d'une seule entité entrepreneuriale. Ainsi se manifeste une nouvelle ère d'industrialisation complexe et intégrée, propulsée par une convergence de compétences, d'innovations et de capitaux, où le savoir anglais fertilise le terreau européen, donnant naissance à des industries puissantes et auto-suffisantes.
Dans le sillage des guerres napoléoniennes et avec le retour de la paix en 1815, l'Europe continentale s'engage résolument sur le chemin de l'industrialisation. C'est dans ce contexte que des ouvriers et techniciens britanniques, forts de leur savoir-faire, traversent la Manche pour venir développer la sidérurgie sur le continent. Leur expertise joue un rôle pivot dans l'essor de ce secteur en dehors de leur île natale. Les stratégies pour acquérir le précieux savoir industriel anglais ne se limitent pas à l'embauche légitime d'experts. L'espionnage industriel devient un outil de choix pour les nations avides de modernisation. Des missions sont secrètement envoyées en Angleterre, et l'on y débauche ouvriers et techniciens, souvent par des moyens financiers substantiels, afin d'obtenir des secrets de fabrication et de production. Un exemple notable est une expédition d’espionnage française qui parvient à soudoyer un ouvrier de Birmingham, lui permettant ainsi de ramener des connaissances techniques cruciales pour la fabrication de boutons – une industrie qui, par sa nature même, requiert de la précision et de l'innovation technique. Ces transferts de connaissances ne se cantonnent pas uniquement à l'acquisition de compétences spécifiques ; ils englobent également l'organisation du travail et la division des tâches. En copiant ces méthodes, les pays du continent cherchent à reproduire l'efficacité et la productivité qui ont fait le succès de l'industrie britannique. Face à ces pratiques, une certaine méfiance s'instaure du côté britannique, donnant lieu à des tentatives pour protéger les secrets industriels et maintenir la suprématie économique de la Grande-Bretagne. Néanmoins, la diffusion des innovations industrielles se poursuit, souvent dans l'ombre des réseaux de sociabilité et de connivence qui transcendent les frontières nationales. Ce processus d'imitation, d'adaptation et d'innovation contribue à la formation d'un tissu industriel européen interconnecté, posant les bases d'une dynamique de croissance et d'échanges qui caractérisera l'ère industrielle.
L'Angleterre, au zénith de sa puissance industrielle, protège farouchement les secrets de sa réussite. Des mesures drastiques sont en place : il est interdit d'exporter des machines-outils et les artisans possédant des compétences techniques spécialisées sont tenus de rester sur le sol britannique, entravant ainsi la dissémination des connaissances techniques au-delà de leurs frontières. Cependant, cette posture isolationniste commence à s'éroder dans les années 1820. Le parlement britannique, dans un élan de pragmatisme économique, réévalue les bénéfices d'un tel protectionnisme. Dès 1824, un changement de paradigme s'amorce, les législateurs britanniques prenant conscience des avantages financiers que représenterait l'exportation des machines. L'industrie mécanique britannique, à l'origine conçue comme une forteresse préservant les secrets de production, devient progressivement un acteur dans le commerce international de technologies. Ce n'est qu'aux alentours de 1842 que les contraintes rigides s'assouplissent de manière significative, ouvrant la voie à une circulation plus libre des innovations technologiques et de l'expertise industrielle. La mécanisation, vecteur de cette propagation de connaissances, s'accélère et engendre une transmission encore plus étendue des avancées industrielles vers de nouveaux pays, en particulier dans la seconde moitié du XIXe siècle. Dans les pays comme la Belgique et la France, l'évolution des secteurs industriels emprunte une trajectoire plus linéaire que celle observée en Angleterre. Le développement y est progressif et coordonné, permettant une intégration plus harmonieuse des différentes branches de l'industrie, de la sidérurgie à la mécanique, en passant par le textile. Cette intégration sectorielle favorise une synergie efficace entre les diverses industries, facilitant une croissance économique soutenue et une modernisation rapide. L'évolution des politiques britanniques reflète une reconnaissance de la globalisation naissante de l'économie et un ajustement aux réalités du marché, où maintenir une avance technologique nécessite non seulement de l'innovation, mais aussi une stratégie internationale éclairée pour capitaliser sur les compétences et les technologies nationales.
