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L’humanitaire pendant et à la fin de la Grande Guerre

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Suite aux tensions structurelles qui croissent exponentiellement entre puissances impériales rivales européennes et aux nombreuses crises conjoncturelles qui catalysent la bellicosité de l’opinion publique dominée par le nationalisme, la Première Guerre mondiale éclate en Août 1914. Bien que l’origine immédiate du conflit tient à un incident mineur dans les Balkans, le jeu des alliances et la propension belliqueuse des États européens les entraînent les uns après les autres dans une guerre que tout le monde croit courte et prometteuse, mais qui va durer plus de quatre ans et emmènera des millions de vie, traumatisera toute une génération, ébranlera toute la civilisation européenne et mettre fin au monde de l’ancien régime.

La Première Guerre mondiale a compromis l’activité de la plupart des ONG transnationales, puisque les hostilités et la loi martiale ont rendu impossible toute coopération ou tout échange entre les États belligérants : on peut dire que structure internationaliste mise en place dans les années 1860’s s’est écroulée avec la guerre, créant un point de rupture dans l’histoire transnationale (les organisations pacifistes, telles que le BIP, et fonctionnalistes, tels que l’UPU, ont de facto cessé d’exister pendant la guerre). Cependant, une ONG internationale va prendre au contraire une importance inédite : le Comité International de la Croix Rouge.

Pendant la guerre, les attentes apeurentes de Bertha von Suttner ont été pleinement confirmés : la guerre était effectivement plus meurtrière et plus totale que ce que le monde avait jamais connu, une catastrophe humanitaire à grande échelle.

Mis à part de très courts épisodes, la Grande guerre était non pas une guerre de mobilité, mais une guerre de position, dans laquelle des millions de soldats éparpillés sur toute l’Europe continentale restaient cloîtrés dans des tranchées, séparés de leurs adversaires par une mince bande de terrain impraticable nommé « no-man’s-land » mettant l’attaquant sous le feu d’une artillerie incroyablement puissante et d’armes à feu automatique meurtrières.

Les batailles étaient incroyablement sanglantes alors que les gains de terrain étaient quasi impossibles : la guerre est progressivement devenue une guerre d’attrition, d’épuisement de sans relâche de l’ennemi, plutôt qu’une guerre de conquête, si bien qu’un nombre démesuré d’hommes étaient tués ou blessés très rapidement.


La guerre a laissé apparaître des violations importantes des règles du Droit de La Haye :

  • Des francs-tireurs avaient largement participé à l’effort de guerre contre l’armée allemande pendant la guerre, tout comme ce fut le cas 40 ans auparavant. Pour mettre fin à ces attaques de partisans, les Allemands ont déclaré que la France violait les règles du droit de la guerre, qui stipulaient que les zones d’occupation devaient être des territoires sans combats – les Alliés, quant à eux, dénonçaient les répressions sévères et les exécutions commis par les Allemands dans les territoires occupés comme contraire au droit de La Haye.
  • Le blocus imposé par les Alliés sur les Empires Centraux a eu pour conséquence l’arrêt total d’importations de nourriture, laissant les populations sous le contrôle des empires en proie à la famine : le blocus alimentaire n’était pas permis par les Conventions de La Haye.
  • La guerre sous-marine a suscité des violations du droit de la guerre sur mer, car elle mettait la différentiation entre bâtiments civils et militaires pratiquement impossible. De nombreux navires civils ont été coulés par des sous-marins allemands, comme le cas du RMS Lusitania, coulé avec 1'200 personnes à bord par un U-boat allemand en 1915.
  • L’infraction la plus célèbre et la plus répandue a été l’utilisation de gaz empoisonné ou asphyxiant d’abord par l’armée allemande, puis, par répercussion, de la part de tous les autres belligérants majeurs.

La Première Guerre mondiale a mobilisé près de 70 millions d’hommes, dont 20 millions ont été blessés et mis hors de combat. Le nombre d’hommes que les associations nationales de la Croix rouge et du Croissant rouge devaient soigner et aider était démesuré. Ces associations nationales, étroitement rattachées à leur État respectif et à l’appareil militaire, faisaient face à une tâche insurmontable, étant donné leurs moyens fortement limités.

Dans un pays comme l’Allemagne, dont la Deutsches Rotes Kreuz était l’association nationale la plus grande du monde, la Croix Rouge allemande, étroitement liée à l’État et relativement centralisée, rassemblait plus de 6'300 associations locales et plus d’un million de membres. Déjà en temps de paix, la Croix Rouge allemande participait aux manœuvres militaires, se préparant à une guerre imminente : le personnel administratif de la DRK était d’ailleurs fortement imprégné par des officiers de l’armée. Des associations très similaires étaient érigées à travers les quelques 40 Etats qui existaient alors, ainsi que dans leurs domaines coloniaux.

