Les Nations dans la Première Guerre Mondiale
La Première Guerre mondiale fut non seulement un conflit militaire d’une ampleur inédite, mais aussi une épreuve de mobilisation totale pour les nations impliquées. Dès l’été 1914, l’entrée en guerre engagea les États, les armées et les sociétés dans un effort global où se jouait l’existence même des nations. La guerre transforma les rapports entre gouvernements et populations, redéfinissant le rôle de l’État, remodelant les économies et imposant une discipline collective sans précédent. Le conflit ne se réduisit pas à une succession de batailles : il constitua un phénomène social et politique qui pénétra jusqu’au cœur des sociétés, affectant la vie quotidienne des civils, bouleversant les identités et suscitant des dynamiques nouvelles de cohésion et de contestation.
Les historiens ont montré que l’adhésion des populations ne fut pas automatique mais construite à travers des mécanismes multiples : appels à l’union nationale, mobilisation de la propagande, encadrement des esprits, exaltation patriotique et, souvent, répression des voix dissidentes. En France, l’« Union sacrée » rassembla des forces politiques jusque-là irréconciliables ; en Allemagne, le Burgfrieden mit entre parenthèses les divisions sociales. Derrière cette apparente unanimité, des fractures persistèrent, et elles s’approfondirent à mesure que la guerre s’éternisait, générant grèves, mutineries ou revendications nationales au sein des empires multinationaux.
La guerre révéla également la dimension globale du phénomène national. Dans les colonies européennes, des millions d’hommes furent enrôlés, parfois de force, pour combattre en Europe ou au Moyen-Orient. Le sacrifice de ces soldats coloniaux, mais aussi leur confrontation à la violence et aux promesses non tenues d’égalité, contribua à transformer la conscience nationale dans des espaces jusque-là dominés. Les populations civiles, par leur endurance face aux privations, par leur engagement dans l’économie de guerre ou par leur résistance à l’oppression, participèrent activement à la définition de la nation en armes.
La Première Guerre mondiale constitua un moment décisif de politisation des masses et d’affirmation des identités nationales. Elle renforça certains États-nations existants, tout en accélérant la désagrégation des empires multinationaux. Le cadre national devint l’horizon de référence pour interpréter les sacrifices, justifier les combats et préparer les reconstructions d’après-guerre.
La guerre, fruit du nationalisme avant 1914[modifier | modifier le wikicode]
La Première Guerre mondiale s’inscrit dans un contexte où le nationalisme est devenu l’un des moteurs essentiels de la vie politique et diplomatique européenne. Depuis la seconde moitié du XIXᵉ siècle, l’unité italienne et l’unité allemande avaient montré la puissance mobilisatrice de l’idée nationale. En Allemagne, la proclamation de l’Empire en 1871 au terme de la guerre contre la France fut vécue comme un triomphe du nationalisme pangermaniste, nourri par la mémoire des luttes de libération face à Napoléon. En Italie, le Risorgimento donna naissance à un État qui cherchait à affirmer son statut de grande puissance au nom d’une mission nationale. Ce processus ne fut pas limité à l’Europe occidentale : les nationalismes des peuples slaves d’Europe centrale et orientale, de même que les aspirations des populations balkaniques, fragilisaient de manière croissante les grands empires multinationaux – austro-hongrois, russe et ottoman – qui dominaient encore une partie du continent.
L’exacerbation des nationalismes se traduisit aussi par une compétition impériale féroce. Les empires coloniaux, en expansion rapide, devinrent des instruments de prestige national et des terrains de rivalité. La France, humiliée par la défaite de 1870 et amputée de l’Alsace-Lorraine, chercha dans l’Afrique du Nord et subsaharienne une revanche symbolique, tandis que le Royaume-Uni s’imposait comme l’empire mondial par excellence. L’Allemagne, plus tard venue dans la course coloniale, affirmait ses ambitions en Afrique et dans le Pacifique, ce qui accentuait les tensions avec les puissances installées. Ces dynamiques, que l’historien Eric Hobsbawm qualifia d’« ère des empires », consolidèrent l’idée selon laquelle la grandeur nationale passait par la puissance militaire, le contrôle territorial et la capacité d’imposer son influence sur la scène mondiale.
La crise balkanique de 1912–1913 illustre cette montée des tensions. Les guerres balkaniques révélèrent la fragilité de l’Empire ottoman et l’appétit des nationalismes locaux, notamment serbe et bulgare, pour agrandir leurs territoires au nom de l’unité nationale. L’attentat de Sarajevo en juin 1914, commis par un nationaliste serbe, déclencha l’engrenage fatal des alliances militaires et diplomatiques. Cet événement fut la manifestation ultime de ce que l’historien Christopher Clark a appelé les « somnambules » : des élites politiques et militaires convaincues d’agir rationnellement mais prisonnières d’une logique de prestige national et de confrontation. La guerre de 1914 apparaît dès lors comme l’aboutissement d’une époque où l’Europe vivait sous le signe d’une nationalisation extrême des esprits, où la nation s’imposait comme l’unité de mesure de toute politique.
Si la guerre fut présentée comme une défense de la nation menacée, elle révéla rapidement l’ampleur des sacrifices qu’un tel cadre idéologique imposait. Les chiffres du bilan sont vertigineux : près de 10 millions de morts, environ 20 millions de blessés, et en 1919, plus de 100 millions d’Européens encore frappés par la famine et la désorganisation économique. La France, particulièrement touchée, perdit environ 11 % de sa population active masculine, soit un ouvrier sur dix. À cette hécatombe humaine s’ajoutaient 700 000 orphelins et 600 000 veuves de guerre, ainsi que des destructions matérielles considérables : 62 000 kilomètres de routes et 5 500 kilomètres de voies ferrées anéantis. Ces pertes, concentrées sur les zones de front, donnèrent au conflit une intensité tragique qui marqua les sociétés sur plusieurs générations.
La guerre ne fut pas seulement meurtrière sur le plan militaire, elle bouleversa aussi les conditions d’existence des civils. L’Europe, qui s’était perçue au XIXᵉ siècle comme le centre de la modernité, entra dans le XXᵉ siècle par une séquence dominée par la destruction et la désorganisation. L’expérience collective fut celle d’un effondrement brutal des illusions de progrès, remplacées par l’endurance, la souffrance et l’attente interminable de la fin des combats.
L’intérêt de cette étude n’est pas de retracer dans le détail l’histoire militaire de la guerre de 1914–1918, mais de comprendre en quoi elle représente un moment décisif dans l’affirmation du nationalisme. La guerre est à la fois le produit d’un siècle de montée des nationalismes européens et un accélérateur de leur radicalisation. Elle renforça certains cadres nationaux, mais en souligna aussi les limites, notamment dans les empires multinationaux où elle attisa les revendications d’indépendance. C’est à partir de 1914–1918 que l’on peut saisir la centralité des questions de minorités et d’appartenance nationale dans l’histoire du XXᵉ siècle. La guerre apparaît ainsi comme un moment matriciel : elle ouvrit une période où l’identité nationale devint à la fois source de légitimité, instrument de mobilisation et cause de fractures profondes, dont les répercussions s’étendirent bien au-delà de l’armistice.
Le développement du nationalisme à la fin du XIXᵉ siècle[modifier | modifier le wikicode]
La Première Guerre mondiale ne peut être comprise sans revenir sur la montée en puissance du nationalisme dans l’Europe du XIXᵉ siècle. La guerre de 1914 apparaît à bien des égards comme le produit de cette idéologie, qui, en l’espace de quelques décennies, devint une force structurante des relations internationales et un élément central des cultures politiques européennes. Elle fut à la fois l’héritière des luttes d’unification menées au milieu du siècle et le reflet d’une radicalisation progressive qui fit de la nation la référence ultime du pouvoir, de la légitimité et de l’appartenance collective.
Il convient d’abord de distinguer deux dimensions complémentaires : les mouvements nationalistes, souvent nés de l’initiative de groupes intellectuels, militants ou populaires, et les nationalismes d’État, qui correspondent à l’appropriation de l’idée nationale par les pouvoirs en place. Les premiers se caractérisent par une dynamique de revendication et d’émancipation. Ils apparaissent là où des peuples cherchent à s’affirmer contre une domination jugée étrangère ou oppressive. L’Europe centrale et orientale en fournit de nombreux exemples : le mouvement panslave, les nationalismes tchèque, slovaque, croate ou encore finlandais, qui contestent les empires austro-hongrois et russe ; ou encore les nationalismes balkaniques, à l’origine des guerres de 1912–1913. Ces mouvements sont marqués par une forte charge émotionnelle et culturelle : exaltation des langues, valorisation des traditions, mise en avant de mythes historiques fondateurs. Ils témoignent de la puissance d’un imaginaire national capable de transformer la culture en instrument politique.
Les nationalismes d’État suivent une logique différente. Ils ne visent pas l’émancipation mais la consolidation et l’expansion de puissances déjà constituées. En France, la défaite de 1870 et la perte de l’Alsace-Lorraine engendrent une obsession de la revanche qui nourrit un nationalisme républicain militant, mais aussi un nationalisme de droite, porté par les ligues patriotiques. En Allemagne, l’Empire fondé en 1871 sous la direction prussienne cultive un sentiment national centré sur la puissance militaire et industrielle, ainsi qu’une fierté pangermaniste qui tend à hiérarchiser les peuples d’Europe. Dans l’Italie nouvellement unifiée, le nationalisme d’État prend la forme d’une volonté de puissance tournée vers l’expansion coloniale, avec l’idée d’un « espace vital » méditerranéen et africain. Dans ces cas, le nationalisme devient une politique officielle, un outil de cohésion interne et un moyen de légitimer des ambitions extérieures.
Cette double dynamique contribue à installer le nationalisme comme une force omniprésente à la fin du XIXᵉ siècle. Elle produit des tensions internes aux empires multinationaux et des rivalités entre États-nations. La diffusion d’une culture politique nationaliste est renforcée par l’école, la conscription, la presse de masse et la symbolique patriotique (drapeaux, fêtes nationales, commémorations). La nation cesse d’être une idée parmi d’autres pour devenir le cadre hégémonique dans lequel s’inscrivent les identités collectives et les politiques publiques.
La conséquence de cette montée en puissance est double. À l’intérieur des États, elle consolide une homogénéisation des populations autour de symboles communs et d’un sentiment d’appartenance qui se veut exclusif. Dans les relations internationales, elle alimente un climat de défiance et de concurrence, chaque nation cherchant à affirmer sa puissance, protéger ses frontières ou accroître son prestige. La fin du XIXᵉ siècle est ainsi marquée par un paradoxe : le nationalisme agit comme un facteur de cohésion interne, mais devient simultanément une source de division et de conflit sur la scène européenne. C’est cette ambivalence qui explique pourquoi la Grande Guerre peut être analysée à la fois comme le fruit d’un siècle d’exacerbation nationaliste, comme son accélérateur en 1914–1918, et comme son produit historique durable.
Les mouvements nationalistes[modifier | modifier le wikicode]
À la fin du XIXᵉ siècle, le nationalisme cesse d’être seulement un sentiment diffus ou un discours patriotique : il devient une véritable force politique organisée. La naissance de partis et de ligues nationalistes témoigne de cette transformation. Ces mouvements, qu’ils soient structurés en partis politiques ou en associations militantes, partagent un socle idéologique commun : xénophobie, racisme souvent explicite, antisémitisme virulent, rejet du parlementarisme et de la démocratie libérale. Les pogroms qui se multiplient en Europe centrale et orientale dans les années 1880–1890, la montée de la rhétorique antisémite en Allemagne et en Autriche, mais aussi les ligues nationalistes françaises, révèlent l’ampleur de ce phénomène. Contrairement à une conception ouverte et civique de la nation – héritée de la Révolution française et de la tradition libérale – ces mouvements promeuvent une définition fermée et exclusive, qui fait de la nation une communauté ethnique, culturelle et religieuse homogène, souvent définie contre un ennemi intérieur ou extérieur.
Le basculement du nationalisme vers la droite politique, dans le dernier tiers du XIXᵉ siècle, accentue cette fermeture. Ces courants mobilisent l’imaginaire de la menace et de la décadence nationale. Deux facteurs principaux expliquent leur essor. Le premier est la perception d’un danger extérieur. En France, la défaite de 1870 face à l’Allemagne et la perte de l’Alsace-Lorraine alimentent une obsession de revanche : le nationalisme français devient un nationalisme d’opposition, dirigé contre l’Allemagne et contre l’État républicain jugé trop faible pour préparer la revanche. En Italie, la défaite d’Adoua en 1896 face à l’Éthiopie nourrit un sentiment d’humiliation nationale et renforce les discours nationalistes exigeant une politique étrangère plus agressive et expansionniste.
Le second facteur est d’ordre social et économique. Dans les sociétés industrielles en mutation rapide, certaines catégories se sentent marginalisées ou menacées de déclassement. En Allemagne, la « crise de fondation de l’Empire » dans les années 1870, marquée par une sévère récession économique culminant en 1874–1875, fragilise particulièrement les artisans et petits commerçants. Ces groupes, déstabilisés par la modernisation et par la concurrence industrielle, alimentent la base sociale des partis antisémites qui émergent alors, associant crise économique et désignation de boucs émissaires. Un phénomène similaire se produit en Autriche dans les années 1890 : la crise économique favorise la radicalisation nationaliste, portée par les mêmes couches sociales inquiètes de leur avenir. L’antisémitisme politique y trouve un terrain fertile, notamment dans les grandes villes comme Vienne, où il devient un argument électoral mobilisateur.
Ces mouvements nationalistes s’érigent souvent contre l’État. Ils dénoncent son incapacité à défendre la nation face aux menaces extérieures (voisins hostiles) et aux ennemis intérieurs (immigrés, minorités, juifs). Cette posture contestataire leur confère une aura de radicalité qui séduit une partie des classes moyennes et populaires, en quête de repères dans un monde bouleversé par l’industrialisation, l’urbanisation et la mondialisation commerciale. En Allemagne, ce nationalisme contestataire contribue à une surenchère nationaliste de la part de l’État impérial, encore fragile dans sa légitimité et soucieux d’affirmer son unité face aux divisions internes. En France et en Grande-Bretagne, en revanche, les mouvements nationalistes restent plus largement dans l’opposition, portés par des ligues et des partis marginaux, mais capables d’influencer le débat public par leurs campagnes virulentes et leurs actions de rue.
Il importe de souligner que l’existence de ces mouvements extrémistes ne signifie pas l’absence d’un nationalisme d’État. Bien au contraire, les gouvernements européens développent eux aussi leurs propres rhétoriques nationales, mais dans des formes plus institutionnalisées et contrôlées. C’est précisément dans l’interaction – et souvent la rivalité – entre ces mouvements nationalistes radicaux et les nationalismes d’État que se forge le climat idéologique de la fin du XIXᵉ siècle, un climat qui contribuera directement à l’explosion de 1914.
Le nationalisme d’Etat[modifier | modifier le wikicode]
À côté des mouvements nationalistes contestataires, il existe à la fin du XIXᵉ siècle un nationalisme d’État, organisé, institutionnalisé et soutenu par les appareils publics. Celui-ci s’inscrit dans la continuité des processus de nationalisation que les États européens avaient engagés tout au long du siècle : diffusion d’une langue commune, élaboration de symboles patriotiques, mise en place de systèmes scolaires centralisés, service militaire obligatoire. Lorsque le nationalisme se développe dans la sphère publique, l’État renforce ses outils de socialisation nationale et les oriente vers la consolidation d’un sentiment patriotique structuré, parfois jusqu’à la préparation explicite à la guerre.
En France, ce nationalisme d’État s’articule autour de l’esprit de revanche né de la défaite de 1870 et de l’annexion de l’Alsace-Lorraine par l’Empire allemand. L’école de la Troisième République, réformée par Jules Ferry dans les années 1880, devient l’un des instruments les plus efficaces de la nationalisation des masses. Par les manuels scolaires, les enfants sont familiarisés avec une vision patriotique de l’histoire nationale, nourrie par la mémoire des provinces perdues. Les exercices de lecture, les cartes murales, les commémorations scolaires véhiculent un message clair : l’unité nationale repose sur la défense du territoire et la reconquête de l’honneur bafoué. À cette dimension symbolique s’ajoute une préparation militaire précoce, incarnée par les bataillons scolaires créés en 1882, qui visent à initier les jeunes garçons à la discipline militaire et à l’usage des armes. Si cette initiative resta limitée et de courte durée, elle révèle néanmoins jusqu’où pouvait aller la volonté de former des citoyens-soldats dès l’enfance.
En Allemagne, le nationalisme d’État prend une forme différente, directement liée à la tradition prussienne et au poids des élites militaires dans la vie politique. Ici, l’armée devient le vecteur central de la nationalisation. Les symboles sont omniprésents : Bismarck, chancelier jusqu’en 1890, est représenté en uniforme avec un sabre, alors même qu’il n’avait presque pas connu l’expérience du champ de bataille ; Guillaume II, malgré son infirmité au bras, multiplie les mises en scène martiales. La mise en uniforme des élites politiques incarne la fusion entre autorité politique et pouvoir militaire, et inscrit l’État impérial dans une logique de militarisme permanent.
