Nationalisme et mobilisation nationale dans la Première guerre mondiale : 1914 – 1918
La Première Guerre mondiale, déclenchée en 1914, fut le produit d’une conjonction complexe de dynamiques politiques, économiques et stratégiques. Parmi celles-ci, les nationalismes et la question des nationalités jouèrent un rôle central dans la cristallisation des tensions ayant conduit à l’embrasement européen. Sans prétendre constituer la seule explication à l’éclatement du conflit, le nationalisme agit comme l’un des moteurs les plus puissants dans la mobilisation des sociétés et dans la structuration des alliances à l’échelle internationale. L’Europe d’avant 1914 est marquée par une constellation d’empires multinationaux et de nations affirmées ou en formation, dont les antagonismes identitaires, territoriaux et politiques contribuent à polariser les relations internationales.
L’étude du nationalisme ne saurait se limiter aux causes immédiates de la guerre : elle engage aussi une analyse des mécanismes de mobilisation nationale durant le conflit. En Allemagne, en France, en Italie, dans l’Empire ottoman ou en Autriche-Hongrie, les gouvernements doivent produire et entretenir une forte identification à la communauté nationale pour soutenir l’effort de guerre sur la durée. Cette mobilisation ne se décrète pas seulement : elle se construit dans le discours, l’école, la propagande, la censure, les symboles et les politiques d’inclusion ou d’exclusion à l’égard des populations perçues comme étrangères à la nation.
Il faut dès lors interroger non seulement les formes de nationalisme étatique promues dans chaque pays, mais aussi les tensions internes que cette mobilisation suscite : les limites de l’identification à la nation, les fractures ethniques, religieuses ou régionales, les résistances passives ou actives à l’unanimisme national. Comprendre le rôle du nationalisme dans la Première Guerre mondiale exige donc un double regard : d’une part, sur la dynamique internationale et les alliances structurées autour de logiques nationales ; d’autre part, sur les sociétés elles-mêmes, dans leur effort parfois douloureux d’unification identitaire en temps de guerre.
Les pré-conditions du conflit[modifier | modifier le wikicode]
La Première Guerre mondiale éclate dans un contexte de tensions accumulées entre grandes puissances européennes, sur fond de rivalités impérialistes, de militarisation croissante et de nationalismes exacerbés. À l’aube du XXe siècle, l’Europe est dominée par deux grands systèmes d’alliances : la Triple Entente, qui unit la France, le Royaume-Uni et la Russie, et la Triple Alliance, composée de l’Allemagne, de l’Autriche-Hongrie et de l’Italie (qui restera neutre en 1914 avant de changer de camp en 1915). Ces blocs, initialement conçus comme dispositifs de dissuasion, deviennent des chaînes de mobilisation automatique au moment de la crise de l’été 1914, rendant toute désescalade diplomatique quasi impossible.
Ce conflit est également marqué par une dimension impériale fondamentale. Les puissances coloniales, notamment la France et le Royaume-Uni, mobilisent massivement les ressources matérielles et humaines de leurs empires. Des millions de soldats et de travailleurs coloniaux sont enrôlés ou réquisitionnés dans les territoires d’Afrique, d’Asie et des Antilles pour soutenir l’effort de guerre métropolitain. Cette mobilisation impériale donne une profondeur stratégique et logistique considérable aux Alliés. À l’inverse, l’Allemagne est rapidement privée de ses possessions coloniales en Afrique et dans le Pacifique, coupée des routes maritimes par la supériorité navale britannique dès les premiers mois du conflit. Cette inégalité structurelle entre empires coloniaux joue un rôle croissant à mesure que la guerre devient une guerre d’usure.
La guerre de 1914-1918 peut ainsi être lue comme un affrontement interimpérial à l’échelle mondiale, impliquant non seulement les métropoles européennes mais aussi leurs dépendances ultramarines. Elle reflète un ordre mondial structuré par la domination coloniale, dans lequel les logiques de puissance, de conquête et de rivalité commerciale se projettent aussi bien en Europe que sur les continents colonisés. Cette internationalisation de la guerre, dès ses premières semaines, témoigne de l’imbrication profonde entre expansion impériale et stratégies militaires.
Au déclenchement des hostilités, la géopolitique européenne est structurée autour de deux grandes alliances : la Triple Entente, composée de la France, du Royaume-Uni et de la Russie, et la Triple Alliance, réunissant l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et initialement l’Italie. Toutefois, dès 1915, l’Italie rompt avec ses anciens partenaires pour rejoindre le camp de l’Entente, invoquant les promesses territoriales formulées dans le traité secret de Londres. Ce basculement stratégique redessine les équilibres militaires et diplomatiques du continent, en révélant la fluidité des alliances et l’importance des calculs nationaux dans un système de relations pourtant censé être rigide.
Si la mémoire collective associe fréquemment la Grande Guerre aux tranchées de la Somme, de Verdun ou de la Marne, il ne faut pas négliger l’ampleur véritablement mondiale du conflit. La guerre ne se limite pas au front occidental ; elle embrase également l’Europe orientale, les Balkans, le Proche-Orient, l’Afrique et l’Asie. Les territoires de l’actuelle Pologne et de l’Ukraine sont ainsi le théâtre d’opérations militaires majeures entre les Empires centraux et la Russie, où les déplacements de population, les destructions et les exactions atteignent des niveaux dramatiques. La confrontation entre l’Empire ottoman et la Russie au Caucase ajoute une autre dimension au conflit, avec son cortège de violences, de campagnes d’extermination – comme le génocide arménien – et de désintégration de l’ordre impérial.
Les Balkans, foyer initial de la crise ayant mené à la guerre, restent un espace de confrontation acharnée. La Serbie subit dès 1914 une offensive massive des troupes austro-hongroises, tandis que la Bulgarie rejoint plus tard les Empires centraux, intensifiant les combats dans la région. La population civile y est particulièrement exposée à la violence de guerre, dans un contexte de famines, d’épidémies et de répression.
Parallèlement, le front occidental voit l’engagement massif des armées alliées, avec notamment la mobilisation de près de deux millions de soldats britanniques sur le sol français. Le poids démographique, logistique et militaire du Royaume-Uni dans le conflit est considérable, tout comme celui de ses dominions (Canada, Australie, Nouvelle-Zélande, Afrique du Sud), dont les troupes participent activement aux combats en Europe et au Moyen-Orient. La mondialisation du conflit, perceptible dans l’implication de multiples fronts et dans la diversité des forces engagées, inscrit la Première Guerre mondiale dans une nouvelle échelle d’intensité et de déploiement spatial des guerres industrielles.e souffre beaucoup. Le nombre de victimes est aussi très important au-dehors, par exemple, les soldats anglais sont jusqu’à 2 millions en France.
Avant la guerre : la poudrière balkanique[modifier | modifier le wikicode]
L'attenat de Sarajevo[modifier | modifier le wikicode]
L’attentat de Sarajevo du 28 juin 1914, au cours duquel l’archiduc François-Ferdinand, héritier du trône austro-hongrois, est assassiné par Gavrilo Princip, un nationaliste serbe de Bosnie, constitue l’élément déclencheur immédiat de la Première Guerre mondiale. Pourtant, cet événement ne peut être isolé de la chaîne de causalités politiques, diplomatiques et nationales qui, au cours des décennies précédentes, ont contribué à faire des Balkans une véritable poudrière. Loin d’un acte isolé, l’attentat s’inscrit dans un contexte régional marqué par la fragmentation impériale, les revendications identitaires et les ingérences des grandes puissances.
