« Introduction : Présentation du cours » : différence entre les versions

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L’histoire est la préhistoire du présent. Les révolutions de 1848 donnent par exemple des éléments pour comprendre les révolutions du printemps arabe.
L’histoire est, selon la belle formule de Marc Bloch, la « préhistoire du présent ». Relire le cycle révolutionnaire de 1848, c’est déjà pressentir les soulèvements du « printemps arabe » : de Vienne au Caire, même contagion des idées, même rôle des technologies de communication — hier le télégraphe et la presse à un sou, aujourd’hui Twitter et les smartphones — et même oscillation entre espoir démocratique et restauration autoritaire. Comprendre ces résonances décale notre regard : le passé devient un laboratoire pour déchiffrer les crises contemporaines.
 
Sur les deux derniers siècles, il y a quatre étapes qui permettent de prendre consciences des grandes mutations géopolitiques comme des mutations de frontières et la naissance d’États-Nations au milieu de cette Europe déjà complète.
Sur les deux derniers siècles, quatre basculements ont redessiné la carte européenne. Le premier survient après 1815, quand le « Concert des nations » issu du congrès de Vienne tente de stabiliser le continent tout en conten­tant les vainqueurs de Napoléon ; l’équilibre qu’il inaugure préfigure les logiques multilatérales d’une ONU avant la lettre. Le second moment — le « printemps des peuples » de 1848 prolongé jusqu’aux unifications allemande et italienne — propulse le principe national au cœur du jeu politique ; Varsovie, Milan ou Budapest deviennent alors les jalons d’une nouvelle grammaire des frontières. Le troisième tournant, entre 1914 et 1945, voit l’éclatement des empires continentaux ; dans les traités de Versailles et de Paris, l’idée wilsonienne d’autodétermination érige des États‑nations souvent fragiles, de la Baltique aux Balkans. Enfin, depuis 1945, l’Europe oscille entre intégration et désintégration : l’édifice communautaire (CEE puis UE) coexiste avec la dissolution du bloc soviétique et, plus récemment, avec les secousses du Brexit ou les combats pour l’Ukraine. Paul Kennedy (''The Rise and Fall of the Great Powers''), Timothy Snyder (''Bloodlands'') et Mark Mazower (''Governing the World'') donnent d’utiles jalons pour suivre ces reconfigurations.
 
Ensuite, nous allons montrer avec quels thèmes et conceptions analyse t-on ces périodes et concepts dans l’histoire.
Au début de ce parcours, la plupart des individus n’ont ni passeport ni carte d’identité. Ils se définissent comme sujets du roi de Prusse, de l’empereur d’Autriche ou comme bourgeois d’une république citadine telle Genève. À partir de la moitié du XIXᵉ siècle, trois innovations bouleversent cette condition : la bureaucratisation des États (recensements, conscription, état civil) relie chaque personne à une administration centrale ; l’école obligatoire diffuse un récit national et homogénéise la langue ; enfin, la généralisation du passeport, d’abord intérieur (Russie) puis international (conférences de 1920‑26), transforme la mobilité en preuve d’appartenance. Le « sujet » laisse place au citoyen numéroté, scolarisé, fiscalisé.
 
Nous commençons dans un temps où la grande majorité des personnes n’avaient ni de passeport ni de pièce d’identité ne savant pas nécessairement ce qu’était une nationalité mais savaient ce qu’ils étaient : le sujet d’un prince, d’un monarque ou vivant dans une république comme à Genève.
Parallèlement, les mots deviennent des étendards. Les « petits peuples » — Grecs, Tchèques, Polonais, Finlandais — redéfinissent sans cesse ''nation'', ''peuple'', ''autonomie'', ''autodétermination'' pour légitimer leurs revendications. En 1848, Giuseppe Mazzini fait de la nation une communauté de destin ; en 1918, Woodrow Wilson en fait un droit international ; en 1960, les résolutions de l’ONU étendent le concept aux colonies. Pour l’historien, le défi est de restituer ces significations mouvantes sans projeter nos catégories d’aujourd’hui : le même terme oscille entre cri de ralliement militant et instrument d’analyse savante.
 
La période étudiée est une période où ces notions émergent. L’État-Nation n’est pas un concept répandu au contraire des empires mais ces autres termes sont souvent des termes de militance politique. Les petits peuples qui veulent l’indépendance utilisent et redéfinissent les notions de nationalité, nation, peuple, autonomie, autodétermination.
Cette vigilance lexicale est au cœur de la méthode proposée par Reinhart Koselleck : les mots agissent comme des sismographes. L’abandon progressif du mot ''empire'' au profit d’''État‑nation'', l’apparition de ''Rideau de fer'' dès 1946, ou la diffusion de ''Brexit'' en 2012 signalent des fractures idéologiques avant qu’elles ne deviennent visibles sur les cartes. Suivre ces inflexions, mesurer leur fréquence dans la presse (Google Ngram) ou dans les archives parlementaires, permet de repérer à l’avance les points de rupture.
 
En histoire, nous avons toujours à faire aux propos des contemporains que nous trouvons dans nos sources et nous avons un langage de science-politique qui utilise parfois ces mêmes mots dans un sens analytique ce qui peut être gênant.
Interroger la « préhistoire » de notre présent, c’est conjuguer l’étude des événements, l’analyse des structures sociales et la philologie des concepts. Chaque changement de mot anticipe un déplacement de frontières ou de loyautés ; en décodant ces glissements, on saisit comment les Européens sont passés du statut de sujets à celui de citoyens — et pourquoi les débats sur la souveraineté, la nation ou l’Europe continuent de structurer le XXIᵉ siècle.
Il faut voir très concrètement comment les mots changent dans le temps et comment nous pouvons les observer. Les grands mots sont des indicateurs pour les changements idéologiques sociaux et politiques. Les changements des mots sont une sorte de drapeau, c’est pourquoi nous devons faire attention aux termes, aux grandes idées et aux mouvements philosophiques qui distinguent l’Europe encore aujourd’hui.


= Le façonnage de l’Europe de 1815 à aujourd’hui =
= Le façonnage de l’Europe de 1815 à aujourd’hui =
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Cette carte est une carte simplifiée de l’Europe après le Congrès de Vienne de 1815 qui a distribué de nouveau ce qui est resté après la révolution française mais surtout les grandes guerres d’agression de Napoléon. On a redistribué sans changer beaucoup mais surtout en misant sur l’équilibre des grandes puissances.
À la suite du Congrès de Vienne (1814‑1815), la carte politique du continent se stabilise autour d’un principe d’'''équilibre des puissances''' : il ne s’agit pas de redessiner l’Europe ex‑nihilo, mais de recoller les morceaux laissés par la Révolution française et l’épopée napoléonienne sans jamais permettre qu’une seule monarchie domine de nouveau le système. Ce « Concert européen », pensé par Metternich et Castlereagh, entérine l’idée que la sécurité collective repose sur la vigilance mutuelle des grandes cours plutôt que sur la souveraineté des peuples.
 
Un siècle plus tard après la première guerre mondiale, après un autre grand congrès qui est le traité de Versailles mais aussi les traités annexes du Trianon, le territoire européen a de nouveau changé.
Dans cette Europe de 1815, '''l’empire tsariste''' s’étend de la Baltique au Caucase ; c’est un puzzle « multi‑peuples, multi‑confessionnel » : orthodoxes majoritaires, mais aussi catholiques polonais, protestants baltes ou musulmans tatars et caucasiens. À l’autre extrémité, '''l’Empire ottoman''' contrôle encore la péninsule balkanique et les rives orientales de la Méditerranée ; Perçus depuis Vienne ou Paris comme un « homme malade » en sursis, les Ottomans restent pourtant un acteur incontournable, tantôt courtisé, tantôt repoussé selon les logiques de la diplomatie des détroits.
 
L’empire du Tsar soit la Russie où beaucoup de peuples sont inclus est un empire multiple, multipeuples et multiconfessionnels. La religion de l’État est l’orthodoxie mais il y a aussi des catholiques, des protestants et des musulmans en Asie.
Les '''Balkans'''—de la Serbie à la Grèce—constituent dès lors le principal « laboratoire des nationalismes ». L’insurrection grecque (1821‑1830), appuyée par les philhellènes européens, annonce une longue série de crises orientales où se croisent ambitions russes, prudence britannique et crispations austro‑hongroises.
 
L’autre grand empire est l’Empire Ottoman qui s’étend tout à l’est de la méditerranée. Ce ne sont pas des empires coloniaux mais des empires continentaux qui s’étendent dans l’espace. Ce sont des empires européens.
Pendant ce temps, l’'''espace germanique''' demeure fragmenté. Le Saint‑Empire, dissous en 1806, a laissé place à une '''Confédération germanique''' de 35 États : villes libres (Francfort, Hambourg), principautés minuscules et grands royaumes comme la Prusse ou la Bavière. Ce kaléidoscope entretient rivalités douanières et diplomatiques, mais il nourrit aussi, chez les libéraux et les étudiants, le rêve d’une unité que symboliseront ultérieurement les révolutions de 1848 puis l’unification bismarckienne.
 