La Première Guerre mondiale a laissé plus de neuf millions de victimes, mais en dehors des combats, quelques huit millions de soldats et officiers ont été capturés au cours de la guerre et devenant des prisonniers de guerre, sous l’hospice du droit humanitaire, mais à la merci de leurs capteurs. Le CICR, chargé de s’assurer des conditions et du respect des droits des prisonniers de guerre ainsi que d’assurer leur liaison avec leur famille, a soudainement fait face à une tâche d’une grande ampleur. Cela signifiait que le Comité, qui restait jusqu’alors un petit secrétariat se limitant à l’édition d’un bulletin du mouvement et coordonnant de loin les associations nationales, devait devenir une organisation de taille, coordonnée et volontariste.

La Conférence de La Haye avait transféré les règles applicables aux blessés et aux malades de la guerre sur terre à la guerre sur mer avec l’adoption de la deuxième Convention de Genève en 1906. L’autre progrès majeur du droit humanitaire par les Conventions de La Haye a été l’inscription des prisonniers de guerre au rang de personnes protégées par le droit international humanitaire, les plaçant indirectement sous l’hospice de la Croix Rouge. Or, seul le CICR, association transnationale et entièrement neutre, pouvait s’occuper du sort de prisonniers de guerre, en établissant notamment des listes de prisonniers de tous les pays, transférant ces renseignements à l’État concerné et aux familles des prisonniers.

La tâche avait été déjà abordée spontanément par la CICR lors de la Guerre franco-prusse, par l’intermédiaire de l’association de Bâle intitulée « Croix verte ». Des agences analogues étaient établies lors des conflits subséquents. La création de comités de secourt des prisonniers de guerre analogues aux associations de la Croix Rouge avait été réclamée par Henry Dunant à la suite de son exclusion du CICR, dans le cadre de l’Alliance universelle pour l’ordre et la paix, qui oeuvrait dès les années 1870’s pour la création d’une nouvelle Convention en faveur des prisonniers de guerre.

Les Conventions de La Haye donnaient l’impératif à des associations de secours aux prisonniers de guerre pour aider à son application en temps de guerre, or ces associations n’existaient pas. La question se posait alors de savoir quelle organisation devait remplir les fonctions des Conventions de La Haye : lors de la Conférence de Washington de 1912, la décision était prise de donner cette mission aux associations nationales de la Croix Rouge et du Croissant Rouge, coordonnées de près et dirigées par le CICR. Avec la Première Guerre mondiale, cette mission devient la tâche principale du CICR, qui croît alors en importance.

Le CICR, dirigé alors par Gustave Ador, met rapidement en place l’Agence international des prisonniers de guerre à Genève, et élargi considérablement ses activités et ses membres, qui passent en quelques mois de 10 à 1'200 collaborateurs (des volontaires, pour la plupart) dont la tâche principale était d’organiser et d’implémenter l’échange de renseignements entre les États belligérants sur les prisonniers de guerre : il s’agit d’un point de rupture majeur dans l’histoire du Comité, qui cesse d’être le secrétariat modeste et déferrent se limitant à observer de loin la bonne application de la Convention de Genève qu’il a été sous Gustave Moynier, et devient une organisation ambitieuse et engagée sur le terrain.

L’Agence de secourt et de renseignement aux prisonniers de guerre de Genève se chargeait essentiellement du front occidental, alors qu’une autre agence, l’Agence de Copenhague, sous l’égide de l’État neutre du Danemark et de l’association danoise de la Croix Rouge, s’était chargée du front de l’est, où une partie majeure des prisonniers de guerre de la Première Guerre mondiale avaient été gardés en captivité. La Poste suisse servait d’intermédiaire aux renseignements sur les prisonniers de guerre sur le front italien.

Le CICR, qui n’était alors qu’indirectement compétent pour s’assurer de la protection des prisonniers de guerre comme établie par les Conventions de La Haye, était également confronté à un nombre de difficultés juridiques, puisque les provisions du Droit de La Haye concernant le sort des prisonniers de guerre étaient des dispositions générales sans standard d’application défini : les délégués du CICR ont dû s’efforcer de négocier avec toutes les parties belligérantes afin de garantir les droits des prisonniers.

