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Internationalisme : entre idéologie et pragmatisme

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Dès les années 1860, le monde entre dans une période de regain d’élan internationaliste. À l’origine de ce phénomène, l’émergence d’une vague inédite de mondialisation, des avancées technologiques, des changements sociaux et la montée en force de nouvelles idéologies dans un espace culturel de plus en plus transnational.

Tout au long du XIXème siècle, l’Europe bénéficiera d’une croissance économique fulgurante grâce à la Révolution Industrielle et à sa domination quasi-totale sur le monde. S’en suit une croissance inédite des échanges commerciaux, notamment entre les métropoles européennes et ses colonies (important de la matière première en masse et exportant des produits manufacturés) mais aussi entre les Etats européens mêmes. Mis à part l’intensification des échanges et l’interdépendance croissante entre les nations, les mouvements de biens et de capitaux du « commerce cosmopolite » accompagnent également de mouvements de personnes, de coutumes et d’idées.

L’intensification des échanges est d’autant plus exacerbée par la révolution technique dont le monde est témoin dans la deuxième partie du XIXème siècle : avec l’avènement de machines à vapeur toujours plus perfectionnées, les navires à vapeurs transcontinentaux relient l’ancien et le nouveau monde en moins d’un mois, les réseaux ferroviaires tissent une toile qui rapprochent infiniment toutes les villes du monde, alors que l’invention du télégraphe, de la radiographie et du téléphone relient tous les recoins du globe en permettant le transfert et le partage instantané d’information. Pour la première fois, des expositions mondiales apparaissent invitant le monde entier à contempler les avancées de l’humanité.

Grâce à la disponibilité accrue des transports qui en résulte, le déplacement de personnes, de cultures et d’idées est plus rapide et plus important que jamais : plus de 60'000'000 de personnes quittent leur continent pour un autre monde pendant cette période : le monde est alors plus transnational et plus cosmopolite que jamais. De plus, avec la montée en puissance du commerce international et les gains de croissance considérables dont bénéficient les compagnies européennes, un système financier global se développe.

Cette montée en force massive d’échanges en tout genre va favoriser la prolifération de mouvement s idéologiques et plaidoyers à travers le globe. Ainsi, l’internationale ouvrière trouve un bastion dans chaque nation du globe, où les associations ou partis locaux se renforcent les uns les autres à travers des conférences universelles et des échanges d’informations et d’idées toujours plus répandues. Au-delà de l’idéologie, les causes concrètes telles que l’émancipation des femmes, des minorités ethniques et les œuvres de bienfaisance transnationales se sont consolidées au-delà des frontières.

Ces changements radicaux rapprochent les communautés du monde les unes des autres et façonnent une société internationale avec un nombre grandissant d’intérêts communs transcendant les frontières des Etats, incitant ces derniers à augmenter leur coopération en vue d’offrir des solutions communes à des problèmes communs. C’est dans cette optique internationaliste que naissent les premières organisations internationales :

La toute première OI est la Commission Centrale pour la Navigation sur le Rhin, dont la tâche est de fournir aux Etats navigant sur le fleuve une organisation et des lois communes pour la navigation sur le Rhin. Des organisations similaires ont été érigées pour d’autres réseaux de transport et de communication à travers le monde, notamment la Commission du Danube et l’Union Postale Universelle. Par la suite, ces OI ont grandement favorisé les échanges d’idées et de normes à travers les Etats du monde, gravitant l’orientation politique de ces derniers vers l’internationalisme.

Dès lors, on distingue deux types d’internationalisme :

  • Internationalisme fonctionnaliste ou pragmatique, en clin à développer le coopération entre Etats en vue de régler des problèmes communs ;
  • Internationalisme idéologique ou social, consolidant des mouvements politiques, dont le plus important est le mouvement ouvrier, afin de faire progresser des causes et des desseins politiques au-delà des frontières.

