Actions

Histoire et développements des méthodes quantitatives en sciences sociales

From Baripedia


On ne veut pas se laisser uniquement guider par les méthodes et les données. On n’a pas l’idée que les chiffres parlent d’eux-mêmes et qu’ils détiennent la vérité. D’autant plus, les observations ne sont pas suffisantes pour comprendre la réalité sociologique. Par exemple, les enfants de famille monoparentale aux USA réussissent moins bien leur parcours scolaire. Cela s’explique par différentes interprétations. Si on vise à trouver une hypothèse, il serait nécessaire de faire une comparaison avec l’Europe pour tenter d’en savoir plus.

  • Les chiffres ne parlent pas d’eux-mêmes et il est difficile de ne pas tomber dans ce piège surtout lors de grandes enquêtes.

Un grand nombre d’outils sont élaborés à l’extérieur des sciences sociales et cela pose problème. L’effet de cette externalisation est que les outils ne sont pas toujours adaptés aux problèmes.

  • Mise en perspective est nécessaire quant aux méthodes puisqu’elles construisent la réalité.

La relation entre les sciences sociales et les statistiques[edit | edit source]

On est face à un phénomène social complexe. La statistique donne des formules et des chiffres pour pouvoir interpréter la réalité. Sauf que les deux domaines sont intimement liés. Les sciences sociales et statistiques sont nées des préoccupations communes. Les statistiques, l’arithmétique politique et les mathématiques se sont développés puis, on voit émerger leur institutionnalisation sauf qu’au lieu de devenir une discipline spécifique des sciences sociales, elles se rapprochent des sciences mathématiques. Cela a des implications, à savoir que l’origine des statistiques ne peut être fixé à une date précise. Les données chiffrées proviennent de la Chine, d’Egypte et des Incas. En Europe, ces données deviennent centrales au XVIème et c’est à cette époque que les mathématiques commencent à dominer le monde. On commence à systématiser le phénomène de la nature et on souhaite la mesurer comme en astronomie. Quant aux statistiques, elles sont nées dans le contexte du XVIIème. A l’origine du mot, il y a le Staat et cela montre le lien entre la construction des Etats nations et le développement des statistiques. Du coup, compter les hommes et les ressources industrielles est central dans le processus de construction et de consolidation de l’Etat. La statistique descriptive était responsable de récolter des données économiques et démographiques de manière systématique.

Le contexte politique n’est pas le seul qui contribue au développement de la statistique. Le contexte scientifique est en explosion avec les mathématiques qui deviennent une discipline majeure des sciences. De plus, on est dans un contexte philosophique avec les Lumières qui apportent l’idée du progrès avec les sciences. Le contexte social et économique ; on est au début de l’industrialisation qui va apporter des changements profonds de la société. En même temps, l’industrialisation apporte des outils qui vont booster les statistiques comme l’imprimerie qui va permettre de diffuser l’information.

Empires, Etats et statistique[edit | edit source]

De plus, ces savoirs statistiques précoces sont différents de leurs préoccupations et de leurs domaines en fonction des différents Etats-nations où ils émergent. Ces savoirs sont d’origine et de formes différents selon les États et la manière dont ceux-ci sont construits et articulés dans la société. En Allemagne, la tâche principale est de connaître ces Etats, ces ressources et ses difficultés. On assiste à une tradition de description globale des Etats. En France, on souhaitait une administration forte et un pouvoir royal fort. Dans ce contexte, on souhaite avoir des statistiques descriptifs de l’Etat ; au service du pouvoir royal. En GB, on a un autre fonctionnement, à savoir qu’il y a une bourgeoise émergente qui est relativement autonome et du coup, la statistique vise à mesurer la population et le bien-être de la population (alcoolémie). Cela devient une statistique plus analytique qui essaie de comprendre ce phénomène et c’est focalisé sur des groupes spécifiques.

