Par delà les Etats nations: logiques et organisations transnationales 1914-1939

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Au cours du XXe siècle, l’Europe fut traversée par des bouleversements profonds, liés à l’affirmation des États-nations, à l’essor des nationalismes et à la recomposition des équilibres géopolitiques consécutive à la Grande Guerre. Le conflit de 1914-1918, en mobilisant les sociétés de manière totale et en redessinant la carte du continent, renforça la conviction que l’État-nation constituait le cadre légitime et incontournable de la souveraineté. Les traités de paix, en multipliant la création d’États en Europe centrale et orientale, consacrèrent le principe des nationalités et semblèrent confirmer la domination d’une logique politique centrée sur la nation. Pourtant, dans ce même contexte naquirent des projets et des réseaux transnationaux qui cherchaient à dépasser le cadre strict de la souveraineté étatique et à instaurer des formes nouvelles de coopération.

L’entre-deux-guerres fut caractérisé par cette tension entre deux dynamiques contradictoires. Les États affirmaient leur primauté et leur autorité en développant des politiques nationales centrées sur la défense des identités et sur l’intégrité territoriale. En parallèle, de multiples initiatives transnationales prenaient forme, portées par des idéaux universalistes mais aussi par la nécessité de répondre à des enjeux dépassant les frontières. La création de la Société des Nations en 1919 illustra l’ambition d’ériger un cadre multilatéral de règlement pacifique des différends, tandis que des organisations humanitaires, économiques, culturelles ou scientifiques tissaient des réseaux de coopération inédits. Les échanges intellectuels, le développement d’associations pacifistes et la structuration de flux financiers et commerciaux contribuèrent à donner une réalité concrète à ces logiques transnationales.

La portée de ces entreprises demeure toutefois sujette à débat. Dans quelle mesure ces initiatives furent-elles capables de concurrencer l’autorité des États-nations, ou bien ne firent-elles que coexister avec eux sans jamais en affaiblir véritablement la prépondérance ? La faiblesse structurelle de la Société des Nations, incapable de prévenir les crises des années 1930, l’instrumentalisation des réseaux économiques au service d’intérêts nationaux, ou encore la marginalisation progressive des idéaux pacifistes face à la montée des régimes autoritaires, soulignent les limites d’un internationalisme encore fragile. Loin d’éroder la souveraineté étatique, les logiques transnationales s’insérèrent dans un paysage où les États conservaient l’essentiel des leviers de pouvoir et continuaient d’imposer leurs priorités.

Étudier ces logiques et organisations transnationales entre 1914 et 1939 permet de mieux saisir l’ambivalence de cette période. Elles contribuèrent indéniablement à l’émergence d’une diplomatie multilatérale et à la mise en place de réseaux durables de coopération, mais restèrent marginales face à la vigueur des nationalismes et à la centralité des États-nations. La compréhension de cette coexistence, faite de complémentarité et de rivalité, éclaire la manière dont l’Europe de l’entre-deux-guerres chercha à concilier la construction d’un ordre international et la permanence des souverainetés nationales.

Formes et limites de l'internationalisme au début du XXe siècle[modifier | modifier le wikicode]

Depuis le XVIIIe siècle, et plus encore au cours du XIXe siècle, l’idée d’un internationalisme s’est progressivement affirmée dans le sillage de la philosophie des Lumières et des idéaux révolutionnaires. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, en posant des principes prétendument universels, avait déjà ouvert une voie vers la pensée d’une communauté humaine dépassant les frontières étatiques. Au XIXe siècle, ces aspirations se sont diversifiées : elles ont pris forme dans les réseaux intellectuels, dans les mouvements ouvriers organisés à l’échelle internationale, mais aussi dans des structures religieuses comme l’Église catholique, qui entretenaient un discours d’universalité bien antérieur aux nationalismes modernes. À la veille de la Première Guerre mondiale, deux pôles principaux incarnaient cette dynamique : l’internationalisme ouvrier et l’internationalisme catholique.

L’internationalisme ouvrier, qui trouva son expression la plus visible dans les différentes Internationales, avait pour objectif de fédérer les travailleurs par-delà les clivages nationaux. La Première Internationale (1864-1876) avait tenté de regrouper socialistes, anarchistes et syndicalistes autour d’une cause commune, mais s’était rapidement heurtée aux divisions idéologiques et aux réalités nationales. La Deuxième Internationale, fondée en 1889 à Paris, connut un développement plus important et fit de la solidarité prolétarienne un principe central. Ses congrès réunissaient des délégués de multiples pays et cherchaient à coordonner les luttes ouvrières à l’échelle mondiale. En théorie, le mot d’ordre « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous » visait à transcender les frontières en désignant l’exploitation capitaliste comme ennemi commun. Dans les faits, cette union resta fragile. L’éclatement de la Première Guerre mondiale en fournit la démonstration éclatante : en 1914, la plupart des partis socialistes affiliés à la Deuxième Internationale se rangèrent derrière leurs gouvernements nationaux, préférant l’« union sacrée » et la défense de la patrie à l’internationalisme prolétarien. Cette incapacité à empêcher la guerre, voire cette complicité involontaire, illustra les limites structurelles de l’internationalisme ouvrier face à la force du nationalisme.

De son côté, l’Église catholique représentait une autre forme de puissance transnationale. Depuis des siècles, elle constituait une organisation centralisée et hiérarchisée, dotée d’un centre de commandement à Rome et d’un réseau universel de fidèles, de clercs et d’institutions. Sa prétention à incarner une vérité universelle en faisait la plus ancienne et la plus stable des structures internationales. Au tournant du XXe siècle, le catholicisme s’efforçait de maintenir une influence sur les sociétés européennes, en affirmant une identité qui dépassait les divisions nationales. Les encycliques sociales de Léon XIII, notamment Rerum Novarum (1891), offrirent un cadre doctrinal qui proposait une alternative au capitalisme libéral et au socialisme révolutionnaire, et qui circula bien au-delà des frontières. Par son rayonnement spirituel, par ses institutions éducatives et caritatives, et par ses réseaux missionnaires, l’Église se posait en garante d’un ordre moral universel, capable de transcender les appartenances politiques. Toutefois, là encore, les tensions avec le nationalisme étaient fortes. Dans les régimes autoritaires, l’Église dut souvent composer avec des États cherchant à instrumentaliser ou à limiter son influence, tandis que dans les démocraties libérales, son discours universel pouvait être perçu comme concurrent des souverainetés nationales.

Ces deux formes d’internationalisme, ouvrier et catholique, révèlent à la fois la vitalité et la fragilité des projets transnationaux au début du XXe siècle. Tous deux cherchaient à dépasser le cadre des nations au nom d’un principe supérieur – la solidarité de classe pour les uns, l’universalité spirituelle pour les autres – mais tous deux se heurtèrent à l’emprise du politique national. Le déclenchement de la Première Guerre mondiale montra que l’appel à l’unité prolétarienne ne résistait pas au patriotisme, tandis que l’Église dut se résigner à accompagner les logiques nationales plutôt qu’à les neutraliser. L’internationalisme de cette époque apparaît donc comme une force réelle, mais limitée, dont l’influence fut sans cesse contenue par le poids de la souveraineté et des rivalités étatiques.

L'idéal international du mouvement ouvrier[modifier | modifier le wikicode]

L’internationalisme ouvrier, fondé sur la solidarité entre les travailleurs de différentes nations, constitua l’une des principales incarnations de l’idéal international au tournant du XXe siècle. Héritier direct des traditions révolutionnaires du XIXe siècle, ce courant plaçait au cœur de son projet l’idée que les divisions nationales devaient s’effacer devant une fraternité de classe universelle. Dans cette perspective, l’ennemi commun n’était pas tant l’étranger que le capitaliste, considéré comme oppresseur des travailleurs quel que soit son pays d’origine. La formule célèbre de Manifeste du Parti communiste rédigé par Karl Marx et Friedrich Engels en 1848, « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous », devint le mot d’ordre fondateur de ce projet d’émancipation sociale et politique à vocation universelle.

La Première Internationale : l'Association Internationale des Travailleurs (AIT)[modifier | modifier le wikicode]

L’Association Internationale des Travailleurs (AIT), fondée à Londres en 1864, représente la première tentative structurée et ambitieuse de fédérer les travailleurs au-delà des frontières nationales. Cette initiative naquit dans un contexte marqué par la révolution industrielle, la montée des inégalités sociales et l’essor des mouvements ouvriers dans toute l’Europe. Des syndicalistes britanniques, des socialistes français, mais aussi des militants d’autres pays cherchèrent à coordonner leurs luttes et à donner une expression concrète à l’idéal formulé par Marx et Engels en 1848 dans le Manifeste du Parti communiste : l’union internationale des prolétaires contre l’exploitation capitaliste.

Le comité provisoire de l’AIT reflétait déjà cette volonté d’universalité. On y retrouvait 21 Anglais, 10 Allemands, 9 Français, 6 Italiens, 2 Polonais et 2 Suisses. Cette diversité n’était pas seulement symbolique, elle incarnait le projet même de l’organisation : mettre en réseau des traditions ouvrières différentes, faire circuler les expériences de grèves et de mobilisations, et contribuer à l’émergence d’une conscience de classe qui transcende les frontières. Les congrès de l’Internationale, comme ceux de Genève (1866), de Lausanne (1867) ou de Bâle (1869), furent des lieux d’échanges intenses, où se confrontaient des approches venues de contextes politiques et sociaux contrastés.

Cependant, cette richesse fut aussi source de tensions. Dès ses débuts, l’Internationale dut composer avec de profondes divergences idéologiques. Les partisans de Karl Marx prônaient une organisation centralisée et une stratégie politique visant la conquête du pouvoir par la classe ouvrière. À l’inverse, les anarchistes autour de Mikhaïl Bakounine défendaient un modèle plus décentralisé, fondé sur l’action directe et la destruction de l’État jugé oppresseur par nature. Ces clivages devinrent de plus en plus irréconciliables au fil des années, aboutissant à des ruptures lors du congrès de La Haye en 1872, où Bakounine fut exclu.

Outre les divisions internes, l’AIT fut confrontée à la répression des États, inquiets de cette organisation transnationale perçue comme une menace pour l’ordre établi. Après la Commune de Paris en 1871, mouvement insurrectionnel auquel certains membres de l’Internationale furent associés, les gouvernements européens intensifièrent la surveillance et la répression contre les militants. Ces conditions rendirent encore plus difficile le maintien d’une structure stable et coordonnée.

Malgré ces obstacles, l’AIT laissa une empreinte durable. Elle fut la première organisation ouvrière à donner une forme concrète à l’idée de solidarité internationale, en soutenant par exemple les grèves au-delà des frontières et en diffusant une culture militante commune. Même si elle se dissout officiellement en 1876, son expérience marqua profondément l’histoire sociale et politique du XIXe siècle. Elle ouvrit la voie à la Deuxième Internationale et contribua à ancrer dans l’imaginaire ouvrier l’idée que la lutte des classes devait être menée à une échelle mondiale.

La Première Internationale fut donc une étape décisive dans l’histoire de l’internationalisme ouvrier : elle démontra la possibilité d’une organisation transnationale du mouvement social, mais révéla aussi les difficultés inhérentes à un tel projet dans un monde encore dominé par les États-nations et leurs logiques souveraines.