En 1908, l’Autriche-Hongrie annexe unilatéralement la Bosnie-Herzégovine, province jusqu’alors administrée par elle mais relevant encore nominalement de l’Empire ottoman. Cette annexion cristallise les tensions : les nationalistes serbes considèrent cette région comme un territoire illégitimement occupé, peuplé de Slaves du Sud aspirant à rejoindre un grand État serbe. Pour les Austro-Hongrois, cette province est stratégique : elle constitue une barrière contre l’expansion de la Serbie et un glacis dans les Balkans, où la rivalité entre les anciennes puissances impériales et les jeunes États-nations ne cesse de s’exacerber.
Les conflits balkaniques qui précèdent immédiatement la Grande Guerre illustrent parfaitement cette dynamique de décomposition impériale et de compétition nationaliste. La Première guerre balkanique (octobre 1912 – mai 1913) voit la Serbie, la Bulgarie, la Grèce et le Monténégro s’allier pour chasser l’Empire ottoman des Balkans. La victoire des États balkaniques entraîne une redistribution rapide des territoires, notamment en Macédoine, région disputée aux identités imbriquées. Mais les intérêts divergents des vainqueurs provoquent une rupture rapide de leur alliance.
La Seconde guerre balkanique (juin – juillet 1913) oppose la Bulgarie à ses anciens alliés – Serbie, Grèce, Monténégro – auxquels s’ajoute la Roumanie. Chacun cherche à renforcer son territoire au détriment des autres, dans une logique de compétition territoriale et identitaire. Ce second conflit, plus bref mais tout aussi meurtrier, se conclut par la conférence de paix de Bucarest en août 1913, qui redessine les frontières et accroît les tensions interétatiques dans la région. Les jeunes États issus de la désagrégation ottomane deviennent ainsi, très rapidement, des concurrents agressifs, motivés par des logiques nationalistes radicalisées et parfois soutenues par des clergés nationaux, notamment orthodoxes, porteurs d’une identité religieuse fortement liée à la nation.
Ce contexte rend compte du degré de polarisation idéologique dans les Balkans à la veille de 1914. À travers la figure de Gavrilo Princip et de ses complices, formés dans les milieux panserbistes et irrédentistes, s’exprime la volonté de rompre avec la domination austro-hongroise, perçue comme étrangère, impériale et oppressive. L’assassinat de François-Ferdinand, loin d’être un acte isolé, s’inscrit dans cette logique de rejet et dans l’idée d’unification des Slaves du Sud sous la bannière serbe.
Derrière ces tensions régionales se dessine un jeu d’influences entre puissances européennes. La Russie se positionne comme protectrice de la Serbie, invoquant la solidarité slave et son rôle de tutelle politique. Le Royaume-Uni soutient la Grèce, tandis que l’Autriche-Hongrie, appuyée par l’Allemagne, observe avec inquiétude la montée en puissance de la Serbie. Dans ce contexte de rivalités croisées, les grandes puissances laissent faire les petits États balkaniques, pensant contenir leurs conflits par des conférences ou des traités. Pourtant, ces tensions accumulées nourrissent un climat de défiance généralisée et préparent le terrain à un embrasement continental.
Enfin, il faut souligner que les guerres balkaniques inaugurent déjà des pratiques qui annoncent les violences du XXe siècle : déplacements de population, transferts forcés, politiques d’homogénéisation ethnique, hostilité envers les minorités. Ce que l’on qualifierait aujourd’hui d’épuration ethnique commence à s’esquisser dans les discours et les pratiques de territorialisation nationale. Les mémoires collectives restent marquées par ces affrontements, rendant l’histoire de la région d’autant plus inflammable. Ainsi, la crise de juillet 1914 trouve dans les Balkans un terrain propice, où les conflits récents, les haines nationalistes et les jeux de puissances convergent pour transformer une crise diplomatique en guerre mondiale.
Pourquoi cet attentat n’a pas seulement mené à une guerre régionale entre l’Autriche-Hongrie et la Serbie ?[modifier | modifier le wikicode]
Si l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo, le 28 juin 1914, constitue l’élément déclencheur du conflit, il ne saurait à lui seul expliquer pourquoi l’Europe entière bascule dans une guerre totale à peine six semaines plus tard. L’attentat aurait pu, comme d’autres événements violents dans les Balkans, se solder par un conflit régional limité entre l’Autriche-Hongrie et la Serbie. Le passage d’un acte terroriste à une conflagration mondiale s’explique par une combinaison de facteurs stratégiques, diplomatiques et symboliques beaucoup plus profonds.
D’abord, il faut noter qu’il n’y eut aucune riposte immédiate. Entre le 28 juin et le début du mois d’août 1914, les chancelleries européennes se livrent à un intense ballet diplomatique. Ces six semaines de crise sont marquées par une série d’ultimatums, de réponses évasives, de pressions militaires et de décisions irréversibles. L’Autriche-Hongrie, soutenue par l’Allemagne dans le cadre de l’alliance des Empires centraux, adresse à la Serbie, le 23 juillet, un ultimatum particulièrement sévère, visant à affaiblir sa souveraineté. La Serbie accepte la plupart des demandes, mais rejette certains points jugés incompatibles avec sa dignité nationale. L’Autriche-Hongrie déclare alors la guerre le 28 juillet. À partir de ce moment, le jeu des alliances s’active selon des logiques à la fois contractuelles et politiques.
Le caractère « contractuel » des alliances ne signifie pas leur automaticité. Ni le traité franco-russe, ni la Triple Entente dans son ensemble n’obligeait mécaniquement les États à entrer en guerre. Pourtant, la perception d’un affrontement inéluctable, nourrie par des décennies de défiance et de réarmement, conduit les puissances à interpréter chaque mouvement adverse comme une menace existentielle. La mobilisation russe en soutien à la Serbie provoque la réaction allemande, qui à son tour précipite l’entrée en guerre de la France, puis du Royaume-Uni, après la violation de la neutralité belge par l’Allemagne.
Le choix de faire la guerre, plutôt que de la circonscrire, tient aussi à la nature du système international de l’époque. Il est dominé par des empires – l’Autriche-Hongrie, la Russie, l’Empire ottoman – dont l’autorité repose sur la capacité à défendre leur prestige et à contrôler les périphéries. L’archiduc François-Ferdinand n’était pas particulièrement populaire, ni même unanimement soutenu au sein de son empire ; son assassinat n’entraîne donc pas une mobilisation émotionnelle massive. Mais il fournit une occasion stratégique à Vienne de réaffirmer son autorité dans les Balkans et de contenir la montée de la Serbie, perçue comme une menace à l’intégrité de l’empire.
