« Le réalisme classique et ses origines historiques » : différence entre les versions
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La question de l'éthique en politique internationale soulève des défis complexes liés au choix moral. Les décideurs sont souvent confrontés à des situations ambiguës et indéterminées où les principes moraux entrent en conflit, rendant difficile l'application d'une éthique claire et cohérente. Cette partie explore les principaux problèmes du choix moral dans les relations internationales, en examinant les tensions entre les principes éthiques, la nature du politique et la responsabilité des acteurs. | |||
L'un des premiers défis du choix moral en politique internationale réside dans l'ambiguïté des principes éthiques généraux à appliquer. Il est souvent difficile de déterminer quels principes du bien doivent être suivis, surtout lorsque des valeurs universelles entrent en conflit avec des intérêts nationaux ou culturels spécifiques. De plus, en cas de conflit entre principes généraux, il est complexe de savoir lequel doit prévaloir. L'application de ces principes moraux à une situation particulière est également problématique, car les contextes internationaux sont souvent complexes, avec des enjeux multiples et des conséquences imprévisibles. | |||
Il est essentiel de poser la question morale et d'agir après une réflexion éthique approfondie. Réfléchir avant et après avoir agi permet d'évaluer les implications morales des décisions prises et de corriger le cours si nécessaire. L'absence de jugement moral peut conduire à des actions imprudentes ou injustes sur la scène internationale. Cependant, l'indétermination quant aux valeurs à considérer complique encore davantage le choix moral. Veut-on le bien de toute l'humanité, d'un groupe spécifique ou de l'humanité à venir ? Les politiques peuvent avoir des impacts différents sur divers groupes, générations présentes ou futures. Sur le plan international, les acteurs sont diversifiés : États, organisations internationales (OI), organisations non gouvernementales (ONG), mouvements transnationaux, chacun ayant des intérêts et des valeurs différents. | |||
Par exemple, l'aide au développement économique et social entraîne des gagnants et des perdants. Qui finance les coûts et qui en profite réellement ? Lorsqu'on aide un mendiant, il s'agit d'une relation entre deux personnes. En revanche, aider financièrement un groupe peut avoir des conséquences plus larges au niveau social. L'exemple des femmes au Mali illustre cela : avec plus de revenus, elles peuvent devenir plus indépendantes de leur mari, ce qui peut bouleverser les structures sociales traditionnelles. Ces conséquences secondaires doivent être prises en compte lors de l'élaboration des politiques. | |||
Il est parfois utile de passer d'analogies domestiques au niveau international pour éclairer les dilemmes moraux. Par exemple, un adulte témoin de violence entre enfants doit-il intervenir ? Cette question peut être transposée à la légitimité d'une intervention armée dans un autre pays. De la même manière, on peut se demander si l'intervention armée en Libye était légitime. Ces analogies mettent en évidence la complexité des décisions morales en politique internationale, où les actions entreprises peuvent avoir des répercussions majeures sur les sociétés concernées. | |||
La nature du politique, en particulier la notion de « violence légitime » de l'État telle que décrite par Hobbes, ajoute une couche supplémentaire de complexité. Selon Hobbes, l'État détient le monopole de la violence légitime pour assurer l'ordre et la sécurité. De même, Max Weber définit trois types de légitimité du pouvoir : traditionnelle, charismatique et légale-rationnelle. Dans chaque cas, l'État exerce un monopole sur les règles légales et l'usage de la force, interdisant les polices privées et les justices parallèles. Cette concentration du pouvoir soulève des questions éthiques sur l'usage de la violence et la responsabilité des dirigeants. | |||
Il existe une tension notable entre l'éthique de la responsabilité et l'éthique de la conviction. L'éthique de la responsabilité soutient que nous devons répondre des conséquences de nos actes, en réfléchissant avant d'agir. Les acteurs politiques doivent anticiper les effets de leurs décisions sur la société et la communauté internationale. L'éthique de la conviction, en revanche, est celle où l'individu agit selon ses principes moraux profonds, indépendamment des résultats. Par exemple, un chrétien peut faire son devoir et s'en remettre à Dieu pour le résultat de ses actions. Cette tension soulève plusieurs questions : les acteurs répondant à l'éthique de la responsabilité pensent-ils réellement aux conséquences de leurs actes ? L'homme qui agit par conviction se désintéresse-t-il forcément des conséquences de ses actions ? | |||
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La vérité est une valeur éthique essentielle en politique internationale. Elle est liée à l'idée de réalité empirique et à la nécessité de baser les décisions sur des faits vérifiables. Si toutes les valeurs sont considérées comme également bonnes, cela peut conduire à une tolérance excessive, y compris envers des actions moralement répréhensibles. Par exemple, la société est généralement intolérante envers ceux qui nient les droits des autres ou qui commettent des actes de barbarie, comme Hitler l'a fait. Reconnaître la vérité permet de condamner les injustices et d'agir en faveur de la justice et de la paix. | |||
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Max Weber souligne que quiconque veut instaurer par la force la justice sociale sur terre a besoin de partisans, c'est-à-dire d'un appareil humain. Même un leader moralement exemplaire comme Mahatma Gandhi doit réfléchir au fait que tous ses partisans ne partagent pas nécessairement sa pureté d'intention. Sur le plan politique, il est crucial de penser à comment motiver les gens et quels intérêts vont les mobiliser. En politique, la forme peut mobiliser autant que le fond. Par exemple, le franc-parler de Donald Trump a mobilisé de nombreux électeurs aux États-Unis, même si tous n'étaient pas en accord avec le fond de ses idées. Le style de communication et la capacité à toucher les émotions des gens jouent un rôle significatif dans la mobilisation politique. | |||
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Reprenant la pensée de Max Weber, l'éthique de la conviction et l'éthique de la responsabilité ne sont pas contradictoires, mais se complètent pour composer l'homme authentique. Un dirigeant doit intégrer ses principes moraux personnels tout en assumant les conséquences de ses actions sur la société. Cette intégration permet de naviguer avec intégrité dans les complexités de la politique internationale. | |||
'' | '''L'''es problèmes du choix moral en politique internationale sont nombreux et complexes. L'ambiguïté des principes éthiques, l'indétermination des valeurs à considérer, la nature du politique et la tension entre différentes éthiques rendent les décisions difficiles. Cependant, il est essentiel que les acteurs internationaux posent la question morale, réfléchissent avant d'agir et assument la responsabilité de leurs actions. La vérité, en tant que valeur éthique indispensable, doit guider les décisions pour éviter la tolérance de l'inacceptable. La mobilisation politique nécessite une attention à la fois au fond et à la forme, en reconnaissant que les moyens de communication et de persuasion influencent fortement l'engagement des individus. En intégrant l'éthique de la conviction et l'éthique de la responsabilité, les décideurs peuvent aspirer à une politique internationale plus juste et plus efficace. Cette approche équilibrée permet de naviguer les défis moraux complexes, en cherchant à promouvoir le bien commun tout en assumant les réalités du pouvoir et des conséquences de chaque action. | ||
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Version du 15 novembre 2024 à 08:33
Le réalisme classique est une des théories fondatrices des relations internationales, mettant l'accent sur les dynamiques de pouvoir, de sécurité, et d'intérêts nationaux qui façonnent les interactions entre États. Né dans un contexte de transformations profondes et de conflits mondiaux, ce courant puise ses racines dans la pensée de philosophes et théoriciens tels que Thucydide, Machiavel, et Hobbes, qui ont mis en avant une vision pessimiste de la nature humaine et de la politique.
Ce cours explore les bases historiques et intellectuelles du réalisme classique, en examinant comment cette perspective s'est développée en réponse aux défis du pouvoir et de la survie. En retraçant l’évolution de cette approche depuis l'Antiquité jusqu'au XXe siècle, nous verrons comment elle a influencé les politiques étrangères et les stratégies de nombreux pays. À travers une analyse des concepts-clés et des figures emblématiques de cette école de pensée, le cours propose une compréhension approfondie de la manière dont le réalisme classique continue de résonner dans les études contemporaines des relations internationales.
Les origines historiques du réalisme classique
Le réalisme classique puise ses racines dans les premières réflexions sur la nature du pouvoir, la guerre et les relations entre cités-États. L'une des contributions les plus anciennes et les plus influentes à cette école de pensée est celle de Thucydide, historien grec du Ve siècle av. J.-C. Dans son œuvre monumentale, La Guerre du Péloponnèse, Thucydide offre une analyse approfondie des causes et des dynamiques du conflit entre Athènes et Sparte, souvent considérée comme la première étude systématique des relations internationales.
Un passage emblématique de son travail est le "Dialogue des Méliens", où Thucydide met en scène une confrontation verbale entre les Athéniens et les habitants de l'île de Mélos. Les Athéniens, représentant la puissance impérialiste, déclarent aux Méliens :
« Les plus forts tirent tout le parti possible de leur puissance, tandis que les plus faibles n'ont qu'à s'incliner. » — Thucydide, La Guerre du Péloponnèse, V, 89.
Cette citation illustre de manière saisissante la logique de la Realpolitik et du réalisme classique : dans un monde dépourvu d'autorité supérieure, les États puissants imposent leur volonté aux plus faibles pour servir leurs propres intérêts. Les considérations morales ou éthiques sont souvent reléguées au second plan face aux impératifs stratégiques et à la quête de puissance.
Au fil des siècles, cette conception du pouvoir et des relations entre États a été développée par plusieurs penseurs majeurs :
- Niccolò Machiavel (1469-1527), dans Le Prince (1532), conseille aux dirigeants de se concentrer sur la préservation du pouvoir et de l'État, même si cela nécessite des actions immorales. Pour Machiavel, la réussite politique prime sur la moralité, et un leader efficace doit être prêt à utiliser la ruse, la force et la manipulation pour atteindre ses fins.
- Thomas Hobbes (1588-1679), philosophe anglais, dans Le Léviathan (1651), décrit l'état de nature comme une situation anarchique où règne la "guerre de tous contre tous". Selon Hobbes, sans une autorité souveraine pour imposer l'ordre, les individus agissent uniquement en fonction de leurs intérêts personnels, menant à un chaos perpétuel. Transposé au niveau international, où il n'existe pas d'autorité supérieure aux États, cette anarchie naturelle perdure, obligeant chaque État à assurer sa propre survie par tous les moyens nécessaires.
- Carl von Clausewitz (1780-1831), officier et théoricien militaire prussien, dans De la guerre (1832), conceptualise la guerre comme la continuation de la politique par d'autres moyens. Il met l'accent sur le caractère intrinsèquement politique de la guerre et sur l'importance de la stratégie et de la compréhension des forces morales et matérielles dans le conflit.
Un tournant significatif dans l'élaboration du concept de Realpolitik survient au milieu du XIXe siècle avec August Ludwig von Rochau (1810-1873). Déçu par l'échec de la révolution de 1848 en Allemagne, Rochau développe une philosophie politique révisée dans son ouvrage Grundsätze der Realpolitik (Principes de la Realpolitik) publié en 1853. C'est dans ce livre qu'il forge le terme "Realpolitik", établissant ainsi les fondements d'une approche politique basée sur la réalité des forces sociales et politiques plutôt que sur des idéaux abstraits.
La Realpolitik est une théorie politique appliquée dans le monde réel. Elle a été définie comme la "sagesse de l'accord", une méthode pour atteindre des objectifs et obtenir du pouvoir, considérée comme étant à la fois large et flexible. Par opposition aux considérations morales, la Realpolitik repose sur l'aspect pratique et l'efficacité. Le terme "Realpolitik" est dérivé du mot allemand "real", signifiant "réel", soulignant ainsi l'accent mis sur les conditions concrètes et tangibles de la politique.
La vision réaliste du pouvoir selon la Realpolitik est souvent celle d'options limitées : certains choix sont meilleurs que d'autres, mais il n'y a que quelques options disponibles étant donné la façon dont le monde est construit. Cela peut refléter un point de vue pessimiste, car une personne peut ne voir que les options qu'elle a comme bonnes ou mauvaises, contrairement à une perspective idéaliste qui suggère que de multiples possibilités sont toujours envisageables. La Realpolitik invite donc à une évaluation pragmatique des situations, en reconnaissant les contraintes et en optimisant les choix disponibles pour servir les intérêts nationaux.