On est face à deux types de statistiques qui se développe :

  • Au service de l’Etat : aide à la décision politique avec une « comptabilité nationale » (ALL et FRA)
  • Au service de la société : montrer les inégalités et les difficultés sociales, exercer des pressions politiques (GB)

Dans les 2 cas, la statistique devient un instrument puissant qui sert comme en ALL et en FRA en tant qu’outil de rationnaliser la décision politique. Des décisions prouvées par les faits comme on pensait à l’époque et on développe la théorie des erreurs pour juger le degré de certitude d’un résultat trouvé. En GB, grâce à la statistique qui est au service de la société, l’arithmétique politique émerge. Elle est l’ancêtre des méthodes quantitatives puisqu’on commence à mesurer des phénomènes sociaux. C’est une constellation historique particulière qui favorise ce développement, marqué par des changements politiques et sociaux majeurs. Ces derniers sont combinés entre une bourgeoisie intellectuelle et plus autonome par rapport à l’Etat. Ce contexte provoque une curiosité intellectuelle pour comprendre la situation anglaise. Dans ce contexte, F. Bacon portait une vision humaniste et souhaitait améliorer la vision sociale de la société. Il avait une influence sur l’arithmétique politique car il prenait une observation rigoureuse dans toutes les disciplines, organisation systématique de recherche et une démarche inductive (qualitative) et il pensait toujours dans l’idée d’observation qui permettait selon lui de trouver la vérité. Encore, W. Petty est perçu comme le fondateur de l’arithmétique politique. Le principe de base de Petty était le suivant :

« La méthode que j’emploie n’est pas encore très commune car, au lieu de me servir seulement des termes, comparatifs et superlatifs, et d’arguments purement intellectuels, j’ai adopté la méthode qui consiste à s’exprimer en termes de nombres, poids et mesures ; et d’utiliser uniquement des arguments observables, et de considérer uniquement de telles causes comme ayant un fondement visible dans la nature ; laissant ceux qui dépendent d’idées variables, opinions, appétits intellectuels, et passions à la considérations des autres ».

Etude de la société et statistique[edit | edit source]

Arithmétique politique[edit | edit source]

Idée de base est passer par des observations quantifiées, rigoureuses et objectives. Donc on veut objectiver la réalité à partir de l’observation pour entrer dans le monde de la science. Avec cette démarche, l’anatomie sociale est utile pour cerner l’état de la population, la santé publique, alcoolémie et la criminalité au moyen d’enquêtes sociales. Le but de la recherche étant de découvrir des lois sociales par des observations neutres et des enquêtes. Donc on veut se rapprocher des sciences naturelles. On souhaite comptabiliser des phénomènes sociaux en découvrant des régularités et ce, en procédant par une démarche inductive dans une visée explicative.

Süssmilch était un pionner de la diffusion de l’arithmétique politique sur le continent : « observation des grandes masses est la voie de la connaissance des régularités de phénomènes paraissant aléatoires ».

Arithmétique : comptabiliser les phénomènes sociaux mais aussi tenter de les expliquer par l’inductif pour découvrir des régularités sociales, c’est-à-dire des lois sociales.

Puis, ces idées deviennent encore plus centrales et se développent. On assiste à une multiplication des descriptions sur toujours plus de groupes et de problèmes sociaux différents. Volonté d’entrer dans le domaine de la science par la production de vérité et d’information objective. Au sein de l’Etat, on se rend compte de la nécessité des statistiques dans tous domaines de l’activité des Etats : création d’offices statistiques et formation statistique des fonctionnaires pour répondre aux besoins de l’administration. Instauration de recensements réguliers et réflexion plus poussé sur la méthodologie, c’est-à-dire analyses et méthodes, innovations techniques pour collecter et présenter des données. On développe des questionnaires et des sondages ; la première utilisation du questionnaire date de la fin du XVIIIème quand Davis a mené une enquête sur le budget des travailleurs agricoles.

Sauf qu’il faut attendre encore 40 ans pour remarquer un début de volonté d’institutionnalisation des sciences sociales et de la statistique. Dans ce contexte se glisse l’idée de l’homme moyen développé par Quételet. On souhaite désormais étendre l‘usage des mathématiques à toute dimension de la société. Il note que pour beaucoup de phénomènes sociaux, les proportions restent stables dans le temps (suicide, alcool). Donc les phénomènes sociaux sont régis par des lois analogues à la physique et les méthodes statistiques permettraient de les découvrir en restant toujours dans une logique déterministe.