Ce militarisme prend une dimension concrète dans les années 1890 avec le lancement de la Weltpolitik, la politique mondiale de Guillaume II. Le développement de la flotte de guerre devient alors un symbole national majeur. La constitution de ligues navales (Flottenvereine), associations de propagande largement soutenues par l’État et les militaires, contribue à mobiliser l’opinion publique en faveur de l’expansion maritime allemande. Ces ligues regroupent environ 1,2 million de membres à la veille de 1914, ce qui en fait un outil de masse dans la diffusion d’un nationalisme offensif et expansionniste. Il ne s’agit plus seulement de nationaliser les populations en les transformant en citoyens loyaux à l’État, mais de créer une opinion publique favorable à une politique de puissance et à l’affrontement avec les rivaux, en particulier la Grande-Bretagne. Le nationalisme d’État allemand bascule ainsi dans une logique impérialiste et belliciste, où la nation est définie par sa capacité à rivaliser avec les grandes puissances mondiales.
La différence entre la France et l’Allemagne est nette : en France, l’école et l’esprit de revanche structurent un nationalisme d’État davantage tourné vers la mémoire du passé et la préparation morale de la population ; en Allemagne, l’armée et la flotte deviennent les piliers d’un nationalisme d’État orienté vers la conquête et la projection internationale. Dans les deux cas, cependant, l’implication directe de l’État dans la formation des esprits et dans la mobilisation des masses contribue à radicaliser les relations internationales. Ce nationalisme institutionnalisé ne se contente pas de renforcer la cohésion interne : il engendre des logiques de confrontation qui, en exacerbant les rivalités entre puissances, alimentent les tensions diplomatiques à la veille de 1914.
Les tensions internationales[modifier | modifier le wikicode]
Le nationalisme, lorsqu’il devient à la fois idéologie de masse et politique d’État, ne reste pas cantonné aux frontières intérieures : il se projette sur la scène internationale et alimente des logiques de confrontation entre puissances. Dans une Europe marquée par l’équilibre précaire entre grandes puissances, toute affirmation de puissance nationale se traduit par des tensions croissantes. Les États qui se sentent moins consolidés dans cet équilibre cherchent à affirmer leur statut par une politique extérieure ambitieuse, parfois agressive, et par une expansion coloniale destinée à rehausser leur prestige. C’est dans ce cadre que l’Allemagne et l’Italie apparaissent comme les deux pays les plus représentatifs d’une telle dynamique.
En Allemagne, l’unification tardive (1871) nourrit une volonté de rattrapage face aux grandes puissances installées, en particulier le Royaume-Uni et la France. L’Empire de Guillaume II adopte à partir des années 1890 une politique mondiale, la Weltpolitik, qui vise à projeter la puissance allemande au-delà de l’Europe. Le développement massif de la flotte de guerre, soutenu par la propagande des Flottenvereine, incarne cette ambition de rivaliser avec la Royal Navy britannique. À travers ce programme naval, l’Allemagne ne cherche pas seulement à se doter d’un outil militaire, mais à s’imposer comme une puissance coloniale et commerciale capable de contrôler des voies maritimes mondiales. Cette course aux armements navals crée un climat de défiance permanente avec le Royaume-Uni, dont la sécurité et la suprématie impériale reposent sur la maîtrise des mers. L’Allemagne, en cherchant à conquérir sa « place au soleil », accroît ainsi le risque d’affrontement direct avec la première puissance maritime mondiale.
L’Italie, de son côté, illustre une autre facette de cette politique expansionniste. Unifiée tardivement (1861), elle cherche à s’affirmer parmi les grandes puissances européennes en revendiquant un rôle impérial. Sa défaite face à l’Éthiopie à Adoua en 1896 constitue un traumatisme national, vécu comme une humiliation par une nation qui aspirait à s’imposer en Afrique de l’Est. Cet échec n’entame pas la détermination expansionniste italienne. Au contraire, il stimule la volonté de revanche et nourrit un discours nationaliste qui lie grandeur nationale et conquête coloniale. En 1911, l’Italie s’engage dans la guerre contre l’Empire ottoman pour s’emparer de la Libye, ce qui témoigne d’une volonté persistante d’élargir son espace d’influence. Le nationalisme d’État italien s’oriente ainsi vers une politique de conquêtes extérieures, conçues comme des preuves tangibles de modernité et de puissance.
Ces deux cas montrent comment le nationalisme, loin de se limiter à la cohésion interne, devient une force de déséquilibre international. L’expansionnisme allemand et italien se heurte aux intérêts des puissances établies, notamment la France et le Royaume-Uni, ce qui renforce les tensions diplomatiques. À cette rivalité s’ajoutent les conflits balkaniques, où s’affrontent les ambitions serbes, austro-hongroises et russes, contribuant à faire de l’Europe un espace saturé de rivalités nationales. Le climat général de la Belle Époque, souvent perçu comme une période de prospérité et d’optimisme, est ainsi traversé par une course aux armements, une compétition coloniale et une montée de la méfiance mutuelle, autant de facteurs qui conduisent inexorablement à l’explosion de 1914.
La Weltpolitik Allemande[modifier | modifier le wikicode]
À la fin du XIXᵉ siècle, l’Empire allemand, unifié tardivement en 1871, entre dans la compétition internationale avec la volonté d’obtenir une « place au soleil ». Cette ambition est incarnée par la politique étrangère de Guillaume II, connue sous le nom de Weltpolitik – littéralement « politique mondiale » –, qui vise à affirmer la grandeur de l’Allemagne sur la scène internationale. Contrairement à l’approche prudente et équilibrée de Bismarck, fondée sur le maintien de la paix en Europe pour préserver les acquis de l’unification, Guillaume II rompt avec la diplomatie de compromis pour adopter une politique d’affirmation spectaculaire, faite de provocations et de démonstrations de force.
Le style même de la diplomatie allemande change. Les diplomates et responsables militaires se distinguent par une agressivité verbale inhabituelle dans le concert des chancelleries européennes. Déclarations tonitruantes, interruptions intempestives, attitude de défi : cette diplomatie « brutale » reflète directement la personnalité de l’empereur, coutumier des discours flamboyants et souvent maladroits. L’Allemagne entend désormais imposer sa volonté non par la persuasion, mais par l’intimidation, ce qui contribue à détériorer ses relations avec les autres puissances.
Cette politique se traduit aussi par des initiatives concrètes. Le développement massif de la flotte de guerre allemande, lancé dans les années 1890 et soutenu par les Flottenvereine, est l’un des éléments les plus emblématiques de la Weltpolitik. Cette marine est conçue pour rivaliser directement avec la Royal Navy britannique, jusque-là incontestée sur les mers. Le programme naval est non seulement une entreprise militaire, mais aussi un instrument de propagande interne, destiné à galvaniser l’opinion publique autour d’un projet impérial. L’Allemagne se présente ainsi comme une puissance mondiale en devenir, prête à contester l’ordre établi.
La logique de la Weltpolitik ne consiste pas seulement à protéger les intérêts allemands, mais à créer volontairement des tensions pour affirmer la puissance de l’Empire. Les crises marocaines en offrent l’illustration. En 1905, Guillaume II débarque à Tanger pour proclamer son soutien à l’indépendance du Maroc, contestant directement les ambitions françaises et bousculant les accords implicites entre puissances coloniales. Ce « pavé dans la mare » choque les diplomates européens et ouvre une crise qui ne se résout qu’au prix de la conférence d’Algésiras (1906), où l’Allemagne, isolée, doit reculer. Cinq ans plus tard, en 1911, la seconde crise marocaine éclate lorsque l’Allemagne envoie la canonnière Panther dans le port d’Agadir, prétendant défendre ses intérêts commerciaux mais, en réalité, cherchant à tester la détermination franco-britannique. Là encore, la manœuvre échoue : l’Allemagne obtient quelques compensations territoriales en Afrique équatoriale, mais perd du crédit diplomatique et renforce l’alliance franco-britannique. Ces crises illustrent le caractère agressif et maladroit de la Weltpolitik, qui, loin de renforcer la position allemande, contribue à son isolement.
L’abandon par l’Allemagne du traité de réassurance avec la Russie en 1890 accentue encore cette situation. En renonçant à ce pilier de la diplomatie bismarckienne, Guillaume II place son pays dans une position de vulnérabilité géopolitique. La France et la Russie se rapprochent, puis la Triple-Entente avec la Grande-Bretagne achève d’encadrer l’Empire allemand. L’État-major allemand développe alors le sentiment d’un « encerclement » qui ne peut être brisé que par une guerre préventive.
C’est dans ce contexte qu’est adopté en 1905 le plan Schlieffen, du nom du chef d’état-major Alfred von Schlieffen. Ce plan stratégique repose sur l’idée que l’Allemagne ne peut pas gagner une guerre longue sur deux fronts. Pour éviter un enlisement, il prévoit une victoire éclair contre la France en quelques semaines, avant de retourner les forces contre la Russie, réputée plus lente à mobiliser. L’élément décisif de ce plan est la violation de la neutralité belge, qui permet de contourner les fortifications françaises de l’Est et d’attaquer la France par le Nord. Le plan Schlieffen incarne une vision offensive et expansionniste de la guerre, où la préservation de l’Allemagne passe par l’agression, et où la souveraineté d’un État neutre comme la Belgique est sacrifiée aux impératifs de stratégie militaire.
L’ensemble de ces éléments – diplomatie provocatrice, course navale contre la Grande-Bretagne, crises marocaines, sentiment d’encerclement, adoption du plan Schlieffen – compose une politique étrangère allemande résolument expansionniste. Elle alimente un climat de tension permanente en Europe, tout en préparant les conditions stratégiques du déclenchement du conflit mondial. La Weltpolitik n’est pas seulement un discours de puissance : elle est une pratique diplomatique et militaire qui accélère l’effondrement de l’équilibre européen et précipite l’Europe vers la guerre.
L’Italie et la guerre de Lybie (1911-1912)[modifier | modifier le wikicode]
La guerre italo-turque de 1911–1912 constitue un moment clé dans l’histoire du nationalisme italien. Elle illustre à la fois les ambitions impériales de l’Italie unifiée et les limites concrètes de son expansion coloniale. Décidée par le président du Conseil Giovanni Giolitti en septembre 1911, l’intervention militaire vise à arracher à l’Empire ottoman la Tripolitaine et la Cyrénaïque, deux provinces correspondant à l’actuelle Libye. En quelques semaines, près de 100 000 soldats italiens sont débarqués sur les côtes nord-africaines, traduisant la volonté du gouvernement d’affirmer la place de l’Italie parmi les grandes puissances coloniales.
L’arrière-plan de cette guerre réside dans la pénétration économique italienne en Libye dès la fin du XIXᵉ siècle, en particulier par le biais de la Banco di Roma et de capitaux liés à la finance catholique. Cette présence nourrit des ambitions politiques, renforcées par une campagne de presse nationaliste qui, dans les années précédant l’intervention, multiplie les appels à la conquête. La propagande présente la Libye comme un « prolongement naturel » de l’Italie, un territoire destiné à absorber l’excédent démographique et à fournir de nouvelles terres de colonisation. Dans un pays marqué par de profondes tensions sociales et par l’émigration massive vers les Amériques, l’expansion coloniale est conçue comme une solution au malaise intérieur et comme un instrument de prestige national.
La campagne militaire révèle toutefois les contradictions de cette ambition. Si l’Empire ottoman, affaibli, ne peut résister durablement, l’armée italienne rencontre d’importantes difficultés face aux résistances locales. La guerre, présentée comme une démonstration de force, se transforme en conflit coûteux et laborieux, où la supériorité militaire italienne ne parvient pas à garantir une pacification rapide. Malgré ces difficultés, le traité de Lausanne du 15 octobre 1912 sanctionne la victoire italienne : la Turquie reconnaît la souveraineté de l’Italie sur la Tripolitaine et la Cyrénaïque, donnant naissance à la Libye italienne.
Le retentissement de cette conquête dépasse le seul cadre militaire. Sur le plan symbolique, la guerre de Libye est célébrée comme une victoire nationale majeure. Les écrivains nationalistes Gabriele d’Annunzio et Enrico Corradini exaltent l’événement, le présentant comme une renaissance impériale et une revanche contre l’humiliation d’Adoua en 1896, lorsque l’armée italienne avait été vaincue par l’Éthiopie. Pour les milieux nationalistes, la conquête de la Libye devient ainsi la preuve que l’Italie est enfin entrée dans le cercle des puissances impériales capables d’imposer leur volonté sur la scène internationale.
Pourtant, derrière cette façade triomphale, le bilan est contrasté. L’Italie peine à administrer et pacifier la Libye, où la résistance des populations locales reste vive. Les espoirs d’implantation coloniale de peuplement, censés résoudre les tensions sociales en métropole, se révèlent illusoires : les terres sont peu fertiles, la densité de population faible, et l’attrait pour les colons italiens limité. Sur le plan économique, les retombées sont médiocres et loin des promesses initiales. Sur le plan politique, si la guerre procure à Giolitti un succès momentané, elle ne règle pas les fractures internes de la société italienne.
La guerre de Libye apparaît donc comme une victoire à double face. Elle constitue un succès symbolique qui renforce le discours nationaliste et crédibilise l’Italie sur la scène internationale. Mais elle est, dans le même temps, un semi-échec matériel et social, incapable de satisfaire les attentes économiques ou démographiques. Cette ambivalence reflète la fragilité de l’impérialisme italien : une puissance animée par un désir d’expansion et de reconnaissance, mais confrontée aux limites de ses moyens et aux contradictions de ses ambitions.
Prolégomènes : les guerres balkaniques (1912–1913)[modifier | modifier le wikicode]
À l’Est de l’Europe, les guerres balkaniques constituent un prélude direct à la Première Guerre mondiale. Entre 1912 et 1913, deux conflits successifs bouleversent la péninsule et révèlent des dynamiques qui annoncent celles de 1914 : affirmation violente des nationalismes, affrontements ethniques exacerbés et intervention des grandes puissances dans un espace stratégique. Ces guerres font des Balkans un foyer d’instabilité chronique, au point que la région est surnommée dès l’époque « le poudrier de l’Europe ».
La première guerre balkanique éclate en octobre 1912. Une coalition formée par la Serbie, la Bulgarie, la Grèce et le Monténégro attaque l’Empire ottoman, affaibli et en recul constant depuis plusieurs décennies. Les États balkaniques veulent achever la libération des territoires encore placés sous domination turque et réaliser leurs ambitions nationales sur une base ethnique. La guerre est courte mais extrêmement violente : l’Empire ottoman est rapidement défait et perd presque tous ses territoires européens, à l’exception de la région autour de Constantinople. Le traité de Londres (mai 1913) consacre ces pertes, mais il ouvre immédiatement la voie à de nouveaux affrontements entre vainqueurs.
En effet, la redistribution des territoires provoque une explosion de rivalités. La Bulgarie, frustrée de ne pas avoir obtenu la Macédoine, attaque ses anciens alliés serbes et grecs en juin 1913 : c’est le début de la seconde guerre balkanique. Cette fois, la Bulgarie est vaincue à la fois par la Serbie, la Grèce, le Monténégro et même par la Roumanie et l’Empire ottoman, désireux de reprendre l’avantage. Le traité de Bucarest (août 1913) redessine la carte de la région : la Serbie sort considérablement renforcée en annexant la Macédoine, la Grèce obtient la Thessalonique, tandis que la Bulgarie ressort affaiblie et humiliée.
Ces guerres marquent une rupture à plusieurs égards. Elles sont d’abord des guerres nationalistes, menées au nom de l’ethnie et de la nation, et non plus seulement pour des raisons dynastiques ou impériales. Elles s’accompagnent de violences massives contre les populations civiles : massacres, déplacements forcés, épurations ethniques. Le modèle de la guerre totale, où les civils deviennent une cible privilégiée au nom de l’homogénéité nationale, est ainsi esquissé dès les Balkans. La question ethnique devient le cœur des affrontements, chaque État cherchant à constituer un territoire homogène débarrassé des « minorités » jugées indésirables.
Ces conflits accélèrent aussi la confrontation entre grandes puissances. La montée en puissance de la Serbie, soutenue par la Russie, inquiète l’Autriche-Hongrie, qui redoute un effet de contagion sur ses propres populations slaves. L’Empire austro-hongrois envisage déjà une action militaire pour contenir la Serbie, ce qui accroît les tensions dans le système d’alliances. Dans ce climat explosif, l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo en juin 1914, perpétré par un nationaliste serbe, agit comme un détonateur. Mais l’incendie couvait depuis longtemps : les guerres balkaniques avaient préparé le terrain, en montrant à quel point la région était devenue le carrefour où s’entrechoquaient ambitions nationales, rivalités impériales et logiques de puissance.
