« Mécanismes structurels de la révolution industrielle » : différence entre les versions

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== Des coûts élevés : un atout au début de l’industrialisation ==
== Des coûts élevés : un atout au début de l’industrialisation ==
Jusqu’en 1840 et la démocratisation les bateaux à vapeur, le coût des transports est très élevé. Ce coût élevé des transports favorise l'apparition d'une multitude de petites usines approvisionnant les marchés locaux.  
Avant la généralisation des bateaux à vapeur et le développement des chemins de fer, le coût élevé du transport avait un impact significatif sur la structure industrielle et commerciale. Les usines avaient tendance à produire pour les marchés locaux car il était souvent trop onéreux de transporter des marchandises sur de longues distances. Cette période a vu la prolifération de petites usines disséminées, qui répondaient aux besoins immédiats de la population locale, chaque région développant souvent ses propres spécialités en fonction des ressources et compétences disponibles. La production industrielle se faisait à proximité des sources de matières premières comme le charbon et le minerai de fer pour minimiser les frais de transport. Cette contrainte a également stimulé des investissements significatifs dans les infrastructures de transport, comme les canaux et les chemins de fer, et a encouragé l'amélioration des routes existantes. Quand les chemins de fer sont devenus communs et que les bateaux à vapeur se sont répandus, la dynamique a radicalement changé. Le transport devenait moins coûteux et plus rapide, permettant aux usines plus grandes et centralisées de produire en masse et de vendre leurs produits dans des marchés élargis, profitant ainsi d'économies d'échelle. Cela a commencé à mettre en difficulté les petites usines locales qui ne pouvaient pas rivaliser avec la production à grande échelle et la distribution étendue des grandes entreprises, transformant en profondeur l'économie industrielle.  


Les coûts de transport sont élevés et jouent comme une barrière douanière qui protège les industries locales des grandes entreprises : un atout pour l’industrialisation. Ils permettent, au niveau local, un isolement des marchés. La révolution industrielle est d’ailleurs, au début, un phénomène local et régional (en Angleterre la région du Lancashire, soit de Manchester, en France le Nord et l’Alsace, en Espagne la Catalogne, aux États-Unis, la Nouvelle-Angleterre, soit la région de Boston). Il est alors suffisant d'être concurrentiel dans un rayon de 50km, les coûts de transports faisant que la concurrence extérieure à ce périmètre n’est pas élevée. Les coûts de transport élevés jouent un rôle encore plus important dans le développement international puisque l’Europe est au début protégée de la concurrence anglaise, vu que les Anglais étaient bien plus avancés. Cela joue le rôle de « barrières douanières ».
Les coûts élevés de transport au début de la Révolution industrielle ont effectivement créé une forme de protectionnisme naturel, préservant les industries naissantes locales de la concurrence des firmes plus grandes et plus établies. Ces frais de transport agissaient comme des barrières non officielles, isolant les marchés et permettant aux entreprises de se concentrer sur l'approvisionnement de la demande à proximité immédiate. À cette époque, la compétition était essentiellement locale ; une entreprise n'avait besoin que d'être compétitive dans un périmètre restreint, où les coûts prohibitifs du transport faisaient barrage à la concurrence lointaine. La Révolution industrielle, dans ses débuts, était fortement marquée par son caractère local et régional. En Angleterre, par exemple, c'est la région du Lancashire, autour de Manchester, qui a été le berceau de nombreuses innovations et développements industriels. De même, en France, le Nord et l'Alsace sont devenus des centres industriels clés, tout comme la Catalogne en Espagne et la Nouvelle-Angleterre aux États-Unis. Ces régions bénéficiaient de leurs propres conditions favorables à l'industrialisation, telles que l'accès à des matières premières, des compétences artisanales ou des capitaux. À une échelle internationale, ces mêmes coûts de transport ont joué un rôle crucial dans la protection des industries continentales européennes contre la suprématie industrielle britannique. L'Angleterre, pionnière de l'industrialisation avec une avance technique significative, ne pouvait pas inonder facilement le reste de l'Europe de ses produits en raison de ces frais de transport élevés. Cela a offert un répit aux industries sur le continent, leur permettant de se développer et de progresser technologiquement, sans être submergées par la concurrence britannique. Dans ce contexte, les frais de transport élevés ont eu un impact paradoxal : ils ont restreint le commerce et la diffusion des innovations, mais en même temps, ils ont favorisé la diversification industrielle et le développement de capacités locales. C'est ce qui a permis à de nombreuses régions d'Europe et d'Amérique du Nord de poser les bases de leur propre essor industriel avant l'ère de la globalisation des échanges et de la distribution à grande échelle.


