Toponymie : l’étude des noms de lieux en géographie politique

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La toponymie (du grec tópos, τόπος, lieu et ónoma, ὄνομα, nom) est l’étude des noms de lieux. Ce n’est pas un objet central dans la géographie. Comment ce qui peut paraitre anecdotique peut révéler des enjeux fondamentaux en géographie, en géographie politique et culturelle.

Definition et usages classiques en géographie

Définition

La toponymie désigne les noms de lieux ; c’est une discipline qui se consacre à l’étude des noms propres. Elle fait partie de l’onomastique qui fait partie de la linguistique.

La toponymie désigne également une activité qui est celle de dénomination, c’est-à-dire l’activité d’attribuer un nom à un lieu. C’est à la fois une étude et une pratique.

Les experts doivent veiller à ce que l’attribution d’un nom ne pose pas de problèmes en termes d’orientation et de repérage dans l’espace qui est aussi la fonction première de la toponymie qui est de repérer un lieu dans l’espace.

Il y a des propositions qui peuvent être liées à des enjeux politiques. Elle s’intéresse aux propositions et aux attributions d’un certain nombre de noms de lieux.

Usages classiques en géographie

Parmi les usages classiques, il y a le fait de tenter de reconstituer des strates de peuplement successif qui se sont inscrites dans le paysage toponymique qui permet de reconstituer l’archéologue spatiale.

De nombreuses études s’intéressent à la toponymie pour identifier les évolutions des milieux naturels, elle set de marqueur rétrospectif afin d’identifier les milieux naturels à une période donnée qui permet d’identifier l’environnement et le paysage.

C’est aussi l’étude des nouveaux noms de lieux et des enjeux politiques qui lui sont liés.

Des enjeux géopolitiques et mémoriels

Il peut y avoir des crispations importantes autour de l’exercice de dénomination qui peuvent révéler des positionnements autour de la politique et de la géographie. Il y a des contextes où les enjeux sont majeurs, ce sont des enjeux d’ordre géopolitique et mémoriel.

Au niveau international

Au cœur de l’Europe, mais dans un contexte géopolitique tendu, dans l’ex-Yougoslavie, une grande partie des provinces yougoslaves ont obtenu leur indépendance soit dans des conflits tragiques soit dans le cadre de tensions importantes qui n’ont pas débouché sur des guerres.

C’est notamment le cas de l’ancienne province yougoslave de macédoine qui se situe au nord de la Grèce et au sud de la Bulgarie. Il s’agissait une province yougoslave qui se referait à l’identité historique macédonienne, mais cette macédoine historique qui ne concerne pas uniquement cette ex-province yougoslave de macédoine. Elle concerne une bonne partie de la Grèce et de la Bulgarie.

Lorsque l’ex-province macédonienne a réclamé et obtenu l’indépendance, elle l’a fait avec une dénotation qui se réfère à la Macédoine. Face à cette revendication, il y a eu une mobilisation très forte de la part de la Grèce pour s’opposer à cette dénomination en tant que République de Macédoine.

La Grèce a d’une part protesté officiellement notamment dans les médias européens. L’argumentaire porte sur le fait que cela est inacceptable dans la mesure où cela va introduire une confusion et déboucher sur la volonté d’un État de s‘attribuer une dénomination qui se réfère a un espace et une histoire qui concerne aussi les États voisins.

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L’enjeu était d’une part d’éviter à long terme qu’il puisse y avoir une tentation annexionniste voit impérialiste au nom de l’histoire macédonienne de réclamer une modification des frontières pour englober une partie de la macédoine historique. Ce que la Grèce pouvait craindre est la revendication de la part de la partie grecque qui se réfère à la Macédoine d’avoir une plus grande autonomie et réclamer un soutien du côté du pays voisin. Il y a de véritables enjeux géopolitiques qui on avoir avec les voisins et l’autonomie régionale.

La Grèce est allée assez loin dans son combat contre cette nouvelle dénomination en utilisant son appartenance à l’Union européenne et l’OTAN contre l’adhésion de la Macédoine à ces deux institutions.

Le continent africain a connu un mouvement de décolonisation très important à partir de la toute fin des années 1950 et jusque dans les années 1970. La majorité des décolonisations ont lieu à partir de la fin des annexes 1950 et surtout au début des années 1960 avec l’indépendance de la plupart des États africains.

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Il y avait des dénominations héritées de la période coloniale, un certain nombre de colonies s’étaient vues attribuées de noms par les puissances coloniales. Les nouveaux États indépendants ont opté pour un changement de nom en rupture avec leur histoire coloniale.