Les guerres balkaniques apparaissent ainsi comme des prolégomènes de la Première Guerre mondiale, non seulement par leur chronologie, mais par les dynamiques qu’elles révèlent : nationalismes ethniques exacerbés, brutalisation des sociétés, effondrement des cadres impériaux, rivalités entre grandes puissances. Elles montrent que le conflit mondial ne fut pas un accident imprévu, mais l’aboutissement d’un processus déjà engagé dans les marges orientales de l’Europe.
Les deux guerres balkaniques (1912–1913)[modifier | modifier le wikicode]
Les guerres balkaniques, survenues à la veille de la Première Guerre mondiale, constituent une séquence décisive pour l’équilibre européen. Elles traduisent la montée en puissance des nationalismes dans les Balkans et annoncent la fragilité d’un continent où la question ethnique et territoriale devient explosive. Deux conflits successifs, en 1912 et 1913, mettent en lumière l’âpreté des rivalités entre jeunes États-nations et la désagrégation de l’Empire ottoman en Europe.
La première guerre balkanique, déclenchée en octobre 1912, oppose l’Empire ottoman à une coalition de trois États récemment constitués : la Grèce (indépendante depuis 1831), la Serbie (reconnue en 1878) et la Bulgarie (également indépendante depuis 1878), auxquels s’ajoute le Monténégro. Cette coalition, soutenue en sous-main par la Russie, vise à chasser définitivement les Ottomans d’Europe et à libérer les territoires encore soumis à leur domination. Les campagnes militaires, marquées par une grande brutalité, conduisent rapidement à la défaite ottomane. Au terme de quelques mois de guerre, l’Empire perd la quasi-totalité de ses possessions européennes, à l’exception de la Thrace orientale et des abords de Constantinople. Le traité de Londres, signé en mai 1913, entérine ce recul et ouvre la voie à une redistribution des territoires ottomans.
Mais cette victoire soulève immédiatement la question du partage. La seconde guerre balkanique, déclenchée en juin 1913, oppose la Bulgarie à ses anciens alliés serbes et grecs, bientôt rejoints par la Roumanie et même par l’Empire ottoman, désireux de regagner une partie des territoires perdus. Au cœur du conflit se trouve la Macédoine, dont la répartition suscite des tensions irréductibles. La Bulgarie, insatisfaite des gains obtenus, attaque la Serbie et la Grèce, espérant imposer ses revendications territoriales. Mais elle se retrouve rapidement isolée et vaincue. Le traité de Bucarest, signé le 10 août 1913, redessine les frontières : la Grèce obtient Thessalonique et une partie substantielle de la Macédoine ; la Serbie sort considérablement renforcée avec des acquisitions territoriales importantes ; la Roumanie agrandit également son territoire ; tandis que la Bulgarie, humiliée, ne conserve qu’une portion réduite de la Macédoine.
Ces deux guerres révèlent plusieurs dynamiques qui annoncent celles de 1914. Elles confirment la centralité des nationalismes ethniques dans les conflits balkaniques : chaque État cherche à constituer un territoire homogène en expulsant ou en marginalisant les minorités. Elles montrent également la brutalisation des sociétés : massacres, déplacements de populations, violences systématiques contre les civils deviennent des pratiques courantes. Enfin, elles accroissent les rivalités entre grandes puissances : la Russie apparaît comme protectrice des Slaves du Sud, la Serbie se pose en puissance montante, tandis que l’Autriche-Hongrie, inquiète de l’expansion serbe, envisage déjà une confrontation directe.
L’Europe se trouve ainsi placée devant un foyer d’instabilité majeur. Les guerres balkaniques, en redessinant les frontières et en renforçant la Serbie, fragilisent encore davantage l’Empire austro-hongrois et attisent les craintes de l’Allemagne. L’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo, un an plus tard, ne sera pas un événement isolé : il viendra s’inscrire dans la continuité de ces tensions, transformant un conflit régional en conflagration mondiale.
Les conséquences des guerres balkaniques[modifier | modifier le wikicode]
Les guerres balkaniques ne furent pas de simples conflits régionaux clos par des traités : elles eurent des conséquences profondes, qui affectèrent à la fois l’équilibre européen et la structure sociale des Balkans. Elles préfigurèrent par bien des aspects les dynamiques de la Première Guerre mondiale et marquèrent durablement l’histoire de l’Europe du Sud-Est.
La première conséquence concerne la nature même de la guerre. Les conflits balkaniques furent d’une brutalité extrême, impliquant directement les civils. Les opérations militaires ne visaient pas seulement les armées ennemies, mais aussi des communautés entières perçues comme hostiles. L’ethnicité devint un critère de désignation de l’ennemi. Le rapport de la commission Carnegie, publié à l’été 1913, documente avec précision les massacres, déportations et violences sexuelles commises à grande échelle contre des populations civiles. Les armées serbes reçurent même des ordres explicites d’exterminer les populations bulgares sur certains territoires, ce qui illustre la radicalisation des logiques de guerre. Ces violences annoncent les pratiques d’« épuration ethnique » qui resurgiront dans la région au XXᵉ siècle, notamment lors de la guerre de Bosnie et du Kosovo.
La deuxième conséquence est géopolitique. Le redécoupage des frontières en 1913, entériné par le traité de Bucarest, n’est pas seulement le résultat des affrontements locaux : il est façonné sous la surveillance et l’arbitrage des grandes puissances occidentales. La carte des Balkans reflète autant les rapports de force internes que les intérêts économiques et stratégiques des puissances européennes, soucieuses de contrôler un espace charnière entre Méditerranée, Europe centrale et Proche-Orient. Cette immixtion des grandes puissances transforme les Balkans en enjeu international permanent, accentuant le rôle de la région comme foyer d’instabilité.
La troisième conséquence est politique et structurelle. L’effondrement progressif de l’Empire ottoman dans les Balkans produit deux phénomènes simultanés : l’émergence d’États-nations homogènes et la cristallisation de la question des minorités. La logique nationaliste transforme certains groupes en « étrangers » sur leurs propres terres. Ces minorités, désormais perçues comme des corps étrangers à l’intérieur de territoires redessinés, sont stigmatisées, persécutées et, souvent, poussées à l’exil. La fin de l’ordre impérial multiculturel fait place à une logique d’exclusion, où chaque État cherche à homogénéiser sa population au nom de l’identité nationale.
Enfin, la conséquence la plus directe est l’inscription de ces conflits dans la genèse de la Première Guerre mondiale. L’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo le 28 juin 1914 par un nationaliste serbe s’inscrit dans la continuité immédiate de ces tensions. La Serbie, sortie renforcée des guerres balkaniques, devient la principale cible de l’hostilité austro-hongroise. L’attentat n’est pas un accident isolé, mais l’ultime expression d’un climat de violence et de rivalités nationales qui avait déjà transformé les Balkans en champ de bataille.
Les guerres balkaniques produisent ainsi une matrice : elles accélèrent la désagrégation d’un empire multiculturel, installent la logique de purification ethnique, attisent la rivalité entre grandes puissances et placent la Serbie au centre du jeu politique européen. La Première Guerre mondiale peut être lue comme le prolongement direct de cette séquence, dans laquelle les nationalismes balkaniques ont servi à la fois de révélateur et de déclencheur des fractures d’un continent.
Le nationalisme comme idéologie[modifier | modifier le wikicode]
Les guerres balkaniques, et tout particulièrement la seconde en 1913, ont contribué à transformer durablement le paysage politique et social de l’Europe du Sud-Est. Par les annexions territoriales qu’elles entraînent, elles multiplient les situations où des groupes se retrouvent absorbés par des États auxquels ils n’appartenaient pas initialement. Dans une conception ethnique de la nation, dominante dans cette région, ces populations deviennent des « minorités nationales », perçues comme des corps étrangers au sein du nouvel ensemble politique. La conséquence directe est l’émergence d’un climat de tensions permanentes, où la loyauté des minorités est suspectée et où leur existence même est vécue comme une menace.
Ces recompositions territoriales nourrissent aussi des frustrations profondes. Certains États, comme la Bulgarie, se considèrent lésés par le partage issu du traité de Bucarest en août 1913. Le sentiment d’injustice alimente alors des revendications d’irrédentisme, c’est-à-dire la volonté de récupérer des territoires jugés « naturellement » nationaux mais attribués à d’autres. Ce phénomène, déjà ancien en Europe avec la question de l’Alsace-Lorraine en France, prend dans les Balkans une dimension systématique, attisée par la coexistence de populations hétérogènes. La logique de l’État-nation, lorsqu’elle s’applique à des régions pluriethniques, engendre mécaniquement rivalités, tensions et violences.
Ces guerres posent donc pour la première fois avec une telle acuité la question des populations mêlées dans un contexte de formation des États-nations. Quand les frontières sont redessinées par la guerre et par l’intervention des grandes puissances, les communautés se retrouvent divisées, déplacées ou contraintes à vivre sous la domination de voisins transformés en adversaires. Pour les populations concernées, ces mutations se traduisent rarement par une intégration pacifique : elles impliquent discriminations, persécutions ou expulsions. L’épuration ethnique devient un outil de résolution brutale des problèmes créés par la logique nationaliste.
C’est dans ce climat qu’il faut comprendre l’attentat de Sarajevo du 28 juin 1914. L’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand par Gavrilo Princip, un nationaliste serbe, s’inscrit directement dans la continuité des revendications nourries pendant et après les guerres balkaniques. L’attentat n’est pas seulement l’acte isolé d’un jeune militant : il exprime un nationalisme radical, forgé dans la confrontation avec l’Empire austro-hongrois et nourri par les victoires récentes de la Serbie. Le geste de Princip cristallise cette idéologie où la nation est placée au-dessus de toute autre considération et où la violence apparaît comme un moyen légitime de libération.
En ce sens, l’Europe entre dans la Première Guerre mondiale avec un nationalisme devenu une idéologie totale. Ce nationalisme n’est plus seulement un discours de fierté ou un outil de mobilisation politique : il est une grille d’interprétation du monde, définissant amis et ennemis, légitimant les conquêtes et justifiant les violences. La « Grande Guerre patriotique » qui s’ouvre en 1914 est ainsi le produit d’une longue maturation où le nationalisme, porté à son paroxysme, transforme les tensions régionales en conflit mondial.
La « Grande Guerre patriotique »[modifier | modifier le wikicode]
L’entrée en guerre en août 1914 fut immédiatement présentée, dans la plupart des pays belligérants, comme une mobilisation patriotique. Les dirigeants politiques et militaires parvinrent à rallier des sociétés entières derrière l’idée que la nation était menacée et que sa défense exigeait le sacrifice de tous. C’est ce qui a conduit certains historiens à qualifier le conflit de « Grande Guerre patriotique » : un moment où la nation, en armes, fut le cadre de légitimation du combat et le ressort essentiel de la mobilisation.
L’historiographie de la Première Guerre mondiale, toutefois, est profondément divisée sur cette question. Un premier courant met l’accent sur la réussite des processus de nationalisation de la population au XIXᵉ siècle. Selon cette lecture, la facilité avec laquelle les masses se sont mobilisées en 1914, particulièrement en Europe occidentale, témoignerait du succès des politiques de construction nationale menées par les États : l’école, le service militaire, les cérémonies patriotiques et la diffusion des symboles nationaux auraient préparé les sociétés à accepter la guerre comme une évidence, presque comme un devoir sacré. Les scènes d’enthousiasme dans les capitales, l’Union sacrée en France ou le Burgfrieden en Allemagne illustreraient ce consensus national au moment du déclenchement.
Mais cette vision est aujourd’hui contestée. D’autres historiens, parmi lesquels Jean-Jacques Becker ou John Horne, insistent sur la complexité du phénomène. Ils soulignent que la mobilisation n’a pas été l’expression d’un consentement unanime et volontaire, mais souvent le résultat de pressions sociales, de contraintes collectives et d’un climat de peur. Le rôle des familles, et notamment des pères, fut décisif : dans des sociétés encore largement patriarcales, l’autorité familiale exerçait une pression forte pour que les jeunes hommes « fassent leur devoir ». Le poids du groupe local – village, paroisse, usine – créait aussi une contrainte sociale où refuser de s’engager signifiait s’exposer à l’opprobre ou à l’accusation de lâcheté. Dans cette perspective, le consentement fut arraché plus que donné.
Les débats historiographiques oscillent donc entre deux interprétations : celle du consentement volontaire, fruit d’un nationalisme intériorisé, et celle de la contrainte, qui voit dans la mobilisation un phénomène largement imposé par les structures sociales et politiques. Les témoignages d’époque, contradictoires, montrent bien la complexité de l’expérience : certains soldats partent avec la conviction de défendre leur patrie, d’autres parce qu’ils n’ont pas le choix. La guerre fut à la fois vécue comme une mission sacrée et comme une épreuve imposée, ce qui explique la persistance des discussions sur la nature de l’engagement des peuples en 1914.
Ce débat n’est pas anodin. Il éclaire le rapport entre nationalisme et guerre : si l’adhésion fut massive et rapide, c’est parce que le nationalisme était devenu l’idéologie dominante, capable de légitimer l’entrée dans la violence. Mais si cet engagement fut aussi le résultat de pressions sociales et d’un encadrement coercitif, cela montre que le nationalisme, loin d’être un simple sentiment, fonctionnait comme une structure de contrainte collective, où l’individu ne pouvait guère échapper à la logique de mobilisation.
L’« Union sacrée »[modifier | modifier le wikicode]
Au lendemain de l’attentat de Sarajevo et de la déclaration de guerre de l’été 1914, l’Europe entre dans ce que les contemporains appellent une « grande guerre patriotique ». L’entrée en guerre est présentée partout comme la défense de la patrie menacée et comme une cause supérieure transcendant les divisions. C’est la première fois que des populations sont mobilisées massivement dans le cadre de l’État-nation moderne : armées de conscription, systèmes bureaucratiques, réseaux ferroviaires et logistiques permettent de déplacer en quelques semaines des millions d’hommes. Cette mobilisation n’est pas seulement militaire, elle est aussi idéologique : chacun est appelé à se définir d’abord et avant tout comme membre de la nation, au point de sacrifier sa vie pour elle.
Pour une partie de l’historiographie, ce moment constitue la preuve éclatante de la réussite des politiques de nationalisation menées tout au long du XIXᵉ siècle. L’école, le service militaire, la diffusion des symboles patriotiques (drapeaux, fêtes, hymnes) avaient forgé un sentiment d’appartenance qui se révéla pleinement en 1914. Le fait que des millions d’hommes acceptent de se rendre au front est interprété comme le signe d’une intériorisation complète de l’identité nationale, devenue plus forte que les intérêts individuels ou les clivages sociaux. La Première Guerre mondiale apparaît alors comme l’apogée de la construction nationale : le sacrifice de masse est la démonstration que l’État-nation a réussi à transformer ses populations en citoyens-soldats prêts à défendre l’intégrité du territoire.
En France, cette logique prend la forme de ce que Raymond Poincaré, président de la République, baptise « l’Union sacrée ». Dans son discours du 4 août 1914, il appelle l’ensemble des forces politiques et sociales à suspendre leurs antagonismes pour défendre la patrie. L’expression se veut rassembleuse : elle englobe la droite monarchiste et nationaliste, la bourgeoisie républicaine, mais aussi la gauche socialiste, longtemps internationaliste, qui accepte de rallier l’effort de guerre. La CGT, malgré son ancrage syndicaliste révolutionnaire, décide elle aussi de se joindre à la mobilisation. C’est un moment d’unanimisme politique rare, où l’ennemi extérieur efface, au moins temporairement, les conflits intérieurs.
Cet unanimisme se traduit par une mobilisation combattante. L’idée de servir la patrie justifie l’enrôlement massif et l’acceptation de l’épreuve. Les soldats français partent en août 1914 convaincus de défendre non seulement leur territoire, mais aussi leur honneur, incarné par la volonté de récupérer l’Alsace-Lorraine perdue en 1871. Cette mémoire de la défaite devient une ressource nationale puissante, capable de transformer une guerre défensive en une guerre de revanche. De même, en Allemagne, le Burgfrieden – littéralement « paix du château » – symbolise le dépassement provisoire des divisions internes, notamment avec le ralliement du parti social-démocrate (SPD), pourtant farouchement opposé au militarisme avant 1914, mais qui accepte de voter les crédits de guerre.
La mobilisation de 1914 est donc interprétée par ce courant historiographique comme le triomphe du processus de nationalisation des sociétés européennes. Les clivages politiques, idéologiques et sociaux – entre bourgeois et ouvriers, entre droite et gauche – se trouvent neutralisés dans l’urgence patriotique. La nation devient la valeur suprême, et la guerre est vécue comme une épreuve où chacun, quel que soit son rang, doit prouver son attachement à la communauté nationale.
L’« Union sacrée » ne se réduit pas à un slogan politique : elle représente l’aboutissement de décennies de construction nationale. Elle témoigne de la capacité des États-nations à mobiliser leurs populations en s’appuyant sur un langage patriotique partagé. Pour les contemporains, elle est perçue comme la réalisation concrète de l’unité nationale, pour les historiens, elle constitue l’un des moments où l’idéologie nationaliste atteint son apogée, transformant l’expérience de guerre en accomplissement patriotique.
