L’ère de la Réforme

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• Amorcée dès le XVème, la Réforme protestante est moins une volonté d'un retour aux sources du christianisme qu'un besoin de considérer la religion et la vie sociale d'une autre manière. Elle reflète l'angoisse des âmes, par la question du salut, centrale dans la réflexion des réformateurs, qui dénoncent la corruption de la société catholique, notamment le commerce des indulgences et profitent de l'essor de l'imprimerie pour faire circuler la Bible dans les langues populaires brisant le monopole dogmatique de l’Eglise catholique sur son interprétation.


• Martin Luther est le père fondateur de ce mouvement qui changera le cours de toute la civilisation occidentale et se répandra à travers d’éminents réformateurs tels que Jean Calvin, Ulrich Zwingli, John Knox et bien d’autres. Ensemble, ils ouvriront la voie non seulement à une nouvelle foi mais aussi à une nouvelle vision politique avec ses théories propres.


Luther et les principes du luthéranisme

a). Biographie : 


• Figure emblématique de la Réforme protestante, Martin Luther (1483-1546) naît à Eisleben en Thuringe [Saint Empire Romain Germanique] le 10 novembre 1483 d'une famille d'origine paysanne. Fils d'un mineur parvenu à une certaine aisance matérielle, il fréquente très tôt l'école latine municipale, puis l'école cathédrale de Mansfeld, où il reçoit une éducation humaniste (1491-1497). Poursuivant ses études à Eisenach, où il apprend à maîtriser le latin et l'allemand, il entre à 17 ans à l'Université d'Erfurt, où il reçoit une formation ès arts (humanités), qui lui vaudra en 1505 le titre de maître ès arts.


• Alors que son père le destine à des études de droit, il décide à la suite d'une grave crise personnelle d'entrer au couvent des Augustins d'Erfurt en 1505. Ordonné prêtre, il commence des études de théologie à Erfurt et les poursuit à l'Université de Wittenberg, où il est promu docteur en théologie en 1512 et se voit attribuer une chaire d'Ecriture Sainte ; c'est à ce titre qu'il enseignera et commentera pendant des années les différentes parties de la Bible, dont il donnera à partir de 1521 la première traduction en allemand.


• Après un voyage, à Rome en 1510, où le spectacle de la Cour pontificale de la Renaissance ne manque pas de l'édifier, il est touché de plein fouet par la campagne en faveur des indulgences que lance le Pape Léon X en 1515, alors qu'il commence son cours sur l'Epître aux Romains, se familiarise avec certains courants mystiques et prend conscience de ce qui sera sa révélation fondamentale : la justification par la foi. Son évolution intérieure le conduit alors à prendre publiquement position conte les indulgences par l'affichage aux portes de l'église du château et de l'Université de Wittenberg de 95 thèses sur la vertu des indulgences le 31 octobre 1517.


• Invité à se rétracter, il refuse, participe à quelques disputes publiques et finit par être condamné par le Pape en 1520. C'est la même année qu'il publie ses grands écrits réformateurs exposant sa conception de la foi et de l'Eglise : l'Appel à la noblesse chrétienne de la nation allemande sur l'amendement de l'état chrétien, le Prélude à la captivité babylonienne de l'Eglise et le De la liberté du chrétien. Cité à comparaître devant la Diète impériale par l'Empereur Charles-Quint, il se rend à Worms à mi-avril 1521, où il rend témoignage de sa foi ; bientôt mis au ban de l'Empire, il ne doit la vie sauve qu'à l'Electeur de Saxe, qui le fait enlever et cacher au château de la Wartburg.