L’Allemagne, de son côté, pousse à une action rapide, persuadée qu’un conflit local maîtrisé pourrait renforcer sa position face à une Russie en plein renforcement militaire. La Russie, elle, veut affirmer son rôle de puissance protectrice des Slaves du Sud et refuse de perdre la face après avoir cédé lors de crises précédentes. À l’arrière-plan, le Royaume-Uni hésite, mais ne peut tolérer l’invasion d’un État neutre (la Belgique) sans compromettre son propre rôle dans l’équilibre européen.
La guerre n’était ni inévitable, ni strictement causée par l’attentat. Elle est le fruit d’un enchaînement d’erreurs de jugement, de calculs stratégiques et d’enjeux structurels liés à la nature même du concert des grandes puissances. Des empires en déclin comme l’Empire ottoman, ou en fragilité comme l’Autriche-Hongrie, croisent la trajectoire d’empires en quête de consolidation ou d’expansion comme l’Allemagne ou la Russie. L’Europe de 1914 est une arène de compétitions croisées, dans laquelle les intérêts impériaux, les solidarités nationales et les engagements diplomatiques s’entremêlent dans un engrenage tragique.
Nationalismes locaux et calculs impériaux dans les Balkans[modifier | modifier le wikicode]
La région balkanique, au cœur des bouleversements ayant précédé la Première Guerre mondiale, illustre parfaitement l’articulation parfois contradictoire entre nationalismes populaires enracinés localement et logiques impériales portées par les grandes puissances. En 1911, l’Empire ottoman, déjà qualifié « d’homme malade de l’Europe », conserve encore une emprise territoriale importante dans les Balkans. La « frontière verte » qui en délimite les possessions inclut des régions stratégiques – notamment la Macédoine – qui attisent les appétits de plusieurs jeunes États-nations : Serbie, Bulgarie, Grèce, Monténégro.
Lors de la Première guerre balkanique (1912–1913), ces pays s’unissent pour expulser l’Empire ottoman des Balkans, en invoquant à la fois la libération des peuples chrétiens et la conquête de territoires considérés comme historiquement ou ethniquement légitimes. Mais cette alliance s’effondre rapidement, et la Seconde guerre balkanique (1913) éclate lorsque la Bulgarie, insatisfaite du partage de la Macédoine, entre en guerre contre ses anciens alliés. La Serbie, la Grèce et la Roumanie se coalisent alors contre elle. Cette volte-face contribue à expliquer l’alignement ultérieur de la Bulgarie aux côtés des Empires centraux. Dans cette lecture, la position bulgare n’est pas une simple adhésion idéologique, mais une réponse stratégique à une frustration régionale et à la recherche d’alliés capables de garantir ses ambitions.
La Grèce et la Serbie, quant à elles, s’allient avec la France et le Royaume-Uni en 1914–1915, voyant dans ces puissances des protecteurs face aux prétentions bulgares et aux incertitudes ottomanes. L’Entente devient ainsi le levier diplomatique des États en quête de reconnaissance territoriale dans les Balkans, notamment en Macédoine, en Épire, en Albanie ou en Thrace. L’Empire ottoman, lui-même affaibli et inquiet de l’encerclement, se rapproche de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie dans une tentative de réaffirmation stratégique et de consolidation interne.
Ce qui se joue alors est la superposition de deux échelles : d’une part, les aspirations nationales populaires – réunir des communautés linguistiques, religieuses ou historiques dans des cadres étatiques cohérents ; d’autre part, les stratégies globales des grandes puissances, soucieuses d’influence, de contrôle maritime, de domination économique et d’équilibre continental. Le lien entre nationalisme local et calculs impériaux est profond mais souvent dissonant : les premiers relèvent d’identités vécues, de mémoires, de ressentiments ; les seconds, de projections géopolitiques à grande échelle.
Cette divergence est parfois source d’instrumentalisation : les grandes puissances encouragent certains mouvements nationalistes lorsqu’ils servent leurs intérêts, tout en les réprimant ou les trahissant lorsqu’ils deviennent gênants. Ainsi, les populations balkaniques, bien qu’actrices, sont aussi les otages d’un jeu diplomatique qui les dépasse. Ce décalage entre volontés populaires et stratégies impériales contribue à la complexité de la région et à son instabilité persistante. Il explique aussi, en partie, pourquoi les nationalismes dans les Balkans sont à la fois porteurs d’émancipation et producteurs de conflits durables, souvent marqués par des violences extrêmes, des déplacements de population et des politiques d’exclusion.
Les ambitions impériales[modifier | modifier le wikicode]
La Weltpolitik allemande[modifier | modifier le wikicode]
À partir de la fin du XIXe siècle, la politique étrangère allemande prend un tournant décisif avec l’abandon du système d’équilibre prudent instauré par le chancelier Otto von Bismarck. En 1890, à la suite de la démission de ce dernier, l’empereur Guillaume II impose une nouvelle orientation stratégique : la Weltpolitik, littéralement une « politique mondiale », destinée à affirmer l’Allemagne comme grande puissance impériale sur la scène internationale, à l’image du Royaume-Uni et de la France. Cette ambition repose sur un double levier : l’expansion coloniale et la projection navale.
Sur le plan militaire, cette volonté de puissance s’incarne dans l’élaboration de plans d’intervention offensifs, au premier rang desquels figure le plan Schlieffen. Conçu dès 1905 par le chef d’état-major allemand Alfred von Schlieffen, ce plan stratégique repose sur l’idée que l’Allemagne, prise en étau entre la France à l’ouest et la Russie à l’est, doit impérativement vaincre rapidement l’un de ses deux adversaires afin d’éviter une guerre sur deux fronts. Le choix se porte sur la France, avec l’idée d’une offensive éclair passant par la Belgique et le Luxembourg, deux États neutres. Cette décision constitue une rupture manifeste avec les principes du droit international et des traités garantissant la neutralité belge depuis 1831. En violant cette neutralité dès les premiers jours de guerre en août 1914, l’Allemagne provoque l’entrée du Royaume-Uni dans le conflit, conformément à ses engagements envers la Belgique.
Le plan Schlieffen, tel qu’il est conçu, n’est pas simplement une stratégie militaire : il reflète une vision du monde dominée par l’urgence impériale, la force comme vecteur d’ascension géopolitique, et le mépris relatif pour les équilibres diplomatiques. C’est un pari à haut risque, motivé par la volonté de déstabiliser la coordination franco-britannique et d’imposer l’Allemagne comme arbitre de l’ordre européen.
Parallèlement à cette logique continentale, l’Empire allemand cherche aussi à affirmer sa présence outre-mer. En Afrique du Nord, cette ambition se heurte à l’expansion française. Le cas du Maroc est emblématique. Indépendant, mais fragilisé, le royaume chérifien devient l’objet de convoitises européennes. La France, déjà solidement implantée en Algérie et en Tunisie, souhaite étendre son influence à l’ensemble du Maghreb. Cette volonté se heurte à l’hostilité allemande, qui voit dans cette progression une atteinte à l’équilibre colonial.