Internationalisme pragmatique[edit | edit source]

Le télégraphe électrique, mis au point et breveté par l’Américain Samuel Morse en 1832, a permis d’envoyer des messages écrits quasi-instantanément sur une longueur indéterminée le long d’un fil électrique utilisant le code qui porte son nom. S’il n’a pas rendu la poste obsolète, le télégraphe a permis de relier des contrées éloignées du monde, notamment les métropoles aux colonies, accélérant infiniment le transfert d’informations entre régions éloignées. Bien que l’utilisation se borne à l’Etat dans les premiers temps, notamment utilisé par les armées et le transfert d’informations diplomatiques, il s’élargit peu à peu sur demande des entreprises et des associations privées : dès lors, les entreprises coopèrent de plus en plus à travers les frontières : c’est d’ailleurs à cette époque que naissent les premières multinationales.

Une conférence intergouvernementale à lieu à Paris en 1865 et signe la convention établissant l’Union internationale télégraphique, dans le but d’assurer et de réguler le flot d’information d’une télégraphie universelle. L’Union rassemble régulièrement des délégations accompagnées de groupes d’experts qui établissent et mettent à jour un règlement technique pour réaliser ses tâches. La Conférence de Vienne de 1868 ajoute un bureau permanent à l’Union sous l’égide de l’Etat suisse. Avant la Première Guerre mondiale, on compte déjà 50 Etats membres.

L’Union postale universelle est fondée en 1874 à Berne suite à la Conférence internationale de la poste, sur l’initiative de quelques unions postales locales déjà existantes en Europe centrale. Effectivement, avec la Révolution industrielle et l’augmentation des échanges, le besoin de communication devint de plus en plus important entre les différents pays. Il fut donc nécessaire de créer un organisme où les différents États pourraient se rencontrer pour fixer les modalités de fonctionnement permettant à leurs systèmes postaux de travailler ensemble. D'abord nommée Union générale des postes, elle est la première OI ayant pour but de standardiser les différents systèmes postaux des pays y adhérant. Suite à l'augmentation importante du nombre de ses membres, elle fut rebaptisée l'Union postale universelle, en 1878.

Un autre phénomène qui a favorisé l’essor de l’internationalisme a été la création de lieux d’échanges internationaux telles que les expositions internationales : les milieux commerciaux britanniques ont été derrière la première exposition universelle (Great Exhibition) dans le Palais de Cristal à Londres en 1861, dans le but de promouvoir la vente des produits britanniques mais aussi de favoriser le progrès moyennant la circulation d’informations sur des inventions et innovations techniques des pays industrialisés.

À l'origine, chaque pays disposait d'un espace réservé dans un pavillon central. À partir de 1867, des pavillons nationaux firent leur apparition. En principe, ils étaient attribués seulement s'il y avait des choses à présenter que le pavillon central ne pouvait accueillir. Ils ne tardèrent pas à se généraliser, les nations exposantes construisant des pavillons typiques de l'architecture de leurs pays. La compétition était omniprésente dans les expositions universelles, et des concours permettaient aux plus méritants d'obtenir des médailles bénéficiant d'un certain prestige.

Depuis lors, un nombre croissant d’expositions universelles ont eu lieu dans les capitales industrielles du monde avec une participation accrue de toutes les régions du monde : il s’agit d’un lieu de rencontre de scientifiques et d’industriels pour découvrir les dernières innovations.

Avec l’élargissement du phénomène, qui devient le point central de la vie internationale de la Belle Epoque, les expositions deviennent si fréquentes et si importantes que leur organisation exigeait exige une internationalisation : ainsi, en 1908, un bureau international pour la coordination d’expositions internationales est créée, avec un Comité permanent dont la tâche principale est d’éviter les conflits d’intérêts. En 1912, une convention a lieu à Berlin pour la catégorisation des expositions internationales.

Ces expositions ont contribué à créer un marché mondial de haute technologie mettant en relief la diversité des standards de mesures, générant un mouvement internationaliste pour l’unification des poids et des mesures :

  • « One system of weights and measures and one system of money for the civilized are the forerunner for on language for the civilized world. » - Charles Sumner, Sénateur américain.
  • Une Conférence géophysique est ouverte à Berlin en vue d’adopter le système métrique international (SI) d’unités de mesures, dont le mètre-étalon et le kilogramme déposés par la France et bien d’autres.