• S'il entame alors sa traduction de la Bible en allemand, ses thèses ne tardent pas à susciter des interprétations radicales, aussi bien chez les anabaptistes que chez les paysans qui en attendent des réformes sociales. Revenu à la vie publique, Luther, qui quitte en 1524 l'habit monastique et se marie en 1525 avec une ancienne cistercienne Katharina von Bora, est contraint de préciser ses thèses dans un sens autoritaire à l'égard des uns et des autres, soulignant la nécessité du pouvoir temporel et le devoir de soumission à son égard : Sincère Admonestation à tous les chrétiens de se garder de toute émeute et de toute révolte (1522) ; Traité de l'Autorité temporelle (1523) ; Exhortation à la paix en réponse aux Douze Articles des paysans de Souabe (1525) ; Contre les bandes pillardes et meurtrières des paysans (1525) ; Missive sur le dur opuscule contre les paysans (1525) et Si les Gens de Guerre peuvent être aussi en état de béatitude (1526).


• Toujours plus conservateur sur le plan politique et social, Luther entre par ailleurs en conflit sur la question du libre-arbitre avec Erasme (Du libre arbitre (1524)), auquel il répond par son traité Du serf-arbitre (1525) ; il ne s'en oriente pas moins vers une réforme relativement plus modérée sur le plan religieux, s'en remettant aux Princes temporels pour l'organisation extérieure de l'Eglise. Poursuivant son activité de traducteur de la Bible en allemand comme de professeur à la Faculté de théologie de Wittenberg et publiant encore son traité Des Conciles et de l'Eglise et son Commentaire sur la Genèse, Luther voit cependant les dernières années de sa vie assombries par des polémiques toujours plus virulentes avec ses adversaires ; il meurt le 18 février 1546 dans sa ville natale, laissant une œuvre immense de théologien, d'exégète, de liturgiste et de polémiste, mais aussi de juriste et de politique, qui comprend près de cent volumes in octavo.

• Ainsi la fondation de la Réforme protestante démarrée par Martin Luther a trois moments clés :


- En 1517, le mouvement réformateur éclot avec l’affichage des 95 thèses à Wittenberg dénonçant les pratiques de l’Eglise catholique, notamment sa volonté de contrôler la vie du chrétien par le dogme et surtout sa prétention de pouvoir gérer l’accès au paradis des croyants par le commerce des indulgences.


- Convoqué successivement devant le Pape et l’Empereur en 1520 et 1521, Luther refuse de rétracter ses propos ce qui lui vaut d’être excommunié et condamné : Luther redouble de détermination et en soutien. Les tentatives de conciliation avec Rome se heurtant à un échec, s’en suit la rupture et peu après les guerres de religions qui dureront plus d’un siècle.


- En 1521, Luther commence l’écriture de ses grands ouvrages et diffuse sa traduction allemande de la Bible grâce à l’imprimerie de Guttenberg. Ce faisant, il démocratise la Bible en permettant au peuple de la comprendre dans sa propre langue et ouvre un débat public majeur.


b). Théologie de Luther : 


• Luther défie l’ordre catholique médiéval et l’autorité toute puissante de l’Eglise. Son idéologie s’inspire de l’éminent théologien du Vème siècle Saint Augustin, et se base sur une vision très pessimiste de la nature humaine. Il refuse l’idée que l’homme puisse comprendre d’où il vient ni où il va : son propre destin lui est inconnu : tout le pouvoir vient de Dieu (omni potestas Deo). L’homme est condamné au moins que Dieu ne décide autrement.


• Il s’oppose à l’autonomie de la volonté, au libre arbitre, et pense que seul Dieu peut décider du sort des hommes. Vers 1520, il va contourner le problème de la prédestination avec la doctrine de la justification par la foi seule : si l’homme ne peut pas recevoir l’amour de Dieu par ses propres actions (Dieu seul décide), il peut néanmoins se sauver grâce à sa propre croyance et dévotion. La foi assure au croyant l’indulgence divine et lui laisse une petite marge de manœuvre. Une nouvelle théologie chrétienne apparaît : l’homme attire l’attention de Dieu par la prière, et non par la perpétuation de traditions sous le contrôle de l’Eglise.


