La France et son empire : une histoire teintée de soupçons

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Animation de l'évolution de l'Empire français de 1550 à 2007.

Il faut faire une opposition entre le premier domaine colonial de la France et le second empire colonial. Cette distinction va nous servir pour nous donner les éléments de réponse à la question de savoir quelle est la contribution coloniale à l’expérience de croissance économique de la France métropolitaine.

Si on considère l’expérience coloniale de la France, il y a quelque chose qui apparaît et que nous n’avions pas à observer dans l’expérience coloniale britannique parce que dans celle-ci il y avait une continuité. Le centre de gravité de la colonisation britannique qui passe à un moment donné de l’Amérique à l’Asie était marqué par une certaine continuité.

En revanche, dans le cadre de la France, entre le premier domaine colonial constitué par la France aussi centré sur l’Amérique et le deuxième édifice colonial il y a une rupture.

La discontinuité vient du fait que le premier domaine colonial français disparaît avec les guerres révolutionnaires et napoléoniennes, et le début de la fin du premier édifice colonial français est la rébellion des esclaves de Saint-Domingue qui devient Haïti en 1804.

Au cour des guerres napoléoniennes, l’empire colonial disparaît puis vient le congrès de Vienne de 1815 avec une ère de stabilité relative qui s’ouvre en Europe sur l’étendue du XIXème siècle. Toutefois, pour que la France se mette à construite un nouvel édifice colonial cela prend du temps.

La première étape est l’expédition d’Alger de 1830, toutefois, la conquête coloniale de la France sur l’Algérie s’étale sur 40 années. En réalité, la construction du second édifice colonial français date de 1860 – 1870.

Apparaît ces trois grands pôles :

  • un pôle au Maghreb avec la Tunisie, l’Algérie et le Maroc comme protectorat.
  • en Asie avec l’Indochine, le Vietnam, le Laos et le Cambodge actuel.
  • un pole en Afrique subsaharienne.

Entre la fin du premier domaine et le début véritable du second, il y a un laps de temps relativement long soit entre 70 ans et 80 ans. Après 1815, une fois la paix conclus entre les forces belligérantes en Europe, la Grande-Bretagne va rendre les colonies à la France, désormais, à partir du milieu du XIXème siècle le deuxième empire est centré sur l’Asie et l’Afrique et donc plus comme précédent en Amérique et plus particulièrement aux Antilles.


Source : D’après B. Etemad, La possession du monde. Poids et mesures de la colonisation (XVIIIe-XXe siècles), Complexe, Bruxelles, 2000, p. 175, 303 et 308.
Note: Les pourcentages étant arrondis, les totaux et sous-totaux ne correspondent pas toujours à la somme exacte de leurs éléments.
a) 13 colonies d'Amérique du Nord, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande, Afrique du Sud.

En considérant le tableau 3, on se rend compte que le poids du premier empire est beaucoup plus faible que celui du second. Pour mesurer le poids nous avions retenu jusqu’à maintenant la superficie et la population soit les terres et les effectifs humains sous contrôle colonial français.

Si on fait une comparaison entre le premier et le deuxième empire colonial français, en 1760 pour le premier empire et le second en 1913 pour le second édifice, le deuxième empire en 1913 est 150 fois plus étendu et 80 fois plus peuplé que celui de 1760. Le premier empire apparaît comme plus inconsistant que le second.

Dans l’Empire français, il y a une discontinuité et une inconsistance qui peut être également illustrée par le laps de temps très long qui s’écoule avec la rupture entre les deux édifices. Cela pose un problème de périodisation car elle a un caractère qui est désordonné.

Chaque pays colonisateur a une tradition historiographique, c’est-à-dire que depuis que les historiens professionnels ont commencés à écrire sur ce registre, ils s’y sont pris d’une certaine manière et dans leur approche certains arguments apparaissent.

En France, quelque chose est très frappant en faisant une singularité est que la plupart des auteurs qui abordent la question de la contribution coloniale à la croissance économique de la France tombe dans le cartiérisme du nom de Cartier.

Raymond Cartier a donné son nom à un courant qui domine l’historiographie française. C’était un journaliste de Paris-Match des années 1970, il prônait dans ses articles des positions très tranchées.

