« La lente construction de l’Europe au XXème siècle » : différence entre les versions

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Dans l’après guerre de 1945 jusqu’aux années 1970 est la conception de l’Europe que nous connaissons aujourd’hui mais c’est aussi la construction de deux blocs. L’émergence de la Guerre froide mais aussi la signification pour l’historie des États et pour des expressions, des revendications de nationalisme à l’intérieur de ce système d’États-Nation, de ce dialogue et de cette confrontation entre deux systèmes politiques, économiques et idéologiques.
La construction européenne au XXᵉ siècle s’inscrit dans un contexte profondément marqué par les séquelles de la Seconde Guerre mondiale et par l’émergence de la Guerre froide. Entre 1945 et le début des années 1970, se met en place une dynamique inédite qui façonne l’Europe telle que nous la connaissons aujourd’hui : une tentative de dépasser le cadre strict de l’État-nation, tout en composant avec l’organisation bipolaire du monde. L’après-guerre ne se réduit pas à une reconstruction matérielle et économique, mais s’accompagne d’une réflexion politique sur la manière d’éviter le retour des conflits qui avaient ensanglanté le continent au cours de la première moitié du siècle. Cette réflexion s’exprime dans un dialogue constant entre coopération, intégration et souveraineté, sur fond de rivalité idéologique entre le bloc occidental et le bloc soviétique.
 
Ces deux blocs s’organisent au niveau international entre États-Nations. Les États-Nations s’organisent et commencent à s’organiser sur un niveau supranational au dessus du niveau des nations et de leurs opérations bilatérales et multilatérales. Supra ne veut pas dire super mais au-dessus.
La bipolarisation internationale est déterminante. D’un côté, l’Union soviétique, qui s’est consolidée en un État centralisé, étend son influence sur l’Europe de l’Est à travers une série de démocraties populaires intégrées dans un système socialiste contrôlé par Moscou. De l’autre, les États-Unis s’imposent comme le garant militaire, économique et politique de l’Europe occidentale. Entre ces deux pôles, les États européens cherchent une voie spécifique, qui ne soit ni soumission complète à l’une des superpuissances, ni repli sur des souverainetés isolées et affaiblies. La création d’institutions communes devient progressivement une réponse stratégique à ce double impératif : préserver la souveraineté nationale tout en construisant un niveau politique supérieur capable de défendre des intérêts partagés.
 
Est-ce que c’est une supranationalité ? Il y a une construction très longue et progressive d’institutions sur un niveau au-delà - supra - des nations mais sans pour autant relativiser totalement ou faire disparaître ce qui nous intéresse qui est le niveau de la nation.
La notion de supranationalité prend ici tout son sens. Elle ne signifie pas l’effacement des nations mais leur mise en relation dans des structures qui se situent « au-dessus » des gouvernements sans pour autant abolir l’autonomie nationale. Cette tension permanente entre l’attachement à la souveraineté et l’acceptation d’une autorité supranationale constitue le fil rouge de l’intégration européenne. Elle explique le caractère lent, partiel et toujours négocié de ce processus, où chaque avancée institutionnelle résulte de compromis délicats entre des visions fédéralistes, favorables à une Europe politiquement unie, et des approches intergouvernementales, soucieuses de préserver la primauté de l’État-nation.
 
La Guerre froide est le contexte. L’Union Soviétique s’est construire sous la forme d’un État et des pays qui restent encore dépendants de cette confédération socialiste appartenant totalement à la zone de Staline et de ses successeurs.
Cette dynamique se complexifie encore par la situation coloniale. Au lendemain de la guerre, certaines puissances européennes – au premier rang desquelles la France, le Royaume-Uni et la Belgique – demeurent des empires coloniaux. Leur autonomie et leur rôle international semblent encore assurés par leurs possessions outre-mer, ce qui limite leur disposition initiale à céder des parcelles de souveraineté au profit d’un projet européen. Pourtant, dans le même temps, les fragilités internes, les pressions extérieures et la décolonisation progressive les incitent à s’appuyer davantage sur la coopération continentale. L’Europe se construit donc dans ce paradoxe : des nations jalouses de leur indépendance mais contraintes d’inventer une forme politique nouvelle pour faire face aux défis du temps.
 
Comment réconcilier le niveau de l’autonomie des États-Nations et la construction d’un niveau politique supranational ?
C’est dans cet entrelacement entre souveraineté nationale, impératif de sécurité, rivalité idéologique et recherche d’un cadre institutionnel commun que s’élabore la lente construction européenne du second XXᵉ siècle. L’histoire de cette période ne se réduit ni à un projet fédéral ambitieux ni à une simple coopération interétatique : elle est le résultat d’un dialogue constant entre deux niveaux d’action, national et supranational, sur fond de Guerre froide et de recompositions globales.
 
Certaines puissances comme la France, l’Angleterre et la Belgique sont encore des puissances coloniales au sortir de la guerre et elles sont parfaitement autonomes et ne veulent pas abandonner leur souveraineté. Mais en même temps, on voit pas à pas la construction de ce nouveau niveau supranational ou au moins fédératif.
= Les démocraties populaires entre bloc de l’est et l’affirmation de l’indépendance =
= Les démocratie populaire entre bloc de l’est et l’affirmation de l’indépendance =
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Apparait la Scandinavie avec la mer baltique et la méditerranée avec la Grèce. C’est un corridor qui a du subir des prises de pouvoir, par des gouvernements de coalition, par des putsch de 1945 à 1948. Dans cette partie de l’Europe c’est l’heure du communisme : cette région est sous contrôle de gouvernements à majorité communiste.
Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe entre dans une période de recomposition politique où s’affirme clairement la domination soviétique en Europe centrale et orientale. Entre 1945 et 1948, cette zone connaît une série de bouleversements politiques marqués par des coalitions fragiles, des élections contrôlées et parfois des coups de force qui placent progressivement les partis communistes au centre du pouvoir. En Pologne, en Hongrie, en Bulgarie, en Roumanie et en Tchécoslovaquie, les gouvernements de coalition installés dans l’immédiat après-guerre voient leurs composantes non communistes marginalisées, exclues ou contraintes à la clandestinité. L’appui de l’Armée rouge, encore présente sur place, et l’influence directe de Moscou permettent aux partis communistes d’imposer leur domination. Le coup de Prague en février 1948, où le Parti communiste tchécoslovaque s’empare définitivement du pouvoir, symbolise l’achèvement de ce processus : il ne reste plus en Europe de l’Est que des régimes de « démocratie populaire », alignés sur l’Union soviétique et organisés autour d’un parti unique.
 
L’Europe est divisée en deux zones d’influences. Seule l’Allemagne est divisée, négociée, à Berlin les quatre puissances sont présente.
Cette mainmise s’étend également aux régions périphériques. En Scandinavie, la mer Baltique devient un espace stratégique où l’URSS renforce son contrôle à travers la domination sur les pays baltes annexés dès 1940, tandis que la Finlande, bien qu’indépendante, reste étroitement surveillée par Moscou et contrainte à une neutralité imposée, connue sous le nom de « finlandisation ». Plus au sud, la Méditerranée orientale est secouée par la guerre civile grecque (1946–1949), où les forces communistes, soutenues en partie par la Yougoslavie de Tito, affrontent les monarchistes et les libéraux soutenus par le Royaume-Uni et, à partir de 1947, par les États-Unis dans le cadre de la doctrine Truman. La Grèce devient ainsi un champ d’affrontement direct entre les deux blocs, confirmant que la ligne de fracture en Europe dépasse le simple axe centre–est et concerne aussi les zones de contact stratégiques.
 
Une ligne divise l’Europe, Churchill donne une conférence à l’Université de Zurich le 19 septembre 1946<ref>The Churchill Society London. [http://www.churchill-society-london.org.uk/astonish.html Mr Winston Churchill speaking in Zurich I9th September 1946].</ref><ref>[http://www.cvce.eu/obj/discours_de_winston_churchill_zurich_19_septembre_1946-fr-5da812de-3a20-4e2a-9cc1-7e0f90c8f97b.html Discours de Winston Churchill (Zurich, 19 septembre 1946)] - Le 19 septembre 1946, Winston Churchill, ancien Premier ministre britannique, prononce à l'université de Zurich un discours dans lequel il invite les pays européens à constituer les États-Unis d'Europe.</ref> parlant pour la première fois devant un grand public d’un rideau de fer. Churchill était un conservateur très soucieux de l’expansion du communisme.
Cette nouvelle configuration divise l’Europe en deux zones d’influence. À l’Ouest, les États s’alignent progressivement sur les États-Unis dans le cadre de la reconstruction économique et militaire ; à l’Est, les pays deviennent des satellites de Moscou. L’Allemagne, cœur industriel et stratégique du continent, illustre à elle seule cette fracture. Occupée par les quatre puissances victorieuses – États-Unis, Royaume-Uni, France et URSS – elle est d’abord administrée comme une entité commune. Mais très vite, les désaccords entre les alliés occidentaux et les Soviétiques transforment ce pays en symbole de la division. Berlin, ville elle-même divisée en quatre zones d’occupation, devient l’épicentre de cette confrontation, ce que les crises du blocus de 1948–1949 et plus tard la construction du mur en 1961 rendront encore plus visible.
 
Afin de créer un contre poids et contre cette Union Soviétique avec ses alliés qui s’approchent de l’occident, alors il faut unifier l’Europe pensant à ce moment seulement à l’Europe occidentale.
C’est dans ce contexte que Winston Churchill formule l’image devenue emblématique du « rideau de fer ». Dans son discours de Fulton (États-Unis), le 5 mars 1946, il déclare qu’un rideau s’est abattu sur le continent, de Stettin sur la Baltique à Trieste sur l’Adriatique. Quelques mois plus tard, à l’Université de Zurich, le 19 septembre 1946, il reprend cette idée devant un public européen, en insistant sur le danger que représente l’expansion du communisme et en appelant à l’unité des nations libres d’Europe. Churchill, conservateur pragmatique, est animé à la fois par la crainte d’une hégémonie soviétique et par la conviction que seule une Europe occidentale unie pourrait servir de contrepoids durable dans ce nouvel ordre mondial.
 
Toute cette nébuleuse d’idées autour de l’unification de l’Union Européenne nous interroge notamment de savoir s’il y a des racines anciennes avec l’idée d’États-Unis d’Europe.
C’est précisément cette division et cette peur de l’expansion soviétique qui nourrissent la réflexion sur une unification de l’Europe occidentale. L’objectif est double : contenir le communisme à l’Est et renforcer la coopération entre nations d’Occident pour reconstruire un continent exsangue. Cette volonté n’émerge pas ex nihilo : elle s’inscrit dans une tradition intellectuelle et politique plus ancienne. Dès le XIXᵉ siècle, Victor Hugo évoquait lors du Congrès de la Paix en 1849 l’idée d’« États-Unis d’Europe », imaginant une communauté fraternelle des nations européennes destinée à garantir la paix. Dans l’entre-deux-guerres, Aristide Briand avait repris ce projet dans son célèbre discours de 1929 devant la Société des Nations, appelant à la formation d’une union fédérale européenne.
 
Ces projets étaient restés lettre morte, freinés par les nationalismes, les rivalités et la montée des fascismes. Mais après 1945, la situation change radicalement : l’Europe est non seulement dévastée mais aussi marginalisée face aux deux superpuissances que sont les États-Unis et l’URSS. Pour beaucoup d’hommes politiques et d’intellectuels, l’intégration européenne n’est plus un rêve utopique mais une nécessité stratégique. C’est dans ce climat que naît la nébuleuse d’idées, de mouvements et d’initiatives qui marqueront la première étape de la construction européenne, en particulier en Europe occidentale, perçue comme le seul espace encore disponible pour une véritable unification.


== Après 1945 : démocraties populaires ou bloc de l’Est ==
== Après 1945 : démocraties populaires ou bloc de l’Est ==
À la fin de la guerre, les soviétiques occupent militairement les pays qui ont collaborés avec l’Allemagne notamment la Hongrie, la Roumanie, la Bulgarie et la Slovaquie et une partie de l’Allemagne. Les communistes sont dans des régions où ils n’étaient pas avant la guerre.
À la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Armée rouge occupe une grande partie de l’Europe centrale et orientale. La présence militaire soviétique s’impose particulièrement dans les pays considérés comme alliés ou satellites de l’Allemagne nazie : la Hongrie, la Roumanie, la Bulgarie et la Slovaquie. Dans ces États, l’URSS installe des gouvernements provisoires dominés par des partis communistes jusque-là marginaux, mais qui bénéficient désormais de la légitimité conférée par la victoire militaire et de l’appui direct de Moscou. Cette implantation est d’autant plus marquante que, avant la guerre, les communistes étaient souvent réduits à des mouvements clandestins, réprimés par les régimes autoritaires ou monarchiques de la région. Leur arrivée au pouvoir après 1945 apparaît donc comme une rupture majeure, conséquence directe de l’ordre international imposé par les vainqueurs.
 
Les yougoslaves et les albanais peuvent se vanter d’avoir libérés leur pays eux-mêmes par une guerre de guérilla. Tito était communiste du point de vue idéologique mais indépendant du point de vue de l’URSS et de l’Armée Rouge.
La situation diffère toutefois dans les Balkans occidentaux. En Yougoslavie et en Albanie, la libération n’est pas le résultat de l’Armée rouge, mais de mouvements de résistance locaux qui ont mené une guerre de guérilla contre les forces d’occupation. Le maréchal Josip Broz Tito, chef des partisans yougoslaves, parvient à libérer son pays sans l’aide directe de Moscou. Communiste convaincu, il se distingue cependant par son refus de se placer sous la tutelle soviétique, ce qui conduira dès 1948 à une rupture avec Staline et à l’exclusion de la Yougoslavie du Kominform. L’Albanie, sous la direction d’Enver Hoxha, suit une voie similaire d’émancipation, bien que plus marquée par un alignement idéologique rigide, d’abord envers Moscou puis, après les années 1960, envers la Chine maoïste. Ces cas singuliers montrent que l’expansion du communisme en Europe de l’Est n’est pas uniformément imposée par Moscou, mais qu’elle s’accompagne aussi de dynamiques locales spécifiques.
 
La Tchécoslovaquie a une longue tradition démocratique est le parti communiste est le premier parti lors des dernières élections libres de 1946 mais cela ne suffit pas pour prendre le pouvoir.
La Tchécoslovaquie illustre un autre scénario. Héritière d’une tradition démocratique ancrée depuis l’entre-deux-guerres, elle organise en mai 1946 des élections libres qui portent le Parti communiste tchécoslovaque au rang de première force politique avec environ 38 % des voix. Toutefois, cette avance électorale ne suffit pas à garantir une domination exclusive. Pendant deux ans, le pays connaît un système pluraliste fragile, où coexistent communistes et partis non communistes. La situation bascule brutalement en février 1948 avec le fameux « coup de Prague » : les communistes orchestrent un putsch en s’appuyant sur les syndicats, les forces de sécurité et l’appui implicite de l’URSS. Les ministres non communistes démissionnent sous pression et le président Beneš, affaibli, est contraint d’entériner un gouvernement dominé par les communistes. Cet épisode, vécu comme une trahison des règles démocratiques, résonne en Occident comme une alerte majeure : la stratégie soviétique ne consiste pas seulement à influencer, mais à contrôler totalement les pays d’Europe centrale.
 
Les communistes forment un putsch en 1948, c’est un signal pour l’ouest. Contre toute promesse le camp communiste ne respecte pas les règles normales d’accès au pouvoir. À ce moment le monde libre décide de stopper cette avance.
Ce basculement est capital dans la perception des rapports Est–Ouest. Si les tensions existaient déjà dès 1945, le coup de Prague agit comme un signal pour les élites et l’opinion publique occidentales. Il révèle que la logique de division du continent n’est plus réversible et qu’une frontière politique et idéologique s’installe durablement en Europe. On ne peut pas dire que février 1948 marque le déclenchement de la Guerre froide – celle-ci s’était déjà cristallisée avec des événements comme la doctrine Truman (1947) et le plan Marshall (1947) – mais il constitue un tournant où la Guerre froide entre véritablement dans la conscience collective des décideurs comme des populations.
 
On ne peut pas dire que ce moment est l’origine de la Guerre Froide mais c’est ce moment où la Guerre Froide entre dans la conscience des décideurs et de l’opinion.
C’est dans ce climat de fracture que prend tout son sens le discours prononcé par Winston Churchill à Zurich le 19 septembre 1946. Dans cette intervention visionnaire, il appelle à la constitution des « États-Unis d’Europe », insistant sur l’urgence d’unir les démocraties occidentales pour faire face à la menace de l’expansion communiste. Bien avant que l’intégration européenne ne prenne corps dans des institutions concrètes, cette conférence propose déjà une réponse intellectuelle et politique à une Europe désormais irréversiblement divisée par ce que Churchill avait désigné, quelques mois plus tôt à Fulton, comme le « rideau de fer ».
 
La conférence de Zürich est déjà une réponse visionnaire à cette situation de l’Europe divisée.
== Le bloc de l’est ==
== Le bloc de l’est ==
La construction d’institutions de coopération internationale est un échange permanent entre le camp occidental et oriental. Très souvent, l’ouest fait le premier geste. Avec la division de l’Allemagne c’est d’abord l’ouest qui va insérer une monnaie propre, l’OTAN vient avant le Pacte de Varsovie. L’ouest est proactive.
La mise en place du bloc de l’Est ne peut être comprise sans la dynamique d’affrontement avec l’Ouest. Dès 1945, la division du continent s’exprime à travers une succession d’initiatives et de contre-initiatives, où chaque camp réagit aux gestes de l’autre. Cependant, dans cette dialectique, ce sont souvent les puissances occidentales qui prennent l’initiative, ce qui force l’Union soviétique à organiser en retour son système de sécurité et de coopération.
 
La division allemande en offre un exemple précoce. En 1948, les puissances occidentales (États-Unis, Royaume-Uni et France) décident d’introduire une nouvelle monnaie dans leur zone d’occupation : le Deutsche Mark. Cette réforme monétaire, destinée à stabiliser l’économie allemande et à préparer la reconstruction, marque une rupture décisive avec l’URSS, qui y voit un pas vers la consolidation d’un État ouest-allemand indépendant. En réaction, Moscou instaure en juin 1948 le blocus de Berlin, empêchant par voie terrestre le ravitaillement de la partie occidentale de la ville. L’Ouest répond par le fameux pont aérien de Berlin (juin 1948 – mai 1949), au cours duquel des milliers de vols organisés par les Américains et les Britanniques assurent l’approvisionnement de plus de deux millions d’habitants. Cet épisode symbolise la confrontation directe entre les deux blocs et entérine la division de l’Allemagne, qui débouche en 1949 sur la création de deux États : la République fédérale d’Allemagne (RFA) à l’Ouest et la République démocratique allemande (RDA) à l’Est.
 
De la même manière, la logique militaire suit une dynamique d’action-réaction. En avril 1949, les puissances occidentales créent l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), alliance militaire défensive placée sous commandement américain, dont l’objectif est de garantir la sécurité collective face à une éventuelle agression soviétique. Ce traité incarne une rupture majeure : pour la première fois, les États-Unis s’engagent durablement dans la défense de l’Europe. L’URSS réplique plus tard, en 1955, par la création du Pacte de Varsovie, qui regroupe les États satellites d’Europe orientale dans une alliance militaire dirigée par Moscou. Mais il est significatif de constater que cette initiative vient après l’OTAN, confirmant le caractère réactif du bloc de l’Est.
 
Sur le plan économique, la même logique prévaut. En 1947, les États-Unis lancent le Plan Marshall, officiellement appelé Programme de rétablissement européen, destiné à financer la reconstruction de l’Europe occidentale. Bien que proposé à tous les pays européens, le plan est rejeté par l’URSS, qui interdit à ses satellites d’y participer, y voyant un instrument de dépendance envers Washington. En réponse, Staline met en place en 1949 le Conseil d’assistance économique mutuelle (CAEM ou COMECON), destiné à coordonner les économies socialistes. Là encore, l’Ouest agit en premier, l’Est structure son propre modèle en réaction.
 
Cette dynamique révèle le caractère profondément asymétrique de la Guerre froide européenne. L’Ouest, animé par une volonté de stabilisation et de reconstruction, adopte une stratégie proactive qui combine initiatives économiques (Plan Marshall, OECE), politiques (Conseil de l’Europe en 1949) et militaires (OTAN). L’Est, de son côté, construit un bloc cohérent mais essentiellement défensif, conçu pour protéger l’URSS et assurer la loyauté de ses satellites. Le Kominform (1947), qui remplace l’Internationale communiste dissoute en 1943, et le Pacte de Varsovie (1955) incarnent cette logique de centralisation et de discipline imposée par Moscou.
 
La constitution du bloc de l’Est n’est pas le fruit d’une stratégie expansive autonome, mais plutôt le résultat d’une confrontation où chaque geste occidental entraîne une contre-mesure soviétique. Cette mécanique d’action-réaction installe durablement l’Europe dans un système bipolaire, où l’intégration occidentale et la satellisation orientale se construisent simultanément, dans un équilibre instable qui conditionne toute l’histoire de la Guerre froide.
 
=== Constitution d’un bloc ===  
=== Constitution d’un bloc ===  
En juillet 1947, l’URSS contraint la Tchécoslovaquie et la Pologne de refuser l’aide américaine avec le plan Marshall.
L’année 1947 marque un tournant dans la structuration du camp communiste. L’annonce du plan Marshall par les États-Unis en juin 1947, proposant une aide massive à la reconstruction de l’Europe, met l’URSS devant un dilemme. Officiellement, le plan est ouvert à tous les pays européens, y compris ceux de l’Est. Mais Staline y voit un instrument de domination économique américaine et interdit aux pays de son orbite d’y participer. La Tchécoslovaquie et la Pologne, initialement prêtes à accepter cette aide, sont contraintes de se rétracter sous la pression soviétique. Cette décision illustre la volonté de Moscou de verrouiller son glacis et d’empêcher toute dépendance économique à l’égard de l’Ouest. Elle marque aussi la fracture définitive entre les deux parties du continent.
 
Il y une résurgence des associations internationalistes sous la forme d’un Kominform qui réuni aussi des partis communistes qui sont des partis politiques parfaitement reconnus et notamment présents dans des gouvernements d’après guerre à l’ouest.
Dans ce contexte, l’Union soviétique renforce ses outils de coordination politique. En septembre 1947, est créé à Szklarska Poręba, en Pologne, le Kominform (Bureau d’information des partis communistes et ouvriers). Contrairement à la Troisième Internationale dissoute en 1943, il ne s’agit pas d’une structure révolutionnaire mondiale, mais d’un organisme destiné à assurer la cohésion idéologique et stratégique du bloc socialiste. Il réunit les partis communistes d’Europe de l’Est, mais aussi plusieurs partis occidentaux – français, italien, belge – qui, dans l’immédiat après-guerre, demeurent des forces politiques importantes et participent parfois à des gouvernements de coalition. Lors de la conférence de fondation, en octobre 1947, Andrei Jdanov, idéologue proche de Staline, impose une lecture binaire du monde : deux camps irréductibles s’affrontent, d’un côté les forces de la paix et du socialisme autour de l’URSS, de l’autre les forces de l’impérialisme dirigées par les États-Unis. Cette doctrine, connue sous le nom de « doctrine Jdanov », devient la charte idéologique du bloc de l’Est.
 
En octobre 1947, lors de la conférence de fondation du Kominform, [http://fr.wikipedia.org/wiki/Andre%C3%AF_Jdanov Andrei Jdanov] (1896 - 1948), membre du bureau politique du PCUS somme les différents partis communistes de resserrer les rangs autour de l’Union soviétique.
La centralisation ne s’arrête pas là. En décembre 1948, le dirigeant bulgare Georgi Dimitrov redéfinit le concept de démocraties populaires : il ne s’agit plus de simples régimes transitoires vers le socialisme, tolérant encore une pluralité de partis, mais de véritables systèmes où la direction politique du Parti communiste devient exclusive. Cette interprétation ferme la porte à tout retour au pluralisme et consacre la transformation des pays de l’Est en régimes de parti unique, sur le modèle soviétique.
 
À ce moment s’organise des partis communistes aussi du coté occidental autour du parti communiste de l’Union Soviétique ayant une action dans ce jeu des affaires internationales.
L’unité du bloc est cependant mise à l’épreuve très tôt. Le 28 juin 1948, le Kominform condamne officiellement la Yougoslavie. Tito, qui avait libéré son pays par ses propres moyens et disposait d’une légitimité populaire, refuse de se plier entièrement aux directives de Moscou. Il revendique pour la Yougoslavie une voie spécifique vers le socialisme, autonome par rapport au modèle soviétique. Cette rupture, connue sous le nom de scission Tito-Staline, illustre les premières fissures à l’intérieur du camp socialiste. Même si Tito demeure communiste, son indépendance inquiète Moscou, qui voit dans cette contestation un risque de contagion pour d’autres régimes.
 
En décembre 1948, le chef du parti communiste bulgare [http://fr.wikipedia.org/wiki/Georgi_Mikhailov_Dimitrov Georgi Dimitrov] (1882 - 1949) donne une nouvelle définition des démocraties populaires.
L’expérience yougoslave montre que le bloc de l’Est, souvent perçu comme monolithique, est traversé dès l’origine par des tensions internes. Si la domination soviétique reste écrasante, elle n’exclut pas des marges de manœuvre locales et des divergences, qui réapparaîtront plus tard dans les années 1950 et 1960, notamment en Pologne, en Hongrie ou en Tchécoslovaquie. La constitution du bloc socialiste repose donc à la fois sur une discipline idéologique imposée par Moscou et sur une gestion permanente des résistances nationales.
 
Le 28 juin 1948 une [http://fr.wikipedia.org/wiki/Rupture_Tito-Staline résolution du Kominform condamne l’expérience yougoslave]<ref>Georges-Henri Soutou, La Guerre de Cinquante ans - Les relations Est-Ouest 1943-1990, Fayard 2001, p.213</ref><ref>Paul Garde, Vie et mort de la Yougoslavie, Fayard, éd. de 2000, p. 91</ref>. Sous le leadership de Tito, la Yougoslavie choisit une voie propre dans l’univers communistes mais sous la tutelle de Tito.
=== Deux structures de coopération : économique et militaire ===
L’organisation du bloc de l’Est ne se limite pas à une cohésion idéologique. Pour consolider son emprise et donner une assise institutionnelle à son système, l’Union soviétique met en place deux structures centrales, l’une économique et l’autre militaire, qui incarnent le caractère intégré du camp socialiste.
Les petites divergences à l’intérieur commencent tôt.
 