Un animisme politique[modifier | modifier le wikicode]
L’été 1914 marque l’un des rares moments d’unanimisme politique quasi total dans l’histoire européenne contemporaine. La guerre, présentée comme un combat pour la survie des nations, efface – au moins temporairement – les antagonismes idéologiques et sociaux qui avaient dominé la vie politique depuis la fin du XIXᵉ siècle. La logique nationaliste, devenue idéologie dominante, réussit à subordonner les clivages partisans à l’impératif supérieur de défense de la patrie.
En France, le basculement est particulièrement spectaculaire. Le mouvement socialiste, incarné par Jean Jaurès, s’était fermement opposé à la guerre. Fidèle à l’internationalisme ouvrier, Jaurès multipliait les appels à l’unité des travailleurs au-delà des frontières, persuadé que les guerres impérialistes ne servaient que les intérêts économiques d’une minorité. Le 25 juillet 1914, il tient encore un meeting pacifiste retentissant à Lyon. Mais le 31 juillet, il est assassiné à Paris par un nationaliste exalté, Raoul Villain. Sa mort est vécue comme la disparition du dernier rempart contre la guerre. Quelques jours plus tard, le 4 août 1914, la Chambre des députés vote à l’unanimité les crédits militaires : même les socialistes, jusque-là réticents, se rallient à l’Union sacrée. L’assassinat de Jaurès symbolise le basculement d’une gauche pacifiste vers l’acceptation de la guerre au nom de la défense nationale.
En Allemagne, le Parti social-démocrate (SPD), le plus puissant parti ouvrier d’Europe, connaît une évolution comparable. Dès 1907, Gustav Noske avait formulé au Reichstag la « théorie de la compensation » : en cas de guerre défensive, le SPD soutiendrait le gouvernement afin d’obtenir en retour des avancées sociales. À l’extrême gauche, Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht incarnent une opposition internationaliste intransigeante, dénonçant la guerre comme un instrument du capitalisme. Mais lorsque le Reich déclare la guerre en août 1914, la pression patriotique et la crainte de répression pèsent lourdement. Le 4 août, le SPD vote lui aussi, à l’unanimité, les crédits de guerre (Kriegsanleihen), scellant ce que l’on appelle le Burgfrieden – la « paix du château » –, c’est-à-dire la suspension des conflits politiques internes pour préserver l’unité face à l’ennemi extérieur.
Cet unanimisme politique ne se limite pas à la France et à l’Allemagne. Dans la plupart des pays belligérants, les partis pacifistes ou modérés sont balayés par la vague nationaliste. En Grande-Bretagne, le Parti travailliste et les syndicats suspendent leurs luttes pour s’associer à l’effort de guerre. En Autriche-Hongrie comme en Russie, les partis nationaux, souvent divisés, votent eux aussi les crédits militaires. Partout, la guerre devient une cause nationale, transcendant les clivages.
Cela ne signifie pas pour autant la disparition des pacifistes. Au sein même des partis socialistes, des courants minoritaires maintiennent une opposition à la guerre, dénonçant l’abandon de l’internationalisme ouvrier. Luxemburg, Liebknecht ou, en France, certains militants de la SFIO, restent fidèles à l’idée que le prolétariat n’a pas de patrie. Mais leur voix est marginalisée par la pression du consensus national et par la peur d’être accusés de trahison.
L’unanimisme politique de 1914, symbolisé en France par l’Union sacrée et en Allemagne par le Burgfrieden, marque le triomphe du nationalisme comme idéologie. En l’espace de quelques semaines, il transforme les divisions sociales et politiques en une cohésion artificielle, fondée sur l’idée que la défense de la patrie prime sur toute autre considération. La guerre devient alors non seulement une épreuve militaire, mais un acte politique de mobilisation totale des nations.
La mobilisation combattante et ses limites[modifier | modifier le wikicode]
L’été 1914 est marqué par une mobilisation combattante d’une ampleur inédite. Dans la plupart des pays européens, les populations répondent massivement à l’appel des États. Les armées de conscription sont complétées par des vagues de volontaires, signe que l’idée de défendre la patrie mobilise des millions d’hommes. En Grande-Bretagne, où la conscription n’existe pas encore, le phénomène est particulièrement frappant : près d’un million d’hommes s’engagent volontairement dans les premières semaines de la guerre, et plus de trois millions rejoignent les rangs en 1915. En Allemagne, ce sont environ un million de jeunes volontaires qui se présentent spontanément dans les bureaux de recrutement dès les premiers mois du conflit. L’idée d’un engagement personnel au service de la nation, nourrie par le discours patriotique et la pression collective, paraît triompher.
Ce phénomène conduit certains historiens à voir dans la mobilisation de 1914 la confirmation de la réussite des processus de nationalisation des sociétés européennes. L’école, le service militaire, la diffusion des symboles nationaux auraient préparé les populations à accepter la guerre comme un devoir naturel, ce qui expliquerait la relative facilité de l’enrôlement. L’image des foules rassemblées dans les gares, acclamant les soldats partant au front, illustre cette vision d’un consensus national où le sacrifice individuel se confond avec la défense de la communauté.
Mais l’enthousiasme n’est pas homogène. Derrière la façade de l’unanimité se cachent des expériences contrastées. Dans les campagnes, de nombreux paysans quittent leurs champs à contrecœur, conscients des difficultés que leur absence engendrera pour les récoltes et la survie de leurs familles. Dans les quartiers populaires des grandes villes, les départs se font souvent dans les larmes, marqués par l’angoisse de la séparation et l’incertitude du retour. Les élans patriotiques sont plus visibles dans les milieux bourgeois et cultivés, qui investissent la guerre d’un sens idéologique ou symbolique, tandis que les classes populaires la vivent davantage comme une contrainte.
L’enthousiasme initial est par ailleurs de courte durée. Si les premiers mois donnent l’image d’une mobilisation joyeuse et presque insouciante, la réalité du front et la brutalité des combats dissipent rapidement cette ferveur. L’enlisement dans la guerre de position, la violence inédite de l’artillerie, l’ampleur des pertes humaines font basculer l’expérience de guerre vers une endurance contrainte plutôt qu’un élan volontaire. À mesure que s’allonge la durée du conflit, la mobilisation se maintient davantage par la discipline, la pression sociale et les mécanismes de contrainte de l’État que par un patriotisme spontané.
La mobilisation combattante de 1914 illustre donc à la fois la force du nationalisme comme idéologie et ses limites concrètes. Elle montre que l’appel à défendre la nation pouvait soulever des millions d’hommes, mais aussi que cet engagement fut inégalement ressenti selon les classes sociales et rapidement érodé par la dureté de l’expérience de guerre. Le consensus de l’été 1914 fut moins un enthousiasme durable qu’un moment de bascule, où les sociétés entrèrent dans une guerre qu’elles pensaient brève et qui s’avéra longue et dévastatrice.
Autres formes de la mobilisation[modifier | modifier le wikicode]
La Première Guerre mondiale ne fut pas seulement une mobilisation combattante : elle entraîna aussi une mobilisation totale des sociétés. Pour la première fois, l’État-nation engagea non seulement ses soldats, mais aussi l’ensemble de ses populations et de ses ressources dans un effort de guerre qui transforma profondément les structures sociales et économiques.
La mobilisation économique et sociale fut un élément décisif. Les ouvriers et les industries furent intégrés à la logique de guerre, parfois par contrainte. En Allemagne, cette mobilisation atteignit un niveau inédit avec la loi du 2 décembre 1916, le Hilfsdienstgesetz. Cette loi instaura un service civil obligatoire pour tous les hommes valides âgés de 17 à 60 ans qui n’étaient pas mobilisés au front. Ils furent tenus de travailler dans les usines liées à l’effort de guerre, notamment dans la sidérurgie et l’armement. La guerre créa ainsi un système où l’ensemble de la population masculine était mobilisée, soit sur le champ de bataille, soit dans les ateliers. Ce dispositif, qui prolongeait l’idée de conscription dans le domaine civil, montre bien le passage à une économie de guerre organisée par l’État et plaçant le travail au service de la nation.
Mais cette mobilisation de la main-d’œuvre supposait aussi de garantir sa loyauté. Dans tous les pays européens, jusqu’en 1916, les syndicats jouèrent un rôle essentiel de stabilisation sociale. Ils acceptèrent de suspendre les grèves et d’appeler les ouvriers à consentir aux sacrifices imposés par la guerre. En échange, les États leur offrirent une place accrue dans les négociations politiques et sociales. En Allemagne comme en France, la participation des syndicats aux discussions marqua un tournant : elle conféra au mouvement ouvrier une légitimité nouvelle, tandis qu’en contrepartie, l’ordre social fut préservé dans un contexte de tension extrême. La fondation de l’Organisation internationale du travail en 1919 peut être comprise comme l’héritage de ce pacte implicite : elle constitue une reconnaissance symbolique et institutionnelle du rôle joué par les syndicats dans la poursuite de la guerre.
La mobilisation prit également une dimension culturelle et intellectuelle. En Allemagne, l’Aufruf an die Kulturwelt (Appel au monde de la culture), publié le 4 octobre 1914, constitue un moment emblématique. Quatre-vingt-treize professeurs et intellectuels prestigieux, parmi lesquels des savants de renommée mondiale, signèrent un manifeste justifiant l’action militaire allemande, notamment les destructions de la bibliothèque de Louvain et de la cathédrale de Reims. Ils présentaient la guerre comme une lutte pour la survie et la grandeur de la culture allemande, niant toute responsabilité dans les exactions. Cet appel révèle combien les élites intellectuelles participèrent activement à la légitimation de la guerre, transformant le conflit en croisade culturelle autant que militaire. La guerre devint ainsi, dans les représentations, non seulement une défense du territoire, mais aussi une protection de l’identité et du patrimoine nationaux.
La mobilisation concerna aussi les femmes, dont le rôle fut profondément transformé. Dès 1914, en Allemagne, environ 92 000 infirmières volontaires furent intégrées aux hôpitaux militaires. Le National Frauendienst (Service national des femmes), organisé par l’Association des femmes allemandes (Bund der deutschen Frauen), coordonna les services sociaux communaux et renforça l’engagement féminin. Partout en Europe, les femmes furent appelées à pallier l’absence des hommes, que ce soit dans les champs, dans les services ou dans les usines. Si les femmes avaient toujours travaillé, en particulier dans le textile ou l’agriculture, la guerre les introduisit dans de nouvelles branches industrielles, notamment la métallurgie et la sidérurgie. Toutefois, cette insertion fut conçue comme temporaire : les femmes n’étaient pas formées en profondeur, car l’objectif était de les renvoyer à leurs postes traditionnels une fois la guerre terminée.
Néanmoins, la guerre marqua une étape décisive dans la reconnaissance des compétences féminines. Le service infirmier connut une professionnalisation durable grâce à la création d’écoles spécialisées. La figure de l’infirmière volontaire se transforma en métier reconnu, ouvrant aux femmes un champ nouveau de légitimité sociale. La Première Guerre mondiale ne fit pas « entrer » les femmes dans le monde du travail – elles y étaient déjà –, mais elle modifia leur statut en valorisant leurs compétences et en élargissant les horizons professionnels possibles, même si le retour à l’ordre d’avant-guerre limita ces acquis.
Toutes ces formes de mobilisation – économique, sociale, culturelle, féminine – furent indispensables à la poursuite du conflit. Elles ne furent pas le fruit d’un simple élan spontané, mais d’une combinaison de propagande, de pression sociale et de dispositifs institutionnels mis en place par les États. L’adhésion fut réelle dans certains milieux, mais elle reposa aussi sur des instruments d’incitation, de coercition et de discipline. C’est cette mobilisation totale, au-delà du champ de bataille, qui explique pourquoi la guerre put se prolonger pendant plus de quatre ans, malgré son coût humain et matériel colossal.
Les instruments de la mobilisation collective[modifier | modifier le wikicode]
Guerre et Démocratie[modifier | modifier le wikicode]
La Première Guerre mondiale fut une épreuve majeure pour les régimes politiques européens. Elle posa partout la question de l’équilibre entre le pouvoir civil et le pouvoir militaire, et mit en tension les institutions démocratiques. Dans les pays belligérants, la guerre conduisit à une suspension ou à un ralentissement du fonctionnement normal de la vie politique : les élections furent reportées, les parlements marginalisés, et les libertés publiques restreintes au nom de l’unité nationale et de l’efficacité militaire. La démocratie, qui avait commencé à se consolider en Europe à la fin du XIXᵉ siècle, se trouva confrontée à une logique de guerre totale qui renforça la centralisation, l’autorité et la discipline.
Dès 1914, l’état de siège ou l’état d’urgence fut instauré dans la plupart des pays. En France, le Parlement continua à siéger mais son rôle fut réduit, les décisions stratégiques étant prises par un exécutif resserré, étroitement lié aux militaires. En Grande-Bretagne, la coalition d’union nationale formée autour du Premier ministre Lloyd George marginalisa les oppositions, tandis que le Defence of the Realm Act (DORA) donna au gouvernement des pouvoirs exceptionnels de censure, de contrôle économique et de répression. En Russie, la Douma fonctionna encore jusqu’à la révolution de 1917, mais elle fut constamment contournée par le tsar et par l’état-major. Dans l’ensemble de l’Europe, la guerre paralysa le débat démocratique au profit d’un exécutif renforcé.
En Allemagne, cette tendance fut poussée à son paroxysme. Dès avant 1917, l’état-major prussien exerçait une influence considérable sur la conduite de la guerre. À partir de 1916–1917, avec la nomination de Hindenburg et Ludendorff à la tête du Grand Quartier général, s’instaura ce que les historiens appellent une « dictature militaire ». L’empereur Guillaume II conserva son titre, mais le pouvoir réel passa entre les mains de ces deux généraux. Ils décidèrent non seulement des grandes orientations militaires, mais influencèrent aussi directement la politique intérieure et économique : organisation de la production, affectation de la main-d’œuvre, gestion des approvisionnements. Le gouvernement civil fut relégué à un rôle secondaire, et le Reichstag, bien que théoriquement souverain, vit sa marge de manœuvre réduite à presque rien. L’Allemagne connut donc une militarisation inédite du pouvoir, où la logique de guerre totale s’imposa à l’ensemble de la société.
Dans tous les pays, cette subordination du politique au militaire s’accompagna d’une bureaucratisation de la vie publique. La guerre exigea une gestion technique des ressources, des transports, du ravitaillement, de l’armement et de la main-d’œuvre. Des ministères spécialisés, souvent dirigés par des experts plus que par des hommes politiques traditionnels, prirent une place croissante dans les gouvernements. Ce phénomène introduisit une rupture : alors qu’avant 1914 la politique reposait largement sur le débat d’idées, la guerre imposa une logique de compétence et de technicité. Les décisions se fondèrent de plus en plus sur des expertises économiques, industrielles et logistiques, transformant la gouvernance en une administration rationalisée de la guerre.
La Première Guerre mondiale fut ainsi un laboratoire de modification des équilibres démocratiques. Elle montra que, dans une situation de mobilisation totale, les démocraties pouvaient accepter une forte centralisation du pouvoir, la suspension des libertés et la montée en puissance des administrations techniques. Mais elle révéla aussi les fragilités de ce modèle : en Allemagne comme en Russie, l’hypertrophie du pouvoir militaire alimenta des crises politiques qui débouchèrent sur des bouleversements révolutionnaires en 1917–1918. Dans les pays occidentaux, la démocratie sortit transformée : affaiblie pendant la guerre, elle en ressortit néanmoins renforcée à long terme, enrichie d’une nouvelle culture de l’expertise et de la négociation sociale (notamment avec les syndicats).
En définitive, la Première Guerre mondiale reconfigure durablement les régimes politiques européens. Elle démontre que la démocratie n’est pas incompatible avec la guerre totale, mais qu’elle doit pour cela se plier à des formes d’autorité exceptionnelles, militarisées et technocratiques. Cette expérience marqua durablement la vie politique du XXᵉ siècle, en posant la question récurrente de l’articulation entre liberté politique et exigences de sécurité nationale.
Propagande et censure[modifier | modifier le wikicode]
La Première Guerre mondiale marque une rupture décisive dans l’histoire des relations entre guerre, information et opinion publique. Pour la première fois, les gouvernements recourent de manière systématique et massive aux instruments de propagande et de censure, considérant que la victoire dépend autant du moral des populations civiles que de la puissance des armées. Le contrôle de l’information devient un champ de bataille à part entière, où se joue la capacité des États à entretenir le consentement et à éviter la lassitude ou la révolte.