La dynamique de l'industrialisation en Angleterre contraste de manière significative avec celle observée sur le continent européen, notamment en Belgique et en France, à travers le rôle de l'État et des entrepreneurs. En Angleterre, l'ère de la révolution industrielle est portée par l'esprit d'entreprise et l'initiative privée. La croissance économique et l'expansion industrielle reposent largement sur l'ingéniosité, le risque entrepreneurial et le capital privé. L'État joue un rôle de facilitateur, principalement en instaurant un environnement réglementaire et légal propice, mais il n'intervient pas directement dans les affaires industrielles. Cela donne lieu à une prolifération de petites et moyennes entreprises dirigées par des industriels visionnaires qui, grâce à leur capacité à innover et à s'adapter, positionnent l'Angleterre en leader de la révolution industrielle. En revanche, la Belgique et la France manifestent une approche plus dirigiste. L'État belge, conscient de la nécessité de stimuler la croissance économique et l'indépendance technologique, soutient activement le développement industriel, notamment à travers la création de la Société Générale de Belgique en 1822. Cette institution financière, bénéficiant d'un appui étatique, joue un rôle crucial dans le financement de l'industrialisation belge, notamment dans les secteurs du charbon, de la métallurgie et des chemins de fer. De même, en France, l'État endosse un rôle de pionnier en matière d'industrialisation. Il impulse la création de la première usine sidérurgique, illustrant son rôle actif dans le développement d'une infrastructure industrielle nationale. De plus, les autorités françaises ne répugnent pas à encourager et même à organiser l'espionnage industriel afin de transférer le savoir-faire britannique sur le sol français, témoignant d'une politique volontariste en matière de transfert technologique. Ainsi, alors que l'Angleterre mise sur l'individualisme entrepreneurial pour forger son avancée industrielle, la Belgique et la France adoptent une démarche plus collective où l'État agit comme un catalyseur et un garant du progrès industriel. Cette différence d'approches reflète les spécificités culturelles et politiques des pays concernés et suggère des modèles variés d'industrialisation qui, tous, contribuent à la transformation économique de l'Europe au XIXe siècle.
La Belgique, en dépit de sa taille et de sa population plus restreintes comparée à la France, connaît une industrialisation particulièrement rapide et intense durant le 19ème siècle. Plusieurs facteurs contribuent à cette fulgurance. Premièrement, la Belgique bénéficie d'une géographie avantageuse pour l'industrialisation avec des dépôts de charbon abondants, essentiels pour la production d'énergie à cette époque, ainsi que des gisements de fer qui alimentent son industrie sidérurgique naissante. De plus, sa position centrale en Europe facilite les échanges commerciaux et les flux de capitaux. Deuxièmement, l'industrialisation belge est fortement encouragée par des politiques gouvernementales proactives. Comme mentionné précédemment, l'État belge soutient l'industrie naissante à travers des institutions telles que la Société Générale de Belgique. Cette approche étatique contraste avec la politique économique libérale de la France, où l'intervention de l'État dans l'économie est plus modérée. Troisièmement, la Belgique présente une cohésion sociale et politique qui facilite les investissements et la concentration des efforts industriels. La création de la Belgique en tant qu'État-nation indépendant en 1830 engendre un élan de construction nationale qui se traduit par un investissement massif dans l'industrie et l'infrastructure, notamment les chemins de fer. Quant à la France, bien qu'étant le pays le plus peuplé d'Europe occidentale à l'époque, elle connaît une révolution industrielle plus graduelle. Les structures sociales et économiques de la France, notamment la distribution de la propriété foncière et un certain attachement aux traditions agricoles, ralentissent la transition vers l'industrialisation. De plus, l'instabilité politique de la France au 19ème siècle, avec une succession de régimes monarchiques, républicains et impériaux, peut avoir contribué à une progression moins linéaire de l'industrialisation. La fulgurance de la révolution industrielle en Belgique s'explique par une combinaison de ressources naturelles, une politique étatique favorable et une dynamique sociale et politique qui crée un environnement propice à un développement industriel accéléré. En France, malgré un potentiel démographique et économique considérable, divers facteurs ralentissent la transition industrielle, qui se déploie sur un horizon temporel plus élargi.
Les pays de la deuxième vague
La deuxième vague d'industrialisation, qui a eu lieu dans la seconde moitié du XIXe siècle, a été caractérisée par une expansion rapide de l'industrialisation en dehors de ses berceaux britannique et belge/français, avec des pays comme l'Empire allemand et des régions de l'Empire austro-hongrois comme l'Autriche et la Bohème (actuelle République tchèque) qui ont embrassé les changements industriels. L'Empire allemand, unifié en 1871 sous la Prusse, a bénéficié d'une série de facteurs favorables à une industrialisation rapide et intense. Ces facteurs comprenaient une population importante et bien éduquée, une structure politique unifiée, des ressources naturelles considérables (notamment des gisements de charbon et de fer en Rhénanie et en Silésie), et une forte tradition dans les domaines scientifique et technique. De plus, comme la révolution industrielle s'est amorcée plus tard en Allemagne par rapport à l'Angleterre, les industriels allemands ont pu adopter des technologies déjà éprouvées et profiter des innovations récentes, leur permettant de rattraper rapidement leur retard. L'industrie allemande s'est notamment spécialisée dans la production de biens d'équipement et de machines, secteurs dans lesquels elle deviendra un leader mondial. Cette spécialisation s'explique en partie par la stratégie délibérée des entreprises et du gouvernement allemand de se concentrer sur des produits à forte valeur ajoutée nécessitant une main-d'œuvre qualifiée et de la recherche et développement avancée. Dans l'Empire austro-hongrois, le développement industriel a été plus hétérogène. L'Autriche et la Bohème, cette dernière étant l'une des régions industrielles les plus avancées de l'empire, ont connu une industrialisation significative autour des mêmes périodes. Cependant, la structure multinationale de l'Empire a entraîné des disparités de développement, avec certaines régions restant principalement agricoles. L'industrialisation de ces régions, bien que commencée avec un retard considérable par rapport à l'Angleterre, a été facilitée par la diffusion des connaissances et des technologies industrielles à travers l'Europe. La mise en place de réseaux ferroviaires et la croissance des marchés financiers ont également joué un rôle clé en fournissant l'infrastructure nécessaire à l'expansion industrielle et en mobilisant le capital pour les investissements industriels. La deuxième vague d'industrialisation en Europe centrale et en Allemagne a suivi un modèle accéléré de développement, capitalisant sur l'expérience acquise par les pays de la première vague et sur des politiques étatiques qui ont favorisé une croissance économique rapide et une spécialisation dans des secteurs de production avancés.