En janvier 1949, Staline fonde le Conseil d’assistance économique mutuelle (CAEM, ou COMECON). Officiellement présenté comme une alternative au Plan Marshall, ce nouvel organisme vise à coordonner les échanges entre les pays socialistes et à garantir leur autonomie économique face à l’Ouest. Dans un premier temps, le CAEM reste une structure assez souple, davantage conçue pour empêcher les pays d’Europe orientale de se tourner vers l’aide américaine que pour organiser une véritable planification intégrée. Mais à partir des années 1960, sous Khrouchtchev puis Brejnev, il acquiert une importance croissante en devenant l’instrument principal de la division socialiste du travail. Les économies des pays membres se spécialisent alors dans certains secteurs : la RDA dans l’industrie de pointe et la chimie, la Tchécoslovaquie dans la mécanique et l’armement, la Hongrie dans l’agroalimentaire. Cette planification collective, décidée à Moscou, renforce la dépendance des États satellites vis-à-vis du centre soviétique et limite leurs marges de manœuvre.
 
Sur le plan militaire, la structure correspondante apparaît plus tardivement. En mai 1955, l’URSS et ses alliés d’Europe centrale signent le Pacte de Varsovie, alliance militaire destinée à répondre directement à la création de l’OTAN en 1949 et surtout à l’intégration de la République fédérale d’Allemagne dans l’alliance occidentale. Le traité institue un commandement militaire unifié placé sous direction soviétique, ce qui permet à Moscou de contrôler les armées de ses satellites et d’assurer leur fidélité en cas de crise. Loin d’être une simple alliance défensive, le Pacte de Varsovie fonctionne aussi comme un outil de discipline interne : il justifie l’intervention des troupes soviétiques pour maintenir l’ordre dans le bloc, comme en Hongrie en 1956 ou en Tchécoslovaquie en 1968 lors du Printemps de Prague.


=== DEUX STRUCTURES DE COOPÉRATION : économique et militaire ===
Ces deux institutions traduisent la logique de la Guerre froide : face aux initiatives économiques et militaires occidentales – Plan Marshall, OECE, OTAN – le bloc soviétique construit ses propres structures, miroir mais aussi verrou, afin d’encadrer ses alliés et d’empêcher toute déviation. Le CAEM et le Pacte de Varsovie incarnent ainsi la double dimension, économique et militaire, de la satellisation des démocraties populaires. Leur rôle perdurera jusqu’à la fin des années 1980, moment où ces institutions, incapables de réformer leurs mécanismes, se désagrègeront en même temps que l’influence soviétique sur l’Europe de l’Est.
*fondation du CAEM avait été imposée par Staline en janvier 1949.
*Mais c’est surtout dans les années 1960 qu’il devient le cadre de planification des activités économiques des pays membres.
*signature du pacte de Varsovie en mai 1955.


== Bloc de l'Ouest ==
== Bloc de l'Ouest ==
[[Fichier:La situation de l'Europe en 1957.gif|400px|vignette|centré|La situation de l'Europe en 1957 - [http://atlas-historique.net/1945-1989/cartes_popups/Europe1957GF.html atlas-historique.net]]]
La constitution du bloc occidental s’opère dès l’immédiat après-guerre, dans un contexte marqué par la reconstruction économique et la peur d’une expansion soviétique. Contrairement au bloc de l’Est, organisé progressivement autour de la centralisation soviétique, le bloc occidental se structure à partir d’initiatives économiques et militaires portées par les États-Unis et relayées par les démocraties d’Europe occidentale. L’objectif est à la fois de redresser des sociétés ravagées par la guerre et de créer un front commun face à la montée des tensions.
La Finlande est neutralisée mais très amicale vis-vis de l’Unions Soviétique n’ayant pas beaucoup de libertés de bouger vers l’occident. Les Pays-Baltes ont disparus comme États indépendants.
 
Sur le plan économique, le geste fondateur est le Plan Marshall, annoncé en juin 1947 par le secrétaire d’État américain George C. Marshall. Ce programme d’aide, officiellement appelé Programme de rétablissement européen, met à disposition plusieurs milliards de dollars pour financer la reconstruction des infrastructures, relancer la production et stabiliser les monnaies. L’offre est faite à l’ensemble des pays européens, y compris ceux de l’Est, mais l’URSS impose à ses satellites de refuser l’aide. Dès 1948, seize pays d’Europe occidentale acceptent le plan et créent l’Organisation européenne de coopération économique (OECE) afin de coordonner la répartition des fonds. Au-delà de la simple aide financière, cette initiative marque le début d’une coopération économique européenne, car les États bénéficiaires doivent apprendre à planifier ensemble leur reconstruction.
Le mur de Berlin n’est que l’expression urbaine de la frontière, à partir de 1961 c’est un vrai mur qu’on ne peut passer.
 
Dans le prolongement, les Européens se dotent en 1949 d’une structure politique commune, le Conseil de l’Europe. Cette institution, installée à Strasbourg, vise à favoriser la coopération juridique, culturelle et démocratique entre les États membres. Bien qu’elle n’ait pas de pouvoir contraignant sur les souverainetés nationales, elle incarne la volonté de rapprocher les nations européennes par le dialogue et de construire une identité politique partagée autour de valeurs communes, en particulier la démocratie et les droits de l’homme. Le Conseil de l’Europe ne constitue pas encore une fédération, mais il représente un premier pas vers l’idée d’une Europe organisée au-delà des simples relations bilatérales.
En vert apparaissent les pays fondateurs de l’OTAN, la Turquie et la Grèce dès le début font partie de l’OTAN. Les américains qui dominent ce pacte de défense ont un grand intérêt d’inclure cette position stratégique fantastique de la Turquie entre Asie et Europe entre la mer Noire et la Méditerranée et beaucoup de pays du Moyen-Orient. Au début la Turquie n’était pas exclue du discours large d’une Europe unie anticommuniste.
 
La dimension militaire du bloc occidental se met en place rapidement. En 1949, est créée l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), alliance défensive regroupant les États-Unis, le Canada et dix pays d’Europe occidentale. Pour la première fois dans leur histoire, les États-Unis s’engagent durablement dans la défense du continent européen, ce qui bouleverse l’équilibre stratégique mondial. L’OTAN vise à garantir une sécurité collective contre toute agression soviétique, mais elle sert aussi de cadre de modernisation et de coordination des armées occidentales. L’intégration de la République fédérale d’Allemagne en 1955 renforce encore l’importance de l’alliance et précipite la création, en réaction, du Pacte de Varsovie du côté soviétique.
Le corridor des démocraties populaires laisse apparaitre une Yougoslavie un peu entre les deux camps qui veut se distinguer notamment du régime personnel dictatorial de Staline en Union Soviétique.
 
La dynamique d’intégration économique franchit une étape décisive avec la fondation de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) en 1951. Proposée par le plan Schuman et pensée par Jean Monnet, cette initiative place sous une autorité supranationale commune la production du charbon et de l’acier en France, en RFA, en Italie, en Belgique, aux Pays-Bas et au Luxembourg. Ces deux secteurs, essentiels à l’industrie de guerre, deviennent ainsi le terrain d’expérimentation d’une Europe intégrée, où la coopération n’est plus seulement une coordination intergouvernementale mais une véritable délégation de souveraineté à des institutions supranationales. La CECA inaugure le modèle institutionnel qui inspirera plus tard la Communauté économique européenne (CEE) puis l’Union européenne.
Les communistes du parti et du Kominform n’aiment pas ce que Tito fait mais ils tolèrent, d’autre part l’OTAN est aussi très proche avec la sixième flotte américaine en Italie.
 
Entre 1945 et 1948 il y a une guerre civile en Grèce entre des groupuscules armés qui viennent de la résistance, le parti communiste voulant transformer la Grèce en pays dans l’orbite communiste. Il y a une résistance acharnée des forces conservatrices, chrétiennes et libérales.
Le bloc occidental se construit donc selon une logique proactive, où les initiatives économiques, politiques et militaires s’entrelacent pour répondre aux défis de la reconstruction et de la sécurité. Les États-Unis y jouent un rôle moteur, mais les Européens eux-mêmes, notamment à travers la CECA, démontrent leur capacité à inventer des mécanismes originaux d’intégration. La juxtaposition de l’OECE, du Conseil de l’Europe, de l’OTAN et de la CECA dessine un paysage institutionnel complexe mais cohérent, qui ancre l’Europe de l’Ouest dans une dynamique d’unité et prépare les étapes suivantes de la construction européenne.[[Fichier:La situation de l'Europe en 1957.gif|400px|vignette|centré|La situation de l'Europe en 1957 - [http://atlas-historique.net/1945-1989/cartes_popups/Europe1957GF.html atlas-historique.net]]]
La carte de l’Europe de l’après-guerre illustre avec clarté la division du continent en deux ensembles rivaux. La Finlande incarne une situation particulière : officiellement neutre, elle est contrainte à une politique de proximité avec Moscou, connue plus tard sous le nom de ''finlandisation''. Sa marge de manœuvre diplomatique est réduite et toute tentative de rapprochement avec l’Ouest lui est interdite par la tutelle implicite de l’URSS. Plus au nord-est, les Pays baltes (Estonie, Lettonie et Lituanie) ont disparu de la carte en tant qu’États indépendants, annexés par l’Union soviétique dès 1940 et intégrés de force au bloc oriental.
Le monde avait alors été plus ou moins explicitement divisé. La carte a été figée pendant 40 ans sans aucun conflit militaire sur ce territoire.
 
Le symbole le plus fort de cette division est le mur de Berlin, construit en août 1961. Bien avant son érection, Berlin représentait déjà la ligne de fracture entre deux systèmes irréconciliables. Le mur ne fait qu’acter cette frontière, en la matérialisant de façon brutale dans l’espace urbain : plus de 150 kilomètres de béton et de barbelés enferment la partie occidentale de la ville, empêchant désormais toute fuite vers l’Ouest.
Il y a des interventions armées dans le camp soviétique mais entre les blocs il n’y a pas de conflits ; ce n’est pas un ordre paisible mais un ordre précaire.
 
À l’Ouest, les pays fondateurs de l’OTAN apparaissent en vert sur la carte : États-Unis, Canada et dix pays européens signataires du traité de Washington en 1949. La Grèce et la Turquie rejoignent rapidement l’alliance, en 1952, renforçant la profondeur stratégique du flanc sud de l’OTAN. La Turquie revêt une importance capitale : sa position entre Europe et Asie, contrôlant les détroits du Bosphore et des Dardanelles, en fait un verrou entre la mer Noire et la Méditerranée. Pour les États-Unis, disposer d’alliés dans cette zone charnière est essentiel à la fois contre l’URSS et pour sécuriser leurs positions au Moyen-Orient. Dans les premières années de la Guerre froide, la Turquie n’était d’ailleurs pas exclue des discours sur une Europe élargie, unie contre le communisme.
 
Le corridor des démocraties populaires, allant de la Baltique aux Balkans, constitue un bloc homogène, mais traversé par la singularité de la Yougoslavie. Tito refuse la tutelle directe de Moscou, ce qui l’isole à la fois du Kominform et du reste du bloc oriental. Cette indépendance ne signifie pas un rapprochement avec l’Ouest, mais un positionnement intermédiaire, qui deviendra plus tard l’une des bases du mouvement des non-alignés. Du côté occidental, la Yougoslavie est surveillée de près mais tolérée, car elle contribue indirectement à fissurer le monolithisme du camp soviétique.
 
La Grèce, elle, reste dans le camp occidental au terme d’une guerre civile (1945–1948) particulièrement sanglante. Issue de la résistance à l’occupation nazie, la gauche communiste tente de transformer le pays en démocratie populaire, soutenue par certains voisins balkaniques. Mais les forces monarchistes, conservatrices et libérales, appuyées par le Royaume-Uni puis par les États-Unis, l’emportent. Cette guerre civile devient l’un des premiers théâtres de la Guerre froide, et contribue directement à la mise en place de la doctrine Truman en 1947, par laquelle les États-Unis s’engagent à défendre militairement et financièrement tout pays menacé par le communisme.
 
À la fin des années 1940, le monde se retrouve donc divisé en deux zones figées. Cette division géopolitique se maintient pendant plus de quarante ans. Si des crises internes éclatent dans le bloc soviétique – Hongrie en 1956, Tchécoslovaquie en 1968, Pologne dans les années 1980 – aucune guerre ouverte n’oppose directement l’Est et l’Ouest sur le sol européen. La frontière demeure une zone de tension permanente, où les forces s’observent et s’équilibrent. Ce n’est pas un ordre pacifique, mais un ordre stable par la peur, un équilibre précaire qui repose sur la dissuasion nucléaire et la certitude qu’aucun des deux camps ne peut l’emporter sans risquer la destruction mutuelle.


== Les voies nationales ==
== Les voies nationales ==
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=== Affirmation de la voie nationale yougoslave ===
=== Affirmation de la voie nationale yougoslave ===
[[Image:Marshal Tito during the Second World War in Yugoslavia, May 1944.jpg|thumb|right|Tito (à droite sur la photo) à Drvar en mai 1944.]]
[[Image:Marshal Tito during the Second World War in Yugoslavia, May 1944.jpg|thumb|right|Tito (à droite sur la photo) à Drvar en mai 1944.]]
[http://fr.wikipedia.org/wiki/Josip_Broz_Tito Josip Broz Tito] (1892-1980) qui est croate a organisé la résistance et jouit d’une forte popularité.
La Yougoslavie occupe une place singulière dans l’histoire de la Guerre froide. Contrairement à la plupart des pays d’Europe de l’Est, elle ne doit pas sa libération à l’Armée rouge, mais à ses propres forces de résistance. Sous la direction de Josip Broz Tito (1892–1980), chef des partisans communistes, la Yougoslavie parvient, à partir de 1941, à mener une guerre de guérilla acharnée contre les troupes de l’Axe et leurs collaborateurs locaux. Cette victoire autonome confère à Tito une immense légitimité et une popularité durable, qui nourrissent un sentiment d’indépendance nationale. En mai 1944, à Drvar, Tito apparaît comme le symbole de cette résistance victorieuse, capable de libérer le pays sans la tutelle directe de Moscou.
 
Pour la Yougoslavie il y a une identité nationale, basant sa fierté et son esprit d’indépendance sur la victoire contre les forces de l’Axe mais il y plusieurs problèmes.
Ce prestige se combine à une conception particulière de l’État. La Yougoslavie est un pays multilingue, multiethnique et multireligieux, rassemblant six principaux groupes ethnoculturels : Serbes, Croates, Slovènes, Monténégrins, Macédoniens et Bosniaques. Cette diversité est source de fierté, mais aussi de fragilité. Les tensions historiques entre communautés, exacerbées par la guerre, nourrissent un risque permanent de division. Tito doit trouver un équilibre entre centralisation politique et reconnaissance d’autonomies régionales, afin d’éviter l’éclatement d’un pays aux identités multiples.
 
C’est un État multilingues, multiethniques et multireligieux. L’aspect multilingues et multiethniques est problématique parce qu’on compte six groupes ethnoculturels à l’intérieur de la Yougoslavie.
Les blessures de la guerre compliquent encore cette tâche. Pendant le conflit, les Oustachis croates, mouvement fasciste dirigé par Ante Pavelić, collaborent activement avec l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste. Ils instaurent dans l’État indépendant de Croatie un régime de terreur marqué par des persécutions massives contre les Serbes, les Juifs, les Roms et les opposants politiques. Le camp de concentration de Jasenovac devient le symbole de ces atrocités. Même les officiers allemands sont frappés par la brutalité du régime oustachi : le général Edmund von Horstenau rapporte à l’état-major de Berlin que « les Oustachis sont devenus totalement fous », tant leurs massacres dépassent toute logique militaire.
 
Il y a dans un certain sens des autonomies relatives à l’intérieur. On pourrait accorder une certaines autonomie à ces groupes
À la libération, Tito engage une épuration sévère contre les collaborateurs et les Oustachis. Mais son objectif n’est pas seulement de punir : il s’agit aussi de reconstruire une cohésion nationale au-delà des divisions ethniques. Pour cela, il promeut l’idéologie du yougoslavisme, idée héritée de certains milieux croates du XIXᵉ siècle, qui vise à dépasser les appartenances ethniques pour créer une identité commune. Cette vision trouve une traduction politique dans la Constitution de 1946, qui fonde une république fédérative, et surtout dans la Constitution de 1948, adoptée au moment de la rupture avec Staline. Tito y affirme un modèle original : une fédération socialiste dotée de structures décentralisées, reconnaissant des droits aux différentes républiques constitutives tout en consolidant l’unité yougoslave.
 
La rupture de 1948 avec Moscou renforce cette voie spécifique. Condamnée par le Kominform pour son indépendance, la Yougoslavie est exclue du camp socialiste. Tito transforme cette sanction en force : il se pose comme le leader d’un socialisme non aligné, fidèle à l’idéologie communiste mais dégagé de la tutelle soviétique. Cette position particulière fera de la Yougoslavie un acteur majeur de la diplomatie internationale dans les années 1950 et 1960, au cœur du mouvement des non-alignés.
 
La voie nationale yougoslave illustre ainsi une alternative au modèle soviétique, née à la fois de la victoire militaire autonome contre l’Axe, des fractures internes du pays et du leadership charismatique de Tito. Elle révèle que le bloc de l’Est, souvent perçu comme homogène, était en réalité traversé dès l’origine par des marges de dissidence et des modèles concurrents.
 
Le 28 juin 1948, une résolution du Kominform condamne sans appel l’expérience yougoslave. Tito est accusé de « déviation nationaliste » et sommé de faire acte d’autocritique. Refusant de céder, il assume l’indépendance de sa ligne politique. La sanction tombe : la Yougoslavie est exclue du Kominform, une première dans l’histoire du mouvement communiste international. Cette rupture officialise la sortie de la Yougoslavie de l’orbite soviétique et révèle que le bloc de l’Est, présenté comme monolithique, est traversé dès l’origine par des tensions et des fractures. Pour Moscou, c’est un camouflet ; pour Tito, c’est une victoire symbolique, qui assoit son autorité et légitime l’idée d’un socialisme national.
 
Dix ans plus tard, au printemps 1958, Tito réaffirme publiquement la spécificité de la voie yougoslave. Le modèle qu’il propose se distingue du socialisme soviétique par une organisation fédérale décentralisée, une certaine autonomie laissée aux républiques constitutives, et une gestion économique plus souple fondée sur l’autogestion ouvrière. Ce système, adopté dès les années 1950, permet aux entreprises d’être administrées par leurs travailleurs dans le cadre d’instances collectives, ce qui tranche radicalement avec la centralisation planifiée de l’URSS. La Yougoslavie se pose ainsi en laboratoire d’un socialisme alternatif, ni capitaliste, ni soviétique.
 
En 1961, un second pays rompt à son tour avec Moscou : l’Albanie d’Enver Hoxha (1908–1985). Après s’être rapproché de la Chine maoïste à partir de 1956, Hoxha engage une rupture diplomatique ouverte avec l’Union soviétique. L’Albanie quitte le CAEM, puis se retire en 1968 du Pacte de Varsovie, en signe de protestation contre l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes soviétiques et leurs alliés. Ce retrait marque une nouvelle fissure dans le bloc oriental, bien que l’Albanie, beaucoup plus isolée que la Yougoslavie, ne dispose pas de la même influence internationale.
 
Ces expériences révèlent que la domination soviétique en Europe de l’Est n’a jamais été absolument totale. Derrière l’uniformité apparente des démocraties populaires, des forces centrifuges existaient, liées aux particularités nationales, aux mémoires de guerre et aux résistances à la tutelle stalinienne. Dans le cas de la Yougoslavie, ces mémoires sont lourdes : le traumatisme des violences interethniques, notamment les atrocités commises par les Oustachis croates contre les Serbes, Juifs et Roms, reste vivace. Mais loin d’empêcher la construction d’un État commun, ces blessures nourrissent paradoxalement l’ambition d’un projet fédérateur. Tito et ses partisans mettent en avant le yougoslavisme comme ciment idéologique, convaincus que seule une fédération rassemblant les six républiques peut garantir l’indépendance face à Moscou.
 
La cohérence de la fédération yougoslave ne repose donc pas uniquement sur un compromis ethnique fragile, mais sur une véritable stratégie politique. Le socialisme yougoslave, en se construisant contre Staline, devient un projet en soi, porteur d’une légitimité historique issue de la résistance, d’un discours d’unité nationale et d’un positionnement international original. Dans les années 1960, cette orientation se cristallise avec la participation active de Tito à la fondation du mouvement des non-alignés (conférence de Belgrade en 1961), qui place la Yougoslavie au cœur d’un troisième camp, entre Est et Ouest.


[[Image:Ustasa-saw.jpg|right|thumb|150px|Soldats oustachis sciant la tête d'un jeune homme serbe dans le camp de Jasenovac]]
La rupture de 1948 et ses suites ne se résument donc pas à une dissidence ponctuelle. Elles traduisent l’existence d’un autre chemin possible dans l’univers communiste, la souveraineté nationale et l’indépendance politique deviennent les garantes d’un socialisme non subordonné à Moscou.
Les forces fascistes croates, les [http://fr.wikipedia.org/wiki/Oustachis oustachis], ont collaborées proactivement, persécutées leurs ennemis politiques, des minorités ethniques et la population juive. Le chef d’État-major allemand [http://fr.wikipedia.org/wiki/Edmund_Glaise-Horstenau Von Horstenau] signala à l'État-major de Berlin que {{citation|selon des rapports dignes de foi en provenance d'un grand nombre d'observateurs civils et militaires allemands, (...) les Oustachis sont devenus totalement fous}}<ref> Johnatan Steinberg, All or Nothing. The Axis and the Holocaust 1941-1945, Routledge, London and New York 1990, pp. 29-30.</ref>.
Après une période d’épuration très dure contre les Oustachis, Tito favorise l’idée du yougoslavisme (idée croate à l’origine) dans les constitutions de 1948 qui est la date de la rupture avec Staline.
Le 28 juin 1948 une résolution du Kominform condamne l’expérience yougoslave et exige l’autocritique de Tito : la Yougoslavie est expulsée du Kominform. Au printemps 1958, Tito réaffirme la spécificité de la voie yougoslave.
En 1961, l’Albanie est le second pays à faire scission. Le dirigeant [http://fr.wikipedia.org/wiki/Enver_Hoxha Enver Hoxja] (1908-1985) qui depuis 1956 s’est rapproché de la Chine rompt ses relations diplomatiques avec l’URSS et quitte le CAEM puis le pacte de Varsovie en 1968.
Il y a des enjeux ancrés dans la mémoire de ces groupes mais ils créent quand même ensemble un État fédérateur pour se libérer de la tutelle soviétique et stalinienne.
Il y a des forces qui mènent à la cohérence de cet État, c’est un véritable projet.


=== Révoltes politiques comme « voie nationale » revendiquée ===
=== Révoltes politiques comme « voie nationale » revendiquée ===
Des révoltes voulaient parfois reformer le socialisme et parfois refuser le régime actuel. Ce sont très souvent des grèves et des révoltes armées matées par des forces armées non pas nationales mais par des tanks soviétiques.
 
=== Révoltes et contestations dans le bloc de l’Est ===
Si le bloc oriental apparaît de l’extérieur comme un ensemble homogène solidement tenu par Moscou, il est en réalité traversé par de profondes tensions sociales et politiques. Dans de nombreux pays, la population ne se résigne pas à la tutelle soviétique et exprime, par des grèves, des manifestations ou parfois des insurrections, son rejet de la domination communiste. Ces révoltes prennent souvent deux directions : certaines visent à réformer le socialisme de l’intérieur, en espérant un modèle plus démocratique et moins centralisé, tandis que d’autres traduisent un refus radical du régime, allant jusqu’à remettre en cause la légitimité même du communisme et, plus largement, l’appartenance au bloc soviétique.
 
Dans tous les cas, la réaction de Moscou est brutale. L’Armée rouge, présente en permanence dans la plupart des pays d’Europe de l’Est, agit comme une force d’occupation prête à intervenir pour défendre les régimes en place. Son rôle n’est pas seulement d’assurer la sécurité extérieure du bloc, mais aussi de garantir par la force la stabilité intérieure et la continuité de la domination communiste. Chaque fois qu’une révolte populaire prend de l’ampleur, les chars soviétiques interviennent pour rétablir l’ordre, rappelant à tous que la souveraineté des démocraties populaires reste strictement encadrée par Moscou.
 
La première grande contestation éclate en République démocratique allemande (RDA), en juin 1953. Tout commence par des revendications économiques : les ouvriers du bâtiment de Berlin-Est protestent contre l’augmentation des normes de production imposées par le gouvernement de Walter Ulbricht, qui équivaut à une baisse des salaires réels. La grève s’étend rapidement à d’autres secteurs et se transforme en un mouvement national. Les manifestants exigent non seulement des réformes politiques, mais vont jusqu’à réclamer des élections libres et la réunification de l’Allemagne, objectif totalement inacceptable pour Moscou.
 
Face à l’ampleur du soulèvement, l’Armée rouge intervient le 17 juin 1953 avec chars et troupes pour écraser la révolte. Des centaines de personnes sont tuées ou arrêtées, et le régime de la RDA est sauvé par l’intervention soviétique. L’événement a un retentissement considérable en Europe : il démontre que les régimes communistes ne tiennent pas seulement par leur base populaire ou par leurs partis, mais par la force militaire soviétique. Le 17 juin deviendra par la suite une date commémorative en Allemagne de l’Ouest, symbole de la lutte pour la liberté face à l’oppression.
 
La révolte de 1953 inaugure une série de mouvements similaires dans le bloc de l’Est, en Pologne et en Hongrie en 1956, puis en Tchécoslovaquie en 1968, qui montreront la fragilité structurelle des démocraties populaires. Ces explosions sociales traduisent à la fois le rejet de la dictature communiste et l’aspiration à des formes plus ouvertes de socialisme, voire à une sortie pure et simple de l’orbite soviétique.[[File:Будапешт 56. Голова статуи Сталина.jpg|200px|thumb|La tête de la statue renversée de Staline à Budapest]]
   
   
C’est l’Armée Rouge qui est dans ces pays la puissance d’occupation devant aider les régimes communistes à sauvegarder la domination communiste contre ces révoltes populaires.
Quatre ans seulement après la fin de la Seconde Guerre mondiale, les failles du système soviétique apparaissent déjà en Allemagne de l’Est avec les grèves de juin 1953. Les revendications sociales se transforment rapidement en contestation politique du régime communiste et même en appel à la réunification allemande. Cet épisode marque le point de départ d’une série de révoltes qui, dans les décennies suivantes, ébranlent tour à tour plusieurs pays du bloc oriental.
En Allemagne de l’est en 1953 a lieu de grandes grèves nationales. Cela commence par des revendications classiques salariales. Avec la généralisation de la grève cela devient national et ensuite des revendications de réunir l’Allemagne.  