Le cartiérisme est une attitude de désengagement, c’est-à-dire que tout ce que ce journaliste à écrit été pour préconiser que la France se désengage car les colonies étaient un fardeau. Ce désengagement est égoïste dans le sens ou selon Cartier, perdre les colonies était pour la métropole s’enrichir.

Si les colonies coûtent, en s’en débarrassant on s’enrichie, notamment la charge coloniale que Cartier considérait comme trop lourde permettrait au capitaux métropolitains placés dans le domaine colonial de revenir un France et de développer des régions de l’hexagone déprimées et périphériques.

Raymond Cartier considérait les colonies comme un fardeau, couteux et encombrant, renoncer aux colonies et la possibilité de rapporter des capitaux placés à l’étranger et mal utilisés : « il est temps de consacrer au Lot-et-Garonne et au Basses-Alpes les dizaines de milliards que nous gaspillons au Sénégal et à Madagascar ».

Le cartiérisme est une vieille idée, Voltaire porte une appréciation sur l’expérience coloniale au Canada dans les années 1760 : « cette contrée était habitée par des barbares, des ours et des castors mais surtout c’était une colonie improductive et coûteuse ».

C’était une colonie de peuplement et il fallait mettre en valeur ce territoire, lorsque Voltaire écrit on est au début de la mise en valeur et cela prend du temps. Dans l’idée de colonisation, il y a celle d’un gain que l’on peut escompter à court terme et cela suggère de l’impatience. Pour Voltaire, « si la dixième partie de l’argent englouti dans ces colonies avait été employée à défricher les terres incultes de France, on aurait fait un gain considérable ».

Il y a quelque chose qui relève d’un désengagement égoïste toutefois il y a une différence essentielle entre Voltaire et Cartier en ce sens que le Canada était un territoire qui n’avait pas encore montré ses potentialités, en revanche quand Cartier dans les années 1950 dit que l’empire est un fardeau, il oublie de préciser qu’avant d’être un fardeau, ce deuxième empire colonial français était en son temps une source de richesse et de puissance.

En tout cas, dans les deux cas, il faut relever que perdre une colonie équivaut à une délivrance et que les fonds distribués en outre-mer peuvent être plus affectés à la mise en valeur en métropole. C’est une constante dans l’histoire de l’exploitation des empires d’outre-mer vu des métropoles qu’à chaque fois que les espoirs de gains rapides sont déçus ou que les colonies cessent d’être une source de profit, les entreprises impériales sont dénoncées comme trop coûteuse.

Le cartiérisme est devenu après les années 1960, c’est-a-dire après la colonisation, une idée ringarde, toutefois le cartiérisme reste une idée qui perdure.

La plupart des auteurs soupçonnent la colonisation d’être un fruit avarié. Il y a un avis qui porte sur la longue durée optant pour la perspective globale : « globalement et dans la longue durée le bilan de l’empire est désastreux, l’expansion coloniale est l’un des facteurs ayant fait de la France un pays arriéré, misérable, pauvre et pitoyable ».

Dans l’historiographie française, comme dans toutes les historiographies européenne coloniale, un courant considère que la colonisation a été un moteur de la croissance. Chez tous les auteurs que nous avons passé en revu, la colonisation est un frein et une entrave.

Il faut commencer par périodiser en faisant des choix. Dans la longue période coloniale pour la France il faut retenir deux moments :

  • la seconde moitié XVIIIème siècle qui est l’apogée du premier édifice colonial français, en même temps il y a les premiers frémissements de la croissance, c’est-à-dire les débuts de l’industrialisation de la France. Ces débuts sont timides mais il y a quelque chose qui ressemble à un démarrage économique à ce moment là.
  • la deuxième phase va des années 1870 aux années 1950 soit environs un siècle qui est le deuxième empire colonial durant lequel la France va connaitre des phases alternées de croissance tantôt des phases de croissance rapide auxquels succèdes des crises. Il est intéressant de considérer la contribution coloniale entre les années 1850 et 1970 pour voir comment elle se comporte en période de haute conjoncture et en période de basse zone.