Les tensions culminent à deux reprises : lors de la première crise marocaine en 1905, lorsque Guillaume II se rend à Tanger pour réaffirmer la souveraineté marocaine face à la France ; puis, plus gravement encore, lors de la crise d’Agadir en 1911. L’envoi de la canonnière allemande SMS Panther au large d’Agadir, alors que la France s’apprête à établir un protectorat, est un acte délibéré d’intimidation impériale. Même si les tensions sont désamorcées diplomatiquement, ces épisodes illustrent le nationalisme d’État incarné par Guillaume II, soucieux de projeter l’image d’une Allemagne forte, capable de rivaliser avec les grandes puissances coloniales.
Ces provocations répétées n’aboutissent pas à un affrontement immédiat, mais elles contribuent à détériorer la confiance mutuelle entre les puissances européennes. Elles témoignent surtout d’une logique dans laquelle des États-nations déjà puissants utilisent la carte impériale non seulement pour accroître leur prestige externe, mais aussi pour consolider leur autorité interne. L’expansion impériale devient un outil de cohésion nationale, une réponse aux tensions sociales et politiques intérieures, une manière d’inscrire l’État dans une dynamique de grandeur.
La Weltpolitik allemande, loin d’être un simple programme colonial, révèle ainsi une conception agressive de la politique extérieure fondée sur la projection de puissance, le contournement des normes internationales, et la volonté de rompre avec un ordre mondial perçu comme dominé par les puissances établies. Ce volontarisme impérial contribue directement à créer un climat de défiance, de compétition et de surenchère dans les années précédant 1914.
L’Italie et la guerre de Libye (1911–1912)[modifier | modifier le wikicode]
À la veille de la Première Guerre mondiale, l’Italie, unifiée tardivement en tant qu’État-nation (1861), cherche à affirmer sa place parmi les grandes puissances européennes en se dotant d’un empire colonial. Cette ambition, nourrie par un nationalisme moderne et par une volonté de prestige international, s’inscrit dans la dynamique plus large des politiques impériales de l’époque. Pour Rome, la conquête d’un territoire colonial apparaît comme un moyen de rejoindre le concert des puissances et de consolider son autorité à l’intérieur, en canalisant les tensions sociales et en exaltant le sentiment national.
L’Empire ottoman, en perte d’influence sur ses provinces nord-africaines, devient la cible privilégiée de cette expansion. À la suite de négociations et de signaux diplomatiques discrets, les grandes puissances européennes laissent entendre qu’elles ne s’opposeront pas à une prise de contrôle italienne sur la Libye. Cette position reflète une logique de compensation coloniale : l’Italie n’est pas autorisée à intervenir partout, mais peut se voir concéder un territoire périphérique si cela permet de préserver l’équilibre général entre impérialismes concurrents.
Le 29 septembre 1911, sous l’impulsion du président du Conseil Giovanni Giolitti, l’Italie déclare la guerre à l’Empire ottoman. Plus de 100 000 soldats sont mobilisés et débarqués en Tripolitaine et en Cyrénaïque, les deux grandes provinces libyennes. Ce conflit, parfois qualifié de guerre oubliée, dure un an et voit l’Italie affronter non seulement l’armée ottomane mais aussi une résistance locale tenace. L’occupation militaire italienne s’accompagne d’actes de violence, de bombardements de populations civiles et de répression brutale, qui annoncent les formes de guerre coloniale du XXe siècle.
La guerre se termine le 15 octobre 1912 par le traité de Lausanne (à ne pas confondre avec le traité du même nom de 1923). Dans ce texte, l’Empire ottoman reconnaît officiellement la souveraineté italienne sur la Tripolitaine et la Cyrénaïque, marquant la naissance de la Libye italienne. En réalité, le contrôle italien sur l’ensemble du territoire reste limité : l’arrière-pays échappe à l’autorité coloniale, et la pacification du pays ne sera obtenue qu’au prix de longues campagnes militaires dans les décennies suivantes.
Ce conflit illustre deux dynamiques fondamentales du moment. D’une part, il confirme que l’affrontement entre puissances européennes ne repose pas uniquement sur des revendications nationalistes internes, mais aussi sur des ambitions impériales globales, rendues possibles par le recul des empires historiques comme l’Empire ottoman. D’autre part, il met en lumière la complicité implicite entre grandes puissances dans la régulation de leurs expansions respectives, à travers des formes de concertation, de non-intervention ou de partage tacite des zones d’influence.
La guerre de Libye vient ainsi alourdir la tension générale qui précède la Grande Guerre. Elle montre que l’Europe impériale est prête à tolérer de nouvelles conquêtes si celles-ci ne perturbent pas l’équilibre global, mais elle révèle aussi que cet équilibre est devenu instable, régi par des logiques d’opportunisme, de surenchère et de prestige. L’Italie, en accédant à la condition de puissance coloniale, entre à son tour dans ce jeu dangereux où nationalismes et impérialismes s’alimentent mutuellement.
Empires et nationalités en guerre[modifier | modifier le wikicode]
La gauche pacifiste : des voix dissidentes[modifier | modifier le wikicode]
Dès ses premiers mois, la Première Guerre mondiale se distingue comme un conflit d’un type nouveau : une guerre totale. Ce terme, utilisé a posteriori, désigne une mobilisation qui dépasse le champ strictement militaire pour englober l’ensemble de la société. Les États engagent toutes leurs ressources – humaines, industrielles, économiques et culturelles – pour soutenir l’effort de guerre. Hommes au front, femmes dans les usines, enfants dans la propagande scolaire : tous les acteurs sociaux sont impliqués. Dans ce contexte de mobilisation généralisée, l’adhésion nationale semble massive, notamment dans les grandes puissances européennes, où le patriotisme et l’union sacrée dominent l’espace public.
Cependant, cette apparente unanimité cache l’existence de courants dissidents, critiques ou résistants, issus principalement des milieux socialistes, anarchistes ou pacifistes. Ces forces, souvent marginalisées ou réprimées, portent une vision du monde fondée sur des principes transnationaux, internationalistes, voire antinationaux. Elles s’opposent à l’idéologie dominante qui fait de la nation l’unique cadre légitime d’appartenance et de sacrifice. Pour ces mouvances, la guerre est perçue comme une boucherie impérialiste dans laquelle les classes populaires, envoyées au front, servent les intérêts économiques et géopolitiques des élites.
Dans plusieurs pays, les partis socialistes, réunis auparavant sous l’égide de la Deuxième Internationale, avaient affirmé avant 1914 leur volonté de résister à une guerre inter-impérialiste. Mais lorsque la guerre éclate, la plupart de ces partis votent les crédits militaires, au nom de la défense nationale. Cette volte-face provoque des divisions profondes. En France, Jean Jaurès, figure majeure du socialisme pacifiste, est assassiné quelques jours avant la déclaration de guerre. En Allemagne, Karl Liebknecht est l’un des rares députés à s’opposer publiquement aux crédits de guerre. En Russie, Lénine, exilé, dénonce la trahison des partis socialistes occidentaux. De nombreux militants entrent alors en dissidence par rapport à leurs organisations nationales, au nom d’un internationalisme révolutionnaire ou pacifiste.