La politique de puissance a été une force dominante dans les relations internationales du XVIIe siècle jusqu'au début du XXIe siècle. Elle s'est manifestée par des politiques expansionnistes, des alliances stratégiques et des guerres visant à accroître l'influence et la sécurité des États. L'avènement de l'industrialisation et de la modernisation militaire a amplifié cette dynamique, fournissant aux nations des armes plus destructrices et des ressources économiques accrues pour poursuivre leurs ambitions.
Des figures historiques comme Otto von Bismarck (1815-1898), chancelier allemand, ont mis en pratique les principes de la Realpolitik. Bismarck a utilisé une diplomatie habile, des alliances stratégiques et des guerres calculées pour unifier l'Allemagne et renforcer sa position en Europe. Sa politique pragmatique, centrée sur les intérêts nationaux plutôt que sur les idéaux, illustre parfaitement les principes du réalisme classique et de la Realpolitik tels qu'élaborés par Rochau.
Au XXe siècle, face aux bouleversements causés par les deux Guerres mondiales, le réalisme classique est formalisé en tant que théorie académique des relations internationales. Hans Morgenthau (1904-1980), dans son ouvrage Politics Among Nations (1948), a articulé une vision claire du réalisme, affirmant que la politique internationale est gouvernée par des lois objectives basées sur la nature humaine. Il a introduit le concept d'intérêt défini en termes de puissance, soutenant que les États agissent rationnellement pour maximiser leur pouvoir et assurer leur survie dans un système anarchique.
La politique de puissance et le réalisme ont également été critiqués pour leur pessimisme et leur accent sur la compétition plutôt que sur la coopération. Les théories alternatives, comme le libéralisme et le constructivisme, mettent en avant le rôle des institutions internationales, du droit, des normes et des valeurs partagées dans la promotion de la paix et de la coopération entre les États.
Cependant, malgré ces critiques, le réalisme classique reste un cadre analytique essentiel pour comprendre de nombreux aspects des relations internationales contemporaines. Les tensions géopolitiques, les rivalités entre grandes puissances et les conflits persistants illustrent la pertinence continue des concepts de puissance, d'intérêts nationaux et d'anarchie internationale.
Le grec Thucydide : de l'importance du pouvoir
Le réalisme classique trouve l'une de ses premières expressions chez Thucydide, historien et général athénien né en 460 av. J.-C. Il est surtout connu pour son œuvre monumentale, L'Histoire de la guerre du Péloponnèse, qui relate le conflit dévastateur entre Athènes et Sparte. Au-delà d'un simple récit historique, cet ouvrage est une analyse profonde des motivations humaines, des dynamiques de pouvoir et des relations entre cités-États. Thucydide est souvent considéré comme le père fondateur du réalisme en relations internationales en raison de sa vision pragmatique et désenchantée de la politique.
Après avoir été exilé pendant 20 ans à la suite d'une défaite militaire—une perte de la ville d'Amphipolis face au général spartiate Brasidas—Thucydide a consacré son temps à observer et à analyser les causes profondes du conflit, cherchant à comprendre les mécanismes qui mènent les États à la guerre. Son approche méthodique, basée sur des témoignages directs et une enquête rigoureuse, a posé les bases de l'historiographie moderne et de l'analyse politique scientifique.
Dans L'Histoire de la guerre du Péloponnèse, Thucydide relate le célèbre Discours funèbre de Périclès, dans lequel le stratège athénien exalte les vertus de la démocratie athénienne. Périclès souligne que la constitution d'Athènes sert les intérêts de la majorité, que la justice est accessible à tous, et que les citoyens sont choisis pour les charges publiques en fonction de leur mérite. Il met en avant la liberté, la tolérance et le respect des lois comme fondements de la société athénienne.
« La constitution qui nous régit n'a rien à envier à celles de nos voisins. Loin d'imiter les autres peuples, nous leur offrons plutôt un exemple. Parce que notre régime sert les intérêts de la masse des citoyens et pas seulement d'une minorité, on lui donne le nom de démocratie... Nous nous gouvernons dans un esprit de liberté et cette même liberté se retrouve dans nos rapports quotidiens, d'où la méfiance est absente. »
Cette vision idéalisée contraste fortement avec l'analyse réaliste de Thucydide, qui met en évidence la divergence entre les principes internes d'une cité et ses actions sur la scène internationale. À l'intérieur, Athènes est une démocratie où règnent l'égalité devant la loi, la liberté individuelle et le respect des magistrats. Cependant, sur le plan international, Athènes agit de manière impérialiste, poursuivant ses intérêts stratégiques sans égard pour la justice ou la moralité.
Cette dichotomie est illustrée de manière frappante dans le Dialogue des Méliens (Livre V, chapitres 84-116), où Thucydide présente une confrontation entre les envoyés athéniens et les dirigeants de l'île de Mélos. Les Méliens, colonie spartiate, souhaitent rester neutres dans le conflit entre Athènes et Sparte, invoquant des arguments de justice, de moralité et de neutralité.
Les Athéniens, adoptant une position cynique et pragmatique, affirment que le pouvoir prime sur le droit :
Athéniens : « Nous nous abstiendrons pour notre part de faire de belles phrases... Vous savez aussi bien que nous que, dans le monde des hommes, les arguments de droit n'ont de poids que dans la mesure où les adversaires en présence disposent de moyens de contrainte équivalents, et que, si tel n'est pas le cas, les plus forts tirent tout le parti possible de leur puissance, tandis que les plus faibles n'ont qu'à s'incliner. »
Dans cette déclaration, les Athéniens rejettent explicitement les arguments fondés sur la justice ou la moralité, affirmant que ceux-ci n'ont de pertinence que lorsque les parties en présence ont une puissance égale. Ils établissent une vision réaliste où le rapport de force détermine les relations internationales. Pour eux, il est naturel et attendu que les plus forts exploitent leur puissance pour servir leurs intérêts, tandis que les plus faibles doivent se soumettre. Cette attitude reflète une compréhension du monde où les principes éthiques sont secondaires face aux impératifs stratégiques et à la survie de l'État. Les Méliens proposent la neutralité, espérant éviter la destruction :
Méliens : « Alors, vous n’accepteriez pas que nous restions en dehors du conflit et que nous mettions un terme aux hostilités pour devenir vos amis, sans pour cela nous allier ni aux uns ni aux autres ? »
Les Méliens tentent de trouver une solution pacifique en offrant de rester neutres et de cesser les hostilités. Ils espèrent que cette position respectueuse leur permettra de préserver leur indépendance sans s'opposer directement à Athènes. Leur proposition est fondée sur l'idée que la coexistence pacifique est possible si les deux parties y consentent. Cependant, les Athéniens rejettent cette proposition, craignant que montrer de la clémence ne soit perçu comme un signe de faiblesse par leurs sujets et leurs ennemis :
Athéniens : « Non, car votre hostilité ne nous cause pas tellement de tort. Plus dangereuse serait votre amitié que nos sujets interpréteraient comme un signe de faiblesse de notre part, alors que votre haine constitue à nos yeux une preuve de notre puissance. »
Les Athéniens estiment que permettre aux Méliens de rester neutres affaiblirait leur autorité et encouragerait d'autres cités à défier leur domination. Ils considèrent que la neutralité des Méliens serait interprétée comme une indulgence inadmissible, risquant de compromettre leur contrôle sur leur empire. En préférant l'hostilité ouverte des Méliens, qu'ils peuvent écraser, les Athéniens cherchent à renforcer leur réputation de puissance impitoyable, dissuadant ainsi toute résistance future.
Ce dialogue met en évidence plusieurs concepts clés du réalisme classique :
- L'anarchie internationale : L'absence d'une autorité supérieure aux cités-États crée un système anarchique où chaque État doit assurer sa propre survie.
- La quête de puissance : Les États cherchent à maximiser leur pouvoir pour garantir leur sécurité et défendre leurs intérêts.
- Le pragmatisme sur la moralité : Les considérations éthiques sont secondaires face aux impératifs stratégiques. Les États agissent en fonction de ce qui est possible compte tenu du rapport de force.
- La perception du pouvoir : La volonté et la détermination d'un État à utiliser sa puissance sont cruciales pour maintenir son influence et sa crédibilité.
La conclusion tragique du dialogue, avec la conquête de Mélos, le massacre des hommes et la réduction en esclavage des femmes et des enfants, illustre les conséquences brutales de cette logique de puissance. Thucydide montre comment la poursuite implacable des intérêts nationaux peut mener à la violence et à la souffrance, tout en soulignant l'importance de la perception du pouvoir et de la volonté politique.
Cette analyse est toujours pertinente dans le contexte contemporain. Les grandes puissances continuent de privilégier leurs intérêts stratégiques, parfois au détriment des principes moraux ou du droit international. Les interventions militaires, les pressions économiques et les jeux d'influence diplomatique reflètent cette dynamique de puissance décrite par Thucydide il y a plus de 2 500 ans.
Cette analyse est toujours pertinente dans le contexte contemporain. Les grandes puissances continuent de privilégier leurs intérêts stratégiques, parfois au détriment des principes moraux ou du droit international. Les interventions militaires, les pressions économiques et les jeux d'influence diplomatique reflètent cette dynamique de puissance décrite par Thucydide il y a plus de 2 500 ans.
L'annexion de la Crimée par la Russie est un exemple frappant de la poursuite des intérêts nationaux au mépris des normes internationales. Malgré les protestations de la communauté internationale et les sanctions imposées, la Russie a agi pour sécuriser sa position stratégique en mer Noire et protéger ses intérêts géopolitiques. Le gouvernement russe a invoqué la protection des populations russophones et des intérêts historiques, mais cette action a été largement perçue comme une démonstration de puissance visant à renforcer son influence régionale.
La mer de Chine méridionale est le théâtre de revendications territoriales concurrentes entre la Chine et plusieurs pays voisins, dont le Vietnam, les Philippines et la Malaisie. La Chine a construit des îles artificielles et militarisé la région, affirmant sa souveraineté sur une zone riche en ressources naturelles et stratégique pour le commerce mondial. Malgré une décision défavorable de la Cour permanente d'arbitrage en 2016, la Chine continue de renforcer sa présence, illustrant une approche réaliste où la puissance et les intérêts nationaux priment sur le droit international.
Le cas de la Syrie illustre également cette dynamique. Plusieurs puissances étrangères, notamment les États-Unis, la Russie, l'Iran et la Turquie, sont intervenues dans le conflit pour poursuivre leurs propres intérêts stratégiques. La Russie soutient le régime de Bachar al-Assad pour maintenir son influence au Moyen-Orient et conserver sa base navale à Tartous. Les États-Unis et leurs alliés ont soutenu diverses factions pour lutter contre le terrorisme et promouvoir des changements politiques. Malgré les appels au respect du droit international et aux considérations humanitaires, les interventions ont souvent été guidées par des calculs de puissance et d'influence.
Les tensions commerciales entre les États-Unis et la Chine reflètent une compétition pour la suprématie économique et technologique. Les deux pays ont imposé des tarifs douaniers élevés sur les produits de l'autre, affectant le commerce mondial. Les actions entreprises sont motivées par le désir de protéger les industries nationales, de contrôler les technologies clés et de renforcer leur position économique. Ce conflit démontre comment les intérêts nationaux peuvent conduire à des politiques agressives, malgré les impacts négatifs sur l'économie mondiale.
Le Yémen est le théâtre d'un conflit complexe où les puissances régionales, principalement l'Arabie saoudite et l'Iran, soutiennent des parties opposées. L'Arabie saoudite mène une coalition militaire contre les Houthis, soutenus par l'Iran, pour contrer l'influence iranienne dans la région. Ce conflit a engendré une crise humanitaire majeure, mais les acteurs principaux poursuivent leurs objectifs stratégiques, illustrant une fois de plus la primauté des intérêts nationaux sur les considérations humanitaires.