[[File:Будапешт 56. Голова статуи Сталина.jpg|200px|thumb|La tête de la statue renversée de Staline à Budapest]]
La plus spectaculaire et la plus dramatique survient en Hongrie en 1956. Le mouvement, qui commence en octobre à Budapest par des manifestations étudiantes et ouvrières, se transforme rapidement en une insurrection nationale. Les protestataires réclament la liberté de presse, des élections libres et la sortie du pays du Pacte de Varsovie. La figure de Imre Nagy, ancien Premier ministre revenu au pouvoir, incarne cette volonté de réforme et d’indépendance. L’ampleur de la contestation en fait une véritable guerre civile : les insurgés affrontent l’armée hongroise loyaliste et les troupes soviétiques présentes dans le pays.
 
Quatre ans après la guerre, il y a des revendications contre le régime communiste et pour unir l’Allemagne.
Cette révolte hongroise revêt une dimension historique particulière : les insurgés font explicitement référence à la révolution de 1848, lorsque les Hongrois s’étaient soulevés contre la domination des Habsbourg et avaient été écrasés par l’armée du tsar russe. L’histoire semble se répéter : une fois encore, les Russes interviennent pour empêcher les Hongrois de déterminer leur propre destin. En novembre 1956, après une brève accalmie et un retrait initial de l’Armée rouge, Moscou décide d’écraser l’insurrection. Des milliers de chars soviétiques envahissent Budapest, la répression est sanglante, et Imre Nagy est arrêté puis exécuté en 1958. Le soulèvement hongrois illustre la profondeur du rejet du communisme et de la tutelle russe, et révèle la peur soviétique de voir l’ensemble du bloc s’effondrer si un pays parvient à s’émanciper.
 
Cette dynamique dans les autres conflits est encore beaucoup plus marquée parce que la tentative de révolution en Hongrie en 1956 est une véritable guerre civile.
Une dizaine d’années plus tard, en Tchécoslovaquie, une nouvelle contestation éclate, cette fois sous la forme d’une tentative de réformer le socialisme de l’intérieur. Le 5 janvier 1968, Alexander Dubček devient secrétaire général du Parti communiste tchécoslovaque et engage un programme de réformes connu sous le nom de Printemps de Prague. Son projet vise à instaurer un « socialisme à visage humain » : libéralisation de la presse, liberté d’expression accrue, assouplissement du contrôle du parti et ouverture de la vie politique. Cette volonté de concilier socialisme et démocratie attire l’attention du monde entier et suscite l’espoir d’un changement pacifique. Mais en août 1968, les troupes du Pacte de Varsovie, sous commandement soviétique, envahissent la Tchécoslovaquie. L’opération met brutalement fin à l’expérience réformatrice. Dubček est démis de ses fonctions, et une période dite de « normalisation » rétablit un régime autoritaire fidèle à Moscou.
 
L’Union Soviétique va récupérer le pays, il y avait une peur d’une escalade des revendications nationales et une remise en cause des frontières politiques. En Hongrie c’est une révolte anticommuniste et antirusse.
En Pologne, la contestation est récurrente. Dès 1956, la ville de Poznań connaît une grande révolte ouvrière qui entraîne plusieurs dizaines de morts. Le régime doit alors concéder des réformes partielles, notamment le retour au pouvoir de Władysław Gomułka, considéré comme plus ouvert. Mais les tensions persistent et resurgissent à intervalles réguliers : en 1968 avec des manifestations étudiantes réprimées, en 1970–1971 avec de grandes grèves sur la côte de la Baltique, en 1976 avec de nouvelles protestations ouvrières. L’apogée survient en 1980–1981 avec la création du syndicat Solidarność, dirigé par Lech Wałęsa, qui fédère une contestation de masse sans précédent dans un pays communiste. Bien que la loi martiale de 1981 interrompe cette dynamique, le mouvement reste vivant et jouera un rôle décisif dans l’effondrement du régime à la fin des années 1980.
 
Dans la révolution de 1956 on fait référence à la révolution de 1848 qui été une révolution contre les Habsbourg qui fut matée par l’armé du Tsar. Les russes ont plusieurs fois empêchés les hongrois de devenir indépendant ou de déterminer leur propre destin.
Ces mouvements de contestation ne sont pas des révoltes nationales au sens strict, visant la sécession ou l’indépendance, mais ils posent toujours la question de l’autodétermination. Depuis la Première Guerre mondiale et les principes formulés par le président américain Woodrow Wilson en 1918, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes s’est imposé comme une norme internationale. Or, dans le contexte du bloc de l’Est, cette aspiration se heurte au carcan imposé par Moscou. Les révoltes de 1953, 1956 et 1968, comme celles qui secouent périodiquement la Pologne, montrent que les nations européennes n’ont jamais renoncé à cette idée, même sous un régime de modernisation forcée et de centralisation socialiste.
 
En Tchécoslovaquie à Prague en 1968, des jeunes préparent le Printemps de Prague voulant reformer le socialisme avec un visage humain. Cependant, les armées des alliés socialistes vont envahir le pays. Le 5 janvier 1968 Alexander Dubcek devient secrétaire général du Parti communiste.
L’histoire de ces soulèvements révèle que la question nationale, loin d’avoir disparu dans les démocraties populaires, reste vivace et réactivée à chaque crise. Qu’il s’agisse de réformer le socialisme ou de le rejeter, ces mouvements traduisent un même désir de liberté et d’autonomie, incompatible avec la logique de domination soviétique.
Les polonais se sont révoltés à plusieurs reprises avec des revendications politiques et de plus d’autonomie en 1956, 1968, 1970 - 1971, 1976, 1980 – 1981.
Ce ne sont pas des révoltes nationales ou nationales en soi, mais la question de l’autodétermination sont des idées du droit international depuis au moins le Président Wilson à la fin de la première guerre mondiale.
On voit comment des questions nationales peuvent être nourries et réactualisées à l’intérieur d’un système de modernisation de ces pays. Les questions nationales ne disparaissent pas.


== La Yougoslavie en 1974 ==
== La Yougoslavie en 1974 ==
[[Fichier:La Yougoslavie titiste en 1974.gif|400px|vignette|droite|La Yougoslavie titiste en 1974 - [http://atlas-historique.net/1945-1989/cartes/Yougoslavie1974.html atlas-historique.net]]]
[[Fichier:La Yougoslavie titiste en 1974.gif|400px|vignette|droite|La Yougoslavie titiste en 1974 - [http://atlas-historique.net/1945-1989/cartes/Yougoslavie1974.html atlas-historique.net]]]
La Yougoslavie était vue comme un modèle, seulement, les politiques d’autonomisation relative laissent toujours un esprit de comparaison et de discrimination. Les politiques peuvent au moins aider le conflit à rester latent entre les nationalités.
Le nationalisme et les idées de revendication d’autonomie nationale se réactualisent dans les rapports socioéconomiques et dans les relations internationales. C’est un socialisme moderne sauvegardé et maintenu sur un « petit feu ».
Les revendications nationales restent un enjeu dans les discussions inter-yougoslaves.
Ça n’a pas disparu. Dans les années 1990 il va y avoir une rhétorique hyperbolique avec l’idée de la Grande Croatie, de la Grande Serbie et des idées affirmées des purifications ethniques.
Adoption du principe de nation « narod », ou peuple au sens ethnico-culturel. À sa naissance, la Yougoslavie se décompose en six républiques territoriales : Serbie, Croatie, Slovénie, Monténégro Bosnie-Herzégovine et Macédoine et diverses identités ethniques qui ne sont pas nécessairement territorialisées comme la nation tsigane.


Le Printemps croate a lieu à la fin années 1960 et au début années 1970, tandis qu’en 1974 est promulguée un nouvelle constitutiondonnant plus d’autonomie pour les régions.
Au cours des années 1960 et 1970, la Yougoslavie titiste est souvent perçue comme un modèle alternatif au communisme soviétique. Son système fédéral, ses politiques d’autogestion et son rôle international dans le mouvement des non-alignés lui confèrent une image singulière dans le paysage de la Guerre froide. Pourtant, derrière cette façade de stabilité, les tensions nationales restent vives. Les politiques d’autonomisation relative mises en place par Tito cherchent à répondre à la diversité ethnique et culturelle du pays. Elles permettent de maintenir les conflits dans un état latent, mais elles entretiennent aussi un esprit de comparaison et de compétition entre les républiques. Chaque communauté évalue sa situation en fonction de celle des autres, ce qui nourrit un sentiment permanent de discrimination et de frustration.
 
Slobodan Milosevic est né en 1941 et devient le chef du parti communiste à Belgrade en 1984, puis en 1987, chef du parti communiste de la Serbie et enfin 1989 présidents de la Serbie.
Le nationalisme et les revendications d’autonomie nationale ne disparaissent jamais véritablement. Ils se réactualisent dans les rapports socio-économiques – par exemple autour de la répartition des ressources, des investissements ou des postes de pouvoir – et dans les relations internationales, certaines républiques regardant davantage vers l’Ouest ou vers l’Est selon leurs intérêts. Le système yougoslave fonctionne comme un « socialisme moderne sauvegardé et maintenu sur un petit feu » : les tensions existent mais sont contenues par un équilibre fragile et par l’autorité charismatique de Tito.
 
À Belgrade, le 28 juin 1989, est fêté en grande pompe le 600e anniversaire de la bataille du Kosovo qui marque le début de la domination ottomane sur la Serbie. La fête réunit à Gazi Mestan (Kosovo) plus d'un million de personnes et déchaînement de la ferveur nationaliste serbe, déclenchement de la crise yougoslave des années 1990 : série de conflits armés, purifications ethniques, intervention de l’OTAN.
La structure fédérale repose sur le principe de « narod », c’est-à-dire la nation au sens ethnico-culturel. À sa naissance, la Yougoslavie est constituée de six républiques : la Serbie, la Croatie, la Slovénie, le Monténégro, la Bosnie-Herzégovine et la Macédoine. À cela s’ajoutent des minorités nationales non territorialisées, comme les Roms, dont l’identité ne se superpose pas à une république précise. Cette mosaïque ethnique constitue à la fois une richesse et une source permanente de tensions.
 
Il y a certes une autonomie relative mais il n’y a pas de « territoires purs » ayant pour conséquence de mener à la violence suite à la politique des années 1990.
À la fin des années 1960 et au début des années 1970, le Printemps croate exprime ouvertement ces revendications nationales. Les intellectuels et étudiants croates exigent plus d’autonomie culturelle et politique, dénonçant la domination perçue de Belgrade. Ce mouvement, violemment réprimé, conduit Tito à chercher un compromis institutionnel. En 1974, une nouvelle Constitution est promulguée, qui accorde davantage d’autonomie aux républiques et aux provinces autonomes de Serbie (Kosovo et Voïvodine). Chaque entité fédérée dispose désormais de ses propres institutions, presque équivalentes à celles d’un État souverain, y compris un droit de veto au sein des instances fédérales. Cette réforme stabilise temporairement la fédération, mais elle accentue aussi les logiques centrifuges, chaque république disposant de leviers propres pour affirmer ses intérêts nationaux.
 
[[Fichier:Europe Plan Marshall. Poster 1947.JPG|400px|vignette|centré|Le plan Marshall est un programme coordonné américain afin de rapprocher des pays européens à la voie européenne : liberté, démocratie, consommation. Ce qui est intéressant sont les couleurs et les drapeaux tandis que le Bateau est l’État qui est une allégorie des temps modernes. C’est l’idée que l’Europe est sur la voie de devenir un seul État.]]
Après la mort de Tito en 1980, ce système décentralisé se fragilise rapidement. L’absence d’autorité forte permet aux nationalismes de ressurgir avec intensité. En 1984, Slobodan Milošević devient chef du Parti communiste à Belgrade, puis en 1987 chef du Parti communiste de Serbie, et enfin en 1989 président de la Serbie. Son ascension illustre le retour en force du nationalisme serbe, qui va bientôt déstabiliser tout l’édifice fédéral. Le 28 juin 1989, Milošević orchestre une immense célébration à Gazi Mestan, au Kosovo, pour le 600ᵉ anniversaire de la bataille du Kosovo (1389), symbole de la lutte historique des Serbes contre la domination étrangère. Plus d’un million de personnes y assistent, dans une ferveur nationaliste sans précédent. Cet événement est souvent considéré comme le déclencheur symbolique de la crise yougoslave des années 1990, marquée par une série de conflits armés, des campagnes de purification ethnique et l’intervention de l’OTAN.
 
Le paradoxe yougoslave est ainsi manifeste : la Constitution de 1974 a donné une autonomie relative aux républiques et permis la coexistence temporaire des nationalités, mais elle n’a pas effacé les rivalités. L’absence de « territoires purs », la superposition de communautés sur un même espace et les mémoires de guerre rendent inévitable l’explosion violente des années 1990, lorsque les nationalismes se radicalisent et se muent en projets de « Grande Croatie » ou de « Grande Serbie ».[[Fichier:Europe Plan Marshall. Poster 1947.JPG|400px|vignette|centré|Le plan Marshall est un programme coordonné américain afin de rapprocher des pays européens à la voie européenne : liberté, démocratie, consommation. Ce qui est intéressant est les couleurs et les drapeaux tandis que le Bateau est l’État qui est une allégorie des temps modernes. C’est l’idée que l’Europe est sur la voie de devenir un seul État.]]


= L’Europe occidentale – la construction de l’Union européenne =
= L’Europe occidentale – la construction de l’Union européenne =
C’est l’histoire autour de l’idée de coopérer plus dans une union, dans quelque chose parmi les États-Nations européens.
L’histoire de la construction européenne est intimement liée à la tension entre deux dynamiques qui traversent le continent depuis le XIXᵉ siècle : d’un côté, l’affirmation des nationalismes, souvent exclusifs et jaloux de leur souveraineté ; de l’autre, la montée d’une interdépendance croissante liée au commerce, aux échanges culturels et à la circulation des idées. Le XIXᵉ siècle est en effet à la fois l’ère des nations et celle d’une première globalisation : les frontières s’affirment politiquement, mais les échanges économiques et intellectuels les traversent en permanence. Des voyageurs, des traducteurs, des commerçants et des savants créent déjà les réseaux d’une Europe interconnectée, alors même que les idéologies nationales exaltent les particularismes.
 
Le XIXème siècle est un temps de nationalisme mais aussi un temps de globalisation. Ce sont des phénomènes paradoxaux et parfois parallèles avec des gens qui veulent une autonomie très forte mais intéressés par le commerce international, qui font des voyages et traduisent des livres de natures différentes.
C’est aussi le temps où se développent des visions religieuses et culturelles de l’unité européenne. L’idée d’une « Europe chrétienne » circule parmi des penseurs conservateurs qui voient dans la religion un ciment commun face à des mondes considérés comme différents ou rivaux : l’Asie, l’islam, la Russie ou encore les empires coloniaux extra-européens. La référence à « l’Occident » acquiert une portée identitaire, utilisée pour définir les frontières culturelles et civilisationnelles de l’Europe. Si ces idées ne débouchent pas encore sur des projets politiques précis, elles posent néanmoins les bases d’un discours de coopération fondé sur une identité partagée.
 
C’est l’ère du nationalisme pour autant il y a l’idée de coopération comme partenaires plus ou moins égaux comme pays nationaux travaillant avec le voisin et avec les autres.Parallèlement à la préparation de la première guerre, il y a l’idée de coopération.
La Première Guerre mondiale constitue une rupture décisive. Le conflit détruit des millions de vies, affaiblit profondément les États-nations et discrédite les idéologies nationalistes qui avaient nourri l’affrontement. Dans l’après-guerre, un traumatisme collectif s’installe : celui d’avoir vécu une catastrophe née de l’exacerbation des rivalités nationales. Beaucoup d’intellectuels et de responsables politiques affirment alors la nécessité de trouver des modes de coopération pacifiques et durables. Il ne s’agit pas encore de créer une fédération, mais de multiplier les passerelles culturelles, économiques et scientifiques afin d’éviter la répétition du désastre.
 
Ce sont parfois des idées liées à des idées religieuses avec l’Église qui a des structures en soi. Il y de nombreux penseurs conservateurs qui ont pensés une Europe chrétienne, c’est l’idée de l’occident qui a toujours été un facteur que l’on pouvait citer comme une idée afin de se distinguer de l’Asie, des musulmans, des colonies, de la Russie et dans un certain sens définir culturellement les frontières de l’Europe.
Dans les années 1920, cette volonté se traduit par une série d’initiatives. La Société des Nations (SDN), fondée en 1919, bien que limitée et affaiblie par l’absence des États-Unis et la méfiance des grandes puissances, incarne une première tentative de régulation internationale. Dans ce cadre, certains hommes politiques européens, comme Aristide Briand, ministre français des Affaires étrangères, défendent l’idée d’une « Union fédérale européenne ». En 1929, Briand présente devant l’Assemblée générale de la SDN un projet visant à renforcer la coopération entre les États européens par des mécanismes économiques et politiques. Si cette initiative ne débouche pas sur une institution concrète, elle révèle une prise de conscience : l’Europe doit dépasser les seuls rapports de force nationaux.
 
La première guerre mondiale est un premier obstacle qui est un traumatisme profond affaiblissant les nationalismes.
En parallèle, les milieux intellectuels et associatifs développent des projets paneuropéens. Le comte Richard Coudenhove-Kalergi fonde en 1923 le mouvement Paneurope, qui prône la création d’une fédération européenne fondée sur la paix, la prospérité et la solidarité culturelle. Soutenu par des personnalités comme Albert Einstein ou Thomas Mann, ce mouvement contribue à diffuser l’idée d’une communauté européenne au-delà des cercles politiques.
 
La fin de la Première Guerre Mondiale et le début des années 1920 est le moment où beaucoup d’intellectuels ont affirmés qu’il fallait trouver des manières de coopérer pacifiquement et culturellement : il faut réconcilier les anciens ennemis.
Malgré ces avancées, les années 1930 voient la montée des fascismes et des régimes autoritaires, qui referment les horizons de coopération. La crise économique mondiale et l’aggravation des tensions internationales marginalisent les projets d’union, balayés par les logiques nationalistes et impérialistes. La Seconde Guerre mondiale en constitue l’aboutissement tragique, plongeant une nouvelle fois le continent dans la violence.
 
Le couple franco-allemand est symbolique parce qu’il a causé les conflits précédents en 1870 et la Première Guerre Mondiale.
C’est dans ce contexte qu’émerge après 1945 une détermination inédite à construire une Europe pacifiée. Le traumatisme de deux guerres en moins d’un demi-siècle convainc de nombreux responsables qu’il faut créer des structures supranationales pour éviter de nouveaux conflits. Le couple franco-allemand devient central : après s’être affrontées en 1870, 1914 et 1939, la France et l’Allemagne comprennent que leur réconciliation est la condition préalable de toute paix durable en Europe. La réconciliation franco-allemande, qui s’exprime dès 1950 avec le plan Schuman, acquiert une portée symbolique et politique considérable : elle transforme l’ennemi héréditaire en partenaire essentiel.
 
Beaucoup de choses ne mènent pas directement à des réactions politiques mais il est important de se rappeler cela est de voir une multitude de forces à ce moment. Il faut voir sur la base des États pouvoir coopérer.
Ce long cheminement montre que la construction de l’Union européenne n’est pas née d’un seul projet, ni d’un seul moment. Elle résulte de l’entrelacement de forces multiples : mémoires traumatiques, réflexions intellectuelles, expériences politiques avortées et initiatives institutionnelles. Si beaucoup de ces efforts ne débouchent pas immédiatement sur des structures pérennes, ils créent un socle idéologique et culturel sur lequel s’appuieront les générations d’après-guerre.
 
== Au lendemain de la Grande guerre : le plus ancien mouvements européen ==
== Au lendemain de la Grande guerre : le plus ancien mouvement européen ==
[[Image:International Paneuropean Union flag.png|thumb|right|upright=0.6|Drapeau de l'Union paneuropéenne internationale.]]
[[Image:International Paneuropean Union flag.png|thumb|right|upright=0.6|Drapeau de l'Union paneuropéenne internationale.]]


[http://fr.wikipedia.org/wiki/Richard_Nikolaus_de_Coudenhove-Kalergi Coudenhove-Kalergi] créé l’[http://fr.wikipedia.org/wiki/Pan-Europe Union paneuropéenne] comme un lobby de coopération européenne, c’est un club de penseurs, de publicistes.
L’une des premières initiatives structurées en faveur d’une union européenne naît au lendemain de la Première Guerre mondiale, dans un contexte où le traumatisme du conflit pousse de nombreux intellectuels à chercher des solutions durables pour la paix. C’est le comte Richard Coudenhove-Kalergi (1894–1972), aristocrate d’origine austro-hongroise et japonaise, qui incarne cette volonté. Polyglotte, cosmopolite et profondément marqué par la disparition de l’Empire austro-hongrois, il voit dans l’unification du continent la seule manière d’éviter de nouvelles guerres entre nations européennes.
 
En 1923, il publie son livre-manifeste Paneuropa, qui devient rapidement le texte fondateur d’un mouvement inédit. Dans cet ouvrage, Coudenhove-Kalergi affirme que l’Europe, morcelée politiquement et économiquement, est condamnée au déclin si elle ne parvient pas à s’unir. Il pose une question fondamentale : ''« L’Europe, dans son morcellement politique et économique, peut-elle assurer sa paix et son indépendance face aux puissances mondiales extra-européennes qui sont en pleine croissance ? »'' Cette interrogation résume l’enjeu : face à l’essor des États-Unis sur la scène mondiale et à la montée des grandes puissances extra-européennes, le Vieux Continent risque de perdre son influence s’il reste fragmenté.
 
Pour donner corps à ses idées, Coudenhove-Kalergi fonde en 1924 l’Union paneuropéenne internationale, qui fonctionne comme un lobby intellectuel et politique. Plus qu’un parti, c’est un club rassemblant des penseurs, écrivains, diplomates et hommes politiques favorables à l’idée d’une Europe unie. Ce mouvement attire des personnalités de premier plan, parmi lesquelles Albert Einstein, Romain Rolland, Paul Valéry ou encore Thomas Mann. Le soutien de ces grands noms de la culture et des sciences confère au projet une certaine légitimité intellectuelle et médiatique, même s’il reste limité à des cercles élitistes.
 
L’Union paneuropéenne organise des congrès, publie des manifestes et tente de convaincre les gouvernements européens de s’engager sur la voie d’une fédération. Sa portée est avant tout idéologique : elle contribue à faire entrer dans le débat public l’idée d’une union continentale dépassant les rivalités nationales. Le drapeau de l’Union, orné d’une croix rouge sur fond doré au centre d’un cercle bleu, symbolise cette ambition de réunir les peuples européens sous un même emblème.
 
Dans les années 1920, l’initiative de Coudenhove-Kalergi rencontre un certain écho politique. L’homme est en contact avec Aristide Briand, ministre français des Affaires étrangères, qui défendra en 1929 devant la Société des Nations un projet d’« Union fédérale européenne ». Si ce projet reste sans suite, il témoigne de l’influence du mouvement paneuropéen. L’idée européenne entre ainsi dans le champ des possibles politiques, même si elle demeure minoritaire face à la puissance des nationalismes.
 
La réflexion de Coudenhove-Kalergi s’inscrit dans une nouvelle donne géopolitique. L’Europe, affaiblie par la Grande Guerre, doit compter avec l’intervention croissante des États-Unis dans ses affaires. Le président Wilson et ses Quatorze Points ont déjà introduit le principe de l’autodétermination et d’un nouvel ordre mondial. À l’Est, la Russie soviétique, encore isolée et marquée par sa guerre civile, n’apparaît pas encore comme une menace directe. L’Europe se trouve donc au cœur d’un monde en voie de globalisation, contrainte de repenser sa place dans un système international dominé par de nouvelles puissances.


Vont être attirés quelques uns des grands noms intellectuels de ce monde, comme Einstein et Rolland. C’est un mouvement élitiste écouté.
Si l’Union paneuropéenne ne débouche pas sur des réalisations concrètes, son importance réside dans sa capacité à formuler pour la première fois un projet cohérent et ambitieux d’intégration européenne. Elle constitue un précédent intellectuel majeur, dont les générations d’après-guerre s’inspireront lorsqu’il s’agira de reconstruire l’Europe sur des bases nouvelles.
En 1923 Richard Coudenhove-Kalergi publie son lire-manifeste Paneuropa<ref>[http://icp.ge.ch/po/cliotexte/annees-20-30-crises-totalitarisme/pan.europe.1923.html Extraits de Richard N. COUDENHOVE-KALERGI, Pan-Europa (1923)], 3 pages A4 Voici des extraits du livre "Pan-europa" de Richard Coudenhove-Kalergi publié en 1923. Ce livre est fondateur en matière de pensée et de construction européenne.</ref> où il préconise la création d’une union des États européens qui est le seul moyen d’éviter que se reproduise la catastrophe de 1914 – 1918. Il s’interroge si « l’Europe, dans son morcellement politique et économique, peut-elle assurer sa paix et son indépendance face aux puissances mondiales extra-européennes qui sont en pleine croissance ? »<ref>Richard Coudenhove-Kalergi pp. 10-11</ref><ref>Richard Coudenhove-Kalergi, Pan-Europe, Vienne, 1923, réédition. PUF, 1988</ref>.
L’arrivée de l’Amérique en Europe est une nouvelle donne tandis que la Russie n’est pas encore menaçante. L’Europe se positionne dans un monde globalisé.


== Initiatives des milieux économiques dans l’entre-deux-guerres ==
== Initiatives des milieux économiques dans l’entre-deux-guerres ==
L’industriel luxembourgeois [http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89mile_Mayrisch Émile Mayrisch] est favorable à une politique douanière européenne et à une entente sectorielle.
Au-delà des projets politiques et intellectuels pour une Europe unie, l’entre-deux-guerres voit émerger des initiatives venues des milieux économiques et industriels, qui perçoivent dans la coopération transnationale un moyen de répondre aux défis de la reconstruction et de la concurrence internationale. Ces démarches ne cherchent pas à abolir les souverainetés nationales, mais à contourner leur rigidité par des accords sectoriels, pragmatiques, permettant d’articuler défense des intérêts nationaux et logique de coopération.
 