Des tentatives de reconstruction d’un discours transnational apparaissent pendant le conflit. En 1915, la conférence de Zimmerwald, réunissant des délégués socialistes opposés à la guerre, appelle à la paix immédiate sans annexions ni indemnités. Ces initiatives restent toutefois isolées, marginales face aux logiques d’État et à la puissance de la propagande nationale. Dans l’espace public, les voix dissidentes sont souvent censurées, étouffées ou disqualifiées comme antipatriotiques. Pourtant, elles témoignent d’une résistance intellectuelle et morale à l’hégémonie nationaliste de la guerre.
Il faut également mentionner le rôle des mouvements féministes et pacifistes transnationaux, qui, bien qu’affaiblis par les divisions internes dues à la guerre, continuent à promouvoir une solidarité entre femmes au-delà des frontières. Certaines figures, comme Rosa Luxemburg ou Clara Zetkin en Allemagne, dénoncent avec force la guerre et ses justifications nationalistes. D’autres militantes s’investissent dans l’assistance aux blessés, dans l’organisation d’échanges entre mères de soldats, ou dans des conférences de paix alternatives.
Ces voix dissidentes, minoritaires et souvent réprimées, rappellent que la Première Guerre mondiale n’a jamais été unanimement soutenue, et que l’idée de nation n’a pas effacé toutes les appartenances, toutes les solidarités ni toutes les résistances. Elles constituent un contrepoint essentiel à l’image d’une mobilisation totale et homogène, en soulignant que même dans les moments de plus forte polarisation nationale, des contre-discours persistent – faibles mais tenaces – porteurs d’une autre lecture du monde et de l’histoire.
Fractures sociales et réactivation des conflits internes[modifier | modifier le wikicode]
Si la Première Guerre mondiale apparaît comme un moment d’unité nationale – notamment à travers le mythe de l’Union sacrée –, elle n’efface pas pour autant les lignes de fracture internes aux sociétés belligérantes. Celles-ci, souvent mises en suspens au nom de la priorité militaire, ressurgissent avec force dès 1917, à la faveur de l’épuisement du front intérieur, de la radicalisation politique et des effets directs du conflit sur les structures sociales. La révolution bolchévique en Russie agit alors comme un catalyseur idéologique : elle ravive les espérances révolutionnaires et rend visibles les tensions accumulées au sein des sociétés européennes.
Les divergences politiques et sociales, mises entre parenthèses dans les premières années du conflit, n’ont jamais véritablement disparu. Les oppositions entre patrons et ouvriers, entre classes dirigeantes et masses laborieuses, entre droite conservatrice et gauche républicaine, demeurent actives, souvent à bas bruit, dans les usines, les campagnes et les grandes villes. Les tensions entre sociétés rurales et centres urbains modernisés s’exacerbent autour des questions de réquisition, de rationnement, de mobilité et de conditions de vie différenciées. La guerre creuse les inégalités, accroît les frustrations sociales et produit une grande diversité d’expériences, fragmentant l’idée d’un destin collectif uniforme.
À ces tensions sociales s’ajoutent des clivages confessionnels, ethniques, linguistiques, ou encore culturels. Dans les empires multinationaux – l’Empire austro-hongrois, l’Empire ottoman, l’Empire russe – l’unité nationale est un artefact fragile. Il faut littéralement « nationaliser » les populations, c’est-à-dire leur attribuer une identité politique commune, les enrôler dans une cause souvent perçue comme extérieure, voire étrangère à leur propre horizon. Cela suppose un effort d’intégration mais aussi, parfois, des mécanismes d’exclusion : suspicion à l’égard des minorités, stigmatisation des pacifistes, répression des groupes perçus comme déviants ou subversifs.
La figure de Jean Jaurès, en France, incarne cette fracture. Dirigeant socialiste, internationaliste convaincu, il milite activement pour éviter l’entrée en guerre. Il œuvre à construire une grève générale pacifiste par l’union des syndicats et des forces ouvrières. Son assassinat le 31 juillet 1914 par un jeune nationaliste, Raoul Villain, met brutalement fin à cette tentative de résistance. Sa mort, loin de provoquer une onde de choc dans l’opinion, facilite paradoxalement le ralliement de la gauche à la cause nationale. La grève n’a pas lieu, l’Union sacrée se constitue, et le pacifisme s’efface devant l’urgence du front.
Ce phénomène n’est pas propre à la France. En Allemagne, Rosa Luxemburg, figure du socialisme révolutionnaire et de l’opposition à la guerre, critique vivement la compromission des sociaux-démocrates. Femme intellectuelle, engagée dans une parole publique à une époque où cela reste rare, elle incarne l’utopie d’un internationalisme résistant. Comme Jaurès, elle sera ultérieurement victime de la répression, exécutée en 1919 à Berlin lors de la révolution spartakiste.
L’engagement dans les mouvements nationalistes est souvent porté par des jeunes hommes instruits, souvent étudiants, qui se perçoivent comme une élite sacrificielle au service de la nation. Ce modèle de militantisme viril et lettré alimente l’idéologie dominante, mais il est aussi symptomatique de la rupture générationnelle qui traverse les sociétés européennes : une jeunesse mobilisée dans la guerre trouve dans la violence un vecteur d’identité et de reconnaissance, au moment même où d’autres voix prônent la solidarité entre peuples et la paix entre nations.
La mobilisation nationale ne se réalise pas dans l’homogénéité. Elle est traversée de tensions, de résistances, de soumissions ambivalentes. La guerre agit comme un révélateur autant que comme un accélérateur des clivages latents. Lorsque le conflit s’achève, ces lignes de fracture resurgissent avec vigueur dans de nombreux pays, sous forme de révolutions, de mouvements insurrectionnels, de conflits sociaux massifs. L’après-guerre prolonge alors, sous d’autres formes, les conflits que la guerre elle-même avait momentanément contenus.
Rosa Luxemburg, l’internationalisme et la fracture allemande[modifier | modifier le wikicode]
Rosa Luxemburg incarne l’une des figures les plus marquantes de l’opposition à la guerre au sein du mouvement ouvrier européen. Née en 1871 dans une famille juive germanophone de Pologne alors sous domination russe, elle appartient à une génération de jeunes intellectuels cosmopolites, issus des élites minoritaires de l’Empire russe, qui choisissent la Suisse comme espace de formation et de liberté intellectuelle. À Zurich, elle poursuit un doctorat en sciences sociales, un parcours rare pour une femme à cette époque, qui témoigne de sa rigueur intellectuelle autant que de son engagement. Elle s’installe ensuite en Allemagne, dont elle adopte la nationalité, et y devient une militante influente du Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD).
Dès 1914, Rosa Luxemburg s’oppose fermement à l’entrée en guerre, et en particulier à l’attitude du SPD, qui accepte de voter les crédits militaires dans un geste de ralliement à la politique impériale. Ce ralliement, qui prend le nom de Burgfrieden – littéralement, la « paix du château », une référence médiévale à la trêve interne imposée en temps de siège – représente l’équivalent allemand de l’Union sacrée française. Pour Rosa Luxemburg, cette soumission du mouvement ouvrier à l’État impérial constitue une trahison des idéaux internationalistes. Elle milite pour une rupture avec cette orientation et participe, avec Karl Liebknecht, à la création de la Ligue spartakiste, qui devient en 1918 le noyau fondateur du Parti communiste d’Allemagne (KPD).