La question de Taïwan est une source de tension majeure entre la Chine et les États-Unis. La Chine considère Taïwan comme une province renégate et n'exclut pas l'usage de la force pour réaliser la réunification. Les États-Unis, tout en reconnaissant le principe d'une seule Chine, maintiennent des relations non officielles avec Taïwan et lui fournissent des armes. Les démonstrations de force militaire, comme les survols d'avions chinois près de Taïwan et les passages de navires américains dans le détroit de Taïwan, reflètent une compétition stratégique où chaque partie cherche à affirmer sa puissance et à défendre ses intérêts.
En 2018, les États-Unis se sont retirés unilatéralement de l'accord sur le nucléaire iranien (JCPOA), rétablissant des sanctions économiques contre l'Iran. Cette décision a été motivée par le désir de contraindre l'Iran à renégocier un accord plus favorable aux intérêts américains et à limiter l'influence iranienne au Moyen-Orient. Malgré les objections des autres signataires de l'accord et les impacts négatifs sur la population iranienne, les États-Unis ont privilégié une approche de pression maximale, illustrant une politique guidée par les intérêts nationaux.
Dans plusieurs pays d'Afrique subsaharienne, des puissances étrangères interviennent pour protéger leurs intérêts économiques et stratégiques. Par exemple, la présence de forces étrangères au Sahel vise à lutter contre le terrorisme, mais également à sécuriser l'accès aux ressources naturelles et à maintenir une influence géopolitique. Ces interventions sont souvent justifiées par des préoccupations sécuritaires, mais elles reflètent aussi des objectifs de puissance et d'influence.
Ces exemples contemporains illustrent que les États continuent d'agir selon une logique réaliste, priorisant leurs intérêts nationaux et leur puissance dans un système international anarchique. Les principes moraux ou les normes internationales sont souvent subordonnés aux impératifs stratégiques. Les dynamiques décrites par Thucydide restent pertinentes pour comprendre les relations internationales actuelles.
Selon Thucydide, un État sans volonté n'a pas de pouvoir réel et a peu de chances de survivre sur la scène internationale. Les États les plus faibles cherchent à renforcer leur position en nouant des alliances ou en adoptant des stratégies qui maximisent leurs chances de survie.
La Realpolitik, ou "politique de puissance", est donc au cœur de la vision réaliste. Elle est caractérisée par une approche pragmatique et flexible pour atteindre des objectifs et obtenir du pouvoir, en privilégiant l'efficacité sur les considérations morales. Le terme "Realpolitik" est dérivé de l'allemand "real", signifiant "réel", mettant l'accent sur les conditions concrètes de la politique plutôt que sur des idéaux abstraits.
La Realpolitik repose sur la reconnaissance que les options disponibles sont souvent limitées par la structure du système international. Certains choix sont meilleurs que d'autres, mais ils sont contraints par les réalités du pouvoir. Cette perspective peut sembler pessimiste, car elle met l'accent sur les contraintes plutôt que sur les possibilités offertes par une vision idéaliste.
L'étude de Thucydide nous permet de comprendre les fondements du réalisme classique et l'importance du pouvoir dans les relations internationales. Son analyse pragmatique et lucide des motivations humaines et des dynamiques de puissance offre des enseignements précieux pour appréhender les enjeux actuels de la politique mondiale. En reconnaissant la persistance de ces dynamiques, nous pouvons mieux analyser les actions des États et les tensions qui façonnent notre monde contemporain.
Le chinois Sun Tzu, l'indien Kautilîya
Sun Tzu et l'art de la guerre
Le réalisme classique ne se limite pas aux penseurs occidentaux ; il trouve également des racines profondes dans la tradition philosophique orientale. Sun Tzu, stratège militaire chinois du VIe siècle av. J.-C., est un contemporain de Thucydide. Son œuvre majeure, L'Art de la guerre, est considérée comme l'un des traités les plus influents sur la stratégie militaire et la pensée réaliste.
Contexte historique et importance de Sun Tzu
Sun Tzu a vécu pendant la période des Printemps et des Automnes (770-476 av. J.-C.), une époque marquée par des conflits incessants entre royaumes rivaux en Chine. Cette période a favorisé le développement de stratégies militaires sophistiquées et de réflexions profondes sur la guerre et le pouvoir. L'Art de la guerre est un recueil de treize chapitres qui abordent divers aspects de la stratégie, de la tactique, de la psychologie, de l'éthique et du leadership.
La conception élargie de la guerre et la stratégie au plus haut niveau
La conception de la guerre de Sun Tzu est beaucoup plus large et concerne principalement la conduite de la guerre au plus haut niveau stratégique. Il estime que pour conquérir un ennemi, il faut détruire tous les moyens dont il dispose pour faire la guerre. Cela ne se limite pas aux affrontements militaires directs, mais englobe également des aspects tels que l'économie, la diplomatie, le moral des troupes et de la population, et les alliances.
Sun Tzu considère la guerre comme une extension de la politique et de la diplomatie :
« La guerre est le grand enjeu de l'État. Elle est le lieu où se décide la vie ou la mort, le chemin qui mène à la survie ou à la ruine. Il est indispensable de la bien diriger. » — L'Art de la guerre, Chapitre I
Cette approche intègre la guerre dans une vision plus globale de l'art de gouverner. Pour Sun Tzu, les actions militaires doivent être cohérentes avec les objectifs politiques et diplomatiques de l'État. La stratégie militaire est donc utilisée comme une pensée politique pour naviguer dans le système international anarchique, en utilisant le pouvoir pour atteindre les objectifs nationaux.
Connaissance de soi et de l'adversaire
Un des enseignements les plus célèbres de Sun Tzu est l'importance de la connaissance de soi et de l'ennemi :
« Si tu connais l'ennemi et que tu te connais toi-même, tu n'as pas à craindre le résultat de cent batailles. Si tu te connais toi-même mais pas l'ennemi, pour chaque victoire remportée, tu subiras également une défaite. Si tu ne connais ni l'ennemi ni toi-même, tu succomberas dans toutes les batailles. » — L'Art de la guerre, Chapitre III
Cette maxime met en évidence l'importance de l'information, de l'espionnage et de la stratégie dans les affaires militaires et, par extension, dans les relations internationales. La connaissance approfondie de ses propres forces et faiblesses, ainsi que celles de l'adversaire, est essentielle pour élaborer des stratégies efficaces. Cela implique une évaluation réaliste des capacités de l'État et une compréhension claire des intentions et des ressources de l'ennemi.
La rationalité et la stratégie dans la conduite de l'État
Sun Tzu insiste sur la nécessité pour les dirigeants d'adopter une approche rationnelle et stratégique dans la gestion des affaires de l'État. La réflexion, la planification et l'intelligence collective sont valorisées pour guider les décisions politiques et militaires. L'utilisation judicieuse des ressources, l'adaptation aux circonstances et la flexibilité stratégique sont des éléments clés de sa philosophie.
Il préconise également l'importance de remporter des victoires sans engagement prolongé :
« Remporter cent victoires en cent batailles n'est pas le summum de l'habileté. Soumettre l'ennemi sans combattre est le summum de l'art de la guerre. » — L'Art de la guerre, Chapitre III
Sun Tzu suggère que la véritable habileté réside dans la capacité à atteindre les objectifs stratégiques sans recourir à des conflits destructeurs. Cela peut être accompli par la dissuasion, la diplomatie, la manipulation psychologique ou l'établissement d'alliances. Cette approche minimise les coûts humains et matériels tout en renforçant la position de l'État.
L'importance de l'espionnage et de l'information
L'information est un atout stratégique majeur selon Sun Tzu. Il accorde une place prépondérante à l'espionnage et au renseignement :
« Celui qui connaît l'art de l'adaptation et de l'utilisation des espions est à la hauteur de tout pouvoir civilisé. C'est l'essence même de l'art de la guerre. » — L'Art de la guerre, Chapitre XIII
Sun Tzu met en lumière le rôle crucial des renseignements dans la prise de décision. L'espionnage permet de recueillir des informations vitales sur les intentions, les mouvements et les capacités de l'adversaire. Dans le contexte contemporain, cela se traduit par l'importance des services de renseignement et des technologies de surveillance dans les relations internationales. Les États investissent massivement dans la collecte d'informations pour anticiper les menaces et élaborer des stratégies adaptées.
Sun Tzu et le réalisme politique
Les idées de Sun Tzu présentent de fortes similitudes avec le réalisme politique en relations internationales. Son œuvre reflète une vision où les États sont les acteurs principaux, agissant dans un système anarchique pour assurer leur survie et maximiser leurs intérêts. La guerre est considérée comme une continuation de la politique par d'autres moyens, une notion également présente chez Clausewitz.
Sun Tzu prône une approche pragmatique, où l'efficacité et les résultats priment sur les considérations morales. La ruse, la surprise et la flexibilité sont valorisées pour atteindre les objectifs stratégiques. Cette perspective réaliste met l'accent sur l'importance du pouvoir, de la stratégie et de la compréhension des dynamiques de l'environnement international.
Influence contemporaine de Sun Tzu
Les enseignements de Sun Tzu ont traversé les siècles et continuent d'influencer non seulement les stratégies militaires, mais aussi les domaines de la politique, des affaires et de la gestion. Ses principes sont étudiés dans les académies militaires du monde entier et appliqués par les dirigeants pour élaborer des stratégies efficaces.
- Stratégie militaire moderne : Les concepts de Sun Tzu ont été utilisés pour comprendre et élaborer des stratégies pendant la Seconde Guerre mondiale, la guerre du Vietnam et d'autres conflits récents. L'importance de la supériorité informationnelle, de la guerre psychologique et de la flexibilité stratégique trouve ses racines dans L'Art de la guerre.
- Affaires et management : Les principes de Sun Tzu sont appliqués dans le monde des affaires pour développer des stratégies concurrentielles, gérer les conflits organisationnels et négocier efficacement.
- Cyberespace et renseignement : L'accent mis sur l'information et l'espionnage est particulièrement pertinent à l'ère numérique, où la cybersécurité et la guerre de l'information sont des aspects cruciaux de la sécurité nationale.
La contribution de Sun Tzu
Comme Thucydide, Sun Tzu reconnaît l'importance du pouvoir et de la survie de l'État dans un environnement compétitif. Cependant, Sun Tzu met davantage l'accent sur la stratégie indirecte, la ruse et l'importance de vaincre l'ennemi sans combat, ce qui offre une perspective complémentaire aux approches plus directes souvent décrites dans la tradition occidentale.
Sun Tzu apporte une contribution significative au réalisme classique en offrant une perspective orientale sur la stratégie, le pouvoir et les relations internationales. L'Art de la guerre souligne la nécessité pour les États de gérer leurs affaires de manière rationnelle, de comprendre profondément leur propre nature et celle de leurs adversaires, et d'adopter des stratégies flexibles pour naviguer dans un système international anarchique.
Ses enseignements mettent en évidence l'importance de l'information, de la ruse et de la stratégie indirecte, offrant des outils précieux pour les décideurs contemporains. En intégrant les principes de Sun Tzu, nous enrichissons notre compréhension du réalisme classique et élargissons le cadre analytique pour inclure des perspectives non occidentales sur la guerre et la politique internationale.
Kautilya et l'Arthashastra
Le réalisme classique trouve également ses racines dans la tradition philosophique indienne, avec le penseur Kautilya, également connu sous le nom de Chanakya ou Vishnugupta, qui a vécu au IIIe siècle av. J.-C. Kautilya était un érudit, un conseiller politique et le principal ministre de l'empereur Chandragupta Maurya, le fondateur de l'Empire Maurya en Inde. Son œuvre majeure, l'Arthashastra, est un traité ancien sur la science politique, l'économie et la stratégie militaire, et est considéré comme l'un des textes les plus importants de la littérature politique indienne.