Les enjeux étaient d’une part de s’approprier la dénomination nationale et de prendre ses distances avec l’héritage colonial; mais c’est aussi le moyen de légitimer le nouveau pouvoir vis-à-vis d’entités historiques précoloniales, c’était allé puiser dans le patrimoine toponymique, mais peut se référer à une histoire ancienne qui peut exister d’avant même la colonisation.

La Gold Coast était la cote de l’or, c’est une ressource que les puissances européennes venaient chercher. Ce nom se réfère directement à ce projet colonial. Le Ghana actuel a cherché une dénomination qui avait une épaisseur historique. À l’intérieur du territoire de la Gold Coast existait un ancien royaume précolonial qui a même combattu la puissance coloniale britannique, c’est le royaume Ashanti qui existait avant la colonisation et s’est opposé aux britanniques qui finalement a été complètement détruit par le pouvoir colonial. Les nouvelles autorités auraient pu utiliser cette référence, cependant ce nom se referait qu’à un groupe ethnique de la Gold Coast.

Les autorités sont allées chercher parmi les entités précoloniales importantes et ont trouvé le Ghana. Le problème est que l’Empire du Ghana était centré non pas sur le territoire actuel, mais plus sur le territoire actuel du Mali. On est allé puiser dans le patrimoine toponymique un nom positif, mais qui ne se réfère pas exactement à l’espace de la Gold Coast actuelle.

Le Bénin était un royaume précolonial qui ne s’est pas compromis avec les colons et notamment lors de la phase du drainage des personnes et des richesses au contraire, le Dahomey s’est débarrassé de sa référence précoloniale qui rappeler sa compromission avec les colons pour prendre le nom de Bénin. Le Bénin a servi à de référence à de nombreuses entités politiques d’Afrique de l’Est. Le Bénin était cependant un royaume qui s’étendait sur l’actuel Bénin, Nigéria et Togo. Cela explique pour l’Université de Lomé s’appelle aussi l’Université du Bénin, d’autre part dans la fédération du Nigeria il y a un État qui porte le nom de Bénin.

Ces exemples montrent comment le changement de nom dans un contexte particulier qui est celui de la décolonisation est lié à des enjeux politiques, historiques et culturels importants. Concernant la Rhodésie du Sud et la Haute-Volta sont des références au patrimoine africain, mais de nature différente. Le Zimbabwe renvoie à une entité politique précoloniale, plus précisément d’une capitale politique. C’est donc un pays qui a pris le nom d’un chef-lieu politique qui avait une juridiction sur une partie non négligeable de l’Afrique australe.

La Haute-Volta est une composition originale. Burkina Faso signifie « le pays des hommes intègres ». Ce correspond à l’image que voulait donner le Burkina Faso peut après un coup d’État contre un régime compromis. Le Burkina Faso se voulait un pays qui luttait contre la compromission et la corruption. D’autre part le mot « Burkina Faso » est une combinaison des deux langues nationales du Burkina- Faso à savoir le mooré et le dioula. Le nom des citoyens du Burkina Faso est burkinabè, ce suffixe est issu de la troisième langue du Burkina Faso qui est le fulfulde la langue des peulh. C’est une création qui a pour but de célébrer la nouvelle devise du pays et de célébrer le patrimoine africain qui compose cette entité nationale.

Au niveau intranational

En Afrique du Sud la question de la toponymie est une question d’ordre politique depuis un certain temps. L’Afrique du Sud est composée de nombreuses communautés qui ont des histoires extrêmement différentes et qui chacun ont eu ou ont de bonnes raisons de s’approprier un certain nombre de localités ou de tenter d’imposer leurs propres référents dans le paysage via la toponymie. Les communautés d’origine européenne ont bénéficié de la période coloniale et d’apartheid pour imposer leurs références, cela n‘a pas empêché une conflictualité entre les deux communautés d’origine européenne avec d’un côté les britanniques et d’un côté les britanniques. Chacune était porteuse de ses propres références et chacune a tenté d’imposer des dénominations qui renvoient à son patrimoine. Durant la période d’apartheid, c’était la vision afrikaner qui avait le dessus, qui tolérait les dénominations d’origine britannique, mais qui tentait d’imposer les siennes. Depuis la fin de l’apartheid, il y a la volonté de la part de communautés d’origines africaines et du pouvoir central d’éliminer un certain nombre de références qui renvoient à la période de l’apartheid et d’autre part de rééquilibrer les références culturelles dans le patrimoine toponymique, l’idée est de mettre en avant l’histoire des communautés africaines.