Ces coûts des transports diminuent avec le développement des infrastructures et du chemin de fer au cours du XIXème siècle, notamment après 1850. C'est à ce moment-là que disparaitra une partie des petites industries jusqu'alors protégées.
Le développement des infrastructures de transport, en particulier des chemins de fer, dans la seconde moitié du XIXe siècle a considérablement réduit les coûts et les temps de déplacement. Le train, en particulier, a révolutionné le transport des marchandises et des personnes, rendant possible le commerce à plus longue distance et avec des frais nettement réduits par rapport aux méthodes traditionnelles comme le transport par charrettes, à cheval ou par voie navigable. Cette réduction des coûts de transport a eu des conséquences majeures sur l'organisation industrielle. Les petites industries, qui avaient prospéré dans un contexte de coûts de transport élevés et qui étaient de ce fait protégées de la concurrence extérieure, ont commencé à ressentir la pression des entreprises plus grandes et technologiquement avancées capables de produire en masse. Ces grandes entreprises pouvaient désormais étendre leur portée commerciale, distribuant leurs produits sur des marchés bien plus étendus. Avec le chemin de fer, les grandes entreprises pouvaient non seulement atteindre des marchés éloignés, mais également profiter des économies d'échelle en centralisant leur production dans des usines de plus grande taille, ce qui réduisait leurs coûts unitaires. Elles pouvaient ainsi offrir leurs produits à des prix que les petites industries locales, avec des structures de coûts plus élevés, ne pouvaient pas concurrencer. C'est dans ce contexte que beaucoup de petites entreprises ont été contraintes de fermer leurs portes ou de se transformer, alors que les régions industrielles précédemment isolées se sont intégrées dans une économie nationale et même internationale. Le paysage industriel a été remodelé, favorisant les zones avec un accès privilégié aux nouvelles infrastructures de transport, et a jeté les bases de la mondialisation des marchés que nous connaissons aujourd'hui.


= Les conditions sociales en matière d’emploi =
= Les conditions sociales en matière d’emploi =

Version du 7 novembre 2023 à 14:10

Industrialisation massive : panorama sur les usines sidérurgiques Andrew Carnegie à Youngstown dans l'Ohio, 1910.



Le faible coût des investissements

L'amorce de la Première révolution industrielle, qui a eu lieu dans la seconde moitié du 18e siècle, a effectivement démarré avec un niveau technique relativement limité et une faible intensité en capital par rapport à ce qu'elle est devenue par la suite. Au départ, les entreprises étaient souvent de petite taille, et les technologies, bien qu'innovatrices pour l'époque, ne requéraient pas d'investissements aussi massifs que ceux nécessaires pour les usines de l'ère victorienne tardive. Les industries du textile, par exemple, ont été parmi les premières à se mécaniser, mais les premières machines comme la spinning jenny ou le métier à tisser mécanique pouvaient être opérées dans de petits ateliers ou même dans des maisons (comme cela se faisait dans le système de "putting-out" ou "domestic system"). La machine à vapeur de James Watt, bien que représentant une avancée significative, a initialement été adoptée à une échelle relativement modeste avant de devenir la force motrice de grandes usines et du transport. C'est en partie parce que les systèmes de production étaient encore en transition. La fabrication restait souvent une activité de petite envergure, et bien que l'utilisation de machines ait permis une augmentation de la production, elle ne nécessitait pas au début les énormes installations que l'on associe à la révolution industrielle ultérieure. En outre, la première phase de la révolution industrielle a été caractérisée par des innovations incrémentales, qui ont permis des augmentations progressives de la productivité sans nécessiter d'énormes dépenses de capital. Les entreprises pouvaient souvent autofinancer leur croissance ou compter sur des réseaux de financement familiaux ou locaux, sans avoir besoin de recourir à des marchés financiers développés ou à de grands emprunts. Néanmoins, au fur et à mesure que la révolution progressait, la complexité et le coût des machines ont augmenté, de même que la taille des installations industrielles. Cela a conduit à une intensification du besoin en capital, au développement d'institutions financières dédiées, et à l'émergence de pratiques telles que la levée de capitaux via des actions ou des obligations pour financer de plus grands projets industriels.