La Seconde Internationale (ou Internationale Ouvrière)[modifier | modifier le wikicode]

La Seconde Internationale, fondée lors du congrès de Paris en 1889 – date symboliquement choisie pour coïncider avec le centenaire de la Révolution française – marque une étape décisive dans l’histoire de l’internationalisme ouvrier. Se présentant comme l’héritière de la Première Internationale dissoute en 1876, elle avait pour objectif d’unifier les forces socialistes et ouvrières en Europe et au-delà, en coordonnant leurs stratégies et en affirmant la nécessité d’une solidarité de classe transnationale. Les congrès successifs (Bruxelles en 1891, Zurich en 1893, Londres en 1896, Stuttgart en 1907, Copenhague en 1910, Bâle en 1912) devinrent de véritables forums internationaux où se discutaient aussi bien les grandes orientations théoriques que les questions tactiques liées à l’organisation des luttes ouvrières.

L’Internationale joua un rôle essentiel dans la diffusion des idées socialistes et dans l’institutionnalisation de rituels partagés. La décision, prise lors du congrès de Paris en 1889, de faire du 1er mai une journée internationale de mobilisation ouvrière, symbolisa cette volonté de donner au mouvement ouvrier une identité collective, visible et universelle. La Seconde Internationale permit aussi de consolider le lien entre les partis socialistes et les organisations syndicales, dans une période où la question de l’action politique parlementaire face à l’action directe des travailleurs était débattue avec vigueur. Elle contribua à l’essor d’une culture internationale du socialisme, où circulaient manifestes, journaux et militants, et où s’élaboraient des stratégies communes sur des enjeux tels que le suffrage universel, la réduction du temps de travail ou encore la lutte contre le militarisme.

Cependant, l’unité affichée se heurta rapidement aux divergences profondes qui traversaient le mouvement. Une fracture majeure opposa les réformistes, représentés notamment par la social-démocratie allemande (SPD), qui prônaient une transformation progressive et légale du système capitaliste à travers l’action parlementaire, et les révolutionnaires, influencés par Marx ou par les courants anarcho-syndicalistes, qui insistaient sur la nécessité d’une rupture radicale et parfois violente avec l’ordre établi. Ces débats sur la stratégie – réforme ou révolution – traversèrent tous les congrès et empêchèrent souvent l’adoption de positions communes.

Un autre défi résidait dans la diversité des contextes nationaux. Les partis socialistes évoluaient dans des environnements politiques différents : certains opéraient dans des régimes démocratiques relativement ouverts, où la participation électorale était possible, tandis que d’autres subissaient la répression dans des États autoritaires. Cette hétérogénéité rendait difficile l’application uniforme des résolutions votées en congrès.

La crise la plus grave survint en 1914, lorsque la Première Guerre mondiale éclata. Malgré les résolutions adoptées lors des congrès de Stuttgart (1907) et de Bâle (1912), qui appelaient les travailleurs à s’opposer au militarisme et à refuser la guerre, la majorité des partis socialistes choisirent finalement de soutenir leur gouvernement national au nom de la défense de la patrie. En Allemagne comme en France, les députés socialistes votèrent les crédits de guerre, rompant de fait l’unité internationale. L’Internationale s’effondra dans l’incapacité à empêcher la guerre, révélant le poids décisif des logiques nationales sur l’idéal internationaliste.

Malgré cet échec final, la Seconde Internationale joua un rôle fondamental dans la structuration du mouvement ouvrier à l’échelle mondiale. Elle contribua à forger une culture politique internationaliste, à diffuser des pratiques communes et à institutionnaliser la solidarité de classe comme valeur centrale. Même fragmentée par la guerre, elle laissa un héritage durable, repris et transformé par la Troisième Internationale (Komintern) après 1919. En ce sens, elle incarna à la fois l’apogée et les limites de l’internationalisme ouvrier avant la Seconde Guerre mondiale : un idéal puissant, mais fragile face aux réalités du patriotisme et des souverainetés étatiques.

Le mouvement espérantiste et les conférences pacifistes : initiatives transnationales au début du XXe siècle[modifier | modifier le wikicode]

Au tournant du XXe siècle, à côté des grandes organisations ouvrières et religieuses, émergèrent des initiatives plus originales qui participèrent elles aussi à l’idéal internationaliste. Parmi elles, le mouvement espérantiste occupe une place singulière. Créé à l’initiative de Ludwik Lejzer Zamenhof, médecin polonais d’origine juive, l’espéranto fut présenté dès 1887 comme une langue auxiliaire internationale, destinée à favoriser la communication entre les peuples en contournant les barrières linguistiques et les hiérarchies culturelles. En 1908, ce projet prit une dimension plus institutionnelle avec la fondation de l’Association universelle d’espéranto (Universala Esperanto-Asocio, UEA) à Genève. L’espéranto n’était pas seulement conçu comme un instrument linguistique neutre : il incarnait un projet profondément politique et culturel, celui d’une fraternité mondiale reposant sur l’égalité entre les langues et les peuples. Les congrès universels d’espéranto, organisés annuellement à partir de 1905, rassemblèrent des milliers de participants venus de pays différents, donnant une réalité concrète à cette ambition transnationale. Bien que minoritaire et sans ancrage institutionnel fort, le mouvement espérantiste illustre une tentative originale d’internationalisme, qui cherchait à créer un terrain de rencontre et de dialogue où la logique nationale n’avait plus de primauté.

Dans un registre plus directement politique, le mouvement ouvrier exprima son attachement à la paix internationale durant la Première Guerre mondiale à travers les conférences pacifistes organisées en Suisse. Alors que l’« union sacrée » dominait dans la plupart des pays belligérants, certains socialistes refusèrent la logique patriotique et cherchèrent à relancer l’internationalisme prolétarien. La conférence de Zimmerwald, tenue en septembre 1915 près de Berne, rassembla une quarantaine de délégués socialistes venus de onze pays. Parmi eux figuraient des personnalités marquantes comme Robert Grimm (Suisse), Léon Trotski (Russie) ou encore Angelica Balabanoff (Italie). Le « Manifeste de Zimmerwald » dénonça la guerre comme un conflit impérialiste où les prolétaires étaient sacrifiés aux intérêts des classes dirigeantes, et appela à une paix « sans annexions ni indemnités ». Une deuxième conférence, organisée à Kienthal en avril 1916, renforça ces positions et chercha à élargir la mobilisation, bien que les divisions persistassent entre les courants majoritaires social-démocrates, restés loyaux à leurs gouvernements, et les minorités révolutionnaires, plus radicales.

Ces conférences, connues sous le nom de « mouvement de Zimmerwald », illustrèrent la volonté d’une partie du socialisme européen de maintenir vivante l’idée d’une solidarité internationale en pleine guerre totale. Si elles ne purent inverser le cours des événements, elles eurent une portée symbolique importante : elles contribuèrent à poser les bases du courant révolutionnaire international qui, après 1917, trouva un relais dans la Troisième Internationale. Elles révélèrent aussi combien l’internationalisme restait un idéal difficile à concilier avec les réalités politiques et militaires de l’époque, la majorité des ouvriers et de leurs représentants ayant basculé dans le camp du patriotisme.

Ces initiatives, qu’il s’agisse de l’espéranto ou des conférences pacifistes, montrent la diversité des formes d’internationalisme au début du XXe siècle. Elles témoignent de la quête, parfois utopique, d’une unité et d’une coopération mondiale au moment même où l’Europe s’enfonçait dans le nationalisme et la guerre. Leur impact fut limité, mais elles laissèrent un héritage durable : l’espéranto continua d’être porté comme projet culturel et éducatif, tandis que l’esprit de Zimmerwald inspira les militants révolutionnaires et pacifistes dans les décennies suivantes. Elles incarnent, chacune à leur manière, la tension permanente entre l’aspiration à dépasser les frontières et la domination persistante des souverainetés nationales.

Les conférences syndicales internationales : un engagement pour l'internationalisme ouvrier[modifier | modifier le wikicode]

Parallèlement aux initiatives politiques du mouvement socialiste, le syndicalisme international chercha lui aussi à maintenir vivante l’idée de solidarité ouvrière au cœur du conflit mondial. Les conférences syndicales internationales organisées à Leeds en 1916 et à Berne en 1917 constituent des jalons significatifs de cet engagement. Elles traduisent l’effort des organisations ouvrières pour surmonter les fractures imposées par la guerre et préserver, malgré tout, un horizon transnational commun.

La conférence de Leeds, organisée en 1916 dans une Grande-Bretagne mobilisée dans l’« union sacrée », rassembla des délégués syndicaux venus principalement de pays alliés et neutres. L’objectif était de réfléchir à la manière de maintenir la solidarité internationale face aux sacrifices imposés par la guerre : mobilisation militaire massive, restrictions économiques, flambée du coût de la vie et aggravation des conditions de travail dans les industries de guerre. Les syndicats cherchèrent à affirmer que la classe ouvrière ne devait pas être la seule à porter le poids du conflit et qu’une coordination transnationale restait nécessaire pour défendre ses intérêts.

L’année suivante, en février 1917, la conférence de Berne approfondit cette démarche en élargissant le cercle des participants. Elle permit la rencontre de représentants syndicaux venus à la fois de pays neutres comme la Suisse, la Suède ou les Pays-Bas, mais aussi de nations belligérantes. Ce fut l’une des rares tentatives, en pleine guerre, de renouer des liens transnationaux au sein du mouvement ouvrier. Les discussions portèrent sur la nécessité de préparer la paix, de défendre les droits des travailleurs et de coordonner l’action syndicale face aux bouleversements sociaux. Les syndicats mirent en avant des revendications concrètes : limitation du temps de travail, protection des salaires face à l’inflation, amélioration de la sécurité dans les usines d’armement. La conférence de Berne affirma également le principe d’une paix future qui ne devait pas se traduire par de nouvelles annexions ou par des indemnités écrasantes, rejoignant en cela les appels lancés à Zimmerwald et Kienthal par les socialistes internationalistes.

Ces conférences illustrent la vitalité d’un courant ouvrier qui, malgré l’effondrement de la Deuxième Internationale en 1914, refusait de renoncer complètement à l’idéal internationaliste. Elles témoignent d’une volonté d’inscrire l’action syndicale dans une perspective dépassant les frontières, en reconnaissant que les travailleurs, qu’ils soient britanniques, français, allemands ou suisses, faisaient face à des problèmes similaires dans le contexte de la guerre totale.

Mais l’influence réelle de ces initiatives resta limitée. Les divergences entre syndicats réformistes et révolutionnaires pesèrent lourdement, tout comme la pression des États, qui surveillaient étroitement les activités transnationales susceptibles de fragiliser l’effort de guerre. Le nationalisme exacerbé par le conflit fit souvent passer les solidarités ouvrières internationales au second plan. Enfin, les espoirs suscités par Berne en 1917 furent rapidement éclipsés par les bouleversements liés à la Révolution russe et par la radicalisation du mouvement ouvrier en Europe centrale et orientale.

En définitive, les conférences de Leeds et de Berne démontrent que le mouvement syndical, tout en étant fortement enraciné dans les contextes nationaux, conserva une aspiration internationale qui ne disparut pas même dans les conditions les plus hostiles. Elles montrent comment les syndicats tentèrent d’ériger des passerelles entre les travailleurs de différents pays, en cherchant à faire émerger une conscience commune face à la guerre et à ses conséquences sociales. Mais elles révèlent aussi les limites structurelles de cet internationalisme ouvrier, continuellement freiné par les logiques nationales et les réalités de la guerre moderne.