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Dans le Kwazulu-Natal une ville du nom de New Castle existe, c’est une ville minière crée par les britanniques mais qui se trouve aux limites de l’ex-Zululand avec une population très majoritairement zulu. Cependant, le nom renvoi a l’origine coloniale de la localité. De par sa dénomination, elle s’inscrit dans un réseau mondial de ville qui porte le même nom. Un certain nombre de villes qui portent le nom de New Castle en anglais et en d’autres langues se sont regroupées afin de créer un réseau international sur le partage d’un nom qui a la même signification. Ce qui est intéressant c’est de voir comment cette ville sud-africaine se retrouve dans ce réseau de localités mondialisé et qui n’a rien à voir à son ancrage local qui est zulu. C’est un élément qui permet de cultiver un réseau mondial et de sortir de l’encrage national. On a un lieu qui renvoie à des réalités partagées dans le monde entier. Cependant l’origine du nom de cette ville n’est qu’une référence à son éponyme au Royaume-Uni.

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Si on change d’échelle, on peut s’intéresser au nom des entités régionales et provinciales. Dans le cadre du Grand Apartheid on s’est retrouvé en Afrique du Sud avec une division au niveau régional en deux types d’entités : d’une part les provinces blanches dans le système racial d’apartheid, d’autre par des bantoustans réservés aux populations d’origines africaines.  Les bantoustans se sont tous vu attribuer des dénominations liées aux populations qu’elles étaient censées représenter et pour lesquelles on avait attribué une nationalité selon leurs origines ethniques.

On a au niveau provincial dans le cadre du Grand Apartheid une toponymie régionale qui est extrêmement composite. Le nouveau découpage débouche sur un ensemble de dénominations qui pour certaines sont relativement neutres. Toutes les mémoires restent présentes, mais on a éliminé les références coloniales qui font appel à un certain consensualisme.

La question toponymique en Afrique du Sud sur la longue durée porte sur deux thèmes essentiels : le plurilinguisme et le marquage symbolique et mémoriel du territoire. Questions linguistiques et mémorielles se recoupent lorsqu’elles sont mobilisées conjointement par une communauté. Nous postulons ici qu’avec les choix toponymiques, au-delà des enjeux de prééminence et de reconnaissance des cultures et des histoires, ce qui se joue est aussi la question de la hiérarchie et de l’autonomie des lieux de l’échelle locale à l’échelle internationale. Hiérarchie des lieux qui n’est pas non plus étrangère aux relations intercommunautaires dans leurs différents aspects toponymiques.

Une grille de lecture des contextes et des enjeux

On peut développer une grille de lecture afin de tenter de lire les enjeux toponymiques et géopolitiques.

Les contextes

On peut identifier un certain nombre de contextes géopolitiques :

  • contexte de révolution: c’est lorsqu’il y a changement radical de contexte politique comme dans le cas de la chute de l’empire soviétique avec l’abandon de la dénomination Leningrad et le retour à la dénomination Saint-Pétersbourg. Cela renvoie à la chute ou au déclin d’un empire.
  • contexte de la colonisation et de la conquête: c’est un contexte

propice de nouvelles attributions de noms à des entités géographiques

  • contexte de création de nouveaux territoires : on appelle aussi ce contexte le nouveau régional qui fait référence à la création de nouvelles entités territoriales avec la création de nouvelles villes, de nouvelles municipalités sur la base de fusion de commune, la création districts pour favoriser la décentralisation.
  • contexte de marchandisation des lieux : un certain nombre de lieux, mais aussi des espaces qui peuvent faire l’objet d’une promotion notamment via le sponsoring.

Les objectifs

Ces objectifs peuvent être de cinq types :

  1. Épuration : se débarrasser de dénominations qui ne correspondent pas

au contexte contemporain dont on veut se débarrasser. C’est la suppression de noms comme Leningrad et le retour à Saint-Pétersbourg, on élimine certaines références ;

  1. Restauration : restauration d’un ordre politique et identitaire, réhabilitation d’anciens référentiels ;
  2. Fondation d’un nouveau référentiel d’une nouvelle mémoire ou d’une nouvelle idéologie : instauration d’un nouvel ordre politique identitaire et d’une nouvelle mémoire, c’est par exemple se débarrasser de la référence à l’ancien régime et fonder la nouvelle idéologie basée sur la référence du premier leader soviétique qui est Lénine ;
  3. Construction d’un paysage qui inclut la toponymie : nommer les lieux du quotidien afin de créer un paysage correspondant à des références qui peuvent être politiques, culturelles ou marchandes ;
  4. Promotion : faire en sorte qu’un lieu soit doté d’une dénomination qui lui permette de se positionner positionnement sur un marché et notamment sur le marché international. Le marketing territorial pousse généralement vers la promotion d’une ressource ou d’une fonctionnalité spécifique prête à être valorisées dans les dynamiques de la mondialisation.