L'industrialisation allemande a démarré plus tardivement par rapport à ses voisins européens, mais elle a rattrapé son retard avec une rapidité remarquable, grâce à une série de conditions favorables. Des techniciens et entrepreneurs, attirés depuis la Grande-Bretagne, la France et la Belgique, ont apporté avec eux un savoir-faire essentiel qui a permis de poser les bases techniques et organisationnelles des industries émergentes. L'expertise étrangère a ainsi servi de catalyseur à l'essor industriel de l'Allemagne. Le secteur de l'industrie lourde, en particulier la sidérurgie, a joué un rôle déterminant dans ce développement. Riches en ressources naturelles comme le charbon et le fer, les territoires allemands ont su tirer profit de cette manne pour alimenter leurs usines et propulser la production d'acier et de machines, se plaçant ainsi à l'avant-garde de l'industrialisation. En outre, l'économie allemande a bénéficié de flux significatifs de capitaux étrangers, qui ont financé la mise en place et le développement des infrastructures industrielles. Ces apports financiers ont été attirés par les politiques gouvernementales favorables et par les promesses de croissance du marché allemand. Un facteur décisif a été le rôle innovant et proactif du système bancaire allemand. Contrairement à d'autres modèles où les banques se montraient réticentes à s'engager dans l'industrie, les banques allemandes ont activement participé au financement de l'industrialisation. En investissant directement dans les entreprises et en offrant des conseils stratégiques, elles ont contribué à une intégration et une coordination efficaces du développement industriel. Cette combinaison unique de transfert de connaissances, d'abondance en ressources, d'investissements stratégiques et d'un partenariat bancaire engagé a permis à l'Allemagne de se transformer en une puissance industrielle majeure à la fin du XIXe siècle.
La France s'est positionnée comme un pivot essentiel dans l'expansion de la révolution industrielle à travers le continent européen, agissant comme un conducteur dynamique dans le transfert de technologies et de connaissances industrielles. Cet élan s'est manifesté non seulement par une diffusion active du savoir-faire mais aussi par la mobilisation de capitaux nécessaires au développement industriel des nations voisines. En effet, l'accumulation de richesses par les Français, mais également par les Belges, les Suisses, et les Anglais, a créé un réservoir de capitaux disponibles pour l'investissement. Ces ressources financières, en quête de rendements lucratifs, ont naturellement trouvé leur chemin vers les régions allemandes où la révolution industrielle prenait son essor, alimentant ainsi l'expansion des entreprises et des infrastructures outre-Rhin. Les institutions bancaires françaises, ayant déjà une expérience considérable dans la collecte de l'épargne nationale et la canalisation de celle-ci vers des investissements productifs, ont joué un rôle crucial dans cette dynamique. Elles ont su mettre à profit leur expertise, développée au cours de leur propre transformation industrielle, pour financer l'émergence industrielle de l'Allemagne. Les bourses de Paris et de Londres, déjà bien établies à cette époque, ont offert les plateformes nécessaires pour la mobilisation et l'allocation efficace des capitaux. Le système bancaire, fortifié par les progrès accomplis suite à la révolution industrielle dans ces pays, a donc été un vecteur clé dans le financement de l'industrialisation en Allemagne, propulsant le pays sur le chemin d'une croissance économique rapide et soutenue.