L'internationalisme ouvrier repose sur une idée centrale et ancienne[modifier | modifier le wikicode]

L’internationalisme ouvrier s’appuie sur une idée simple mais profondément subversive pour l’ordre établi : « les prolétaires n’ont pas de patrie ». Cette affirmation, théorisée par Karl Marx et Friedrich Engels dans le Manifeste du Parti communiste publié en 1848, exprime l’idée que les travailleurs, quelle que soit leur nationalité, partagent une condition sociale commune qui les unit davantage que les frontières politiques qui les séparent. Si ce principe devint une devise du mouvement socialiste, il plonge toutefois ses racines bien en amont, dans des pratiques ouvrières et artisanales qui remontent à l’Ancien Régime.

Parmi ces traditions anciennes figure le « Tour » des compagnons. Ce voyage initiatique, inscrit au cœur de la formation des apprentis artisans, consistait à parcourir différentes régions, voire différents pays, pour perfectionner sa maîtrise d’un métier. Les compagnons étaient accueillis dans des villes où existaient des réseaux corporatifs, souvent reliés entre eux par des liens de solidarité transfrontaliers. À travers ce système, un jeune artisan pouvait passer de Lyon à Genève, de Francfort à Bruxelles, ou encore de Paris à Barcelone, tout en trouvant soutien et reconnaissance auprès des corporations locales. Le Tour n’était donc pas seulement une école de perfectionnement technique : il constituait une expérience sociale et culturelle qui inscrivait les ouvriers dans un espace européen de circulation et de fraternité professionnelle.

Cette mobilité artisanale créa les conditions d’un véritable internationalisme avant la lettre. En voyageant, en échangeant des savoir-faire, en découvrant des cultures différentes mais des réalités de travail comparables, les compagnons développaient une conscience commune de leur métier et de leur condition. Cet esprit de solidarité transnationale fut renforcé par d’autres structures comme la franc-maçonnerie, qui diffusait des valeurs d’universalité, de fraternité et d’entraide au sein de réseaux s’étendant bien au-delà des frontières nationales.

Avec la révolution industrielle, à partir des années 1780, cette dimension internationale du monde ouvrier prit une ampleur nouvelle. La Grande-Bretagne, pionnière de l’industrialisation, devint rapidement une terre d’exportation de techniques et de main-d’œuvre. Les ouvriers qualifiés britanniques – mécaniciens, fileurs, métallurgistes – furent recrutés en masse pour transmettre leur savoir-faire dans les pays d’Europe continentale désireux de moderniser leurs industries. Ce mouvement contribua à créer un tissu transnational d’ouvriers spécialisés, vecteurs de diffusion des innovations techniques mais aussi porteurs de traditions de luttes et de solidarités. À la même époque, des ouvriers continentaux voyageaient en sens inverse pour apprendre en Angleterre les méthodes de production les plus avancées, ce qui renforça encore l’interconnexion des mondes ouvriers.

Ainsi, bien avant l’organisation structurée des Internationales au XIXe siècle, le milieu ouvrier vivait déjà au rythme d’échanges et de circulations transfrontalières. Les savoir-faire techniques, les expériences de lutte et même les cultures militantes s’internationalisaient à travers la mobilité des travailleurs. Dans ce contexte, l’idée marxienne selon laquelle le prolétaire n’a pas de patrie ne constituait pas une abstraction idéologique : elle prolongeait une réalité vécue depuis longtemps dans le monde artisanal et ouvrier, marqué par la mobilité et la coopération au-delà des États.

Cette continuité entre pratiques anciennes et théorisation moderne explique en partie la force de l’internationalisme ouvrier au XIXe siècle. Il ne s’agissait pas seulement d’un mot d’ordre politique inventé par les théoriciens du socialisme, mais d’un idéal enraciné dans une expérience collective pluriséculaire : celle de travailleurs conscients d’appartenir à une communauté plus vaste que leur nation et cherchant, par-delà les frontières, à défendre leurs droits et leur dignité.

La Première Association Internationale des Travailleurs[modifier | modifier le wikicode]

Lorsque la Première Association Internationale des Travailleurs (AIT) est fondée à Londres en 1864, elle ne surgit pas dans un vide mais s’appuie sur des traditions anciennes et des pratiques transnationales déjà bien établies dans le monde ouvrier. La base sociale de l’AIT était constituée en grande partie d’ouvriers qualifiés, héritiers d’une longue histoire de mobilité et d’échanges professionnels à travers l’Europe. Le « Tour » des compagnons, qui permettait aux artisans de voyager pour perfectionner leur métier, avait déjà instauré une culture de solidarité et de circulation transfrontalière. À cela s’ajoutaient les expériences d’exil politique qui avaient marqué le XIXe siècle, notamment après les révolutions de 1830 et surtout de 1848. De nombreux militants, contraints de fuir la répression, s’étaient installés dans des capitales comme Paris, Londres ou Bruxelles, devenues de véritables foyers de rencontres entre ouvriers et intellectuels de nationalités différentes. Ces traditions artisanales et politiques avaient forgé un terrain propice à l’émergence d’un internationalisme structuré.

Dans ce contexte, la création de l’AIT apparaît moins comme une rupture que comme une continuité logique. Les ouvriers qualifiés qui y participaient avaient souvent déjà une expérience directe de la migration et de la coopération internationale. Ils connaissaient la valeur des réseaux transnationaux, qu’ils soient corporatifs, syndicaux ou militants. L’AIT canalisa cette énergie en constituant, pour la première fois, une organisation véritablement internationale des travailleurs. Elle ne se présentait pas seulement comme une fédération de groupes nationaux existants – beaucoup de partis ouvriers nationaux n’étaient d’ailleurs pas encore formés – mais comme une entité autonome, conçue d’emblée comme un « parti mondial ». Cette ambition novatrice donnait à l’AIT une dimension pionnière : elle entendait organiser les prolétaires au-delà des frontières et poser les bases d’une lutte de classe pensée à l’échelle globale.

Dès ses débuts, l’AIT se dota de structures de coordination et d’assemblées régulières. Les congrès annuels, comme ceux de Genève (1866), Lausanne (1867) ou Bruxelles (1868), permettaient aux délégués de débattre et d’adopter des résolutions sur des questions cruciales. L’AIT s’intéressait autant aux grandes orientations de la lutte sociale – réduction du temps de travail, organisation des grèves, rapports entre syndicats et partis politiques – qu’aux problématiques nationales spécifiques, telles que la question irlandaise ou la question polonaise. Cette capacité à articuler une vision internationale avec des réalités nationales concrètes était l’une de ses forces, car elle montrait que l’internationalisme n’était pas une abstraction, mais un cadre d’action politique inscrit dans des contextes précis.

L’orientation idéologique de l’AIT reposait sur une conviction partagée : la véritable ligne de fracture dans les sociétés modernes n’était pas celle qui séparait les nations, mais celle qui divisait les classes. Pour ses militants, les bourgeoisies nationales entretenaient les rivalités entre États afin de masquer la contradiction fondamentale opposant possédants et prolétaires. L’AIT entendait donc construire une solidarité de classe transnationale, en affirmant que les intérêts des travailleurs convergeaient, qu’ils soient français, anglais, allemands ou italiens. En ce sens, l’Internationale se voulait une avant-garde, un laboratoire d’unité ouvrière mondiale.

Cependant, cette ambition se heurta rapidement à de profondes divisions internes. Deux visions de la lutte sociale s’affrontèrent. D’un côté, les marxistes, qui considéraient que la classe ouvrière devait conquérir le pouvoir politique et utiliser l’État comme instrument de transition vers le socialisme. De l’autre, les anarchistes, menés par Mikhaïl Bakounine, qui rejetaient l’État dans son principe même et prônaient une révolution immédiate, fondée sur l’autonomie des communautés et des mouvements ouvriers. Ces divergences se cristallisèrent au fil des congrès, jusqu’au Congrès de La Haye en 1872, où l’exclusion de Bakounine consacra la scission entre les deux courants.

À ces divisions idéologiques s’ajoutaient les pressions extérieures. L’AIT fut étroitement surveillée par les gouvernements, qui craignaient une organisation transnationale capable d’alimenter les mouvements insurrectionnels. La répression qui suivit la Commune de Paris en 1871, à laquelle l’Internationale fut souvent associée, fragilisa encore davantage ses structures. La guerre franco-prussienne (1870-1871) illustra aussi les limites de l’internationalisme prolétarien : malgré les appels à la fraternité des peuples, beaucoup de membres se retrouvèrent entraînés dans les logiques patriotiques et prirent parti pour leur nation. La solidarité ouvrière céda devant la pression des conflits entre États, révélant les difficultés à maintenir une unité internationale dans un contexte dominé par le nationalisme.

Ces facteurs combinés – divisions idéologiques, répression étatique, montée des nationalismes – conduisirent à l’affaiblissement progressif de l’AIT, qui fut officiellement dissoute en 1876. Pourtant, malgré cet échec organisationnel, la Première Internationale constitua une étape majeure dans l’histoire du mouvement ouvrier. Elle démontra qu’un projet international de solidarité était possible, qu’il pouvait mobiliser des ouvriers et des intellectuels à travers toute l’Europe, et qu’il pouvait articuler une vision globale de la lutte des classes. Même éphémère, elle légua un héritage considérable : l’idée d’unité ouvrière mondiale, l’habitude de rencontres transnationales et la conviction que la lutte devait dépasser les frontières nationales. Cet héritage nourrira directement la Seconde Internationale à partir de 1889, et demeurera une référence fondatrice pour tous les mouvements internationalistes du XXe siècle.

La Seconde Internationale[modifier | modifier le wikicode]

À la suite de la dissolution de la Première Internationale en 1876, l’idée d’un mouvement ouvrier coordonné à l’échelle mondiale ne disparut pas. Elle refit surface dans un contexte profondément transformé, marqué par la montée en puissance de partis ouvriers et socialistes nationaux de plus en plus structurés. La Seconde Internationale, fondée officiellement en 1889 lors d’un congrès à Paris organisé pour le centenaire de la Révolution française, se distingue donc de la Première Internationale par sa base et par sa logique. Alors que l’AIT avait tenté de fonctionner comme un parti mondial en construction, la Seconde Internationale se présentait plutôt comme une fédération de partis socialistes et sociaux-démocrates déjà établis dans leurs propres contextes nationaux. Cette différence de nature reflétait l’évolution de l’Europe à la fin du XIXe siècle, désormais dominée par des États-nations consolidés et par des structures politiques de masse.

La Seconde Internationale fut rapidement dominée par le SPD (Parti social-démocrate d’Allemagne), alors le plus puissant parti ouvrier d’Europe, fort de centaines de milliers de membres et d’un réseau dense d’organisations syndicales, coopératives et culturelles. Sous cette influence, l’Internationale adopta une logique de coordination plutôt que de centralisation. Les congrès internationaux, organisés tous les deux ou trois ans (Bruxelles en 1891, Zurich en 1893, Londres en 1896, Stuttgart en 1907, Copenhague en 1910, Bâle en 1912), devinrent des lieux de débats, d’échanges et de formulation de résolutions communes. On y discuta des grandes questions du temps : la réduction du temps de travail, le suffrage universel, la lutte contre le militarisme, la question coloniale, ou encore les droits des femmes. La décision prise à Paris en 1889 de faire du 1er mai une journée internationale de mobilisation pour la journée de huit heures illustre la capacité de la Seconde Internationale à créer des symboles durables et à ancrer une culture de l’unité ouvrière mondiale.