Un dernier domaine important de régulation internationalisée est celui des monnaies.

En 1865, la Letton monetary union a unifié le francs dans les quatre Etats qui l’utilisaient comme monnaie, arrêtant la fluctuation entre les monnaies des quatre économies ; néanmoins, l’union monétaire s’est écroulée avec la récession des années 1870.

Une étape bien plus conséquente a été celle de l’adoption de l'étalon-or, ou gold standard, un système monétaire dans lequel l’unité de compte correspondait à un poids fixe d’or. Désormais, les monnaies nationales étaient stabilisées à titre définitif correspondant à la valeur de l’or. Ainsi, les banques centrales qui voyaient le jour à l’époque étaient dans l’obligation de transformer leur capital à un moment donné à la valeur correspondante de l’or. Ce système monétaire garantissait une grande stabilité pendant quatre décennies mais s’est écroulé avec la Première Guerre mondiale. Parmi ses avantages, ce système monétaire nécessitait que les Etats adaptent leur économie interne aux évolutions internationales à travers des échanges avec d’autres pays pour garantir une balance commerciale équilibrée.

Internationalisme idéologique[edit | edit source]

Dans l’idéologie marxiste, qui prend de plus en plus d’ampleur avec la détérioration des conditions sociales et la vague de révolutions républicaines de 1848, le concept d’internationalisme prolétaire est un idéal qui s’oppose aux contradictions entre les Etats impérialistes et le prolétariat exploité.

Dans la capitalisme, l’internationalisme ouvrier s’exprime comme une solidarité internationale entre les travailleurs contre leur exploitation, mais aussi contre le colonialisme, le militarisme chauvin et les guerres que mènent les puissances impérialistes entre elles ainsi que pour la défense des valeurs communes de l’humanité.

La finalité poursuivie par les marxistes étant de renverser l’ordre mondial capitaliste par une révolution mondiale et la construction du socialisme, l’internationalisme et la doctrine de « l’amitié des peuples » devraient s’inscrire dans cette nouvelle phase de l’histoire comme une partie intégrale de l’idéologie de la société nouvelle et devraient mener les peuples unis de la terre vers le communisme, un ordre social dépourvu de classes et de ruptures nationales.

C’est dans ces buts lointains, idéalistes et radicaux que se sont organisés des congrès réunissant un nombre grandissant de militants socio-démocrates partageant leur conviction à travers les métropoles européennes ; ces congrès ont culminé par la création de la première Internationale ouvrière, intitulée Association internationale des travailleurs à Londres, en 1864.

Malgré la scission de la Première internationale en 1872 (après les dissensions entre les socialistes se rapprochant de l’anarchisme et le Conseil général jugé autoritaire), la Seconde internationale la succède et présente une organisation poussée et consolidée entre tous les mouvements ouvriers du monde. L’unité de la nouvelle internationale est assurée par l’exclusion des anarchistes et des socio-démocrates bourgeois, alors que la « bourgeoisie exploiteuse » et le militarisme chauvin deviennent les ennemis absolus autour desquels s’unissent tous les membres du mouvement. Ces derniers se réunissent régulièrement et organisent la contestation ouvrière à travers le monde de façon consolidée afin de changer la politique des Etats : en 1889, ils parviennent à faire du 1er mai la fête internationale des travailleurs et en 1910 le 8 mars devient le jour international de la femme, grâce à la promotion de l’émancipation des femmes par les internationalistes ouvriers.

Cependant, malgré la pression grandissante et apeurante qu’exerce l’internationale ouvrière sur la politique des Etats, cette dernière ne parvient pas à arrêter la Première Guerre mondiale et le raz de marée nationaliste qui la suit. Dès lors, à la lumière de « l’union sacrée » de tous les mouvements politiques pour la mobilisation, les socio-démocrates sont visés comme des traîtres potentiels ; s’en suit un ralliement de la majorité d’entre eux en soutien à l’effort de guerre : certains craignent la répression des nationalistes, d’autres espèrent gagner le soutien national pour l’après-guerre, qui semble alors être proche. Ils seront dénoncés en tant que « socio-traîtres » par les internationalistes restés fidèles au mouvement, qui se proclament communistes, et fondent la troisième internationale, dirigée depuis la Russie révolutionnaire par Lénine.