L'arrivée tardive de la révolution industrielle en Allemagne a été en quelque sorte un avantage stratégique, permettant au pays de s'approprier et de bénéficier directement des innovations et des inventions déjà mises au point par ses voisins comme l'Angleterre et la France. Cet accès immédiat à la technologie avancée a donné une impulsion considérable à l'industrie lourde allemande, qui est devenue le cœur de son développement industriel, en opposition à des secteurs plus traditionnels tels que l'industrie textile. La métallurgie, la sidérurgie, l'industrie chimique et le secteur de l'armement sont devenus les piliers de la transformation économique de l'Allemagne, nécessitant des investissements massifs en capital à long terme en raison de l'importance du capital fixe inhérent à ces industries. Le chemin de fer, en particulier, s'est révélé être un instrument crucial de cette transformation, avec la construction de milliers de kilomètres de voies ferrées entre 1850 et 1870, favorisant ainsi une intégration rapide et efficace du territoire national et une expansion sans précédent du commerce et de l'industrie. La richesse des ressources naturelles allemandes, en particulier le charbon de la Ruhr, a servi de catalyseur pour cette industrialisation fulgurante. La production de charbon en Allemagne, qui était comparable à celle de la France en 1840, a rapidement surpassé celle-ci et a continué à croître exponentiellement, pour atteindre un niveau treize fois supérieur en 1913. À l'aube de la Première Guerre mondiale, l'Allemagne dominait la production mondiale de charbon, générant 60% de la production globale, une statistique qui témoigne de la vitesse et de l'ampleur de son entrée dans l'ère industrielle.
L'Allemagne, bénéficiant d'un héritage culturel qui valorisait grandement l'éducation, présentait déjà un niveau d'alphabétisation remarquablement élevé lorsqu'elle a entamé son industrialisation. Avec seulement 20 % de sa population adulte illettrée, contre 44 % en Angleterre et 46 % en France, l'Allemagne disposait d'un avantage considérable en termes de main-d'œuvre potentielle instruite et capable d'apprendre rapidement de nouvelles compétences. Le gouvernement allemand, reconnaissant l'importance cruciale de l'éducation dans le développement économique et la compétitivité industrielle, s'est employé à mettre en place un système éducatif solide. Des mesures ont été prises pour fournir non seulement un enseignement généralisé à l'ensemble de la population, mais aussi et surtout un système de formation technique spécialisé. Ces écoles techniques et professionnelles ont été conçues pour répondre aux besoins de l'industrie naissante, en formant des travailleurs hautement qualifiés capables de manipuler des machines complexes et d'innover dans des domaines techniques. Cet investissement dans l'éducation et la formation a payé de manière significative, en dotant l'industrie allemande d'une main-d'œuvre instruite et techniquement compétente. Cela a non seulement facilité l'adoption de nouvelles technologies, mais a également contribué à l'essor de la recherche et du développement en Allemagne, qui est devenue un pôle d'innovation et de progrès technique tout au long de la période industrielle et au-delà.
Le dynamisme de l'industrialisation allemande a également été renforcé par des politiques sociales avant-gardistes et une stratégie économique protectionniste prudente. Otto von Bismarck, Chancelier de l'Empire allemand, a été un pionnier en instaurant un système d'assurances sociales dès la fin du XIXe siècle. Ces assurances permettaient aux travailleurs de faire face aux périodes de maladie et aux autres aléas de l'existence, telles que les blessures liées au travail ou la perte de revenus due à la vieillesse. Cette protection sociale a non seulement amélioré la qualité de vie des ouvriers, mais a également contribué à la stabilité sociale en réduisant les risques liés à l'emploi dans les industries naissantes. En outre, vers 1890, l'emploi dans le secteur public en Allemagne surpassait celui de l'Angleterre, et la part des dépenses publiques dans le produit intérieur brut (PIB) allemand était deux fois supérieure à celle observée outre-Manche. Ce fort engagement de l'État dans l'économie reflétait une stratégie de développement industriel soutenue par des politiques économiques protectionnistes réintroduites autour de 1869, suivant les préceptes de l'école de Friedrich List, qui préconisait la protection des industries naissantes jusqu'à ce qu'elles soient assez fortes pour concurrencer sur le marché international. L'alliance entre les grands propriétaires fonciers et les industriels en Allemagne témoigne de cette prudence vis-à-vis du libre-échange. Tous deux étaient préoccupés par la concurrence étrangère, notamment celle des importations de blé bon marché en provenance des États-Unis, qui menaçaient la production agricole allemande. Ces politiques économiques et sociales ont sans aucun doute joué un rôle clé dans le succès industriel de l'Allemagne. À la veille de la Première Guerre mondiale, l'Allemagne s'était établie comme la principale puissance industrielle d'Europe, surpassant ses concurrents et devenant un modèle d'efficacité industrielle et de progrès technologique. En revanche, l'Autriche-Hongrie, bien qu'elle fasse partie de la même vague d'industrialisation, n'avait pas suivi le même chemin et se trouvait à une dixième place beaucoup plus modeste en termes de développement industriel.