L’approche libre-échangiste est une approche anglaise qui prône la construction d’une grande zone de libre-échange. Ce sont tous des hommes ancrés dans leurs pays voulant dans un certain sens défendre leur pays à travers la coopération.
L’une des figures centrales de cette dynamique est l’industriel luxembourgeois Émile Mayrisch (1862–1928), dirigeant de l’Arbed (Aciéries réunies de Burbach-Eich-Dudelange), acteur majeur de la sidérurgie européenne. Convaincu que la prospérité économique du continent passe par une organisation commune, Mayrisch plaide pour une politique douanière européenne et pour des ententes industrielles sectorielles. Son influence se traduit par la mise en place de structures de coopération destinées à stabiliser les marchés et à rationaliser la production.
 
Dans les domaines économiques, il y a déjà des accords non-étatiques entre branches industrielles afin de favoriser le commerce et l’échange notamment entre des régions qui ont des matières premières et d’autres régions qui sont dans l’industrie. Accords entre 1925 et 1928 dans certaines branches industrielles, souci d’union, tout particulièrement pour faire face à la concurrence américaine. Cela concerne principalement l’industrie lourde qui sont des vrais enjeux dans la coopération de l’entre-deux-guerres.
Entre 1925 et 1928, plusieurs accords interindustriels sont conclus dans des branches stratégiques, notamment la sidérurgie, le ciment et les matières colorantes. Ces accords prennent la forme de cartels européens visant à coordonner la production, fixer des quotas et réguler les prix. L’objectif est clair : éviter la surproduction et se protéger de la concurrence américaine, redoutée pour sa puissance industrielle et ses coûts plus bas. Ces ententes, bien qu’initiées par des industriels et non par les États, révèlent l’existence d’une véritable « Europe de l’économie » en gestation, où la coopération se fait par le bas, au niveau des secteurs productifs.
 
En 1927, sont constituées des ententes européennes dans le domaine sidérurgique, du ciment puis des matières colorantes. Mayrisch est favorable à une union douanière européenne dans le cadre de relations étroites avec le comité français de l’union douanière fondé en 1927<ref>les idées défendues par Richard Coudenhove-Kalergi dans son ouvrage Pan-Europe (1923) et dans le Manifeste paneuropéen.</ref>. Il recommande aussi de multiplier les ententes régionales sur les principaux produits comme le cartel de l’acier et de la potasse.
En 1927, ces initiatives se concrétisent avec la formation de véritables ententes européennes de branches industrielles, qui posent les bases d’une intégration fonctionnelle. Mayrisch, en lien avec le comité français de l’union douanière fondé en 1927, encourage l’idée d’une union douanière européenne. Il défend également la multiplication des ententes régionales et sectorielles sur les produits clés, comme l’acier ou la potasse, qui deviennent des cartels transnationaux. Derrière ces initiatives se profile une vision d’« Europe des régions », où les complémentarités économiques régionales permettent de dépasser les résistances des États-nations, encore trop attachés à leur souveraineté.
 
Il y a l’idée de l’Europe des régions, comme les États-Nations ne veulent pas coopérer, alors on contourne le fait national en coopérant dans d’autres domaines.
Ces efforts ne se limitent pas au domaine économique. En 1926 est créé un comité franco-allemand de documentation et d’information, destiné à lutter contre la propagation des stéréotypes et de la xénophobie hérités de la Grande Guerre. Cette institution reflète une prise de conscience : les guerres ne se nourrissent pas seulement de rivalités politiques ou économiques, mais aussi de représentations collectives hostiles entretenues par la propagande. Agir sur le terrain culturel et médiatique devient donc une condition nécessaire pour construire la paix et favoriser la coopération.
 
En 1926 est fondé un comité franco-allemand de documentation et d’information pour lutter contre la diffusion des stéréotypes nationaux. Il faut faire quelque chose contre les images, les stéréotypes, la xénophobie venant de la propagande de la guerre.
On observe ainsi, dans les années 1920, un large éventail d’initiatives visant à dépasser le nationalisme par des voies diverses : coopération industrielle, ententes commerciales, structures culturelles et réseaux intellectuels. Si ces expériences ne débouchent pas encore sur une intégration institutionnelle durable, elles témoignent d’une volonté de bâtir une interdépendance européenne concrète, fonctionnelle et enracinée dans la société civile. Elles annoncent, par leur pragmatisme, la méthode qui sera adoptée après 1945, où l’intégration commencera par des secteurs économiques clés (charbon et acier), avant de s’étendre à des dimensions plus politiques.
 
Toute la gamme a été repérée entre le culturel, les medias, l’action des industries et de la société civile afin d’arriver à dépasser le nationalisme étatisé.
== L’après-Deuxième guerre : initiatives d’intellectuels ==
Les initiatives intellectuelles en faveur de l’unification européenne prennent une ampleur nouvelle après 1945. Les élites politiques, économiques et culturelles qui portent le projet européen appartiennent à une génération profondément marquée par les deux guerres mondiales. La plupart des décideurs de l’après-guerre ont vécu successivement le cataclysme de 1914–1918 et la catastrophe encore plus dévastatrice de 1939–1945. Ils portent donc un double traumatisme, qui nourrit une conviction : si rien n’est entrepris, le continent risque de replonger régulièrement dans des guerres fratricides.
 
C’est dans ce contexte qu’apparaît une floraison de mouvements, de clubs et de cercles intellectuels européens, visant à donner une base culturelle et philosophique au projet d’intégration. Certains prolongent l’héritage de l’entre-deux-guerres, comme le mouvement Paneurope de Coudenhove-Kalergi, qui reprend de la vigueur après 1945. D’autres naissent dans la conviction que la paix ne peut être assurée que par la construction d’un cadre institutionnel nouveau.
 
En 1946, Winston Churchill, pourtant conservateur et attaché à la souveraineté nationale britannique, donne à Zurich un discours qui aura un retentissement majeur. Il appelle à créer les « États-Unis d’Europe » afin d’éviter que le continent ne sombre à nouveau dans la guerre. Même si Churchill pense avant tout à une union de l’Europe continentale (la Grande-Bretagne restant à ses yeux en retrait, liée à son empire et au monde atlantique), son intervention contribue à légitimer l’idée européenne dans le débat public.
 
Dans la foulée, plusieurs initiatives intellectuelles prennent forme. En 1947 est fondée l’Union européenne des fédéralistes, regroupant des penseurs et militants convaincus que seule une fédération supranationale peut garantir la paix. Cette organisation défend des positions audacieuses, comme la nécessité d’une constitution européenne et d’institutions dotées de véritables pouvoirs. Parallèlement, des personnalités issues de la Résistance, comme Altiero Spinelli en Italie, qui avait déjà rédigé en 1941 le Manifeste de Ventotene appelant à une Europe fédérale, poursuivent leur combat idéologique dans le nouvel ordre de l’après-guerre.
 
La diversité de ces initiatives reflète une double préoccupation. D’une part, il s’agit de penser l’Europe comme un espace de paix et de démocratie, en rupture avec les totalitarismes. D’autre part, il s’agit de replacer l’Europe dans un monde globalisé où elle n’est plus le centre incontesté de la puissance mondiale. Les États-Unis et l’URSS dominent désormais l’ordre international, et les intellectuels européens savent que le Vieux Continent ne pourra retrouver un rôle qu’en s’unissant.
 
Ces mouvements ne disposent pas encore d’un pouvoir politique direct, mais ils jouent un rôle essentiel : ils forment un laboratoire d’idées, influencent les gouvernements et contribuent à créer une atmosphère favorable à l’intégration. Ils nourrissent également les grands congrès européens de l’après-guerre, comme le Congrès de La Haye en 1948, qui rassemble plus de 800 délégués venus de toute l’Europe et qui marque un moment fondateur pour la pensée européenne.


== L’après deuxième guerre : initiatives d’intellectuels ==
L’après-Seconde Guerre mondiale marque donc une rupture : les initiatives ne se limitent plus à des cercles élitistes ou à des cartels économiques, mais elles gagnent en visibilité, mobilisent des intellectuels prestigieux et s’ancrent dans le champ politique. Les décideurs, porteurs de la mémoire des deux guerres, trouvent dans ces idées le socle moral et culturel qui leur permettra de lancer les premières institutions concrètes de l’Europe communautaire.
Tous les décideurs de l’après guerre ont vécus les deux guerres ayant eu deux fois le trauma.


=== Mouvance chrétienne et personnalités ===
=== Mouvance chrétienne et personnalités ===
*à ce courant appartiennent, le philosophe Emmanuel Mounier (1905-1950) qui crée la revue Esprit en 1932,
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’idée européenne ne s’exprime pas seulement dans des cercles politiques et économiques : elle trouve également une forte résonance dans les milieux chrétiens, à la fois intellectuels et sociaux. Ce courant s’inscrit dans une tradition qui voit dans la fraternité chrétienne et dans l’héritage spirituel de l’Europe un socle commun capable de dépasser les nationalismes destructeurs. Pour ses partisans, la réconciliation du continent passe par un retour à des valeurs morales partagées, fondées sur la dignité de la personne humaine, la solidarité et la paix.
*l’écrivain suisse Denis de Rougemont (1906-1985)
 
*le prêtre italien Luigi Sturzo (1905-1959)
À ce mouvement appartiennent plusieurs figures majeures. Le philosophe français Emmanuel Mounier (1905–1950), fondateur en 1932 de la revue ''Esprit'', est l’un des principaux théoriciens du personnalisme. Ce courant philosophique insiste sur la valeur irréductible de la personne humaine, considérée comme à la fois autonome et enracinée dans une communauté. Pour Mounier et ses disciples, l’Europe ne doit pas être pensée comme une simple addition d’États ou un marché économique, mais comme une communauté de peuples unis par une responsabilité partagée à l’égard de l’homme. Le personnalisme nourrit ainsi une réflexion spirituelle et éthique sur la construction européenne, distincte des approches strictement politiques ou économiques.
 
L’écrivain suisse Denis de Rougemont (1906–1985) occupe également une place centrale dans cette mouvance. Humaniste, essayiste et intellectuel engagé, il défend dès les années 1930 une vision européenne inspirée par la culture, la littérature et la spiritualité chrétienne. Après 1945, il devient l’un des animateurs des Congrès européens, notamment celui de La Haye en 1948, où il plaide pour une fédération fondée sur l’unité culturelle du continent. Sa conviction est que seule une Europe enracinée dans son héritage spirituel peut résister à la fois aux totalitarismes et à l’hégémonie des grandes puissances. Rougemont milite également pour une « Europe des régions », convaincu que la coopération ne doit pas se limiter aux États-nations, mais s’appuyer sur des entités culturelles et historiques plus proches des peuples.
 
Le prêtre italien Luigi Sturzo (1871–1959), fondateur du Parti populaire italien en 1919, s’inscrit lui aussi dans cette mouvance chrétienne. Exilé pendant le fascisme, il incarne le courant démocrate-chrétien européen, attaché à l’articulation entre foi, démocratie et justice sociale. Sturzo plaide pour une Europe unie, capable de concilier les traditions chrétiennes et les principes démocratiques modernes. Ses idées influenceront directement la formation de partis démocrates-chrétiens après 1945, en Italie, en Allemagne et dans d’autres pays européens, qui joueront un rôle majeur dans les premières étapes de l’intégration communautaire.
 
Cette mouvance chrétienne contribue ainsi à donner une profondeur spirituelle au projet européen. Elle met en avant une vision de l’Europe comme communauté de valeurs, fondée sur la dignité humaine, la solidarité et la paix, plutôt que comme simple construction institutionnelle. Elle nourrit la pensée de nombreux acteurs politiques chrétiens-démocrates qui, dans les années 1950, porteront les projets fondateurs comme la CECA ou la CEE – à l’image de Konrad Adenauer en Allemagne, d’Alcide De Gasperi en Italie ou de Robert Schuman en France.
 
=== '''À Genève''' ===
La ville de Genève occupe une place particulière dans l’histoire intellectuelle de la construction européenne de l’après-guerre. Dès 1946, elle devient un lieu de rencontres internationales, favorisées par sa tradition de neutralité et par son rôle déjà affirmé durant l’entre-deux-guerres avec la Société des Nations. C’est là que l’écrivain et penseur suisse Denis de Rougemont installe une partie de ses activités, convaincu que l’Europe doit se reconstruire sur des bases culturelles et spirituelles, et non seulement politiques ou économiques.
 
Rougemont y développe l’idée d’une « Europe des régions », alternative au modèle d’une Europe des seuls États-nations. Selon lui, les États, trop attachés à leur souveraineté et responsables des guerres passées, ne sauraient porter seuls le projet européen. Les régions, enracinées dans des traditions historiques, culturelles et linguistiques, lui paraissent au contraire des entités plus aptes à coopérer, à se fédérer et à créer une identité européenne plurielle et pacifique.
 
Dans ce cadre, Rougemont fonde en 1949 à Genève le Centre européen de la culture (CEC). Cette institution a pour vocation de promouvoir une identité culturelle commune au-delà des clivages politiques et nationaux. Le CEC organise colloques, séminaires et programmes éducatifs, et sert de plateforme d’échanges pour les intellectuels européens. L’objectif est de poser les bases spirituelles et intellectuelles de l’unité, en cultivant la paix et la coopération entre les peuples. Cette initiative s’inscrit dans un climat d’effervescence où la société civile, les universitaires et les artistes jouent un rôle moteur dans la réflexion sur l’Europe.
 
Rougemont ne se limite pas au champ culturel. Il est également l’un des promoteurs de la création du Centre européen de la recherche nucléaire (CERN), inauguré en 1952 sur la frontière franco-suisse. Ce projet scientifique illustre une idée qui lui est chère : l’Europe doit avancer non pas en attendant les gouvernements, souvent paralysés par leurs intérêts nationaux, mais en réalisant des projets concrets dans des domaines où la coopération est possible et bénéfique à tous. Le CERN, devenu plus tard l’un des plus grands laboratoires scientifiques au monde, incarne cette volonté de bâtir une Europe par des réalisations pratiques, porteuses d’une vision universelle et pacifique.


=== à Genève ===
Pour Rougemont, l’unité européenne ne doit pas être un projet abstrait suspendu aux lenteurs diplomatiques. Elle doit naître d’expériences vécues, de projets culturels, scientifiques et éducatifs qui incarnent la coopération au quotidien. C’est pourquoi il insiste sur la nécessité de « réaliser » plutôt que d’« attendre des accords gouvernementaux ». Cette philosophie pragmatique rejoint la logique fonctionnelle qui guidera aussi les fondateurs de la CECA : commencer par des secteurs concrets, visibles, capables de créer progressivement une solidarité de fait entre Européens.
*les rencontres internationales qui s’organisent à partir de 1946 : Rougemont forme l’idée des régions.
*la fondation du Centre européen de la Culture. Denis de Rougemont tente d’y promouvoir l’idée d’une Europe fédérale et pacifiste, 1949
*il est par ailleurs un des promoteurs de la constitution du Centre européen de la recherche nucléaire (CERN) fondé sur la frontière franco-suisse en 1952.
Pour Rougemont, il ne faut attendre des accords gouvernementaux mais il faut réaliser.


== Le Conseil de l’Europe de 1949 à 2010 ==
== Le Conseil de l’Europe de 1949 à 2010 ==
[[Fichier:Conseil de l'europe documentation française.jpg|300px|vignette|droite]]
[[Fichier:Conseil de l'europe documentation française.jpg|300px|vignette|droite]]


Le Conseil de l’Europe est l’une des réalisations précoce avant l’Union Économique commençant déjà en 1942.
Parmi les premières institutions mises en place après la Seconde Guerre mondiale, le Conseil de l’Europe occupe une place particulière. Fondé le 5 mai 1949 à Londres par dix États européens (Belgique, Danemark, France, Irlande, Italie, Luxembourg, Norvège, Pays-Bas, Royaume-Uni et Suède), il constitue la plus ancienne organisation politique européenne encore en activité. Son origine s’inscrit dans la dynamique intellectuelle et militante née dès les années 1940, alors que des mouvements de résistance, des fédéralistes et des démocrates-chrétiens réfléchissaient déjà à l’avenir du continent. Le Conseil de l’Europe est conçu comme une structure de coopération politique et culturelle visant à réconcilier les peuples et à réaffirmer les valeurs démocratiques, à une époque où l’Europe est encore divisée par la Guerre froide.
 
Fondé en 1949, il est essentiellement tourné vers la culture et les droits de l’homme et compte actuellement 47 États membres qui se dotent en 1950 de la Convention européenne des droits de l’homme et d’une Cour européenne des droits de l’homme à Strasbourg depuis 1959 (différent de la cour de justice des communautés)
Dès l’origine, son rôle se distingue de celui des futures Communautés européennes : il n’est pas centré sur l’économie mais sur la culture, les droits fondamentaux et la coopération juridique. Le texte fondateur, le Statut de Londres, fixe pour objectif la défense des droits de l’homme, de la démocratie pluraliste et de la prééminence du droit. C’est en ce sens qu’il s’inscrit dans la continuité des réflexions engagées au sein de l’ONU après 1945 et dans la réponse universelle aux crimes de masse de la Seconde Guerre mondiale.
 
Depuis 1990, commission européenne pour la démocratie et par le droit portant assistance aux pays de l’Est.
Dès 1950, les États membres adoptent un texte majeur : la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH), entrée en vigueur en 1953. Inspirée de la Déclaration universelle des droits de l’homme proclamée en 1948 par l’ONU, la CEDH a une spécificité : elle est juridiquement contraignante. Les États signataires s’engagent à respecter les droits civils et politiques fondamentaux, tels que la liberté d’expression, le droit à un procès équitable ou la protection contre la torture. Pour garantir l’effectivité de ces droits, est créée en 1959 la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), siégeant à Strasbourg. Contrairement aux simples déclarations de principes, la Cour permet à tout citoyen européen de porter plainte contre son propre gouvernement en cas de violation de ses droits. Cette innovation majeure fait du Conseil de l’Europe une institution unique, pionnière dans l’histoire du droit international.
 
Aujourd’hui la division de l’Europe a été surmontée, mais l’objectif était de stimuler l’échange et la coopération intellectuelle.
Au fil des décennies, le Conseil de l’Europe s’élargit progressivement. Après la chute du mur de Berlin et l’effondrement du bloc soviétique, il devient un acteur central de la transition démocratique en Europe centrale et orientale. À partir de 1990, il met en place la Commission européenne pour la démocratie par le droit, plus connue sous le nom de Commission de Venise, qui fournit une assistance juridique et institutionnelle aux pays en voie de démocratisation. Cette instance joue un rôle crucial dans l’accompagnement des réformes constitutionnelles et judiciaires en Europe de l’Est, favorisant l’alignement sur les standards démocratiques européens.
 
Dès le début, le Conseil de l’Europe va se doter d’une convention européenne des droits de l’homme qui reprend l’esprit de la convention des droits de l’homme que les nouvelles Nations-Unies formulent en 1944. C’est dans un certain sens une réponse à un mouvement global et pour répondre à la Shoa et aux crimes contre l’humanité de la deuxième guerre.
En 2010, le Conseil de l’Europe compte 47 États membres, couvrant l’ensemble du continent, de l’Islande à la Russie (exclue en 2022 après l’invasion de l’Ukraine). Par son extension géographique, il incarne une Europe plus large que celle de l’Union européenne, intégrant presque tous les pays du continent.
 
Cette déclaration a, pour les membres qui s’associent au Conseil de l’Europe, une validité juridique. C’est pourquoi, à Strasbourg, il y a une Cour européenne des droits de l’homme décidant sur des litiges qu’un citoyen européen a avec son gouvernement.
La mission du Conseil de l’Europe ne se limite pas aux droits fondamentaux : il agit aussi dans des domaines variés comme l’éducation, la culture, la protection des minorités, la lutte contre la corruption et la criminalité organisée, ou encore la coopération transfrontalière régionale. Il contribue à stimuler les échanges intellectuels, juridiques et politiques, consolidant progressivement un socle commun de valeurs européennes.
 
Si le Conseil de l’Europe n’a jamais disposé du pouvoir d’intégration économique ou politique de l’Union européenne, son apport est décisif. Il a fourni le cadre normatif et juridique sans lequel l’Europe unie n’aurait pas pu se construire. La Cour européenne des droits de l’homme demeure aujourd’hui encore un recours essentiel pour les citoyens face aux abus de leurs gouvernements, garantissant que la construction européenne repose sur un socle de droits universels.
 
En ce sens, le Conseil de l’Europe représente la première grande réponse institutionnelle de l’après-guerre, issue d’une volonté de dépasser les divisions nationales par la mise en commun des valeurs démocratiques. Sa longévité et son élargissement montrent que la construction européenne n’est pas seulement économique ou institutionnelle, mais qu’elle est aussi, et peut-être d’abord, une construction culturelle, juridique et morale.


== Plan Schumann et réconciliation franco-allemande ==
== Plan Schumann et réconciliation franco-allemande ==
[[Fichier:Stamps of Germany (BRD) 1968, MiNr 556.jpg|thumb|right|left|''Robert Schuman''<br />(timbre allemand de 1968).]]
[[Fichier:Stamps of Germany (BRD) 1968, MiNr 556.jpg|thumb|right|left|''Robert Schuman''<br />(timbre allemand de 1968).]]
[http://fr.wikipedia.org/wiki/Robert_Schuman Robert Schuman] est un haut fonctionnaire français. Le 9 mai 1950, 5 ans et un jour après la guerre est commencé une collaboration dans l’industrie lourde afin de commencer quelque chose de concret dans le cadre de la coopération. Il propose de placer la production franco-allemande de charbon et d'acier sous une Haute Autorité commune donnant lieu au Traité de la CECA de 1951 – 1952.
Le 9 mai 1950, dans un contexte encore marqué par les ruines matérielles et morales de la Seconde Guerre mondiale, le ministre français des Affaires étrangères Robert Schuman prononce une déclaration qui allait devenir l’acte fondateur de l’intégration européenne. Cinq ans à peine après la capitulation de l’Allemagne nazie, alors que l’Europe vit toujours dans l’ombre du souvenir des guerres franco-allemandes de 1870, 1914 et 1939, Schuman propose de lier de manière irréversible les économies de la France et de l’Allemagne dans des secteurs stratégiques : le charbon et l’acier.
 
{{citation bloc|La paix mondiale ne saurait être sauvegardée sans des efforts créateurs à la mesure des dangers qui la menacent.}}
Le choix de ces deux industries n’est pas anodin. Le charbon et l’acier sont au cœur de l’économie industrielle et ont constitué la base matérielle de l’effort de guerre dans le passé. La sidérurgie lorraine et la Ruhr allemande avaient nourri les conflits, chacune étant disputée entre Paris et Berlin. Placer ces ressources sous une Haute Autorité commune permettait à la fois de relancer la production pour la reconstruction et de rendre matériellement impossible la préparation d’un nouveau conflit. L’idée était révolutionnaire : au lieu de se contenter de traités diplomatiques, Schuman proposait une intégration sectorielle où les États délègueraient une part de leur souveraineté à une institution supranationale.
 
{{citation bloc|L'Europe ne se fera pas d'un coup, ni dans une construction d'ensemble : elle se fera par des réalisations concrètes créant d'abord une solidarité de fait.}}
Dans son discours, Schuman affirme que « la paix mondiale ne saurait être sauvegardée sans des efforts créateurs à la mesure des dangers qui la menacent », appelant à dépasser les vieilles rivalités nationales par des « réalisations concrètes créant d’abord une solidarité de fait ». Ce pragmatisme tranche avec les grands projets utopiques du passé : il ne s’agit plus d’imaginer une fédération européenne immédiate, mais de commencer par une coopération tangible, progressive, et par là irréversible. La mise en commun des productions de charbon et d’acier, explique-t-il, « changera le destin de ces régions longtemps vouées à la fabrication des armes de guerre », en transformant les instruments de la discorde en leviers de prospérité commune.
 
{{citation bloc|La mise en commun des productions de charbon et d'acier (...) changera le destin de ces régions longtemps vouées à la fabrication des armes de guerre dont elles ont été les plus constantes victimes.}}
La proposition reçoit l’appui décisif du chancelier allemand Konrad Adenauer, qui y voit une voie de réintégration de l’Allemagne dans la communauté internationale et un signe de réconciliation avec son voisin occidental. Elle est également soutenue par l’Italien Alcide De Gasperi et le Belge Paul-Henri Spaak, deux figures clefs de l’européisme d’après-guerre. En moins d’un an, l’idée se concrétise dans le Traité de Paris du 18 avril 1951, instituant la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA). Entrée en vigueur en 1952, la CECA réunit la France, l’Allemagne de l’Ouest, l’Italie, la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg, posant les bases du « noyau dur » de l’Europe communautaire.
 
Il y a une peur d’un retour de la guerre mais une volonté de coopération et une reconstruction par étapes en commençant par des secteurs stratégiques.
Le plan Schuman marque un tournant historique. Pour la première fois, les États européens acceptent de déléguer une part de leur souveraineté économique à une institution commune. La Haute Autorité de la CECA, présidée par Jean Monnet, devient le prototype d’un organe supranational capable de prendre des décisions contraignantes pour les États. Au-delà des considérations économiques, l’objectif est politique : la réconciliation franco-allemande, condition indispensable à la stabilité du continent. Comme l’a souligné l’historien Alan Milward, l’Europe communautaire naît moins d’un idéal abstrait que d’une stratégie de reconstruction pragmatique, répondant à la fois au besoin de relèvement matériel et au désir d’éviter le retour de la guerre.
 
Le plan Schuman inaugure ainsi une méthode qui restera la marque de fabrique de la construction européenne : l’intégration par étapes, dans des secteurs précis, avec l’idée que chaque coopération sectorielle engendre des solidarités nouvelles et crée un engrenage menant progressivement à une union plus large. Cette logique de « solidarités de fait » sera reprise dans les décennies suivantes, de la création de la Communauté économique européenne en 1957 à l’adoption de l’euro en 1999.
 
En plaçant l’économie au service de la paix, la déclaration du 9 mai 1950 ne se contente pas d’ouvrir une nouvelle ère dans les relations franco-allemandes. Elle transforme durablement la manière de penser les relations internationales en Europe, inaugurant une diplomatie de l’intégration là où dominait auparavant une diplomatie de l’équilibre des puissances. Depuis lors, le 9 mai est célébré comme la Journée de l’Europe, symbole d’un tournant fondateur pour le continent.


== Brève histoire de l’Union européenne ==
== Brève histoire de l’Union européenne ==
16 avril 1948 : création de l’organisation européenne de coopération économique (OECE) afin de répartir les fonds du plan Marshall d’aide américaine à la reconstruction de l’Europe.
L’idée d’une Europe unie prend une dimension concrète à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le continent sort exsangue des combats, économiquement ruiné et profondément divisé par l’opposition idéologique entre l’Est communiste et l’Ouest libéral. Dans ce contexte, la reconstruction économique et la sécurisation politique deviennent des priorités.
 