Nous avons les embryons des empires ultérieurs au sein de l’Empire Ottoman mais qui ne sont quand même pas représentatifs de leurs frontières.
Au centre du continent, l’'''Empire des Habsbourg''' juxtapose peuples germaniques, slaves et latins, du Tyrol à la Galicie. Cette mosaïque, gouvernée depuis Vienne, dure jusqu’en 1918 grâce à un subtil équilibre entre répression et concessions (compromis austro‑hongrois de 1867). Ici encore, la question nationale perce sous la croûte impériale : l’historien Miroslav Hroch a montré comment les mouvements tchèques et croates transforment la loyauté dynastique en revendication d’« état‑nation ».
 
Tous les Balkans et la Grèce sont sous tutelle ottomane qui devient un des grands sujets du XIXème siècle.
Malgré l’essor de ces nationalismes, tout le '''long XIXᵉ siècle''' (1815‑1914) reste dominé par la '''diplomatie impériale'''. Londres, Vienne, Berlin, Saint‑Pétersbourg et Constantinople jouent une partie d’échecs à cinq, redistribuant zones d’influence sans jamais perdre de vue l’équilibre continental. Les dirigeants savent leurs États hétérogènes ; ils gouvernent par compromis entre élites locales, libertés provinciales et nouveaux appareils bureaucratiques.
 
L’Allemagne est fragmentée. Avant la révolution française il y avait le Saint Empire Germanique qui n’était pas un État mais une sorte de confédération floue, certes, il y avait un empereur mais cela reste un paradoxe. Il y a dans cette fragmentation 35 unités politiques indépendantes qui sont des villes, petites principautés, des grandes monarchies comme la Prusse mais ce n’est pas l’Allemagne.
Le '''Royaume‑Uni''' illustre cette complexité : union dynastique de l’Angleterre, de l’Écosse, du pays de Galles et—plus conflictuelle—de l’Irlande, il projette déjà sa puissance outre‑mer mais reste pleinement inséré dans la politique européenne, craignant toute hégémonie sur le continent (d’où l’intervention en Crimée, 1854‑1856). Linda Colley a qualifié cette construction de « nation forgée par la guerre ».
 
L’empire des Habsbourg regroupe plusieurs territoires germaniques, slaves et d’Europe de l’est. C’est quelque chose d’important car cela dure pendant tout le XIXème siècle jusque 1914.
Vu sous cet angle, l’année 1815 marque bien l’'''Europe des empires''', et non celle des États‑nations. La '''France''' fait figure d’exception : forte de la Déclaration de 1789, elle développe l’idée d’une souveraineté populaire incarnée par l’État, même si cette idée survivra plus dans la mémoire politique que dans les régimes concrets de la Restauration. '''L’Espagne''', monarchie « ancienne », parait stable mais dissimule les secousses des guerres d’indépendance latino‑américaines et la fracture entre Castille, Catalogne et Pays basque. Quant à la '''Prusse''', c’est la monarchie la plus militarisée et la mieux administrée d’Europe ; pourtant, ses rois ne se réclament jamais d’une « nation prussienne » : ils commandent à un agrégat de Prusses orientale et occidentale, de Silésie polonaise et de provinces rhénanes.
 
Toutefois, il y a des mutations avec la carte de 1923. Ce qui est important, le XIXème siècle qu’on appelle « le siècle des nationalismes », est géopolitiquement dominé par les empires, les relations internationales sont des relations largement impériales.
Après le cataclysme de 1914‑1918, les traités de Versailles (pour l’Allemagne) et du Trianon (pour la Hongrie) rebattent une nouvelle fois les cartes. Les empires dynastiques s’effondrent ; la doctrine wilsonienne d’'''autodétermination''' multiplie les petits États, mais laisse nombre de minorités hors‑frontières, engendrant des tensions qui traverseront tout le XXᵉ siècle. Dans ce passage de l’« Europe des empires » à l’« Europe des nations », l’historien Eric Hobsbawm voyait l’un des grands paradoxes : le « siècle des nationalismes » fut d’abord gouverné par des empires.
 
Le Royaume-Uni regroupe plusieurs nations, ce n’est pas une nation unifié avec plusieurs langues, plusieurs régions. Londres et le Royaume-Uni est dans un certains sens pas encore un empire continental mais se trouve dans le jeu des puissances européennes soit Vienne, Berlin, Paris et Istanbul ainsi que Saint Petersburg. Il y a un jeu des grandes puissances impériales ce qui est important pour comprendre la relation entre ces puissances.
Cette dialectique entre puissances impériales et aspirations nationales reste un fil rouge indispensable pour comprendre la géopolitique européenne, des révolutions grecques de 1821 jusqu’aux crises balkaniques de l’entre‑deux‑guerres—et, par ricochet, les débats sur les frontières et les identités au XXIᵉ siècle.[[Fichier:Le façonnage de l’Europe de 1815 à aujourd’hui-2.png|500px|cadre|centré]]
 
Les gouvernements et les élites de ces pays doivent toujours penser qu’ils ne sont pas homogènes car il y a plusieurs intérêts qu’ils doivent défendre et c’est pourquoi les mutations impliquent toujours l’engagement de ces grandes puissances qui doivent distribuer leurs zones d’influences.
Au lendemain du Congrès de Vienne, l’Europe reste essentiellement un assemblage de royaumes et d’empires dont la cohésion repose sur la fidélité dynastique plutôt que sur l’adhésion à une communauté nationale. Les appareils bureaucratiques – recensements, fiscalité, armée – administrent d’immenses populations hétérogènes sans pour autant exiger qu’elles se pensent comme un seul « peuple ». C’est pourquoi l’on peut dire qu’en 1815 l’Europe possède des États solides, mais fort peu de nations.
 
Pour un analyste il est important de dire que l’époque de 1815 est non pas l’Europe des États-Nation mais l’Europe des empires.
Parmi ces constructions multinationales, l’Empire des Romanov se distingue par son extension de la Baltique au Caucase ; il rassemble orthodoxes majoritaires, mais aussi Polonais catholiques, Allemands luthériens ou Tatars musulmans. La révolution de 1917 perpétue le cadre territorial : l’Union soviétique demeure, malgré son discours sur l’« égalité des nationalités », un empire cimenté par le parti unique et la police politique. Plus au sud, l’Empire ottoman administre jusqu’aux portes de Vienne une mosaïque de populations balkaniques et proche‑orientales ; son effritement, graduel mais inéluctable, ouvre la voie aux indépendances grecque, serbe, roumaine ou bulgare. Quant à la monarchie des Habsbourg, elle juxtapose Tchèques, Hongrois, Croates et Italiens dans une même structure impériale que Vienne maintient par un savant dosage de répression, de concessions et de représentation parlementaire.
 
La France est une exception qui a inventée l’idée d’un peuple souverain qui s’élève en nation. C’est ici qu’émerge l’idée d’État et de Nation.
Dans les interstices de ces royaumes pluriels mûrit pourtant l’idée d’État‑nation. L’Italie, après le Risorgimento, proclame un royaume en 1861 ; mais l’italien standard n’est parlé que par une infime minorité, si bien que, selon le mot d’Azeglio, « l’Italie est faite, il reste à faire les Italiens ». L’Empire allemand, né de la victoire prussienne sur la France en 1871, affronte le même défi : il lui faut intégrer Alsaciens, Polonais prussiens et Danois du Schleswig dans un récit national germanique. Dès 1821, la guerre d’indépendance hellénique inaugure la contagion balkanique ; les puissances doivent composer avec ces nouveaux acteurs qui revendiquent une histoire, une langue, un territoire.
 
L’Espagne est considérée comme une ancienne monarchie qui à l’air d’un État plus stable et inchangé que par exemple que les unités politiques d’Allemagne. Toutefoi,s cela est unemonarchie avec beaucoup d’intérêts extérieurs.
D’autres nations surgissent presque malgré elles. La Belgique de 1830, fruit d’un soulèvement contre le royaume uni des Pays‑Bas, combine héritages français et flamands autour d’une monarchie constitutionnelle conçue pour rassurer Paris et Londres. La Pologne, rayée des cartes en 1795, renaît en 1918 sur des lambeaux russe, prussien et austro‑hongrois ; elle découvre aussitôt qu’un tiers de ses habitants parle allemand, ukrainien, yiddish ou biélorusse. Dans le même élan, les pays baltes ne goûtent qu’une courte indépendance entre 1918 et 1940 avant d’être absorbés par l’URSS, preuve que la nation n’est jamais garantie par l’État.
 
La Prusse est clairement une monarchie, c’est un État hautement organisé au niveau militaire, de la fiscalisation, des infrastructures armées avec un fort appareil administratif maisce n’est pas une nation, la Prusse ne s’est jamais appelée nation.
Les révolutions de 1820, 1830, puis surtout celles de 1848 s’attaquent frontalement à l’ordre de Vienne ; la répression militaire écrase ces soulèvements, mais le ferment national est désormais à l’œuvre. Il gagne en force jusqu’à l’été 1914 : la Première Guerre mondiale abat en quatre ans les Habsbourg, les Romanov, les Hohenzollern et les Ottomans. Les traités de Versailles et du Trianon transforment alors un « concert d’empires » en un archipel de petites et moyennes nations ; cependant, le principe wilsonien d’autodétermination laisse quantité de minorités hors frontières, préparant d’autres conflits au XXᵉ siècle.
 