• Avec cette nouvelle croyance, Luther prône un double rejet : rejet de la culture humaniste et de son idéal d’autonomie humaine et rejet de la doctrine en vigueur soutenue par Tommaso d’Aquino qui croit que l’homme puisse comprendre la volonté de Dieu, ce qui conduira aux conséquences suivantes :


- Dieu a bien décidé de se révéler par la Bible, mais en même temps Il reste invisible : les hommes ne peuvent dans aucune façon Le comprendre, hormis à travers le texte sacré.


• Pour Luther, il n’existe rien au fond que l’homme puisse faire pour changer son destin. L’homme ne peut pas être sauvé par ses propres actes car il est prédestiné, et seuls la prière et la foi véritable peuvent lui accorder la grâce divine : c’est là le fondement du concept luthérien de la justification par la foi.

c). Dimension politique de Luther : 


• On voit donc l’émergence d’une nouvelle vision de l’Eglise : si seule notre foi peut garantir notre salut, le rôle de l’Eglise, se voit infiniment réduit. La foi créant un lien direct entre Dieu et les hommes, le rôle de l’Eglise en tant qu’intermédiaire est révolu. En vérité, l’Eglise ne devient rien qu’une assemblée de Chrétiens qui devraient s’organiser comme bon leur semble. Le prêtre perd son caractère sacramentaire, et ne devient qu’un simple guide : l’autorité suprême de l’Eglise catholique, institution majeure d’organisation politique est sociale de l’Europe occidentale en est brisée.


• Luther rejette radicalement l’idée que l’Eglise détienne une quelconque autorité juridictionnelle sur le chrétien (droit de canon) et sur le pouvoir temporel (politique). Après avoir ainsi déterminé la division nette entre pouvoir temporel et spirituel, Luther prend clairement position pour le premier en lui faisant gagner d’importance.


- Il introduit notamment la notion de prince chrétien, figure centrale du pouvoir temporel, qui auquel il attribut certaines obligations : appuyer la foi l’Evangile, suivre les Commandements divins, faire preuve de pitié et d’indulgence et protéger le bien être de leurs sujets.


• Avec cette thèse naissent les questions de l’obligation politique et du droit à la résistance, qui deviendra centrale pour l’idéologie protestante et sa contribution majeure à la théorie politique.


- Dans une premier temps, Luther reste très vague sur le sujet et préfère ne pas y répondre clairement, il avance néanmoins le principe de la possibilité de désobéir à un prince qui se détache des préceptes chrétiens. Le verdict du patron de la réforme sur cette question était capital à un moment dominé de tensions religieuses marquant le prélude des guerres de religion.


- A partir de 1523 il change radicalement d’avis et s’oppose catégoriquement à toute forme de résistance ; cela peut être expliqué par deux raisons : d’un côté Luther a besoin du soutien du pouvoir pour affirmer sa religion, de l’autre il constate que des mouvements de révolte résultent indirectement de sa doctrine politique (notamment la révolte paysanne de Souabe). Il tentera de calmer la violence extrême qui surgit en incitant les révoltés à la patience et à la prière.


- Il finit par affirmer que tout ordre social et politique découle directement de la volonté de Dieu, et qu’il serait donc injustifiable de s’opposer aux lois et aux actes des princes car ces derniers tiennent leur puissance de la volonté divine.


• Luther divise les hommes en deux mondes : le monde de Dieu, qui regroupe tous les chrétiens et qui appartient entièrement au pouvoir spirituel d’une part, et le monde qui regroupe tous les autres d’autre part. Le pouvoir temporel regroupe les deux mondes et ressort come le grand gagnant de cette doctrine car ici le religieux est soumis au pouvoir politique. Le pouvoir temporel, à travers la loi, permet aux hommes de vivre ensemble. Quelque part, la loi est légitimée par Dieu, donc personne ne peut y résister. Le luthéranisme incarne donc l’affirmation du pouvoir temporel et le refus total de toute théorie de résistance.



d). A la noblesse chrétienne de la nation allemande : 


• Il s’agit d’un discours de type biblique et religieux, à la différence de celui de Machiavel). Luther utilise un vocabulaire choisi minutieusement pour être le plus précis possible dans ce texte qui est écrit sous la forme d’une incitation aux princes allemands à la Reforme.