1949 : pacte atlantique (création de l’OTAN).
Le 16 avril 1948, la création de l’Organisation européenne de coopération économique (OECE) marque la première étape. Cet organisme est chargé de gérer la répartition des fonds du plan Marshall, vaste programme d’aide américaine à la reconstruction. L’OECE incarne déjà une logique multilatérale, car il pousse les États européens à coordonner leurs politiques économiques plutôt que de rester enfermés dans des logiques nationales. Par ce biais, l’Europe occidentale s’arrime à l’économie atlantique et amorce un processus d’interdépendance.
 
1950 : plan Schumann.
En parallèle, la dimension militaire se cristallise avec la signature du pacte atlantique en 1949, donnant naissance à l’OTAN. Cette alliance est à la fois un instrument de défense contre la menace soviétique et un cadre d’ancrage de l’Europe occidentale dans la sphère stratégique américaine. Ainsi, dès la fin des années 1940, deux piliers structurent l’espace ouest-européen : l’aide économique et la protection militaire.
 
8 avril 1951 : l’Allemagne, la Belgique, la France, l’Italie, le Luxembourg et les Pays-Bas signent le Traité de Paris instituant la première Communauté du charbon et de l’acier (CECA).
Le tournant décisif survient avec la déclaration Schuman du 9 mai 1950. Inspirée par Jean Monnet, cette initiative propose de placer la production franco-allemande de charbon et d’acier sous une Haute Autorité commune. Ce projet a une portée symbolique immense : il s’agit de neutraliser les industries à la base de la puissance militaire et de rendre toute guerre entre la France et l’Allemagne « non seulement impensable, mais matériellement impossible ». Ce geste traduit la volonté de transformer l’antagonisme historique entre les deux puissances en moteur d’intégration.
 
1954 : échec de la CED (Communauté européenne de défense).
Le Traité de Paris du 18 avril 1951 concrétise cette idée en instituant la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA). Signé par six pays — l’Allemagne de l’Ouest, la Belgique, la France, l’Italie, le Luxembourg et les Pays-Bas — il constitue la première organisation supranationale européenne dotée d’institutions propres. En ce sens, la CECA dépasse la simple coopération intergouvernementale : elle inaugure le principe d’une souveraineté partagée dans des secteurs stratégiques.
 
25 mars 1957 : six pays (Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg et Pays-Bas) signent le Traité de Rome créant la Communauté économique européenne (CEE ou Marché commun) et la Communauté européenne de l’énergie atomique, ou Euratom (= Europe des Six).
L’échec du projet de Communauté européenne de défense (CED) en 1954 souligne cependant les limites de cette dynamique. Ratifié par plusieurs États mais rejeté par le Parlement français, ce projet visait à créer une armée européenne intégrée dans le contexte de la guerre froide. Son refus révèle la persistance des réticences nationales à abandonner des prérogatives régaliennes essentielles. Toutefois, cet échec n’interrompt pas le processus : il contribue au contraire à réorienter l’intégration vers le champ économique, jugé moins sensible politiquement.
 
Le 25 mars 1957, les mêmes six pays signent les Traités de Rome, véritable acte fondateur de l’intégration européenne. Deux communautés voient le jour : la Communauté économique européenne (CEE), qui vise la création d’un marché commun à travers l’abaissement progressif des barrières douanières et la libre circulation des marchandises, des services, des capitaux et des personnes ; et l’Euratom, destinée à coordonner la recherche et l’usage civil de l’énergie nucléaire. Ces traités posent les bases d’un système économique intégré et projettent l’Europe dans une dynamique de croissance partagée, dans un contexte marqué par la concurrence américaine et japonaise.
 
Ainsi, entre 1948 et 1957, l’Europe occidentale passe d’une simple coopération pragmatique dans le cadre du plan Marshall à une véritable ambition fédératrice. Ce processus repose sur deux moteurs essentiels : la réconciliation franco-allemande et la conviction que la paix ne peut être garantie que par l’intégration progressive.
 
== Les étapes de la construction européenne 1957 – 2007 ==
[[Fichier:Les étapes de la construction européenne (1957-2007).jpg|400px|vignette|Les étapes de la construction européenne (1957-2007)]]Parcourir l’histoire de la construction européenne entre 1957 et 2007 revient à suivre une dynamique double : d’un côté l’approfondissement institutionnel et économique du projet communautaire, de l’autre son élargissement territorial qui traduit la volonté de faire de l’Europe un espace de stabilité politique et de prospérité partagée. La carte que tu as fournie illustre parfaitement cette chronologie en couleurs, mais derrière chaque date se cachent des enjeux historiques et stratégiques majeurs.
 
Tout commence en 1957 avec les six pays fondateurs – France, République fédérale d’Allemagne, Italie, Belgique, Pays-Bas, Luxembourg – qui signent les Traités de Rome. La Communauté économique européenne (CEE) et Euratom prennent alors forme autour d’un projet de marché commun, mais aussi d’une vision politique : cimenter la réconciliation franco-allemande et éviter le retour des conflits sur le continent. Cette étape inaugure ce que Jean Monnet appelait des « solidarités de fait », en misant sur des secteurs économiques stratégiques pour créer une interdépendance irréversible.
 
La première vague d’élargissement intervient en 1973, avec l’entrée du Royaume-Uni, de l’Irlande et du Danemark. Elle marque la reconnaissance internationale de la réussite du marché commun, qui attire des économies jusque-là réticentes ou hésitantes. Le cas britannique est significatif : après avoir longtemps privilégié ses liens avec le Commonwealth et les États-Unis, Londres rejoint finalement le projet européen. La Norvège, sollicitée également, refuse par référendum, signe de la persistance des réticences souverainistes.
 
Avec 1981, l’Europe s’élargit pour la première fois vers le Sud avec la Grèce, puis en 1986 avec l’Espagne et le Portugal. Ces adhésions revêtent une forte portée politique : ce sont des pays sortis de dictatures récentes (les colonels grecs, Franco, Salazar) qui trouvent dans l’intégration européenne une garantie de démocratie et de développement. L’élargissement coïncide avec l’Acte unique européen (1986), qui relance l’intégration économique en fixant l’objectif d’un véritable marché intérieur. Ainsi, élargissement et approfondissement se renforcent mutuellement.
 
La réunification allemande en 1990–1991 introduit un cas particulier. L’ex-RDA ne rejoint pas l’Europe par un processus d’adhésion classique : elle est absorbée dans l’Union par le biais de l’intégration au territoire de la RFA. Cette extension symbolique vers l’Est anticipe les vagues suivantes et souligne que la construction européenne est indissociable des bouleversements géopolitiques, en particulier la fin de la guerre froide.
 
En 1995, l’Autriche, la Finlande et la Suède rejoignent l’Union. Leur entrée illustre une nouvelle étape : celle des pays neutres pendant la guerre froide, qui pouvaient difficilement adhérer auparavant. Cet élargissement renforce l’ancrage nordique et alpin de l’Union, tout en apportant des modèles de sociétés sociales avancées et un haut niveau de développement économique.
 
Le tournant majeur survient en 2004 avec l’entrée de dix nouveaux États, dont huit issus de l’ancien bloc de l’Est (Pologne, Hongrie, République tchèque, Slovaquie, Estonie, Lettonie, Lituanie, Slovénie) auxquels s’ajoutent Malte et Chypre. Cet élargissement massif incarne l’idée d’une Europe enfin réunifiée après la division du rideau de fer. Pour les pays d’Europe centrale et orientale, l’adhésion représente une sortie définitive de la sphère d’influence soviétique et une reconnaissance de leur ancrage démocratique. Pour l’Union, c’est un défi colossal : absorber des économies en transition, harmoniser des institutions, et redéfinir sa gouvernance.
 
Enfin, en 2007, la Bulgarie et la Roumanie intègrent l’Union, consolidant l’ancrage du Sud-Est européen dans l’espace communautaire. Ces adhésions témoignent de la volonté de stabiliser une région historiquement marquée par l’instabilité et d’étendre le modèle européen aux Balkans.
 
Cette chronologie ne peut être comprise qu’en lien avec l’évolution institutionnelle parallèle : la création de la CECA en 1951, de la CEE en 1957, l’Acte unique en 1986, le traité de Maastricht en 1992 qui fonde l’Union européenne, le traité d’Amsterdam en 1997, et celui de Nice en 2001 qui prépare l’élargissement à l’Est. Chaque élargissement pousse à repenser le fonctionnement institutionnel, tandis que chaque approfondissement attire de nouveaux candidats.


== Les étapes de la construction européen 1957 – 2007 ==
De 1957 à 2007, on passe ainsi d’un club restreint de six pays cherchant à consolider la paix à une union de 27 États aspirant à peser dans la mondialisation. La carte révèle cette progression par cercles successifs, mais ce qu’elle symbolise est plus profond : l’histoire d’une Europe qui, de crise en crise, a su se réinventer et s’élargir sans perdre son ambition d’unité.
[[Fichier:Les étapes de la construction européenne (1957-2007).jpg|400px|vignette|centré|Les étapes de la construction européenne (1957-2007)]]


== Les pays de la zone euro ==
== Les pays de la zone euro ==
[[Fichier:Les pays de la zone euro.png|center|400px]]
La zone euro correspond à l’ensemble des pays de l’Union européenne qui ont adopté l’euro comme monnaie unique et qui partagent une politique monétaire commune gérée par la Banque centrale européenne (BCE), installée à Francfort. Elle constitue aujourd’hui le cœur le plus intégré du projet européen, au-delà du simple marché commun.
 
L’euro naît officiellement en 1999, avec une mise en circulation scripturale (comptes bancaires, marchés financiers), puis il devient une réalité tangible avec l’arrivée des billets et pièces le 1er janvier 2002. Le passage à une monnaie unique est l’aboutissement d’un long processus commencé avec le système monétaire européen (SME) des années 1970 et 1980, puis le traité de Maastricht (1992), qui fixe les fameux « critères de convergence » : maîtrise de l’inflation, déficit public inférieur à 3 % du PIB, dette publique sous les 60 %, stabilité des taux de change et des taux d’intérêt.
 
Au départ, la zone euro regroupe 11 pays fondateurs (Allemagne, Autriche, Belgique, Espagne, Finlande, France, Irlande, Italie, Luxembourg, Pays-Bas, Portugal). La Grèce les rejoint en 2001, peu avant l’introduction des billets et pièces. Par la suite, l’élargissement se poursuit progressivement vers le Nord et l’Est, au fur et à mesure que les nouveaux États membres remplissent les critères : Slovénie (2007), Chypre et Malte (2008), Slovaquie (2009), Estonie (2011), Lettonie (2014), Lituanie (2015).
 
Aujourd’hui, la zone euro compte 20 États membres (tous les pays de l’Union européenne sauf le Danemark, la Suède, la Pologne, la Tchéquie, la Hongrie, la Roumanie et la Bulgarie). Le Danemark dispose d’une clause d’exemption permanente, tandis que les autres pays sont théoriquement tenus d’adopter l’euro mais repoussent cette échéance pour des raisons politiques ou économiques.
 
La création de la zone euro a des implications majeures : elle supprime les fluctuations monétaires à l’intérieur de l’Union, facilite les échanges commerciaux et financiers, et renforce le poids de l’Europe dans la mondialisation en dotant l’Union d’une monnaie qui rivalise avec le dollar. Mais elle implique aussi une perte de souveraineté monétaire pour les États membres, qui ne peuvent plus dévaluer leur monnaie en cas de crise, ce qui a suscité de vifs débats, notamment pendant la crise des dettes souveraines (2010–2015).[[Fichier:Les pays de la zone euro.png|center|400px]]
 
L’introduction de l’euro, symbole fort d’une souveraineté partagée, pourrait sembler l’exemple type d’un dépassement de l’État-nation. Pourtant, chaque étape de l’élargissement monétaire révèle au contraire son rôle décisif.
 
En 1999, onze États fondateurs (Allemagne, France, Italie, Belgique, Luxembourg, Pays-Bas, Espagne, Portugal, Autriche, Irlande, Finlande) choisissent d’abandonner leur monnaie nationale. Mais ce saut historique n’est pas imposé par une entité supranationale : il résulte de décisions souveraines, validées par des votes parlementaires ou référendaires. L’euro naît donc d’un consensus national soigneusement négocié, chaque gouvernement s’assurant que ce choix correspond à ses intérêts économiques et politiques.
 
Les élargissements suivants confirment cette logique. La Grèce, en 2001, obtient son entrée après une validation politique qui lui permet d’ancrer définitivement son appartenance à l’Europe occidentale. La Slovénie, en 2007, fait de l’euro un outil d’arrimage à l’espace européen après son indépendance récente. Malte et Chypre, en 2008, voient dans l’union monétaire un prolongement de leur souveraineté retrouvée après la période coloniale. La Slovaquie, en 2009, confirme sa volonté de se démarquer de l’héritage soviétique par un choix monétaire hautement symbolique. Dans chacun de ces cas, l’État apparaît comme le médiateur indispensable entre la logique supranationale de la monnaie unique et l’ancrage identitaire national.
 
La carte montre aussi que certains États membres de l’Union européenne — Royaume-Uni, Danemark, Suède, ou encore la Pologne et la Hongrie — ont refusé d’adopter l’euro. Ce refus illustre la primauté persistante de la souveraineté nationale, les gouvernements estimant que l’abandon de la monnaie nationale constituait une perte d’indépendance incompatible avec leurs priorités.


L’État-Nation reste fort, il est même renforcé par la collaboration européenne : c’est le paradoxe de l‘Union Européenne.
Ainsi, la zone euro démontre le paradoxe de l’Union européenne : d’un côté, une intégration économique poussée, traduite par l’abandon d’un attribut classique de la souveraineté — la monnaie. De l’autre, une confirmation que chaque État décide librement d’y participer ou non, et que c’est précisément cette capacité de décision souveraine qui confère à l’Union sa légitimité. L’Europe ne dissout pas les nations : elle les oblige à se repositionner, à redéfinir leur rôle, mais elle ne les efface pas.


= Références =
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Version actuelle datée du 17 août 2025 à 21:13

Cartes historiques Europa 1000.

La construction européenne au XXᵉ siècle s’inscrit dans un contexte profondément marqué par les séquelles de la Seconde Guerre mondiale et par l’émergence de la Guerre froide. Entre 1945 et le début des années 1970, se met en place une dynamique inédite qui façonne l’Europe telle que nous la connaissons aujourd’hui : une tentative de dépasser le cadre strict de l’État-nation, tout en composant avec l’organisation bipolaire du monde. L’après-guerre ne se réduit pas à une reconstruction matérielle et économique, mais s’accompagne d’une réflexion politique sur la manière d’éviter le retour des conflits qui avaient ensanglanté le continent au cours de la première moitié du siècle. Cette réflexion s’exprime dans un dialogue constant entre coopération, intégration et souveraineté, sur fond de rivalité idéologique entre le bloc occidental et le bloc soviétique.

La bipolarisation internationale est déterminante. D’un côté, l’Union soviétique, qui s’est consolidée en un État centralisé, étend son influence sur l’Europe de l’Est à travers une série de démocraties populaires intégrées dans un système socialiste contrôlé par Moscou. De l’autre, les États-Unis s’imposent comme le garant militaire, économique et politique de l’Europe occidentale. Entre ces deux pôles, les États européens cherchent une voie spécifique, qui ne soit ni soumission complète à l’une des superpuissances, ni repli sur des souverainetés isolées et affaiblies. La création d’institutions communes devient progressivement une réponse stratégique à ce double impératif : préserver la souveraineté nationale tout en construisant un niveau politique supérieur capable de défendre des intérêts partagés.

La notion de supranationalité prend ici tout son sens. Elle ne signifie pas l’effacement des nations mais leur mise en relation dans des structures qui se situent « au-dessus » des gouvernements sans pour autant abolir l’autonomie nationale. Cette tension permanente entre l’attachement à la souveraineté et l’acceptation d’une autorité supranationale constitue le fil rouge de l’intégration européenne. Elle explique le caractère lent, partiel et toujours négocié de ce processus, où chaque avancée institutionnelle résulte de compromis délicats entre des visions fédéralistes, favorables à une Europe politiquement unie, et des approches intergouvernementales, soucieuses de préserver la primauté de l’État-nation.

Cette dynamique se complexifie encore par la situation coloniale. Au lendemain de la guerre, certaines puissances européennes – au premier rang desquelles la France, le Royaume-Uni et la Belgique – demeurent des empires coloniaux. Leur autonomie et leur rôle international semblent encore assurés par leurs possessions outre-mer, ce qui limite leur disposition initiale à céder des parcelles de souveraineté au profit d’un projet européen. Pourtant, dans le même temps, les fragilités internes, les pressions extérieures et la décolonisation progressive les incitent à s’appuyer davantage sur la coopération continentale. L’Europe se construit donc dans ce paradoxe : des nations jalouses de leur indépendance mais contraintes d’inventer une forme politique nouvelle pour faire face aux défis du temps.

C’est dans cet entrelacement entre souveraineté nationale, impératif de sécurité, rivalité idéologique et recherche d’un cadre institutionnel commun que s’élabore la lente construction européenne du second XXᵉ siècle. L’histoire de cette période ne se réduit ni à un projet fédéral ambitieux ni à une simple coopération interétatique : elle est le résultat d’un dialogue constant entre deux niveaux d’action, national et supranational, sur fond de Guerre froide et de recompositions globales.

Les démocraties populaires entre bloc de l’est et l’affirmation de l’indépendance[modifier | modifier le wikicode]

Le bloc de l'est après 1945

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe entre dans une période de recomposition politique où s’affirme clairement la domination soviétique en Europe centrale et orientale. Entre 1945 et 1948, cette zone connaît une série de bouleversements politiques marqués par des coalitions fragiles, des élections contrôlées et parfois des coups de force qui placent progressivement les partis communistes au centre du pouvoir. En Pologne, en Hongrie, en Bulgarie, en Roumanie et en Tchécoslovaquie, les gouvernements de coalition installés dans l’immédiat après-guerre voient leurs composantes non communistes marginalisées, exclues ou contraintes à la clandestinité. L’appui de l’Armée rouge, encore présente sur place, et l’influence directe de Moscou permettent aux partis communistes d’imposer leur domination. Le coup de Prague en février 1948, où le Parti communiste tchécoslovaque s’empare définitivement du pouvoir, symbolise l’achèvement de ce processus : il ne reste plus en Europe de l’Est que des régimes de « démocratie populaire », alignés sur l’Union soviétique et organisés autour d’un parti unique.

Cette mainmise s’étend également aux régions périphériques. En Scandinavie, la mer Baltique devient un espace stratégique où l’URSS renforce son contrôle à travers la domination sur les pays baltes annexés dès 1940, tandis que la Finlande, bien qu’indépendante, reste étroitement surveillée par Moscou et contrainte à une neutralité imposée, connue sous le nom de « finlandisation ». Plus au sud, la Méditerranée orientale est secouée par la guerre civile grecque (1946–1949), où les forces communistes, soutenues en partie par la Yougoslavie de Tito, affrontent les monarchistes et les libéraux soutenus par le Royaume-Uni et, à partir de 1947, par les États-Unis dans le cadre de la doctrine Truman. La Grèce devient ainsi un champ d’affrontement direct entre les deux blocs, confirmant que la ligne de fracture en Europe dépasse le simple axe centre–est et concerne aussi les zones de contact stratégiques.

Cette nouvelle configuration divise l’Europe en deux zones d’influence. À l’Ouest, les États s’alignent progressivement sur les États-Unis dans le cadre de la reconstruction économique et militaire ; à l’Est, les pays deviennent des satellites de Moscou. L’Allemagne, cœur industriel et stratégique du continent, illustre à elle seule cette fracture. Occupée par les quatre puissances victorieuses – États-Unis, Royaume-Uni, France et URSS – elle est d’abord administrée comme une entité commune. Mais très vite, les désaccords entre les alliés occidentaux et les Soviétiques transforment ce pays en symbole de la division. Berlin, ville elle-même divisée en quatre zones d’occupation, devient l’épicentre de cette confrontation, ce que les crises du blocus de 1948–1949 et plus tard la construction du mur en 1961 rendront encore plus visible.

C’est dans ce contexte que Winston Churchill formule l’image devenue emblématique du « rideau de fer ». Dans son discours de Fulton (États-Unis), le 5 mars 1946, il déclare qu’un rideau s’est abattu sur le continent, de Stettin sur la Baltique à Trieste sur l’Adriatique. Quelques mois plus tard, à l’Université de Zurich, le 19 septembre 1946, il reprend cette idée devant un public européen, en insistant sur le danger que représente l’expansion du communisme et en appelant à l’unité des nations libres d’Europe. Churchill, conservateur pragmatique, est animé à la fois par la crainte d’une hégémonie soviétique et par la conviction que seule une Europe occidentale unie pourrait servir de contrepoids durable dans ce nouvel ordre mondial.

C’est précisément cette division et cette peur de l’expansion soviétique qui nourrissent la réflexion sur une unification de l’Europe occidentale. L’objectif est double : contenir le communisme à l’Est et renforcer la coopération entre nations d’Occident pour reconstruire un continent exsangue. Cette volonté n’émerge pas ex nihilo : elle s’inscrit dans une tradition intellectuelle et politique plus ancienne. Dès le XIXᵉ siècle, Victor Hugo évoquait lors du Congrès de la Paix en 1849 l’idée d’« États-Unis d’Europe », imaginant une communauté fraternelle des nations européennes destinée à garantir la paix. Dans l’entre-deux-guerres, Aristide Briand avait repris ce projet dans son célèbre discours de 1929 devant la Société des Nations, appelant à la formation d’une union fédérale européenne.

Ces projets étaient restés lettre morte, freinés par les nationalismes, les rivalités et la montée des fascismes. Mais après 1945, la situation change radicalement : l’Europe est non seulement dévastée mais aussi marginalisée face aux deux superpuissances que sont les États-Unis et l’URSS. Pour beaucoup d’hommes politiques et d’intellectuels, l’intégration européenne n’est plus un rêve utopique mais une nécessité stratégique. C’est dans ce climat que naît la nébuleuse d’idées, de mouvements et d’initiatives qui marqueront la première étape de la construction européenne, en particulier en Europe occidentale, perçue comme le seul espace encore disponible pour une véritable unification.

Après 1945 : démocraties populaires ou bloc de l’Est[modifier | modifier le wikicode]

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Armée rouge occupe une grande partie de l’Europe centrale et orientale. La présence militaire soviétique s’impose particulièrement dans les pays considérés comme alliés ou satellites de l’Allemagne nazie : la Hongrie, la Roumanie, la Bulgarie et la Slovaquie. Dans ces États, l’URSS installe des gouvernements provisoires dominés par des partis communistes jusque-là marginaux, mais qui bénéficient désormais de la légitimité conférée par la victoire militaire et de l’appui direct de Moscou. Cette implantation est d’autant plus marquante que, avant la guerre, les communistes étaient souvent réduits à des mouvements clandestins, réprimés par les régimes autoritaires ou monarchiques de la région. Leur arrivée au pouvoir après 1945 apparaît donc comme une rupture majeure, conséquence directe de l’ordre international imposé par les vainqueurs.

La situation diffère toutefois dans les Balkans occidentaux. En Yougoslavie et en Albanie, la libération n’est pas le résultat de l’Armée rouge, mais de mouvements de résistance locaux qui ont mené une guerre de guérilla contre les forces d’occupation. Le maréchal Josip Broz Tito, chef des partisans yougoslaves, parvient à libérer son pays sans l’aide directe de Moscou. Communiste convaincu, il se distingue cependant par son refus de se placer sous la tutelle soviétique, ce qui conduira dès 1948 à une rupture avec Staline et à l’exclusion de la Yougoslavie du Kominform. L’Albanie, sous la direction d’Enver Hoxha, suit une voie similaire d’émancipation, bien que plus marquée par un alignement idéologique rigide, d’abord envers Moscou puis, après les années 1960, envers la Chine maoïste. Ces cas singuliers montrent que l’expansion du communisme en Europe de l’Est n’est pas uniformément imposée par Moscou, mais qu’elle s’accompagne aussi de dynamiques locales spécifiques.

La Tchécoslovaquie illustre un autre scénario. Héritière d’une tradition démocratique ancrée depuis l’entre-deux-guerres, elle organise en mai 1946 des élections libres qui portent le Parti communiste tchécoslovaque au rang de première force politique avec environ 38 % des voix. Toutefois, cette avance électorale ne suffit pas à garantir une domination exclusive. Pendant deux ans, le pays connaît un système pluraliste fragile, où coexistent communistes et partis non communistes. La situation bascule brutalement en février 1948 avec le fameux « coup de Prague » : les communistes orchestrent un putsch en s’appuyant sur les syndicats, les forces de sécurité et l’appui implicite de l’URSS. Les ministres non communistes démissionnent sous pression et le président Beneš, affaibli, est contraint d’entériner un gouvernement dominé par les communistes. Cet épisode, vécu comme une trahison des règles démocratiques, résonne en Occident comme une alerte majeure : la stratégie soviétique ne consiste pas seulement à influencer, mais à contrôler totalement les pays d’Europe centrale.

Ce basculement est capital dans la perception des rapports Est–Ouest. Si les tensions existaient déjà dès 1945, le coup de Prague agit comme un signal pour les élites et l’opinion publique occidentales. Il révèle que la logique de division du continent n’est plus réversible et qu’une frontière politique et idéologique s’installe durablement en Europe. On ne peut pas dire que février 1948 marque le déclenchement de la Guerre froide – celle-ci s’était déjà cristallisée avec des événements comme la doctrine Truman (1947) et le plan Marshall (1947) – mais il constitue un tournant où la Guerre froide entre véritablement dans la conscience collective des décideurs comme des populations.

C’est dans ce climat de fracture que prend tout son sens le discours prononcé par Winston Churchill à Zurich le 19 septembre 1946. Dans cette intervention visionnaire, il appelle à la constitution des « États-Unis d’Europe », insistant sur l’urgence d’unir les démocraties occidentales pour faire face à la menace de l’expansion communiste. Bien avant que l’intégration européenne ne prenne corps dans des institutions concrètes, cette conférence propose déjà une réponse intellectuelle et politique à une Europe désormais irréversiblement divisée par ce que Churchill avait désigné, quelques mois plus tôt à Fulton, comme le « rideau de fer ».