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Ainsi, entre 1815 et 1923, l’Europe passe d’un équilibre de puissances dynastiques à un continent d’États‑nations aux frontières souvent fragiles. Cette transition, douloureuse et inachevée, éclaire encore les tensions actuelles : les ambitions russes en Ukraine réactivent la logique impériale ; la Catalogne, le Kosovo ou l’Écosse rappellent la force des micro‑nationalismes ; et l’Union européenne cherche un difficile compromis entre souveraineté étatique et appartenance supranationale — un dilemme qui plonge ses racines dans ce long XIXᵉ siècle.[[Fichier:Le façonnage de l’Europe de 1815 à aujourd’hui-3.png|500px|cadre|centré]]
 
Au lendemain de 1945, l’ordre du continent est dicté par les vainqueurs. À Yalta puis à Potsdam, les Alliés se partagent l’administration de l’Allemagne en quatre zones, tandis que l’Autriche, la Corée et même l’Iran connaissent des formules d’occupation comparables. L’année 1946 fait figure d’entre‑deux : le IIIᵉ Reich a disparu, mais l’État allemand n’existe plus que comme espace contrôlé par le Conseil de contrôle allié. En 1949, deux entités distinctes voient le jour — la République fédérale d’Allemagne à l’Ouest, la République démocratique allemande à l’Est — institutionnalisant la fracture d’un pays rendu responsable, par les vainqueurs, de deux guerres mondiales.
 
Le démembrement de l’Allemagne s’accompagne du renforcement territorial de l’Union soviétique. Fort de son rôle décisif dans la défaite nazie, Moscou annexe les États baltes, la Bessarabie roumaine, la Carélie finnoise et, surtout, l’ensemble de la Pologne orientale. Au terme d’un redécoupage validé à Potsdam, Varsovie est « poussée » d’environ 200 km vers l’Ouest : la nouvelle frontière germano‑polonaise suit désormais l’Oder‑Neisse, tandis que la Silésie et une grande partie de la Poméranie passent sous administration polonaise.
 
Ces lignes ne sont en rien « naturelles » ; elles résultent d’un rapport de forces et d’un calcul stratégique des puissances. Pour que la carte coïncide tant bien que mal avec le principe d’État‑nation, on recourt alors à des transferts massifs de population. Entre 1945 et 1950, douze à quatorze millions d’Allemands sont expulsés de Prusse orientale, des Sudètes, de Silésie ou encore de Hongrie ; près d’un million de Polonais quittent les territoires cédés à l’URSS pour s’installer à l’Ouest ; Ruthènes, Hongrois, Ukrainiens, Bosniaques et Italiens subissent à leur tour déplacements forcés, trocs de passeports ou épurations pures et simples. Jamais le continent n’avait connu, en temps de paix, des migrations de cette ampleur.
 
Le résultat est une Europe centrale et orientale devenue, pour la première fois, majoritairement mono‑ethnique : la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Hongrie ou la Roumanie hébergent désormais plus de 90 % de « nationaux » selon les recensements officiels. Ce basculement coûte cependant des centaines de milliers de morts, l’expropriation de millions de foyers et la disparition de cultures frontalières séculaires (Juifs yiddishophones, Allemands des Carpates, Italiens d’Istrie, etc.). Comme l’a montré Tony Judt (''Postwar'') ou Timothy Snyder (''Bloodlands''), il faut un siècle et demi, deux guerres mondiales et une violence de masse inouïe pour transformer l’Europe multi‑ethnique issue du Congrès de Vienne en une Europe d’États‑nations relativement homogènes.


Beaucoup de ces unités ont des États et des appareils étatiques qui ne sont pas liés forcement à la notion de nation.
Dans cette nouvelle configuration, l’Union soviétique fait figure d’exception majeure. Par sa taille, sa mosaïque de langues et de religions, et l’omniprésence d’un parti‑État, elle rappelle davantage les grands empires continentaux du XIXᵉ siècle que les États‑nations qu’elle prétend chapeauter. Ainsi, la « préhistoire » impériale demeure bien vivante sous la surface d’une Europe que l’on croit désormais organisée, une fois pour toutes, en nations unilingues et souveraines.[[Fichier:Le façonnage de l’Europe de 1815 à aujourd’hui-4.png|500px|cadre|centré]]
L’Union Soviétique a surgie de la révolution, cela reste un empire multiethnique qui couvre sensiblement le même territoire que l’empire du tsar. Cette structure n’est pas devenue nation.
L’Italie est devenue un État et une nation après le risorgimento.
L’Allemagne forme le Reich, l’empire allemand qui s’est constituée comme nation à travers la guerre de 1871.
La Pologne a surgie comme État à partir de l’empire des Habsbourg, de l’empire Russe et Autrichien. À ce moment, il y avait les débuts d’une identité polonaise. II faut la première guerre et la redistribution des frontières et territoires par le congrès de Versailles afin de créer une véritable entité politique qui a une identité et un État.
De nombreux autres pays apparaissent comme les grecques qui s’affranchissent de la tutelle ottomane.
L’ordre des empires et des anciennes monarchies du congrès de Vienne va percer par des mouvements d’indépendance.
En 1820 se créée la Belgique, État assez improbable mi hollandais et mi français avec pour capitale Bruxelles qui est bilingue et sans tradition d’étatisation depuis le moyen-âge. C’est une nouvelle entité qui se créée contre les Pays-Bas et contre la France.
En d’autres points d’Europe des mouvements d’indépendances nationale ont lieu mais ne marchent pas forcement. Il y a une révolte généralisée contre l’ordre restauré des grandes puissances impériales et monarchiques du congrès de Vienne.
Cette grande révolte et matée mais le germe du nationalisme est dès lors implanté menant à l’unification de l’Italie et de l’Allemagne.
Les polonais dans la mouvance de l’Allemagne et de l’Italie s’affirment mais se confrontent au allemands, aux russes et autrichiens.
Cela est vrai pour d’autres comme pour les pays baltes qui revoient une très courte période d’indépendance après la première guerre mondiale avant d’être de nouveau avalés par l’Union Soviétique.
Tous les Balkans sont libérés de la tutelle ottomane, il y a une Turquie tandis que l’empire des Habsbourg est détruit. Beaucoup de choses se passent mais il faut un siècle et une guerre mondiale largement européenne afin de transformer l’Europe des empires dans une Europe plus ou moins des États-Nations.


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La chute de l’URSS, officialisée le 25 décembre 1991, parachève l’érosion d’un pouvoir impérial déjà profondément miné par la « révolution de velours » d’Europe centrale. Deux ans plus tôt, la chute du mur de Berlin (9 novembre 1989) avait ouvert la voie à la réunification allemande ; un traité d’État‑à‑État, signé le 3 octobre 1990, réintégrait les cinq Länder orientaux dans la RFA et scellait la fin de la ligne Oder‑Neisse comme frontière définitive. Dans le même mouvement d’effondrement soviétique, les républiques baltes – Estonie, Lettonie, Lituanie – proclament dès 1990 leur souveraineté, puis obtiennent la reconnaissance internationale en 1991 ; elles renouent ainsi avec des indépendances éphémères vécues entre 1918 et 1940.


Ce sont les alliés qui génèrent l’ordre d’après guerre en Europe et dans le monde. 1946 est un moment intermédiaire, l’Allemagne est occupée en quatre zones par les alliés. L’Allemagne devient indépendante en 1949 mais divisée entre est et ouest.
L’onde de choc se propage à l’intérieur même du « bloc de l’Est ». La Tchécoslovaquie, construite en 1918 sur le mythe d’une nation « tchécoslovaque », se dissout pacifiquement le 1ᵉʳ janvier 1993 – un « divorce de velours » qui témoigne de la persistance des identités tchèque et slovaque malgré quatre décennies de régime communiste. Plus à l’est, l’Ukraine, la Biélorussie (Belarus) et la Moldavie émergent comme États‑nations pour la première fois de leur histoire moderne ; la délimitation de leurs frontières extérieures, héritées de l’administration soviétique, lègue aussitôt des questions identitaires sensibles, qu’illustreront la Crimée (1992‑2014) ou le Donbass (depuis 2014).
Ainsi, il y a destruction de l’État-Nation allemand victime du règlement d’après guerre par sa faute. L’Union Soviétique grâce à sa victoire contre Hitler peut avaler des territoires limitrophes.
Les frontières sont des objets de négociations et de rapports de forces, il n’y a pas de frontières naturelles. La Pologne est par exemple poussée 200 kilomètres vers l’ouest. Ainsi l’Union Soviétique prend la Pologne de l’est pour la déplacer sur le territoire de l’Allemagne de jadis.
Dans l’est de la méditerranée on fait des délocalisations de populations, des exiles forcés de millions de personnes pour arriver en 1949 – 1950 à une Europe qui est vraiment constituée d’États-Nations avec un peuple, une langue et des traditions nationales qui coïncident plus ou moins.
Cela marche en Pologne, Tchécoslovaquie, Roumanie et Hongrie qui ont sur leur territoire une très grande majorité de leurs peuples. Dans un certains cas il y a des épurations ethniques permettant d’arriver à une Europe des nations. Il faut plus d’un siècle et demi et deux guerres mondiales ainsi que d’énormes violences contre les victimes pour transformer l’Europe multiethniques, multilingues, multireligieuses en une Europe d’États-Nations ce qui permet de comprendre le nationalisme comme une forme sociale et politique.
C’est la préhistoire du présent car la grande URSS a une grande influence, l’organisation politique est beaucoup plus proche des grands empires du XIXème siècle que des États-Nations.