La trajectoire de Luxemburg est emblématique d’une autre voie, refusée ou marginalisée par les grandes formations de gauche au début du conflit : celle d’un internationalisme résolument pacifiste, anticapitaliste et révolutionnaire. À partir de 1917, avec la Révolution russe, cette orientation trouve un nouvel écho. La scission entre l’aile bolchévique, issue du socialisme révolutionnaire, et les sociaux-démocrates modérés s’élargit. Dans toute l’Europe occidentale, des partis communistes se forment, souvent dans des contextes de crise sociale aiguë, de mutineries ou d’agitation ouvrière. Ces dynamiques, bien que limitées géographiquement, remettent en cause la légitimité des pouvoirs en place et interrogent l’héritage de la guerre.
Rosa Luxemburg est arrêtée à plusieurs reprises, mais son influence reste forte dans les milieux militants. En janvier 1919, au cours de l’insurrection spartakiste à Berlin, elle est arrêtée par les corps francs (Freikorps), milices paramilitaires nationalistes utilisées par le gouvernement social-démocrate pour réprimer la révolte. Elle est brutalement assassinée le 15 janvier 1919, son corps jeté dans un canal berlinois. Ses meurtriers sont brièvement condamnés, mais relâchés peu après. Lorsque les nazis arrivent au pouvoir, ils célèbrent leur mémoire comme celle de patriotes, effaçant le crime politique dont Luxemburg fut victime.
Ce parcours illustre les limites de l’opposition à la guerre dans les sociétés mobilisées. Comme Jean Jaurès en France, Rosa Luxemburg représente une contre-force intellectuelle et politique d’envergure, mais qui ne parvient pas à infléchir le cours de l’histoire. La logique de l’Union sacrée – en France – et du Burgfrieden – en Allemagne – s’impose largement. Dans une France laïque, cette union se pense en termes républicains et civiques, comme un dépassement des clivages partisans au nom de la nation. En Allemagne, monarchie protestante dominée par une culture politique conservatrice, la référence est féodale : la trêve imposée au sein du royaume assiégé.
La guerre révèle une double impasse pour les internationalistes : ils sont à la fois marginalisés par les appareils d’État et désavoués par les masses populaires, souvent gagnées à la cause nationale ou épuisées par les exigences du front. Pourtant, leurs discours et leurs trajectoires n’en restent pas moins fondamentaux pour comprendre les tensions profondes qui traversent les sociétés en guerre. Rosa Luxemburg, comme Jaurès, appartient à cette histoire souterraine, celle des voix minoritaires qui refusent la fatalité du conflit et tentent, malgré tout, d’imaginer un autre avenir.
L’Union Sacrée et Burgfrieden[modifier | modifier le wikicode]
Lorsque la guerre éclate à l’été 1914, les gouvernements des principales puissances belligérantes s’efforcent d’obtenir l’adhésion de l’ensemble des forces politiques et sociales à la logique de mobilisation nationale. Dans ce contexte, une trêve est instaurée : l’Union sacrée en France, le Burgfrieden en Allemagne. Ces deux formules désignent un arrêt volontaire des luttes internes, qu’elles soient sociales, politiques ou économiques, au nom de l’unité nationale face à l’ennemi extérieur.
En France, cette trêve se manifeste dès les premiers jours d’août par le ralliement des socialistes à la République, et par le vote unanime des crédits militaires au Parlement. Les syndicats, qui avaient auparavant envisagé une grève générale antimilitariste, suspendent toute action. Les forces de gauche, les républicains radicaux comme les socialistes, rejoignent le gouvernement pour former un front commun en soutien à l’effort de guerre. La mort de Jean Jaurès, survenue le 31 juillet, supprime l’un des derniers obstacles symboliques à cette union. L’idée dominante est que toutes les énergies doivent converger vers la défense nationale, sans interférence partisane.
En Allemagne, monarchie autoritaire mais dotée d’un Parlement (Reichstag) et d’un système constitutionnel, la situation est similaire. Le Burgfrieden, littéralement la « paix du château fort », fait référence à une trêve médiévale imposée aux rivalités internes en temps de siège. Cette métaphore est reprise en 1914 pour signifier l’arrêt des conflits entre classes et partis politiques. Le Parti social-démocrate, pourtant opposé à la guerre, accepte de voter les crédits militaires le 4 août. Même les députés les plus critiques sont poussés au silence, contraints par la pression de l’unanimisme patriotique et par la logique institutionnelle selon laquelle refuser les budgets militaires revient à s’opposer à la nation elle-même.
Dans les deux cas, la mise entre parenthèses des conflits de classes, des revendications salariales, des luttes syndicales et des oppositions idéologiques repose sur un double principe : la suspension des droits démocratiques au nom de l’unité, et la sanctuarisation du politique autour de l’État-nation. Il ne s’agit pas seulement d’un effet de contexte exceptionnel : cette capacité à mobiliser rapidement les masses, à neutraliser les conflits sociaux, témoigne d’une intériorisation du sentiment national dans les sociétés européennes du début du XXe siècle. Un courant historiographique y voit d’ailleurs la preuve du succès des politiques de nationalisation mises en place durant les décennies précédentes, via l’école, le service militaire, les fêtes nationales ou les discours politiques. Les identités collectives sont déjà fortement structurées autour de la nation ; la guerre ne fait qu’activer ce socle.
L’Union sacrée et le Burgfrieden montrent également que le nationalisme n’est pas seulement une force idéologique externe ou populaire : il est aussi, et peut-être surtout, un instrument d’État. Il s’agit d’un nationalisme d’État, un processus par lequel les institutions s’approprient les discours d’unité, d’héroïsme, de sacrifice, pour obtenir l’adhésion des populations. Ce nationalisme institutionnalisé n’écrase pas totalement les résistances ou les dissidences, mais il les marginalise, les étouffe ou les réintègre symboliquement dans une logique de service patriotique.
Ce consensus apparent ne dure pas indéfiniment. À partir de 1917, les critiques réapparaissent, les syndicats reprennent de l’autonomie, les grèves se multiplient, et des fractures politiques ressurgissent, parfois violemment. Mais en 1914, la facilité avec laquelle les gouvernements obtiennent le ralliement des oppositions constitue un moment clef : celui où le nationalisme cesse d’être seulement une idéologie et devient une logique de gouvernement.
Unanimisme politique et effacement des clivages[modifier | modifier le wikicode]
Au déclenchement de la guerre, les régimes européens belligérants cherchent à produire une image d’unité nationale sans faille. Cet unanimisme politique, mis en scène par les discours officiels et renforcé par les votes parlementaires, vise à dissoudre les conflits partisans au profit d’une cohésion patriotique sans distinction de classe, d’idéologie ou de confession. La guerre est présentée comme une cause commune, transcendante, devant laquelle tous doivent s’effacer. Le 4 août 1914, l’empereur Guillaume II déclare au Reichstag : « Je ne connais plus de partis, je ne connais que des Allemands ». Cette phrase devient le symbole d’un basculement : l’effacement de la démocratie parlementaire au profit de l’unité impériale, sous la bannière d’un nationalisme rassembleur mais autoritaire.