• Il commence avec une critique de l’idée que l’homme puisse à travers sa raison se mettre en contact avec Dieu et explique la chute des anciens gouvernants avec leur excessive confiance dans leur force et l’oubli de l’omnipotence de Dieu.


• Il continue avec une critique de l’idée que l’homme puisse avoir une volonté autonome et affirme que la seule façon de vivre sereinement, c’est de faire confiance à Dieu et craindre Dieu.


• Il passe ensuite à une critique détaillée des romanistes et de l’Eglise catholique qui se sont construits autour de trois murs philosophiques pour se protéger des ses attaques :


- Face au principe du prince chrétien de l’Eglise catholique répondant en disant que le pouvoir spirituel est supérieur au pouvoir temporel, Luther rétorque que tous les chrétiens sont égaux « car tous appartiennent à l’Etat ecclé- siastique » : la seule différence entre le Pape, le prince et le simple paroissien est purement une différence de fonction, et non pas de pouvoir ou d’état.


- Face à l’analyse réformiste des écritures sacrées de l’Eglise catholique stipulant qu’elle est la seule à en détenir la véritable interprétation, Luther réplique que tout écrit chrétien appartient à toute la communauté chrétienne, comme le montre l’exemple de Saint Pierre : l’Eglise catholique n’a pas de monopole légitime sur l’interprétation des textes sacrés.


- Face à la menace de créer un concile réformé de l’Eglise catholique répondant que seul le Pape a l’autorité de le convoquer, Luther répond que les chrétiens ont le devoir de défendre les écritures sacrées, contre un païen, un hérétique ou contre le Pape lui-même.


• Ce texte sera une tentative largement infructueuse d’inciter des gouvernants à adopter la Réforme luthérienne dans leur contrée : pour Luther, il s’agit de la seule voie légitime pour l’expansion de la Réforme


e). De l’autorité temporelle et dans quelle mesure on lui doit obéissance : 


• Il s’agit du texte le plus politique car il traite de la question de l’obéissance et de la résistance politique. Luther commence avec une critique de la prétention des princes de pouvoir faire ce qu bon leur semble avec leur pouvoir. Puis, il énonce six arguments pour la non-résistance, dont les quatre plus importants :


- Tout pouvoir vient de Dieu : donc le pouvoir temporel a été voulu par Dieu.


- Le Christ enseigne la miséricorde et l’amour, pour nos ennemis comme pour nos amis.

- Le monde est composé d’hommes appartenant au royaume de Dieu et d’hommes appartenant au royaume du monde : les lois ont été établies pour les injustes car les justes n’en auraient pas besoin. Dieu a créé la loi pour permettre aux hommes de vivre ensemble sans abus : ils doivent donc y obéir.


- Un chrétien doit faire tout son possible pour honorer la loi, même s’il n’en a pas besoin, car il doit aider et servir le prochain et la loi est utile à un système composé d’une majorité de non-chrétiens. Les chrétiens doivent aider et servir le pouvoir temporel, lui être utiles et nécessaires car Dieu en a décidé ainsi.


• Dans un autre ouvrage, l’Exhortation à la paix, Luther fini par réfuter entièrement toute possibilité de résistance légitime :


- « Si quelqu’un commet une injustice envers nous, il n’est pas suffisant, pour que nous punissions ce méfait, que notre cause soit juste et que nous soyons dans le bon droit ; il faut encore que nous ayons le droit et le pouvoir du glaive et qu’il nous ait été donné par Dieu. »


• L’expansion du luthéranisme aura des conséquences politiques majeures : une théorie de l’obéissance politique et de l’obligation politique passive des sujets est formulée, ce qui permettra aux monarchies absolues d’y trouver une forme de légitimation.