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Au sud‑est du continent, la désintégration de la Fédération yougoslave se révèle infiniment plus violente. Entre 1991 et 1999, la Slovénie, la Croatie, la Bosnie‑Herzégovine, la Macédoine (aujourd’hui Macédoine du Nord), puis la Serbie‑Monténégro se séparent les unes après les autres, tandis que le Kosovo revendique – et obtient de facto – son autonomie sous protection de l’OTAN. Les sièges de Sarajevo, les massacres de Srebrenica (1995) et les bombardements de l’Alliance atlantique sur la Serbie (1999) imposent dans le vocabulaire politique la notion d’« épuration ethnique », consacrée par le Tribunal pénal international pour l’ex‑Yougoslavie.


La destruction de l’empire soviétique a lieu en 1991, tandis qu’a lieu en 1989 la réunification de l’Allemagne, l’indépendance politique des pays baltes, la séparation de la République Tchèque et de la Slovaquie qui fut un jumelage de nationalités qui n’a pas marché tandis que de nouveaux États qui n’ont jamais été indépendant comme l’Ukraine et le Belarus naissent.
Ainsi, la « nationalisation » de la carte européenne n’est pas l’aboutissement naturel d’un long processus historique ; elle s’opère, au contraire, par une série de ruptures, d’exodes forcés et d’interventions armées visant à faire coïncider peuple, territoire et souveraineté. Les traumatismes engendrés – mémoires d’occupation pour les Baltes, guerres civiles pour les Balkans, déplacement de frontières pour les Polonais, débat identitaire pour les Ukrainiens – constituent autant de sédiments politiques qui continuent de structurer la géopolitique européenne du XXIᵉ siècle.
Dans les années 1990 eurent lieu les guerres civiles en ex-Yougoslavie menant à la création d’une série de petits États qui étaient avant des provinces indépendantes de l’État socialiste yougoslave. À ce moment, l’OTAN est intervenu qui marque l’entrée dans le vocabulaire la notion « d’épuration ethnique ».
La nationalisation de l’Europe à travers des violences pour arriver à l‘idéal de coïncidences entre territoires, États, peuples et unités nationales n’est pas quelque chose de naturel.
Dans ces quatre cartes on peut observer au début la préhistoire de notre partition politique avec des mémoires et des traumatismes notamment pour les petits pays. Ces mémoires sont des facteurs politiques.


= Concept et débats – les mots pour le dire =
= Concept et débats – les mots pour le dire =
*'''Nationalismes et décolonisation''' (années 1950 – 1970)
Depuis la vague de décolonisation des années 1950‑1970, les historiens et les sciences sociales ont dû affûter leur vocabulaire pour décrire les recompositions politiques à l’œuvre. Trois termes dominent le débat : '''empire''', '''nation''' et '''nationalité'''.
*'''Empire'''
 
*'''Nation'''
'''Empire''' désigne un ensemble politique hiérarchisé et multiethnique, tenu par un centre qui gouverne des périphéries hétérogènes. Qu’il s’agisse de l’URSS, de la Yougoslavie socialiste ou des derniers empires coloniaux européens, la logique impériale repose sur la coexistence – souvent contrainte – de plusieurs peuples, religions et langues au sein d’une structure étatique unique.
*'''Nationalité''' correspond au statut formel d’être citoyen d’un État. La nationalité dans la compréhension du XIXème siècle était une vision ethnique, identitaire par exemple dans des pays composites comme la Tchéquie et la Slovaquie. La République Yougoslave de Tito avaient gardée les dénominations nationales des groupes croates, serbes, etc. À l’intérieur de cette république Tito a pacifié les rapports nationaux sous tutelle serbe au sein d’un État, les yougoslaves ont pendant 50 ans gardés une identification liée à leur lieu de naissance.
 
À l’inverse, la '''nation''' se pense comme une communauté unie par la conscience d’un destin commun. Au XIXᵉ siècle, cette conscience s’exprime d’abord en termes « ethno‑culturels » : langue, folklore, religion. Dans les États composites comme la Tchécoslovaquie ou la Yougoslavie de Tito, les constitutions reconnaissent officiellement cette pluralité (Slovaques, Croates, Serbes, etc.) tout en cherchant, par l’école ou l’armée, à bâtir une identité civique supérieure. Tito y parvient temporairement ; pourtant, après 1991, les anciennes dénominations nationales se muent en bannières de guerre : l’ethnie redevient le levier de la souveraineté.
Pour comprendre les réactions émotionnelles des personnes et pas seulement, il y a des lieux ou des endroits où les États changeaient en quelques décennies, par exemple Trieste a connue sept changements, les gens ne savaient plus d’où ils venaient.
 
La '''nationalité''', enfin, oscille entre deux acceptions. Dans le droit contemporain, c’est un statut juridique : être citoyen d’un État, posséder un passeport. Mais dans la langue politique du XIXᵉ siècle, « nationalité » renvoie à une appartenance culturelle, souvent chargée d’émotion. D’où les malentendus : un habitant de Trieste, ville passée sept fois de main entre 1918 et 1954, pouvait conserver la même langue maternelle mais changer de nationalité juridique à chaque signature de traité sans jamais quitter sa rue ; pour lui la « patrie » se confond davantage avec le quartier qu’avec l’appareil d’État.
L’appartenance a un État et la définition de nationalité n’est pas la même chose. Pour certains c’est une question neutre et pour d’autres c’est une question d’identité. Ainsi l’utilisation des temps peut avoir une différence de signification.
 
Lorsque les deux dimensions – communauté culturelle et citoyenneté juridique – coïncident, on parle d’'''État‑nation'''. Le concept est une construction savante ; il ne se réalise que par une intense action publique : unification scolaire (langue officielle), contrôle des migrations intérieures, symboles partagés (drapeau, hymne). La Pologne ou la Finlande de l’entre‑deux‑guerres illustrent cette symbiose, tandis que l’Empire austro‑hongrois ou la Bosnie des années 1990 montrent ce qui se produit lorsque l’État demeure multinational.
*'''État-Nation''' : cette jubilation des deux termes et une élaboration des sciences-sociales quand on a la coïncidence de ces deux systèmes.
 
*'''Peuple – Race – Ethnie''' : le nationalisme peut être progressif de gauche libérale mais à la fin du XIXème siècle le nationalisme devient de plus en plus de droite xénophobe. Au XIXème siècle il y a de nombreux progressistes qui revendiquent leur autonomie nationale contre des puissances autocratiques et monarchiques impériales. Les idées progressistes peuvent se lier à l’idée d’indépendance nationale.
Sous cet angle, les catégories '''peuple''', '''race''' et '''ethnie''' reflètent l’ambivalence du nationalisme. Dans sa phase libérale et progressiste (Italie, Grèce, Pologne de 1848), il sert à affranchir des populations dominées par des régimes autocratiques. Mais à partir des années 1880, la vulgate pseudo‑scientifique de la race biologise la nation ; elle nourrit des idéologies xénophobes qui culminent avec les totalitarismes du XXᵉ siècle, puis ressurgissent dans les épurations ethniques d’ex‑Yougoslavie.
 
C’est un problème qui n’est pas seulement européen, c’est la définition de la nation selon une définition « raciste », de peuple « génétique ».
Reconnaître cette histoire permet d’éviter les pièges d’un vocabulaire piégé : derrière chaque mot se cache un conflit de sens entre l’usage militant des acteurs et l’usage analytique des chercheurs. Clarifier ces sens, c’est doter l’étude du nationalisme d’outils précis pour comprendre les passions politiques d’hier… et, encore, celles d’aujourd’hui.
Cela va nous mener à une compréhension historique qui va nous permettre d’introduire des notions analytiques pour décrire ce qui se passe là.


= Évolution des conceptions de la nation au XVIIIème et XIXème siècle =
= Évolution des conceptions de la nation au XVIIIème et XIXème siècle =


== La conception libérale ou civique ==
== La conception libérale ou civique ==
Le peuple souverain se déclare en tant que nation est l’acte révolutionnaire. En France au moment de la révolution 5 à 6% des français parlaient français. La politique de la langue était une politique afin de créer à l’intérieur une société conforme à l’idée d’une nation, une et indivisible.
La conception « libérale » ou « civique » de la nation naît des Lumières : le corps politique n’est plus patrimoine d’un monarque, mais émanation du peuple souverain. Rousseau en fournit la clef : « Tout homme étant né libre … nul ne peut l’assujettir sans son aveu ». Autrement dit, l’appartenance nationale relève d’un consentement individuel qui, agrégé, fonde une volonté collective.
 
Rousseau a déjà défini les principes « tout homme étant né libre et maître de lui-même, nul ne peut, sous quelque prétexte que ce puisse être, l'assujettir sans son aveu ». Les individus ont le droit individuellement et collectivement de terminer leur destin.
La Révolution française fait de ce principe une pratique. En 1789, 5 % seulement des habitants parlent le français standard ; l’Assemblée voit dans l’école, l’armée et la diffusion d’une langue commune les instruments d’une « nation une et indivisible ». La citoyenneté découle désormais d’une adhésion à des droits et à un projet politique, non d’une souche ethnique.
 