Contexte historique et importance de Kautilya
L'Arthashastra a été écrit dans un contexte de fragmentation politique en Inde, où de nombreux royaumes et principautés se disputaient le pouvoir. Kautilya a joué un rôle clé dans l'unification de l'Inde du Nord sous Chandragupta Maurya, en utilisant des stratégies politiques et militaires sophistiquées. Son traité offre une vision pragmatique et parfois amorale de la gouvernance, mettant l'accent sur la nécessité pour l'État d'utiliser tous les moyens à sa disposition pour assurer sa survie et sa prospérité.
La science du gain matériel et du pouvoir
Kautilya fait de la politique une science du gain matériel (artha), considérant que le but principal de l'État est de protéger ses intérêts et d'accroître sa puissance. Il postule que l'État doit utiliser tous les moyens, y compris ceux qui peuvent être considérés comme immoraux, pour s'étendre et se défendre. Ces moyens incluent des stratégies directes, comme la force militaire, et des stratégies indirectes, comme l'espionnage, la subversion, la manipulation diplomatique et le recours à la trahison pour affaiblir l'adversaire.
L'Arthashastra : un traité pragmatique sans restriction morale
L'Arthashastra est remarquable pour son approche pragmatique et réaliste de la politique et de la guerre, sans être limité par des considérations morales ou philosophiques. Kautilya traite de nombreux aspects de la gouvernance, notamment :
- L'organisation de l'État : Il décrit un État fortement centralisé avec une bureaucratie efficace, où le roi est assisté par des conseillers et des ministres compétents.
- La politique intérieure : Il aborde la gestion de l'économie, la fiscalité, la justice, la sécurité intérieure et le bien-être des citoyens.
- La politique extérieure : Il développe des stratégies pour la diplomatie, les alliances, la guerre et l'expansion territoriale.
- L'espionnage et le renseignement : Il accorde une importance particulière aux réseaux d'espions pour recueillir des informations sur les ennemis et les alliés potentiels.
- La guerre et la stratégie militaire : Il détaille les tactiques militaires, l'utilisation de la ruse, la guerre psychologique et les moyens de déstabiliser l'adversaire.
L'utilisation de tous les moyens pour la survie et l'expansion de l'État
Kautilya soutient que le roi ou le gouvernement doit être prêt à utiliser tous les moyens nécessaires pour protéger l'État et assurer son expansion. Cela inclut des actions qui peuvent être perçues comme immorales, telles que :
- La tromperie et la ruse : Tromper l'adversaire pour gagner un avantage stratégique.
- L'assassinat politique : Éliminer les ennemis ou les opposants potentiels.
- L'espionnage : Utiliser des agents pour infiltrer les cours étrangères et obtenir des informations cruciales.
- La corruption : Acheter la loyauté ou la trahison d'individus influents dans les États adverses.
- La propagande : Manipuler l'opinion publique pour soutenir les objectifs de l'État.
Cette approche souligne une vision du réalisme politique où la fin justifie les moyens, et où la moralité est subordonnée aux intérêts de l'État. Kautilya considère que la stabilité et la prospérité de l'État sont des objectifs suprêmes qui peuvent nécessiter des actions amorales. Il n'encourage pas nécessairement l'immoralité pour elle-même, mais il reconnaît que, dans un environnement compétitif et anarchique, l'État doit être prêt à agir de manière décisive pour survivre.
La Mandala : la théorie des cercles de royaumes
Une des contributions majeures de Kautilya est la théorie du Mandala, ou théorie des cercles de royaumes. Selon cette théorie, les États voisins sont naturellement des ennemis potentiels, tandis que les États situés au-delà des voisins peuvent être des alliés contre les ennemis immédiats. Cela crée un système complexe d'alliances et de rivalités, où l'État doit naviguer avec prudence pour maximiser ses avantages.
La théorie du Mandala reflète une compréhension réaliste des relations internationales, où les États agissent en fonction de leurs intérêts stratégiques, formant des alliances temporaires pour contrer des menaces communes. Cela préfigure les concepts modernes d'équilibre des pouvoirs et de réalignement stratégique.
La fusion des idées philosophiques et pratiques
L'Arthashastra est important pour sa fusion d'idées philosophiques avec des conseils pratiques sur la gouvernance et la stratégie. Kautilya combine une compréhension profonde de la nature humaine avec des recommandations concrètes pour la gestion de l'État. Il reconnaît que les individus sont motivés par des intérêts personnels, et que le dirigeant doit utiliser cette connaissance pour gouverner efficacement.
Influence de Kautilya sur le réalisme classique
Kautilya peut être considéré comme un précurseur du réalisme classique en relations internationales. Sa vision pragmatique et centrée sur l'État correspond aux principes fondamentaux du réalisme :
- L'anarchie internationale : L'absence d'une autorité supérieure oblige les États à assurer leur propre sécurité.
- La quête de puissance : Les États cherchent à maximiser leur puissance pour protéger leurs intérêts.
- Le rôle central de l'État : L'État est l'acteur principal, agissant rationnellement pour assurer sa survie.
- Le pragmatisme sur la moralité : Les considérations morales sont secondaires face aux impératifs stratégiques.
Applications contemporaines des idées de Kautilya
Les idées de Kautilya restent pertinentes dans le contexte actuel des relations internationales :
- Stratégie et politique étrangère : Les États continuent d'utiliser une combinaison de diplomatie, de ruse et de force pour atteindre leurs objectifs.
- Renseignement et espionnage : L'importance du renseignement pour la sécurité nationale est plus grande que jamais, avec des technologies avancées de surveillance.
- Géopolitique et alliances : La théorie du Mandala peut être appliquée pour comprendre les alliances et les rivalités régionales.
- Économie politique : La gestion de l'économie pour renforcer la puissance de l'État est un aspect clé de la politique contemporaine.
Kautilya partage des similitudes avec d'autres penseurs réalistes comme Machiavel. Tous deux reconnaissent la nécessité pour le dirigeant d'être pragmatique et parfois amoral pour maintenir le pouvoir et protéger l'État. Cependant, Kautilya offre une perspective unique en intégrant une compréhension systématique des structures étatiques et des stratégies diplomatiques.
Kautilya, à travers l'Arthashastra, apporte une contribution majeure au réalisme classique en relations internationales. Sa vision pragmatique de la politique, où l'État utilise tous les moyens pour se protéger et s'étendre, souligne l'importance du pouvoir et de la stratégie dans un système international anarchique. En intégrant des stratégies directes et indirectes, y compris l'espionnage et la manipulation, Kautilya fournit un cadre pour comprendre comment les États naviguent dans un environnement compétitif.
En reconnaissant que la réalité est souvent déterminée par le pouvoir, Kautilya illustre l'idée que le réalisme est souvent appelé "la philosophie de la force qui fait le droit". Cette conception souligne que dans les relations internationales, le droit et la justice sont souvent façonnés par ceux qui détiennent le pouvoir, et que les États doivent être prêts à agir en conséquence pour protéger leurs intérêts.
Sa pensée démontre que la réflexion sur le pouvoir et les relations internationales est une préoccupation universelle, transcendant les cultures et les époques. Les enseignements de Kautilya restent pertinents pour les décideurs contemporains, offrant des leçons sur la manière dont les États peuvent naviguer dans un système international complexe et compétitif.
Ibn-Khaldun et Hobbes: pour un Léviathan
Ibn Khaldoun et la nature politique de l'homme
Le réalisme classique trouve également des fondations solides dans la pensée islamique médiévale, notamment à travers l'œuvre d'Ibn Khaldoun (1332-1406). Considéré comme l'un des historiens les plus éminents du Moyen Âge, Ibn Khaldoun est un penseur arabe dont l'influence s'étend bien au-delà du monde islamique, ayant profondément marqué la philosophie de l'histoire, l'économie et la sociologie occidentales.
Contexte historique et œuvre majeure
Ibn Khaldoun est né à Tunis et a vécu une vie riche en expériences politiques et administratives, occupant divers postes au sein des gouvernements de l'Afrique du Nord et de l'Espagne musulmane. Son œuvre majeure, "Le Livre des Exemples" (Kitāb al-ʿIbar), est une histoire universelle qui se distingue par son approche analytique et comparative des civilisations. Le premier volume de cet ouvrage, la Muqaddima ("Introduction"), est souvent considéré comme un travail indépendant en raison de sa profondeur et de son originalité.
Dans la Muqaddima, Ibn Khaldoun examine les origines et le développement de la société humaine, proposant une théorie générale de l'histoire et de la civilisation. Il analyse la dynamique des sociétés, les facteurs de leur émergence, de leur croissance et de leur déclin, en se basant sur les écrits de ses prédécesseurs, ses observations personnelles et son expérience pratique de la politique.
La nature politique de l'homme et la nécessité de la vie sociale
Ibn Khaldoun partage l'idée, déjà exprimée par Aristote, que l'homme est par nature un être social et politique. Il affirme que les êtres humains sont faits pour vivre en société, car ils ne peuvent subvenir à leurs besoins fondamentaux seuls. Cette conception souligne que la collaboration et la coexistence sont indispensables pour la survie et le développement de l'humanité.
Il écrit que "la vie sociale est indispensable à l'humanité", car sans elle, les hommes ne pourraient assurer leur existence ni réaliser le plan divin. L'homme est confronté à deux faiblesses majeures :
- La nécessité de se nourrir : L'homme ne peut subsister sans nourriture, et la production de nourriture requiert des efforts combinés.
- Le besoin de coopération : "Les besoins d’une collectivité ne peuvent être satisfaits que par la coopération". L'effort individuel est insuffisant pour répondre aux besoins de la société.
Commentaire et contextualisation :
Ibn Khaldoun souligne que, contrairement à certains animaux dotés de forces naturelles pour se défendre, l'homme a été moins favorisé. Il écrit que "Dieu a créé l'homme sous une forme qui ne peut subsister sans nourriture" et que "il lui faut faire appel à un grand nombre de ses semblables". Par conséquent, pour assurer sa protection et sa subsistance, l'entraide est essentielle. La vie sociale devient alors une condition indispensable à l'humanité.
L'organisation de la vie sociale et le rôle du pouvoir royal
Ibn Khaldoun aborde la question cruciale de l'organisation de la vie en société. Il soutient que le pouvoir royal est une qualité naturelle et nécessaire à l'homme. Un dirigeant fort est indispensable pour maintenir l'ordre, assurer la sécurité et domestiquer les instincts potentiellement destructeurs des individus.
Il affirme que "il faut un pouvoir plus fort au-dessus des individus qui les oblige à bien se comporter les uns par rapport aux autres". Ce pouvoir organise la société de manière à ce que la vie des hommes soit sûre et protégée, semblable à la quiétude que l'on trouve dans son propre foyer.
Commentaire et contextualisation :
Cette idée reflète la conviction que la hiérarchie politique est nécessaire pour éviter le chaos et l'instabilité. Le pouvoir centralisé d'un roi ou d'un dirigeant légitime permet de limiter la méfiance entre les individus, car l'autorité impose des règles et des normes de conduite. Cela crée un environnement où la coopération est possible et où les objectifs communs peuvent être poursuivis.
La dualité entre l'ordre interne et l'anarchie externe
Ibn Khaldoun reconnaît la distinction entre l'ordre établi au sein de l'État et l'absence d'autorité au niveau international. À l'intérieur, la hiérarchie et le pouvoir royal maintiennent la stabilité et la cohésion sociale. À l'extérieur, cependant, les relations entre États sont caractérisées par la compétition pour la puissance et l'influence.
Il écrit que "ils sont donc dans un État qui est le contraire de l'anarchie", soulignant que la société organisée sous un pouvoir central est protégée du désordre interne. Cependant, sur la scène internationale, les États opèrent dans un environnement anarchique où la puissance détermine les relations.
Commentaire et contextualisation :
Cette dualité rappelle la schizophrénie entre le national interne et l'international externe, où la puissance compte. C'est précisément en s'unissant sous un dirigeant fort que les hommes peuvent assurer leur sécurité face aux menaces externes. La solidarité interne renforce la capacité de l'État à naviguer dans un environnement international anarchique.
Ibn Khaldoun et le réalisme classique
Les idées d'Ibn Khaldoun présentent des parallèles significatifs avec le réalisme classique :
- La nature politique de l'homme : Comme les réalistes, il considère que les êtres humains sont naturellement enclins à vivre en société et à établir des structures de pouvoir pour maintenir l'ordre.