L'analyse que vous présentez est intéressante et met en lumière l'importance des conditions économiques initiales qui ont permis l'essor de la Révolution industrielle en Angleterre par rapport à des conditions similaires dans des économies en développement bien plus tard, comme dans les années 1950. La capacité d'autofinancement à la fin du 18e siècle reflète les conditions économiques uniques de cette époque. En effet, le coût relativement bas des investissements initiaux pour les premières manufactures a permis à des individus issus de la classe artisanale ou de la petite bourgeoisie de devenir des entrepreneurs industriels. Ces entrepreneurs pouvaient souvent rassembler les capitaux nécessaires sans recourir à de grands emprunts ou à des investissements extérieurs significatifs. Le faible coût des technologies de l'époque, qui dépendaient principalement du bois et du métal simple, rendait les investissements initiaux relativement accessibles. De plus, les compétences nécessaires pour construire et opérer les premières machines étaient souvent issues de l'artisanat traditionnel. Par conséquent, bien que la main-d'œuvre spécialisée fut nécessaire, elle n'exigeait pas le niveau de formation que les technologies ultérieures ont requis. Cela signifie que les coûts de la main-d'œuvre restaient relativement faibles, surtout en comparaison avec les niveaux de salaire et de compétence demandés pour l'exploitation des technologies industrielles avancées du milieu du 20e siècle. Cette situation contrastait fortement avec celle des pays du tiers-monde au milieu du 20e siècle, où l'introduction de technologies industrielles exigeait un niveau de capital et de compétences beaucoup plus élevé, hors de portée pour la plupart des travailleurs locaux et même pour les entrepreneurs locaux sans assistance extérieure. Les investissements nécessaires pour démarrer une activité industrielle dans ces pays en développement étaient souvent si importants qu'ils ne pouvaient être couverts que par des financements étatiques, des prêts internationaux ou des investissements directs étrangers. Le succès initial des entrepreneurs durant la Révolution industrielle britannique a donc été facilité par cette combinaison de faible coût d'entrée et de compétences artisanales adaptées, qui a créé un environnement propice à l'innovation et à la croissance industrielle. Cela a conduit à la formation d'une nouvelle classe sociale d'industriels, qui ont joué un rôle de premier plan dans l'avancement de l'industrialisation.

dans les premiers stades de la Révolution industrielle, les exigences en termes d'installations pour les usines étaient relativement modestes. Des bâtiments existants, comme des granges ou des hangars, pouvaient être facilement convertis en espaces de production sans nécessiter des investissements lourds en construction ou en aménagement. Cela contrastait avec les installations industrielles ultérieures, qui étaient souvent de vastes usines spécialement conçues pour accueillir des lignes de production complexes et de grandes équipes d'ouvriers. Quant au capital circulant, c'est-à-dire les fonds nécessaires pour couvrir les dépenses courantes comme les matières premières, les salaires et les coûts d'exploitation, il était en effet souvent plus élevé que l'investissement en capital fixe (les machines et l'installation). Les entreprises pouvaient recourir à des prêts bancaires pour financer ces coûts opérationnels. Les banques de l'époque étaient généralement disposées à accorder des crédits sur la base des titres de propriété des matières premières, des produits semi-finis ou finis, qui pouvaient servir de garanties. Le système de crédit était déjà assez développé en Angleterre à cette époque, avec des institutions financières établies pouvant fournir le capital de roulement nécessaire aux entrepreneurs industriels. En outre, les délais de paiement dans la chaîne d'approvisionnement – par exemple, acheter des matières premières à crédit et payer les fournisseurs après avoir vendu le produit fini – aidaient également à financer le capital circulant. Il est important de noter que l'accès au crédit a joué un rôle crucial dans le développement de l'industrie. Il a permis aux entreprises d'étendre rapidement leur production et de tirer parti des opportunités de marché sans avoir à accumuler de grandes quantités de capital en amont. Cela a facilité une croissance économique rapide et soutenue, qui est devenue caractéristique de la période industrielle.