Après l’épreuve de la Commune, Ernest Renan formule en 1882 la version la plus célèbre de ce modèle : la nation est « un plébiscite de tous les jours ». Elle suppose la mémoire partagée d’un passé – que Renan qualifie de « souvenirs en commun » – et la volonté de construire un avenir ensemble. La décision d’« être Français » relève donc d’un acte civique renouvelé : c’est moins le sol, la race ou la langue qui fondent l’unité que la participation consciente à un récit et à des institutions.
Après La Commune, la France se définie elle-même, Ernest Renan dans sa conférence qu’est ce qu’une nation prononcé à la Sorbonne en 1882 souligne que la nation est une entité collective consciente et volontaire qui résulte du désir et de la volonté de vivre ensemble. Les composantes du peuple ne vient pas accidentellement entre eux par la volonté d’un souverain : la nation est un « plébiscite de tous les jours ».
 
Cette dimension élective a des prolongements concrets. Au XIXᵉ siècle, les référendums d’annexion (Nice et Savoie en 1860, Alsace‑Lorraine en 1871/1919) cristallisent des tensions : là où une population refuse de « voter » son appartenance, la légitimité nationale vacille. Aujourd’hui encore, la naturalisation ou le droit du sol prolongent cette logique de choix ; ils rappellent qu’on « devient » citoyen autant qu’on « naît » citoyen.
Dans un certain sens, nous devons voter quotidiennement afin de décider d’être avec les autres. Les individus peuvent se déterminer, il faut une appartenance mentale à une communauté du peuple, il faut une histoire commune et une idée commune du passé qui unisse et non pas divise afin de justifier d’être ensemble mais aussi avoir des projets communs pour le futur.
 
Si la France incarne emblématiquement cette nation civique, le principe n’est pas exclusivement français : les États‑Unis, le Canada ou, plus récemment, l’Afrique du Sud post‑apartheid fondent également la citoyenneté sur l’adhésion à un projet constitutionnel plutôt que sur l’homogénéité ethnique. Partout, la question demeure : comment concilier la libre adhésion des individus et la cohésion d’une mémoire collective ? C’est le défi permanent de toute nation libérale.
Dans la définition française de la nation il y a toujours un élément de décision : le plébiscite est une métaphore mais les votations sur l’appartenance ont créées des tensions fantastiques car les populations ne vouaient pas se décider.
Ce n’est pas le droit naturel qui décide mais la décision provient d’une décision civique qu’on appelle aussi une décision élective, cela a des conséquences même sur la vie individuelle.
Aujourd’hui, les problèmes de la naturalisation des étrangers pour entrer dans la communauté nationale sont sujets à débat.
La nation élective penche vers le principe que quelqu’un qui est sur le territoire national peut devenir citoyen. Toutefois, la perception élective n’est pas que française


== Les conceptions culturelles et ethniques ==
== Les conceptions culturelles et ethniques ==
Cette définition est dangereuse parce qu’elle est réductive, par exemple on est allemand parce que ce sont des allemands et ils parlent ensemble allemands.
Les conceptions culturelles et ethniques de la nation s’ancrent dans l’idée qu’un groupe humain forme une communauté naturelle parce qu’il partage une langue, des coutumes ou une filiation supposée commune. Cette définition séduit par sa simplicité, mais elle se révèle vite dangereuse : elle transforme l’identité en essence et efface la pluralité interne des sociétés. Être « allemand » reviendrait, dans cette logique, à participer d’une germanité pré‑politique ; peu importe qu’on vive à Hambourg, à Vienne ou à Bâle, la langue ferait foi. Or, précisément parce que les États allemands du XVIIIᵉ siècle étaient morcelés et dépourvus d’un centre politique unique, les élites intellectuelles ont cherché dans la culture un substitut d’unité : Johann Gottfried Herder élabore la notion de ''Volksgeist'', « l’esprit du peuple », censé se manifester dans la langue populaire et les chants folkloriques ; les frères Grimm codifient la grammaire et collectent les contes pour donner chair à ce Volksgeist ; Arndt ou Fichte transforment cette quête érudite en programme politique. La Suisse alémanique, l’Alsace ou le Schleswig danois sont dès lors intégrés, symboliquement, dans la « patrie linguistique » allemande, dévoilant le problème central : où s’arrêtent les frontières d’une nation définie par le seul idiome ?
 
L’Allemagne développe une idéologie déjà au XVIIIème siècle qui est une conception parfaitement en phase avec la situation qui les représentait. Sans État et nation commune, on se retourne alors sur des bases culturelles et linguistiques. La suisse-alémanique faisait parfaitement partie du territoire de la germanité.
D’autres mouvements du XIXᵉ siècle ont suivi la même pente. Le '''mégalo‑hélénisme''' rêvait d’une « Grande Grèce » s’étendant à toutes les terres où persistait l’orthodoxie grecque ou un parler hellénophone ; le pan‑germanisme, le pan‑slavisme ou, plus tard, le pan‑turquisme projetaient des entités sans limites politiques stables, fondées sur la langue ou la religion. De tels nationalismes se veulent « naturels », mais leur plasticité territoriale les rend intrinsèquement expansionnistes : chaque minorité linguistique à l’étranger devient un argument pour réclamer un « retour au foyer ». Dans les Balkans, cette logique nourrit la concurrence des irrédentismes et prépare les guerres du tournant XXᵉ siècle.
 
L’idée culturelle est problématique car elle n’a pas de limites et peut s’étendre là où il y a des personnes qui parlent allemand.
Le lien entre littérature, linguistique et nation n’est pas propre au monde germanique. Anne‑Marie Thiesse a montré comment les intellectuels serbes, tchèques ou finlandais ont inventé ou normalisé une langue écrite pour forger un sentiment national : Vuk Karadžić simplifie et « purifie » le serbe ; Dobrovský et Šafařík ressuscitent le tchèque ; Lönnrot compile le ''Kalevala'' pour doter la Finlande d’une épopée fondatrice. Dans chaque cas, la littérature précède l’État : l’« imaginaire partagé » construit la nation avant que celle‑ci n’accède à la souveraineté.
 
À la fin du XIXème siècle d’autre État se définissent sur l’appartenance à une ethnie mais parfois sur la base de la langue ou d’une religion commune.
En politique, ces deux visions – celle d’une nation choisie et celle d’une nation héritée – cohabitent, se mêlent ou s’affrontent. La nation « libérale », fondée sur le consentement civique, peut dégénérer en exclusion dès qu’elle s’arrime à une culture dominante ; à l’inverse, la nation « culturelle » peut se démocratiser lorsqu’elle accepte l’adhésion de nouveaux venus. Comprendre ces tensions est indispensable pour saisir la puissance – et l’ambivalence – du nationalisme dans l’histoire européenne : moteur d’émancipation lorsqu’il libère de vieux empires, il devient force de violence lorsqu’il prétend homogénéiser des sociétés complexes au nom d’une identité unique.
Par exemple, les grecques avaient pour projet la grande Grèce, les turque et les autres voisins méditerranéens n’ont pas appréciés. Ce sont des mouvements « pan » englobant de grandes cultures. C’est un type de nationalisme agressif. Il faut comprendre la base, le moteur élémentaire.
Quand on ne pense pas les limites de la nation, on pense la nation comme quelque chose qui bouge et qui est sur le territoire de plusieurs États peut être perçu comme très agressif.
Herder fonda l’étude moderne des langues, il s’intéresse à la base linguistique de l’identité allemande, il élabore la conception du Volksgeist soit en français de l’esprit du peuple.
Dans l’esprit du peuple il y quelque chose dans la langue qui exprime une identité collective.
Les frères Grimm ont développés la grammaire allemande et entamés un dictionnaire de la langue allemande qui n’est toujours pas terminé.
L’étude de la langue peut être l’histoire littéraire, la grammaire, le souci de créer une sorte de langue écrite là où il y a seulement des langues populaires. Beaucoup de nationalismes ont commencés avec la littérature.
Anne-Marie Thiesse a comparée des mouvements en Europe en montrant que, par exemple en Serbie, les premiers nationalistes ont créés de toute pièce une langue nationale afin de créer du nationalisme.
Dans la réalité politique et guerrière du XIXème siècle ce sont des conceptions d’une nation libérale et d’une nation innée.


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Version actuelle datée du 6 mai 2025 à 22:03

L’histoire est, selon la belle formule de Marc Bloch, la « préhistoire du présent ». Relire le cycle révolutionnaire de 1848, c’est déjà pressentir les soulèvements du « printemps arabe » : de Vienne au Caire, même contagion des idées, même rôle des technologies de communication — hier le télégraphe et la presse à un sou, aujourd’hui Twitter et les smartphones — et même oscillation entre espoir démocratique et restauration autoritaire. Comprendre ces résonances décale notre regard : le passé devient un laboratoire pour déchiffrer les crises contemporaines.