Cependant, cette organisation reflétait aussi les tensions idéologiques du mouvement ouvrier. Une fracture traversa constamment ses débats : celle qui opposait les réformistes, partisans d’une conquête progressive du pouvoir par les institutions parlementaires, et les révolutionnaires, qui défendaient la nécessité d’une rupture radicale avec l’ordre capitaliste et l’État bourgeois. Ces divergences, visibles dès les premiers congrès, prenaient des formes variées selon les contextes nationaux. Le SPD allemand, fort de son implantation électorale, incarnait la tendance réformiste, tandis que les socialistes révolutionnaires français, les syndicalistes révolutionnaires italiens ou encore les bolcheviks russes poussaient vers des positions plus radicales.

La question linguistique illustra également les contradictions internes du projet. Dans une Internationale qui se voulait universelle, le choix de la langue de travail fut un enjeu politique. L’espéranto, conçu par Ludwik Lejzer Zamenhof pour dépasser les clivages nationaux, offrait une solution neutre et égalitaire. Mais cette proposition se heurta aux logiques de pouvoir. La social-démocratie allemande, dominante, imposa de facto l’allemand comme langue principale des débats, avec le français comme langue secondaire. L’abandon de l’espéranto symbolisa la prééminence des rapports de force nationaux sur l’idéal d’égalité transnationale, et montra que même au sein d’une organisation prônant l’universalité, les logiques nationales continuaient de peser lourdement.

La crise majeure survint en 1914. Depuis le congrès de Stuttgart (1907) puis celui de Bâle (1912), la Seconde Internationale avait adopté des résolutions solennelles appelant à s’opposer à la guerre par tous les moyens, y compris par des grèves de masse. Mais au moment du déclenchement de la Première Guerre mondiale, presque tous les grands partis affiliés choisirent de soutenir leur gouvernement national et votèrent les crédits de guerre. En Allemagne comme en France, les socialistes s’engagèrent dans l’« union sacrée », rompant brutalement avec le discours internationaliste. Cet effondrement de l’Internationale face au patriotisme marqua une faillite historique. La guerre démontra la puissance des logiques nationales et des souverainetés étatiques, capables de subordonner les idéaux internationalistes à la logique de défense nationale.

Pourtant, la Seconde Internationale ne fut pas sans héritage. Elle contribua à diffuser une culture socialiste internationale, à consolider les liens entre partis et syndicats, et à institutionnaliser des pratiques communes comme la journée internationale des travailleurs. Elle servit aussi de matrice pour les expériences ultérieures : la Troisième Internationale (Komintern), fondée en 1919, se présenta explicitement comme une refondation après la trahison de 1914. En outre, les débats sur le pacifisme et sur la nécessité d’organismes internationaux de protection des travailleurs, amorcés dans le cadre de la Seconde Internationale et relancés par les conférences pacifistes de Zimmerwald et Kienthal, nourrirent directement la réflexion qui mena à la création de l’Organisation internationale du travail (OIT) en 1919.

La Seconde Internationale apparaît donc comme un moment charnière. Elle exprime à la fois l’apogée d’un internationalisme ouvrier organisé et les limites d’un projet constamment rattrapé par les réalités nationales. Elle illustre la tension structurelle entre l’idéal proclamé d’une solidarité mondiale des travailleurs et la force contraignante des États-nations, qui imposaient leurs priorités au détriment de l’unité prolétarienne.

Le Saint-Siège et son rôle durant la Première Guerre mondiale[modifier | modifier le wikicode]

Lorsque la Première Guerre mondiale éclate en août 1914, le Saint-Siège, dirigé par le pape Benoît XV (élu en septembre 1914), se trouve dans une position particulière : il incarne l’une des seules institutions véritablement universelles de l’époque, mais il est privé de souveraineté territoriale depuis la disparition des États pontificaux en 1870. Le pape gouverne un espace réduit au Vatican, sans armée ni poids politique comparable à celui des grandes puissances, mais il conserve une autorité morale et religieuse sur des millions de fidèles répartis dans tous les pays belligérants. Cette situation place l’Église catholique dans une position délicate : comment rester fidèle à son idéal universaliste et pacificateur sans se voir accusée de partialité dans un conflit où les nations impliquées comptent toutes d’importantes populations catholiques ?

Dès le début du conflit, Benoît XV affirme la neutralité du Saint-Siège et tente de se poser en médiateur. Dans sa première encyclique, Ad beatissimi Apostolorum (1er novembre 1914), il dénonce « l’horrible boucherie » qui ensanglante l’Europe et appelle à une paix juste. Tout au long de la guerre, il multiplie les initiatives diplomatiques pour offrir ses bons offices, bien que les puissances belligérantes se montrent réticentes à accepter son arbitrage, redoutant que son engagement profite à l’un ou à l’autre camp.

L’initiative la plus marquante du Saint-Siège est la « Note de paix » du 1er août 1917. Dans ce texte, Benoît XV propose un cadre de négociation fondé sur plusieurs principes : désarmement réciproque, arbitrage obligatoire pour les litiges internationaux, liberté des mers, évacuation des territoires occupés, et règlement des questions de frontières sur la base du droit des peuples. Bien que cette note témoigne d’une véritable vision internationaliste et annonce certains principes de la future Société des Nations, elle fut largement ignorée par les gouvernements. Les Alliés, notamment la France et l’Italie, se méfiaient du pape en raison de la « question romaine » et du soutien traditionnel du Vatican aux monarchies catholiques ; les Empires centraux, de leur côté, espéraient encore une victoire militaire et n’avaient aucun intérêt à négocier.

En parallèle à ces efforts diplomatiques, le Saint-Siège joua un rôle humanitaire considérable. Le Vatican mit en place des services de recherche pour les prisonniers de guerre et les soldats disparus, facilitant la correspondance entre familles et captifs. Des milliers de lettres transitaient par la Secrétairerie d’État et par les nonciatures, renforçant l’image d’une Église soucieuse de soulager les souffrances humaines au-delà des clivages nationaux. Le pape encouragea également les œuvres caritatives catholiques, mobilisant congrégations et associations pour venir en aide aux blessés, aux orphelins et aux réfugiés.

Malgré ces initiatives, l’action du Saint-Siège resta limitée par les réalités politiques. Les grandes puissances ne le reconnaissaient pas comme un acteur diplomatique à part entière : la France avait rompu ses relations officielles avec le Vatican depuis la loi de séparation de 1905, et l’Italie, en conflit avec le Saint-Siège depuis 1870, entretenait des relations ambiguës avec le pape. En outre, les appels à la paix de Benoît XV furent souvent perçus comme naïfs, voire utopiques, dans un contexte de guerre totale où les gouvernements mobilisaient toutes leurs ressources pour obtenir la victoire.

Au-delà de l’échec immédiat, le rôle du Saint-Siège durant la Première Guerre mondiale eut une portée durable. D’une part, il renforça son image d’arbitre moral et de gardien de la paix, rôle que l’Église cherchera à prolonger dans l’entre-deux-guerres, notamment à travers les initiatives de Benoît XV puis de Pie XI. D’autre part, la note de 1917 et l’action humanitaire du Vatican contribuèrent à poser les jalons d’un discours catholique sur la paix qui marquera le XXe siècle, de l’encyclique Pacem in terris (1963) aux prises de position contemporaines sur le désarmement. Le Saint-Siège se trouva donc durant la Grande Guerre dans une position paradoxale : privé de moyens politiques et militaires, incapable d’imposer ses vues, mais porteur d’une voix universaliste qui, en dénonçant la guerre comme « un massacre inutile », offrit l’une des rares alternatives internationalistes dans une Europe dominée par le nationalisme et la logique de puissance.

Le rôle joué par l’Église catholique[modifier | modifier le wikicode]

Un autre aspect majeur de l’internationalisme au début du XXe siècle réside dans l’action de l’Église catholique. Contrairement aux mouvements ouvriers et socialistes, qui émergèrent dans le sillage de l’industrialisation et de la montée du capitalisme, l’Église représentait une forme d’internationalisme bien plus ancienne, enracinée dans des siècles de tradition religieuse et institutionnelle. Sa structure hiérarchique, centrée sur Rome, et son réseau de fidèles répartis dans le monde entier, faisaient d’elle la première organisation véritablement universelle, revendiquant un rôle d’autorité morale au-delà des frontières nationales.

Le pontificat de Benoît XV, élu en septembre 1914, coïncida avec le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Dès son accession au trône de Saint Pierre, le pape affirma une posture de neutralité et engagea le Saint-Siège dans une diplomatie active pour tenter de mettre fin au conflit. Sa première initiative, lancée à Noël 1914, prit la forme d’un appel à une trêve des armes afin de permettre aux soldats de célébrer ensemble la fête chrétienne dans un esprit de paix et de fraternité. Bien que cet appel resta lettre morte auprès des gouvernements, il illustrait d’emblée la volonté pontificale de placer la médiation au cœur de son action.

Durant toute la guerre, Benoît XV multiplia les démarches, aussi bien publiques que secrètes, pour favoriser une « paix blanche », c’est-à-dire une paix sans annexions ni réparations, susceptible de mettre fin au carnage sans alimenter de futures rancunes. L’intervention la plus emblématique fut la « Note de paix » du 1er août 1917, envoyée aux puissances belligérantes. Le pape y proposait un désarmement général, la liberté des mers, l’arbitrage obligatoire pour les différends internationaux et l’évacuation des territoires occupés. Si ce projet annonçait plusieurs principes repris plus tard par la Société des Nations, il ne rencontra aucun écho : les Alliés se méfiaient d’un pape perçu comme trop proche des puissances centrales, tandis que l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie espéraient encore une victoire militaire.

Les efforts diplomatiques de Benoît XV se heurtèrent également à la situation particulière de l’Italie. Depuis la disparition des États pontificaux en 1870, les relations entre le Saint-Siège et l’État italien étaient tendues, et le pape tenta en vain de dissuader le gouvernement italien de rejoindre l’Entente en 1915. Son appel à la neutralité resta sans effet, et l’Italie entra en guerre en mai de la même année. Cette impuissance illustrait les limites politiques du Saint-Siège, réduit à une autorité morale et symbolique mais dépourvu de moyens coercitifs.

Parallèlement à ces initiatives diplomatiques, l’Église catholique joua un rôle essentiel sur le plan humanitaire. Le Vatican collabora avec le Comité international de la Croix-Rouge pour organiser des secours aux prisonniers de guerre et aux réfugiés. Une vaste œuvre de correspondance fut mise en place pour aider les familles à retrouver des soldats disparus ou détenus. Dans toute l’Europe, les institutions caritatives catholiques – paroisses, congrégations, associations – se mobilisèrent pour venir en aide aux blessés, aux orphelins et aux populations civiles frappées par le conflit. Cet aspect, moins visible que les démarches diplomatiques, traduisait néanmoins la capacité du Saint-Siège à agir concrètement dans l’esprit de solidarité universelle qui fondait son autorité.

L’influence de Benoît XV resta limitée sur le plan politique. La France, marquée par la loi de séparation de 1905, avait rompu ses relations officielles avec le Vatican, et l’Italie continuait de considérer le pape avec méfiance dans le cadre de la « question romaine ». Les grandes puissances belligérantes, mobilisées dans une guerre totale, considéraient ses appels à la paix comme irréalistes, voire comme une gêne diplomatique. Pourtant, son action laissa une empreinte durable. En qualifiant la guerre de « massacre inutile », Benoît XV formula une condamnation morale qui marqua profondément l’opinion catholique internationale. Ses initiatives humanitaires, quant à elles, consolidèrent l’image d’une Église universelle soucieuse d’atténuer les souffrances au-delà des clivages politiques.