Le réinvestissement des profits engendrés par la Révolution industrielle a été une des forces motrices de sa propagation au-delà des frontières britanniques. Ces profits, souvent substantiels en raison de l'amélioration de l'efficacité et de la productivité apportée par les nouvelles technologies, ainsi que l'expansion des marchés, ont été alloués à diverses fins. D'une part, les industriels ont injecté une partie de ces sommes dans l'innovation technologique, acquérant de nouvelles machines et perfectionnant les processus de production. Cela a entraîné une spirale vertueuse d'amélioration continue, où chaque avancée permettait de générer davantage de profits à réinvestir. Parallèlement, la quête de nouveaux marchés et de sources de matières premières à moindre coût a encouragé les entreprises britanniques à étendre leurs activités à l'international. Cet expansionnisme a souvent pris la forme d'investissements dans les colonies ou d'autres régions, où ils ont établi des industries ou financé des projets industriels, transplantant ainsi les pratiques et les capitaux britanniques. L'infrastructure, essentielle à l'industrialisation, a également bénéficié de ces profits. Les réseaux ferroviaires, les canaux et les ports ont été développés ou améliorés, non seulement au Royaume-Uni mais aussi à l'étranger, rendant ainsi le commerce et la production industrielle plus efficaces. Outre ces investissements directs, l'influence coloniale britannique a servi de véhicule pour la diffusion des technologies et des méthodes industrielles. Cela a créé un écosystème favorable à l'expansion de l'industrialisation dans les colonies, qui, à leur tour, fournissaient les matières premières essentielles pour alimenter les usines britanniques. Dans le domaine du commerce international, l'excédent de capital a permis aux entreprises du Royaume-Uni d'accroître leur empreinte mondiale, exportant des produits manufacturés en grande quantité tout en important les ressources nécessaires à leur production. Enfin, la mobilité des ingénieurs, des entrepreneurs et des travailleurs qualifiés, souvent financée par les profits industriels, a facilité les échanges de compétences et de savoir-faire entre nations. Ces transferts de technologie ont joué un rôle clé dans la généralisation des pratiques industrielles à travers le monde. Tous ces facteurs combinés ont contribué à faire de la Révolution industrielle un phénomène global, transformant non seulement les économies nationales mais aussi les relations internationales et la structure économique mondiale.

Les profits élevés

Les taux de profit élevés enregistrés au cours de la Première révolution industrielle, souvent entre 20 et 30 % selon les secteurs, ont été déterminants pour l'accumulation de capital et la croissance économique de l'époque. Ces marges bénéficiaires considérables fournissaient aux entreprises les moyens nécessaires pour réinvestir et soutenir l'expansion industrielle, permettant ainsi une croissance soutenue et la mise en place d'infrastructures industrielles de plus en plus sophistiquées. Lorsqu'on compare ces taux de profit avec ceux des années 1950, qui sont tombés autour de 10 %, et encore plus bas dans les années 1970, à environ 5 %, il est évident que les premiers entrepreneurs industriels disposaient d'un avantage considérable. Cet avantage leur a permis de réinvestir des sommes significatives dans leurs entreprises, d'explorer de nouvelles opportunités industrielles et d'innover sans cesse. Cet esprit d'accumulation et de réinvestissement du capital a été un moteur clé de l'industrialisation. Il a été rendu possible non seulement par les bénéfices économiques, mais aussi par un certain éthos qui a prévalu en Angleterre pendant cette période. L'idée que l'argent devrait être utilisé de manière productive, pour stimuler l'emploi et la création de richesse, était un principe directeur qui a marqué la société britannique. Le capital initial, relativement modeste et pouvant être rassemblé par des particuliers ou de petits groupes d'investisseurs, a permis une première vague d'activités industrielles. Cependant, ce sont les profits issus de ces premières entreprises qui ont alimenté des investissements plus conséquents et ont permis une expansion rapide des capacités industrielles et du développement économique dans son ensemble. Ce cercle vertueux d'investissement et d'innovation a accéléré le processus d'industrialisation, débouchant sur des avancées technologiques, une augmentation de la production, et finalement, une transformation profonde de la société et de l'économie.