Sur les deux derniers siècles, quatre basculements ont redessiné la carte européenne. Le premier survient après 1815, quand le « Concert des nations » issu du congrès de Vienne tente de stabiliser le continent tout en conten­tant les vainqueurs de Napoléon ; l’équilibre qu’il inaugure préfigure les logiques multilatérales d’une ONU avant la lettre. Le second moment — le « printemps des peuples » de 1848 prolongé jusqu’aux unifications allemande et italienne — propulse le principe national au cœur du jeu politique ; Varsovie, Milan ou Budapest deviennent alors les jalons d’une nouvelle grammaire des frontières. Le troisième tournant, entre 1914 et 1945, voit l’éclatement des empires continentaux ; dans les traités de Versailles et de Paris, l’idée wilsonienne d’autodétermination érige des États‑nations souvent fragiles, de la Baltique aux Balkans. Enfin, depuis 1945, l’Europe oscille entre intégration et désintégration : l’édifice communautaire (CEE puis UE) coexiste avec la dissolution du bloc soviétique et, plus récemment, avec les secousses du Brexit ou les combats pour l’Ukraine. Paul Kennedy (The Rise and Fall of the Great Powers), Timothy Snyder (Bloodlands) et Mark Mazower (Governing the World) donnent d’utiles jalons pour suivre ces reconfigurations.

Au début de ce parcours, la plupart des individus n’ont ni passeport ni carte d’identité. Ils se définissent comme sujets du roi de Prusse, de l’empereur d’Autriche ou comme bourgeois d’une république citadine telle Genève. À partir de la moitié du XIXᵉ siècle, trois innovations bouleversent cette condition : la bureaucratisation des États (recensements, conscription, état civil) relie chaque personne à une administration centrale ; l’école obligatoire diffuse un récit national et homogénéise la langue ; enfin, la généralisation du passeport, d’abord intérieur (Russie) puis international (conférences de 1920‑26), transforme la mobilité en preuve d’appartenance. Le « sujet » laisse place au citoyen numéroté, scolarisé, fiscalisé.

Parallèlement, les mots deviennent des étendards. Les « petits peuples » — Grecs, Tchèques, Polonais, Finlandais — redéfinissent sans cesse nation, peuple, autonomie, autodétermination pour légitimer leurs revendications. En 1848, Giuseppe Mazzini fait de la nation une communauté de destin ; en 1918, Woodrow Wilson en fait un droit international ; en 1960, les résolutions de l’ONU étendent le concept aux colonies. Pour l’historien, le défi est de restituer ces significations mouvantes sans projeter nos catégories d’aujourd’hui : le même terme oscille entre cri de ralliement militant et instrument d’analyse savante.

Cette vigilance lexicale est au cœur de la méthode proposée par Reinhart Koselleck : les mots agissent comme des sismographes. L’abandon progressif du mot empire au profit d’État‑nation, l’apparition de Rideau de fer dès 1946, ou la diffusion de Brexit en 2012 signalent des fractures idéologiques avant qu’elles ne deviennent visibles sur les cartes. Suivre ces inflexions, mesurer leur fréquence dans la presse (Google Ngram) ou dans les archives parlementaires, permet de repérer à l’avance les points de rupture.

Interroger la « préhistoire » de notre présent, c’est conjuguer l’étude des événements, l’analyse des structures sociales et la philologie des concepts. Chaque changement de mot anticipe un déplacement de frontières ou de loyautés ; en décodant ces glissements, on saisit comment les Européens sont passés du statut de sujets à celui de citoyens — et pourquoi les débats sur la souveraineté, la nation ou l’Europe continuent de structurer le XXIᵉ siècle.

Le façonnage de l’Europe de 1815 à aujourd’hui[modifier | modifier le wikicode]

Le façonnage de l’Europe de 1815 à aujourd’hui-1.png

À la suite du Congrès de Vienne (1814‑1815), la carte politique du continent se stabilise autour d’un principe d’équilibre des puissances : il ne s’agit pas de redessiner l’Europe ex‑nihilo, mais de recoller les morceaux laissés par la Révolution française et l’épopée napoléonienne sans jamais permettre qu’une seule monarchie domine de nouveau le système. Ce « Concert européen », pensé par Metternich et Castlereagh, entérine l’idée que la sécurité collective repose sur la vigilance mutuelle des grandes cours plutôt que sur la souveraineté des peuples.

Dans cette Europe de 1815, l’empire tsariste s’étend de la Baltique au Caucase ; c’est un puzzle « multi‑peuples, multi‑confessionnel » : orthodoxes majoritaires, mais aussi catholiques polonais, protestants baltes ou musulmans tatars et caucasiens. À l’autre extrémité, l’Empire ottoman contrôle encore la péninsule balkanique et les rives orientales de la Méditerranée ; Perçus depuis Vienne ou Paris comme un « homme malade » en sursis, les Ottomans restent pourtant un acteur incontournable, tantôt courtisé, tantôt repoussé selon les logiques de la diplomatie des détroits.

Les Balkans—de la Serbie à la Grèce—constituent dès lors le principal « laboratoire des nationalismes ». L’insurrection grecque (1821‑1830), appuyée par les philhellènes européens, annonce une longue série de crises orientales où se croisent ambitions russes, prudence britannique et crispations austro‑hongroises.

Pendant ce temps, l’espace germanique demeure fragmenté. Le Saint‑Empire, dissous en 1806, a laissé place à une Confédération germanique de 35 États : villes libres (Francfort, Hambourg), principautés minuscules et grands royaumes comme la Prusse ou la Bavière. Ce kaléidoscope entretient rivalités douanières et diplomatiques, mais il nourrit aussi, chez les libéraux et les étudiants, le rêve d’une unité que symboliseront ultérieurement les révolutions de 1848 puis l’unification bismarckienne.

Au centre du continent, l’Empire des Habsbourg juxtapose peuples germaniques, slaves et latins, du Tyrol à la Galicie. Cette mosaïque, gouvernée depuis Vienne, dure jusqu’en 1918 grâce à un subtil équilibre entre répression et concessions (compromis austro‑hongrois de 1867). Ici encore, la question nationale perce sous la croûte impériale : l’historien Miroslav Hroch a montré comment les mouvements tchèques et croates transforment la loyauté dynastique en revendication d’« état‑nation ».

Malgré l’essor de ces nationalismes, tout le long XIXᵉ siècle (1815‑1914) reste dominé par la diplomatie impériale. Londres, Vienne, Berlin, Saint‑Pétersbourg et Constantinople jouent une partie d’échecs à cinq, redistribuant zones d’influence sans jamais perdre de vue l’équilibre continental. Les dirigeants savent leurs États hétérogènes ; ils gouvernent par compromis entre élites locales, libertés provinciales et nouveaux appareils bureaucratiques.

Le Royaume‑Uni illustre cette complexité : union dynastique de l’Angleterre, de l’Écosse, du pays de Galles et—plus conflictuelle—de l’Irlande, il projette déjà sa puissance outre‑mer mais reste pleinement inséré dans la politique européenne, craignant toute hégémonie sur le continent (d’où l’intervention en Crimée, 1854‑1856). Linda Colley a qualifié cette construction de « nation forgée par la guerre ».

Vu sous cet angle, l’année 1815 marque bien l’Europe des empires, et non celle des États‑nations. La France fait figure d’exception : forte de la Déclaration de 1789, elle développe l’idée d’une souveraineté populaire incarnée par l’État, même si cette idée survivra plus dans la mémoire politique que dans les régimes concrets de la Restauration. L’Espagne, monarchie « ancienne », parait stable mais dissimule les secousses des guerres d’indépendance latino‑américaines et la fracture entre Castille, Catalogne et Pays basque. Quant à la Prusse, c’est la monarchie la plus militarisée et la mieux administrée d’Europe ; pourtant, ses rois ne se réclament jamais d’une « nation prussienne » : ils commandent à un agrégat de Prusses orientale et occidentale, de Silésie polonaise et de provinces rhénanes.

Après le cataclysme de 1914‑1918, les traités de Versailles (pour l’Allemagne) et du Trianon (pour la Hongrie) rebattent une nouvelle fois les cartes. Les empires dynastiques s’effondrent ; la doctrine wilsonienne d’autodétermination multiplie les petits États, mais laisse nombre de minorités hors‑frontières, engendrant des tensions qui traverseront tout le XXᵉ siècle. Dans ce passage de l’« Europe des empires » à l’« Europe des nations », l’historien Eric Hobsbawm voyait l’un des grands paradoxes : le « siècle des nationalismes » fut d’abord gouverné par des empires.

Cette dialectique entre puissances impériales et aspirations nationales reste un fil rouge indispensable pour comprendre la géopolitique européenne, des révolutions grecques de 1821 jusqu’aux crises balkaniques de l’entre‑deux‑guerres—et, par ricochet, les débats sur les frontières et les identités au XXIᵉ siècle.

Le façonnage de l’Europe de 1815 à aujourd’hui-2.png

Au lendemain du Congrès de Vienne, l’Europe reste essentiellement un assemblage de royaumes et d’empires dont la cohésion repose sur la fidélité dynastique plutôt que sur l’adhésion à une communauté nationale. Les appareils bureaucratiques – recensements, fiscalité, armée – administrent d’immenses populations hétérogènes sans pour autant exiger qu’elles se pensent comme un seul « peuple ». C’est pourquoi l’on peut dire qu’en 1815 l’Europe possède des États solides, mais fort peu de nations.