Premier empire : des liens incertains entre secteur colonial et industrialisation

Durant la seconde moitié du XVIIIème siècle il y a un premier élan de la croissance française ; la question est d’où vient l’impulsion ? L’impulsion vient du commerce extérieur dont le rythme est le double de celui de l’économie française, l’essor du commerce extérieur qui tire la croissance se fonde sur les trafiques d’outre- mer soit le commerce colonial et la traite négrière.

La part du commerce colonial dans le total des échanges de la France triple au XVIIIème siècle, il y a une américanisation du commerce extérieur de la France puisque les colonies se trouvent dans le Nouveau Monde. Les Guadeloupe, Martinique et surtout Saint-Domingue assurent près de 80% du commerce colonial vers le milieu des années 1780 se nourrissant de la traite des noirs qui est multiplié par près de 20.

Ce grand commerce donne une impulsion à l’économie française, ce que nous devons essayer de voir est de quelle manière. On retrouve les fonctions que les colonies peuvent remplir :

  • fonction de débouché avec une impulsion donnée par l’élargissement des marchés
  • impulsion donnée par l’accumulation du capital

Le commerce d’outre-mer peut exercer un effet industrialisant soit en dopant la demande de produits manufacturés par l’ouverture de nouveaux débouchés extérieurs et ce même effet industrialisant peut s’exercer par le biais de l’investissement de produits d’origine commerciale qui iraient s’investir dans la production manufacturière.

  • Nous devons faire une pesée du débouché colonial, qu’est-ce que cela impliquait et que nous avions vu dans l’État britannique ?

Cela implique de réunir un certain nombre d’éléments afin de prendre la mesure du débouché colonial : il faut connaître le taux d’exportation de l’économie française à la fin du XVIIIème siècle qui est de 10% à 12%, il faut déterminer le pourcentage de la production industrielle écoulée sur des marchés extérieurs soit 12% à 14% qui est la fraction la production nationale écoulée à l’extérieur.

Les colonies captent quelques 23% du total des exportations de la France et près de 38% de ses exportations de biens manufacturés. Cela nous permet de calculer la fraction de la production industrielle de la France absorbée par ses colonies et la fraction du produit national brut qui relève du débouché colonial.

En combinant les pourcentages précèdent, on obtient la situation que les marchés coloniaux absorbent environs 5% de la production industrielle de la France et 2,5% de son produit brut, autrement dit, vers les années 1750, le débouché colonial pèse 2 fois moins dans l’économie française que celle de la Grande-Bretagne et près de 3 fois moins dans le secteur industriel.

Ce qui nous intéresse est l’effet industrialisant éventuel, avec ces calculs simples, on se rend compte que cet effet n’est pas aussi important que dans le cas de la Grande-Bretagne.

Dans chaque cas, il y a un aspect particulièrement étudié et dans d’autres des aspects sont laissés dans l’ombre. Dans le cas de la France la plupart des auteurs qui étudies la contribution coloniale partent du niveau national au niveau régional.

La France qui est tournée vers l’Atlantique ne sont que quelques ports du littoral qui sont Nantes, Bordeaux, le Havre, Rouen et Marseille qui concentrent près de 90% du commerce atlantique à la veille de la révolution française.

  • Est-ce que dans cette partie de la France on voit apparaitre plus d’interactions entre débouché colonial et industrialisation ?

Nantes est un port concerné par le commerce de droiture c’est-à-dire concerné par le commerce colonial vers les Antilles mais Nantes est aussi le premier port concerné par le commerce circuiteux, autrement dit, Nantes est le premier port négrier de France.

  • Y a t-il des interactions entre négoce portuaire et industrie ?

Nous allons considérer l’industrie textile parce que les interactions sont très visibles, la production de toiles destinées aux Antilles et surtout la fabrication d’indiennes qui sont des étoffes de cotons peintes constituent le gros de la cargaison d’un navire négrier.

Le débouché atlantique va permettre le développement de certaines activités industrielles à Nantes et dans sa région qui sont les industries textiles et notamment les indienneries qui sont fondées dès le début du XVIIIème siècle où est établie une grande manufacture.

Un peu plus tard dans les années 1760, toute une série d’unités de production fabrique des indiennes soit une douzaine d’ateliers à Nantes à l’initiative de commerçant suisses, principalement des bâlois et des neuchâtelois spécialisés dans l’impression de toile de traite.