La propagande comme arme politique. Les gouvernements belligérants prennent directement en charge la production et la diffusion de messages destinés à convaincre les populations du bien-fondé de la guerre. Affiches patriotiques, tracts, brochures, photographies, cartes postales et surtout presse deviennent des supports de persuasion de masse. La propagande vise d’abord à diaboliser l’ennemi : en France, l’Allemand est présenté comme un « barbare », un « ogre prussien » responsable d’atrocités ; en Allemagne, la propagande dénonce l’« encerclement » orchestré par l’Entente et justifie la guerre comme une lutte de survie. Les affiches insistent aussi sur le devoir de chaque citoyen : partir combattre, acheter des emprunts de guerre, travailler à l’usine ou économiser les ressources.
Les agences officielles de propagande témoignent de la nouveauté du phénomène. L’Allemagne se distingue particulièrement avec la création en 1916 du Bild- und Filmamt (BUFA), l’Office du film et de l’image, qui coordonne la propagande visuelle et cinématographique. Cet organisme est à l’origine de l’UFA (Universum Film AG), qui deviendra après la guerre un acteur majeur du cinéma allemand. La Grande-Bretagne crée dès 1914 le War Propaganda Bureau, surnommé le « Wellington House », qui mobilise écrivains, journalistes et artistes pour produire des pamphlets, livres, affiches et films. En France, le ministère de la Guerre contrôle la production d’images et la diffusion d’affiches patriotiques, souvent inspirées par des dessinateurs connus. L’Italie, où le consentement populaire est plus fragile, développe également une propagande intense, insistant sur le devoir national de soutenir l’effort militaire.
La censure comme complément de la propagande. Dans tous les pays, le contrôle de l’information est omniprésent. En Allemagne, un bureau central de censure surveille la presse et la correspondance : toutes les lettres envoyées par les soldats sont ouvertes, lues et expurgées de passages jugés défaitistes. En France, la presse écrite est strictement encadrée par la censure militaire : les articles doivent être validés avant publication, et toute critique de la stratégie ou mention trop précise des pertes est interdite. Même en Grande-Bretagne, pays qui se voulait le plus libéral, un système de censure rigoureux est instauré via le Defence of the Realm Act (DORA), qui autorise la suppression de toute publication jugée nuisible au moral national. Les journaux, les livres et les pièces de théâtre sont contrôlés, et certaines informations sont volontairement exagérées ou inventées pour maintenir l’enthousiasme.
Les soldats eux-mêmes sont visés par ces dispositifs. Leur correspondance, principale source de nouvelles pour les familles, est filtrée pour éviter toute diffusion de doutes, de critiques ou de descriptions trop réalistes de la vie au front. La censure s’exerce ainsi jusque dans l’intimité de la relation entre combattants et civils, contribuant à maintenir une image partiellement fictive de la guerre, faite d’héroïsme et de sacrifices nécessaires, plutôt que de boue, de peur et de morts anonymes.
La combinaison de propagande et de censure crée un univers où l’opinion publique est constamment encadrée et orientée. Loin d’être spontanée, l’adhésion à la guerre est produite par une stratégie de persuasion et de contrôle de l’information. Si la propagande permet d’entretenir le patriotisme et de justifier les sacrifices, la censure empêche l’émergence de contre-discours défaitistes. Ce double dispositif, perfectionné pendant le conflit, deviendra l’un des héritages les plus durables de la Première Guerre mondiale, ouvrant la voie aux pratiques de propagande de masse du XXᵉ siècle.
Le patriotisme des minorités[modifier | modifier le wikicode]
La Première Guerre mondiale ne fut pas seulement l’affirmation des nations établies ; elle fut aussi un moment d’intégration des minorités dans la communauté nationale. Les groupes religieux, ethniques ou sociaux, souvent relégués à la marge avant 1914, utilisèrent le conflit comme une occasion de manifester leur loyauté et de revendiquer une place plus pleine au sein de la nation. En participant à l’effort de guerre, ces populations cherchèrent à démontrer que leur fidélité n’était pas inférieure à celle des majorités et que le sacrifice consenti devait se traduire en reconnaissance politique.
En France, la mobilisation des minorités illustre cette dynamique. Les juifs français, parfois accusés d’« étrangeté » à la nation depuis l’affaire Dreyfus (1894–1906), se distinguèrent massivement au front, soulignant leur patriotisme. De nombreux témoignages de rabbins et d’associations juives rappellent que le sang versé par les soldats juifs était la preuve définitive de leur appartenance à la patrie. Les protestants, longtemps minoritaires et stigmatisés, firent de même, intégrant la guerre dans une logique de réconciliation nationale. Quant aux populations issues des colonies, elles furent mobilisées à grande échelle : tirailleurs sénégalais, spahis algériens, troupes indochinoises. Ces soldats coloniaux, souvent envoyés dans les zones les plus dures, présentèrent leur sacrifice comme la preuve de leur loyauté à la France. Pour les élites coloniales, cette participation devait être une monnaie d’échange en faveur d’une reconnaissance accrue, voire d’une émancipation politique.
En Allemagne, les minorités religieuses et ethniques participèrent également à l’effort de guerre. Les juifs allemands, intégrés juridiquement depuis 1871 mais encore perçus comme « différents », s’engagèrent en masse dans l’armée impériale. Plus de 100 000 d’entre eux furent mobilisés, et environ 12 000 moururent au front. Leur engagement, relayé par des associations, fut présenté comme un acte de fidélité nationale irréfutable. Pourtant, en 1916, une enquête militaire fut lancée pour mesurer le taux d’engagement des soldats juifs, signe que la suspicion antisémite perdurait malgré les sacrifices. Les Polonais de l’Empire allemand, eux aussi, répondirent à la mobilisation, espérant qu’un comportement loyal pourrait leur valoir une autonomie ou une reconnaissance accrue au sein de l’Empire.
Dans l’Empire austro-hongrois, la question prit une ampleur encore plus marquée. Cet empire multiethnique, composé d’Autrichiens, de Hongrois, de Tchèques, de Slovaques, de Croates, de Roumains, de Slovènes ou encore d’Ukrainiens, fit appel à toutes ses composantes pour soutenir l’effort de guerre. Les minorités participèrent, mais souvent avec des loyautés ambivalentes. Les Tchèques, par exemple, fournirent des soldats à l’armée impériale mais certains rejoignirent aussi les légions tchèques formées à l’étranger aux côtés de l’Entente, espérant qu’une victoire alliée ouvrirait la voie à l’indépendance. La guerre constitua ainsi un test : certaines minorités tentèrent de prouver leur patriotisme envers l’Empire, d’autres y virent l’occasion de se libérer de sa tutelle.
Dans l’Empire russe, les minorités non slaves (Polonais, Finlandais, Baltes, Juifs, Tatars, Caucasiens) furent également mobilisées. Là encore, le patriotisme se manifesta dans des conditions souvent ambiguës. Les minorités juives, par exemple, souffraient d’un antisémitisme institutionnel, mais elles s’engagèrent massivement dans l’armée. Les Polonais et les Finlandais, en revanche, interprétèrent parfois la guerre comme une étape vers l’émancipation.
La guerre fut aussi un moment de mobilisation des femmes comme minorité sociale et politique. Longtemps tenues à l’écart de la vie civique, elles furent intégrées à l’effort national par leur travail dans les usines, dans les champs ou dans les services de santé. Cette participation fut utilisée comme un argument pour réclamer des droits nouveaux : en Grande-Bretagne, le droit de vote fut accordé aux femmes en 1918, et en Allemagne en 1919. L’engagement féminin durant la guerre apparaît ainsi comme une démonstration patriotique qui permit des avancées politiques durables.
Le patriotisme des minorités pendant la Première Guerre mondiale eut donc une double fonction : renforcer la cohésion nationale à court terme et ouvrir, à plus long terme, des revendications de reconnaissance et de droits. Mais il comporta aussi une dimension paradoxale. Si de nombreux groupes minoritaires purent mettre en avant leur loyauté et leur contribution, ils ne furent pas toujours récompensés à la hauteur de leurs sacrifices. Les soldats coloniaux français ne bénéficièrent pas d’une égalité politique après 1918 ; les juifs allemands, malgré leur engagement, furent de nouveau stigmatisés dans les années 1920 et 1930 ; et dans les empires multiethniques, le patriotisme de guerre fut souvent balayé par l’émergence de nationalismes centrifuges.
La Première Guerre mondiale fut donc à la fois un moment d’intégration symbolique des minorités dans les nations en guerre, et le révélateur de la fragilité de cette reconnaissance, souvent remise en cause dès que les armes se turent.
Dans les Etats-Nations[modifier | modifier le wikicode]
La Grande Guerre constitua un moment d’intégration pour de nombreuses minorités au sein des États-nations. Les groupes religieux, politiques ou culturels, souvent relégués dans une position périphérique avant 1914, saisirent le conflit comme une occasion de manifester leur loyauté et d’obtenir reconnaissance et légitimité. L’effort de guerre fut ainsi perçu par beaucoup de minorités comme un moyen de se fondre dans la communauté nationale et de prouver leur utilité.
En France, la minorité protestante se distingua particulièrement par son patriotisme. Héritiers d’une longue histoire de marginalisation et de méfiance, les protestants virent dans la guerre une opportunité de confirmer leur enracinement national. Les pasteurs appelèrent leurs fidèles à l’engagement, et la mobilisation protestante contribua à effacer les soupçons persistants d’« étrangeté » à la nation française. De même, les immigrés, souvent venus d’Italie, de Pologne ou d’Europe de l’Est, furent nombreux à s’engager dans l’armée française. Leur participation permit de réaffirmer que l’appartenance à la nation ne se définissait pas seulement par la naissance, mais pouvait aussi se conquérir par le sang versé. Pour ces minorités, la guerre fut un moment d’intégration civique par l’épreuve.
En Allemagne, deux minorités religieuses jouèrent un rôle central : les catholiques et les juifs. Les catholiques, longtemps soupçonnés d’allégeance au pape plutôt qu’à l’Empire, cherchèrent à dissiper ces doutes. Le Zentrum, principal parti catholique, apporta un soutien clair à la guerre. Alors que le pape Benoît XV condamna dès 1917 la poursuite des hostilités, les évêques allemands refusèrent de s’y associer : dans leur position minoritaire, une condamnation de la guerre aurait pu les faire apparaître comme « antipatriotiques » et les marginaliser davantage. Leur ralliement à l’effort de guerre contribua à normaliser la place du catholicisme dans la communauté nationale allemande.
La minorité juive allemande, émancipée en 1871 mais encore régulièrement stigmatisée, manifesta un patriotisme spectaculaire. Le premier député volontaire pour le front fut Ludwig Frank, social-démocrate juif, tué dès septembre 1914 devant Lunéville. Plus de 100 000 juifs allemands servirent dans l’armée, dont 10 000 engagés volontaires et près de 2 000 promus officiers. Dans l’administration civile, des figures comme l’industriel Walter Rathenau, le chimiste Fritz Haber ou l’économiste Franz Oppenheimer occupèrent des positions centrales dans l’organisation de l’économie de guerre. Cette participation de masse fut comprise par beaucoup de juifs comme une chance d’intégration définitive dans la nation allemande. Pourtant, l’antisémitisme persista : en 1916, une enquête militaire visant à mesurer le taux de participation des juifs fut lancée, signe que les soupçons ne disparaissaient pas malgré leur sacrifice.
Les minorités politiques profitèrent aussi de la guerre pour s’intégrer. En Allemagne, la social-démocratie (SPD), marginalisée et longtemps combattue par le gouvernement impérial, vit dans son ralliement au Burgfrieden de 1914 une occasion de montrer sa loyauté nationale. En votant les crédits de guerre, le SPD prouvait qu’il n’était pas un parti révolutionnaire détaché de l’intérêt national, mais une force capable de participer à la défense du pays. Pour de nombreux sociaux-démocrates, la guerre représentait une chance de sortir du statut de « minorité politique suspecte » et de s’affirmer comme acteur central de la vie nationale.
Ainsi, la guerre fut un moment de redéfinition des appartenances dans les États-nations. Minorités religieuses, immigrés, juifs, catholiques, protestants ou encore partis politiques contestataires utilisèrent l’épreuve de 1914–1918 pour prouver leur loyauté. Le conflit fonctionna comme un creuset : en participant à l’effort commun, en sacrifiant leurs vies, ces minorités aspiraient à être pleinement reconnues comme membres de la communauté nationale.
Cette dynamique ne fut pas propre aux États-nations homogènes : dans les empires multinationaux (Autriche-Hongrie, Russie), la guerre joua un rôle similaire, en mobilisant des peuples divers sous la même bannière impériale. Mais, dans ces contextes, l’intégration resta fragile : le sacrifice consenti par certaines minorités fut rapidement réinterprété après 1918 comme une étape vers la revendication de leur indépendance nationale.
Dans les Empires multinationaux[modifier | modifier le wikicode]
La Première Guerre mondiale fut aussi une épreuve décisive pour les empires multinationaux, dont la survie reposait sur la capacité à mobiliser des populations hétérogènes. Contrairement aux États-nations relativement homogènes, l’Autriche-Hongrie, la Russie ou l’Empire ottoman devaient maintenir la cohésion d’armées et de sociétés composées de peuples aux langues, religions et identités multiples. La guerre fonctionna comme un révélateur : là où l’intégration réussit temporairement, elle permit la mobilisation ; là où elle échoua, elle précipita l’éclatement des empires.
En Autriche-Hongrie, l’armée impériale illustrait la diversité de l’Empire. Le corps des officiers reflétait ce brassage : à peine 50 % étaient germanophones, les autres venant des différentes nationalités de la monarchie (hongrois, tchèques, croates, roumains, polonais, slovènes, etc.). Les régiments étaient eux aussi composites, ce qui poussait les officiers austro-hongrois à affirmer, non sans ironie, qu’il n’y avait pas d’armée plus « internationaliste » que la leur. Cette armée multinationale fut, dans un premier temps, un instrument efficace de mobilisation. Les rituels impériaux, l’attachement à la dynastie des Habsbourg et l’encadrement militaire permirent de maintenir une cohésion initiale. Cependant, cette unité fut fragile : à mesure que la guerre s’éternisait et que les pertes augmentaient, les particularismes nationaux resurgirent. À partir de 1917, des désertions massives, notamment parmi les Tchèques et les Slaves du Sud, révélèrent la difficulté de maintenir un effort commun dans un empire où les nationalismes concurrents gagnaient en intensité.
Dans l’Empire russe, la mobilisation fut beaucoup plus problématique. L’armée impériale incorporait des dizaines de peuples différents – Russes, Ukrainiens, Polonais, Baltes, Finlandais, Caucasiens, Tatars, Kazakhs, etc. – et si elle pouvait compter sur des effectifs immenses, elle souffrait d’un manque d’encadrement et de loyauté politique. Certaines minorités, comme les Polonais ou les Finlandais, participèrent à la guerre avec l’espoir qu’un sacrifice consenti leur vaudrait une reconnaissance ou une autonomie après la victoire. Mais d’autres groupes restèrent hostiles à l’Empire, et la guerre aggrava les tensions internes. Le front oriental, marqué par des défaites lourdes (Tannenberg, 1914), accentua la crise de légitimité du régime tsariste. La mobilisation des minorités ne produisit pas d’intégration durable : au contraire, la guerre précipita l’effondrement du pouvoir impérial et la fragmentation en mouvements nationaux, révolutionnaires ou indépendantistes après 1917.
Dans l’Empire ottoman, enfin, la situation était encore plus complexe. Cet empire, affaibli depuis la fin du XIXᵉ siècle, entra en guerre aux côtés des Empires centraux en 1914. La mobilisation y prit un caractère radicalement différent : elle s’appuya sur un discours panislamique destiné à unifier les populations musulmanes de l’Empire et au-delà, notamment en proclamant le « djihad » contre les puissances de l’Entente. Mais cette stratégie renforça aussi la méfiance vis-à-vis des minorités chrétiennes, perçues comme potentiellement déloyales. La guerre devint ainsi un moment de violence extrême contre ces populations : le génocide arménien de 1915, mais aussi les persécutions contre les Grecs pontiques et les Assyriens, révèlent comment le nationalisme turc, combiné à la logique impériale, transforma certaines minorités en ennemis intérieurs à éliminer. Loin d’un brassage intégré, la guerre dans l’Empire ottoman marqua un basculement vers une homogénéisation par la terreur et la destruction.
Dans les empires multinationaux, la guerre fut vécue comme une épreuve paradoxale. Elle permit d’un côté de mobiliser, au moins temporairement, des populations diverses sous un même drapeau. Mais elle révéla surtout la fragilité de ces constructions impériales, incapables de contenir la montée des nationalismes. L’Autriche-Hongrie, la Russie et l’Empire ottoman sortirent de la guerre profondément affaiblis ou disloqués. Dans ces contextes, l’expérience de la mobilisation ne produisit pas l’intégration observée dans les États-nations : elle précipita au contraire la dissolution des empires et l’émergence de nouveaux États fondés sur le principe national.
Les limites de l’unanimisme de guerre[modifier | modifier le wikicode]
Si l’été 1914 avait vu un élan d’unanimisme national inédit — Union sacrée en France, Burgfrieden en Allemagne, ralliement des partis en Grande-Bretagne et en Russie — cet élan fut rapidement fragilisé par l’expérience concrète de la guerre. L’enthousiasme des premiers jours céda la place à l’usure, aux frustrations et aux contestations, révélant les limites structurelles de la mobilisation patriotique.