• D’un autre côté, les réformés radicaux réagissent en formulant une théorie de la résistance politique qui fait une lecture radicale de la Réforme contestant le discours de non-résistance politique. Cela s’explique par le changement du contexte historique : entre 1535 et 1560, les réformés perdent de plus en plus de pouvoir et dans certains lieux ils se voient persécutés violemment. La doctrine radicale naît pour sauver la Réforme initiée par Luther et bloquer la remonte de l’Eglise catholique. L’un des représentants les plus emblématiques de ces protestants radicaux sera le Français Jean Calvin.


Calvin, les monarchomaques et les théories de la résistance

a). Calvin :


• « Second Patriarche de la Réforme protestante » selon Bossuet, Jean Calvin (1509-1564) naît à Noyon, en Picardie, le 10 juillet 1509 au sein d'une famille aisée. Aussi, Jean Calvin reçoit-il une solide instruction ainsi qu’une éducation religieuse complète, son père le destinant soit à une carrière juridique, soit à une carrière ecclésiastique.


• Dans cette perspective, après avoir reçu des rudiments de grammaire et de rhétorique dans sa ville natale, il est envoyé en 1523 à Paris, d'abord au Collège de la Marche, puis au Collège Montaigu, obtenant bientôt le grade de maître ès arts, parallèlement à un nouveau bénéfice ecclésiastique à Noyon. Il ne tarde pas à compléter sa prime formation philologique par une solide formation juridique aux Universités d'Orléans et de Bourges obtenant sa licence, puis son doctorat en droit. S'il entre alors en contact avec l'humaniste allemand Melchior Wolmar qui cherche à le gagner au luthéranisme, il n'en poursuit pas moins sa formation philologique à Paris ; et il publie lui-même un savant commentaire du De Clementia de Sénèque en 1532.


• C'est l'année suivante que se situe son ralliement aux milieux évangéliques humanistes et réformistes parisiens (1533), puis dans sa conversion à la nouvelle foi. En mai 1534, il entame une nouvelle existence itinérante au service de sa foi.


• Cette existence l'amènera, après de nombreuses pérégrinations liées aux premières persécutions en France, à Bâle, où il publiera en 1536 la première édition de son Institution de la Religion chrétienne, puis à Genève, ralliée depuis peu (mai 1536) à la nouvelle foi, où le retient Guillaume Farel (juillet 1536). C'est à Genève qu'il réalisera désormais son œuvre réformatrice. S'il se heurtera en un premier temps à une forte opposition de la part de la bourgeoisie locale, qui lui vaudra l'exil avec Farel (avril 1538) et le conduira à Strasbourg, où il se liera avec Martin Bucer, il ne tardera pas à être rappelé par les autorités genevoises (automne 1540), regagnant définitivement en septembre 1541 la Cité à laquelle il associera son nom.


• C'est depuis lors qu'il réorganisera définitivement son Eglise (Ordonnances ecclésiastiques (1541)) et réformera son ordre juridique (Edit du Lieutenant (1542) et Edit civils (1568)) et politique (Edits politiques (1543)) comme son ordre moral (Ordonnances somptuaires (1558, 1564)), et son organisation scolaire (Ordre du Collège et de l'Académie (1559)). Si Calvin aura sans doute encore à combattre les adversaires de ses réformes à Genève même, dans l'ordre moral comme dans l'ordre doctrinal (Affaires Sébastien Castellion (1543), Jérôme Bolsec (1551) et Michel Servet (1553)), son triomphe sera total à partir de 1555, tournant à partir duquel les Conseils de la jeune République lui seront entièrement acquis et les magistrats, dévoués aux ministres (pasteurs), œuvreront à transformer Genève de paillarde Cité des foires en République fondamentaliste, régie par la seule Parole de Dieu, et en véritable « Rome protestante ».