L’unique débouché de l’industrie nantaise est l’Afrique, ces indienneries produisent en série de grandes quantités de textiles dont les motifs sont souvent réalisés pour plaire à la clientèle africaine. C’est une production en série avec une étude de marché qui est très ciblée.

Dans la seconde moitié du XVIIIème siècle, toute une série d’évènements interviennent à l’extérieur de la France venant couper l’élan insufflé à de tels activités comme la guerre de sept ans 1756 – 1763, la révolte des esclaves de Saint-Domingue perdu en 1792, et de 1792 à 1814 il y a les guerres maritimes et les guerres de la traites. À chaque fois ce qui est insufflé de l’extérieur coupe l’élan.

Il y a une reprise au moment de la restauration après 1815, la traite négrière s’étend par des activités clandestines mais à partir du début du XIXème siècle les indienneurs nantais partent tous.

Quelque chose vient de l’extérieur mais on ne peut parler d’une industrialisation qui est fondée sur des bases solides et durables, pour l’industrie de Nantes on parle de flambées industrielles.

Le commerce d’outre-mer dégage des profits et si ces profits sont rapatriés et réinvesties ils peuvent alimenter la formation du capital industriel en France. Le problème est qu’il est très difficile d’évaluer les profits.

Il y a plusieurs aires d’échanges lorsque l’on parle de grand commerce, il y une complémentarité des différentes aires d’échanges rendant très difficile de calculer la rentabilité de l’une en l’opposant à l’autre ou bien d’avoir une vue globale.

D’abord, il y a la cargaison en esclaves d’un navire négrier qui permet au retour le chargement de plusieurs navires en denrées d’Amérique. Les Antilles fournissent le sucre, le coton, le cacao, le coton brut et l’indigo en partie réexporté par la France en Europe ; le commerce avec le vieux continent fourni par la France une partie de la cargaison de traite.

La cargaison de traite provient de toutes les parties de l’Europe. Les échanges avec l’Amérique espagnole procurent les métaux précieux indispensables pour lubrifier ceux avec les indes orientales qui fournit des indiennes pour la traite négrière.

Le commerce colonial français dégage un taux de profit annuel de 5% à 5,5% au XVIIIème siècle. Cela peut paraitre comme un taux faible or ces mêmes études prédisent que ces profits coloniaux serait de 15% à 20% supérieures aux activités domestiques de l’activité française. La deuxième étape comme dans le cas britannique consiste à évaluer la contribution des bénéfices coloniaux à la formation du capital en France.

Cela est valable pour le milieu des années 1780, à ce moment là, les profits issus du grand commerce colonial représentent 1/3 du total des investissements bruts de la France. En supposant un taux de réinvestissement de 30%, ce taux se réduirait à une part de 10% de la formation brute de capital fixe de la France soit ce que représente les profits issus du grand commerce colonial qui suffiraient pour assurer le financement des capitaux fixes mobilisés dans l’industrie.

Il y a un souci pour disposer d’un terme de comparaison avec la Grande-Bretagne, malheureusement, dans le cas de la France comme dans celui de la Grande-Bretagne, cet exercice ne nous dit pas où va l’argent des négociants qui font fortune dans le commerce d’outre-mer. On sait que les négociants sont soucieux de diversifier leurs investissements alors ils placent une partie de leurs capitaux dans la production industrielle, ainsi l’argent du négoce et de la traite contribue au développement de certaines branches industrielles, construction navale, transformation de denrées coloniales, distilleries, manufactures de tabacs, etc.

Il n’y a pas de persévérance chez ces investisseurs, ils participent à la mise sur pied d’industries de transformation, puis dans un second temps ils marquent un désintérêt et un désengagement laissant les manufacturiers professionnels et les techniciens s’en occuper. Autrement dit, dans le cas présent, les commerçants sont des industriels d’occasion, ils font se qui savent faire le mieux, ils s’attachent à d’autres activités comme la recherche d’alliance avec les élites, l’achat de terres et de vignoble de qualité, achat de charges anoblissantes comme des hôtels particulier urbains, des châteaux ou encore de domaines.

L’épargne marchande ne s’est pas dirigée en France vers les industries, c’est la différence avec la Grande-Bretagne, pas vers les industries dynamiques.