Le rôle de l’Église catholique pendant la Première Guerre mondiale rappelle sa nature spécifique : celle d’une institution universelle, indépendante des États, capable de s’adresser à l’humanité entière par-delà les frontières. Si ses efforts diplomatiques échouèrent à mettre un terme au conflit, ils confirmèrent sa vocation à se présenter comme médiatrice et promotrice de paix. L’expérience de Benoît XV constitua un jalon majeur dans l’histoire du catholicisme contemporain, posant les bases d’un discours internationaliste qui s’affirmera plus encore dans l’entre-deux-guerres et au XXe siècle.

La position de Benoît XV pendant la Première Guerre mondiale[modifier | modifier le wikicode]

L’élection de Benoît XV en septembre 1914 survient quelques semaines seulement après le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Dès son accession au trône de Saint Pierre, le nouveau pape définit une ligne de conduite claire : rester neutre dans le conflit, conserver sa position de chef spirituel universel, et utiliser l’autorité morale et diplomatique du Saint-Siège pour promouvoir la paix. Cette neutralité n’était pas une posture de retrait, mais bien une stratégie active visant à se présenter comme médiateur entre des nations belligérantes comptant toutes d’importantes populations catholiques – la France, la Belgique, l’Italie, l’Autriche-Hongrie, la Pologne, ou encore l’Irlande. L’Église, par sa nature universelle, se trouvait en effet dans une situation délicate : elle ne pouvait prendre parti pour un camp sans briser son unité et perdre sa crédibilité internationale.

Dès Noël 1914, Benoît XV lança un premier appel retentissant en faveur d’une trêve générale, demandant que les armes se taisent, ne serait-ce que le temps des célébrations chrétiennes. Si cet appel ne fut pas entendu par les gouvernements, il marqua le début d’une diplomatie pontificale axée sur la paix. Dès 1915, le pape multiplia les contacts secrets pour promouvoir une « paix blanche », c’est-à-dire une paix sans annexions ni indemnités, qui aurait mis fin au conflit sans alimenter de ressentiments durables. Cette position anticipait déjà les dangers d’un règlement punitif : Benoît XV craignait qu’un traité trop sévère n’enracine les divisions et ne prépare de futurs conflits en Europe.

L’année 1915 fut aussi celle de ses efforts pour dissuader l’Italie de rejoindre l’Entente. Le pape, conscient des ravages qu’une telle décision infligerait à la péninsule, utilisa tous les canaux diplomatiques et religieux à sa disposition pour encourager le gouvernement italien à rester neutre. En mai 1915 pourtant, l’Italie entra en guerre, ce qui réduisit encore la marge de manœuvre du Saint-Siège, déjà isolé par la « question romaine » depuis 1870.

Le point culminant de la diplomatie pontificale survint en août 1917 avec la publication d’une note adressée aux puissances belligérantes. Benoît XV y proposait une série de mesures concrètes pour préparer la paix : désarmement général, arbitrage obligatoire pour les différends internationaux, liberté des mers, restitution des territoires occupés, et reconnaissance des droits des minorités. Ces principes, qui annonçaient par certains aspects la future Société des Nations, traduisaient une véritable vision internationaliste. Pourtant, ils furent accueillis avec scepticisme, voire avec hostilité. Les Alliés reprochaient au pape ses liens historiques avec les monarchies catholiques et doutaient de sa neutralité, tandis que les Empires centraux, espérant encore une victoire militaire, n’avaient aucun intérêt à négocier.

Parallèlement à ces démarches diplomatiques, le Saint-Siège joua un rôle humanitaire considérable. Dès 1914, il mit en place un Bureau d’information sur les prisonniers de guerre, qui reçut des centaines de milliers de demandes de familles cherchant à retrouver des proches disparus. Le Vatican facilita la correspondance entre prisonniers et familles, intervint pour améliorer les conditions de détention, et soutint des initiatives d’échange de prisonniers blessés. Ces efforts furent menés en coopération avec le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), organisation d’origine protestante, ce qui souligne le caractère œcuménique et international de l’action pontificale. Les réseaux ecclésiastiques – prêtres, évêques, congrégations religieuses – jouèrent un rôle crucial, notamment dans les pays neutres, en transmettant des informations, en organisant des secours, et en participant à l’assistance des civils déplacés ou des orphelins.

La position de Benoît XV illustre la tension entre l’universalité de l’Église et la fragmentation du monde en nations en guerre. Le pape tenta d’affirmer une vision chrétienne fondée sur la paix, la justice et la fraternité, mais il se heurta aux logiques nationales, au militarisme et aux calculs diplomatiques. Ses appels furent jugés utopiques, son autorité contestée, et ses propositions restèrent sans effet immédiat sur le cours de la guerre. Mais son insistance à qualifier la guerre de « massacre inutile » marqua durablement les esprits et fit de lui une figure symbolique du pacifisme chrétien.

Le bilan du pontificat de Benoît XV durant la guerre est donc ambivalent. Sur le plan politique, son action diplomatique échoua à infléchir la conduite des puissances. Mais sur le plan moral et humanitaire, il affirma un rôle nouveau pour l’Église catholique comme organisation internationale : utiliser son réseau universel pour soulager les souffrances et rappeler sans cesse la nécessité d’un ordre mondial fondé sur l’arbitrage et la coopération. L’expérience de 1914-1918 révéla ainsi une vérité décisive : si l’internationalisme ne pouvait pas supplanter les logiques nationales, il devenait indispensable de trouver les moyens de réguler ces dernières afin d’éviter qu’elles ne dégénèrent en conflits totaux. L’action de Benoît XV fut une première tentative en ce sens, annonçant les débats de l’entre-deux-guerres sur la sécurité collective et les institutions internationales.

Les règles de la guerre et la naissance d’un droit humanitaire international[modifier | modifier le wikicode]

Après avoir examiné les formes d’internationalisme venues « d’en bas » (mouvements ouvriers, syndicats, réseaux pacifistes) ou portées « d’en haut » (Église catholique, Saint-Siège), il importe d’analyser la manière dont les États eux-mêmes, pris dans la logique des nationalismes et des rivalités de puissance, en vinrent à reconnaître la nécessité de réguler les excès de la guerre. L’objectif n’était plus de créer un ordre international nouveau, mais de partir des réalités existantes – la souveraineté des États et leurs conflits – pour établir des règles destinées à limiter la violence. Cette démarche déboucha progressivement sur l’émergence d’un droit humanitaire international, qui constitue l’une des principales innovations de la seconde moitié du XIXe siècle et du début du XXe siècle.

L’une des clés pour comprendre cette évolution réside dans la transformation des sensibilités collectives à l’égard de la douleur et de la souffrance humaine. À partir du XIXe siècle, les sociétés européennes manifestèrent une répugnance croissante à l’égard des spectacles sanglants. Les exécutions publiques disparurent progressivement, la torture judiciaire fut abolie, et le châtiment corporel recula dans les armées comme dans les écoles. Cette mutation culturelle, étudiée par l’historien Norbert Elias dans le cadre de son analyse du « processus de civilisation », modifia aussi la perception de la guerre. Là où les champs de bataille du XVIIIe siècle pouvaient encore être contemplés comme des lieux de gloire, les images de cadavres, de mutilations et de souffrances devinrent de plus en plus scandaleuses pour l’opinion.

Cette nouvelle sensibilité s’imposa d’autant plus que les guerres modernes devinrent plus meurtrières, avec l’industrialisation de l’armement et la massification des effectifs mobilisés. La guerre de Crimée (1853-1856) révéla déjà l’ampleur des souffrances infligées aux soldats, victimes des combats mais aussi des épidémies, de l’insalubrité et du manque de soins. C’est dans ce contexte que des figures comme Florence Nightingale en Grande-Bretagne ou Henri Dunant, témoin de la bataille de Solférino (1859), attirèrent l’attention de l’opinion sur l’urgence de secourir les blessés de guerre.

Le témoignage d’Henri Dunant, publié en 1862 sous le titre Un souvenir de Solférino, eut un retentissement considérable. Dunant y décrivait l’horreur des champs de bataille et plaidait pour la création de sociétés de secours neutres, capables d’intervenir auprès des blessés sans distinction de nationalité. Son initiative conduisit à la fondation, en 1863, du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), basé à Genève. L’année suivante, les puissances européennes adoptèrent la première Convention de Genève (1864), qui garantissait la neutralité des services de santé et des ambulances, ainsi que la protection des blessés et du personnel médical.

Ces initiatives représentaient une étape fondamentale : pour la première fois, les États reconnaissaient collectivement que la guerre, si elle ne pouvait être abolie, devait être encadrée par des règles visant à en limiter la brutalité. D’autres textes suivirent, élargissant et précisant le champ du droit humanitaire.

La fin du XIXe siècle vit la multiplication des conférences diplomatiques destinées à réguler la guerre. Les conférences de La Haye (1899 et 1907), convoquées à l’initiative du tsar Nicolas II, adoptèrent plusieurs conventions portant sur la limitation des armements, l’interdiction de certaines armes (comme les projectiles asphyxiants ou les balles explosives) et les règles concernant le traitement des prisonniers de guerre et des populations civiles en territoire occupé. Ces textes n’étaient pas toujours respectés en pratique, mais ils traduisaient l’émergence d’un consensus sur la nécessité d’encadrer juridiquement la conduite des hostilités.

Au moment où éclate la Première Guerre mondiale, un ensemble de conventions internationales encadrait donc la guerre, constituant le noyau d’un droit humanitaire encore fragile mais déjà reconnu par les chancelleries. L’application de ces règles fut cependant mise à rude épreuve. La guerre totale, avec ses mobilisations massives, l’usage d’armes nouvelles comme les gaz asphyxiants, et la violence exercée contre les populations civiles (massacres, déportations, famines organisées) révéla les limites de ces régulations. Les gouvernements invoquèrent souvent les nécessités militaires pour justifier des violations du droit existant.

Si la Première Guerre mondiale fut un laboratoire de transgressions, elle contribua aussi à renforcer la conscience de la nécessité d’un droit humanitaire international. Les atrocités commises, la souffrance des prisonniers et des civils, et l’usage d’armes chimiques soulevèrent des protestations au sein même des opinions publiques. Le rôle du CICR, des organisations religieuses comme le Saint-Siège, et des associations caritatives internationales renforça l’idée que la guerre devait être encadrée par des normes plus contraignantes.

Au lendemain du conflit, de nouveaux traités vinrent compléter et renforcer ce corpus juridique. Le Protocole de Genève de 1925 interdit l’usage des gaz asphyxiants et bactériologiques. La création de l’Organisation internationale du travail (OIT) en 1919, bien qu’axée sur la justice sociale, s’inscrivait aussi dans cette dynamique plus large d’internationalisation des normes. Enfin, la Société des Nations fut pensée comme un cadre destiné à prévenir les guerres futures, en développant des mécanismes de sécurité collective et d’arbitrage international.

La naissance du droit humanitaire international au XIXe siècle et son renforcement après 1918 traduisent une mutation profonde dans la manière dont les sociétés concevaient la guerre. Il ne s’agissait pas d’abolir les conflits – utopie encore hors de portée – mais de limiter leurs excès et d’en atténuer les effets les plus inhumains. Les initiatives de Genève et de La Haye, prolongées par les débats de l’entre-deux-guerres, marquaient l’entrée de la guerre dans le champ du droit.