Le bloc de l’est[modifier | modifier le wikicode]

La mise en place du bloc de l’Est ne peut être comprise sans la dynamique d’affrontement avec l’Ouest. Dès 1945, la division du continent s’exprime à travers une succession d’initiatives et de contre-initiatives, où chaque camp réagit aux gestes de l’autre. Cependant, dans cette dialectique, ce sont souvent les puissances occidentales qui prennent l’initiative, ce qui force l’Union soviétique à organiser en retour son système de sécurité et de coopération.

La division allemande en offre un exemple précoce. En 1948, les puissances occidentales (États-Unis, Royaume-Uni et France) décident d’introduire une nouvelle monnaie dans leur zone d’occupation : le Deutsche Mark. Cette réforme monétaire, destinée à stabiliser l’économie allemande et à préparer la reconstruction, marque une rupture décisive avec l’URSS, qui y voit un pas vers la consolidation d’un État ouest-allemand indépendant. En réaction, Moscou instaure en juin 1948 le blocus de Berlin, empêchant par voie terrestre le ravitaillement de la partie occidentale de la ville. L’Ouest répond par le fameux pont aérien de Berlin (juin 1948 – mai 1949), au cours duquel des milliers de vols organisés par les Américains et les Britanniques assurent l’approvisionnement de plus de deux millions d’habitants. Cet épisode symbolise la confrontation directe entre les deux blocs et entérine la division de l’Allemagne, qui débouche en 1949 sur la création de deux États : la République fédérale d’Allemagne (RFA) à l’Ouest et la République démocratique allemande (RDA) à l’Est.

De la même manière, la logique militaire suit une dynamique d’action-réaction. En avril 1949, les puissances occidentales créent l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), alliance militaire défensive placée sous commandement américain, dont l’objectif est de garantir la sécurité collective face à une éventuelle agression soviétique. Ce traité incarne une rupture majeure : pour la première fois, les États-Unis s’engagent durablement dans la défense de l’Europe. L’URSS réplique plus tard, en 1955, par la création du Pacte de Varsovie, qui regroupe les États satellites d’Europe orientale dans une alliance militaire dirigée par Moscou. Mais il est significatif de constater que cette initiative vient après l’OTAN, confirmant le caractère réactif du bloc de l’Est.

Sur le plan économique, la même logique prévaut. En 1947, les États-Unis lancent le Plan Marshall, officiellement appelé Programme de rétablissement européen, destiné à financer la reconstruction de l’Europe occidentale. Bien que proposé à tous les pays européens, le plan est rejeté par l’URSS, qui interdit à ses satellites d’y participer, y voyant un instrument de dépendance envers Washington. En réponse, Staline met en place en 1949 le Conseil d’assistance économique mutuelle (CAEM ou COMECON), destiné à coordonner les économies socialistes. Là encore, l’Ouest agit en premier, l’Est structure son propre modèle en réaction.

Cette dynamique révèle le caractère profondément asymétrique de la Guerre froide européenne. L’Ouest, animé par une volonté de stabilisation et de reconstruction, adopte une stratégie proactive qui combine initiatives économiques (Plan Marshall, OECE), politiques (Conseil de l’Europe en 1949) et militaires (OTAN). L’Est, de son côté, construit un bloc cohérent mais essentiellement défensif, conçu pour protéger l’URSS et assurer la loyauté de ses satellites. Le Kominform (1947), qui remplace l’Internationale communiste dissoute en 1943, et le Pacte de Varsovie (1955) incarnent cette logique de centralisation et de discipline imposée par Moscou.

La constitution du bloc de l’Est n’est pas le fruit d’une stratégie expansive autonome, mais plutôt le résultat d’une confrontation où chaque geste occidental entraîne une contre-mesure soviétique. Cette mécanique d’action-réaction installe durablement l’Europe dans un système bipolaire, où l’intégration occidentale et la satellisation orientale se construisent simultanément, dans un équilibre instable qui conditionne toute l’histoire de la Guerre froide.

Constitution d’un bloc[modifier | modifier le wikicode]

L’année 1947 marque un tournant dans la structuration du camp communiste. L’annonce du plan Marshall par les États-Unis en juin 1947, proposant une aide massive à la reconstruction de l’Europe, met l’URSS devant un dilemme. Officiellement, le plan est ouvert à tous les pays européens, y compris ceux de l’Est. Mais Staline y voit un instrument de domination économique américaine et interdit aux pays de son orbite d’y participer. La Tchécoslovaquie et la Pologne, initialement prêtes à accepter cette aide, sont contraintes de se rétracter sous la pression soviétique. Cette décision illustre la volonté de Moscou de verrouiller son glacis et d’empêcher toute dépendance économique à l’égard de l’Ouest. Elle marque aussi la fracture définitive entre les deux parties du continent.

Dans ce contexte, l’Union soviétique renforce ses outils de coordination politique. En septembre 1947, est créé à Szklarska Poręba, en Pologne, le Kominform (Bureau d’information des partis communistes et ouvriers). Contrairement à la Troisième Internationale dissoute en 1943, il ne s’agit pas d’une structure révolutionnaire mondiale, mais d’un organisme destiné à assurer la cohésion idéologique et stratégique du bloc socialiste. Il réunit les partis communistes d’Europe de l’Est, mais aussi plusieurs partis occidentaux – français, italien, belge – qui, dans l’immédiat après-guerre, demeurent des forces politiques importantes et participent parfois à des gouvernements de coalition. Lors de la conférence de fondation, en octobre 1947, Andrei Jdanov, idéologue proche de Staline, impose une lecture binaire du monde : deux camps irréductibles s’affrontent, d’un côté les forces de la paix et du socialisme autour de l’URSS, de l’autre les forces de l’impérialisme dirigées par les États-Unis. Cette doctrine, connue sous le nom de « doctrine Jdanov », devient la charte idéologique du bloc de l’Est.

La centralisation ne s’arrête pas là. En décembre 1948, le dirigeant bulgare Georgi Dimitrov redéfinit le concept de démocraties populaires : il ne s’agit plus de simples régimes transitoires vers le socialisme, tolérant encore une pluralité de partis, mais de véritables systèmes où la direction politique du Parti communiste devient exclusive. Cette interprétation ferme la porte à tout retour au pluralisme et consacre la transformation des pays de l’Est en régimes de parti unique, sur le modèle soviétique.

L’unité du bloc est cependant mise à l’épreuve très tôt. Le 28 juin 1948, le Kominform condamne officiellement la Yougoslavie. Tito, qui avait libéré son pays par ses propres moyens et disposait d’une légitimité populaire, refuse de se plier entièrement aux directives de Moscou. Il revendique pour la Yougoslavie une voie spécifique vers le socialisme, autonome par rapport au modèle soviétique. Cette rupture, connue sous le nom de scission Tito-Staline, illustre les premières fissures à l’intérieur du camp socialiste. Même si Tito demeure communiste, son indépendance inquiète Moscou, qui voit dans cette contestation un risque de contagion pour d’autres régimes.

L’expérience yougoslave montre que le bloc de l’Est, souvent perçu comme monolithique, est traversé dès l’origine par des tensions internes. Si la domination soviétique reste écrasante, elle n’exclut pas des marges de manœuvre locales et des divergences, qui réapparaîtront plus tard dans les années 1950 et 1960, notamment en Pologne, en Hongrie ou en Tchécoslovaquie. La constitution du bloc socialiste repose donc à la fois sur une discipline idéologique imposée par Moscou et sur une gestion permanente des résistances nationales.

Deux structures de coopération : économique et militaire[modifier | modifier le wikicode]

L’organisation du bloc de l’Est ne se limite pas à une cohésion idéologique. Pour consolider son emprise et donner une assise institutionnelle à son système, l’Union soviétique met en place deux structures centrales, l’une économique et l’autre militaire, qui incarnent le caractère intégré du camp socialiste.

En janvier 1949, Staline fonde le Conseil d’assistance économique mutuelle (CAEM, ou COMECON). Officiellement présenté comme une alternative au Plan Marshall, ce nouvel organisme vise à coordonner les échanges entre les pays socialistes et à garantir leur autonomie économique face à l’Ouest. Dans un premier temps, le CAEM reste une structure assez souple, davantage conçue pour empêcher les pays d’Europe orientale de se tourner vers l’aide américaine que pour organiser une véritable planification intégrée. Mais à partir des années 1960, sous Khrouchtchev puis Brejnev, il acquiert une importance croissante en devenant l’instrument principal de la division socialiste du travail. Les économies des pays membres se spécialisent alors dans certains secteurs : la RDA dans l’industrie de pointe et la chimie, la Tchécoslovaquie dans la mécanique et l’armement, la Hongrie dans l’agroalimentaire. Cette planification collective, décidée à Moscou, renforce la dépendance des États satellites vis-à-vis du centre soviétique et limite leurs marges de manœuvre.

Sur le plan militaire, la structure correspondante apparaît plus tardivement. En mai 1955, l’URSS et ses alliés d’Europe centrale signent le Pacte de Varsovie, alliance militaire destinée à répondre directement à la création de l’OTAN en 1949 et surtout à l’intégration de la République fédérale d’Allemagne dans l’alliance occidentale. Le traité institue un commandement militaire unifié placé sous direction soviétique, ce qui permet à Moscou de contrôler les armées de ses satellites et d’assurer leur fidélité en cas de crise. Loin d’être une simple alliance défensive, le Pacte de Varsovie fonctionne aussi comme un outil de discipline interne : il justifie l’intervention des troupes soviétiques pour maintenir l’ordre dans le bloc, comme en Hongrie en 1956 ou en Tchécoslovaquie en 1968 lors du Printemps de Prague.

Ces deux institutions traduisent la logique de la Guerre froide : face aux initiatives économiques et militaires occidentales – Plan Marshall, OECE, OTAN – le bloc soviétique construit ses propres structures, miroir mais aussi verrou, afin d’encadrer ses alliés et d’empêcher toute déviation. Le CAEM et le Pacte de Varsovie incarnent ainsi la double dimension, économique et militaire, de la satellisation des démocraties populaires. Leur rôle perdurera jusqu’à la fin des années 1980, moment où ces institutions, incapables de réformer leurs mécanismes, se désagrègeront en même temps que l’influence soviétique sur l’Europe de l’Est.

Bloc de l'Ouest[modifier | modifier le wikicode]

La constitution du bloc occidental s’opère dès l’immédiat après-guerre, dans un contexte marqué par la reconstruction économique et la peur d’une expansion soviétique. Contrairement au bloc de l’Est, organisé progressivement autour de la centralisation soviétique, le bloc occidental se structure à partir d’initiatives économiques et militaires portées par les États-Unis et relayées par les démocraties d’Europe occidentale. L’objectif est à la fois de redresser des sociétés ravagées par la guerre et de créer un front commun face à la montée des tensions.

Sur le plan économique, le geste fondateur est le Plan Marshall, annoncé en juin 1947 par le secrétaire d’État américain George C. Marshall. Ce programme d’aide, officiellement appelé Programme de rétablissement européen, met à disposition plusieurs milliards de dollars pour financer la reconstruction des infrastructures, relancer la production et stabiliser les monnaies. L’offre est faite à l’ensemble des pays européens, y compris ceux de l’Est, mais l’URSS impose à ses satellites de refuser l’aide. Dès 1948, seize pays d’Europe occidentale acceptent le plan et créent l’Organisation européenne de coopération économique (OECE) afin de coordonner la répartition des fonds. Au-delà de la simple aide financière, cette initiative marque le début d’une coopération économique européenne, car les États bénéficiaires doivent apprendre à planifier ensemble leur reconstruction.

Dans le prolongement, les Européens se dotent en 1949 d’une structure politique commune, le Conseil de l’Europe. Cette institution, installée à Strasbourg, vise à favoriser la coopération juridique, culturelle et démocratique entre les États membres. Bien qu’elle n’ait pas de pouvoir contraignant sur les souverainetés nationales, elle incarne la volonté de rapprocher les nations européennes par le dialogue et de construire une identité politique partagée autour de valeurs communes, en particulier la démocratie et les droits de l’homme. Le Conseil de l’Europe ne constitue pas encore une fédération, mais il représente un premier pas vers l’idée d’une Europe organisée au-delà des simples relations bilatérales.

La dimension militaire du bloc occidental se met en place rapidement. En 1949, est créée l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), alliance défensive regroupant les États-Unis, le Canada et dix pays d’Europe occidentale. Pour la première fois dans leur histoire, les États-Unis s’engagent durablement dans la défense du continent européen, ce qui bouleverse l’équilibre stratégique mondial. L’OTAN vise à garantir une sécurité collective contre toute agression soviétique, mais elle sert aussi de cadre de modernisation et de coordination des armées occidentales. L’intégration de la République fédérale d’Allemagne en 1955 renforce encore l’importance de l’alliance et précipite la création, en réaction, du Pacte de Varsovie du côté soviétique.

La dynamique d’intégration économique franchit une étape décisive avec la fondation de la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) en 1951. Proposée par le plan Schuman et pensée par Jean Monnet, cette initiative place sous une autorité supranationale commune la production du charbon et de l’acier en France, en RFA, en Italie, en Belgique, aux Pays-Bas et au Luxembourg. Ces deux secteurs, essentiels à l’industrie de guerre, deviennent ainsi le terrain d’expérimentation d’une Europe intégrée, où la coopération n’est plus seulement une coordination intergouvernementale mais une véritable délégation de souveraineté à des institutions supranationales. La CECA inaugure le modèle institutionnel qui inspirera plus tard la Communauté économique européenne (CEE) puis l’Union européenne.

Le bloc occidental se construit donc selon une logique proactive, où les initiatives économiques, politiques et militaires s’entrelacent pour répondre aux défis de la reconstruction et de la sécurité. Les États-Unis y jouent un rôle moteur, mais les Européens eux-mêmes, notamment à travers la CECA, démontrent leur capacité à inventer des mécanismes originaux d’intégration. La juxtaposition de l’OECE, du Conseil de l’Europe, de l’OTAN et de la CECA dessine un paysage institutionnel complexe mais cohérent, qui ancre l’Europe de l’Ouest dans une dynamique d’unité et prépare les étapes suivantes de la construction européenne.

La situation de l'Europe en 1957 - atlas-historique.net

La carte de l’Europe de l’après-guerre illustre avec clarté la division du continent en deux ensembles rivaux. La Finlande incarne une situation particulière : officiellement neutre, elle est contrainte à une politique de proximité avec Moscou, connue plus tard sous le nom de finlandisation. Sa marge de manœuvre diplomatique est réduite et toute tentative de rapprochement avec l’Ouest lui est interdite par la tutelle implicite de l’URSS. Plus au nord-est, les Pays baltes (Estonie, Lettonie et Lituanie) ont disparu de la carte en tant qu’États indépendants, annexés par l’Union soviétique dès 1940 et intégrés de force au bloc oriental.

Le symbole le plus fort de cette division est le mur de Berlin, construit en août 1961. Bien avant son érection, Berlin représentait déjà la ligne de fracture entre deux systèmes irréconciliables. Le mur ne fait qu’acter cette frontière, en la matérialisant de façon brutale dans l’espace urbain : plus de 150 kilomètres de béton et de barbelés enferment la partie occidentale de la ville, empêchant désormais toute fuite vers l’Ouest.

À l’Ouest, les pays fondateurs de l’OTAN apparaissent en vert sur la carte : États-Unis, Canada et dix pays européens signataires du traité de Washington en 1949. La Grèce et la Turquie rejoignent rapidement l’alliance, en 1952, renforçant la profondeur stratégique du flanc sud de l’OTAN. La Turquie revêt une importance capitale : sa position entre Europe et Asie, contrôlant les détroits du Bosphore et des Dardanelles, en fait un verrou entre la mer Noire et la Méditerranée. Pour les États-Unis, disposer d’alliés dans cette zone charnière est essentiel à la fois contre l’URSS et pour sécuriser leurs positions au Moyen-Orient. Dans les premières années de la Guerre froide, la Turquie n’était d’ailleurs pas exclue des discours sur une Europe élargie, unie contre le communisme.

Le corridor des démocraties populaires, allant de la Baltique aux Balkans, constitue un bloc homogène, mais traversé par la singularité de la Yougoslavie. Tito refuse la tutelle directe de Moscou, ce qui l’isole à la fois du Kominform et du reste du bloc oriental. Cette indépendance ne signifie pas un rapprochement avec l’Ouest, mais un positionnement intermédiaire, qui deviendra plus tard l’une des bases du mouvement des non-alignés. Du côté occidental, la Yougoslavie est surveillée de près mais tolérée, car elle contribue indirectement à fissurer le monolithisme du camp soviétique.

La Grèce, elle, reste dans le camp occidental au terme d’une guerre civile (1945–1948) particulièrement sanglante. Issue de la résistance à l’occupation nazie, la gauche communiste tente de transformer le pays en démocratie populaire, soutenue par certains voisins balkaniques. Mais les forces monarchistes, conservatrices et libérales, appuyées par le Royaume-Uni puis par les États-Unis, l’emportent. Cette guerre civile devient l’un des premiers théâtres de la Guerre froide, et contribue directement à la mise en place de la doctrine Truman en 1947, par laquelle les États-Unis s’engagent à défendre militairement et financièrement tout pays menacé par le communisme.

À la fin des années 1940, le monde se retrouve donc divisé en deux zones figées. Cette division géopolitique se maintient pendant plus de quarante ans. Si des crises internes éclatent dans le bloc soviétique – Hongrie en 1956, Tchécoslovaquie en 1968, Pologne dans les années 1980 – aucune guerre ouverte n’oppose directement l’Est et l’Ouest sur le sol européen. La frontière demeure une zone de tension permanente, où les forces s’observent et s’équilibrent. Ce n’est pas un ordre pacifique, mais un ordre stable par la peur, un équilibre précaire qui repose sur la dissuasion nucléaire et la certitude qu’aucun des deux camps ne peut l’emporter sans risquer la destruction mutuelle.

Les voies nationales[modifier | modifier le wikicode]

Affirmation de la voie nationale yougoslave[modifier | modifier le wikicode]

Tito (à droite sur la photo) à Drvar en mai 1944.

La Yougoslavie occupe une place singulière dans l’histoire de la Guerre froide. Contrairement à la plupart des pays d’Europe de l’Est, elle ne doit pas sa libération à l’Armée rouge, mais à ses propres forces de résistance. Sous la direction de Josip Broz Tito (1892–1980), chef des partisans communistes, la Yougoslavie parvient, à partir de 1941, à mener une guerre de guérilla acharnée contre les troupes de l’Axe et leurs collaborateurs locaux. Cette victoire autonome confère à Tito une immense légitimité et une popularité durable, qui nourrissent un sentiment d’indépendance nationale. En mai 1944, à Drvar, Tito apparaît comme le symbole de cette résistance victorieuse, capable de libérer le pays sans la tutelle directe de Moscou.

Ce prestige se combine à une conception particulière de l’État. La Yougoslavie est un pays multilingue, multiethnique et multireligieux, rassemblant six principaux groupes ethnoculturels : Serbes, Croates, Slovènes, Monténégrins, Macédoniens et Bosniaques. Cette diversité est source de fierté, mais aussi de fragilité. Les tensions historiques entre communautés, exacerbées par la guerre, nourrissent un risque permanent de division. Tito doit trouver un équilibre entre centralisation politique et reconnaissance d’autonomies régionales, afin d’éviter l’éclatement d’un pays aux identités multiples.

Les blessures de la guerre compliquent encore cette tâche. Pendant le conflit, les Oustachis croates, mouvement fasciste dirigé par Ante Pavelić, collaborent activement avec l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste. Ils instaurent dans l’État indépendant de Croatie un régime de terreur marqué par des persécutions massives contre les Serbes, les Juifs, les Roms et les opposants politiques. Le camp de concentration de Jasenovac devient le symbole de ces atrocités. Même les officiers allemands sont frappés par la brutalité du régime oustachi : le général Edmund von Horstenau rapporte à l’état-major de Berlin que « les Oustachis sont devenus totalement fous », tant leurs massacres dépassent toute logique militaire.

À la libération, Tito engage une épuration sévère contre les collaborateurs et les Oustachis. Mais son objectif n’est pas seulement de punir : il s’agit aussi de reconstruire une cohésion nationale au-delà des divisions ethniques. Pour cela, il promeut l’idéologie du yougoslavisme, idée héritée de certains milieux croates du XIXᵉ siècle, qui vise à dépasser les appartenances ethniques pour créer une identité commune. Cette vision trouve une traduction politique dans la Constitution de 1946, qui fonde une république fédérative, et surtout dans la Constitution de 1948, adoptée au moment de la rupture avec Staline. Tito y affirme un modèle original : une fédération socialiste dotée de structures décentralisées, reconnaissant des droits aux différentes républiques constitutives tout en consolidant l’unité yougoslave.

La rupture de 1948 avec Moscou renforce cette voie spécifique. Condamnée par le Kominform pour son indépendance, la Yougoslavie est exclue du camp socialiste. Tito transforme cette sanction en force : il se pose comme le leader d’un socialisme non aligné, fidèle à l’idéologie communiste mais dégagé de la tutelle soviétique. Cette position particulière fera de la Yougoslavie un acteur majeur de la diplomatie internationale dans les années 1950 et 1960, au cœur du mouvement des non-alignés.

La voie nationale yougoslave illustre ainsi une alternative au modèle soviétique, née à la fois de la victoire militaire autonome contre l’Axe, des fractures internes du pays et du leadership charismatique de Tito. Elle révèle que le bloc de l’Est, souvent perçu comme homogène, était en réalité traversé dès l’origine par des marges de dissidence et des modèles concurrents.

Le 28 juin 1948, une résolution du Kominform condamne sans appel l’expérience yougoslave. Tito est accusé de « déviation nationaliste » et sommé de faire acte d’autocritique. Refusant de céder, il assume l’indépendance de sa ligne politique. La sanction tombe : la Yougoslavie est exclue du Kominform, une première dans l’histoire du mouvement communiste international. Cette rupture officialise la sortie de la Yougoslavie de l’orbite soviétique et révèle que le bloc de l’Est, présenté comme monolithique, est traversé dès l’origine par des tensions et des fractures. Pour Moscou, c’est un camouflet ; pour Tito, c’est une victoire symbolique, qui assoit son autorité et légitime l’idée d’un socialisme national.

Dix ans plus tard, au printemps 1958, Tito réaffirme publiquement la spécificité de la voie yougoslave. Le modèle qu’il propose se distingue du socialisme soviétique par une organisation fédérale décentralisée, une certaine autonomie laissée aux républiques constitutives, et une gestion économique plus souple fondée sur l’autogestion ouvrière. Ce système, adopté dès les années 1950, permet aux entreprises d’être administrées par leurs travailleurs dans le cadre d’instances collectives, ce qui tranche radicalement avec la centralisation planifiée de l’URSS. La Yougoslavie se pose ainsi en laboratoire d’un socialisme alternatif, ni capitaliste, ni soviétique.

En 1961, un second pays rompt à son tour avec Moscou : l’Albanie d’Enver Hoxha (1908–1985). Après s’être rapproché de la Chine maoïste à partir de 1956, Hoxha engage une rupture diplomatique ouverte avec l’Union soviétique. L’Albanie quitte le CAEM, puis se retire en 1968 du Pacte de Varsovie, en signe de protestation contre l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes soviétiques et leurs alliés. Ce retrait marque une nouvelle fissure dans le bloc oriental, bien que l’Albanie, beaucoup plus isolée que la Yougoslavie, ne dispose pas de la même influence internationale.

Ces expériences révèlent que la domination soviétique en Europe de l’Est n’a jamais été absolument totale. Derrière l’uniformité apparente des démocraties populaires, des forces centrifuges existaient, liées aux particularités nationales, aux mémoires de guerre et aux résistances à la tutelle stalinienne. Dans le cas de la Yougoslavie, ces mémoires sont lourdes : le traumatisme des violences interethniques, notamment les atrocités commises par les Oustachis croates contre les Serbes, Juifs et Roms, reste vivace. Mais loin d’empêcher la construction d’un État commun, ces blessures nourrissent paradoxalement l’ambition d’un projet fédérateur. Tito et ses partisans mettent en avant le yougoslavisme comme ciment idéologique, convaincus que seule une fédération rassemblant les six républiques peut garantir l’indépendance face à Moscou.

La cohérence de la fédération yougoslave ne repose donc pas uniquement sur un compromis ethnique fragile, mais sur une véritable stratégie politique. Le socialisme yougoslave, en se construisant contre Staline, devient un projet en soi, porteur d’une légitimité historique issue de la résistance, d’un discours d’unité nationale et d’un positionnement international original. Dans les années 1960, cette orientation se cristallise avec la participation active de Tito à la fondation du mouvement des non-alignés (conférence de Belgrade en 1961), qui place la Yougoslavie au cœur d’un troisième camp, entre Est et Ouest.

La rupture de 1948 et ses suites ne se résument donc pas à une dissidence ponctuelle. Elles traduisent l’existence d’un autre chemin possible dans l’univers communiste, où la souveraineté nationale et l’indépendance politique deviennent les garantes d’un socialisme non subordonné à Moscou.

Révoltes politiques comme « voie nationale » revendiquée[modifier | modifier le wikicode]

Révoltes et contestations dans le bloc de l’Est[modifier | modifier le wikicode]

Si le bloc oriental apparaît de l’extérieur comme un ensemble homogène solidement tenu par Moscou, il est en réalité traversé par de profondes tensions sociales et politiques. Dans de nombreux pays, la population ne se résigne pas à la tutelle soviétique et exprime, par des grèves, des manifestations ou parfois des insurrections, son rejet de la domination communiste. Ces révoltes prennent souvent deux directions : certaines visent à réformer le socialisme de l’intérieur, en espérant un modèle plus démocratique et moins centralisé, tandis que d’autres traduisent un refus radical du régime, allant jusqu’à remettre en cause la légitimité même du communisme et, plus largement, l’appartenance au bloc soviétique.

Dans tous les cas, la réaction de Moscou est brutale. L’Armée rouge, présente en permanence dans la plupart des pays d’Europe de l’Est, agit comme une force d’occupation prête à intervenir pour défendre les régimes en place. Son rôle n’est pas seulement d’assurer la sécurité extérieure du bloc, mais aussi de garantir par la force la stabilité intérieure et la continuité de la domination communiste. Chaque fois qu’une révolte populaire prend de l’ampleur, les chars soviétiques interviennent pour rétablir l’ordre, rappelant à tous que la souveraineté des démocraties populaires reste strictement encadrée par Moscou.

La première grande contestation éclate en République démocratique allemande (RDA), en juin 1953. Tout commence par des revendications économiques : les ouvriers du bâtiment de Berlin-Est protestent contre l’augmentation des normes de production imposées par le gouvernement de Walter Ulbricht, qui équivaut à une baisse des salaires réels. La grève s’étend rapidement à d’autres secteurs et se transforme en un mouvement national. Les manifestants exigent non seulement des réformes politiques, mais vont jusqu’à réclamer des élections libres et la réunification de l’Allemagne, objectif totalement inacceptable pour Moscou.