On a des contextes et des objectifs qui peuvent être associés. Si on croise ces objectifs avec ces contextes, on a la grille des situations :

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La diversité des situations toponymiques et leur hybridité fréquente renvoient cependant à des logiques d’ensemble, que les contributions à ce dossier thématique permettent d’explorer. D’emblée, des cas types peuvent être identifiés, qui se réfèrent à des situations historiques, des projets géopolitiques et des productions toponymiques. Révolution et éradication, restitution et restauration, révélation et construction pourraient ainsi être les trois modalités principales du processus toponymique.

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  • Révolution et éradication : les processus révolutionnaires s’accompagnent de la mise en place d’un nouvel ordre territorial, qui éradique le précédent. Pour appliquer le projet révolutionnaire, ce nouvel ordre érige un cadre radicalement nouveau. Cette logique de rupture, de contrôle et d’action produit une néotoponymie qui évite toute référence aux pouvoirs antérieurs, mais valorise l’appartenance à un ensemble national. La recomposition territoriale correspondante peut se réapproprier les modalités voire les buts du pouvoir central précédent (construction nationale en particulier), mais évite de reproduire des configurations spatiales de pouvoirs locaux et régionaux.

Le cas de la France révolutionnaire incarne le type idéal de ce processus toponymique. L’abolition des provinces d’Ancien Régime et la création des départements offrent un cadre d’action idéal au pouvoir central (Ozouf-Marignier, 1989). Le choix d’une toponymie départementale « neutre » emprunté à l’orographie et à l’hydrographie ou à la position dans l’ensemble national constitue une des modalités de la rupture. Chaque département ne prend son sens que dans le territoire national.

  • Restitution et restauration : les évolutions politiques de longue durée, dans des pays d’ancienne colonisation de peuplement, font apparaître une nouvelle modalité du processus toponymique. Dans des régimes démocratiques confrontés au multiculturalisme et au plurilinguisme, les revendications identitaires, dont celles des peuples premiers et des minorités régionales, proposent des toponymies alternatives, des allonymies autochtones, qui peuvent être officialisées. La reconnaissance du multilinguisme participe de ce processus. Dans le contexte postcolonial, le groupe dominant restitue aux groupes dominés une partie de leurs droits, ce qui permet une restauration – le plus souvent partielle – de la toponymie précoloniale. Le principe de restitution n’est cependant pas nouveau puisque Dumont d’Urville s’employa dès la première moitié du XXème siècle à restituer un nom autochtone aux îles du Pacifique qui avaient reçu « des noms provisoires imposés par le premier qui visita ces îles ». Il s’agissait là au moins autant d’effacer les traces du passage d’un navigateur anglais que de respecter la culture locale des îles habitées (Blais, 2001).

Le Canada présente le cas le plus achevé, mais aussi le plus complexe, dans la mesure où l’instauration de régions autonomes inuit s’effectue dans un contexte national de multilinguisme et de multiculturalisme (Rayburn, 1994 ; Collignon, 1996). Les équilibres entre communautés y passent par une attention particulière aux questions linguistiques et de dénomination. La succession chronologique des peuplements et leur diversité interne a conduit à une complexe stratification : peuples premiers (Amérindiens et Inuit), colonisateurs (Français et Anglais), migrations internationales actuelles des pays du Sud, diasporas asiatiques, composent une marqueterie territoriale. Du quartier urbain aux régions autonomes, la toponymie marque ces territoires dans un environnement où dominent les références anglaises ou françaises et où toute redistribution menace l’équilibre politique entre communautés dominantes.

  • Révélation et construction : l’affirmation des territoires du développement local, régional et métropolitain s’effectue dans le cadre des décentralisations et dévolutions sur fond de mondialisation (Antheaume, Giraut, 2005). De nouvelles entités territoriales apparaissent là où le niveau municipal est lacunaire, ou accompagnent l’intercommunalité, la régionalisation, y compris transnationale en Europe, et la mise en place de gouvernements métropolitains. Là encore, le champ urbain dans ses nouvelles extensions et ses nouvelles configurations est particulièrement concerné par le phénomène (Rivière d’Arc, 2001). Différents acteurs, armés de leurs représentations, s’investissent dans les choix territoriaux complexes qu’impliquent ces créations. D’éventuelles controverses émergent autour du gabarit, des limites, du centre et de la dénomination des nouvelles entités. L’enjeu toponymique se situe alors dans l’affirmation ou non d’un référent géographique et/ou identitaire dominant.

Annexes

Références