• C'est aussi que Calvin, en relation épistolaire avec ses coreligionnaires de toute l'Europe, n'en poursuivra pas moins son œuvre de pasteur et de docteur, travaillant aux rééditions successives de son Institution chrétienne comme à ses Commentaires de l'Ancien et du Nouveau Testament ; ce faisant il ne tardera pas à faire de Genève le « Séminaire des Eglises réformées de France » et la métropole du protestantisme. Laissant une œuvre considérable de plus d'une cinquantaine de volumes, Calvin meurt le 27 mai 1564, non sans avoir pourvu à sa succession à la tête de la Vénérable Compagnie des Pasteurs, en la personne du Recteur de l'Académie, le Bourguignon Théodore de Bèze (1519-1605).


• Calvin est le plus éminent des Réformateurs radicaux et contestera la théorie de non résistance luthérienne dès 1536, avec la publication de son Institution de la Religion chrétienne. S’il souligne clairement la nécessité d’obéir à l’autorité politique et reprend l’argument « Omni potestas Deo » de Luther, il introduit néanmoins une ambiguïté qui ouvre la porte au droit de résistance, sous forme d’exceptions à la règle générale.


• Il affirme la nécessité de tout pouvoir politique de se reposer sur les « magistrats populaires », qui doivent agir au nom du peuple en exerçant un certain contrôle sur les gouvernants. Il s’agit d’une nouvelle forme de pouvoir, un pouvoir intermédiaire pouvant résister au nom et à la place des sujets d’une nation : une sorte de prélude à un mécanisme de représentation de la volonté populaire. Calvin prône ensuite la nécessité de défendre l’Evangile, et admet la possibilité de résistance voir de révolte contre un régime compromettant et bafouant l’Evangile.


• En admettant le droit de résister à un régime, Calvin ouvre la porte vers une réflexion révolutionnaire, car ce droit, bien que restrictif, offre aux sujets une forme de pouvoir fondamental : le débat sur l’obligation politique, le contrat entre gouvernant et gouvernés, et par extension sur la souveraineté, est ouvert.


• Effectivement, à partir de l’idée de du droit de résistance de sujets par l’intermédiaire de magistrats, la question se pose de savoir qui détient la souveraineté, connue à l’époque sous le terme latin Imperium, concept juridique ancien provenant du droit public romain désignant l’autorité suprême civile et militaire.


- Calvin reprendra le débat médiéval sur la question du titulaire de l’Imperium pour avancer l’idée, que l’Imperium est en vérité détenu par les magistrats, qui ne font que le déléguer au titulaire du pouvoir.


- Il appartiendra aux monarchomaques de développer et de conclure la question désormais ouverte du droit de résistance et du titulaire de l’Imperium.


b). Les monarchomaques : 


• Les monarchomaques, littéralement « qui se bat contre les monarques », étaient un groupe de penseurs majoritairement Français et étroitement liés à la Réforme qui se sont élevés contre la montée de l’absolutisme royal. Ils reprendront les arguments luthériens et calvinistes pour développer et avancer l’idée du droit de résistance dès le milieu du XVIème siècle, à un moment où les guerres de religion enflamment l’Europe toute entière, la France tout particulièrement. Leur succès et leur soutien populaire seront effectivement catalysés par la contestation du pouvoir catholique suite aux violences extrêmes de la guerre, notamment avec les massacres de la St Barthélemy.


- Précédemment en Europe, les évènements se calment momentanément en Allemagne avec la division de l’Empire entre des Etats catholiques (Bavière, Autriche) et protestants (Hanovre, Prusse, Rhénanie) suite à la Paix d’Augsburg signée en 1555. Cependant, les choses s’empirent en Grande Bretagne après la mort d’Henri VIII, qui a converti l’Angleterre à l’anglicanisme en 1531, avec un conflit violent entre l’Ecosse, réformée par John Knox, et l’Angleterre catholique sous « Mary la Sanglante » pendant les années 1550.