Entre autres, il fallait convaincre les belligérants d’établir et de transmettre des listes de prisonniers pendant la guerre même, et non attendre la fin du conflit, comme cela était prévu par les Conventions de La Haye. L’argument le plus répandu et le plus efficace des délégués du CICR pour appeler les belligérants à l’acquiescence et à la transparence était de dire qu’une telle démarche pouvait assurer et apaiser la société et l’État adverses tout en évitant une escalade aux répercussions.

Ainsi, le CICR devenait le plus grand intermédiaire non-étatique entre les puissances belligérantes, en échangeant les listes de prisonniers de guerre entre les deux camps, ainsi qu’en procurant aux familles des soldats ou des officiers capturés ou disparus la possibilité de se renseigner du sort de leurs parents. Des millions d’enquêtes ont été reçues par le Comité de Genève, qui s’est efforcé tout au long de la guerre d’enquêter sur les soldats ou les officiers, qui étaient classés par fichiers individuels : 2 millions de prisonniers ont pu être identifiés et mis en contact avec leurs parents. Le flux d’informations qui passaient par Genève était massif : des dizaines de milliers de lettres étaient échangées par mois.

Une autre fonction majeure accomplie par le CICR était de s’assurer du bon traitement des prisonniers de guerre. A ce titre, les commissions de secourt aux prisonniers de guerre, établies dans chaque État belligérant avec l’assistance du CICR, des associations nationales de la Croix Rouge et des États neutres, mais aussi la présence du ministère de la guerre, étaient saisies de rendre des visites dans tous les camps de prisonniers afin de s’assurer du bon traitement des prisonniers et de faire des recommandations afin de les améliorer. En pratique, les visites et les enquêtes étaient faites essentiellement par des délégués du CICR accompagnés de représentants d’États neutres chargés de protéger les ressortissants de certains États belligérants (puissances protectrices).

53 missions avaient été effectuées par 41 délégués du CICR dans des camps d’États de belligérants, qui ont visité plus de 524 camps dans les quatre ans de la guerre. Lors de chaque visite, les délégués du CICR récoltaient des informations sur les prisonniers et leurs conditions de vie, mais aussi sur leurs manquements, se plaignant et négociant avec les gouvernements des belligérants dans le cas où ils manquaient à leurs devoirs. La fonction essentielle de ces visites n’était pas seulement d’assurer des standards minimums de traitement, mais aussi d’empêcher que ce dernier ne devienne un fondement de querelles politiques et d’escalade à un conflit encore plus total. Le CICR mitigeait ainsi l’opinion publique moyennant des revues et des articles dans la presse.

La troisième fonction du CICR était le secours et l’aide logistique en faveur des prisonniers, à savoir l’échange et l’envoi de colis à partir de fonds récoltés par le Comité. Cette fonction importante de la mission humanitaire de la Croix Rouge avait été assurée entièrement par le CICR au début de la guerre, mais il s’est avéré rapidement que le Comité serait vite surchargé par la tâche, c’est pourquoi, le CICR demandé a les postes suisse, danoise et hollandaise de reprendre ce service.

Un grand problème auquel devait faire face le CICR était les conditions très diverses des prisonniers suivant la partie belligérante où ils étaient emprisonnés. Ainsi, les Alliés occidentaux avaient mis en place un blocus total contre les Empires centraux, qui ont subi de lourds manquements en vivres dès l’hiver de 1915, qui ont mené au rationnement et à une situation de disette approchant la famine à travers l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et la Bulgarie. Naturellement, le blocus frappait également les prisonniers de guerre dans les Empires centraux. De nombreux colis du CICR étaient envoyés aux prisonniers alliés dans les Empires centraux pour réduire leur carence en nourriture.

Le CICR n’a pas abandonné sa mission de gardien des conventions humanitaires, et le Comité est souvent intervenu en protestant contre les infractions qu’avaient commises les parties au conflit. La plus sérieuse d’entre elles fut l’utilisation inédite d’armes chimiques dans les combats. L’histoire de l’utilisation des gaz dits empoisonnés, qui seront utilisés largement par les deux camps dès 1915, reste controversée : il apparaît que la France a utilisé en première des gaz asphyxiants, mais non pas vénéneux contre l’armée allemande, qui a rétorqué en lâchant son arsenal d’armes empoisonnées, menant à l’escalade de la guerre chimique. Le CICR était intervenu maintes fois auprès des États belligérants pour mettre un terme à cette pratique illégale, mais ses efforts sont restés infructueux face à la pratique généralisée des belligérants. Le CICR est également intervenu pour défendre les populations dans les zones occupées et pour améliorer leur traitement, bien que la Convention de Genève ne lui en donnait pas le mandat explicite.

Références[edit | edit source]

Notes[edit | edit source]

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