Les pays tard-venus : Espagne, Italie, Russie et Suède (1860 - 1890)
L'Espagne, l'Italie, la Suède et l'Empire russe étaient des "pays de la périphérie" qui ont connu la révolution industrielle beaucoup plus tard que les pays déjà industrialisés, entre 1860 et 1890. Ces pays étaient partiellement industrialisés, avec seulement certaines régions, comme la Catalogne en Espagne, qui avaient des industries en développement.
La décision d'industrialiser la Russie est venue du Tsar Alexandre II, qui a constaté le retard de son pays par rapport aux autres puissances européennes. Le but était de maintenir la souveraineté nationale et de renforcer l'armée en développant un secteur industriel. Pour cela, l'État a pris plusieurs mesures, comme l'abolition du servage pour libérer la main-d'œuvre et l'ouverture du pays aux capitaux étrangers pour financer les chemins de fer. Les entreprises françaises ont joué un rôle important dans le développement industriel de la Russie en lui fournissant du capital. En 1913, 90% des mines étaient détenues par des étrangers, dont 50% dans le textile et 30-40% dans la métallurgie. 1/3 des capitaux étrangers en Russie étaient français.
Les pays qui ne se sont pas industrialisés au XIXème siècle
- Les pays complémentaires de la Grande-Bretagne : Pays-Bas, Portugal, Danemark.
- Les anciennes colonies de l’Empire ottoman : Albanie, Bulgarie, Grèce, Roumanie et Ex-Yougoslavie.
- Les futurs pays, mais qui font encore parti d’un empire (on parle de colonies intérieures : Pologne et Finlande (Russie), Hongrie (empire Austro-Hongrois), Irlande (Grande-Bretagne) et Norvège (Suède).
Mais tous ces pays ne représentent que 10% de la population européenne. Donc, 90% de la population a basculé vers une civilisation industrielle et de plus en plus urbanisée. L’industrialisation a été rapide et a touché la quasi-totalité des européens.
Alexander Gerschenkron
Alexander Gerschenkron était un économiste et historien russe-américain. Il est né en 1902 en Russie et est décédé en 1978 aux États-Unis. Gerschenkron a été l'un des principaux penseurs de l'école des économistes évolutionnaires. Ses recherches ont porté sur l'industrialisation en Europe, en particulier en ce qui concerne les différences entre les pays industrialisés d'Europe de l'Ouest et ceux de l'Est. Il a également écrit sur les thèmes de l'histoire économique et de la démographie. Gerschenkron a enseigné à l'Université de Harvard pendant de nombreuses années et a été considéré comme l'un des principaux économistes de son temps.
Dans les années 1960, Gerschenkron met l’accent sur le retard, au lieu de glorifier les premiers pays à s’être industrialisés, construisant ainsi sa théorie par l’arrière. Pour lui, plus un pays était en retard, plus on a investi massivement et donc plus l’industrialisation a été rapide et les technologies seront modernes. L’Angleterre commence avec beaucoup de petites usines qui grandissent. En Allemagne, l’industrialisation débute tout de suite avec des investissements massifs.
Plus un pays est en retard, plus sont fabriqués des biens de production, des biens industriels (le fer par exemple, en opposition aux biens de consommation comme le textile).
En Angleterre, plus le temps passe, plus il y a d’innovations et plus les usines sont vieilles. Donc, les nouveaux pays qui s’industrialisent utilisent directement les nouvelles technologies et ont donc des usines plus performantes que les pays de la première vague.
Plus un pays est en retard, plus le rôle des banques et de l’État sera important. L’État de l’Europe du XIXème siècle intervient rarement en temps qu’investisseur. Toutefois, c’est lui qui crée les écoles de formation, qui lance la construction de chemins de fer, ou l’armement, ce qui dynamise l’économie. Plus on avance dans la révolution, plus l'État a un rôle dans le développement. Les banques aussi jouent un rôle plus important, car les investissements sont de plus en plus importants, et les banques prêtent de plus en plus.
Plus le pays est en retard, plus les pressions sur les travailleurs sont importantes.
Les trois éléments fondamentaux de la théorie de Gerschenkron :
- le développement européen a été la référence pour les pays du tiers monde. Or, Gerschenkron insiste sur le fait qu’il n’y a pas un seul type d’industrialisation. Par exemple, l’industrialisation n’a pas été la même que ce soit dans l’industrie lourde ou celle du textile. Il n’y a pas un seul mode de développement comme on l’a longtemps admis. Avec le temps, l’État s’investit de plus en plus dans l’économie et l’industrie ;
- le retard peut être avantageux, car ces pays disposent dès le début de leur industrialisation de technologies modernes ;
- un des reproches que l’on peut faire à la théorie de Gerschenkron est qu’il évoque le retard de développement sans pour autant le définir. De plus, sa théorie ne prend pas en compte le facteur humain et l’influence qu’il a eue sur l’industrialisation : par exemple, l’intérêt soudain des nobles britanniques pour l’agronomie, ce qui a permis le débloquement de la société agraire. Il ne prend pas en compte également le taux d’alphabétisation et d’éducation des population,s qui a parfois joué un rôle important comme au Danemark ou en Suisse, où à la fin du XIXème siècle 90% de la population sait lire et écrire.