Outre le pacifisme et le socialisme déjà discutés, le plus important des mouvements internationalistes a sans doute été le mouvement pour l’émancipation des femmes, à savoir la lutte continue pour l’obtention de l’égalité des femmes en droits politiques, civils, économiques et sociaux et leur égalité d’opportunité avec les hommes. Il s’agit d’un vaste diapason de mouvements locaux et transnationaux qui ira bien au-delà des buts originaux et se consolidera avec d’autres mouvements plaidoyers.

Avant même d’obtenir leur droit de vote, les femmes s’organiseront et lutteront pour des réformes variées pour l’amélioration de la société, telles que la promotion des droits des travailleurs et des enfants ; elles prendront également les devants dans le mouvement de modération et/ou de l’abolition de consommation d’alcool, qui aura un écho particulier aux Etats-Unis.

Après avoir obtenu gain de cause dans ces diverses causes, les femmes, désormais dotées d’une organisation transnationale, initient la longue lutte pour leur droit au travail et au droit de vote. La tâche s’averra ardue, puisqu’il s’agit de lutter contre le poids des préjugés misogynes qui subjuguent les femmes aux hommes dès leurs naissance dans une société ultra conservatrice. Progressivement, les féministes vont faire entendre leur voix moyennant discours, publications, grèves et manifestations ; le soutien d’hommes éclairés partageant leur cause, tel que l’éminent auteur et homme d’Etat socio-libéral John S. Mill, s’averra crucial.


À la fin du XIXème siècle, les féministes du monde entier organisent leur lutte pour le droit de vote à travers la création du Conseil international du mouvement des femmes et la International alliance for women des suffragettes. Cependant, il faudra attendre la Première Guerre mondiale, où les femmes ont joué un rôle capital pour l’effort de guerre, pour qu’elles fassent valoir leurs droits et obtiennent gain de cause.

Mais l’internationalisme ne reste pas le domaine exclusif des socio-démocrates et des féministes, loin de là. Des mouvements variés sont créés à travers le monde et rassemblent un nombre grandissant d’intellectuels qui viennent en appui au mouvement florissant des pacifistes. Les associations qu’ils fondent et les buts immédiats qu’ils poursuivent sont très différents, mais tous partagent la conviction inébranlable que les êtres humains ont plus en commun qu’ils n’ont de différents.

Parmi ces mouvements, on compte la tentative d’établir une langue universelle commune. Le latin, langue de la Rome antique aux racines de l’Europe moderne et langue de l’Eglise catholique, est avancé en premier : la tentative échouera et ne se limitera qu’à un cercle réduit d’intellectuels et d’ecclésiastiques. S’en suit la rivalité entre le français, langue de la diplomatie, et l’anglais, langue de la première super-puissance du monde, pour s’instaurer comme langue universelle. La tentative la plus aboutie pour propager une langue universelle commune est celle de l’esperanto, langue construite et mise au point par le Polonais Zamenhof en 1887, avec la vocation de rapprocher tous les hommes et les cultures en les dotant d’un langage commun et neutre.

C’est à cette époque que le libre-échangisme fait ses plus grandes avancées. L’accroissement des échanges et la prospérité qui en est dégagée permettent aux libéraux libre-échangistes de donner du poids à leurs arguments en faveur de l’abolition progressive des barrières au commerce, telles que les droits de douane. Ils fondent quelques ONG et font pression sur les Etats qui modifient effectivement leur position et fondent des bureaux internationaux pour la facilitation du commerce : cette ouverture accroît l’interdépendance entre les Etats et les éloignent du nationalisme belliqueux.

Notes[edit | edit source]

Références[edit | edit source]

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