Pour autant et contrairement à ce que certains auteurs on pu prétendre, l’épargne marchande n’est pas inutile et elle a un double avantage qui est celui de constituer un bon placement et de contribuer de la considération.

Nous allons voir quels sont les facteurs qui expliquent que la contribution coloniale est moins porteuse en France que pour la Grande-Bretagne lors de la révolution industrielle.

Au XVIIIème siècle, les deux pays ont une croissance industrielle comparable et disposent d’un marché colonial, celui-ci absorbe une fraction croissante de la production industrielle et du produit brut.

À la fin des années 1780 la taille du secteur colonial mesuré par sa valeur ajouté soit l’ensemble des profits et des salaires que ce secteur généré, la taille du secteur colonial est aussi importante en France qu’en Grande-Bretagne. En revanche, le commerce colonial est plus favorable à l’industrialisation en Grande- Bretagne qu’en France.

  • Pourquoi le commerce colonial de la France a un pouvoir d’entrainement plus limité ?

Le premier facteur est que le rayonnement du commerce colonial français est concentré sur quelques ports, ce rayonnement ne repose que sur une base étroite qui sont les Antilles et qui est une base fragile.

Par ailleurs, le domaine français est moins vaste et varié que celui de l’empire britannique qui est constitué entre autre de colonies de peuplement d’Amérique du nord qui constituent des marchés sûrs et dynamiques pour l’industrie britannique.

Un autre facteur est le processus d’industrialisation français qui a des points faibles, son taux de croissance est comparable à celui de la Grande-Bretagne mais son niveau de départ est plus bas, ce niveau peut être estimé en prenant la production industrielle par habitant. La croissance de la production industrielle connait un rythme aussi élevé qu’en Grande- Bretagne mais ne modifie pas les structures traditionnelles, on ne peut parler en France de révolution du processus de production industriel.

Il y a quelque chose dans le cas de la France, cette première phase relativement courte de la seconde moitié du XVIIIème siècle. Le grand commerce aurait pu, s’il n’y avait pas eu les guerres révolutionnaires et napoléoniennes, susciter un pôle d’industrialisation capable de jouer une rôle pour la France que le tandem Liverpool - Manchester a joué pour la Grande-Bretagne.

Cette prospérité atlantique, ces régions qui courent le long du littoral atlantique et concernées par le grand commerce n’est qu’une poche qui sera anéanti lors des guerres de la révolution et de l’empire.

Cet anéantissement fait que le potentiel de croissance de cet ilot ne sera jamais connu avec certitude, c’est un élan qui est brisé.

Le deuxième empire : un « champ privilégié d’expansion du capitalisme français » ?

Dans le tableau 3 on peut voir de quelle manière apparaît l’écart en terme de superficie et de population entre un premier empire et un second étant beaucoup plus consistant que le premier.

Ce tableau 3 permet de voir qu’entre 1780 et 1913, c’est-à-dire au moment où se constitue le deuxième édifice colonial français, la population des territoires conquis par la France passe de 7 à 48 millions d’habitants pour dépasser en 1938 70 millions d’habitants. Ce que représente le marché colonial en terme de population, avec la constitution du deuxième empire la France, gagne en puissance.

À partir des années 1880, le marché colonial va devenir important, ce qui n’était pas le cas avant, d’autre part, c’est un marché qui est captif.

À l’inverse de ce que nous avions présenté pour la Grande-Bretagne, pendant une grande période, elle fonctionne avec son empire dans le cadre d’un système ouvert soit libre échangiste des années 1840 aux années 1939.

En revanche, si on considère le cas de la France et de son empire, celui-ci remplit les fonctions qui lui sont dévolues à l’intérieur d’un système qui est fermé puisque l’Empire fait bloc avec la métropole à l’intérieur d’un système douanier et protectionniste.

Au XVIIIème siècle et au début du XIXème siècle de 1760 à 1890, toute la phase qui nous intéresse est marquée d’abord par le retour du protectionnisme qui s’effectue au début des années 1890 et va se maintenir jusqu’à la fin de la deuxième guerre mondiale. La France fonctionne avec son empire dans un système fermé, c’est un marché sur lequel la France met la main. Les deux entités fonctionnent comme un bloc dans un système fermé.

À partir de années 1879 le marché colonial acquiert une dimension importante.