Ce processus illustre le passage d’une phase dominée par les idéaux internationalistes – souvent impuissants à dépasser les logiques nationales – à une phase de régulation pragmatique, où les États acceptaient de se soumettre à des règles communes pour contenir la violence. La Première Guerre mondiale, en révélant l’ampleur des destructions et des souffrances, fit prendre conscience de la nécessité d’un encadrement plus strict. Elle ne marqua donc pas la fin de l’internationalisme, mais son évolution : du rêve d’unité universelle à la volonté de réguler les nationalismes et de civiliser la guerre par le droit.

L’émergence d’une sensibilité et d’un droit humanitaire avant la Première Guerre mondiale[modifier | modifier le wikicode]

À partir du milieu du XIXe siècle, on assiste en Europe à une transformation progressive du rapport à la violence et à la souffrance, qui constitue l’un des socles sur lesquels va se construire le droit humanitaire moderne. Le spectacle du sang, de la douleur et de la mort cesse peu à peu d’être toléré par les sociétés européennes. Les exécutions publiques disparaissent, la torture judiciaire est abolie, et l’on assiste à un changement de sensibilité collective face à la douleur, que Norbert Elias a analysé comme l’un des effets du « processus de civilisation ». Dans ce contexte, le scandale de la souffrance sur les champs de bataille prend une résonance nouvelle : laisser des blessés sans secours devient inacceptable pour une opinion publique de plus en plus sensible à la dignité humaine.

C’est dans ce cadre qu’intervient Henri Dunant (1828-1910). Témoin de la bataille de Solférino, le 24 juin 1859, il est bouleversé par la vision de milliers de soldats blessés, abandonnés sans soins. Dans son ouvrage Un souvenir de Solférino (1862), il décrit avec force détails l’horreur du champ de bataille et formule deux propositions simples mais révolutionnaires. La première est la création de sociétés de secours volontaires, neutres, chargées de venir en aide aux blessés, quelles que soient leur armée d’origine. La seconde est la codification, par les États, de principes conventionnels qui garantiraient cette neutralité et en feraient une obligation juridique. Ce projet n’était pas une condamnation de la guerre en soi : il ne s’agissait pas de pacifisme, mais d’humaniser la guerre, de limiter sa brutalité et de secourir ceux qui n’étaient plus des combattants mais des victimes.

Ces propositions conduisirent à la création, en 1863, du « Comité international et permanent de secours aux militaires blessés en temps de guerre », composé de cinq Genevois : le général Guillaume-Henri Dufour, le docteur Louis Appia, le docteur Théodore Maunoir, Gustave Moynier, président de la Société genevoise d’utilité publique, et Henri Dunant comme secrétaire. Ce comité, rebaptisé en 1875 « Comité international de la Croix-Rouge » (CICR), devint l’acteur central du nouveau droit humanitaire. Dès 1864, quatorze États signèrent à Genève la première convention internationale visant à améliorer le sort des blessés de guerre. Ce texte, pionnier, établissait la neutralité des services de santé et la protection des blessés et du personnel médical. Par la suite, ces principes furent élargis : en 1899 et 1907, aux blessés en mer ; en 1929, aux prisonniers de guerre.

À côté des initiatives de Genève, un autre courant contribua à la construction du droit international humanitaire : les conférences de La Haye, convoquées en 1899 et 1907 à l’initiative du tsar Nicolas II. Si leur objectif principal était de limiter les armements et de promouvoir une paix universelle inspirée des idéaux kantien de « paix perpétuelle », elles produisirent également un ensemble de conventions relatives aux lois et coutumes de la guerre. La conférence de 1907, par exemple, adopta la Convention IV sur les lois de la guerre sur terre, qui codifiait le traitement des prisonniers, la protection des civils en territoire occupé et les règles concernant la conduite des hostilités. En 1907, il existait ainsi un corpus de quatorze conventions internationales, ratifiées par quarante-quatre États, dont la plupart des futures puissances belligérantes des guerres balkaniques et de la Première Guerre mondiale.

Symboliquement, ce corpus traduisait une avancée majeure : les États reconnaissaient officiellement que la guerre devait obéir à des règles, et que la protection des victimes était une exigence universelle. Cela révélait le poids croissant de l’opinion publique internationale et de la sensibilité humanitaire dans la diplomatie de l’époque. Mais en pratique, les effets furent limités. Entre 1912 et 1918, les guerres balkaniques et la Grande Guerre démontrèrent les insuffisances de ces régulations. Les gaz asphyxiants furent utilisés dès 1915 malgré leur interdiction, les populations civiles furent massivement prises pour cibles, et les prisonniers de guerre subirent souvent des conditions dramatiques. L’idéal d’une « humanisation de la guerre » se heurta à la logique de la guerre totale.

Il n’en demeure pas moins que les initiatives lancées entre 1863 et 1907 posèrent les bases d’un droit humanitaire international qui, même imparfait, constitua une avancée décisive. Elles permirent de transformer des élans humanitaires individuels en conventions contraignantes, de traduire une sensibilité morale en normes juridiques, et de faire entrer la guerre dans le champ du droit. Ces jalons préfiguraient le rôle croissant que joueraient le CICR et la Société des Nations après 1919 dans la régulation de la violence internationale.

L’esprit de Genève durant l’entre-deux-guerres[modifier | modifier le wikicode]

La Première Guerre mondiale, par son caractère de guerre totale, avait révélé les limites des régulations humanitaires adoptées depuis le XIXe siècle. Dans son sillage, un consensus émergea : il n’était pas possible de supprimer les conflits entre nations, mais il devenait impératif d’encadrer leur violence et de prévenir autant que possible les excès du nationalisme. C’est dans ce contexte que Genève, ville neutre située au cœur de l’Europe, acquit un rôle central comme capitale du multilatéralisme et devint le symbole d’un nouvel idéal de régulation internationale.

Pendant la guerre déjà, Genève avait accueilli des figures pacifistes comme l’écrivain français Romain Rolland, réfugié en Suisse dès 1914. Son action et ses écrits, regroupés sous le titre Au-dessus de la mêlée (1915), contribuèrent à faire de la cité helvétique un lieu de référence pour ceux qui refusaient la logique patriotique de la guerre totale. L’après-guerre amplifia cette fonction. En 1920, Genève fut choisie comme siège de la Société des Nations, ce qui renforça son rôle de centre diplomatique international et contribua à faire émerger ce que l’on appela rapidement « l’esprit de Genève ». Cet esprit reposait sur trois piliers fondamentaux :

  1. La diplomatie préventive : l’idée selon laquelle il fallait prévenir la guerre par des négociations régulières et une concertation internationale permanente.
  2. La transparence des accords internationaux : en rupture avec la diplomatie secrète de l’avant-1914, on affirmait désormais que la paix devait reposer sur des traités ouverts et accessibles à l’opinion publique.
  3. La création d’arènes de discussion multilatérales : Genève devint le lieu où gouvernements, diplomates et organisations internationales se retrouvaient pour débattre à visage découvert de questions touchant à la sécurité, aux minorités et à la coopération technique.

L’esprit de Genève ne se limita pas à la diplomatie ; il eut également une traduction concrète sur le plan humanitaire et juridique. L’entre-deux-guerres fut marqué par l’adoption de plusieurs conventions qui renforcèrent la protection des combattants et contribuèrent à enrichir le droit humanitaire international. Le Protocole de Genève du 17 juin 1925 interdit l’emploi de « gaz asphyxiants, toxiques ou similaires », en réponse aux horreurs de la guerre chimique de 1915-1918. Quatre ans plus tard, les Conventions de Genève du 27 juillet 1929 élargirent ce corpus : l’une révisait et améliorait la protection des blessés et malades dans les armées en campagne, tandis que l’autre posait pour la première fois un véritable code relatif au traitement des prisonniers de guerre. Entre 1929 et 1939, près d’une cinquantaine d’États ratifièrent ces conventions, ce qui témoignait d’une volonté collective d’encadrer les pratiques militaires.

Cette dynamique répondait aussi à une logique pragmatique : les États acceptaient plus volontiers de limiter la violence sur les combattants, y compris les prisonniers, car ces protections s’appliquaient réciproquement à leurs propres soldats. En revanche, aucune convention contraignante ne fut adoptée concernant la protection des civils. L’entre-deux-guerres échoua à définir un cadre international efficace pour les populations non-combattantes, qui restèrent les principales victimes des bombardements, des famines et des déplacements forcés lors des conflits ultérieurs.

La guerre civile espagnole (1936-1939) révéla cruellement ces lacunes. Conflit le plus meurtrier de l’entre-deux-guerres, elle échappait totalement au champ d’application des conventions existantes, qui ne concernaient que les guerres interétatiques. Le Comité international de la Croix-Rouge tenta d’intervenir pour protéger les prisonniers, acheminer des secours et faciliter l’échange d’informations, mais il se heurta à l’absence de base juridique internationale permettant d’imposer son action aux belligérants. Cet épisode illustre combien « l’esprit de Genève » reposait sur la reconnaissance des États-nations comme acteurs uniques et sur l’acceptation implicite de leurs rivalités, sans pouvoir encadrer efficacement les guerres civiles.

En revanche, l’entre-deux-guerres vit l’émergence d’un autre champ d’action humanitaire : la question des réfugiés. Le Haut-Commissariat pour les réfugiés, créé en 1921 sous l’égide de la Société des Nations et confié à Fridtjof Nansen, élabora les premiers passeports internationaux pour les réfugiés apatrides, notamment les Russes fuyant la révolution bolchevique et la guerre civile. Cette innovation institutionnelle montrait que le droit humanitaire pouvait aussi s’appliquer hors du champ strictement militaire, en réponse à des crises de déplacement provoquées par les bouleversements politiques.

L’esprit de Genève incarna donc une double dynamique : d’un côté, une volonté diplomatique de prévenir les conflits par la transparence et le dialogue ; de l’autre, un approfondissement du droit humanitaire, centré sur les combattants et les prisonniers, mais encore incapable de protéger pleinement les civils. Loin de constituer une véritable logique internationaliste dépassant les États, il s’agissait d’un compromis réaliste : reconnaître l’inéluctabilité des États-nations et de leurs rivalités, tout en cherchant à en réguler les effets destructeurs.

De la protection des civils à celle des réfugiés[modifier | modifier le wikicode]

La période de l’entre-deux-guerres marque un approfondissement du droit humanitaire mais révèle aussi ses limites. Après la Première Guerre mondiale, une prise de conscience émerge sur la nécessité d’étendre la protection aux populations civiles. La Conférence de Genève de 1929 mit à l’étude une convention spécifique, suivie d’un projet discuté à Tokyo en 1934. Pourtant, malgré les efforts du Comité international de la Croix-Rouge, les États ne réussirent pas à organiser une conférence diplomatique pour donner vie à ce texte. Les conventions adoptées durant l’entre-deux-guerres continuèrent donc à se concentrer sur les combattants blessés, les malades et les prisonniers de guerre, comme le montra la double convention de Genève du 27 juillet 1929. Il fallut attendre 1949 pour qu’une convention spécifique sur la protection des civils en temps de guerre soit enfin adoptée. Ce retard traduit la réticence persistante des gouvernements à restreindre leur liberté d’action à l’égard des populations non-combattantes, perçues comme un enjeu stratégique dans la guerre moderne.