L’usure des combattants fut la première fissure. Les soldats partis la fleur au fusil découvrirent la réalité des tranchées : boue, froid, manque d’hygiène, rats, cadavres, bombardements incessants. Les offensives meurtrières de 1915 et 1916 (Artois, Champagne, Verdun, la Somme) coûtèrent des centaines de milliers de vies pour des gains territoriaux dérisoires. L’écart entre le discours patriotique exaltant la gloire et la réalité d’une guerre industrielle déshumanisée alimenta le désenchantement. Des formes de résistance passive apparurent : mutilations volontaires pour éviter le front, désertions, refus d’obéir, lettres désespérées aux familles. L’union patriotique n’effaçait pas la souffrance individuelle.
Le mécontentement des civils s’amplifia également. Les privations alimentaires, les rationnements, la hausse du coût de la vie et le deuil de masse fragilisèrent la cohésion de l’arrière. En Allemagne, le « tournip winter » (hiver des rutabagas) de 1916–1917 symbolisa les difficultés extrêmes de ravitaillement, qui provoquèrent grèves et manifestations. En France, les femmes, privées de maris et chargées de maintenir les foyers, exprimèrent elles aussi leur exaspération. Dans tous les pays, la lassitude grandissait à mesure que la guerre paraissait interminable.
Les contestations sociales et politiques fissurèrent l’unanimisme. En France, les mutineries de 1917 après l’échec sanglant de l’offensive du Chemin des Dames montrèrent que la discipline militaire pouvait vaciller. Les soldats n’abandonnèrent pas la défense du territoire, mais ils refusèrent des offensives jugées inutiles : ils réclamaient une guerre défensive et non plus des assauts meurtriers. En Russie, l’usure de la guerre précipita la chute du tsarisme en février 1917, puis la prise du pouvoir par les bolcheviks en octobre : la promesse de « paix, pain et terre » mit fin à l’unanimisme patriotique initial. En Allemagne, la grève générale de janvier 1918, menée par les ouvriers, exprima la rupture croissante entre la population et un pouvoir militarisé.
Les fractures idéologiques réapparurent. En 1914, les partis socialistes s’étaient ralliés à l’effort de guerre ; mais dès 1915–1916, une gauche pacifiste réémergea. En France, certains militants de la SFIO dénoncèrent la poursuite du conflit. En Allemagne, Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht s’opposèrent au SPD majoritaire, créant en 1917 le Parti social-démocrate indépendant (USPD) hostile à la guerre. L’internationalisme ouvrier reprit vigueur dans certains milieux, rappelant que l’unanimisme de 1914 avait été autant une contrainte sociale qu’un consentement sincère.
Enfin, la lassitude culturelle et morale marqua une rupture profonde. Les écrivains, artistes et intellectuels qui avaient exalté la guerre au début — comme Ernst Jünger ou Maurice Barrès — virent leur discours contesté par des témoignages plus sombres, comme ceux de Henri Barbusse (Le Feu, 1916) ou des poètes anglais Wilfred Owen et Siegfried Sassoon, qui dénonçaient l’absurdité des massacres. La « culture de guerre » se fissura : à côté de l’héroïsme, s’imposait une vision de souffrance, de résignation et de mort de masse.
L’unanimisme de guerre, présenté en 1914 comme l’apogée de la nationalisation des sociétés, trouva rapidement ses limites dans l’expérience vécue des populations. La guerre totale exigeait une mobilisation permanente que ni les soldats ni les civils ne pouvaient soutenir sans tensions. Les grèves, mutineries et révolutions de 1917 illustrent ces fractures. Loin d’être un bloc homogène, la nation en guerre apparaissait comme un champ de contradictions, où le patriotisme pouvait coexister avec la lassitude, la résignation, et parfois la révolte.
Au front[modifier | modifier le wikicode]
L’unanimisme de guerre proclamé en 1914 se heurte rapidement à l’expérience concrète du front. La vie dans les tranchées, marquée par la violence extrême et la durée inattendue du conflit, met en évidence les limites du patriotisme initial. Les historiens débattent depuis plusieurs décennies de la manière dont les soldats ont vécu cette guerre : se sont-ils engagés volontairement, par consentement patriotique, ou ont-ils été contraints, encadrés et soumis à une pression telle que le libre-arbitre fut impossible ?
Le courant du consentement met en avant l’intériorisation des valeurs patriotiques par les combattants. Selon cette lecture, l’école, les rites civiques et les discours politiques avaient inculqué un sentiment national suffisamment fort pour que les soldats acceptent le sacrifice. La défense de la patrie et de la famille aurait été pour beaucoup une motivation réelle, expliquant la relative endurance des troupes face à des conditions inhumaines.
À l’inverse, les partisans de la thèse du consentement contraint insistent sur les pressions sociales, familiales et religieuses. En France, par exemple, le rôle des pères, des instituteurs ou des curés dans l’encadrement des jeunes hommes fut décisif : refuser de partir signifiait trahir non seulement la nation, mais aussi sa propre communauté locale. En Italie, où la mobilisation fut plus fragile, de nombreux historiens soulignent le rôle de l’Église catholique dans l’encadrement des recrues, tandis qu’en Allemagne, le protestantisme servit de cadre moral et patriotique à l’acceptation de l’épreuve. Pour ces historiens, les soldats n’avaient guère le choix : la pression du groupe était trop forte pour être contournée.
À cela s’ajoute la discipline militaire, d’une sévérité redoutable. Les armées modernes, hiérarchisées et bureaucratisées, disposaient de moyens de contrainte considérables. Les sanctions pour désertion ou refus de combattre allaient jusqu’à l’exécution sommaire. Cette pression institutionnelle rendait illusoire l’idée d’un libre-arbitre total au front. Si l’on combat, ce n’est pas toujours par patriotisme, mais aussi par impossibilité de faire autrement.
Dès les premiers mois de la guerre, on observe pourtant des signes de contestation et de souffrance psychique. Des désertions eurent lieu très tôt, même si elles restèrent limitées par rapport aux millions mobilisés. Plus marquant encore fut l’apparition massive de troubles psychiatriques : névroses de guerre, syndromes de choc, paralysies fonctionnelles, mutisme, cauchemars récurrents. Ces maladies, alors mal comprises, furent longtemps interprétées comme des défaillances individuelles, mais les historiens y voient aujourd’hui une expression de la contradiction intérieure des soldats, coincés entre la pression sociale et militaire et leur refus intime de la violence.
À partir de 1917, l’équilibre fragile bascula. Les échecs militaires, les pertes colossales et la lassitude accumulée entraînèrent des contestations ouvertes : mutineries dans l’armée française après le Chemin des Dames, refus collectifs d’obéir, désertions massives en Italie après la défaite de Caporetto, fronde croissante dans l’armée russe qui préfigure l’effondrement du régime tsariste. Le consentement patriotique, réel pour certains, ne suffit plus à contenir la lassitude générale.
La réalité du front fut donc complexe : entre patriotisme sincère, consentement contraint, discipline coercitive et désordres psychiques, l’expérience combattante ne peut être réduite ni à l’enthousiasme ni à la révolte. Elle fut une coexistence de loyauté et de résistance, d’endurance et de contestation. La guerre révéla la capacité des hommes à supporter l’insupportable, mais aussi les limites d’un unanimisme de façade, fissuré par la brutalité de l’expérience vécue.
Les limites de la communauté combattante[modifier | modifier le wikicode]
Si la propagande et l’historiographie nationale ont longtemps présenté les combattants comme une communauté soudée par l’unanimisme patriotique, la réalité est beaucoup plus nuancée. La cohésion des armées fut mise à l’épreuve par des défections, des désertions et des comportements qui contredisent l’image d’un corps homogène et totalement acquis à la cause nationale. Ces fissures révèlent à la fois les fragilités de la nationalisation des masses et l’influence d’autres appartenances — sociales, politiques ou culturelles — capables de concurrencer la loyauté envers la nation.
Le cas le mieux documenté est celui du 28ᵉ régiment d’infanterie de Bohême, qui comptait environ 2 000 hommes. En 1915, face aux troupes russes, ce régiment fit défection en bloc, refusant le combat. Pour certains observateurs, cet épisode illustra l’éveil du nationalisme tchèque : des soldats slaves refusant de se battre contre d’autres Slaves, perçus comme des frères de culture et de langue. Mais une analyse plus fine montre que la majorité des soldats de ce régiment étaient des ouvriers affiliés à des courants socialistes. Leur refus de combattre peut donc aussi s’interpréter comme un geste politique : les socialistes bohémiens refusant de prendre les armes contre les socialistes russes. Cette ambiguïté est révélatrice : les appartenances multiples (nationale, sociale, politique) se superposaient au front, et la fidélité au drapeau impérial n’était pas forcément la plus forte.
Dans l’armée austro-hongroise, d’autres exemples de défections massives montrent combien la cohésion nationale restait fragile dans un empire pluriethnique. Des régiments entiers, composés de Slaves du Sud, de Tchèques ou de Ruthènes, passèrent parfois à l’ennemi, surtout lorsque les circonstances militaires rendaient la résistance intenable. Ces épisodes ne furent pas majoritaires, mais ils révélèrent la difficulté de maintenir une loyauté impériale dans des sociétés où la nationalisation était encore incomplète et où l’identité impériale restait abstraite face à l’identité locale ou sociale.
En Russie, les défections furent aussi nombreuses, mais obéissaient à d’autres logiques. Là encore, les appartenances nationales jouèrent un rôle : des soldats ukrainiens désertèrent en masse, profitant de la saison des récoltes pour rentrer dans leurs villages. Ce comportement montre que, pour beaucoup de paysans mobilisés, l’attachement à la terre et à la survie de la famille comptait davantage que la défense d’une patrie impériale, perçue comme distante et oppressante. Loin d’être galvanisés par un patriotisme russe, ils choisirent de privilégier leurs solidarités locales et matérielles.
Ces défections, si elles restaient statistiquement minoritaires, constituent des indices précieux pour les historiens. Elles montrent que l’unanimisme patriotique vanté par les propagandes nationales n’était ni total ni incontesté. Pour certains, la guerre fut subie plus qu’acceptée, et l’adhésion au projet national resta fragile. Elles témoignent aussi de la faible nationalisation de certaines populations, encore marquées par des loyautés concurrentes : appartenance sociale (ouvriers socialistes), appartenance locale (paysans attachés à leur terre), appartenance religieuse ou appartenance ethnique.
La communauté combattante fut donc traversée de tensions. Si une majorité de soldats tinrent leur rôle, par devoir, discipline ou conviction patriotique, d’autres exprimèrent leur rejet, parfois de façon radicale. Ces limites de la cohésion militaire rappellent que la guerre ne fut pas seulement une confirmation de la puissance du nationalisme : elle fut aussi un révélateur de ses zones d’ombre, là où la contrainte, la souffrance et les identités multiples empêchaient l’adhésion totale.
Des mutineries aux révolutions[modifier | modifier le wikicode]
Le grand tournant dans l’histoire de la communauté combattante se situe en 1917. Jusqu’alors, malgré la souffrance et l’horreur des combats, les armées européennes avaient globalement tenu. Mais l’enlisement de la guerre de position, la répétition des offensives meurtrières sans résultat décisif et l’accumulation des privations finirent par fissurer la discipline militaire. C’est dans ce contexte qu’éclatèrent des mouvements de refus d’obéissance, de désertions et de mutineries, qui, dans certains cas, se transformèrent en révolutions ouvertes.
En Autriche-Hongrie, les défections furent particulièrement précoces. Dès 1915, des désertions massives se produisirent parmi les soldats serbes originaires de Bosnie, mobilisés dans l’armée impériale. Le sentiment national joua ici un rôle déterminant : ces troupes, peu intégrées à l’identité austro-hongroise, rechignaient à combattre contre d’autres Slaves et se rendaient ou passaient à l’ennemi. Ces désertions illustrent la fragilité d’un empire multinational où la loyauté envers la dynastie des Habsbourg entrait en contradiction avec des identités nationales concurrentes.
En France, l’année 1917 marqua un point de bascule. L’inutilité apparente des grandes offensives de 1916 (Verdun, la Somme) et surtout l’échec sanglant de l’offensive Nivelle au Chemin des Dames en avril 1917, où des dizaines de milliers de soldats furent sacrifiés sans résultat tangible, provoquèrent une vague de refus d’obéissance. On recense pour 1916–1917 pas moins de 21 174 condamnations pour refus d’obéir aux ordres. Les mutineries éclatèrent entre avril et mai 1917, impliquant environ 40 000 soldats. Ces mutins ne cherchaient pas à renverser l’État ni à fraterniser avec l’ennemi, mais à refuser des offensives jugées suicidaires et inutiles. Ils exigeaient une conduite de guerre défensive, la protection de leurs vies et une amélioration des conditions de vie au front. La répression fut sévère : 554 peines de mort furent prononcées, même si une cinquantaine seulement furent réellement exécutées, le haut commandement cherchant à donner un exemple dissuasif sans basculer dans une répression massive. Ces mutineries témoignent non pas d’une absence totale de loyauté nationale, mais de la limite d’un patriotisme épuisé par l’atrocité de la guerre industrielle.
En Allemagne, les désertions furent moins nombreuses au début du conflit, signe de la discipline plus rigide et de l’intériorisation plus forte de l’autorité militaire. On estime néanmoins qu’environ 100 000 soldats désertèrent au total. Mais à partir de janvier 1918, le phénomène s’accentua : près d’un million de soldats allemands se constituèrent prisonniers sans combattre, montrant l’épuisement moral des troupes. L’élément le plus spectaculaire fut la révolte de la flotte allemande. Soumise à des conditions de vie très dures et à un encadrement extrêmement autoritaire, la marine impériale connut une première mutinerie à Wilhelmshaven en août 1917, avant de se soulever de manière décisive à Kiel en octobre 1918. Ce mouvement, parti des marins refusant un dernier assaut suicidaire contre la Royal Navy, s’étendit aux garnisons et aux grandes villes, se transformant en révolution ouverte. La chute de l’Empire allemand et la proclamation de la République de Weimar en novembre 1918 furent directement issues de ce soulèvement militaire.
Sur le front oriental, les signes de fraternisation apparurent dès 1915, lorsque soldats russes et austro-hongrois, épuisés par les combats, préférèrent parfois échanger avec l’ennemi plutôt que de se battre. Ce phénomène culmina avec la révolution russe de 1917. L’effondrement du tsarisme en février, puis la prise de pouvoir par les bolcheviks en octobre, débouchèrent sur la désintégration de l’armée russe. Des millions de soldats désertèrent le front, préférant rentrer dans leurs villages pour prendre part aux partages de terres. La guerre cessa d’être perçue comme un devoir patriotique : elle fut vécue comme une oppression insupportable, à laquelle seule la révolution pouvait mettre fin.
Les mutineries et les révolutions constituent donc un symptôme majeur de l’épuisement des sociétés en guerre. Elles marquent l’effondrement de l’unanimisme de 1914 : les soldats, qui avaient accepté ou subi la mobilisation, en vinrent à rejeter les logiques de sacrifice imposées par leurs États. Ce phénomène prit des formes variées — refus d’offensives en France, désertions nationales en Autriche-Hongrie, révolution sociale en Russie, soulèvement naval en Allemagne — mais partout il exprima la même réalité : la limite atteinte par le consentement patriotique face à une guerre trop longue et trop meurtrière.
Maintien et renforcement des oppositions sociales[modifier | modifier le wikicode]
Les mutineries et contestations de 1917–1918 ne furent pas seulement l’expression d’une lassitude face à la durée de la guerre ; elles révélèrent aussi les tensions sociales persistantes au sein des armées et des sociétés mobilisées. L’expérience de la guerre, loin d’effacer les clivages de classes au profit d’une fraternité nationale, contribua souvent à les raviver. Les hiérarchies sociales et militaires, déjà perçues comme sources d’injustice en temps de paix, devinrent insupportables dans un contexte de privations, de discipline stricte et de violence extrême.
En Allemagne, le sentiment d’inégalité fut particulièrement vif dans la flotte impériale. Les marins vivaient dans un espace clos, soumis à une discipline extrêmement dure et à un encadrement dominé par des officiers issus de la noblesse prussienne, les Junkers. Ces officiers, propriétaires terriens et héritiers d’une tradition autoritaire, entretenaient une distance marquée avec les simples matelots, considérés comme des subalternes sans voix. Cette culture de la sujétion — l’« Untertanenstaat » où l’individu est réduit au rang de sujet obéissant — alimenta un profond ressentiment. Le contraste entre les conditions de vie très rudes des marins et l’arrogance perçue de leurs officiers explique en grande partie pourquoi la révolution allemande de novembre 1918 éclata d’abord dans la flotte, avec la mutinerie de Kiel. Les marins ne se révoltaient pas seulement contre la guerre, mais contre une hiérarchie sociale oppressive qui incarnait les inégalités de l’Empire.