En France, dès le 31 juillet 1914, les crédits militaires sont votés à l’unanimité. Même les députés socialistes, encore sous le choc de l’assassinat de Jean Jaurès, participent à cet acte fondateur de l’Union sacrée. Le principe est identique : suspendre les luttes sociales et politiques pour consacrer la mobilisation de la nation. En Allemagne, les votes du 4 août 1914 suivent la même logique, bien que dans un cadre institutionnel différent. Le Reichstag, bien que dominé par des forces conservatrices, comprend une forte présence sociale-démocrate. Or, même une partie de cette gauche parlementaire accepte de voter les crédits de guerre, illustrant une stratégie connue sous le nom de théorie de la compensation.
Cette théorie, défendue notamment par Gustav Noske, postule qu’un soutien à l’effort de guerre pourrait être échangé contre des réformes sociales et une reconnaissance accrue du rôle des syndicats et des travailleurs dans l’État. Il s’agit donc d’un compromis tactique entre intégration nationale et maintien d’une influence politique. Cette ligne donne naissance à une social-démocratie de gouvernement, qui deviendra dominante sous la République de Weimar. Dès avant 1914, cette aile du SPD se positionne en interlocutrice légitime du pouvoir impérial, prête à coopérer en cas de conflit. La guerre permet de concrétiser cette orientation.
Mais tous ne partagent pas cette vision. Une fraction radicale du mouvement ouvrier, rassemblée autour de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, rejette le vote des crédits et reste fidèle à l’internationalisme révolutionnaire. Ces dissidents refusent l’idée même d’une guerre « nationale » entre peuples frères, dénoncent la trahison des élites ouvrières, et entament dès 1914 un combat idéologique contre l’unanimisme imposé.
Il est significatif de noter que dans ce contexte de trêve politique, les minorités parlementaires – religieuses, ethniques ou politiques – participent elles aussi au consensus, souvent dans l’espoir de gagner une reconnaissance ou de garantir leur sécurité. Ce ralliement général, forcé ou stratégique, rend l’opposition presque invisible dans les premières années du conflit. Pourtant, cette façade d’unité recouvre des tensions profondes qui réémergeront dès que la guerre s’enlise.
L’unanimisme de 1914 est à la fois une construction politique et une illusion momentanée. Il repose sur une dynamique de fusion entre nationalisme populaire et centralisation autoritaire, où l’État devient le moteur de la nationalisation des esprits. Entre nationalisme porté par les masses et nationalisation orchestrée par les institutions, se dessine un nationalisme d’État, qui instrumentalise l’idée de nation pour légitimer la guerre, neutraliser les oppositions et encadrer l’opinion.
Minorité en guerre[modifier | modifier le wikicode]
La Première Guerre mondiale, présentée par les États comme une mobilisation totale et unificatrice, ne fait pas disparaître les tensions internes aux sociétés belligérantes. Au contraire, derrière les appels à l’unité nationale et les symboles d’unanimisme politique, la question des minorités révèle des lignes de fracture persistantes, voire exacerbées par le conflit. L’exemple des populations juives dans les puissances européennes en est un révélateur majeur.
En Allemagne, la communauté juive, intégrée depuis le XIXe siècle dans les sphères culturelles, économiques et politiques, se trouve confrontée à une double pression : participer avec loyauté à la défense de la patrie tout en faisant face à une suspicion croissante. Contrairement à l’image souvent rétrospective d’une communauté marginalisée, de nombreux juifs allemands s’engagent volontairement pour combattre. On compte plus de 10 000 volontaires juifs au sein de l’armée impériale, et environ 2 000 atteignent le grade d’officier. Des figures issues de l’élite politique, comme le député social-démocrate Ludwig Frank, se portent volontaires dès le début de la guerre ; il meurt dès les premières semaines du conflit.
Parallèlement, des personnalités influentes issues des milieux industriels et scientifiques juifs occupent des postes-clés dans l’organisation de l’économie de guerre. Walter Rathenau dirige la gestion des matières premières stratégiques, Fritz Haber développe l’industrie chimique à des fins militaires, et Franz Oppenheimer participe aux réflexions sur la planification économique. Leur engagement s’inscrit dans une volonté d’affirmation patriotique et de reconnaissance nationale.
Mais cette participation ne suffit pas à faire taire les rumeurs et les stéréotypes. Dès 1916, sous la pression de discours antisémites affirmant que les juifs « se dérobent à l’effort de guerre », le gouvernement allemand organise un recensement spécifique (Judenzählung) destiné à établir la proportion de juifs dans les rangs de l’armée. Bien que les résultats du recensement soient globalement favorables à la communauté juive – démontrant une participation équivalente, voire supérieure, à la moyenne nationale – le gouvernement choisit de ne pas les publier. Cette décision renforce le sentiment de défiance et révèle la persistance de clivages religieux et culturels au sein de la société allemande, même en temps de guerre.
Ce phénomène n’est pas propre à l’Allemagne. En France, malgré l’Union sacrée, des relents d’antisémitisme demeurent vivaces, nourris par les souvenirs de l’affaire Dreyfus et par les campagnes de presse de l’extrême droite. Au Royaume-Uni également, des soupçons visent parfois les juifs d’Europe orientale récemment immigrés, perçus comme moins loyaux. En Italie, les discours antisémites, bien que plus diffus, ne sont pas absents, notamment dans certains cercles nationalistes.
L’Empire austro-hongrois offre un autre exemple, plus complexe encore, de gestion des minorités en guerre. État multinational par excellence, il mobilise une armée dont environ la moitié des soldats ne sont pas germanophones. Tchèques, Polonais, Slovaques, Croates, Roumains, Ukrainiens et autres nationalités sont enrôlés dans un système militaire polyglotte et multiculturel. Ce brassage ethnique, administré avec pragmatisme mais parfois fragilité, reflète à la fois l’universalité de la conscription impériale et les tensions identitaires internes. La loyauté des minorités n’est jamais entièrement acquise : elle dépend du contexte local, des conditions du front, des perceptions d’injustice ou de reconnaissance, et de la position de chaque groupe dans la hiérarchie impériale.
Malgré les discours d’unité, les sociétés en guerre restent traversées par des soupçons, des exclusions symboliques, et des pratiques discriminatoires. Les minorités religieuses, linguistiques ou culturelles participent activement à l’effort de guerre, mais leur loyauté est parfois remise en question par des propagandes hostiles, des politiques de surveillance ciblée ou des discours nationalistes excluants. La guerre révèle alors les limites du projet d’homogénéisation nationale : elle oblige à intégrer, mais elle révèle aussi les résistances à l’inclusion, les hiérarchies implicites et les contradictions profondes des identités politiques modernes.
Les politiques d’exclusion à l’égard des étrangers et des minorités[modifier | modifier le wikicode]
À la veille de la Première Guerre mondiale, les sociétés européennes sont, paradoxalement, à la fois traversées par de fortes passions nationalistes et caractérisées par un cosmopolitisme quotidien. La circulation des personnes y est relativement libre, les contrôles aux frontières sont limités, et l’usage du passeport n’est pas encore généralisé. Dans les grandes villes industrielles comme Berlin, Paris ou Vienne, les populations ouvrières comptent de nombreux étrangers, notamment issus d’États voisins. Cette réalité contredit, en partie, l’idée d’un continent déjà cloisonné par les nations, et témoigne de l’intensité des échanges économiques et sociaux dans l’Europe d’avant 1914.