L’entre-deux-guerres fut également marqué par l’explosion de la question des réfugiés. Si le phénomène était ancien, il prit une signification nouvelle dans un monde désormais structuré par l’État-nation. Ne pas appartenir à un État revenait à n’avoir aucun droit reconnu, et des centaines de milliers de personnes devinrent apatrides à la suite des conflits et des bouleversements politiques. Les guerres balkaniques avaient déjà provoqué d’importants déplacements en 1912-1913, mais c’est surtout après 1917 que la situation devint critique. Environ un million de Russes blancs fuirent la révolution bolchevique et perdirent leur nationalité. À cela s’ajouta l’exode des Arméniens après le génocide de 1915, estimé à environ 600 000 réfugiés. Dans les années 1930, la montée du nazisme engendra un nouvel afflux de populations juives et d’opposants politiques, déchus de leur nationalité allemande et autrichienne.

La Société des Nations réagit en créant en 1921 un Haut-Commissariat pour les réfugiés, confié à Fridtjof Nansen. Sa mission initiale fut d’organiser le rapatriement de prisonniers de guerre encore dispersés en Europe, avant de se tourner vers l’accueil et l’assistance des réfugiés. L’office Nansen mit en place des services d’aide internationale, travailla en lien avec l’Organisation internationale du travail pour faciliter l’intégration professionnelle, et surtout inventa le passeport Nansen. Ce document, délivré à partir de 1922, constituait une avancée majeure puisqu’il permettait aux apatrides de disposer d’un certificat d’identité et de voyage reconnu par cinquante-quatre pays en 1933. Les Arrangements internationaux de 1926 et 1928 consacrèrent juridiquement ce statut et fixèrent pour la première fois des règles communes en matière de réfugiés.

La crise s’aggrava avec l’arrivée d’Hitler au pouvoir. En 1933, un Haut-Commissariat pour les réfugiés venant d’Allemagne fut mis en place, en dehors du cadre strict de la SDN, afin de gérer l’afflux croissant d’exilés. En 1938, la Conférence d’Évian et la création du Comité intergouvernemental pour les réfugiés réunirent trente-deux États, mais révélèrent les limites de la solidarité internationale : très peu de pays acceptèrent d’ouvrir leurs frontières, malgré l’urgence humanitaire. La machine institutionnelle conçue dans les années 1920, efficace face à des flux limités, se trouva dépassée par l’ampleur de la crise des réfugiés juifs.

La période de l’entre-deux-guerres montre à la fois des avancées considérables et des insuffisances structurelles. Sur le plan humanitaire, l’invention du passeport Nansen et la reconnaissance juridique du statut de réfugié témoignent d’un effort inédit de coopération internationale. Mais l’absence de protection des civils et l’incapacité à anticiper l’ampleur des crises à venir révèlent la difficulté à dépasser la logique souveraine des États-nations. L’humanitaire progressait, mais toujours dans le cadre imposé par les gouvernements, ce qui limitait sa portée et laissait sans réponse des tragédies majeures comme la guerre civile espagnole ou la persécution des juifs dans les années 1930.

L’affirmation d’acteurs et de logiques transnationales dans l’entre-deux-guerres[modifier | modifier le wikicode]

L’entre-deux-guerres ne fut pas seulement une période marquée par le retour des États-nations et la montée des nationalismes. Elle vit aussi l’affirmation d’acteurs et de logiques transnationales, qui, bien que limitées dans leur portée, jouèrent un rôle significatif dans l’élaboration d’un cadre nouveau pour les relations internationales. Ces dynamiques ne cherchaient pas à abolir la souveraineté des États, mais à organiser des espaces de coopération par-delà les frontières, afin d’atténuer les effets destructeurs des conflits.

Genève devint l’épicentre de ce mouvement. Sa neutralité et son rôle de siège de la Société des Nations en firent le symbole du multilatéralisme naissant. On parla rapidement d’un « esprit de Genève », qui reposait sur l’idée que la diplomatie pouvait prévenir la guerre, que la transparence des accords internationaux devait remplacer la diplomatie secrète, et que des arènes de discussion multilatérales pouvaient encadrer les relations entre gouvernements. Cette dynamique donna une légitimité nouvelle aux forums internationaux et renforça l’idée que l’opinion publique mondiale, en suivant les débats, devenait un acteur indirect du maintien de la paix.

Le Comité international de la Croix-Rouge, fort de son expérience depuis le XIXe siècle, confirma également son rôle de pionnier dans le domaine humanitaire. Ses initiatives pour élargir les Conventions de Genève, ses interventions en faveur des prisonniers et blessés, et ses efforts pour faire progresser la protection des civils, témoignèrent d’une logique transnationale enracinée dans l’action concrète. Ses limites étaient réelles, comme le montra la guerre civile espagnole, où l’absence de cadre juridique international entrava son action, mais il constitua malgré tout un acteur incontournable.

La question des réfugiés accentua encore ce rôle des acteurs transnationaux. Le Haut-Commissariat pour les réfugiés, dirigé par Fridtjof Nansen sous l’égide de la SDN, créa une structure innovante qui permit de gérer des flux massifs de populations apatrides. L’invention du passeport Nansen symbolisa cette volonté de donner un statut juridique à des individus que les États-nations refusaient de reconnaître. Même si l’institution se révéla insuffisante face à l’ampleur de la crise des réfugiés juifs dans les années 1930, elle marqua une étape décisive vers l’internationalisation de la protection des déplacés.

Dans ce contexte, l’entre-deux-guerres apparaît comme une période de contradictions. La souveraineté des États resta au cœur du système international, et les logiques nationales continuèrent à dominer les relations de puissance. Mais parallèlement, des pratiques nouvelles s’enracinèrent, portées par des institutions internationales, des acteurs humanitaires et des instruments juridiques, qui esquissèrent un ordre transnational encore fragile. L’existence de ces initiatives montre que l’histoire de l’entre-deux-guerres ne se réduit pas à la montée des dictatures et aux échecs de la paix, mais qu’elle fut aussi le moment où se forgèrent des outils et des logiques qui allaient influencer durablement l’humanitaire et le droit international au XXe siècle.

Des associations aux organisations internationales[modifier | modifier le wikicode]

L’institutionnalisation des organisations internationales après la Première Guerre mondiale ne peut être comprise qu’en la replaçant dans une trajectoire longue. Contrairement à l’idée selon laquelle elles seraient nées ex nihilo en 1919, ces structures s’enracinent dans un milieu associatif et technique déjà très actif au XIXe siècle. Dès la première mondialisation, une multitude d’associations internationales, souvent issues d’initiatives privées ou philanthropiques mais parfois soutenues par les États, avaient vu le jour pour traiter de questions communes. Leur objectif n’était pas d’abolir les frontières nationales, mais d’élaborer des solutions collectives à des problèmes concrets.

Parmi les premières expériences notables, on trouve la création en 1865 de l’Union télégraphique internationale, destinée à harmoniser et coordonner l’usage des nouvelles technologies de communication, et en 1883 de l’Union pour la protection des œuvres littéraires et artistiques, qui posait les bases d’un droit d’auteur à portée mondiale. À la veille de la Première Guerre mondiale, on comptait déjà quatorze organisations techniques internationales, couvrant des domaines aussi variés que la navigation, la poste ou la santé. En 1910, la constitution à Bruxelles du Centre pour les associations internationales illustrait la vitalité de ce milieu, en cherchant à coordonner les multiples initiatives nées de cette effervescence transnationale.

Cette dynamique se prolongea au début du XXe siècle. En 1913, des réformistes belges fondèrent l’Association internationale pour la protection de l’enfance, qui allait jouer un rôle déterminant dans l’évolution ultérieure du droit international en matière de protection des mineurs. Après 1919, cette association devint l’un des points d’appui du Comité de la protection de l’enfance de la Société des Nations. En 1923, elle élabora une charte fondamentale, la Déclaration des droits de l’enfant, adoptée l’année suivante par la SDN sous le nom de « Déclaration de Genève ». Cet exemple illustre parfaitement le processus par lequel une initiative privée se transforma en moteur de l’internationalisme officiel, les réseaux militants du début du siècle trouvant un prolongement institutionnel au sein des comités techniques de Genève.

Cette continuité se retrouve dans d’autres domaines. La Commission d’hygiène de la SDN, héritière de préoccupations sanitaires internationales anciennes, deviendra l’ancêtre de l’Organisation mondiale de la santé. L’Office international des réfugiés, créé dans l’entre-deux-guerres, se muera en Haut-Commissariat aux réfugiés des Nations unies après 1945. La Commission internationale de coopération intellectuelle, mise en place en 1921, préfigura l’UNESCO. Même l’Organisation internationale du travail, créée par le Traité de Versailles en 1919, s’inscrit dans la lignée des mouvements syndicaux et réformateurs du XIXe siècle. Quant au rôle de l’Organisation économique et financière de la SDN, il reprenait des efforts de coordination économique déjà amorcés par des associations professionnelles et bancaires avant 1914.

Il n’y eut donc pas de rupture nette entre le foisonnement associatif du XIXe siècle et l’institutionnalisation du multilatéralisme après 1919. La plupart des grandes organisations internationales du XXe siècle prolongèrent des initiatives nées en amont, en les dotant d’un cadre diplomatique plus officiel et en les insérant dans l’architecture de Genève. Ce passage des associations privées aux organisations publiques traduit une transformation d’échelle : des initiatives de la société civile ou de cercles spécialisés, on passa à des institutions capables d’impliquer directement les gouvernements et d’élaborer un droit international contraignant.

Il est essentiel de rappeler que l’internationalisme, qu’il soit associatif ou institutionnel, n’est pas intrinsèquement porteur de valeurs positives. Comme le nationalisme, il ne peut être jugé en soi mais seulement en fonction des usages qui en sont faits. L’exemple de la protection de l’enfance montre son potentiel émancipateur, tandis que d’autres organisations techniques pouvaient aussi servir les intérêts stratégiques des grandes puissances. Ce qui compte, ce n’est pas tant l’existence de structures internationales que la manière dont elles sont mobilisées pour encadrer, réguler ou légitimer des logiques d’action.

La naissance de la Société des Nations en 1919 s’inscrit pleinement dans cette trajectoire. L’adoption de son Pacte, le 28 avril 1919, donna un cadre politique à une dynamique ancienne, en rassemblant au sein d’une même institution des comités techniques, des organes humanitaires et un exécutif diplomatique représenté par le Conseil. Plus qu’une invention, la SDN fut une synthèse : elle institutionnalisa un monde transnational déjà en gestation, en lui donnant la forme la plus achevée qu’il ait connue avant 1945.

La Société des Nations et la sécurité collective[modifier | modifier le wikicode]

La Société des Nations, première organisation internationale généraliste, naît en 1919 dans le prolongement immédiat des traités de paix qui mettent fin à la Première Guerre mondiale. Le Pacte de la SDN, adopté le 18 avril 1919 et annexé au traité de Versailles, définit les principes et les institutions de cette organisation. Il s’agit d’un pacte librement conclu entre États souverains, qui n’aliène pas leur souveraineté mais organise une coopération en vue de maintenir la paix. Le choix de Genève comme siège répond à la volonté de placer l’organisation dans un pays neutre, mais aussi à l’influence du président américain Woodrow Wilson, qui entretenait des liens étroits avec les milieux protestants suisses.