En Russie, la dimension sociale des révoltes fut encore plus déterminante. L’armée tsariste, composée en grande majorité de paysans mobilisés, était dirigée par une élite aristocratique et bureaucratique souvent méprisée. Les soldats russes ressentaient durement l’injustice d’un système où les privilèges de classe persistaient même dans les tranchées : les officiers mangeaient mieux, logeaient mieux, et bénéficiaient d’un encadrement moins brutal. Ce fossé entre troupes et commandement nourrissait une hostilité profonde, qui se traduisit en 1917 par une remise en cause de l’ensemble de l’ordre social et politique. La révolution de février 1917 fut donc en partie le produit de cette contestation : la guerre avait mis à nu l’injustice d’un régime incapable de créer une véritable communauté de destin entre officiers et soldats.
En France, la situation fut plus nuancée. Si les mutineries de 1917 exprimaient avant tout le refus de sacrifices jugés inutiles, elles furent aussi alimentées par le sentiment d’un traitement inégal. Pourtant, les statistiques montrent que, proportionnellement, les officiers français moururent en plus grand nombre que les simples soldats. Cette donnée relativise l’idée d’un privilège systématique des cadres militaires. Toutefois, au niveau des perceptions, l’inégalité était bien ressentie : les hommes du rang se plaignaient du confort relatif des états-majors, éloignés du danger direct, et dénonçaient des ordres venus « d’en haut » qui semblaient ignorer les réalités de la tranchée. La critique visait donc moins les officiers de terrain, eux-mêmes très exposés, que les généraux et la hiérarchie supérieure, accusés d’incompétence et d’indifférence.
Dans l’ensemble, la guerre n’abolit pas les clivages sociaux : elle les réorganisa et les rendit plus visibles. Les soldats issus des classes populaires supportaient mal de se sentir sacrifiés pour une cause dont les bénéfices semblaient revenir aux élites politiques, économiques ou militaires. Cette perception fut renforcée par les inégalités dans l’accès aux permissions, aux ressources, voire à la reconnaissance symbolique. Les mutineries, grèves et révolutions qui secouèrent l’Europe entre 1917 et 1918 furent donc aussi des luttes sociales, où l’opposition à la guerre se mêlait à une contestation plus profonde de l’ordre établi.
En définitive, la Première Guerre mondiale fonctionna comme un révélateur et un accélérateur des oppositions sociales. Si le discours de l’union sacrée avait temporairement masqué les fractures en 1914, celles-ci réapparurent avec force à mesure que la guerre se prolongeait. L’expérience combattante montra que la nation n’était pas une communauté homogène : derrière l’uniforme, les inégalités de classe persistaient, et parfois même s’accentuaient, au point d’alimenter les explosions révolutionnaires de 1917–1918.
La communauté nationale vole en éclats[modifier | modifier le wikicode]
Au-delà des mutineries et des désertions au front, la guerre fragilisa aussi la cohésion des sociétés à l’arrière. La « communauté nationale » proclamée en 1914 sous la bannière de l’union sacrée ou du Burgfrieden fut progressivement minée par les difficultés économiques, les privations, les inégalités et les frustrations accumulées. Loin de souder durablement les populations autour du patriotisme, la guerre mit en évidence des fractures sociales, économiques et de genre qui éclatèrent au grand jour à partir de 1916 et culminèrent en 1917.
Les mouvements sociaux et les grèves s’imposèrent comme l’une des formes principales de contestation. À mesure que la guerre se prolongeait, les populations civiles furent confrontées à des rationnements sévères, à la flambée des prix et à l’allongement des files d’attente devant des magasins vides. Ce sont souvent ces situations quotidiennes, dans les files d’approvisionnement, qui servirent de terreau aux premières protestations. Les grèves s’étendirent à de nombreux secteurs, en particulier l’industrie de guerre, où les cadences infernales et les salaires insuffisants exacerbaient les tensions. Le phénomène fut général : en France, en Allemagne et en Grande-Bretagne, le nombre de grévistes en 1917 dépassa celui de l’avant-guerre (par comparaison avec 1913). Même des pays neutres furent touchés, comme la Suisse, où éclatèrent de grandes grèves ouvrières. La guerre totale entraîna donc non pas une homogénéisation sociale, mais une politisation accrue des conflits du travail.
Les fractures sociales traditionnelles — entre ouvriers et patrons, entre possédants et producteurs — furent accentuées par l’économie de guerre. En France comme en Allemagne, la concentration industrielle et le rôle central des grandes entreprises de l’armement donnèrent l’impression que certains acteurs économiques profitaient de la guerre alors que d’autres en supportaient seuls les sacrifices. Cette dénonciation des « profiteurs de guerre » devint un thème récurrent des discours ouvriers et socialistes.
La guerre produisit aussi de nouvelles oppositions, notamment entre la ville et la campagne. Dans des pays comme l’Allemagne, la pénurie alimentaire provoqua un ressentiment croissant : les urbains, affamés, se tournaient vers les campagnes, allant parfois jusqu’à piller les fermes pour survivre. Les paysans, de leur côté, se plaignaient des réquisitions et des prélèvements obligatoires qui les privaient de leurs récoltes. Ce clivage ville-campagne illustre la désagrégation progressive de la solidarité nationale : chacun cherchait à préserver ses ressources dans un contexte de disette généralisée.
Les oppositions de genre furent également exacerbées. Les femmes, massivement intégrées dans l’économie de guerre, occupèrent des emplois industriels jusque-là réservés aux hommes, notamment dans la métallurgie et l’armement. Mais leur intégration fut placée sous condition : elles étaient rarement formées, payées bien en dessous du salaire masculin, et explicitement destinées à être renvoyées dans leurs métiers traditionnels à la fin du conflit. Cette situation suscita de vives revendications pour l’égalité salariale et la reconnaissance des compétences. Dans de nombreuses usines, les femmes s’opposèrent à leurs employeurs, mais aussi à leurs collègues masculins. Patrons et ouvriers hommes, d’ordinaire en conflit, se rejoignirent parfois pour défendre la primauté de la main-d’œuvre masculine face à la menace que représentait l’émancipation féminine. La guerre créa donc une tension nouvelle : une fracture de genre qui traversait la communauté nationale et réorganisait les antagonismes sociaux.
Au total, les mouvements sociaux, les grèves, les clivages ville-campagne et les conflits de genre témoignent de l’éclatement progressif de la communauté nationale. Ce qui avait été présenté en 1914 comme un corps uni se révéla, à partir de 1916–1917, traversé de fractures profondes. Les privations, les inégalités et les injustices perçues firent émerger des contestations qui affaiblirent le consensus patriotique et ouvrirent la voie aux révolutions sociales et politiques de la fin de la guerre.
Les phénomènes de nationalisation des oppositions sociales[modifier | modifier le wikicode]
Si la guerre mit en évidence l’éclatement progressif de la communauté nationale par l’essor des grèves, des contestations et des fractures sociales, elle contribua aussi à nationaliser ces oppositions. Autrement dit, même lorsque les conflits étaient motivés par des raisons économiques, sociales ou de genre, ils se formulaient de plus en plus dans un langage national, et s’inscrivaient dans la logique de la guerre totale. La Première Guerre mondiale, en dissolvant les frontières entre front et arrière, fit du cadre national non seulement l’horizon de l’adhésion, mais aussi celui de la contestation.
Dans les mouvements sociaux, les revendications ouvrières s’exprimèrent souvent en termes de justice nationale. Les grévistes dénonçaient non seulement les conditions de travail et les salaires, mais aussi l’inégalité de sacrifices entre « ceux qui produisent » et « ceux qui profitent ». Les « profiteurs de guerre », qu’il s’agisse d’industriels ou de spéculateurs, furent accusés de trahir la nation en s’enrichissant pendant que les soldats mouraient au front. Ainsi, la lutte de classe se formula dans une rhétorique patriote : les ouvriers ne s’opposaient pas à la nation, mais au contraire prétendaient défendre son honneur contre ceux qui l’exploitaient.
Les oppositions entre ville et campagne furent elles aussi interprétées dans une logique nationale. Les urbains affamés accusaient les paysans de retenir les denrées et de saboter l’effort de guerre, tandis que les paysans dénonçaient l’État central qui prélevait leurs récoltes au nom de la patrie. Dans les deux cas, la référence restait nationale : c’est parce que chacun revendiquait contribuer à la survie collective qu’il accusait l’autre de manquer à son devoir. Même les pillages de fermes par les citadins furent justifiés comme une réaction à l’incapacité de l’État à assurer la subsistance de la nation.
Les conflits de genre furent eux aussi marqués par une nationalisation des discours. Les femmes, massivement intégrées dans les usines de guerre, ne se contentèrent pas de réclamer l’égalité salariale : elles affirmèrent que leur travail participait autant que celui des hommes à la défense de la nation. Dans cette logique, revendiquer un salaire égal, c’était revendiquer une reconnaissance nationale pour une contribution équivalente à l’effort collectif. À l’inverse, certains syndicats et ouvriers masculins justifiaient leur opposition aux revendications féminines par la nécessité de préserver la place des hommes dans la nation après la guerre. Ainsi, les tensions de genre furent réinterprétées à travers le prisme national.
Même les mouvements révolutionnaires de 1917–1918 s’inscrivirent dans cette dynamique. En Russie, les bolcheviks mobilisèrent le slogan « Paix, pain et terre » en opposition à la guerre impérialiste, mais ils le formulèrent dans un langage nationaliste-social : il s’agissait de libérer le peuple russe de la guerre imposée par une élite tsariste. En Allemagne, la révolution de novembre 1918 naquit dans la flotte et se diffusa dans les villes, portée par un double discours : social (justice pour les marins et les ouvriers) et national (sauver l’Allemagne de la destruction par un régime jugé incompétent). Même les contestations se revendiquaient comme des actes de salut national.
La Première Guerre mondiale apparaît ainsi comme une matrice paradoxale. Elle mit en lumière la profondeur des oppositions sociales, mais elle les réinscrivit presque toujours dans le cadre national. Loin de dissocier société et nation, ces fractures contribuèrent à renforcer la centralité du national comme cadre unique de légitimité : on se révoltait, mais au nom de la nation. C’est cette nationalisation des conflits sociaux qui explique en partie pourquoi, malgré la lassitude, les sociétés tinrent jusqu’en 1918, et pourquoi, après la guerre, les mouvements politiques et sociaux se structurèrent encore autour de discours nationaux, qu’ils soient patriotiques, réformistes ou révolutionnaires.
Les politiques d’exclusion à l’égard des étrangers et des minorités[modifier | modifier le wikicode]
Si la Première Guerre mondiale a pu apparaître comme un moment d’intégration pour certaines minorités, elle fut aussi, paradoxalement, un temps d’exclusion, de suspicion et de stigmatisation. Dans les États-nations, la mobilisation patriotique s’accompagna d’un climat de méfiance vis-à-vis des « étrangers de l’intérieur » — populations immigrées, minorités religieuses, ou ressortissants issus d’origines ennemies. La guerre nourrit ainsi un nationalisme négatif, fondé sur la désignation d’ennemis internes considérés comme potentiellement déloyaux.
En France, les immigrés furent particulièrement touchés. Italiens, Espagnols, Polonais, mais surtout ressortissants des Empires centraux — Allemands et Autrichiens installés dans l’Hexagone — devinrent la cible de suspicions. Nombre d’entre eux furent internés comme « ressortissants ennemis » dans des camps, parfois pendant toute la durée du conflit. Les Alsaciens-Mosellans, citoyens allemands depuis 1871 mais vivant en France, furent également victimes de suspicion, perçus comme des traîtres potentiels. Même les juifs, pourtant engagés massivement dans l’effort de guerre, durent parfois affronter la persistance de préjugés antisémites qui leur reprochaient d’être des « profiteurs » ou de manquer de loyauté.
En Allemagne, un phénomène similaire se développa. Les minorités polonaises, tchèques ou alsaciennes furent régulièrement soupçonnées de trahison, accusées de sympathie pour l’ennemi. Les juifs allemands, malgré leur engagement massif au front, furent confrontés à une enquête militaire lancée en 1916 (Judenzählung), visant à mesurer leur participation à l’armée. L’objectif était de démentir l’idée qu’ils « fuyaient » le service militaire, mais cette initiative renforça au contraire la suspicion et le ressentiment à leur encontre. Les étrangers vivant en Allemagne — en particulier les ressortissants russes — furent internés ou expulsés.
En Grande-Bretagne, la guerre provoqua une vague de germanophobie sans précédent. Des commerçants et restaurateurs allemands installés de longue date furent attaqués, leurs magasins pillés et incendiés. Des milliers de ressortissants allemands ou austro-hongrois furent internés dans des camps, comme celui de l’île de Man. Cette xénophobie s’accompagna d’une législation restrictive : en 1914, le Aliens Restriction Act limita sévèrement les droits des étrangers et renforça les pouvoirs de surveillance et d’expulsion.
Même dans des pays moins directement concernés par le front, comme la Suisse, des tensions apparurent. Les grandes grèves de 1918 furent interprétées par certains comme la manifestation d’une infiltration étrangère ou d’un complot internationaliste, ce qui attisa la méfiance envers les immigrés, particulièrement les Italiens et les réfugiés politiques.
La guerre renforça donc des logiques d’exclusion et de suspicion, en contradiction avec l’image d’une communauté nationale unie. Elle réactiva les vieux préjugés xénophobes et nourrissait une méfiance institutionnalisée, légitimée par des mesures administratives (internements, expulsions, restrictions légales). Si les États avaient besoin des minorités pour l’effort de guerre, ils n’hésitèrent pas à les considérer comme des boucs émissaires lorsque la cohésion nationale paraissait menacée.
La Première Guerre mondiale fut un moment de double mouvement : d’un côté, une volonté d’intégrer les minorités par le sacrifice patriotique ; de l’autre, une politique d’exclusion qui renforçait les ressentiments et posait les bases de fractures profondes dans l’entre-deux-guerres. L’inclusion et l’exclusion marchaient de pair, révélant que la nationalisation des sociétés européennes reposait autant sur la mobilisation des populations que sur la stigmatisation de celles considérées comme étrangères.
Un état d’esprit Xénophobe[modifier | modifier le wikicode]
La Première Guerre mondiale ne fut pas seulement une épreuve militaire et sociale ; elle fut aussi le terreau d’un climat de suspicion généralisée et d’un état d’esprit xénophobe. Alors même que les gouvernements appelaient à l’unité nationale, la guerre alimenta un réflexe de méfiance envers les « étrangers » et les minorités perçues comme déloyales ou « ennemis de l’intérieur ». Ces sentiments furent alimentés à la fois par la propagande officielle, qui diabolisait l’adversaire, et par les frustrations populaires liées aux privations et aux deuils.
En France, les Alsaciens-Mosellans, citoyens allemands depuis l’annexion de 1871 mais nombreux à vivre sur le territoire français, furent souvent considérés comme suspects. Assimilés à des Allemands, ils furent molestés dans la rue, insultés, parfois lapidés, et victimes d’une hostilité populaire nourrie par la germanophobie ambiante. Des dispositions légales ségrégationnistes visaient aussi d’autres catégories d’étrangers : les ressortissants des puissances ennemies furent internés dans des camps, parfois avec leurs familles. La suspicion ne s’arrêtait pas aux étrangers « officiels » : certains Polonais, pourtant engagés dans les mines du Nord ou dans l’armée française, furent surveillés comme « peu fiables ». Même les Suisses alémaniques, du fait de leur langue, furent parfois confondus avec des Allemands et victimes de vexations ou d’agressions.
En Allemagne, c’est l’antisémitisme qui ressurgit avec force. Alors que plus de 100 000 juifs allemands servaient au front et que près de 12 000 y laissèrent leur vie, une enquête militaire lancée en 1916 (Judenzählung) visait à recenser le nombre de juifs mobilisés, sous prétexte de vérifier qu’ils ne cherchaient pas à se soustraire au service. Cette mesure, loin de démontrer leur loyauté, renforça les soupçons et alimenta les préjugés. Dans la presse et certains milieux politiques, on les accusa d’être « profiteurs de guerre » dans l’industrie ou la finance. Cette xénophobie dirigée contre des citoyens allemands à part entière illustre le paradoxe d’un patriotisme qui, au lieu d’intégrer définitivement une minorité pourtant engagée dans l’effort national, ravivait les fractures anciennes.
En Grande-Bretagne, la germanophobie prit une tournure spectaculaire. Dès 1914, des émeutes anti-allemandes éclatèrent dans plusieurs villes : magasins tenus par des commerçants allemands furent pillés, vitrines brisées, familles agressées. Le gouvernement réagit en internant des dizaines de milliers de ressortissants allemands et austro-hongrois dans des camps, comme celui de l’île de Man. La législation s’adapta également : l’Aliens Restriction Act limita sévèrement les droits des étrangers et autorisa expulsions et mesures de surveillance.