Les causes de la précocité de la révolution industrielle en Suisse
La Suisse est un cas unique dans l'histoire de la révolution industrielle. Avant cette période, elle présentait des difficultés et des inconvénients par rapport à d'autres pays comme la France et la Belgique. Cependant, grâce à sa stabilité politique et économique, la Suisse a su surmonter ces obstacles et devenir une puissance industrielle reconnue au niveau international. Sa réussite prouve que même dans des conditions difficiles, un pays peut réussir à se développer et à prospérer.
Le paradoxe suisse et les handicaps du pays
- L’absence de matières premières
La Suisse ne produit pas de charbon, or il est a priori indispensable à l’industrialisation étant donné que les machines tournent au charbon et il faut donc l’importer. Mais le charbon est lourd et le transport extrêmement cher.
- Un territoire peu propice
La Suisse est avant tout un pays alpin. La présence de montagnes a pour effet immédiat d’empêcher le développement d’une agriculture performante, car il n’y a pas de grandes plaines. De plus, la Suisse n’a aucun accès direct à la mer, ce qui rend le transport de marchandises encore plus difficile.
- Un faible marché intérieur
La Suisse de 1800 est peu peuplée, on y trouve à peine deux millions d’habitants. On a donc un marché intérieur réduit, avec très peu de consommateurs potentiels. Dans les autres pays industrialisés, il y a des dizaines de millions d‘habitants et autant de consommateurs potentiels, ce qui leur donne une base solide contrairement à la Suisse.
- La position géographique
La Suisse n'a pas d'accès à la mer et donc pas au commerce international non plus.
Les atouts de la Suisse
- une main-d’œuvre abondante
Durant très longtemps, on a cru que les Alpes étaient très pauvres. Mais dans les grands bassins industriels, si on meurt c’est avant tout à cause de la mauvaise hygiène, et particulièrement de la mauvaise qualité des eaux. Or en montagne, les eaux sont extrêmement pures, ce qui cause une mortalité moins forte, en particulier chez les enfants. De plus, les vaches permettent un accès rapide au lait, ce qui renforce les nourrissons et les enfants. Enfin, l’élevage n’a pas besoin de beaucoup de main d’œuvre. Les employeurs vont donc être attirés par cette main-d’œuvre abondante, car les salaires seront bas.
- Une main-d’œuvre qualifiée
En Suisse, en 1900, 90% des adultes sont alphabétisés. Cela est dû à l’imbrication des catholiques et des protestants dans la société. La réforme protestante demande que tous les protestants sachent lire la Bible, et par logique la contre-réforme catholique insiste à l’alphabétisation pour ne pas perdre ses fidèles.
- L’insuffisance des terres agricoles a poussé à l’activité industrielle
En Suisse, encore plus qu’ailleurs, les petits paysans ont complété leur revenu avec une activité proto-industrielle. On se retrouve donc, au début de la révolution industrielle, avec une masse de paysans qui n’ont plus de revenus, mais qui grâce à la proto-industrie savent manier des machines comme les métiers à tisser. Ils sont donc moins longs à former, et on sait comment la proto-industrie a bien préparé l’industrialisation.
- La présence de ressources hydrauliques
la Suisse a bénéficié d'une situation géographique favorable, avec de nombreux cours d'eau qui ont permis de développer une forte industrie hydraulique. Ainsi, le désavantage de ne pas disposer de charbon est compensé par une autre source d’énergie.
Le choix d’une voie spécifique
- L’exportation
Avec un marché intérieur trop petit, la Suisse se lance dans l’exportation. Vers 1830, la Suisse exporte chaque année 18$ par habitant, contre 10$ pour le Royaume-Uni, 7$ pour la Belgique et 3$ en moyenne pour toute l’Europe. Pour être bon en exportation, il faut être meilleur que ses concurrents. Il faut donc se focaliser sur des marchés spécifiques pour faire en sorte que les produits "made in Suisse" soient les meilleurs sur le marché.
- Une haute spécialisation : l’exemple du textile
La Suisse ne va pas concurrencer l’Angleterre sur le textile de base, car cette dernière domine ce marché. La Suisse va proposer des textiles plus raffinés comme la soie, les tissus brodés qui sont des produits de très bonne qualité. Ce segment de marché est petit, mais la Suisse n’a pas besoin de vendre énormément pour se développer étant donné qu’il n’y a que deux millions d’habitants.
- Une forte valeur ajoutée : l’exemple de l’horlogerie
Pour fabriquer une montre, on a essentiellement besoin d’acier. L’importation est certes coûteuse, mais avec une petite quantité d’acier, il est possible de produire beaucoup de montres. De plus, avec une main-d’œuvre de qualité et hautement spécialisée, le prix va fortement augmenter par rapport au véritable coût de fabrication.