Face à l’ampleur du soulèvement, l’Armée rouge intervient le 17 juin 1953 avec chars et troupes pour écraser la révolte. Des centaines de personnes sont tuées ou arrêtées, et le régime de la RDA est sauvé par l’intervention soviétique. L’événement a un retentissement considérable en Europe : il démontre que les régimes communistes ne tiennent pas seulement par leur base populaire ou par leurs partis, mais par la force militaire soviétique. Le 17 juin deviendra par la suite une date commémorative en Allemagne de l’Ouest, symbole de la lutte pour la liberté face à l’oppression.

La révolte de 1953 inaugure une série de mouvements similaires dans le bloc de l’Est, en Pologne et en Hongrie en 1956, puis en Tchécoslovaquie en 1968, qui montreront la fragilité structurelle des démocraties populaires. Ces explosions sociales traduisent à la fois le rejet de la dictature communiste et l’aspiration à des formes plus ouvertes de socialisme, voire à une sortie pure et simple de l’orbite soviétique.

La tête de la statue renversée de Staline à Budapest

Quatre ans seulement après la fin de la Seconde Guerre mondiale, les failles du système soviétique apparaissent déjà en Allemagne de l’Est avec les grèves de juin 1953. Les revendications sociales se transforment rapidement en contestation politique du régime communiste et même en appel à la réunification allemande. Cet épisode marque le point de départ d’une série de révoltes qui, dans les décennies suivantes, ébranlent tour à tour plusieurs pays du bloc oriental.

La plus spectaculaire et la plus dramatique survient en Hongrie en 1956. Le mouvement, qui commence en octobre à Budapest par des manifestations étudiantes et ouvrières, se transforme rapidement en une insurrection nationale. Les protestataires réclament la liberté de presse, des élections libres et la sortie du pays du Pacte de Varsovie. La figure de Imre Nagy, ancien Premier ministre revenu au pouvoir, incarne cette volonté de réforme et d’indépendance. L’ampleur de la contestation en fait une véritable guerre civile : les insurgés affrontent l’armée hongroise loyaliste et les troupes soviétiques présentes dans le pays.

Cette révolte hongroise revêt une dimension historique particulière : les insurgés font explicitement référence à la révolution de 1848, lorsque les Hongrois s’étaient soulevés contre la domination des Habsbourg et avaient été écrasés par l’armée du tsar russe. L’histoire semble se répéter : une fois encore, les Russes interviennent pour empêcher les Hongrois de déterminer leur propre destin. En novembre 1956, après une brève accalmie et un retrait initial de l’Armée rouge, Moscou décide d’écraser l’insurrection. Des milliers de chars soviétiques envahissent Budapest, la répression est sanglante, et Imre Nagy est arrêté puis exécuté en 1958. Le soulèvement hongrois illustre la profondeur du rejet du communisme et de la tutelle russe, et révèle la peur soviétique de voir l’ensemble du bloc s’effondrer si un pays parvient à s’émanciper.

Une dizaine d’années plus tard, en Tchécoslovaquie, une nouvelle contestation éclate, cette fois sous la forme d’une tentative de réformer le socialisme de l’intérieur. Le 5 janvier 1968, Alexander Dubček devient secrétaire général du Parti communiste tchécoslovaque et engage un programme de réformes connu sous le nom de Printemps de Prague. Son projet vise à instaurer un « socialisme à visage humain » : libéralisation de la presse, liberté d’expression accrue, assouplissement du contrôle du parti et ouverture de la vie politique. Cette volonté de concilier socialisme et démocratie attire l’attention du monde entier et suscite l’espoir d’un changement pacifique. Mais en août 1968, les troupes du Pacte de Varsovie, sous commandement soviétique, envahissent la Tchécoslovaquie. L’opération met brutalement fin à l’expérience réformatrice. Dubček est démis de ses fonctions, et une période dite de « normalisation » rétablit un régime autoritaire fidèle à Moscou.

En Pologne, la contestation est récurrente. Dès 1956, la ville de Poznań connaît une grande révolte ouvrière qui entraîne plusieurs dizaines de morts. Le régime doit alors concéder des réformes partielles, notamment le retour au pouvoir de Władysław Gomułka, considéré comme plus ouvert. Mais les tensions persistent et resurgissent à intervalles réguliers : en 1968 avec des manifestations étudiantes réprimées, en 1970–1971 avec de grandes grèves sur la côte de la Baltique, en 1976 avec de nouvelles protestations ouvrières. L’apogée survient en 1980–1981 avec la création du syndicat Solidarność, dirigé par Lech Wałęsa, qui fédère une contestation de masse sans précédent dans un pays communiste. Bien que la loi martiale de 1981 interrompe cette dynamique, le mouvement reste vivant et jouera un rôle décisif dans l’effondrement du régime à la fin des années 1980.

Ces mouvements de contestation ne sont pas des révoltes nationales au sens strict, visant la sécession ou l’indépendance, mais ils posent toujours la question de l’autodétermination. Depuis la Première Guerre mondiale et les principes formulés par le président américain Woodrow Wilson en 1918, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes s’est imposé comme une norme internationale. Or, dans le contexte du bloc de l’Est, cette aspiration se heurte au carcan imposé par Moscou. Les révoltes de 1953, 1956 et 1968, comme celles qui secouent périodiquement la Pologne, montrent que les nations européennes n’ont jamais renoncé à cette idée, même sous un régime de modernisation forcée et de centralisation socialiste.

L’histoire de ces soulèvements révèle que la question nationale, loin d’avoir disparu dans les démocraties populaires, reste vivace et réactivée à chaque crise. Qu’il s’agisse de réformer le socialisme ou de le rejeter, ces mouvements traduisent un même désir de liberté et d’autonomie, incompatible avec la logique de domination soviétique.

La Yougoslavie en 1974[modifier | modifier le wikicode]

La Yougoslavie titiste en 1974 - atlas-historique.net

Au cours des années 1960 et 1970, la Yougoslavie titiste est souvent perçue comme un modèle alternatif au communisme soviétique. Son système fédéral, ses politiques d’autogestion et son rôle international dans le mouvement des non-alignés lui confèrent une image singulière dans le paysage de la Guerre froide. Pourtant, derrière cette façade de stabilité, les tensions nationales restent vives. Les politiques d’autonomisation relative mises en place par Tito cherchent à répondre à la diversité ethnique et culturelle du pays. Elles permettent de maintenir les conflits dans un état latent, mais elles entretiennent aussi un esprit de comparaison et de compétition entre les républiques. Chaque communauté évalue sa situation en fonction de celle des autres, ce qui nourrit un sentiment permanent de discrimination et de frustration.

Le nationalisme et les revendications d’autonomie nationale ne disparaissent jamais véritablement. Ils se réactualisent dans les rapports socio-économiques – par exemple autour de la répartition des ressources, des investissements ou des postes de pouvoir – et dans les relations internationales, certaines républiques regardant davantage vers l’Ouest ou vers l’Est selon leurs intérêts. Le système yougoslave fonctionne comme un « socialisme moderne sauvegardé et maintenu sur un petit feu » : les tensions existent mais sont contenues par un équilibre fragile et par l’autorité charismatique de Tito.

La structure fédérale repose sur le principe de « narod », c’est-à-dire la nation au sens ethnico-culturel. À sa naissance, la Yougoslavie est constituée de six républiques : la Serbie, la Croatie, la Slovénie, le Monténégro, la Bosnie-Herzégovine et la Macédoine. À cela s’ajoutent des minorités nationales non territorialisées, comme les Roms, dont l’identité ne se superpose pas à une république précise. Cette mosaïque ethnique constitue à la fois une richesse et une source permanente de tensions.

À la fin des années 1960 et au début des années 1970, le Printemps croate exprime ouvertement ces revendications nationales. Les intellectuels et étudiants croates exigent plus d’autonomie culturelle et politique, dénonçant la domination perçue de Belgrade. Ce mouvement, violemment réprimé, conduit Tito à chercher un compromis institutionnel. En 1974, une nouvelle Constitution est promulguée, qui accorde davantage d’autonomie aux républiques et aux provinces autonomes de Serbie (Kosovo et Voïvodine). Chaque entité fédérée dispose désormais de ses propres institutions, presque équivalentes à celles d’un État souverain, y compris un droit de veto au sein des instances fédérales. Cette réforme stabilise temporairement la fédération, mais elle accentue aussi les logiques centrifuges, chaque république disposant de leviers propres pour affirmer ses intérêts nationaux.

Après la mort de Tito en 1980, ce système décentralisé se fragilise rapidement. L’absence d’autorité forte permet aux nationalismes de ressurgir avec intensité. En 1984, Slobodan Milošević devient chef du Parti communiste à Belgrade, puis en 1987 chef du Parti communiste de Serbie, et enfin en 1989 président de la Serbie. Son ascension illustre le retour en force du nationalisme serbe, qui va bientôt déstabiliser tout l’édifice fédéral. Le 28 juin 1989, Milošević orchestre une immense célébration à Gazi Mestan, au Kosovo, pour le 600ᵉ anniversaire de la bataille du Kosovo (1389), symbole de la lutte historique des Serbes contre la domination étrangère. Plus d’un million de personnes y assistent, dans une ferveur nationaliste sans précédent. Cet événement est souvent considéré comme le déclencheur symbolique de la crise yougoslave des années 1990, marquée par une série de conflits armés, des campagnes de purification ethnique et l’intervention de l’OTAN.

Le paradoxe yougoslave est ainsi manifeste : la Constitution de 1974 a donné une autonomie relative aux républiques et permis la coexistence temporaire des nationalités, mais elle n’a pas effacé les rivalités. L’absence de « territoires purs », la superposition de communautés sur un même espace et les mémoires de guerre rendent inévitable l’explosion violente des années 1990, lorsque les nationalismes se radicalisent et se muent en projets de « Grande Croatie » ou de « Grande Serbie ».

Le plan Marshall est un programme coordonné américain afin de rapprocher des pays européens à la voie européenne : liberté, démocratie, consommation. Ce qui est intéressant est les couleurs et les drapeaux tandis que le Bateau est l’État qui est une allégorie des temps modernes. C’est l’idée que l’Europe est sur la voie de devenir un seul État.

L’Europe occidentale – la construction de l’Union européenne[modifier | modifier le wikicode]

L’histoire de la construction européenne est intimement liée à la tension entre deux dynamiques qui traversent le continent depuis le XIXᵉ siècle : d’un côté, l’affirmation des nationalismes, souvent exclusifs et jaloux de leur souveraineté ; de l’autre, la montée d’une interdépendance croissante liée au commerce, aux échanges culturels et à la circulation des idées. Le XIXᵉ siècle est en effet à la fois l’ère des nations et celle d’une première globalisation : les frontières s’affirment politiquement, mais les échanges économiques et intellectuels les traversent en permanence. Des voyageurs, des traducteurs, des commerçants et des savants créent déjà les réseaux d’une Europe interconnectée, alors même que les idéologies nationales exaltent les particularismes.

C’est aussi le temps où se développent des visions religieuses et culturelles de l’unité européenne. L’idée d’une « Europe chrétienne » circule parmi des penseurs conservateurs qui voient dans la religion un ciment commun face à des mondes considérés comme différents ou rivaux : l’Asie, l’islam, la Russie ou encore les empires coloniaux extra-européens. La référence à « l’Occident » acquiert une portée identitaire, utilisée pour définir les frontières culturelles et civilisationnelles de l’Europe. Si ces idées ne débouchent pas encore sur des projets politiques précis, elles posent néanmoins les bases d’un discours de coopération fondé sur une identité partagée.

La Première Guerre mondiale constitue une rupture décisive. Le conflit détruit des millions de vies, affaiblit profondément les États-nations et discrédite les idéologies nationalistes qui avaient nourri l’affrontement. Dans l’après-guerre, un traumatisme collectif s’installe : celui d’avoir vécu une catastrophe née de l’exacerbation des rivalités nationales. Beaucoup d’intellectuels et de responsables politiques affirment alors la nécessité de trouver des modes de coopération pacifiques et durables. Il ne s’agit pas encore de créer une fédération, mais de multiplier les passerelles culturelles, économiques et scientifiques afin d’éviter la répétition du désastre.

Dans les années 1920, cette volonté se traduit par une série d’initiatives. La Société des Nations (SDN), fondée en 1919, bien que limitée et affaiblie par l’absence des États-Unis et la méfiance des grandes puissances, incarne une première tentative de régulation internationale. Dans ce cadre, certains hommes politiques européens, comme Aristide Briand, ministre français des Affaires étrangères, défendent l’idée d’une « Union fédérale européenne ». En 1929, Briand présente devant l’Assemblée générale de la SDN un projet visant à renforcer la coopération entre les États européens par des mécanismes économiques et politiques. Si cette initiative ne débouche pas sur une institution concrète, elle révèle une prise de conscience : l’Europe doit dépasser les seuls rapports de force nationaux.

En parallèle, les milieux intellectuels et associatifs développent des projets paneuropéens. Le comte Richard Coudenhove-Kalergi fonde en 1923 le mouvement Paneurope, qui prône la création d’une fédération européenne fondée sur la paix, la prospérité et la solidarité culturelle. Soutenu par des personnalités comme Albert Einstein ou Thomas Mann, ce mouvement contribue à diffuser l’idée d’une communauté européenne au-delà des cercles politiques.

Malgré ces avancées, les années 1930 voient la montée des fascismes et des régimes autoritaires, qui referment les horizons de coopération. La crise économique mondiale et l’aggravation des tensions internationales marginalisent les projets d’union, balayés par les logiques nationalistes et impérialistes. La Seconde Guerre mondiale en constitue l’aboutissement tragique, plongeant une nouvelle fois le continent dans la violence.

C’est dans ce contexte qu’émerge après 1945 une détermination inédite à construire une Europe pacifiée. Le traumatisme de deux guerres en moins d’un demi-siècle convainc de nombreux responsables qu’il faut créer des structures supranationales pour éviter de nouveaux conflits. Le couple franco-allemand devient central : après s’être affrontées en 1870, 1914 et 1939, la France et l’Allemagne comprennent que leur réconciliation est la condition préalable de toute paix durable en Europe. La réconciliation franco-allemande, qui s’exprime dès 1950 avec le plan Schuman, acquiert une portée symbolique et politique considérable : elle transforme l’ennemi héréditaire en partenaire essentiel.

Ce long cheminement montre que la construction de l’Union européenne n’est pas née d’un seul projet, ni d’un seul moment. Elle résulte de l’entrelacement de forces multiples : mémoires traumatiques, réflexions intellectuelles, expériences politiques avortées et initiatives institutionnelles. Si beaucoup de ces efforts ne débouchent pas immédiatement sur des structures pérennes, ils créent un socle idéologique et culturel sur lequel s’appuieront les générations d’après-guerre.

Au lendemain de la Grande guerre : le plus ancien mouvement européen[modifier | modifier le wikicode]

Drapeau de l'Union paneuropéenne internationale.

L’une des premières initiatives structurées en faveur d’une union européenne naît au lendemain de la Première Guerre mondiale, dans un contexte où le traumatisme du conflit pousse de nombreux intellectuels à chercher des solutions durables pour la paix. C’est le comte Richard Coudenhove-Kalergi (1894–1972), aristocrate d’origine austro-hongroise et japonaise, qui incarne cette volonté. Polyglotte, cosmopolite et profondément marqué par la disparition de l’Empire austro-hongrois, il voit dans l’unification du continent la seule manière d’éviter de nouvelles guerres entre nations européennes.

En 1923, il publie son livre-manifeste Paneuropa, qui devient rapidement le texte fondateur d’un mouvement inédit. Dans cet ouvrage, Coudenhove-Kalergi affirme que l’Europe, morcelée politiquement et économiquement, est condamnée au déclin si elle ne parvient pas à s’unir. Il pose une question fondamentale : « L’Europe, dans son morcellement politique et économique, peut-elle assurer sa paix et son indépendance face aux puissances mondiales extra-européennes qui sont en pleine croissance ? » Cette interrogation résume l’enjeu : face à l’essor des États-Unis sur la scène mondiale et à la montée des grandes puissances extra-européennes, le Vieux Continent risque de perdre son influence s’il reste fragmenté.

Pour donner corps à ses idées, Coudenhove-Kalergi fonde en 1924 l’Union paneuropéenne internationale, qui fonctionne comme un lobby intellectuel et politique. Plus qu’un parti, c’est un club rassemblant des penseurs, écrivains, diplomates et hommes politiques favorables à l’idée d’une Europe unie. Ce mouvement attire des personnalités de premier plan, parmi lesquelles Albert Einstein, Romain Rolland, Paul Valéry ou encore Thomas Mann. Le soutien de ces grands noms de la culture et des sciences confère au projet une certaine légitimité intellectuelle et médiatique, même s’il reste limité à des cercles élitistes.

L’Union paneuropéenne organise des congrès, publie des manifestes et tente de convaincre les gouvernements européens de s’engager sur la voie d’une fédération. Sa portée est avant tout idéologique : elle contribue à faire entrer dans le débat public l’idée d’une union continentale dépassant les rivalités nationales. Le drapeau de l’Union, orné d’une croix rouge sur fond doré au centre d’un cercle bleu, symbolise cette ambition de réunir les peuples européens sous un même emblème.

Dans les années 1920, l’initiative de Coudenhove-Kalergi rencontre un certain écho politique. L’homme est en contact avec Aristide Briand, ministre français des Affaires étrangères, qui défendra en 1929 devant la Société des Nations un projet d’« Union fédérale européenne ». Si ce projet reste sans suite, il témoigne de l’influence du mouvement paneuropéen. L’idée européenne entre ainsi dans le champ des possibles politiques, même si elle demeure minoritaire face à la puissance des nationalismes.

La réflexion de Coudenhove-Kalergi s’inscrit dans une nouvelle donne géopolitique. L’Europe, affaiblie par la Grande Guerre, doit compter avec l’intervention croissante des États-Unis dans ses affaires. Le président Wilson et ses Quatorze Points ont déjà introduit le principe de l’autodétermination et d’un nouvel ordre mondial. À l’Est, la Russie soviétique, encore isolée et marquée par sa guerre civile, n’apparaît pas encore comme une menace directe. L’Europe se trouve donc au cœur d’un monde en voie de globalisation, contrainte de repenser sa place dans un système international dominé par de nouvelles puissances.

Si l’Union paneuropéenne ne débouche pas sur des réalisations concrètes, son importance réside dans sa capacité à formuler pour la première fois un projet cohérent et ambitieux d’intégration européenne. Elle constitue un précédent intellectuel majeur, dont les générations d’après-guerre s’inspireront lorsqu’il s’agira de reconstruire l’Europe sur des bases nouvelles.

Initiatives des milieux économiques dans l’entre-deux-guerres[modifier | modifier le wikicode]

Au-delà des projets politiques et intellectuels pour une Europe unie, l’entre-deux-guerres voit émerger des initiatives venues des milieux économiques et industriels, qui perçoivent dans la coopération transnationale un moyen de répondre aux défis de la reconstruction et de la concurrence internationale. Ces démarches ne cherchent pas à abolir les souverainetés nationales, mais à contourner leur rigidité par des accords sectoriels, pragmatiques, permettant d’articuler défense des intérêts nationaux et logique de coopération.

L’une des figures centrales de cette dynamique est l’industriel luxembourgeois Émile Mayrisch (1862–1928), dirigeant de l’Arbed (Aciéries réunies de Burbach-Eich-Dudelange), acteur majeur de la sidérurgie européenne. Convaincu que la prospérité économique du continent passe par une organisation commune, Mayrisch plaide pour une politique douanière européenne et pour des ententes industrielles sectorielles. Son influence se traduit par la mise en place de structures de coopération destinées à stabiliser les marchés et à rationaliser la production.

Entre 1925 et 1928, plusieurs accords interindustriels sont conclus dans des branches stratégiques, notamment la sidérurgie, le ciment et les matières colorantes. Ces accords prennent la forme de cartels européens visant à coordonner la production, fixer des quotas et réguler les prix. L’objectif est clair : éviter la surproduction et se protéger de la concurrence américaine, redoutée pour sa puissance industrielle et ses coûts plus bas. Ces ententes, bien qu’initiées par des industriels et non par les États, révèlent l’existence d’une véritable « Europe de l’économie » en gestation, où la coopération se fait par le bas, au niveau des secteurs productifs.

En 1927, ces initiatives se concrétisent avec la formation de véritables ententes européennes de branches industrielles, qui posent les bases d’une intégration fonctionnelle. Mayrisch, en lien avec le comité français de l’union douanière fondé en 1927, encourage l’idée d’une union douanière européenne. Il défend également la multiplication des ententes régionales et sectorielles sur les produits clés, comme l’acier ou la potasse, qui deviennent des cartels transnationaux. Derrière ces initiatives se profile une vision d’« Europe des régions », où les complémentarités économiques régionales permettent de dépasser les résistances des États-nations, encore trop attachés à leur souveraineté.

Ces efforts ne se limitent pas au domaine économique. En 1926 est créé un comité franco-allemand de documentation et d’information, destiné à lutter contre la propagation des stéréotypes et de la xénophobie hérités de la Grande Guerre. Cette institution reflète une prise de conscience : les guerres ne se nourrissent pas seulement de rivalités politiques ou économiques, mais aussi de représentations collectives hostiles entretenues par la propagande. Agir sur le terrain culturel et médiatique devient donc une condition nécessaire pour construire la paix et favoriser la coopération.

On observe ainsi, dans les années 1920, un large éventail d’initiatives visant à dépasser le nationalisme par des voies diverses : coopération industrielle, ententes commerciales, structures culturelles et réseaux intellectuels. Si ces expériences ne débouchent pas encore sur une intégration institutionnelle durable, elles témoignent d’une volonté de bâtir une interdépendance européenne concrète, fonctionnelle et enracinée dans la société civile. Elles annoncent, par leur pragmatisme, la méthode qui sera adoptée après 1945, où l’intégration commencera par des secteurs économiques clés (charbon et acier), avant de s’étendre à des dimensions plus politiques.

L’après-Deuxième guerre : initiatives d’intellectuels[modifier | modifier le wikicode]

Les initiatives intellectuelles en faveur de l’unification européenne prennent une ampleur nouvelle après 1945. Les élites politiques, économiques et culturelles qui portent le projet européen appartiennent à une génération profondément marquée par les deux guerres mondiales. La plupart des décideurs de l’après-guerre ont vécu successivement le cataclysme de 1914–1918 et la catastrophe encore plus dévastatrice de 1939–1945. Ils portent donc un double traumatisme, qui nourrit une conviction : si rien n’est entrepris, le continent risque de replonger régulièrement dans des guerres fratricides.

C’est dans ce contexte qu’apparaît une floraison de mouvements, de clubs et de cercles intellectuels européens, visant à donner une base culturelle et philosophique au projet d’intégration. Certains prolongent l’héritage de l’entre-deux-guerres, comme le mouvement Paneurope de Coudenhove-Kalergi, qui reprend de la vigueur après 1945. D’autres naissent dans la conviction que la paix ne peut être assurée que par la construction d’un cadre institutionnel nouveau.

En 1946, Winston Churchill, pourtant conservateur et attaché à la souveraineté nationale britannique, donne à Zurich un discours qui aura un retentissement majeur. Il appelle à créer les « États-Unis d’Europe » afin d’éviter que le continent ne sombre à nouveau dans la guerre. Même si Churchill pense avant tout à une union de l’Europe continentale (la Grande-Bretagne restant à ses yeux en retrait, liée à son empire et au monde atlantique), son intervention contribue à légitimer l’idée européenne dans le débat public.

Dans la foulée, plusieurs initiatives intellectuelles prennent forme. En 1947 est fondée l’Union européenne des fédéralistes, regroupant des penseurs et militants convaincus que seule une fédération supranationale peut garantir la paix. Cette organisation défend des positions audacieuses, comme la nécessité d’une constitution européenne et d’institutions dotées de véritables pouvoirs. Parallèlement, des personnalités issues de la Résistance, comme Altiero Spinelli en Italie, qui avait déjà rédigé en 1941 le Manifeste de Ventotene appelant à une Europe fédérale, poursuivent leur combat idéologique dans le nouvel ordre de l’après-guerre.

La diversité de ces initiatives reflète une double préoccupation. D’une part, il s’agit de penser l’Europe comme un espace de paix et de démocratie, en rupture avec les totalitarismes. D’autre part, il s’agit de replacer l’Europe dans un monde globalisé où elle n’est plus le centre incontesté de la puissance mondiale. Les États-Unis et l’URSS dominent désormais l’ordre international, et les intellectuels européens savent que le Vieux Continent ne pourra retrouver un rôle qu’en s’unissant.

Ces mouvements ne disposent pas encore d’un pouvoir politique direct, mais ils jouent un rôle essentiel : ils forment un laboratoire d’idées, influencent les gouvernements et contribuent à créer une atmosphère favorable à l’intégration. Ils nourrissent également les grands congrès européens de l’après-guerre, comme le Congrès de La Haye en 1948, qui rassemble plus de 800 délégués venus de toute l’Europe et qui marque un moment fondateur pour la pensée européenne.

L’après-Seconde Guerre mondiale marque donc une rupture : les initiatives ne se limitent plus à des cercles élitistes ou à des cartels économiques, mais elles gagnent en visibilité, mobilisent des intellectuels prestigieux et s’ancrent dans le champ politique. Les décideurs, porteurs de la mémoire des deux guerres, trouvent dans ces idées le socle moral et culturel qui leur permettra de lancer les premières institutions concrètes de l’Europe communautaire.

Mouvance chrétienne et personnalités[modifier | modifier le wikicode]

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’idée européenne ne s’exprime pas seulement dans des cercles politiques et économiques : elle trouve également une forte résonance dans les milieux chrétiens, à la fois intellectuels et sociaux. Ce courant s’inscrit dans une tradition qui voit dans la fraternité chrétienne et dans l’héritage spirituel de l’Europe un socle commun capable de dépasser les nationalismes destructeurs. Pour ses partisans, la réconciliation du continent passe par un retour à des valeurs morales partagées, fondées sur la dignité de la personne humaine, la solidarité et la paix.

À ce mouvement appartiennent plusieurs figures majeures. Le philosophe français Emmanuel Mounier (1905–1950), fondateur en 1932 de la revue Esprit, est l’un des principaux théoriciens du personnalisme. Ce courant philosophique insiste sur la valeur irréductible de la personne humaine, considérée comme à la fois autonome et enracinée dans une communauté. Pour Mounier et ses disciples, l’Europe ne doit pas être pensée comme une simple addition d’États ou un marché économique, mais comme une communauté de peuples unis par une responsabilité partagée à l’égard de l’homme. Le personnalisme nourrit ainsi une réflexion spirituelle et éthique sur la construction européenne, distincte des approches strictement politiques ou économiques.