  • Idée centrale, c’est que l’homme moyen permet de caractériser et comprendre les lois régissant le système social. Donc les moyens deviennent des causes constantes tandis que les lois et les variations, des causes accidentelles. Quételet introduit les probabilités et les chances en sciences sociales.
  • Les sciences sociales et statistiques ont un destin commun, trouvé avec développement de l’arithmétique politique, se poursuit avec l’entrée toujours plus poussée de l’entrée des mathématiques.

Différenciation et institutionnalisation (fin 19ème)[edit | edit source]

Au terme de ce long processus, les statistiques s’institutionnalisent à la fin 19ème siècle, passant aussi par une complexification de l’outil, notamment les probabilités. C’est le début de la statistique moderne. C’est à ce moment-là que la statistique inférentielle, la régression, l’échantillonnage et les méthodes représentatives émergent, techniques toujours utilisées aujourd’hui. De plus, les biais cherchent à être compris et pris en compte pour qu’ils affectent au minimum les résultats obtenus. On assiste à la progressive séparation des diverses branches des sciences sociales, notamment avec Auguste de Comte, portant le projet de constituer la sociologie comme discipline à part et ce, en se basant sur la philosophie positiviste de Saint-Simon. 


Divorce consommé[edit | edit source]

On assiste alors au rejet de la mathématique sociale du passé afin d’adapter les mathématiques à la compréhension du social. En effet, la loi sociale, soutenue par certains chercheurs, fut vivement combattue par la majorité (Mill, Comte, Durkheim…). L’idée émerge alors que ce n’est pas les mathématiques qui pourront transformer la science du social en science dure. Pour Mill comme pour Comte, la sociologie est une science déductive et non inductive comme l’induisait la méthode chiffrée. Il s’agit dès lors de développer des théories au travers desquelles il est possible d’aller étudier le monde social. Max Weber, grand sociologue, explique que la sociologie se doit aussi d’être compréhensive, c’est à dire qu’elle est la science qui comprend par interprétation le monde social. Ainsi, la sociologie et la statistique se séparent. Malgré tout, les nombres restent utilisés dans les recherches sociologiques pour démontrer les faits avérés. C’est pourquoi on ne peut considérer ce divorce comme absolu. Toutefois, pendant des années, une véritable guerre a eu lieu entre les tenants des approches quantitatives et ceux des approches qualitatives. Aujourd’hui, cette opposition est révolue et les recherches sociologiques combinent alternativement les deux méthodes, chacune permettant de saisir et de comprendre des aspects différents de la réalité sociale.

Les chiffres ont ancré les sciences sociales dans les sciences. En effet, les chiffres ont permis aux sciences sociales d’acquérir un degré de scientificité, de positivisme leur permettant de prétendre à l’appellation de « sciences ». C’est aussi le chiffre qui a permis l’institutionnalisation de ces disciplines au sein des universités.

Un passé commun aux conséquences importantes[edit | edit source]

« Ancrage des sciences sociales dans les sciences »

  • Sciences sociales à l’image des sciences physiques
  • Arithmétique/Mathématique sociale : « Physique du social »
  • Philosophie positiviste (A. Comte) : Connaissance de phénomènes et de faits (≠science morale)
  • Moyenne, régularités, lois, probabilités

Logique de la démarche

  • Observation systématique
  • Objectiver des faits et phénomènes sociaux
  • Observation sur le grand nombre
  • Méthodes quantitatives : rôle particulier pour ancrer les sciences sociales dans le bastion des sciences

Développement des recherches empiriques[edit | edit source]

Développement sur sol étasunien et Ecole de Chicago (1920-1940)[edit | edit source]