- En 1572, les massacres de la St Barthélemy démarre par l’assassinat des leaders huguenots (calvinistes français) rassemblés à Paris mais se transformera en massacre catalysé par la violence populaire dont le Roi Charles IX perd totalement le contrôle : on estime le nombre de protestants massacrés à 5’000 à 30'000 morts.


- En 1598, l’Edit de Nantes signé par Henri IV de France met fin aux guerres de religion 1ui ont ravagés la France pendant une demi siècle en accordant aux protestants la liberté du culte, prévoyant l’amnistie et des indemnités vers aux Huguenots.


• La tradition monarchomaque produira pendant les guerres de religion un nombre d’écrits dans lesquels ils prônent le droit de résistance, principe politique, dans le but de défendre la foi réformée, mais porteront, par effet de ricochet, des arguments innovateurs qui favoriseront l’émergence futur de l’idée de la souveraineté du peuple.

• Les monarchomaques portent dans leurs ouvrages trois grands arguments :


- Ils défendent l’idéal d’un régime mixte, tel que la « constitution mixte » de la République romaine prôné par Machiavel. Les monarchomaques sont tous partisans d’un équilibre des pouvoirs pour toutes nations, aussi bien pour les républiques que pour les monarchies.


- Comme Calvin, ils estiment que l’autorité politique d’un Etat repose sur l’idée d’un contrat social entre les gouvernants et les gouvernés : il n’y a pas d’autre fondement légitime de l’autorité politique.


- Leur innovation sera de dire qu’un tyran peut être déposé de son pouvoir par des instances compétentes, voir même de princes étrangers.


i). Francogallia, de François Hotman (1573) :


• Dans cet ouvrage relativement modéré, François Hotman procède, comme Machiavel, à une relecture de l’histoire pour justifier le droit de résistance et la limitation du pouvoir absolu du roi. Il se base sur sa connaissance extensive de l’histoire politique de la France pour faire avancer ces idées révolutionnaires d’équilibre de pouvoir. Le livre aura un succès grandiose, particulièrement dans les bastions protestants.


• Il défendra notamment les trois arguments suivants :


- Hotman commence par ressusciter une vieille idée française : la nomination légitime du pouvoir royal suit un schéma non pas héréditaire, mais électif. Les lois fondamentales du royaume datant du règne de Charlemagne soulignent effectivement le caractère électif de la nomination du souverain.


- Le pouvoir royal légitime est en fait borné par un « Conseil public » des composantes majeures du royaume, tels que les Etats généraux, représentant le clergé, la noblesse et le peuple. La monarchie absolue est donc illégitime, même du point de vue du droit public royal.


- Ce Conseil public est en fait le détenteur véritable de l’Imperium : le roi ne tient son pouvoir que par délégation.


ii). Du droit des magistrats sur leurs sujets, de Théodore De Bèze (1574) :


• Il s’agit du traité de référence sur la résistance en politique. Théodore De Bèze procèdera à un raisonnement subtile et éloquent. Au départ, il affirme comme tout bon protestant, que « omni potestas a Deo », mais contrairement à Luther qui affirme largement que les princes sont intouchables car leur pouvoir serait voulu par Dieu, De Bèze affirme qu’il y a des situations où le renversement d’un pouvoir tyrannique est véritablement la volonté divine. Ce retournement innovateur de la logique protestante se base sur deux concepts fondamentaux : le contrat social entre gouvernant et gouverné, et la distinction entre différentes formes de tyrannies.


• Il y aurait donc des cas de tyrannie où la résistance est un véritable devoir :


- La tyrannie par usurpation est notamment l’un de ces cas et appel à la déposition de l’usurpateur : ici, l’avis de De Bèze est partagé par tous.