La taille des entreprises

L’absence d’une taille optimale ou minimale

La comparaison des dynamiques entrepreneuriales entre la période de la Révolution industrielle et l'époque actuelle souligne l'évolution des économies et des contextes dans lesquels les entreprises opèrent. Durant la Révolution industrielle, le faible coût d'entrée dans le secteur industriel a permis à de nombreuses petites entreprises de voir le jour. Le faible coût des technologies de l'époque, principalement mécaniques et souvent actionnées par de l'énergie hydraulique ou la vapeur, associé à une main-d'œuvre abondante et bon marché, a créé un environnement où même les entreprises avec un faible capital pouvaient se lancer et prospérer. La demande croissante, portée par l'urbanisation et la hausse de la population, ainsi que l'absence de réglementations strictes, ont également favorisé l'émergence et la croissance de ces petites entreprises. À l'opposé, dans le monde contemporain, la taille de l'entreprise peut être un facteur déterminant de sa résilience face aux crises. Les coûts fixes élevés, les technologies avancées, les normes réglementaires strictes et la concurrence internationale intense nécessitent des investissements substantiels et une capacité d'adaptation que les petites entreprises peuvent avoir du mal à déployer. La main-d'œuvre, devenue plus chère en raison de l'augmentation du niveau de vie et des régulations sociales, représente aussi un coût bien plus significatif pour les entreprises d'aujourd'hui. Ainsi, la tendance actuelle est à la concentration des entreprises, où les plus grandes peuvent bénéficier d'économies d'échelle, d'un accès plus aisé au financement et d'une capacité à influencer le marché et à résister aux périodes de ralentissement économique. Toutefois, il est important de noter que l'écosystème entrepreneurial actuel est aussi très dynamique avec les startups technologiques et les entreprises innovantes qui, malgré leur taille parfois modeste, peuvent disrupter des marchés entiers grâce à des innovations radicales et à l'agilité de leur structure.

L’exemple Krupp

Alfred Krupp.

Le cas de Krupp illustre parfaitement la transition qui s'est opérée dans le paysage industriel depuis la Révolution industrielle. Fondée en 1811, la société Krupp a commencé comme une entreprise de taille modeste et a grandi pour devenir un conglomérat industriel international, symbolisant le potentiel de croissance qui caractérisait cette époque de transformations économiques. Au début de la Révolution industrielle, la flexibilité des petites entreprises constituait un avantage dans un marché en évolution rapide, où les innovations techniques pouvaient être rapidement adoptées et mises en œuvre. De plus, le cadre réglementaire souvent laxiste permettait aux petites entités de prospérer sans les lourdeurs administratives et financières qui peuvent accompagner les grandes entreprises dans les économies modernes. Cependant, à mesure que l'ère industrielle progressait, des facteurs comme le développement des systèmes de transport (ferroviaire, maritime, routier) et la globalisation du commerce ont commencé à favoriser les entreprises capables de produire à grande échelle et de distribuer leurs produits plus largement. Ces entreprises, telles que Krupp, ont pu investir dans de lourdes infrastructures, adopter des technologies de pointe, étendre leur emprise sur les chaînes d'approvisionnement et accéder à des marchés internationaux, leur conférant un avantage compétitif sur les petites entreprises. L'ascension de Krupp reflète cette dynamique. L'entreprise a été capable d'évoluer avec son temps, passant d'une fonderie de fonte à une multinationale de la production d'acier et de l'armement, capitalisant sur les guerres, la demande croissante en acier pour la construction et l'industrialisation générale, ainsi que sur les innovations technologiques. Dans ce contexte, les petites entreprises se sont retrouvées confrontées à des défis majeurs. Sans l'accès au même niveau de ressources, elles ont eu du mal à rivaliser en termes de prix, d'efficacité et de portée de marché. Beaucoup ont été absorbées par des entités plus grandes ou ont dû se spécialiser dans des niches pour survivre. La capacité de résister aux crises est devenue alors un attribut associé à la taille, et les grandes entreprises comme Krupp étaient mieux équipées pour faire face à la volatilité économique, aux guerres, aux crises financières et aux changements politiques. Leur taille leur permettait d'amortir les chocs, de diversifier les risques et de planifier sur le long terme, une capacité moins accessible aux petites entreprises. La trajectoire de Krupp s'inscrit donc dans la logique plus large du développement industriel et économique, où les structures des entreprises ont dû s'adapter aux nouvelles réalités d'un monde en rapide évolution.