- La nécessité du pouvoir centralisé : Il souligne l'importance d'un dirigeant fort pour imposer des règles et assurer la sécurité, reflétant l'idée réaliste que l'État doit être puissant pour survivre.
- L'anarchie internationale : En reconnaissant l'absence d'autorité supérieure entre les États, Ibn Khaldoun anticipe le concept réaliste de l'anarchie du système international, où les États agissent pour maximiser leur puissance.
- La dualité interne-externe : Sa distinction entre l'ordre interne hiérarchique et l'anarchie externe correspond à la vision réaliste de la politique mondiale.
Comparaison avec Hobbes et Aristote
Ibn Khaldoun partage avec Aristote l'idée que l'homme est un animal politique, destiné à vivre en société. Cependant, il anticipe également certaines idées de Thomas Hobbes, notamment sur la nécessité d'un pouvoir souverain pour éviter le chaos.
- Avec Aristote : Tous deux voient la sociabilité comme une caractéristique intrinsèque de l'humanité. La politique est naturelle, et l'organisation sociale est essentielle pour réaliser le potentiel humain.
- Avec Hobbes : Ibn Khaldoun reconnaît que sans un pouvoir supérieur, les hommes pourraient être en conflit constant. Le pouvoir royal est nécessaire pour prévenir l'anarchie et assurer la sécurité, concept central dans la pensée de Hobbes.
Influence et pertinence contemporaine
L'œuvre d'Ibn Khaldoun a eu une influence durable sur la pensée occidentale et continue d'être étudiée pour sa profondeur analytique. Ses idées sur la dynamique des civilisations, la montée et le déclin des empires, et le rôle du leadership restent pertinentes pour comprendre les relations internationales actuelles.
Applications contemporaines :
- Étude des sociétés : Sa méthodologie d'analyse comparative est utilisée en sociologie et en anthropologie pour comprendre les évolutions sociales.
- Science politique : Ses réflexions sur le pouvoir, l'État et la gouvernance éclairent les débats sur la nature de l'autorité et le rôle des institutions politiques.
- Relations internationales : La dualité entre ordre interne et anarchie externe offre un cadre pour analyser la politique mondiale, les conflits et la coopération entre États.
Ibn Khaldoun apporte une contribution essentielle au réalisme classique en soulignant la nature politique de l'homme et la nécessité d'un pouvoir centralisé pour maintenir l'ordre social. Sa reconnaissance de l'anarchie du système international et de la nécessité pour les États de s'organiser pour assurer leur sécurité reflète des concepts clés du réalisme.
En intégrant la perspective d'Ibn Khaldoun, nous enrichissons notre compréhension des origines historiques du réalisme classique, en reconnaissant l'apport des penseurs du monde islamique médiéval. Son œuvre souligne que les préoccupations concernant le pouvoir, la sécurité et l'organisation sociale sont universelles et intemporelles, transcendant les cultures et les époques.
Thomas Hobbes
Le réalisme classique a été profondément influencé par les idées du philosophe anglais Thomas Hobbes (1588-1679). Dans son œuvre majeure, Le Léviathan (1651), Hobbes développe une théorie politique qui cherche à comprendre la nature de l'homme et les fondements de l'État. Son analyse de l'état de nature et de la nécessité d'un pouvoir souverain est centrale pour le réalisme en relations internationales.
Contexte historique et objectif du Léviathan
Hobbes écrit Le Léviathan dans le contexte tumultueux de la Guerre de Trente Ans (1618-1648) et de la Guerre civile anglaise (1642-1651). Ces conflits ont profondément marqué sa pensée, le conduisant à chercher un moyen de garantir la paix et la stabilité dans la société. Il aspire à créer un traité politique systématique, équivalent au traité d'Euclide en géométrie, qui établisse les bases rationnelles de l'ordre politique.
Le Léviathan représente pour Hobbes le pouvoir souverain, qu'il soit incarné par un roi ou un parlement. Ce pouvoir absolu est nécessaire pour maintenir la paix et la sécurité à l'intérieur de l'État, protégeant ainsi les individus de la violence et du chaos.
L'état de nature et la nature humaine
Hobbes commence par analyser la nature humaine et l'état de nature, une condition hypothétique où les hommes vivent sans gouvernement ni lois. Il postule que les hommes sont fondamentalement égaux en aptitudes physiques et mentales. Cette égalité engendre des désirs similaires et une compétition pour les mêmes ressources limitées.
Il écrit :
« De cette égalité de capacité résulte une égalité d'espoir d'atteindre nos fins. Et c'est pourquoi si deux hommes désirent la même chose, dont ils ne peuvent cependant jouir tous les deux, ils deviennent ennemis ; et, pour atteindre leur but (principalement leur propre conservation, et quelquefois le seul plaisir qu'ils savourent), ils s'efforcent de se détruire ou de subjuguer l'un l'autre. » — Hobbes, Le Léviathan, Chapitre XIII
Hobbes souligne que l'égalité des capacités humaines conduit à une égalité des espérances, ce qui engendre la compétition. Lorsque deux individus désirent la même chose qu'ils ne peuvent partager, le conflit est inévitable. Cette rivalité pour les ressources mène à une situation de méfiance et de violence.
Il poursuit :
« De cette défiance de l'un envers l'autre, il résulte qu'il n'existe aucun moyen pour un homme de se mettre en sécurité aussi raisonnable que d'anticiper, c'est-à-dire de se rendre maître, par la force ou la ruse, de la personne du plus grand nombre possible d'hommes, jusqu'à ce qu'il ne voie plus une autre puissance assez importante pour le mettre en danger. » — Hobbes, Le Léviathan, Chapitre XIII
Cette citation illustre le concept de méfiance mutuelle. Dans l'état de nature, chaque individu vit dans la crainte des autres. Pour assurer sa propre sécurité, il est rationnel d'attaquer préventivement, de soumettre ou de neutraliser les autres avant qu'ils ne le fassent. Cette logique de l'anticipation conduit à une escalade de la violence et au conflit généralisé.
Hobbes identifie trois causes principales de querelle :
« De sorte que nous trouvons dans la nature humaine trois principales causes de querelle : premièrement, la rivalité ; deuxièmement, la méfiance ; et troisièmement, la fierté. » — Hobbes, Le Léviathan, Chapitre XIII
- La rivalité : Les hommes attaquent pour le gain, cherchant à s'approprier les biens, les ressources ou les personnes.
- La méfiance : Ils attaquent pour la sécurité, anticipant les menaces potentielles des autres.
- La fierté : Ils combattent pour la réputation, l'honneur ou pour répondre à des offenses réelles ou perçues.
Hobbes décrit l'état de nature comme une situation de guerre permanente :
« Il apparaît clairement par là qu'aussi longtemps que les hommes vivent sans un pouvoir commun qui les tienne tous en respect, ils sont dans cette condition qui se nomme guerre, et cette guerre est guerre de chacun contre chacun. » — Hobbes, Le Léviathan, Chapitre XIII
Il ajoute :
« Dans une telle condition, il n'y a pas de place pour l'industrie, parce que le fruit en est incertain, et par conséquent pas de culture de la terre ; pas de navigation, ni d'usage des commodités qui peuvent être importées par mer ; pas de commodités pour se mouvoir et se transporter ; pas de connaissance de la face de la terre ; pas de compte du temps ; pas d'arts ; pas de lettres ; pas de société ; et ce qui est le pire de tout, une crainte continuelle et un danger de mort violente ; et la vie de l'homme est solitaire, pauvre, désagréable, brutale et brève. » — Hobbes, Le Léviathan, Chapitre XIII
Hobbes peint un tableau sombre de l'état de nature, où l'absence d'autorité conduit au chaos et à l'insécurité totale. La peur constante et la méfiance empêchent toute forme de progrès ou de coopération durable.
La nécessité d'un pouvoir souverain : le Léviathan
Pour sortir de cet état de guerre perpétuelle, Hobbes propose la création d'un pouvoir souverain absolu, le Léviathan. Les individus, par un contrat social, acceptent de céder une partie de leur liberté à un souverain qui détient l'autorité ultime pour faire et appliquer les lois. Ce pouvoir commun impose la paix et la sécurité, empêchant les individus de se nuire mutuellement.
Il écrit :
« La seule façon d'ériger un pouvoir commun capable de les défendre contre l'invasion des étrangers et les blessures qu'ils peuvent se faire les uns aux autres, et de les assurer pour qu'ils puissent par leur propre industrie et par les fruits de la terre nourrir eux-mêmes et vivre en paix, est de conférer tout leur pouvoir et toute leur force à un homme ou à une assemblée d'hommes qui peut réduire toutes leurs volontés, par pluralité de voix, en une seule volonté. » — Hobbes, Le Léviathan, Chapitre XVII
Le Léviathan représente l'État fort et centralisé, capable de maintenir l'ordre interne. Hobbes insiste sur le fait que seul un pouvoir absolu peut garantir la paix et protéger les individus de la violence. Ce pouvoir n'est pas limité par des lois extérieures, ce qui signifie qu'il est souverain et autonome.
Le réalisme hobbesien en relations internationales
Le réalisme hobbesien est une théorie des relations internationales qui soutient que les États sont motivés par l'intérêt personnel et que leur pouvoir est illimité en l'absence d'une autorité supérieure. Dans le système international, les États sont dans un état de nature les uns par rapport aux autres, caractérisé par l'anarchie et la méfiance mutuelle.
Applications des idées de Hobbes :
- Anarchie internationale : Comme il n'existe pas de Léviathan au niveau mondial, les relations entre États sont marquées par la méfiance et la compétition pour le pouvoir.
- Sécurité nationale : Les États agissent pour assurer leur propre sécurité, souvent en prenant des mesures préventives contre les autres États.
- Course aux armements : La méfiance conduit les États à renforcer leurs capacités militaires, ce qui peut entraîner des conflits.
Exemples contextuels contemporains
Pour illustrer les idées de Hobbes dans le contexte actuel, considérons plusieurs situations où les États agissent dans un environnement anarchique, guidés par l'intérêt personnel et la méfiance mutuelle.
Exemple 1 : La prolifération nucléaire et la dissuasion
La dissuasion nucléaire est un exemple typique de la logique hobbesienne. Les États dotés de l'arme nucléaire maintiennent et modernisent leurs arsenaux pour dissuader les attaques, créant un équilibre de la terreur. Par exemple, les relations entre les États-Unis et la Russie sont marquées par une méfiance mutuelle, chacun cherchant à maintenir une capacité de seconde frappe pour garantir sa sécurité.
Cette situation reflète la méfiance constante entre les États, où la peur de l'agression pousse à l'accumulation d'armes destructrices. L'absence d'une autorité internationale capable de contrôler ou d'éliminer les armes nucléaires maintient les États dans un état de tension permanente.
Exemple 2 : La montée en puissance de la Chine et les tensions en mer de Chine méridionale
La Chine affirme sa souveraineté sur la majeure partie de la mer de Chine méridionale, conduisant à des tensions avec les États voisins et les États-Unis. Les déploiements militaires, la construction d'îles artificielles et les exercices navals reflètent une compétition pour le contrôle des ressources et des routes stratégiques.
Cette situation illustre la rivalité pour le gain et la sécurité. La Chine cherche à étendre son influence et à assurer sa sécurité maritime, tandis que les autres États réagissent par la méfiance et renforcent leur présence militaire. L'absence d'un pouvoir commun pour arbitrer les revendications territoriales maintient la situation dans un état de tension.
Exemple 3 : Le conflit entre l'Inde et le Pakistan
Les relations entre l'Inde et le Pakistan sont marquées par une méfiance profonde, en particulier autour de la région contestée du Cachemire. Les deux pays ont développé des capacités nucléaires, et des escarmouches régulières surviennent le long de la ligne de contrôle.