Mais avec le déclenchement de la guerre, cette logique d’ouverture bascule. L’identification des populations devient une priorité sécuritaire. Dans tous les États belligérants, les autorités cherchent à repérer, isoler ou expulser les ressortissants des puissances ennemies. Les zones frontalières sont surveillées, les étrangers contraints de quitter certaines régions sensibles, et les pratiques de fichage se généralisent. La méfiance devient un réflexe d’État. L’ennemi n’est plus seulement à l’extérieur : il peut être présent sur le territoire national, dissimulé parmi les populations « suspectes ».
En France, cette suspicion s’exerce notamment à l’égard des Alsaciens-Lorrains. Officiellement redevenus français après 1871, certains sont perçus comme porteurs d’une double allégeance, voire comme agents potentiels de l’Allemagne. Des politiques de recensement, d’identification forcée et, parfois, de regroupement ou d’expulsion sont mises en place. Cette volonté de trier, classer, surveiller les individus selon leur origine géographique ou linguistique transforme profondément les pratiques administratives. La frontière ne se limite plus à un tracé territorial : elle s’intériorise dans les corps, les papiers, les statuts.
Ce changement affecte aussi les nationaux eux-mêmes. Avec la guerre, les États développent de nouveaux outils de contrôle de leur population. La carte d’identité, le passeport, le visa deviennent des instruments de gouvernement. L’objectif est double : garantir la sécurité intérieure et maîtriser les flux humains dans un contexte de guerre totale. Cette dynamique marque une rupture : l’identification personnelle, autrefois réservée aux marginaux, aux étrangers ou aux suspects, devient une norme pour l’ensemble des citoyens. Le monopole de l’État sur la définition de l’appartenance nationale s’étend, dans une logique de rationalisation bureaucratique et de discipline collective.
La Première Guerre mondiale joue un rôle décisif dans la transformation du rapport entre l’individu et la nation. Elle redéfinit les frontières non seulement physiques, mais aussi symboliques et administratives de l’appartenance. Ce tournant révèle que la mobilisation nationale ne va pas sans exclusion, et que la cohésion affichée repose aussi sur des processus d’assignation, de stigmatisation et de normalisation. La nation, en guerre, se construit autant par l’inclusion des corps dans l’effort collectif que par la mise à l’écart de ceux jugés ambigus, étrangers ou indésirables.
Limites de la mobilisation nationale : des mutineries aux révolutions[modifier | modifier le wikicode]
Si la mobilisation nationale semble avoir dominé les premières années du conflit, son efficacité se heurte, à partir de 1916–1917, à une série de crises internes profondes. L’usure des combats, les conditions de vie dans les tranchées, l’absurdité ressentie des grandes offensives meurtrières et les inégalités dans la répartition des sacrifices contribuent à éroder l’adhésion des soldats et des civils. Dans plusieurs pays belligérants, les signes d’un effritement de l’unité nationale deviennent visibles : désobéissance, grèves, désertions, mutineries. Le discours nationaliste, qui avait jusqu’alors encadré l’effort de guerre, ne suffit plus à contenir l’épuisement matériel, psychologique et politique.
En France, les refus d’obéissance se multiplient dès 1916, mais atteignent leur paroxysme au printemps 1917, à la suite de l’échec sanglant de l’offensive du Chemin des Dames. Près de 40 000 hommes participent à des actes de désobéissance, affectant environ la moitié des divisions françaises. Au total, plus de 21 000 condamnations sont prononcées, dont 554 peines de mort – mais une cinquantaine seulement sont réellement exécutées. Le haut commandement, sous l’autorité du général Pétain, choisit une stratégie de fermeté ciblée et de réforme progressive : amélioration de la nourriture, augmentation des permissions, rotation plus régulière des troupes. Ces mesures contribuent à restaurer le moral des soldats, si bien qu’en 1918, l’armée française entre dans la dernière phase du conflit dans un état psychologique relativement stabilisé.
Dans les autres armées, les phénomènes de démoralisation prennent des formes diverses. L’exemple le plus spectaculaire est sans doute celui de l’armée austro-hongroise, dont la fragilité structurelle se révèle dès 1915. Un épisode emblématique est celui du 28e régiment d’infanterie de Bohême, composé en majorité d’ouvriers tchèques : ce régiment se rend sans combattre aux Russes, dans un geste de rupture politique autant que militaire. Dans l’armée impériale, les désertions sont particulièrement nombreuses parmi les soldats serbes de Bosnie, dont la loyauté à l’empire reste incertaine dès les premières années du conflit.
En Allemagne, les désertions restent relativement contenues pendant une grande partie de la guerre, mais le phénomène s’accélère brutalement à partir de janvier 1918. À mesure que les conditions matérielles se dégradent et que les espoirs de victoire s’éloignent, de nombreux soldats se constituent prisonniers sans combattre. On estime à près d’un million le nombre de soldats qui, dans les derniers mois de la guerre, se rendent volontairement ou désertent. La marine allemande, soumise à une discipline particulièrement sévère et à des conditions de vie difficiles, devient un foyer de contestation aiguë. Des mutineries éclatent à Wilhelmshaven dès août 1917, puis à nouveau à Kiel en octobre 1918, déclenchant un vaste mouvement insurrectionnel qui précipitera la chute du régime impérial.
Ces épisodes traduisent une rupture majeure : le moment où l’identification à la communauté nationale cesse d’être le moteur principal du comportement collectif. À partir de 1917, dans plusieurs pays, la guerre n’est plus perçue comme un devoir patriotique mais comme un sacrifice absurde imposé par des élites indifférentes. L’instinct de survie, les solidarités locales ou politiques, voire les convictions idéologiques alternatives (pacifisme, socialisme, séparatisme) prennent le dessus.
La presse, bien que strictement encadrée, ne peut empêcher la diffusion de ces faits : désertions, désobéissances, rumeurs d’injustices dans le commandement. Ces récits fissurent le consensus de guerre, remettent en cause la légitimité du pouvoir militaire et révèlent l’existence de clivages profonds que la propagande n’a pas pu effacer. L’idée de nation, si fortement invoquée en 1914, n’est plus suffisante pour justifier l’endurance dans un conflit dont les finalités échappent aux combattants.
À l’arrière comme au front, les tensions se cristallisent autour des inégalités de traitement, des difficultés d’approvisionnement, de l’usure psychologique et de la faillite du discours patriotique. Ces facteurs préparent, dès avant l’armistice, les grandes ruptures politiques de l’après-guerre : la révolution russe, les insurrections en Allemagne et en Autriche-Hongrie, la montée des mouvements révolutionnaires en Italie ou en Hongrie. La mobilisation nationale, instrument puissant au début du conflit, se heurte à ses propres limites lorsque le sacrifice collectif cesse d’avoir un sens partagé.