Les coûts de transport

Des coûts élevés : un atout au début de l’industrialisation

Avant la généralisation des bateaux à vapeur et le développement des chemins de fer, le coût élevé du transport avait un impact significatif sur la structure industrielle et commerciale. Les usines avaient tendance à produire pour les marchés locaux car il était souvent trop onéreux de transporter des marchandises sur de longues distances. Cette période a vu la prolifération de petites usines disséminées, qui répondaient aux besoins immédiats de la population locale, chaque région développant souvent ses propres spécialités en fonction des ressources et compétences disponibles. La production industrielle se faisait à proximité des sources de matières premières comme le charbon et le minerai de fer pour minimiser les frais de transport. Cette contrainte a également stimulé des investissements significatifs dans les infrastructures de transport, comme les canaux et les chemins de fer, et a encouragé l'amélioration des routes existantes. Quand les chemins de fer sont devenus communs et que les bateaux à vapeur se sont répandus, la dynamique a radicalement changé. Le transport devenait moins coûteux et plus rapide, permettant aux usines plus grandes et centralisées de produire en masse et de vendre leurs produits dans des marchés élargis, profitant ainsi d'économies d'échelle. Cela a commencé à mettre en difficulté les petites usines locales qui ne pouvaient pas rivaliser avec la production à grande échelle et la distribution étendue des grandes entreprises, transformant en profondeur l'économie industrielle.

Les coûts élevés de transport au début de la Révolution industrielle ont effectivement créé une forme de protectionnisme naturel, préservant les industries naissantes locales de la concurrence des firmes plus grandes et plus établies. Ces frais de transport agissaient comme des barrières non officielles, isolant les marchés et permettant aux entreprises de se concentrer sur l'approvisionnement de la demande à proximité immédiate. À cette époque, la compétition était essentiellement locale ; une entreprise n'avait besoin que d'être compétitive dans un périmètre restreint, où les coûts prohibitifs du transport faisaient barrage à la concurrence lointaine. La Révolution industrielle, dans ses débuts, était fortement marquée par son caractère local et régional. En Angleterre, par exemple, c'est la région du Lancashire, autour de Manchester, qui a été le berceau de nombreuses innovations et développements industriels. De même, en France, le Nord et l'Alsace sont devenus des centres industriels clés, tout comme la Catalogne en Espagne et la Nouvelle-Angleterre aux États-Unis. Ces régions bénéficiaient de leurs propres conditions favorables à l'industrialisation, telles que l'accès à des matières premières, des compétences artisanales ou des capitaux. À une échelle internationale, ces mêmes coûts de transport ont joué un rôle crucial dans la protection des industries continentales européennes contre la suprématie industrielle britannique. L'Angleterre, pionnière de l'industrialisation avec une avance technique significative, ne pouvait pas inonder facilement le reste de l'Europe de ses produits en raison de ces frais de transport élevés. Cela a offert un répit aux industries sur le continent, leur permettant de se développer et de progresser technologiquement, sans être submergées par la concurrence britannique. Dans ce contexte, les frais de transport élevés ont eu un impact paradoxal : ils ont restreint le commerce et la diffusion des innovations, mais en même temps, ils ont favorisé la diversification industrielle et le développement de capacités locales. C'est ce qui a permis à de nombreuses régions d'Europe et d'Amérique du Nord de poser les bases de leur propre essor industriel avant l'ère de la globalisation des échanges et de la distribution à grande échelle.

Le développement des infrastructures de transport, en particulier des chemins de fer, dans la seconde moitié du XIXe siècle a considérablement réduit les coûts et les temps de déplacement. Le train, en particulier, a révolutionné le transport des marchandises et des personnes, rendant possible le commerce à plus longue distance et avec des frais nettement réduits par rapport aux méthodes traditionnelles comme le transport par charrettes, à cheval ou par voie navigable. Cette réduction des coûts de transport a eu des conséquences majeures sur l'organisation industrielle. Les petites industries, qui avaient prospéré dans un contexte de coûts de transport élevés et qui étaient de ce fait protégées de la concurrence extérieure, ont commencé à ressentir la pression des entreprises plus grandes et technologiquement avancées capables de produire en masse. Ces grandes entreprises pouvaient désormais étendre leur portée commerciale, distribuant leurs produits sur des marchés bien plus étendus. Avec le chemin de fer, les grandes entreprises pouvaient non seulement atteindre des marchés éloignés, mais également profiter des économies d'échelle en centralisant leur production dans des usines de plus grande taille, ce qui réduisait leurs coûts unitaires. Elles pouvaient ainsi offrir leurs produits à des prix que les petites industries locales, avec des structures de coûts plus élevés, ne pouvaient pas concurrencer. C'est dans ce contexte que beaucoup de petites entreprises ont été contraintes de fermer leurs portes ou de se transformer, alors que les régions industrielles précédemment isolées se sont intégrées dans une économie nationale et même internationale. Le paysage industriel a été remodelé, favorisant les zones avec un accès privilégié aux nouvelles infrastructures de transport, et a jeté les bases de la mondialisation des marchés que nous connaissons aujourd'hui.