La rivalité, la méfiance et la fierté nationale alimentent le conflit. Chaque État agit pour assurer sa sécurité et défendre son honneur, dans un environnement où la menace de violence est constante. L'absence d'une autorité supérieure pour résoudre le conflit conduit à une situation hobbesienne de guerre latente.
Exemple 4 : La course aux armements dans le cyberespace
Les États investissent massivement dans les capacités cybernétiques offensives et défensives. Les cyberattaques attribuées ou soupçonnées entre États, comme celles visant des infrastructures critiques ou des processus électoraux, reflètent une nouvelle dimension de la compétition pour le pouvoir.
La méfiance dans le cyberespace conduit les États à développer des moyens de se protéger et d'anticiper les attaques potentielles. L'absence de règles claires et d'une autorité capable de faire respecter le droit dans le cyberespace crée un environnement anarchique propice aux conflits.
La crise de confiance dans les organisations internationales
La méfiance croissante envers les organisations internationales, comme les Nations unies ou l'Organisation mondiale du commerce, affaiblit leur capacité à réguler les relations entre États. Les États privilégient souvent leurs intérêts nationaux au détriment de la coopération multilatérale.
Le retrait ou le contournement des institutions internationales reflète le retour à une logique hobbesienne, où les États agissent principalement en fonction de leur intérêt personnel, sans se soumettre à une autorité supérieure.
Comparaison avec Ibn Khaldoun
Hobbes et Ibn Khaldoun partagent l'idée que sans une autorité supérieure, les hommes sont en conflit constant. Tous deux soulignent la nécessité d'un pouvoir central pour maintenir l'ordre et la sécurité.
- Ibn Khaldoun met l'accent sur le pouvoir royal comme qualité naturelle pour organiser la vie sociale et éviter l'anarchie.
- Hobbes développe cette idée en proposant un contrat social qui légitime le pouvoir absolu du souverain pour protéger les individus de l'état de nature.
Critiques et limites
La vision pessimiste de Hobbes sur la nature humaine a été critiquée pour négliger les aspects altruistes et coopératifs de l'humanité. De plus, l'idée d'un pouvoir souverain absolu peut conduire à la tyrannie et à l'oppression.
Cependant, ses idées restent influentes pour comprendre les dynamiques de pouvoir et de sécurité dans un système international anarchique.
Influence sur le réalisme classique
Les idées de Hobbes ont eu une influence majeure sur le réalisme classique :
- Anarchie internationale : L'absence d'autorité mondiale crée un système anarchique où les États doivent assurer leur propre sécurité.
- Importance de la puissance : Les États cherchent à accumuler du pouvoir pour se protéger et atteindre leurs objectifs.
- Méfiance constante : La nature compétitive des relations internationales engendre une méfiance mutuelle entre les États.
Conclusion
Thomas Hobbes, à travers son analyse de l'état de nature et la nécessité d'un pouvoir souverain, a jeté les bases du réalisme classique en relations internationales. Sa vision d'un monde où les États agissent dans un environnement anarchique, motivés par l'intérêt personnel et la quête de sécurité, demeure pertinente pour comprendre la politique mondiale contemporaine.
Les exemples contextuels contemporains illustrent comment les idées de Hobbes se manifestent dans les relations internationales actuelles. La méfiance, la compétition pour le pouvoir et l'absence d'une autorité mondiale forte continuent de façonner les interactions entre les États.
En intégrant les perspectives de Hobbes, nous reconnaissons que la méfiance et la compétition sont des éléments inhérents aux relations internationales. Son œuvre souligne l'importance du pouvoir et de la sécurité dans un système sans autorité supérieure, offrant un cadre analytique essentiel pour étudier les dynamiques entre les États.
Les postulats fondamentaux du réalisme
Le réalisme, en tant que théorie dominante des relations internationales, repose sur un ensemble de postulats et de croyances fondamentales qui forment la base de son analyse du système international. Malgré la diversité des approches réalistes, certaines hypothèses centrales sont partagées par les penseurs réalistes classiques et contemporains. Cette partie vise à présenter ces postulats clés qui permettent de comprendre comment les réalistes perçoivent les relations internationales.
Le système international est anarchique
Le réalisme postule que le système international est intrinsèquement anarchique, c'est-à-dire qu'il n'existe pas d'autorité supranationale capable de réguler les comportements des États. Cette absence de gouvernement mondial signifie que les États évoluent dans un environnement où la sécurité n'est pas garantie par une instance supérieure. Comme l'a souligné Thomas Hobbes, cette anarchie internationale place les États dans une situation comparable à l'état de nature, où la méfiance et la compétition pour la survie prédominent.
L'anarchie internationale ne signifie pas le chaos total, mais plutôt l'absence d'un pouvoir central capable d'imposer des règles et de faire respecter le droit. Les États doivent donc assurer leur propre sécurité et préserver leurs intérêts par leurs propres moyens. Cette situation engendre une dynamique où la puissance devient le principal moyen pour les États de garantir leur survie.
Les États sont les acteurs principaux et rationnels
Les réalistes considèrent les États comme les acteurs centraux des relations internationales. Ils sont vus comme des entités unitaires et rationnelles qui agissent en fonction de leurs intérêts nationaux. Les États sont perçus comme homogènes, mettant de côté les différences internes pour se concentrer sur les objectifs communs en matière de politique étrangère.
Cette hypothèse implique que les organisations internationales, les entreprises multinationales ou les acteurs non étatiques ont un rôle secondaire. Les États sont les principaux décideurs et agissent de manière rationnelle pour maximiser leurs avantages. La rationalité signifie que les États évaluent les coûts et les bénéfices de leurs actions pour atteindre leurs objectifs stratégiques.
La quête de la puissance et de la sécurité est primordiale
Pour les réalistes, la sécurité nationale et la survie de l'État sont les préoccupations principales. Les États cherchent à accumuler de la puissance, qu'elle soit militaire, économique ou politique, pour se protéger contre les menaces potentielles. Cette quête de puissance est motivée par la méfiance envers les autres États dans un système anarchique.
La puissance est à la fois un moyen et une fin. Elle permet aux États d'assurer leur sécurité, de dissuader les agressions et d'influencer les autres acteurs. La compétition pour la puissance peut conduire à des rivalités, des alliances temporaires ou des conflits ouverts. Les réalistes croient que cette dynamique est inévitable dans le système international.
Les États sont égoïstes et poursuivent leurs intérêts nationaux
Les réalistes postulent que les États sont intrinsèquement égoïstes, agissant principalement pour servir leurs propres intérêts. Ces intérêts peuvent inclure la sécurité, le bien-être économique, l'influence régionale ou mondiale, et la préservation de leur souveraineté.
Cette perspective suggère que les États ne sont pas guidés par des idéaux moraux ou des considérations altruistes, mais par une évaluation pragmatique de ce qui sert le mieux leurs intérêts. Les actions humanitaires ou les engagements internationaux sont souvent interprétés comme des moyens pour les États de renforcer leur position ou d'améliorer leur image.
La rationalité dans les réponses aux actions des autres
Les réalistes estiment que les États doivent répondre aux actions des autres de manière rationnelle. Cela signifie qu'ils analysent les comportements des autres États, anticipent leurs intentions et ajustent leurs propres stratégies en conséquence. La rationalité implique une évaluation froide et calculée des situations pour maximiser les avantages et minimiser les risques.
Dans un environnement anarchique, la méfiance est omniprésente. Les États doivent être vigilants et prêts à adapter leurs politiques pour faire face aux changements. Cela peut conduire à des courses aux armements, à des alliances stratégiques ou à des politiques d'équilibre des puissances pour prévenir la domination d'un État sur les autres.
La coopération entre États est possible mais limitée
Bien que les réalistes reconnaissent que les États peuvent coopérer, ils considèrent que cette coopération est souvent fragile et motivée par l'intérêt personnel. Les alliances sont généralement temporaires et basées sur des besoins spécifiques. La méfiance mutuelle limite la profondeur et la durée de la coopération.
Les organisations internationales et les traités sont vus avec scepticisme. Les réalistes croient que les États respecteront ces engagements tant qu'ils servent leurs intérêts. Dès qu'un État estime qu'un accord n'est plus avantageux, il peut choisir de s'en retirer ou de le violer.
La primauté de la politique de puissance (Realpolitik)
Le réalisme met l'accent sur la politique de puissance (Realpolitik), où les États utilisent tous les moyens à leur disposition pour atteindre leurs objectifs. Cela inclut l'usage de la force, la diplomatie, l'espionnage, la manipulation économique et d'autres stratégies pour renforcer leur position.
Les considérations morales ou éthiques sont souvent subordonnées aux impératifs stratégiques. Les États peuvent justifier des actions agressives ou controversées s'ils estiment que cela sert leurs intérêts nationaux. Cette approche pragmatique est illustrée par des exemples historiques tels que les politiques expansionnistes, les interventions militaires ou les renversements de gouvernements étrangers.
Conclusion
Les postulats fondamentaux du réalisme offrent un cadre pour comprendre la dynamique des relations internationales. En reconnaissant l'anarchie du système international, l'importance de la puissance, la rationalité des États et leur nature égoïste, le réalisme fournit une explication des comportements étatiques centrée sur la quête de la sécurité et des intérêts nationaux.
Ce cadre analytique aide à expliquer pourquoi les conflits surviennent, comment les alliances se forment et se défont, et pourquoi la coopération internationale est souvent difficile à maintenir. En acceptant ces hypothèses, les réalistes adoptent une vision pragmatique et parfois pessimiste du système international, tout en offrant des outils pour analyser et prévoir les actions des États sur la scène mondiale.
Les relations internationales comme relations interétatiques
Le réalisme est une théorie des relations internationales qui met l'État au centre de l'analyse. Pour les réalistes, les relations internationales ne sont pas simplement des interactions entre divers acteurs sur la scène mondiale, mais des relations interétatiques. Cette perspective insiste sur le rôle prépondérant des États en tant qu'acteurs souverains et rationnels, cherchant à maximiser leurs intérêts nationaux dans un système international anarchique.
Le rôle central de l'État dans le réalisme
Les réalistes soutiennent que l'État est l'unité fondamentale pour comprendre les dynamiques internationales. Ils affirment que les États sont les acteurs les plus importants parce qu'ils possèdent la souveraineté, le monopole de la force légitime sur leur territoire, et la capacité de mobiliser des ressources pour atteindre leurs objectifs. Les autres acteurs, tels que les organisations internationales, les entreprises multinationales ou les ONG, sont considérés comme ayant un impact limité ou dérivé, souvent influencés par les décisions étatiques.
Commentaire et contextualisation :
- Souveraineté étatique : Les États, en tant qu'entités souveraines, ont le pouvoir de décider de leurs politiques internes et externes sans ingérence extérieure. Cette souveraineté leur confère une position unique dans le système international.
- Pouvoir et sécurité : Les États disposent de la capacité d'utiliser la force militaire pour défendre leurs intérêts, ce qui les distingue des acteurs non étatiques. La quête de puissance et de sécurité renforce leur rôle central.
Les relations interétatiques comme fondement des relations internationales
Pour les réalistes, les relations internationales sont essentiellement des interactions entre États. Cette vision est fondée sur l'idée que les États agissent dans un système anarchique où il n'existe pas d'autorité supérieure pour réguler leurs comportements. En conséquence, les États doivent compter sur eux-mêmes pour assurer leur sécurité et poursuivre leurs intérêts.
Contraste avec les perspectives libérales :
- Perspective réaliste : Se concentre sur les États en tant qu'acteurs unitaires et rationnels. Les relations internationales sont définies par les interactions entre ces États souverains.
- Perspective libérale : Reconnaît le rôle des acteurs non étatiques et des institutions internationales. Les libéraux soutiennent que la coopération, le droit international et les organisations internationales peuvent atténuer l'anarchie du système international.
L'État comme moyen d'organisation collective
Les réalistes estiment que l'État est le meilleur moyen pour les individus de s'organiser collectivement afin de :
- Assurer la défense mutuelle : En mutualisant leurs ressources et en coordonnant leurs efforts, les individus peuvent mieux se protéger contre les menaces extérieures.