Parmi ces constructions multinationales, l’Empire des Romanov se distingue par son extension de la Baltique au Caucase ; il rassemble orthodoxes majoritaires, mais aussi Polonais catholiques, Allemands luthériens ou Tatars musulmans. La révolution de 1917 perpétue le cadre territorial : l’Union soviétique demeure, malgré son discours sur l’« égalité des nationalités », un empire cimenté par le parti unique et la police politique. Plus au sud, l’Empire ottoman administre jusqu’aux portes de Vienne une mosaïque de populations balkaniques et proche‑orientales ; son effritement, graduel mais inéluctable, ouvre la voie aux indépendances grecque, serbe, roumaine ou bulgare. Quant à la monarchie des Habsbourg, elle juxtapose Tchèques, Hongrois, Croates et Italiens dans une même structure impériale que Vienne maintient par un savant dosage de répression, de concessions et de représentation parlementaire.

Dans les interstices de ces royaumes pluriels mûrit pourtant l’idée d’État‑nation. L’Italie, après le Risorgimento, proclame un royaume en 1861 ; mais l’italien standard n’est parlé que par une infime minorité, si bien que, selon le mot d’Azeglio, « l’Italie est faite, il reste à faire les Italiens ». L’Empire allemand, né de la victoire prussienne sur la France en 1871, affronte le même défi : il lui faut intégrer Alsaciens, Polonais prussiens et Danois du Schleswig dans un récit national germanique. Dès 1821, la guerre d’indépendance hellénique inaugure la contagion balkanique ; les puissances doivent composer avec ces nouveaux acteurs qui revendiquent une histoire, une langue, un territoire.

D’autres nations surgissent presque malgré elles. La Belgique de 1830, fruit d’un soulèvement contre le royaume uni des Pays‑Bas, combine héritages français et flamands autour d’une monarchie constitutionnelle conçue pour rassurer Paris et Londres. La Pologne, rayée des cartes en 1795, renaît en 1918 sur des lambeaux russe, prussien et austro‑hongrois ; elle découvre aussitôt qu’un tiers de ses habitants parle allemand, ukrainien, yiddish ou biélorusse. Dans le même élan, les pays baltes ne goûtent qu’une courte indépendance entre 1918 et 1940 avant d’être absorbés par l’URSS, preuve que la nation n’est jamais garantie par l’État.

Les révolutions de 1820, 1830, puis surtout celles de 1848 s’attaquent frontalement à l’ordre de Vienne ; la répression militaire écrase ces soulèvements, mais le ferment national est désormais à l’œuvre. Il gagne en force jusqu’à l’été 1914 : la Première Guerre mondiale abat en quatre ans les Habsbourg, les Romanov, les Hohenzollern et les Ottomans. Les traités de Versailles et du Trianon transforment alors un « concert d’empires » en un archipel de petites et moyennes nations ; cependant, le principe wilsonien d’autodétermination laisse quantité de minorités hors frontières, préparant d’autres conflits au XXᵉ siècle.

Ainsi, entre 1815 et 1923, l’Europe passe d’un équilibre de puissances dynastiques à un continent d’États‑nations aux frontières souvent fragiles. Cette transition, douloureuse et inachevée, éclaire encore les tensions actuelles : les ambitions russes en Ukraine réactivent la logique impériale ; la Catalogne, le Kosovo ou l’Écosse rappellent la force des micro‑nationalismes ; et l’Union européenne cherche un difficile compromis entre souveraineté étatique et appartenance supranationale — un dilemme qui plonge ses racines dans ce long XIXᵉ siècle.

Le façonnage de l’Europe de 1815 à aujourd’hui-3.png

Au lendemain de 1945, l’ordre du continent est dicté par les vainqueurs. À Yalta puis à Potsdam, les Alliés se partagent l’administration de l’Allemagne en quatre zones, tandis que l’Autriche, la Corée et même l’Iran connaissent des formules d’occupation comparables. L’année 1946 fait figure d’entre‑deux : le IIIᵉ Reich a disparu, mais l’État allemand n’existe plus que comme espace contrôlé par le Conseil de contrôle allié. En 1949, deux entités distinctes voient le jour — la République fédérale d’Allemagne à l’Ouest, la République démocratique allemande à l’Est — institutionnalisant la fracture d’un pays rendu responsable, par les vainqueurs, de deux guerres mondiales.

Le démembrement de l’Allemagne s’accompagne du renforcement territorial de l’Union soviétique. Fort de son rôle décisif dans la défaite nazie, Moscou annexe les États baltes, la Bessarabie roumaine, la Carélie finnoise et, surtout, l’ensemble de la Pologne orientale. Au terme d’un redécoupage validé à Potsdam, Varsovie est « poussée » d’environ 200 km vers l’Ouest : la nouvelle frontière germano‑polonaise suit désormais l’Oder‑Neisse, tandis que la Silésie et une grande partie de la Poméranie passent sous administration polonaise.

Ces lignes ne sont en rien « naturelles » ; elles résultent d’un rapport de forces et d’un calcul stratégique des puissances. Pour que la carte coïncide tant bien que mal avec le principe d’État‑nation, on recourt alors à des transferts massifs de population. Entre 1945 et 1950, douze à quatorze millions d’Allemands sont expulsés de Prusse orientale, des Sudètes, de Silésie ou encore de Hongrie ; près d’un million de Polonais quittent les territoires cédés à l’URSS pour s’installer à l’Ouest ; Ruthènes, Hongrois, Ukrainiens, Bosniaques et Italiens subissent à leur tour déplacements forcés, trocs de passeports ou épurations pures et simples. Jamais le continent n’avait connu, en temps de paix, des migrations de cette ampleur.

Le résultat est une Europe centrale et orientale devenue, pour la première fois, majoritairement mono‑ethnique : la Pologne, la Tchécoslovaquie, la Hongrie ou la Roumanie hébergent désormais plus de 90 % de « nationaux » selon les recensements officiels. Ce basculement coûte cependant des centaines de milliers de morts, l’expropriation de millions de foyers et la disparition de cultures frontalières séculaires (Juifs yiddishophones, Allemands des Carpates, Italiens d’Istrie, etc.). Comme l’a montré Tony Judt (Postwar) ou Timothy Snyder (Bloodlands), il faut un siècle et demi, deux guerres mondiales et une violence de masse inouïe pour transformer l’Europe multi‑ethnique issue du Congrès de Vienne en une Europe d’États‑nations relativement homogènes.

Dans cette nouvelle configuration, l’Union soviétique fait figure d’exception majeure. Par sa taille, sa mosaïque de langues et de religions, et l’omniprésence d’un parti‑État, elle rappelle davantage les grands empires continentaux du XIXᵉ siècle que les États‑nations qu’elle prétend chapeauter. Ainsi, la « préhistoire » impériale demeure bien vivante sous la surface d’une Europe que l’on croit désormais organisée, une fois pour toutes, en nations unilingues et souveraines.

Le façonnage de l’Europe de 1815 à aujourd’hui-4.png

La chute de l’URSS, officialisée le 25 décembre 1991, parachève l’érosion d’un pouvoir impérial déjà profondément miné par la « révolution de velours » d’Europe centrale. Deux ans plus tôt, la chute du mur de Berlin (9 novembre 1989) avait ouvert la voie à la réunification allemande ; un traité d’État‑à‑État, signé le 3 octobre 1990, réintégrait les cinq Länder orientaux dans la RFA et scellait la fin de la ligne Oder‑Neisse comme frontière définitive. Dans le même mouvement d’effondrement soviétique, les républiques baltes – Estonie, Lettonie, Lituanie – proclament dès 1990 leur souveraineté, puis obtiennent la reconnaissance internationale en 1991 ; elles renouent ainsi avec des indépendances éphémères vécues entre 1918 et 1940.

L’onde de choc se propage à l’intérieur même du « bloc de l’Est ». La Tchécoslovaquie, construite en 1918 sur le mythe d’une nation « tchécoslovaque », se dissout pacifiquement le 1ᵉʳ janvier 1993 – un « divorce de velours » qui témoigne de la persistance des identités tchèque et slovaque malgré quatre décennies de régime communiste. Plus à l’est, l’Ukraine, la Biélorussie (Belarus) et la Moldavie émergent comme États‑nations pour la première fois de leur histoire moderne ; la délimitation de leurs frontières extérieures, héritées de l’administration soviétique, lègue aussitôt des questions identitaires sensibles, qu’illustreront la Crimée (1992‑2014) ou le Donbass (depuis 2014).

Au sud‑est du continent, la désintégration de la Fédération yougoslave se révèle infiniment plus violente. Entre 1991 et 1999, la Slovénie, la Croatie, la Bosnie‑Herzégovine, la Macédoine (aujourd’hui Macédoine du Nord), puis la Serbie‑Monténégro se séparent les unes après les autres, tandis que le Kosovo revendique – et obtient de facto – son autonomie sous protection de l’OTAN. Les sièges de Sarajevo, les massacres de Srebrenica (1995) et les bombardements de l’Alliance atlantique sur la Serbie (1999) imposent dans le vocabulaire politique la notion d’« épuration ethnique », consacrée par le Tribunal pénal international pour l’ex‑Yougoslavie.

Ainsi, la « nationalisation » de la carte européenne n’est pas l’aboutissement naturel d’un long processus historique ; elle s’opère, au contraire, par une série de ruptures, d’exodes forcés et d’interventions armées visant à faire coïncider peuple, territoire et souveraineté. Les traumatismes engendrés – mémoires d’occupation pour les Baltes, guerres civiles pour les Balkans, déplacement de frontières pour les Polonais, débat identitaire pour les Ukrainiens – constituent autant de sédiments politiques qui continuent de structurer la géopolitique européenne du XXIᵉ siècle.