  • Dans quelle mesure le marché colonial remplit pour la croissance économique de la France son rôle de débouché de produits industriels métropolitain et ses fonctions de source d’approvisionnement de produits bruts ?

Il faut d’abord considérer le rôle de débouchés, en suite le rôle d’approvisionnement et enfin le rôle de l’empire comme lieu de placement de capitaux métropolitains.

Un moment et critique lorsqu’on s’intéresse à la question qui nous occupe et qui est un moment où il y a un grand basculement : c’est la grande dépression des années 1930.

Avant les années 1930, entre les années 1880 et le début des années 1830, l’empire rempli avec satisfaction pour la métropole les fonctions que celle-ci lui dévolu ; c’est-à-dire que les possessions coloniales françaises représentent un bon débouché pour les activités manufacturières dynamiques, l’empire remplit également son rôle de pourvoyeur de produits bruts.

À partir des années 1930, la France connait de grandes difficultés du point de vue financier, elle va se replier sur l’empire d’autant plus que l’empire est un marché captif et facile d’accès. Dès lors l’empire est accusé d’entraver et de freiner.

En arrière plan il y a des phases de la croissance économiques en France qui sont alternées, tantôt il y a une bonne période de croissance durant laquelle les colonies remplissent les fonctions qui leur sont attribuées, lorsque le mauvais temps arrive, on se repli sur ses marchés mais on va les accuser de scléroser les structures économiques françaises.

Du côté des débouchés, c’est en 1928 que l’empire devient le premier partenaire commercial de la France parce qu’à partir des années 1880 les exportations de la France vers l’empire s’accroissant à un rythme plus élevé que les exportations de la France hors de l’Empire. En 1928 c’est une position que l’empire ne quittera plus jusqu’à la fin de l’empire colonial devenant le premier partenaire commercial de la France.

De 1880 jusqu’en 1930, le débouché colonial absorbe une fraction importante des exportations de branche industrielle dynamique. L’industrialisation véritable de la France se fait avec un décalage de quelques décennies avec la Grande-Bretagne. La France est l’un des premiers pays à imiter la Grande-Bretagne, toutefois, avec un décalage dans le temps, c’est pourquoi ce n’est que vers 1913 que le débouché colonial devient important pour le textile et la sidérurgie.

On peut donc considérer que dès la fin du XIXème siècle l’empire est un débouché privilégié, pour l’industrie textile, le débouché colonial absorbe 30% et pour la sidérurgie c’est 40%.

À ce moment là, ce sont des branches dynamiques. Le rôle des colonies avec les débouchés est en phase avec la décroissance de certaines branches manufacturières qui tirent la croissance vers le haut.

Les colonies remplissent la fonction de source d’approvisionnement de produits bruts avec la même dynamique. Avant la première guerre mondiale déjà, l’empire est une source d’approvisionnement essentielle pour l’industrie des corps gras, l’industrie sucrière mais aussi l’industrie des engrais de superphosphate.

Enfin, l’empire en tant que lieu de placement de capitaux métropolitains, jusqu’au milieu du XIXème siècle les colonies n’apparaissent pas dans les statistiques des investissements à l’étranger. On considère que dans les années 1870 – 1880 les colonies accueillent autour de 5% du total des placements extérieurs français augmentant jusqu’à devenir à la veille de la première guerre mondiale le lieu de placement privilégié. Vers 1913 c’est 8% à 15% du total des capitaux placés à l’étranger par la France qui se dirigent vers l‘empire, vers 1929 de 30 à 40 et en 1939 jusqu’à 50%.

À la veille de la crise de 1930, ce que nous venons de dire montre à l’évidence que l’empire est le premier partenaire commercial de la France et c’est également son premier actif financier extérieur. Il y a un intérêt pour les capitaux métropolitains à se diriger vers l’empire puisque le placement colonial cumule deux avantages majeurs soit la rentabilité et la sécurité.

Jusqu’à la Grande dépression, le rendement des investissements coloniaux laisse rêveur, dans les mines, les plantations, le commerce, la banque et les transports, les taux de profits s’échelonne de 20% à plus de 120% entre les années 1880 et la grande dépression.

Pour la fin du XVIIIème siècle les taux de profits coloniaux tournaient autour de 5%.