L’écrivain suisse Denis de Rougemont (1906–1985) occupe également une place centrale dans cette mouvance. Humaniste, essayiste et intellectuel engagé, il défend dès les années 1930 une vision européenne inspirée par la culture, la littérature et la spiritualité chrétienne. Après 1945, il devient l’un des animateurs des Congrès européens, notamment celui de La Haye en 1948, où il plaide pour une fédération fondée sur l’unité culturelle du continent. Sa conviction est que seule une Europe enracinée dans son héritage spirituel peut résister à la fois aux totalitarismes et à l’hégémonie des grandes puissances. Rougemont milite également pour une « Europe des régions », convaincu que la coopération ne doit pas se limiter aux États-nations, mais s’appuyer sur des entités culturelles et historiques plus proches des peuples.

Le prêtre italien Luigi Sturzo (1871–1959), fondateur du Parti populaire italien en 1919, s’inscrit lui aussi dans cette mouvance chrétienne. Exilé pendant le fascisme, il incarne le courant démocrate-chrétien européen, attaché à l’articulation entre foi, démocratie et justice sociale. Sturzo plaide pour une Europe unie, capable de concilier les traditions chrétiennes et les principes démocratiques modernes. Ses idées influenceront directement la formation de partis démocrates-chrétiens après 1945, en Italie, en Allemagne et dans d’autres pays européens, qui joueront un rôle majeur dans les premières étapes de l’intégration communautaire.

Cette mouvance chrétienne contribue ainsi à donner une profondeur spirituelle au projet européen. Elle met en avant une vision de l’Europe comme communauté de valeurs, fondée sur la dignité humaine, la solidarité et la paix, plutôt que comme simple construction institutionnelle. Elle nourrit la pensée de nombreux acteurs politiques chrétiens-démocrates qui, dans les années 1950, porteront les projets fondateurs comme la CECA ou la CEE – à l’image de Konrad Adenauer en Allemagne, d’Alcide De Gasperi en Italie ou de Robert Schuman en France.

À Genève[modifier | modifier le wikicode]

La ville de Genève occupe une place particulière dans l’histoire intellectuelle de la construction européenne de l’après-guerre. Dès 1946, elle devient un lieu de rencontres internationales, favorisées par sa tradition de neutralité et par son rôle déjà affirmé durant l’entre-deux-guerres avec la Société des Nations. C’est là que l’écrivain et penseur suisse Denis de Rougemont installe une partie de ses activités, convaincu que l’Europe doit se reconstruire sur des bases culturelles et spirituelles, et non seulement politiques ou économiques.

Rougemont y développe l’idée d’une « Europe des régions », alternative au modèle d’une Europe des seuls États-nations. Selon lui, les États, trop attachés à leur souveraineté et responsables des guerres passées, ne sauraient porter seuls le projet européen. Les régions, enracinées dans des traditions historiques, culturelles et linguistiques, lui paraissent au contraire des entités plus aptes à coopérer, à se fédérer et à créer une identité européenne plurielle et pacifique.

Dans ce cadre, Rougemont fonde en 1949 à Genève le Centre européen de la culture (CEC). Cette institution a pour vocation de promouvoir une identité culturelle commune au-delà des clivages politiques et nationaux. Le CEC organise colloques, séminaires et programmes éducatifs, et sert de plateforme d’échanges pour les intellectuels européens. L’objectif est de poser les bases spirituelles et intellectuelles de l’unité, en cultivant la paix et la coopération entre les peuples. Cette initiative s’inscrit dans un climat d’effervescence où la société civile, les universitaires et les artistes jouent un rôle moteur dans la réflexion sur l’Europe.

Rougemont ne se limite pas au champ culturel. Il est également l’un des promoteurs de la création du Centre européen de la recherche nucléaire (CERN), inauguré en 1952 sur la frontière franco-suisse. Ce projet scientifique illustre une idée qui lui est chère : l’Europe doit avancer non pas en attendant les gouvernements, souvent paralysés par leurs intérêts nationaux, mais en réalisant des projets concrets dans des domaines où la coopération est possible et bénéfique à tous. Le CERN, devenu plus tard l’un des plus grands laboratoires scientifiques au monde, incarne cette volonté de bâtir une Europe par des réalisations pratiques, porteuses d’une vision universelle et pacifique.

Pour Rougemont, l’unité européenne ne doit pas être un projet abstrait suspendu aux lenteurs diplomatiques. Elle doit naître d’expériences vécues, de projets culturels, scientifiques et éducatifs qui incarnent la coopération au quotidien. C’est pourquoi il insiste sur la nécessité de « réaliser » plutôt que d’« attendre des accords gouvernementaux ». Cette philosophie pragmatique rejoint la logique fonctionnelle qui guidera aussi les fondateurs de la CECA : commencer par des secteurs concrets, visibles, capables de créer progressivement une solidarité de fait entre Européens.

Le Conseil de l’Europe de 1949 à 2010[modifier | modifier le wikicode]

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Parmi les premières institutions mises en place après la Seconde Guerre mondiale, le Conseil de l’Europe occupe une place particulière. Fondé le 5 mai 1949 à Londres par dix États européens (Belgique, Danemark, France, Irlande, Italie, Luxembourg, Norvège, Pays-Bas, Royaume-Uni et Suède), il constitue la plus ancienne organisation politique européenne encore en activité. Son origine s’inscrit dans la dynamique intellectuelle et militante née dès les années 1940, alors que des mouvements de résistance, des fédéralistes et des démocrates-chrétiens réfléchissaient déjà à l’avenir du continent. Le Conseil de l’Europe est conçu comme une structure de coopération politique et culturelle visant à réconcilier les peuples et à réaffirmer les valeurs démocratiques, à une époque où l’Europe est encore divisée par la Guerre froide.

Dès l’origine, son rôle se distingue de celui des futures Communautés européennes : il n’est pas centré sur l’économie mais sur la culture, les droits fondamentaux et la coopération juridique. Le texte fondateur, le Statut de Londres, fixe pour objectif la défense des droits de l’homme, de la démocratie pluraliste et de la prééminence du droit. C’est en ce sens qu’il s’inscrit dans la continuité des réflexions engagées au sein de l’ONU après 1945 et dans la réponse universelle aux crimes de masse de la Seconde Guerre mondiale.

Dès 1950, les États membres adoptent un texte majeur : la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH), entrée en vigueur en 1953. Inspirée de la Déclaration universelle des droits de l’homme proclamée en 1948 par l’ONU, la CEDH a une spécificité : elle est juridiquement contraignante. Les États signataires s’engagent à respecter les droits civils et politiques fondamentaux, tels que la liberté d’expression, le droit à un procès équitable ou la protection contre la torture. Pour garantir l’effectivité de ces droits, est créée en 1959 la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), siégeant à Strasbourg. Contrairement aux simples déclarations de principes, la Cour permet à tout citoyen européen de porter plainte contre son propre gouvernement en cas de violation de ses droits. Cette innovation majeure fait du Conseil de l’Europe une institution unique, pionnière dans l’histoire du droit international.

Au fil des décennies, le Conseil de l’Europe s’élargit progressivement. Après la chute du mur de Berlin et l’effondrement du bloc soviétique, il devient un acteur central de la transition démocratique en Europe centrale et orientale. À partir de 1990, il met en place la Commission européenne pour la démocratie par le droit, plus connue sous le nom de Commission de Venise, qui fournit une assistance juridique et institutionnelle aux pays en voie de démocratisation. Cette instance joue un rôle crucial dans l’accompagnement des réformes constitutionnelles et judiciaires en Europe de l’Est, favorisant l’alignement sur les standards démocratiques européens.

En 2010, le Conseil de l’Europe compte 47 États membres, couvrant l’ensemble du continent, de l’Islande à la Russie (exclue en 2022 après l’invasion de l’Ukraine). Par son extension géographique, il incarne une Europe plus large que celle de l’Union européenne, intégrant presque tous les pays du continent.

La mission du Conseil de l’Europe ne se limite pas aux droits fondamentaux : il agit aussi dans des domaines variés comme l’éducation, la culture, la protection des minorités, la lutte contre la corruption et la criminalité organisée, ou encore la coopération transfrontalière régionale. Il contribue à stimuler les échanges intellectuels, juridiques et politiques, consolidant progressivement un socle commun de valeurs européennes.

Si le Conseil de l’Europe n’a jamais disposé du pouvoir d’intégration économique ou politique de l’Union européenne, son apport est décisif. Il a fourni le cadre normatif et juridique sans lequel l’Europe unie n’aurait pas pu se construire. La Cour européenne des droits de l’homme demeure aujourd’hui encore un recours essentiel pour les citoyens face aux abus de leurs gouvernements, garantissant que la construction européenne repose sur un socle de droits universels.

En ce sens, le Conseil de l’Europe représente la première grande réponse institutionnelle de l’après-guerre, issue d’une volonté de dépasser les divisions nationales par la mise en commun des valeurs démocratiques. Sa longévité et son élargissement montrent que la construction européenne n’est pas seulement économique ou institutionnelle, mais qu’elle est aussi, et peut-être d’abord, une construction culturelle, juridique et morale.

Plan Schumann et réconciliation franco-allemande[modifier | modifier le wikicode]

Robert Schuman
(timbre allemand de 1968).

Le 9 mai 1950, dans un contexte encore marqué par les ruines matérielles et morales de la Seconde Guerre mondiale, le ministre français des Affaires étrangères Robert Schuman prononce une déclaration qui allait devenir l’acte fondateur de l’intégration européenne. Cinq ans à peine après la capitulation de l’Allemagne nazie, alors que l’Europe vit toujours dans l’ombre du souvenir des guerres franco-allemandes de 1870, 1914 et 1939, Schuman propose de lier de manière irréversible les économies de la France et de l’Allemagne dans des secteurs stratégiques : le charbon et l’acier.

Le choix de ces deux industries n’est pas anodin. Le charbon et l’acier sont au cœur de l’économie industrielle et ont constitué la base matérielle de l’effort de guerre dans le passé. La sidérurgie lorraine et la Ruhr allemande avaient nourri les conflits, chacune étant disputée entre Paris et Berlin. Placer ces ressources sous une Haute Autorité commune permettait à la fois de relancer la production pour la reconstruction et de rendre matériellement impossible la préparation d’un nouveau conflit. L’idée était révolutionnaire : au lieu de se contenter de traités diplomatiques, Schuman proposait une intégration sectorielle où les États délègueraient une part de leur souveraineté à une institution supranationale.

Dans son discours, Schuman affirme que « la paix mondiale ne saurait être sauvegardée sans des efforts créateurs à la mesure des dangers qui la menacent », appelant à dépasser les vieilles rivalités nationales par des « réalisations concrètes créant d’abord une solidarité de fait ». Ce pragmatisme tranche avec les grands projets utopiques du passé : il ne s’agit plus d’imaginer une fédération européenne immédiate, mais de commencer par une coopération tangible, progressive, et par là irréversible. La mise en commun des productions de charbon et d’acier, explique-t-il, « changera le destin de ces régions longtemps vouées à la fabrication des armes de guerre », en transformant les instruments de la discorde en leviers de prospérité commune.

La proposition reçoit l’appui décisif du chancelier allemand Konrad Adenauer, qui y voit une voie de réintégration de l’Allemagne dans la communauté internationale et un signe de réconciliation avec son voisin occidental. Elle est également soutenue par l’Italien Alcide De Gasperi et le Belge Paul-Henri Spaak, deux figures clefs de l’européisme d’après-guerre. En moins d’un an, l’idée se concrétise dans le Traité de Paris du 18 avril 1951, instituant la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA). Entrée en vigueur en 1952, la CECA réunit la France, l’Allemagne de l’Ouest, l’Italie, la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg, posant les bases du « noyau dur » de l’Europe communautaire.

Le plan Schuman marque un tournant historique. Pour la première fois, les États européens acceptent de déléguer une part de leur souveraineté économique à une institution commune. La Haute Autorité de la CECA, présidée par Jean Monnet, devient le prototype d’un organe supranational capable de prendre des décisions contraignantes pour les États. Au-delà des considérations économiques, l’objectif est politique : la réconciliation franco-allemande, condition indispensable à la stabilité du continent. Comme l’a souligné l’historien Alan Milward, l’Europe communautaire naît moins d’un idéal abstrait que d’une stratégie de reconstruction pragmatique, répondant à la fois au besoin de relèvement matériel et au désir d’éviter le retour de la guerre.

Le plan Schuman inaugure ainsi une méthode qui restera la marque de fabrique de la construction européenne : l’intégration par étapes, dans des secteurs précis, avec l’idée que chaque coopération sectorielle engendre des solidarités nouvelles et crée un engrenage menant progressivement à une union plus large. Cette logique de « solidarités de fait » sera reprise dans les décennies suivantes, de la création de la Communauté économique européenne en 1957 à l’adoption de l’euro en 1999.

En plaçant l’économie au service de la paix, la déclaration du 9 mai 1950 ne se contente pas d’ouvrir une nouvelle ère dans les relations franco-allemandes. Elle transforme durablement la manière de penser les relations internationales en Europe, inaugurant une diplomatie de l’intégration là où dominait auparavant une diplomatie de l’équilibre des puissances. Depuis lors, le 9 mai est célébré comme la Journée de l’Europe, symbole d’un tournant fondateur pour le continent.

Brève histoire de l’Union européenne[modifier | modifier le wikicode]

L’idée d’une Europe unie prend une dimension concrète à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le continent sort exsangue des combats, économiquement ruiné et profondément divisé par l’opposition idéologique entre l’Est communiste et l’Ouest libéral. Dans ce contexte, la reconstruction économique et la sécurisation politique deviennent des priorités.

Le 16 avril 1948, la création de l’Organisation européenne de coopération économique (OECE) marque la première étape. Cet organisme est chargé de gérer la répartition des fonds du plan Marshall, vaste programme d’aide américaine à la reconstruction. L’OECE incarne déjà une logique multilatérale, car il pousse les États européens à coordonner leurs politiques économiques plutôt que de rester enfermés dans des logiques nationales. Par ce biais, l’Europe occidentale s’arrime à l’économie atlantique et amorce un processus d’interdépendance.

En parallèle, la dimension militaire se cristallise avec la signature du pacte atlantique en 1949, donnant naissance à l’OTAN. Cette alliance est à la fois un instrument de défense contre la menace soviétique et un cadre d’ancrage de l’Europe occidentale dans la sphère stratégique américaine. Ainsi, dès la fin des années 1940, deux piliers structurent l’espace ouest-européen : l’aide économique et la protection militaire.

Le tournant décisif survient avec la déclaration Schuman du 9 mai 1950. Inspirée par Jean Monnet, cette initiative propose de placer la production franco-allemande de charbon et d’acier sous une Haute Autorité commune. Ce projet a une portée symbolique immense : il s’agit de neutraliser les industries à la base de la puissance militaire et de rendre toute guerre entre la France et l’Allemagne « non seulement impensable, mais matériellement impossible ». Ce geste traduit la volonté de transformer l’antagonisme historique entre les deux puissances en moteur d’intégration.

Le Traité de Paris du 18 avril 1951 concrétise cette idée en instituant la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA). Signé par six pays — l’Allemagne de l’Ouest, la Belgique, la France, l’Italie, le Luxembourg et les Pays-Bas — il constitue la première organisation supranationale européenne dotée d’institutions propres. En ce sens, la CECA dépasse la simple coopération intergouvernementale : elle inaugure le principe d’une souveraineté partagée dans des secteurs stratégiques.

L’échec du projet de Communauté européenne de défense (CED) en 1954 souligne cependant les limites de cette dynamique. Ratifié par plusieurs États mais rejeté par le Parlement français, ce projet visait à créer une armée européenne intégrée dans le contexte de la guerre froide. Son refus révèle la persistance des réticences nationales à abandonner des prérogatives régaliennes essentielles. Toutefois, cet échec n’interrompt pas le processus : il contribue au contraire à réorienter l’intégration vers le champ économique, jugé moins sensible politiquement.

Le 25 mars 1957, les mêmes six pays signent les Traités de Rome, véritable acte fondateur de l’intégration européenne. Deux communautés voient le jour : la Communauté économique européenne (CEE), qui vise la création d’un marché commun à travers l’abaissement progressif des barrières douanières et la libre circulation des marchandises, des services, des capitaux et des personnes ; et l’Euratom, destinée à coordonner la recherche et l’usage civil de l’énergie nucléaire. Ces traités posent les bases d’un système économique intégré et projettent l’Europe dans une dynamique de croissance partagée, dans un contexte marqué par la concurrence américaine et japonaise.

Ainsi, entre 1948 et 1957, l’Europe occidentale passe d’une simple coopération pragmatique dans le cadre du plan Marshall à une véritable ambition fédératrice. Ce processus repose sur deux moteurs essentiels : la réconciliation franco-allemande et la conviction que la paix ne peut être garantie que par l’intégration progressive.

Les étapes de la construction européenne 1957 – 2007[modifier | modifier le wikicode]

Les étapes de la construction européenne (1957-2007)

Parcourir l’histoire de la construction européenne entre 1957 et 2007 revient à suivre une dynamique double : d’un côté l’approfondissement institutionnel et économique du projet communautaire, de l’autre son élargissement territorial qui traduit la volonté de faire de l’Europe un espace de stabilité politique et de prospérité partagée. La carte que tu as fournie illustre parfaitement cette chronologie en couleurs, mais derrière chaque date se cachent des enjeux historiques et stratégiques majeurs.

Tout commence en 1957 avec les six pays fondateurs – France, République fédérale d’Allemagne, Italie, Belgique, Pays-Bas, Luxembourg – qui signent les Traités de Rome. La Communauté économique européenne (CEE) et Euratom prennent alors forme autour d’un projet de marché commun, mais aussi d’une vision politique : cimenter la réconciliation franco-allemande et éviter le retour des conflits sur le continent. Cette étape inaugure ce que Jean Monnet appelait des « solidarités de fait », en misant sur des secteurs économiques stratégiques pour créer une interdépendance irréversible.

La première vague d’élargissement intervient en 1973, avec l’entrée du Royaume-Uni, de l’Irlande et du Danemark. Elle marque la reconnaissance internationale de la réussite du marché commun, qui attire des économies jusque-là réticentes ou hésitantes. Le cas britannique est significatif : après avoir longtemps privilégié ses liens avec le Commonwealth et les États-Unis, Londres rejoint finalement le projet européen. La Norvège, sollicitée également, refuse par référendum, signe de la persistance des réticences souverainistes.

Avec 1981, l’Europe s’élargit pour la première fois vers le Sud avec la Grèce, puis en 1986 avec l’Espagne et le Portugal. Ces adhésions revêtent une forte portée politique : ce sont des pays sortis de dictatures récentes (les colonels grecs, Franco, Salazar) qui trouvent dans l’intégration européenne une garantie de démocratie et de développement. L’élargissement coïncide avec l’Acte unique européen (1986), qui relance l’intégration économique en fixant l’objectif d’un véritable marché intérieur. Ainsi, élargissement et approfondissement se renforcent mutuellement.

La réunification allemande en 1990–1991 introduit un cas particulier. L’ex-RDA ne rejoint pas l’Europe par un processus d’adhésion classique : elle est absorbée dans l’Union par le biais de l’intégration au territoire de la RFA. Cette extension symbolique vers l’Est anticipe les vagues suivantes et souligne que la construction européenne est indissociable des bouleversements géopolitiques, en particulier la fin de la guerre froide.

En 1995, l’Autriche, la Finlande et la Suède rejoignent l’Union. Leur entrée illustre une nouvelle étape : celle des pays neutres pendant la guerre froide, qui pouvaient difficilement adhérer auparavant. Cet élargissement renforce l’ancrage nordique et alpin de l’Union, tout en apportant des modèles de sociétés sociales avancées et un haut niveau de développement économique.

Le tournant majeur survient en 2004 avec l’entrée de dix nouveaux États, dont huit issus de l’ancien bloc de l’Est (Pologne, Hongrie, République tchèque, Slovaquie, Estonie, Lettonie, Lituanie, Slovénie) auxquels s’ajoutent Malte et Chypre. Cet élargissement massif incarne l’idée d’une Europe enfin réunifiée après la division du rideau de fer. Pour les pays d’Europe centrale et orientale, l’adhésion représente une sortie définitive de la sphère d’influence soviétique et une reconnaissance de leur ancrage démocratique. Pour l’Union, c’est un défi colossal : absorber des économies en transition, harmoniser des institutions, et redéfinir sa gouvernance.

Enfin, en 2007, la Bulgarie et la Roumanie intègrent l’Union, consolidant l’ancrage du Sud-Est européen dans l’espace communautaire. Ces adhésions témoignent de la volonté de stabiliser une région historiquement marquée par l’instabilité et d’étendre le modèle européen aux Balkans.

Cette chronologie ne peut être comprise qu’en lien avec l’évolution institutionnelle parallèle : la création de la CECA en 1951, de la CEE en 1957, l’Acte unique en 1986, le traité de Maastricht en 1992 qui fonde l’Union européenne, le traité d’Amsterdam en 1997, et celui de Nice en 2001 qui prépare l’élargissement à l’Est. Chaque élargissement pousse à repenser le fonctionnement institutionnel, tandis que chaque approfondissement attire de nouveaux candidats.

De 1957 à 2007, on passe ainsi d’un club restreint de six pays cherchant à consolider la paix à une union de 27 États aspirant à peser dans la mondialisation. La carte révèle cette progression par cercles successifs, mais ce qu’elle symbolise est plus profond : l’histoire d’une Europe qui, de crise en crise, a su se réinventer et s’élargir sans perdre son ambition d’unité.

Les pays de la zone euro[modifier | modifier le wikicode]

La zone euro correspond à l’ensemble des pays de l’Union européenne qui ont adopté l’euro comme monnaie unique et qui partagent une politique monétaire commune gérée par la Banque centrale européenne (BCE), installée à Francfort. Elle constitue aujourd’hui le cœur le plus intégré du projet européen, au-delà du simple marché commun.

L’euro naît officiellement en 1999, avec une mise en circulation scripturale (comptes bancaires, marchés financiers), puis il devient une réalité tangible avec l’arrivée des billets et pièces le 1er janvier 2002. Le passage à une monnaie unique est l’aboutissement d’un long processus commencé avec le système monétaire européen (SME) des années 1970 et 1980, puis le traité de Maastricht (1992), qui fixe les fameux « critères de convergence » : maîtrise de l’inflation, déficit public inférieur à 3 % du PIB, dette publique sous les 60 %, stabilité des taux de change et des taux d’intérêt.

Au départ, la zone euro regroupe 11 pays fondateurs (Allemagne, Autriche, Belgique, Espagne, Finlande, France, Irlande, Italie, Luxembourg, Pays-Bas, Portugal). La Grèce les rejoint en 2001, peu avant l’introduction des billets et pièces. Par la suite, l’élargissement se poursuit progressivement vers le Nord et l’Est, au fur et à mesure que les nouveaux États membres remplissent les critères : Slovénie (2007), Chypre et Malte (2008), Slovaquie (2009), Estonie (2011), Lettonie (2014), Lituanie (2015).

Aujourd’hui, la zone euro compte 20 États membres (tous les pays de l’Union européenne sauf le Danemark, la Suède, la Pologne, la Tchéquie, la Hongrie, la Roumanie et la Bulgarie). Le Danemark dispose d’une clause d’exemption permanente, tandis que les autres pays sont théoriquement tenus d’adopter l’euro mais repoussent cette échéance pour des raisons politiques ou économiques.

La création de la zone euro a des implications majeures : elle supprime les fluctuations monétaires à l’intérieur de l’Union, facilite les échanges commerciaux et financiers, et renforce le poids de l’Europe dans la mondialisation en dotant l’Union d’une monnaie qui rivalise avec le dollar. Mais elle implique aussi une perte de souveraineté monétaire pour les États membres, qui ne peuvent plus dévaluer leur monnaie en cas de crise, ce qui a suscité de vifs débats, notamment pendant la crise des dettes souveraines (2010–2015).

Les pays de la zone euro.png

L’introduction de l’euro, symbole fort d’une souveraineté partagée, pourrait sembler l’exemple type d’un dépassement de l’État-nation. Pourtant, chaque étape de l’élargissement monétaire révèle au contraire son rôle décisif.

En 1999, onze États fondateurs (Allemagne, France, Italie, Belgique, Luxembourg, Pays-Bas, Espagne, Portugal, Autriche, Irlande, Finlande) choisissent d’abandonner leur monnaie nationale. Mais ce saut historique n’est pas imposé par une entité supranationale : il résulte de décisions souveraines, validées par des votes parlementaires ou référendaires. L’euro naît donc d’un consensus national soigneusement négocié, chaque gouvernement s’assurant que ce choix correspond à ses intérêts économiques et politiques.

Les élargissements suivants confirment cette logique. La Grèce, en 2001, obtient son entrée après une validation politique qui lui permet d’ancrer définitivement son appartenance à l’Europe occidentale. La Slovénie, en 2007, fait de l’euro un outil d’arrimage à l’espace européen après son indépendance récente. Malte et Chypre, en 2008, voient dans l’union monétaire un prolongement de leur souveraineté retrouvée après la période coloniale. La Slovaquie, en 2009, confirme sa volonté de se démarquer de l’héritage soviétique par un choix monétaire hautement symbolique. Dans chacun de ces cas, l’État apparaît comme le médiateur indispensable entre la logique supranationale de la monnaie unique et l’ancrage identitaire national.

La carte montre aussi que certains États membres de l’Union européenne — Royaume-Uni, Danemark, Suède, ou encore la Pologne et la Hongrie — ont refusé d’adopter l’euro. Ce refus illustre la primauté persistante de la souveraineté nationale, les gouvernements estimant que l’abandon de la monnaie nationale constituait une perte d’indépendance incompatible avec leurs priorités.

Ainsi, la zone euro démontre le paradoxe de l’Union européenne : d’un côté, une intégration économique poussée, traduite par l’abandon d’un attribut classique de la souveraineté — la monnaie. De l’autre, une confirmation que chaque État décide librement d’y participer ou non, et que c’est précisément cette capacité de décision souveraine qui confère à l’Union sa légitimité. L’Europe ne dissout pas les nations : elle les oblige à se repositionner, à redéfinir leur rôle, mais elle ne les efface pas.

Références[modifier | modifier le wikicode]

Notes[modifier | modifier le wikicode]