Les étapes du démarrage
- la filature : 1800 - 1820
L’organisation de la production est différente en Suisse à cause de l’absence de charbon. De plus, pour se différencier des productions textiles de l’Angleterre notamment, on va chercher à ajouter de la valeur au textile en ayant recourt à la teinture, pour rendre l’objet plus attractif et plus rare, donc plus cher.
- L’extension vers la métallurgie
Le développement du chemin de fer au milieu du XIXème siècle a permis à la Suisse d'importer l'excédent de production de sidérurgie belge et française, ce qui a entraîné le développement de la métallurgie en Suisse. Les machines-outils ont commencé à remplacer le travail des artisans, ce qui a permis une production plus précise et pointue. La Suisse s'est également dirigée vers l'industrie de la chimie en combinant les machines-outils avec les connaissances acquises dans la teinture des textiles. Enfin, le développement de la chimie a permis la naissance de l'industrie alimentaire et pharmaceutique.
La chaîne d'industrialisation en Suisse a duré une centaine d'années (1800 à 1900), contre 50 à 60 ans pour la France et la Belgique. Bien que la Suisse soit un "nain" en termes de quantité exportée (dix fois moins que l'Angleterre), elle exporte 60 dollars par habitant par an en moyenne, contre 18 en moyenne en Europe en 1910.
Les caractéristiques majeures de la Suisse à la veille de la Première guerre mondiale
- Un niveau de vie élevé
Le PIB suisse est de 895$ par habitant contre 550$ par an en moyenne en Europe.
- Une forte proportion d’étrangers
À Genève en 1910, 42% de la population est étrangère, ce chiffre était de 38% en 2005. Ces immigrés sont principalement allemands et italiens.
- L’extraversion
La Suisse est portée vers l’extérieur avec à cause de sa nécessité d’exporter. Mais les capitaux suisses sont également investis à l’extérieur du pays. La Suisse a été un des pays pionniers pour la création d’entreprises multinationales. L’administration est en Suisse, mais des usines sont rependues un peu partout en Europe. Nestlé, l’industrie pharmaceutique de Bale, Sulzer sont déjà toutes des multinationales en 1910.
- Une faible urbanisation
En 1910, 57% de la population européenne habite en ville. En Suisse il n’y a à peine que 37% d’urbanisation. De plus, la Suisse n’a pas de grandes villes avec plus de 200 000 habitants en 1910. Cela s’explique par la présence de montagnes dans une majeure partie de la Suisse ce qui limite les possibilités de développer de grands centres urbains. De plus,l’industrialisation a été légère et éparpillée, contrairement au nord de la France où on a de grands bassins industriels.
La problématique du développement des petits pays européens
Les petits pays européens ont été peu affectés par la révolution industrielle et ont suivi leur propre voie de développement. Le Portugal et le Danemark sont des exemples de pays complémentaires à l'Angleterre, chacun ayant ses propres caractéristiques.
Pour tirer parti de leurs avantages comparatifs, il est important pour ces petits pays de se spécialiser dans les produits pour lesquels ils ont des avantages comparatifs et de les vendre à des pays qui ont des avantages comparatifs différents. Selon la théorie des avantages comparatifs de David Ricardo, une économie atteindra sa productivité maximale lorsque chaque pays se spécialise dans ce qu'il fait le mieux.
La théorie des avantages comparatifs de David Ricardo est une théorie économique qui soutient que les pays devraient se spécialiser dans la production de biens et de services pour lesquels ils ont des avantages comparatifs, c'est-à-dire des coûts de production relativement faibles par rapport aux autres pays. Selon cette théorie, les pays devraient échanger ces biens et services avec d'autres pays pour bénéficier des avantages comparatifs de chacun. Cette théorie soutient que l'échange entre les pays peut être bénéfique pour toutes les parties impliquées, car il permet aux pays de se concentrer sur ce qu'ils font le mieux, ce qui peut entraîner une augmentation de la productivité et de la croissance économique.
« Dans un monde simplifié, composé de deux pays produisant deux biens, si le pays A doit renoncer à 3 unités du bien x pour produire une unité supplémentaire du bien y, tandis que le pays B doit renoncer à seulement 2 unités du bien x pour produire une unité de y, alors chaque pays s’enrichira si A se consacre à la production de x tandis que B se spécialise dans celle de y. En effet, le pays A pourra échanger une unité de x contre entre 1/3 et 1/2 d’unité de y (contre seulement 1/3 en autarcie), tandis que le pays B échangera une unité de y contre entre 2 et 3 unités de x (contre seulement 2 en autarcie). »
Le Portugal : le prototype de la complémentarité menant à la pauvreté
Ricardo, dans son système économique, établie que dans un marché parfait, on a intérêt à produire ce dans quoi on est le meilleur soit où on peut produire le moins cher, ou où on peut produire la meilleure qualité en relation aux concurrents. Si on a cette aptitude, il faut se focaliser à 100% dessus, éliminer la concurrence et avec l’argent, acheter dans des secteurs où les autres sont les meilleurs pour se nourrir de cela et donc avoir accès à des produits de bonne qualité. Chacun se spécialise dans la production où il a un avantage en comparaison aux autres. Si tout le monde applique cette règle des avantages comparatifs, alors le monde serait parfait. Il prend pour exemple le traité de Methuen en 1703.