- Fournir des biens publics : L'État peut fournir des services essentiels tels que la sécurité, l'éducation, les infrastructures et la santé, qui bénéficient à l'ensemble de la population.
- Protéger les droits individuels : En établissant des lois et des institutions, l'État peut sauvegarder les droits et libertés des citoyens.
Commentaire et contextualisation :
Dans la vision réaliste, l'État agit comme le garant de la sécurité et du bien-être de ses citoyens. Cette responsabilité renforce le rôle central de l'État dans les relations internationales, car la poursuite des intérêts nationaux est directement liée à la capacité de l'État à protéger et à promouvoir les besoins de sa population.
Implications pour l'analyse des relations internationales
En adoptant une approche centrée sur l'État, les réalistes offrent une explication précise du comportement des États dans le système international. Ils prétendent que cette perspective permet de :
- Prédire le comportement futur des États : En comprenant les intérêts nationaux et les contraintes du système anarchique, les réalistes estiment qu'ils peuvent anticiper les actions des États.
- Expliquer les conflits et les alliances : Les rivalités, les guerres et les formations d'alliances sont interprétées comme des réponses rationnelles aux défis posés par l'anarchie internationale.
Exemple contextuel :
- La guerre froide : Les relations entre les États-Unis et l'Union soviétique peuvent être analysées comme une compétition pour la puissance et l'influence, chaque État cherchant à maximiser ses intérêts nationaux dans un système bipolaire.
- Les organisations internationales : Du point de vue réaliste, les Nations unies ou l'OTAN sont perçues comme des instruments au service des intérêts des États membres, plutôt que comme des acteurs indépendants capables de contraindre les États.
Critiques de l'approche réaliste
Bien que le réalisme offre un cadre cohérent pour analyser les relations internationales, il a été critiqué pour :
- Négliger le rôle des acteurs non étatiques : Les entreprises multinationales, les ONG et les mouvements transnationaux peuvent avoir un impact significatif sur la politique mondiale.
- Sous-estimer la coopération internationale : Les réalistes sont souvent accusés de minimiser l'importance des institutions internationales et du droit international dans la promotion de la paix et de la stabilité.
- Perspective pessimiste : La focalisation sur la compétition et la méfiance peut ignorer les possibilités de progrès collectif et de résolution pacifique des conflits.
Réponse réaliste aux critiques
Les réalistes reconnaissent que les acteurs non étatiques et les institutions internationales jouent un rôle, mais soutiennent que :
- Leur influence est limitée : Les États demeurent les décideurs ultimes, surtout en matière de sécurité et de politique étrangère.
- La coopération est conditionnelle : Les États coopèrent lorsqu'il est dans leur intérêt de le faire, mais cette coopération est fragile et peut être rompue si les circonstances changent.
- L'anarchie persiste : Sans autorité supérieure pour imposer des règles, les États doivent toujours être vigilants et prêts à défendre leurs intérêts.
Conclusion
Le réalisme, en mettant l'État au centre de l'analyse, propose une compréhension des relations internationales en tant que relations interétatiques. Cette perspective souligne l'importance de la souveraineté étatique, de la quête de puissance et de sécurité, et de la rationalité dans la poursuite des intérêts nationaux. En se concentrant sur les interactions entre États, les réalistes offrent un cadre pour analyser les conflits, les alliances et les dynamiques de pouvoir dans le système international.
Cette approche a façonné la manière dont de nombreux décideurs et analystes perçoivent la politique mondiale. Bien qu'elle ne soit pas exempte de critiques, le réalisme continue de fournir des outils précieux pour comprendre les motivations des États et les défis posés par l'anarchie internationale.
Les États : unité de base du système international
Dans le cadre du réalisme en relations internationales, les États sont considérés comme les unités fondamentales du système international. Ils sont les acteurs essentiels qui donnent un sens aux relations interétatiques. Cette perspective met l'accent sur le rôle central des États en tant qu'entités souveraines, responsables de leur propre sécurité, de leurs affaires étrangères et du bien-être général de leur population.
Les États comme acteurs essentiels
Les réalistes soutiennent que les États sont les acteurs primordiaux du système international pour plusieurs raisons :
- Souveraineté et autorité : Les États possèdent la souveraineté, ce qui signifie qu'ils exercent une autorité suprême sur leur territoire et leur population. Ils ont le pouvoir de prendre des décisions indépendantes sans ingérence extérieure.
- Monopole de la force légitime : Selon Max Weber, l'État détient le monopole de la violence légitime, lui permettant de maintenir l'ordre interne et de défendre ses intérêts à l'étranger.
- Capacité à mobiliser des ressources : Les États peuvent mobiliser des ressources économiques, militaires et diplomatiques pour atteindre leurs objectifs nationaux.
Commentaire et contextualisation :
Dans le système international anarchique décrit par les réalistes, les États sont responsables de leur propre survie. Sans autorité supranationale pour garantir leur sécurité, les États doivent s'appuyer sur leurs propres capacités pour se protéger contre les menaces potentielles. Cette responsabilité renforce leur rôle central dans les relations internationales.
Responsabilités de l'État
1. Sécurité nationale :
L'État est chargé de protéger son territoire et sa population contre les menaces externes. Cela inclut la défense militaire, la sécurité frontalière et la protection contre les cyberattaques.
Exemple :
- La politique de dissuasion nucléaire des puissances nucléaires vise à prévenir les agressions en maintenant une capacité de représailles. Par exemple, la France maintient une force de dissuasion nucléaire indépendante pour assurer sa sécurité nationale.
2. Affaires étrangères :
Les États gèrent leurs relations avec d'autres États, y compris la diplomatie, le commerce international, et la participation aux organisations internationales.
Exemple :
- La diplomatie française est un pilier de sa politique étrangère, avec un réseau étendu d'ambassades et une influence dans des institutions comme les Nations unies ou l'Union européenne.
3. Bien-être général de la population :
L'État est responsable du développement économique, de la santé publique, de l'éducation, et de la protection sociale de ses citoyens.
Exemple :
- Les politiques sociales des pays nordiques, comme la Suède ou la Norvège, illustrent comment les États peuvent investir dans le bien-être de leur population pour assurer une société prospère et stable.
Les États au centre de la politique internationale
Les États influencent la dynamique de la politique internationale de plusieurs manières :
- Formation d'alliances et de blocs régionaux : Les États s'associent pour renforcer leur sécurité et leur influence. Par exemple, l'OTAN est une alliance militaire où les États membres s'engagent à se défendre mutuellement.
- Compétition pour le pouvoir et l'influence : Les États rivalisent pour accroître leur puissance relative, ce qui peut conduire à des tensions ou des conflits. La guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine illustre cette compétition pour la suprématie économique.
- Normes et régulations internationales : Les États participent à l'élaboration de traités et d'accords internationaux qui régissent les relations entre eux. Cependant, pour les réalistes, ces normes sont souvent le reflet des intérêts des États les plus puissants.
Commentaire et contextualisation :
Les États, en tant qu'acteurs centraux, façonnent les règles et les normes du système international. Même au sein des organisations internationales, ce sont les États qui prennent les décisions clés, et leurs intérêts nationaux guident souvent les politiques adoptées.
L'État dans le réalisme classique
Les penseurs réalistes classiques ont mis l'accent sur le rôle de l'État :
- Thucydide a décrit comment les cités-États grecques agissaient pour maximiser leur puissance et assurer leur survie.
- Sun Tzu a souligné l'importance pour l'État d'utiliser la stratégie et la ruse pour vaincre ses ennemis.
- Kautilya a conseillé aux dirigeants d'utiliser tous les moyens nécessaires pour protéger et étendre l'État.
- Hobbes a affirmé que sans un État puissant, les individus vivraient dans un état de nature anarchique et violent.
Critiques et perspectives alternatives
Les perspectives alternatives, telles que le libéralisme et le constructivisme, contestent la centralité absolue de l'État :
- Le libéralisme soutient que les organisations internationales, les entreprises multinationales et la société civile jouent également des rôles significatifs dans les relations internationales.
- Le constructivisme met l'accent sur les idées, les identités et les normes qui façonnent les interactions entre les acteurs internationaux, y compris les États.
Bien que ces perspectives offrent des éclairages importants, les réalistes maintiennent que l'État demeure l'acteur principal, car il détient le pouvoir ultime de décision, en particulier dans les domaines cruciaux de la sécurité et de la souveraineté.
Implications pour la politique internationale
La focalisation sur les États comme unités de base du système international a plusieurs implications :
- Priorité à la sécurité nationale : Les politiques étrangères sont principalement orientées vers la protection des intérêts nationaux.
- Prudence dans la coopération internationale : Les États coopèrent lorsqu'il y a un avantage clair, mais restent méfiants quant aux intentions des autres.
- Équilibre des puissances : Les États cherchent à empêcher toute domination par un seul État ou un groupe d'États, en ajustant leurs alliances et leurs capacités.
Exemple :
- La politique d'équilibre en Europe au XIXe siècle visait à prévenir la domination d'une seule puissance, en maintenant un équilibre entre les principaux États comme la Grande-Bretagne, la France, la Prusse, l'Autriche et la Russie.
Conclusion
Dans le réalisme, les États sont les unités fondamentales du système international, agissant en tant qu'acteurs essentiels qui déterminent la dynamique des relations internationales. En étant responsables de leur propre sécurité, de leurs affaires étrangères et du bien-être de leur population, les États occupent une position centrale dans la politique mondiale. Leur quête de puissance, leur capacité à mobiliser des ressources et leur souveraineté font d'eux les principaux moteurs des interactions internationales.
Cette perspective réaliste met en lumière l'importance de comprendre les motivations et les actions des États pour analyser les affaires mondiales. Bien que d'autres acteurs puissent influencer le système international, les réalistes soutiennent que ce sont les États qui, en fin de compte, détiennent le pouvoir et la responsabilité de façonner le destin du monde.
L'intérêt principal des États : le pouvoir et la puissance
Le réalisme met l'accent sur la puissance comme intérêt principal des États dans le système international. Les réalistes considèrent que la force militaire, ou hard power, est la forme ultime de pouvoir dans les interactions interétatiques. Ils soutiennent que, dans un environnement anarchique où chaque État est responsable de sa propre survie, le recours à la force est souvent nécessaire pour atteindre efficacement les objectifs de politique étrangère.
Le hard power versus le soft power
Les réalistes sont beaucoup plus préoccupés par le hard power que par le soft power. Le hard power se réfère à l'utilisation de la force militaire et économique pour influencer le comportement d'autres acteurs, tandis que le soft power implique la capacité d'influencer par l'attraction culturelle, les valeurs ou les politiques.
Commentaire et contextualisation :
- Hard power : Inclut les capacités militaires, les sanctions économiques, les alliances militaires.
- Soft power : Inclut la diplomatie culturelle, la promotion des valeurs politiques, l'influence médiatique.
Les réalistes estiment que, bien que le soft power puisse avoir une certaine influence, c'est le hard power qui détermine finalement les relations entre les États, surtout en cas de conflit.
La force militaire comme forme ultime de pouvoir
Les réalistes soutiennent que la force militaire est l'outil le plus efficace pour atteindre les objectifs de politique étrangère. Ils considèrent que les États sont intrinsèquement intéressés et ne coopèrent pas pour des raisons altruistes, mais pour maximiser leur propre sécurité et puissance.
Exemples historiques :
- La Seconde Guerre mondiale : Les ambitions expansionnistes de l'Allemagne nazie et du Japon impérial illustrent comment les États ont utilisé la force militaire pour tenter d'accroître leur puissance.
- La Guerre froide : La course aux armements entre les États-Unis et l'Union soviétique montre l'importance accordée au hard power pour maintenir l'équilibre des puissances.
La théorie du choix rationnel et l'auto-assistance
La théorie du choix rationnel est une pierre angulaire de la pensée réaliste. Elle suppose que les décideurs tentent de maximiser leur propre sécurité en maximisant leur pouvoir sur les autres. Dans ce contexte, l'auto-assistance est privilégiée par rapport à l'altruisme.
Commentaire et contextualisation :
- Auto-assistance : Les États ne peuvent compter que sur eux-mêmes pour assurer leur sécurité.