À partir des années 1930, il y a la tentation de se replier sur l’empire parce que la crise des années 1930 touche tout le monde mais certains plus que d’autres, la France souffre particulièrement.

La crise affecte son commerce extérieur, l’un des moteurs de la croissance depuis les années 1880. Nous avons des indications chiffrées qui révèlent une situation très critique pour la France, en 1938 ni la production industrielle ni le revenu national n’ont retrouvés le niveau de 1929. En 1929 il y a un décrochage, c’est une interruption de la croissance entre 1929 et 1938, pour le XIXème et le XXème siècle c’est une interruption d’une durée sans précédent qui est d’autre part sans équivalent dans les pays industriels.

Il y a à partir des années 1930 un climat, la position internationale de l’économie française décline en terme absolu et relatif, cela incite au repli sur l’empire colonial en s’accentuant de plus en plus. L’empire acquiert une importance grandissante à partir des années 1930. Pour beaucoup d’auteurs, l’importance grandissante de l’empire masque toute une série d’effets limitatifs et surtout pervers. La suspicion se porte sur les trois fonctions.

Chaque fois et à partir du moment où la métropole va se réfugier dans son empire et qu’il produit le rôle de débouché, on va trouver des effets pervers.

Le débouché colonial est facile d’accès puisque l’empire et la métropole fonctionnent dans un système fermé en faisant un système non-concurrentiel. Il en est à leur accuser d’être un refuge structurel soit un refuge permanant qui s’étale dans le temps pour des branches qui étaient auparavant motrice mais désormais en perte de vitesse.

L’empire servirait donc « d’oreiller de paresse » pour les industries textiles, alimentaires, sidérurgiques de première génération qu’il accapare pour freiner leur déclin et retarder leur nécessaire reconversion.

Selon cet argument, l’empire et le marché colonial assurent la survie de « canard boiteux », en ce sens il entrave la compétitivité de l’ensemble de l’économie française.

Il y a une distinction entre la première révolution industrielle où les branches dynamiques sont le textile et la sidérurgie avec les biens de consommation courants et on fait la différence avec une seconde révolution industrielle où il y a plutôt des branches comme l’industrie des machines, les industries chimiques, l’automobile, l’électrotechnique que l’on présente comme une deuxième génération de produit industrielle.

La deuxième révolution industrielle date des années 1860 – 1880.

  • Toutefois il y a un décalage pour la France, est-ce que l’empire est un bon débouché pour les nouvelles branches ?

L’empire constitue comme un refuge mais une fois passé le mauvais temps elle retourne a ses débouchés habituels en regagnant les marchés concurrentiels de pays industriels ; il y a bien donc une l’alternance avec un premier moment où les structures industrielles en place font du marché colonial quelque chose de positif pour la croissance il y a une mutation structurelle dans l’appareil de production industriel qui fait que pour les nouvelles branches le débouché colonial est moins porteur, le débouché colonial ne permet de pas soutenir la croissance en soutenant les nouvelles branches comme il le faisait avec les anciens.

Raymond Cartier oubliait qu’avant d’être une entrave, le marché colonial avait été une source de richesse et de puissance. Nous avions également trouvé pour la Grande-Bretagne cet argument qui discrédite le débouché colonial. Rien ne prouve qu’en absence où en cas de perte du marché colonial dans les années 1930, une meilleure allocation de la main d’œuvre et des capitaux aurait eu lieu au bénéfice de branches compétitives. Si l’empire n’existait pas il y aurait eu une nouvelle allocation des ressources soit la main d’œuvre et les capitaux au bénéfice de branches compétitives.

Il faut relever que le repli sur l’empire de branches déclinantes protégées par des barrières internationales à travers des tarifs élevés limite le coût social de restructurations brutales. Les restructurations sont nécessaires mais elles n’ont pas besoin d’être brutales et d’induire un coût social très élevé. L’empire permet d’étaler dans le temps des restructurations qui à terme vont intervenir.

L’empire est d’abord élément moteur de la dynamique puis frein à la croissance tient à plusieurs facteurs et non pas seulement aux mutations de l’appareil productif métropolitain soit quelque chose qui n’apparaît pratiquement pas dans la littérature spécialisée c’est-à-dire l’évolution des disparités de revenus à partir du XIXème siècle.