La mission centrale de la SDN est de prévenir les guerres par un système de sécurité collective. Les États membres s’engagent à soumettre leurs différends à un arbitrage international et à recourir aux sanctions collectives contre un État agresseur. Dans les années 1920, cette ambition donna lieu à une série d’accords et de pratiques diplomatiques qui marquèrent les premiers pas du multilatéralisme. Le traité de Locarno, signé en octobre 1925, symbolisa ce climat de coopération : l’Allemagne, la France, la Belgique, la Grande-Bretagne et l’Italie y garantissaient les frontières occidentales issues de la guerre. Trois ans plus tard, le pacte Briand-Kellogg, signé à Paris en août 1928 par soixante États, proclama la renonciation à la guerre comme instrument de politique internationale. Ces initiatives, portées notamment par le ministre français des Affaires étrangères Aristide Briand, surnommé le « pèlerin de la paix », témoignaient d’un moment d’optimisme où l’on croyait possible de consolider la paix par le droit et la diplomatie collective.

Parallèlement à cette fonction politique, la SDN développa une action technique considérable. Ses commissions spécialisées travaillèrent dans des domaines variés : la Commission d’hygiène, ancêtre de l’Organisation mondiale de la santé, mit en place une coopération sanitaire internationale ; l’Office international des réfugiés, prolongement de l’Office Nansen, organisa la gestion des populations déplacées et préfigura le Haut-Commissariat aux réfugiés ; la Commission internationale de coopération intellectuelle, créée en 1921, posa les bases de ce qui deviendrait l’UNESCO. Ces activités témoignent du rôle central joué par Genève dans l’institutionnalisation d’un espace transnational où fonctionnaires, experts et diplomates développèrent des pratiques nouvelles. Plus encore que ses succès politiques, souvent fragiles, la contribution la plus durable de la SDN fut sans doute d’avoir créé un milieu international permanent, un corps de fonctionnaires et de spécialistes formés à la coopération, qui allaient jouer un rôle décisif dans les institutions des Nations unies après 1945.

L’efficacité de la SDN en matière de sécurité collective se révéla pourtant limitée. À partir des années 1930, la radicalisation des régimes et la montée des dictatures mirent à l’épreuve ses mécanismes. Le Japon quitta l’organisation en 1933 après la condamnation de son invasion de la Mandchourie. L’Allemagne nazie se retira la même année, l’Italie fasciste en 1937 à la suite des sanctions décidées contre elle après l’invasion de l’Éthiopie. L’Union soviétique, qui avait rejoint la SDN en 1934, en fut exclue en 1939 après l’attaque de la Finlande. Dans le même temps, l’Espagne franquiste et la Hongrie cessèrent leur participation. Ces départs successifs réduisirent considérablement la portée de l’organisation et révélèrent l’impossibilité de maintenir la paix sans la participation des grandes puissances.

La SDN ne cessa pourtant pas d’exister durant la Seconde Guerre mondiale. Si son activité politique fut suspendue, certaines de ses structures techniques poursuivirent leur travail, notamment dans le domaine du travail ou de l’humanitaire. Ce maintien d’un cadre international, même affaibli, permit une continuité institutionnelle qui facilita la transition vers l’ONU après 1945.

Au-delà de son rôle limité dans la prévention des conflits, la Société des Nations développa également des mécanismes de protection des minorités, cherchant à garantir leurs droits dans les nouveaux États créés après 1919. Là encore, l’efficacité fut réduite, mais l’existence de ces procédures contribua à faire entrer la question des droits collectifs dans le champ des relations internationales.

La Société des Nations incarne donc à la fois les espoirs et les limites de l’entre-deux-guerres. Elle échoua à enrayer l’escalade des tensions qui conduisit à un nouveau conflit mondial, mais elle posa les bases d’une diplomatie multilatérale et d’une coopération technique qui allaient durablement marquer l’histoire du XXe siècle.

La protection des minorités[modifier | modifier le wikicode]

La protection des minorités constitue l’un des dispositifs juridiques les plus caractéristiques de l’entre-deux-guerres. À partir de 1919, les traités de paix signés avec les puissances vaincues instaurèrent un système d’engagements bilatéraux croisés destinés à protéger les minorités présentes dans les nouveaux États issus de l’effondrement des empires austro-hongrois, russe et ottoman. La Société des Nations en devint le cadre institutionnel, garantissant un ensemble de droits fondamentaux aux ressortissants des minorités. Ces droits recouvraient cinq catégories principales : la citoyenneté du pays de résidence, la liberté individuelle, la liberté de culte, l’égalité devant la loi et la possibilité d’utiliser sa langue dans la vie publique et l’enseignement.

Afin de veiller à l’application de ces engagements, le Conseil de la SDN institua une commission permanente chargée des affaires de minorités, devant laquelle des plaintes pouvaient être déposées. En théorie, ce mécanisme permettait aux minorités de faire valoir leurs droits au niveau international. En pratique, le système se révéla imparfait, car les groupes minoritaires ne pouvaient pas adresser directement leurs pétitions à Genève. Ils devaient passer par un État tiers qui, en transmettant leurs plaintes, devenait leur porte-parole. Cette médiation renforçait paradoxalement les logiques nationales que l’on voulait dépasser. Dans les faits, les minorités germanophones en Europe centrale se trouvèrent de plus en plus assimilées à la nation allemande, puisque c’était souvent Berlin qui transmettait leurs pétitions. Le même phénomène se produisit ailleurs, transformant des communautés locales en enjeux diplomatiques liés aux États voisins. Quant aux minorités dépourvues d’État protecteur, elles se retrouvèrent sans véritable recours et restèrent largement vulnérables.

Ce système eut pour effet inattendu de nationaliser davantage les minorités, alors même qu’il était censé garantir leur autonomie culturelle et religieuse. Il contribua à nourrir les tensions interétatiques, notamment en Europe centrale et orientale, où les questions de minorités furent instrumentalisées par les puissances voisines pour exercer une pression politique. Le cas des minorités allemandes en Tchécoslovaquie ou en Pologne illustre bien ce processus : loin de stabiliser la région, le régime de protection alimenta la rhétorique nationaliste de l’Allemagne nazie, qui se présenta comme le défenseur naturel des communautés germanophones.

L’échec de ce dispositif explique en partie l’évolution du droit international après 1945. L’expérience de l’entre-deux-guerres montra que le système des minorités renforçait les divisions nationales au lieu de les apaiser, et qu’il exposait les communautés à devenir des instruments dans les rivalités entre États. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la protection des minorités fut remplacée par une approche plus universelle fondée sur les droits de l’homme, garantis à chaque individu indépendamment de son appartenance ethnique, culturelle ou religieuse. Ce passage du droit des minorités au droit des individus constitua une rupture majeure, sanctionnant l’échec d’un modèle qui, au lieu de résoudre les tensions, avait souvent contribué à les exacerber.

L’OIT et l’émergence d’une politique sociale international[modifier | modifier le wikicode]

L’Organisation internationale du travail, créée en 1919 par le traité de Versailles, constitue l’une des innovations majeures de l’après-guerre. Sa fondation repose sur une idée simple mais puissante : « il n’existe de paix universelle et durable que sur la base de la justice sociale ». Cette formule, placée en exergue dès la création de l’OIT, traduit la conviction que la stabilité internationale ne peut être garantie uniquement par des mécanismes diplomatiques ou militaires, mais exige une amélioration concrète des conditions de vie et de travail des populations.

L’OIT ne naît pas de rien. Elle s’inscrit dans la continuité d’une tradition plus ancienne, portée par l’Association internationale pour la protection légale des travailleurs, fondée en 1900 et transformée en Office international du travail de Bâle, qui avait déjà constitué un centre de documentation sur les questions sociales. Cette association, de nature volontaire mais financée en partie par des contributions étatiques, préfigurait l’idée d’une régulation internationale des normes du travail. La Première Guerre mondiale fut l’occasion d’un tournant : les syndicats, mobilisés pour soutenir l’effort de guerre et encadrer les travailleurs, réclamèrent en contrepartie la création d’un organisme international qui garantirait durablement leurs droits. C’est cette revendication qui permit, en 1919, l’institutionnalisation de l’OIT comme organisation intergouvernementale autonome, tout en étant liée budgétairement à la Société des Nations.

Dès sa fondation, l’OIT se singularisa par son mode de fonctionnement original : sa structure tripartite associait gouvernements, employeurs et représentants des travailleurs. Ce modèle, inédit à l’époque, traduisait l’idée que la régulation sociale internationale ne pouvait pas être monopolisée par les seuls États mais devait inclure ceux qui étaient directement concernés par les conditions de travail. Cette dimension participative renforçait sa légitimité et préparait le terrain à une vision plus démocratique de la gouvernance internationale.

L’Allemagne et l’Autriche furent admises à l’OIT dès 1919, alors même qu’elles étaient exclues de la Société des Nations. Ce choix s’expliquait par le rôle pionnier de l’Allemagne en matière de politique sociale depuis les années 1880, avec l’instauration par Bismarck des premières assurances sociales obligatoires, mais aussi par la puissance de son syndicalisme et de son savoir-faire administratif. En intégrant ces pays dès sa création, l’OIT affirmait une vocation universelle dépassant le cadre strict des vainqueurs de la guerre.

L’action de l’OIT durant l’entre-deux-guerres se déploya autour de deux grandes missions. La première fut l’élaboration de normes internationales du travail. Les conventions adoptées dans les années 1920 fixèrent des standards minimaux sur la durée du travail (limitation à huit heures par jour), l’interdiction du travail de nuit des femmes, l’interdiction du travail des enfants et du travail forcé, ou encore le développement progressif des assurances sociales. Ces conventions, ratifiées par un nombre croissant d’États, posaient un socle conventionnel commun qui donnait un minimum de garanties aux travailleurs des pays industrialisés. Elles représentaient un premier corpus de droit social international, qui complétait et prolongeait les engagements humanitaires déjà élaborés à Genève.

La seconde mission de l’OIT fut d’ordre pratique et technique : elle développa une fonction d’assistance aux États, ce que l’on appellerait aujourd’hui « aide au développement ». Elle organisa des missions d’experts pour conseiller les gouvernements dans la mise en place de législations sociales, diffusa des statistiques et des études comparatives, et encouragea l’harmonisation progressive des législations du travail. Cette fonction d’accompagnement contribua à diffuser un modèle international de justice sociale et à renforcer l’idée que la prospérité et la stabilité reposaient sur l’amélioration des conditions de vie des travailleurs.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’OIT fut la seule organisation internationale à survivre institutionnellement, en se repliant à Montréal dès 1940. Ce maintien lui permit de reprendre immédiatement ses activités après 1945 et d’inspirer la refondation de l’ordre international. La Déclaration de Philadelphie, adoptée en 1944, réaffirma ses principes fondateurs et les précisa : le travail n’est pas une marchandise, la liberté syndicale et la liberté d’expression constituent une condition sine qua non du progrès social, et la pauvreté, où qu’elle se trouve, constitue une menace pour le bien-être de tous. Ces principes inscrivaient l’OIT dans une perspective universelle et faisaient de la justice sociale un pilier de la sécurité internationale.

L’émergence de l’OIT illustre la manière dont l’entre-deux-guerres fut aussi un laboratoire de régulation sociale internationale. Loin de se limiter à des idéaux philanthropiques, elle créa un cadre institutionnel durable qui liait directement la paix au progrès social. Par ce biais, la politique sociale devint une dimension reconnue de la coopération internationale, au même titre que la diplomatie ou l’économie, et contribua à élargir les horizons de l’internationalisme au XXe siècle.