Concept et débats – les mots pour le dire[modifier | modifier le wikicode]

Depuis la vague de décolonisation des années 1950‑1970, les historiens et les sciences sociales ont dû affûter leur vocabulaire pour décrire les recompositions politiques à l’œuvre. Trois termes dominent le débat : empire, nation et nationalité.

Empire désigne un ensemble politique hiérarchisé et multiethnique, tenu par un centre qui gouverne des périphéries hétérogènes. Qu’il s’agisse de l’URSS, de la Yougoslavie socialiste ou des derniers empires coloniaux européens, la logique impériale repose sur la coexistence – souvent contrainte – de plusieurs peuples, religions et langues au sein d’une structure étatique unique.

À l’inverse, la nation se pense comme une communauté unie par la conscience d’un destin commun. Au XIXᵉ siècle, cette conscience s’exprime d’abord en termes « ethno‑culturels » : langue, folklore, religion. Dans les États composites comme la Tchécoslovaquie ou la Yougoslavie de Tito, les constitutions reconnaissent officiellement cette pluralité (Slovaques, Croates, Serbes, etc.) tout en cherchant, par l’école ou l’armée, à bâtir une identité civique supérieure. Tito y parvient temporairement ; pourtant, après 1991, les anciennes dénominations nationales se muent en bannières de guerre : l’ethnie redevient le levier de la souveraineté.

La nationalité, enfin, oscille entre deux acceptions. Dans le droit contemporain, c’est un statut juridique : être citoyen d’un État, posséder un passeport. Mais dans la langue politique du XIXᵉ siècle, « nationalité » renvoie à une appartenance culturelle, souvent chargée d’émotion. D’où les malentendus : un habitant de Trieste, ville passée sept fois de main entre 1918 et 1954, pouvait conserver la même langue maternelle mais changer de nationalité juridique à chaque signature de traité sans jamais quitter sa rue ; pour lui la « patrie » se confond davantage avec le quartier qu’avec l’appareil d’État.

Lorsque les deux dimensions – communauté culturelle et citoyenneté juridique – coïncident, on parle d’État‑nation. Le concept est une construction savante ; il ne se réalise que par une intense action publique : unification scolaire (langue officielle), contrôle des migrations intérieures, symboles partagés (drapeau, hymne). La Pologne ou la Finlande de l’entre‑deux‑guerres illustrent cette symbiose, tandis que l’Empire austro‑hongrois ou la Bosnie des années 1990 montrent ce qui se produit lorsque l’État demeure multinational.

Sous cet angle, les catégories peuple, race et ethnie reflètent l’ambivalence du nationalisme. Dans sa phase libérale et progressiste (Italie, Grèce, Pologne de 1848), il sert à affranchir des populations dominées par des régimes autocratiques. Mais à partir des années 1880, la vulgate pseudo‑scientifique de la race biologise la nation ; elle nourrit des idéologies xénophobes qui culminent avec les totalitarismes du XXᵉ siècle, puis ressurgissent dans les épurations ethniques d’ex‑Yougoslavie.

Reconnaître cette histoire permet d’éviter les pièges d’un vocabulaire piégé : derrière chaque mot se cache un conflit de sens entre l’usage militant des acteurs et l’usage analytique des chercheurs. Clarifier ces sens, c’est doter l’étude du nationalisme d’outils précis pour comprendre les passions politiques d’hier… et, encore, celles d’aujourd’hui.

Évolution des conceptions de la nation au XVIIIème et XIXème siècle[modifier | modifier le wikicode]

La conception libérale ou civique[modifier | modifier le wikicode]

La conception « libérale » ou « civique » de la nation naît des Lumières : le corps politique n’est plus patrimoine d’un monarque, mais émanation du peuple souverain. Rousseau en fournit la clef : « Tout homme étant né libre … nul ne peut l’assujettir sans son aveu ». Autrement dit, l’appartenance nationale relève d’un consentement individuel qui, agrégé, fonde une volonté collective.

La Révolution française fait de ce principe une pratique. En 1789, 5 % seulement des habitants parlent le français standard ; l’Assemblée voit dans l’école, l’armée et la diffusion d’une langue commune les instruments d’une « nation une et indivisible ». La citoyenneté découle désormais d’une adhésion à des droits et à un projet politique, non d’une souche ethnique.

Après l’épreuve de la Commune, Ernest Renan formule en 1882 la version la plus célèbre de ce modèle : la nation est « un plébiscite de tous les jours ». Elle suppose la mémoire partagée d’un passé – que Renan qualifie de « souvenirs en commun » – et la volonté de construire un avenir ensemble. La décision d’« être Français » relève donc d’un acte civique renouvelé : c’est moins le sol, la race ou la langue qui fondent l’unité que la participation consciente à un récit et à des institutions.

Cette dimension élective a des prolongements concrets. Au XIXᵉ siècle, les référendums d’annexion (Nice et Savoie en 1860, Alsace‑Lorraine en 1871/1919) cristallisent des tensions : là où une population refuse de « voter » son appartenance, la légitimité nationale vacille. Aujourd’hui encore, la naturalisation ou le droit du sol prolongent cette logique de choix ; ils rappellent qu’on « devient » citoyen autant qu’on « naît » citoyen.

Si la France incarne emblématiquement cette nation civique, le principe n’est pas exclusivement français : les États‑Unis, le Canada ou, plus récemment, l’Afrique du Sud post‑apartheid fondent également la citoyenneté sur l’adhésion à un projet constitutionnel plutôt que sur l’homogénéité ethnique. Partout, la question demeure : comment concilier la libre adhésion des individus et la cohésion d’une mémoire collective ? C’est le défi permanent de toute nation libérale.

Les conceptions culturelles et ethniques[modifier | modifier le wikicode]

Les conceptions culturelles et ethniques de la nation s’ancrent dans l’idée qu’un groupe humain forme une communauté naturelle parce qu’il partage une langue, des coutumes ou une filiation supposée commune. Cette définition séduit par sa simplicité, mais elle se révèle vite dangereuse : elle transforme l’identité en essence et efface la pluralité interne des sociétés. Être « allemand » reviendrait, dans cette logique, à participer d’une germanité pré‑politique ; peu importe qu’on vive à Hambourg, à Vienne ou à Bâle, la langue ferait foi. Or, précisément parce que les États allemands du XVIIIᵉ siècle étaient morcelés et dépourvus d’un centre politique unique, les élites intellectuelles ont cherché dans la culture un substitut d’unité : Johann Gottfried Herder élabore la notion de Volksgeist, « l’esprit du peuple », censé se manifester dans la langue populaire et les chants folkloriques ; les frères Grimm codifient la grammaire et collectent les contes pour donner chair à ce Volksgeist ; Arndt ou Fichte transforment cette quête érudite en programme politique. La Suisse alémanique, l’Alsace ou le Schleswig danois sont dès lors intégrés, symboliquement, dans la « patrie linguistique » allemande, dévoilant le problème central : où s’arrêtent les frontières d’une nation définie par le seul idiome ?

D’autres mouvements du XIXᵉ siècle ont suivi la même pente. Le mégalo‑hélénisme rêvait d’une « Grande Grèce » s’étendant à toutes les terres où persistait l’orthodoxie grecque ou un parler hellénophone ; le pan‑germanisme, le pan‑slavisme ou, plus tard, le pan‑turquisme projetaient des entités sans limites politiques stables, fondées sur la langue ou la religion. De tels nationalismes se veulent « naturels », mais leur plasticité territoriale les rend intrinsèquement expansionnistes : chaque minorité linguistique à l’étranger devient un argument pour réclamer un « retour au foyer ». Dans les Balkans, cette logique nourrit la concurrence des irrédentismes et prépare les guerres du tournant XXᵉ siècle.

Le lien entre littérature, linguistique et nation n’est pas propre au monde germanique. Anne‑Marie Thiesse a montré comment les intellectuels serbes, tchèques ou finlandais ont inventé ou normalisé une langue écrite pour forger un sentiment national : Vuk Karadžić simplifie et « purifie » le serbe ; Dobrovský et Šafařík ressuscitent le tchèque ; Lönnrot compile le Kalevala pour doter la Finlande d’une épopée fondatrice. Dans chaque cas, la littérature précède l’État : l’« imaginaire partagé » construit la nation avant que celle‑ci n’accède à la souveraineté.

En politique, ces deux visions – celle d’une nation choisie et celle d’une nation héritée – cohabitent, se mêlent ou s’affrontent. La nation « libérale », fondée sur le consentement civique, peut dégénérer en exclusion dès qu’elle s’arrime à une culture dominante ; à l’inverse, la nation « culturelle » peut se démocratiser lorsqu’elle accepte l’adhésion de nouveaux venus. Comprendre ces tensions est indispensable pour saisir la puissance – et l’ambivalence – du nationalisme dans l’histoire européenne : moteur d’émancipation lorsqu’il libère de vieux empires, il devient force de violence lorsqu’il prétend homogénéiser des sociétés complexes au nom d’une identité unique.

Annexes[modifier | modifier le wikicode]

Références[modifier | modifier le wikicode]