Il faut tenir compte de l’évolution du pouvoir d’achat des populations colonisées, or à partir du milieu du XIXème siècle, les écarts de revenu par habitant entre la France et ses colonies se creuse. Entre 1870 et 1950 ces écarts de revenus par habitant entre la métropole et ses possessions d’outre-mer va de 4 à 8.

Si ces écarts se creusent est que les populations colonisées n’ont plus la capacité d’absorber la production métropolitaines, le marché colonial, à partir d’un certain moment, ne peut absorber une fraction significative de l’industrie issue de la deuxième révolution industrielle en raison du faible pouvoir d’achat des populations colonisées.

C’est le soupçon que beaucoup d’auteurs font peser sur le débouché colonial. La France à voulue que les colonies soient une « belle marier » mais tout le temps.

À partir des années 1880 l’empire remplit la fonction de fournisseur mais cette utilité du réservoir colonial est mis en doute parce que les colonies seraient incapable de fournir à la métropole en quantité suffisante et à bon compte des fibres textiles, des minerais, des métaux et des combustibles minéraux. Le réservoir colonial n’a pas joué le rôle stratégique qui en ferrait un atout essentiel à la croissance économique française.

L’empire est accusé de ne pas fournir des produits dont la métropole à besoin à des prix inférieurs à ceux du marché. La France achète dans son empire en privilégiant certains.

C’est un argument peu convainquant car dans beaucoup de cas il y a un surprix, le sucre que la métropole va acheter à ses colonies est à un prix plus élevé en comparaison à si elle achetait du sucre cubain. Ces auteurs oublient que la France économise des devises alors que les échanges avec les Antilles cela se fait un monnaie nationale. Un soupçon plane sur l’empire en tant que lieu de placement pour les capitaux, après les années 1930 les capitaux privés amorcent un mouvement de retrait avec une baisse du taux de profit dans les activités coloniales.

  • C’est l’investissement public qui pali au désinvestissement privé mais pour autant les colonies ne pèsent pas comme le prétendent la plupart des auteurs un fardeau fiscal sur le dos des contribuables français, pourquoi ?

Une fois les colonies conquises et qu’il convient de les mettre en valeur il faut les équiper en investissant dans les infrastructures comme des chemins de fers, canaux, installation portuaires, financé soit sur les ressources budgétaires des colonies soit sur des fond d’emprunt qui sont entièrement remboursés par des revenus locaux, autrement dit les installations d’équipement sont à la charge des populations indigènes. Le deuxième empire dure plus longtemps que le premier, il est plus vaste, plus varié, sa contribution à la croissance métropolitaine n’en est que mieux assurée. Des années 1880 à la fin des années 1920, soit une période soutenue de l’économie française, le marché colonial remplit pleinement les fonctions qui lui sont dévolues : débouché de branches industrielles motrices, pourvoyeurs de ressources et lieu de placements sûrs et rémunérateurs de capitaux français.

L’empire ne joue pas aussi bien son rôle après, compte tenu des évolutions des écarts entre la France et son empire, entre le milieu du XIXème siècle et le milieu du XXème siècle, l’empire remplit entièrement le rôle qui lui est assigné si on tient compte de cette évolution. Les limites de la contribution coloniale à l’économie métropolitaine auraient pu être dépensés et les effets pervers de la contribution coloniale aurait pu être évités mais pour cela la France aurait due modifier sa stratégie coloniale et payer le prix de la mise en valeur de son empire. Le France métropolitaine aurait du faire un effort plus important pour développer sur le plan économique ses colonies et donner un pouvoir d’achat conséquent aux populations dominées. Ce n’est donc pas le marché colonial mais la stratégie de repli sur l’empire imposé par certaines branches industrielles française qui à terme sclérose et isole l’économie métropolitaine jusqu’aux années 1950.

On peut retenir la part des investissements français exprimée en pourcentage du produit national brut soit ce que la France consacre sur l’ensemble des richesses produites dans l’hexagone au développement de son empire, durant l’entre-deux-guerres c’est 10% du produit national brut français, derrière toutes les autres puissances colonisatrices européens soit la Grande-Bretagne, les Pays-Bas, la Belgique et le Portugal ; la France a eu son empire qu’elle méritait.

Annexes

Références