Ce climat de suspicion traversait toute l’Europe. Les étrangers installés de longue date, parfois parfaitement intégrés, furent soudain assimilés à l’ennemi. Les minorités nationales ou linguistiques, comme les Alsaciens en France ou les Polonais et Tchèques en Allemagne et en Autriche-Hongrie, furent soupçonnées de trahison potentielle. Même dans des pays neutres, comme la Suisse, des tensions similaires se firent jour : les Suisses alémaniques furent accusés de germanophilie, les Romands de francophilie excessive, révélant que la neutralité n’exemptait pas du climat de défiance.
La guerre nourrit donc un état d’esprit xénophobe diffus, qui ne se limitait pas à la dénonciation de l’ennemi extérieur, mais se traduisait par des violences et des discriminations à l’intérieur des frontières mêmes des États-nations. Les minorités et les étrangers payèrent le prix de ce nationalisme exacerbé : au lieu d’être intégrés dans une communauté de destin, ils furent souvent marginalisés, voire exclus, comme si leur loyauté nationale restait fondamentalement suspecte.
Des dispositions légales ségrégationnistes[modifier | modifier le wikicode]
La Première Guerre mondiale ne fut pas seulement le temps de la mobilisation patriotique et de l’intégration partielle des minorités ; elle fut aussi celui de l’adoption de lois et de mesures ségrégationnistes qui institutionnalisèrent la suspicion et l’exclusion. Partout en Europe, les gouvernements adoptèrent des dispositifs d’exception visant les étrangers, les ressortissants ennemis, mais aussi certaines minorités nationales, considérées comme des « dangers intérieurs » potentiels. Ces mesures révèlent la dimension arbitraire de la citoyenneté et l’ambiguïté d’un nationalisme qui, tout en appelant à l’unité, n’hésitait pas à stigmatiser une partie de ses propres habitants.
En France, dès le 1er août 1914, tous les étrangers résidant dans les zones frontalières furent sommés de quitter leur domicile. Les ressortissants des puissances ennemies — Allemands et Autrichiens notamment — furent contraints de partir sous peine d’internement. Nombre d’entre eux furent envoyés dans des camps pendant toute la durée de la guerre. Le gouvernement envisagea même des projets de dénaturalisation : retirer la nationalité française à des personnes naturalisées dans les années précédant le conflit, surtout si elles venaient des pays ennemis. Le nombre de cas fut limité, mais la portée symbolique était considérable. La nationalité, jusque-là conçue comme une adhésion définitive à la communauté nationale, apparaissait désormais comme révocable en fonction des circonstances et des origines. La guerre révélait ainsi le caractère fondamentalement politique et arbitraire de la citoyenneté.
En Allemagne, la logique de suspicion prit une forme emblématique avec le recensement antisémite d’octobre 1916. À l’initiative du ministre de la Guerre, l’armée organisa un dénombrement spécifique des soldats juifs, au front comme à l’arrière. Officiellement, il s’agissait de vérifier si les juifs participaient « à la hauteur de leurs obligations » à l’effort national, face aux accusations selon lesquelles ils auraient cherché à éviter le combat au profit d’activités économiques. En réalité, cette mesure constituait une forme de stigmatisation institutionnelle : elle posait comme question légitime la loyauté de citoyens allemands pourtant émancipés depuis 1871. Les résultats furent sans équivoque : alors qu’un Allemand sur six était mobilisé, la proportion montait à un sur cinq pour les juifs. L’engagement des juifs dans la guerre était donc supérieur à la moyenne nationale. Mais ces résultats ne furent jamais publiés, nourrissant au contraire les soupçons antisémites. Le silence officiel transforma un fait en arme idéologique : l’absence de communication renforça l’idée que les juifs avaient quelque chose à cacher, alors qu’ils avaient au contraire surreprésenté leur part dans le sacrifice national.
Ces mesures ne furent pas des exceptions isolées. Dans l’ensemble des puissances belligérantes, on observa le même réflexe de ségrégation : surveillance, internements, restrictions de droits civiques, confiscations de biens. En Grande-Bretagne, le Aliens Restriction Act de 1914 limita sévèrement la liberté de circulation et d’emploi des étrangers, tandis que des milliers de ressortissants ennemis furent enfermés dans des camps comme celui de l’île de Man. Dans les empires centraux comme en Russie, les minorités nationales — Polonais, Finlandais, Ukrainiens, Juifs, Baltes — furent placées sous surveillance stricte, certaines accusées de sympathie pour l’ennemi, d’autres victimes de déportations ou d’expulsions.
Ces dispositions légales ségrégationnistes montrent que la guerre n’a pas seulement servi à consolider le sentiment national, mais aussi à définir la nation par l’exclusion. Le nationalisme de guerre fut double : intégrateur pour certains, mais discriminant pour d’autres, transformés en boucs émissaires au moment même où l’unité était proclamée. L’exemple du recensement antisémite de 1916 est particulièrement révélateur : il montre comment un État pouvait à la fois mobiliser des citoyens au nom de la patrie et douter officiellement de leur fidélité.
En définitive, la Première Guerre mondiale ne fut pas seulement le triomphe de la communauté nationale ; elle fut aussi le moment où l’on redessina ses frontières intérieures, en décidant qui en faisait réellement partie et qui en restait exclu.
Épilogue : de la neutralité au pacifisme[modifier | modifier le wikicode]
La Première Guerre mondiale, présentée en 1914 comme l’épreuve suprême de la nation, se termina dans un profond désenchantement. L’union sacrée avait volé en éclats, les sociétés européennes étaient épuisées et divisées, et le patriotisme de guerre avait laissé place à un sentiment de lassitude collective. L’expérience de la violence de masse, des millions de morts et de mutilés, des familles brisées et des économies ruinées, transforma durablement la perception de la guerre dans les opinions publiques. Là où, en 1914, la mobilisation avait été présentée comme un devoir sacré, en 1918 la priorité devint de retrouver la paix et d’éviter le retour d’un tel cataclysme.
Dans les pays restés neutres, comme la Suisse, la Suède ou les Pays-Bas, l’expérience de la guerre fut elle aussi marquée par la crainte et la vigilance permanente. Ces sociétés, placées aux marges du conflit, furent traversées par des débats internes sur la légitimité de la guerre et le rôle de la neutralité. Les grandes grèves qui éclatèrent en Suisse en 1918 traduisent à la fois les tensions sociales provoquées par la guerre et le rejet de l’idée d’une participation à ce type de conflit. La neutralité ne fut donc pas un simple retrait, mais devint une posture politique, parfois teintée de pacifisme, affirmant que la survie nationale passait par le refus de s’engager dans les logiques guerrières.
Dans les pays belligérants, l’expérience des pertes massives nourrit des mouvements pacifistes puissants. En France, le traumatisme des tranchées et l’hécatombe des offensives firent naître un puissant courant de « plus jamais ça », qui inspira les anciens combattants, les intellectuels et les mouvements ouvriers. En Allemagne, la défaite et l’effondrement impérial alimentèrent à la fois des courants revanchards et, dans une large partie de la population, une aspiration à ne plus revivre une guerre totale. La République de Weimar naissante intégra cette ambivalence : à la fois soumise aux contraintes du traité de Versailles, qui attisa les ressentiments, et marquée par une forte culture pacifiste dans certains milieux politiques et sociaux.
Les mouvements pacifistes internationaux trouvèrent dans l’après-guerre un terrain favorable. La création de la Société des Nations en 1919, impulsée par le président américain Woodrow Wilson, témoigne de cette volonté de traduire le pacifisme en institutions internationales. De nombreuses associations, issues du monde syndical, religieux ou intellectuel, se multiplièrent pour promouvoir la paix, l’arbitrage des conflits et le désarmement. Le pacifisme devint un langage partagé, au moins dans les années 1920, même si ses limites apparurent vite avec la montée des régimes autoritaires et des nationalismes radicaux.
Ce basculement vers le pacifisme n’effaça pas pour autant l’héritage nationaliste de la guerre. Dans l’entre-deux-guerres, la mémoire de 1914–1918 servit de fondement à des récits contradictoires : d’un côté, un discours pacifiste et internationaliste, insistant sur l’absurdité de la guerre et sur la nécessité de construire une paix durable ; de l’autre, un discours nationaliste revanchard, alimenté par les humiliations ou les frustrations laissées par les traités de paix. L’Europe sortit ainsi de la Grande Guerre écartelée entre ces deux héritages.
La Première Guerre mondiale marque donc un tournant : de l’élan patriotique de 1914, on passa en 1918–1919 à un pacifisme affirmé, mais fragile, qui coexista avec des courants nationalistes exacerbés. Ce double héritage façonna l’histoire du continent au XXᵉ siècle. La guerre fut à la fois la matrice d’un nationalisme renouvelé et le berceau d’un pacifisme militant, deux dynamiques contradictoires qui allaient structurer l’Europe jusqu’au nouveau cataclysme de 1939.
Le rôle des « neutres »[modifier | modifier le wikicode]
En 1916, au cœur du conflit mondial, il ne subsiste en Europe qu’un petit nombre de puissances neutres : la Suède, la Norvège et le Danemark en Scandinavie, les Pays-Bas, l’Espagne et la Suisse. Ces États, restés à l’écart des combats, n’en furent pas moins profondément affectés par la guerre. Leur neutralité fut à la fois une contrainte diplomatique difficile à maintenir et une position stratégique qui leur donna une place singulière dans l’équilibre européen.
La Scandinavie (Suède, Norvège, Danemark) constitua une zone de neutralité vigilante. Situés à proximité immédiate des puissances belligérantes — l’Allemagne au sud, la Russie à l’est, la Grande-Bretagne au nord —, ces États devaient ménager des équilibres délicats. Le commerce maritime, vital pour leurs économies, fut durement affecté par le blocus naval imposé par la Grande-Bretagne. Les exportations vers l’Allemagne, notamment de produits agricoles et de matières premières, furent étroitement surveillées. La Norvège, dont la flotte marchande fut l’une des plus touchées par la guerre sous-marine allemande, perdit près de la moitié de ses navires, ce qui nourrit une hostilité croissante vis-à-vis de Berlin. La Suède, en revanche, fut perçue comme plus favorable à l’Allemagne, notamment par ses élites politiques et militaires. La neutralité scandinave ne fut donc pas synonyme d’indifférence : elle reflétait un constant jeu de pressions, oscillant entre la défense d’intérêts économiques et le souci d’éviter une implication militaire directe.
Les Pays-Bas se retrouvèrent dans une situation extrêmement précaire. Situés au carrefour des fronts, voisins immédiats de l’Allemagne et de la Belgique occupée, ils accueillirent plus d’un million de réfugiés belges dès 1914. Leur neutralité, officiellement respectée par l’Allemagne, fut néanmoins fragile : l’économie néerlandaise, tournée vers le commerce international, dépendait largement de ses échanges avec les puissances belligérantes. Le gouvernement néerlandais dut mettre en place une politique d’équilibre complexe, acceptant des restrictions imposées par le blocus allié tout en maintenant des relations commerciales avec l’Allemagne. Les Pays-Bas devinrent aussi une plaque tournante de l’espionnage international, où se croisaient agents des deux camps, profitant de la neutralité et de la position géographique du pays.
L’Espagne, dirigée par le roi Alphonse XIII, choisit également la neutralité, mais cette position était traversée par de fortes divisions internes. Une partie des élites penchait vers les Alliés, en raison des liens économiques avec la France et la Grande-Bretagne, tandis qu’une autre partie se montrait favorable à l’Allemagne. La neutralité espagnole fut donc tout sauf passive : elle permit au pays de tirer certains bénéfices économiques, notamment grâce à la vente de matières premières et de produits agricoles aux puissances en guerre. Mais elle provoqua aussi des déséquilibres sociaux : l’inflation, les pénuries alimentaires et la spéculation accrue alimentèrent un mécontentement populaire qui culmina avec la grève générale de 1917. L’Espagne neutre connut ainsi une agitation politique et sociale comparable à celle des belligérants.
La Suisse enfin, incarna une neutralité de position stratégique. Située au cœur de l’Europe et bordant à la fois la France, l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l’Italie, elle fut mobilisée militairement dès 1914 pour défendre ses frontières. La neutralité helvétique fut scrutée et parfois contestée : la Suisse romande était majoritairement favorable à la France, tandis que la Suisse alémanique montrait plus de sympathies pour l’Allemagne, ce qui alimenta des tensions internes. Le pays joua néanmoins un rôle diplomatique et humanitaire crucial. Genève accueillit le Comité international de la Croix-Rouge, qui organisa la protection et les échanges de prisonniers de guerre. Le gouvernement suisse servit aussi de médiateur discret entre les belligérants, abritant négociations et échanges secrets. Mais la neutralité helvétique fut aussi synonyme de tensions sociales, comme en témoigne la grande grève de novembre 1918, qui secoua le pays à la veille de l’armistice.
Dans l’ensemble, ces neutres de 1916 ne furent pas des spectateurs inactifs : ils furent affectés par les blocus, les réfugiés, les pertes humaines liées à la guerre sous-marine, et jouèrent des rôles diplomatiques ou humanitaires essentiels. Leur neutralité n’était pas synonyme de retrait, mais d’une adaptation constante à un environnement de guerre totale. Ces États illustrent une autre facette de la Première Guerre mondiale : celle d’une Europe saturée par le conflit, où même ceux qui ne prenaient pas directement part aux combats vivaient sous son emprise permanente.
Les pacifistes[modifier | modifier le wikicode]
Dans l’océan de nationalismes et de xénophobie qui marqua la Première Guerre mondiale, des voix discordantes s’élevèrent, portées par des écrivains, des intellectuels et des militants politiques décidés à s’opposer à la logique du conflit. Bien que minoritaires et souvent marginalisés, ces pacifistes représentèrent une forme de résistance intellectuelle et morale à la guerre, trouvant dans les pays neutres, et tout particulièrement en Suisse, un espace d’expression et de refuge.
La figure la plus emblématique fut sans doute celle de Romain Rolland. Prix Nobel de littérature en 1915, Rolland se réfugia en Suisse dès 1914, refusant de participer à l’unanimisme patriotique français. Installé à Genève, il publia une série d’articles dans le Journal de Genève qui furent ensuite réunis en un volume intitulé Au-dessus de la mêlée (1915). Dans ce texte devenu manifeste, il appelait à dépasser les haines nationales et à retrouver l’universalité de la culture européenne. Pour lui, la guerre n’était pas seulement une tragédie militaire : elle était une faillite morale, une déchéance de l’humanité dans la brutalité et la haine. Son engagement lui valut d’être violemment critiqué en France, où il fut accusé de défaitisme, voire de trahison. Mais son œuvre symbolisa la persistance d’une conscience européenne refusant de s’abandonner au culte nationaliste.
La Suisse joua également un rôle central dans l’organisation du mouvement pacifiste socialiste international. En septembre 1915, la petite ville de Zimmerwald, près de Berne, accueillit une conférence rassemblant des socialistes opposés à la guerre. Menée notamment par Robert Grimm pour le Parti socialiste suisse, elle réunit des figures aussi différentes que Léon Trotski, Karl Radek ou encore Lénine, alors en exil. La conférence de Zimmerwald dénonça la guerre comme une entreprise impérialiste où les prolétaires de chaque nation étaient envoyés s’entretuer au profit des élites. Bien que minoritaire et largement ignorée par les partis socialistes dominants, la déclaration de Zimmerwald affirma une position internationaliste radicale qui posait les bases d’une rupture durable avec la logique de l’union sacrée.
Une seconde conférence eut lieu en avril 1916 à Kienthal, également en Suisse. Plus radicale encore, elle marqua l’affirmation d’une aile révolutionnaire au sein du mouvement socialiste international, qui voyait dans la guerre non seulement un drame humain, mais une opportunité de renverser les régimes capitalistes et impérialistes responsables du conflit. Ces rencontres de Zimmerwald et Kienthal restèrent minoritaires, mais elles inspirèrent des courants pacifistes et révolutionnaires qui jouèrent un rôle décisif dans les bouleversements de 1917 en Russie.
Le pacifisme ne se limita pas aux socialistes ou aux intellectuels : des associations religieuses, des mouvements féministes et des militants syndicaux s’en firent également les porteurs. Mais partout, il fut marginalisé par la brutalisation des sociétés. L’atmosphère de haine nationale, alimentée par la propagande et par la réalité des pertes, fit du pacifiste une figure suspecte, accusée de trahir la nation en temps de guerre.
La guerre laissa aussi un héritage paradoxal : si elle avait nourri la xénophobie, la violence et le culte des morts, elle fit aussi naître un courant pacifiste plus large après 1918. Le traumatisme de la guerre de masse, la mémoire des millions de morts, la présence durable des monuments et des commémorations firent du slogan « plus jamais ça » une référence centrale pour une génération entière. Ce pacifisme, issu des voix isolées de Rolland, de Zimmerwald ou de Kienthal, allait irriguer la culture politique des années 1920, même s’il se heurta aux nationalismes revanchards et aux radicalisations de l’entre-deux-guerres.