Ce qu’il considère comme « données » sont les données chiffrées que l’on nomme « hard date » en opposition aux données issues des méthodes qualitatives, nommées « soft data ». Alors que les premiers débats sur les statistiques et ses premières avancées méthodologiques se développent en Europe, la guerre, entrainant la migration de nombreux penseurs, fera que la suite du développement des méthodes quantitatives se déroulera sur le sol étasunien. C’est le cas de Lazarsfeld, qui sera le détenteur de la première chair universitaire en méthodes quantitatives à l’université de Columbia. Premièrement, c’est l’Ecole de Chicago qui développe de grandes enquêtes sociales basées sur l’usage des méthodes qualitatives. Puis de nombreux chercheurs combinent les méthodes qualitatives et quantitatives pour mieux appréhender les phénomènes sociaux avant qu’une séparation nette n’intervienne. Paul Lazarsfled importera les statistiques dans les sciences sociales. En publiant son ouvrage majeur, « The people Choice », il illustrera l’importance de l’usage de ces méthodes en sociologie. C’est aussi à ce moment-là où le béhaviorisme se développe aux USA, théorie postulant que seuls les faits observables peuvent expliquer le monde sensible.

Demande forte de recherche en sciences sociales[edit | edit source]

Cet essor des méthodes quantitatives est dû à l’histoire. Après la seconde guerre mondiale, la demande pour comprendre ce qui s’est passé est énorme. Comment expliquer que l’Allemagne, pays de la culture, de la musique… est pu basculer dans cette horreur ? C’est également après la guerre que la psychologie expérimentée émerge, avec notamment Milgram et son expérience sur la soumission à l’autorité. En effet, les méthodes en sciences sociales doivent beaucoup à la psychologie. C’est aussi le moment où nait le sondage aux Etats-Unis, développant une méthodologie de constitution d’échantillonnage très fine avec pour but premier de prédire les résultats électoraux.

Enfin, le développement de l’informatique a joué un rôle important. Ce nouvel outil a fortement facilité le travail de dépouillement des sondages, en travaillant notamment sur de grandes bases de données. La démocratisation de l’informatique dans les années 1965, notamment avec des logiciels comme SPSS, a beaucoup aidé les méthodes quantitatives à se développer. On trouve alors les premiers ouvrages méthodologiques, notamment celui de Lazarslfed ou encore de Blacklock. Mais ce qui a le plus fait évoluer à la fois les méthodes qualitatives que les méthodes quantitatives, c’est la séparation nette qui avait été faites entre elles, devant perpétuellement surpasser sa rivale pour gagner en légitimité.

  • Toutefois, la colère gronde chez les sociologues pour qui l’usage exclusif des méthodes quantitatives dans les recherches était réducteur, voire catastrophique. Aujourd’hui, les méthodes quantitatives sont toujours prédominantes, surtout en politique et psychologie, bien que depuis les années 2000, la tendance est à une combinaison toujours plus équitable des deux approches.

Conclusion[edit | edit source]

  • Les méthodes quantitatives ont été utilisées en sociologie dans le but d’en faire une science à l’image des sciences naturelles d’où les termes parfois utilisés (corps social). 

  • Pour se faire, les chercheurs ont tenté de dégager des lois sociales absolues, comme la loi de la gravité de Newton. 

  • Cette crédulité totale sur le chiffre est toujours présente bien qu’il faille s’en méfier. 

  • Alors que de nombreux chercheurs des années 1950 étaient formés à la fois en statistiques et en sciences sociales, cette double formation est aujourd’hui très rare. C’est pourquoi un important travail d’importation des savoirs doit être fait de manière rigoureuse pour les adaptées à la discipline d’accueil.
  • Les méthodes quantitatives sont omniprésentes dans notre société, d’où l’importance de connaître ces méthodes pour développer un regard critique et échapper à l’illusion du chiffre.
  • Les méthodes quantitatives et qualitatives ont un passé commun.
  • Différenciation de ces deux branches avec l’intrusion des mathématiques. On ne parle plus d’arithmétique politique mais on l’appelle la mathématique sociale. La différence est l’idée de la probabilité et l’incertitude tout comme pleins d’outils techniques qui se complexifient.
  • Sciences sociales s’émancipent en établissant leur propre démarche, à savoir la déduction et puis appropriation des méthodes quantitatives au travers de la psychologie notamment.