- La tyrannie par opposition est pourtant un concept nouveau et controversé : un prince pourrait devenir tyrannique au cours d’un règne à priori légitime, ce qui appellerait, selon lui, à une résistance déterminée du corps politique tout entier.


• Cependant, la résistance ne peut être légitime que dans le cas où elle est déléguée : le peuple ne peut donc pas refuser d’obéir à un gouvernant de son propre élan, mais a le devoir de s’adresser à un corps que Théodore De Bèze appel les « magistrats inférieurs » : même dans la résistance, un certain ordre doit être maintenu.


• Il incombe à ces magistrats, véritables détenteurs de l’Imperium, d’organiser la résistance au tyran en lui opposant un contre-pouvoir. Cet argument révolutionnaire aura un impact considérable sur tout le développement de la théorie de l’Etat, avec notamment l’éclosion de l’idée de représentation populaire.


iii). Vindiciae contra tyrannos, de Brutus (1579) :


• Il s’agit de l’œuvre la plus radicale du cercle de penseurs monarchomaques, signée sous le pseudonyme de Junius Brutus : il connaîtra une popularité exceptionnelle, et sera débattu, à voix basse, à travers toute l’Europe. L’ouvrage est construit à l’instar des publications scholastiques sous forme de question-réponse, dont les quatre questions principales suivantes :


- « Un sujet doit-il obéir à un prince qui lui ordonne quelque chose de contraire aux lois de Dieu ? »


- « Est-il légitime de résister à un prince qui s’écarte lui-même de la loi de Dieu ? »


- « Est-il légitime de résister à un prince qui opprime ses sujets ou usurpe le pouvoir ? »


- « Des souverains voisins peuvent-ils venir en aide aux sujets opprimés par le tyran ? »


• Le ou les auteurs derrière le pseudonyme de Brutus répondent de la façon la plus radicale qu’il soit en arborant le droit de résistance partout et toujours : non, un sujet ne doit pas obéir à un ordre contraire à la loi de Dieu, oui il est légitime de résister à un prince écarter de la voie du Seigneur, ou d’un souverain qui opprime ses sujets et usurpe le pouvoir et oui, les souverains voisins ont le droit d’ingérence pour mettre fin à la tyrannie.




• La troisième question est particulièrement innovante car contrairement aux à ses prédécesseurs, Brutus s’intéresse ici à un cas qui n’a rien de commun avec le monde spirituel, mais à un droit de résistance général : l’analyse de Brutus est effectivement séculaire et universelle. Cette question, révolutionnaire pour son époque, débouchera sur toute une réflexion qui fera du consentement à être gouverné la pierre angulaire du pouvoir légitime.


• Par ailleurs, la question débouche sur la thèse suivante : si le consentement du corps politique est nécessaire pour toute forme de pouvoir légitime, et que donc le fondement du pouvoir des princes est institué par le peuple et non l’inverse, cela implique que c’est le corps politique qui détient l’Imperium : si ce dernier est violé par un tyran, le corps politique a le droit et même le devoir de destituer le prince (Brutus ira plus loin encore, en légitimant le tyrannicide).


• La quatrième question, se référant au droit des gens, légitime l’intervention d’un pouvoir extérieur pour mettre fin à l’oppression : on dirait aujourd’hui que Brutus ouvre la porte à une « internationale protestante ». Cette idée est pourtant lourde de sens, car en internationalisant les guerres de religion, l’Europe pourrait, et va dans le cas de la Guerre de Trente ans, sombrer dans une guerre pan européenne entre provinces protestantes et catholiques.


• En conclusion, le ou les auteurs de l’ouvrage mettent en place une théorie radicale du droit de résistance qui mènera à une remise en cause fondamentale de l’autorité politique et de la souveraineté. Cette tentative révo- lutionnaire de localiser la souveraineté dans le peuple va susciter des réactions extrêmement violentes, la plus célèbre étant celle du juriste de Jean Bodin.