Les conditions sociales en matière d’emploi

Carreau de mine de La Houve à Creutzwald (Lorraine).

Il y a une fluidité sociale assez importante. Les paysans qui sont tombés en faillite viennent demander du travail à l’industrie. On ne parle pas de la fluidité positive, comme le petit marchand qui devient très riche, mais plutôt négative avec des milliers d’hommes qui cherchent un emploi à bas salaire. De plus, il n’y a aucune loi sociale pour les protéger.

Les bas salaires et le travail des femmes et des enfants permettent un développement industriel à moindre coût pour les patrons. Le salaire ne représentait que le minimum nécessaire pour la survie. L’absence de frein et de protection sociale a permis d’importantes baisses de salaires ; la main-d’œuvre est fluide, les fils de paysans se dirigent ainsi vers les usines. Une autre conséquence des faibles salaires est la non-obligation de partager les profits, ce qui permet l’accumulation des capitaux et les profits élevés pour le patronat.

L’industrialisation se fait par la participation active du travail des femmes et des enfants. Évidemment, les femmes travaillaient dans l’agriculture, mais leur travail dans l’industrie est permis par le type particulier de mécanisation : celle-ci requiert de moins en moins de force, ce qui favorise le travail des femmes et des enfants, bien moins payés que les hommes ; la présence des femmes et de leurs filles est particulièrement marquée dans le secteur du textile, où l'habilité est un atout. Ceci est d’autant plus avantageux puisqu’elles touchent des salaires encore plus bas que ceux des hommes. Dans un premier temps, aucune règlementation n’existe concernant le travail des enfants. De manière générale, avant que n’interviennent les lois du travail en 1840, les enfants travaillent et touchent un salaire dix fois inférieur à celui des hommes adultes. Les avantages sont donc du côté de l’employeur, puisque la part de population active étant plus importante, l’offre de main d'oeuvre est plus importante, les salaires diminuent. À l’époque, le salaire des femmes ne représente que le tiers du salaire des hommes. Cette période est une des pages noires de l’histoire de l’Occident et de la révolution industrielle.

On a deux types de patrons : ceux qui embauchent uniquement des femmes et des enfants pour payer des salaires encore plus bas, alors que dans les entreprises plus petites qui sont plus dans une mentalité paternaliste, on n’embauche que des hommes, car on a l’idée que l’homme doit être celui qui amène l’argent au foyer.

La simplicité de la technique

L’acquisition des nouvelles compétences n’est pas difficile pour les ouvriers, et ce jusqu’à l’introduction de la machine à vapeur. Les paysans proto-industriels peuvent se recycler de manière rapide, et les industriels n’ont pas besoin de former la main-d’œuvre : les premières technologies industriels sont relativement proches des techniques utilisées dans la proto-industrie. Il existe aussi une possibilité d’imitation des autres industries par copiage des machines. Tout cela est aussi lié avec l’éducation (44% d’illettrés en Angleterre en 1830, soit 60-70% des ouvriers, alors que l’Angleterre est rentrée dans l’industrialisation depuis 70 ans, et l’éducation primaire devient obligatoire en 1880). Qui dit illettré dit forcément plus servile et moins désobéissant, l’éducation de masse est donc opposée par les lobbies d’entrepreneurs afin que les travailleurs restent dociles.

La conjonction de ces éléments fait que la révolution industrielle se diffuse en Europe. Après des millénaires d’immobilisme, on passe donc de sociétés agraires et rurales à des sociétés urbaines et industrielles.

Annexes

Références