C’est un traité de libre-échange entre le Portugal et l’Angleterre. Les anglais sont libres de vendre de la laine anglaise au Portugal, sans que les agents douaniers leur fassent payer la moindre taxe. En échange, les portugais peuvent vendre en Angleterre leur vin également sans la moindre taxe. Les anglais vendaient la laine, ce dans quoi ils étaient les meilleurs. Au Portugal, on ne peut pas faire de la laine, mais ils font du vin mieux que n’importe qui.
Mais dans cet échange, on a d’un coté un produit manufacturé, issu de l’industrie britannique et de l’autre, on a un produit issu de l’agriculture. Ceci a pour conséquence que le Portugal est resté dans une économie agricole. Quand des petits entrepreneurs portugais on voulu concurrencer avec le textile anglais, ils n’ont pas pu rivaliser à cause de l’arrivé massive des produits britanniques, qui en plus n’étaient pas taxés.C’est là une des racines de la non-industrialisation du Portugal.
En 1822, le Portugal perd le Brésil. Jusqu’alors, le Brésil était contraint d’acheter portugais, mais une fois libre, ils ont commencé à acheter des produits qui n’étaient pas issus de la métropole, car ils ont trouvé des produits équivalents et moins chers. Dès lors,le Portugal dépend totalement du marché anglais, car ils ne se sont pas industrialisés. En 1850, 80% des exportations portugaises sont vers l’Angleterre. On a une production monosectorielle (le vin) et dépendante des anglais. De plus à la fin du XIXème siècle, les anglais demandent de moins en moins de porto, ils se mettent à préférer le vin français. Le Portugal sombre, et les habitants gagnent à peine 400$ par an en 1910.
Le Danemark : le prototype d’une complémentarité menant à la richesse
L’Angleterre commence à s’industrialiser en important des céréales de l’étranger grâce à sa flotte. Le Danemark, qui est l’un des greniers à blé de l’Angleterre, signe un traité de libre-échange avec elle. Au début du XIXème siècle, tout va bien au Danemark. Mais en 1873, le blé américain arrive en Europe ce qui a pour conséquence de créer une énorme crise agricole. Le Danemark est alors spécialisé dans l’agriculture, n’est pas industrialisé et n’a qu’un seul "gros" client : l’Angleterre. Cependant, au lieu de sombrer comme le Portugal, le Danemark a su se reconvertir. Il est resté dans l’agriculture, mais a développé le secteur de l’élevage ainsi que sa production de produits laitiers, de lard, d'œufs, que consomment les anglais (le petit-déjeuner anglais est d’ailleurs en réalité le petit-déjeuner typiquement danois). Le Danemark a donc gardé sa dépendance positive vis a vis de l’Angleterre.
Cela fut possible grâce à :
- Une main-d’œuvre paysanne éduquée : on a pu expliquer aux paysans danois les problèmes liés au blé venant d’Amérique, et on a également pu leur apprendre rapidement les règles de l’élevage, son fonctionnement, etc.
- Un gouvernement danois qui mène une politique économique et sociale.
Le roi du Danemark et les nobles possédaient, à l'époque, toutes les terres agricoles. Le gouvernement a racheté les terres et les a données aux paysans. Il a pu les racheter car avec l’arrivée des céréales américaines, leur prix avait chuté étant donnée qu'elles rapportaient moins qu’avant. Donc, si le paysan produit plus, il en profite directement, et ne donne pas ses bénéfices aux nobles.
L’État a organisé les paysans en coopératives. On avait des fermes familiales, mais également des coopératives de paysans. Un paysan seul ne peut acheter une machine à traire ou une machine à pasteuriser, mais, dans une coopérative de paysans, on peut se le permettre, ce qui améliore les productions.
Entre 1873 et 1890, durant les années de dépression, l’État met en place l’assurance chômage (1886) pour permettre aux paysans de pouvoir passer la période de reconversion entre l'agriculture de céréales et celle de l'élevage. On met également en place une assurance vieillesse. Le gouvernement sait que les vieux paysans ne pourront pas se reconvertir, ils sont trop âgés, on leur accorde donc tout de même de l’argent pour ne pas les laisser démunis.
En 1913, un danois gagne 885$ par an, contre 550$ en moyenne en Europe.