- Intérêt personnel : Les gouvernements agissent en fonction de leurs propres intérêts plutôt que pour le bien commun international.
Cette perspective conduit les réalistes à préconiser l'utilisation de la force militaire comme moyen légitime et nécessaire pour atteindre les objectifs de politique étrangère.
La politique de puissance (Realpolitik)
La politique de puissance est une approche où les pays protègent leurs intérêts par des menaces, des agressions et des manipulations. Elle implique l'utilisation de la peur et des menaces pour atteindre ses propres objectifs et influencer les intentions des adversaires potentiels.
Caractéristiques de la politique de puissance :
- Menaces et coercition : Utilisation de la force ou de la menace de force pour obtenir des concessions.
- Calcul coûts-avantages : Les États évaluent les gains potentiels par rapport aux risques de représailles.
- Manipulation : Influencer les perceptions et les décisions des autres acteurs pour servir ses propres intérêts.
Exemple :
- La crise des missiles de Cuba (1962) : Les États-Unis et l'Union soviétique ont utilisé des menaces implicites et explicites pour obtenir des avantages stratégiques, démontrant l'application de la politique de puissance.
Le pouvoir comme méthode pour atteindre les objectifs
Pour les réalistes, le pouvoir est le moyen principal d'atteindre les objectifs souhaités, que ce soit par la force, la coercition ou la manipulation. Le but est d'obtenir des résultats tout en minimisant l'exposition aux représailles des autres.
Types de pouvoir :
- Pouvoir militaire : Capacité à infliger des dommages ou à défendre contre des attaques.
- Pouvoir économique : Utilisation des sanctions, de l'aide ou de l'influence économique pour contraindre ou inciter.
- Pouvoir diplomatique : Capacité à former des alliances ou à isoler des adversaires sur la scène internationale.
Implications pour les relations internationales
Comprendre le fonctionnement des systèmes politiques internationaux nécessite de reconnaître comment le pouvoir est utilisé par les États en concurrence les uns avec les autres. Les thèmes du pouvoir, de la guerre et de la paix sont centraux dans les relations internationales.
Conséquences de l'accent sur le pouvoir :
- Course aux armements : Les États accumulent des armes pour renforcer leur puissance militaire.
- Conflits armés : Les disputes peuvent escalader en guerres lorsque les États utilisent la force pour atteindre leurs objectifs.
- Équilibre des puissances : Les États cherchent à maintenir un équilibre pour prévenir la domination par un seul acteur.
Critiques de la focalisation sur le hard power
Bien que le réalisme souligne l'importance du hard power, cette approche a été critiquée pour :
- Ignorer le rôle du soft power : Les valeurs culturelles, les institutions internationales et les normes peuvent également influencer les relations internationales.
- Sous-estimer la coopération : Les réalistes sont parfois accusés de négliger la possibilité de coopération mutuellement bénéfique entre les États.
- Promouvoir le militarisme : L'accent sur la force militaire peut conduire à des politiques agressives et à une escalade des conflits.
Conclusion de la Partie 10
Le réalisme met en avant la puissance et le pouvoir comme intérêts principaux des États dans le système international. Les réalistes considèrent que la force militaire est la forme ultime de pouvoir et que les États agissent principalement pour maximiser leur propre sécurité en augmentant leur pouvoir sur les autres. La politique de puissance implique l'utilisation de la force, des menaces et de la manipulation pour atteindre les objectifs nationaux.
Cette perspective réaliste souligne que, dans un environnement anarchique, les États ne peuvent compter que sur eux-mêmes et que l'auto-assistance prévaut sur l'altruisme. En comprenant comment le pouvoir est utilisé dans les relations internationales, nous pouvons mieux analyser les comportements des États, les conflits et les efforts pour maintenir l'équilibre des puissances.
La rationalité des États dans le réalisme
La rationalité des États est un concept central dans le réalisme en relations internationales. Les réalistes postulent que les États sont des acteurs rationnels qui prennent des décisions en fonction de leurs intérêts nationaux, cherchant à maximiser leur sécurité et leur pouvoir dans un système international anarchique. La théorie du choix rationnel est une pierre angulaire de cette pensée, fournissant un cadre pour comprendre comment les décideurs évaluent les options et agissent pour atteindre des objectifs spécifiques.
La théorie du choix rationnel
La théorie du choix rationnel part du principe que les décideurs tentent de maximiser leur propre sécurité en maximisant leur pouvoir sur les autres. Elle suppose que les acteurs sont motivés par leur propre intérêt et qu'ils prennent des décisions rationnelles pour atteindre leurs objectifs.
Caractéristiques principales de la théorie du choix rationnel :
- Rationalité des acteurs : Les entités prennent des décisions basées sur une évaluation logique des options disponibles.
- Maximisation de l'utilité attendue : Les acteurs choisissent l'option qui leur apporte le plus grand bénéfice ou la plus grande satisfaction.
- Préférence pour l'auto-assistance : Les acteurs privilégient leurs propres intérêts plutôt que l'altruisme ou le devoir moral.
- Considération des conséquences : Les décisions sont prises en analysant les résultats possibles de chaque action.
La "haute politique" et le pouvoir
Les réalistes s'intéressent particulièrement à ce qu'ils appellent la "haute politique", qui concerne les questions essentielles de la sécurité nationale, de la souveraineté et du pouvoir étatique. La haute politique englobe tous les acteurs qui affectent ou sont affectés par le pouvoir.
Commentaire et contextualisation :
- Importance du pouvoir : Dans le contexte de la haute politique, le pouvoir est l'élément central qui détermine les relations entre les États.
- Motivation par l'intérêt personnel : Les acteurs sont motivés par leur propre intérêt plutôt que par le patriotisme ou un sens du devoir. Le pouvoir crée des opportunités pour servir ces intérêts personnels.
Le choix rationnel dans la prise de décision
Le concept de choix rationnel ne se limite pas à la planification ou à la prise de décision rationnelle en général. Il implique que les conditions sont mises en place de manière à maximiser l'utilité attendue d'un acteur. En d'autres termes, si un acteur est confronté à deux options et que l'une offre une utilité supérieure, il choisira cette option.
Exemple :
- Dilemme de sécurité : Si un État peut choisir entre investir dans des programmes sociaux ou augmenter son budget militaire face à une menace potentielle, la théorie du choix rationnel suggère qu'il optera pour le renforcement militaire pour maximiser sa sécurité.
Qu'est-ce qu'une décision rationnelle ?
Une décision rationnelle dans le contexte du réalisme implique plusieurs éléments :
- L'acteur : L'État ou le décideur politique.
- Sa situation : Le contexte international ou national dans lequel l'acteur évolue, incluant les menaces et opportunités.
- Ses intérêts : Les objectifs que l'acteur souhaite atteindre, comme la sécurité, la puissance, le bien-être économique.
- Ses moyens : Les ressources disponibles pour l'acteur, telles que la force militaire, l'influence diplomatique, les capacités économiques.
- Les conséquences de leur utilisation : Les résultats possibles de chaque action, y compris les risques et les bénéfices.
Formulation de la décision rationnelle :
Action = choix optimal de 1 (l'acteur), en 2 (sa situation), désirant atteindre 3 (ses intérêts), ceci par l'utilisation de 4 (ses moyens), tout en analysant 5 (les conséquences de leur utilisation).
Cette formulation met en évidence le processus par lequel un acteur rationnel évalue ses options et choisit l'action qui maximise ses intérêts en fonction de sa situation et de ses moyens, tout en considérant les conséquences potentielles.
Application de la rationalité des États
Exemple contextuel :
- La décision des États-Unis d'envahir l'Irak en 2003 :
- L'acteur : Les États-Unis.
- Sa situation : Après les attentats du 11 septembre 2001, avec des préoccupations concernant les armes de destruction massive et le terrorisme.
- Ses intérêts : Assurer la sécurité nationale, éliminer une menace perçue, promouvoir la démocratie.
- Ses moyens : Supériorité militaire, alliances internationales, ressources économiques.
- Les conséquences de leur utilisation : Risques de déstabilisation régionale, coûts humains et financiers, impacts sur la réputation internationale. En appliquant la théorie du choix rationnel, les décideurs américains ont estimé que l'invasion de l'Irak était le choix optimal pour maximiser la sécurité nationale, malgré les risques et les coûts associés. Ils ont privilégié l'auto-assistance et l'action unilatérale pour atteindre leurs objectifs.
Critiques de la rationalité des États
Bien que la théorie du choix rationnel soit influente, elle a été critiquée pour plusieurs raisons :
- Simplification excessive : Elle peut négliger les facteurs psychologiques, culturels ou organisationnels qui influencent les décisions.
- Prévisions inexactes : Les acteurs ne disposent pas toujours de toutes les informations nécessaires pour prendre des décisions parfaitement rationnelles.
- Intérêts multiples : Les États peuvent avoir des intérêts divergents au sein de leur gouvernement ou de leur population, rendant la notion d'un acteur unitaire problématique.
Conclusion
La rationalité des États est un pilier du réalisme en relations internationales. En considérant les États comme des acteurs rationnels qui cherchent à maximiser leur sécurité et leur pouvoir, la théorie du choix rationnel fournit un cadre pour analyser et prévoir les décisions de politique étrangère. Les États évaluent leur situation, identifient leurs intérêts, considèrent leurs moyens et analysent les conséquences potentielles pour choisir l'action qui leur offre le plus grand avantage.
Cette approche aide à expliquer pourquoi les États agissent de manière égoïste et pourquoi la compétition pour le pouvoir est si intense dans le système international anarchique. Cependant, il est important de reconnaître les limitations de cette théorie et de considérer les facteurs supplémentaires qui peuvent influencer les décisions étatiques.
Exemples de rationalité dans les décisions de politique étrangère
La rationalité des États, telle que définie par la théorie réaliste, implique que les décideurs politiques prennent des décisions optimales pour atteindre leurs objectifs nationaux en utilisant les moyens disponibles tout en considérant les conséquences potentielles. Cette partie illustre cette notion à travers des exemples concrets des politiques étrangères des États-Unis sous les présidences de Barack Obama et de George W. Bush.
Exemple 1 : Barack Obama et l'engagement au Moyen-Orient
Dans un article du Herald Tribune du 25 septembre 2013 intitulé "Obama lays out a case for Mideast engagement", le journaliste Mark Landler rapporte le discours du président Barack Obama à l'Assemblée générale des Nations unies :
« Le président Obama a tracé mardi un plan ambitieux pour le rôle de l'Amérique dans le Moyen-Orient déchiré par les conflits, déclarant que les États-Unis utiliseraient tous les leviers de puissance, y compris la force militaire, pour défendre leurs intérêts, tout en gardant une humilité durement acquise quant à leur capacité à influencer les événements en Syrie, en Iran et ailleurs. » — Mark Landler, Herald Tribune, 25 septembre 2013
Analyse selon la théorie réaliste :
- L'acteur : Les États-Unis, sous la direction du président Barack Obama.
- Situation : Conflits persistants au Moyen-Orient, notamment en Syrie et en Iran, avec des préoccupations concernant les armes de destruction massive et la stabilité régionale.
- Intérêts : Défendre les intérêts nationaux des États-Unis, maintenir la sécurité nationale, protéger les alliés, et préserver l'influence américaine dans la région.
- Moyens : Utilisation de tous les leviers de puissance, y compris la force militaire, la diplomatie, les sanctions économiques, et les alliances internationales.
- Conséquences de leur utilisation : Risques d'escalade militaire, impacts sur les relations internationales, coûts humains et financiers, réactions des autres acteurs régionaux et internationaux.
Commentaire et contextualisation :
Le discours d'Obama reflète une approche réaliste, reconnaissant la nécessité d'utiliser tous les moyens à disposition pour défendre les intérêts nationaux, tout en étant conscient des limites de l'influence américaine. En menaçant d'une intervention militaire en Syrie suite à l'utilisation d'armes chimiques, l'administration Obama a réussi à obtenir du régime de Bachar al-Assad l'engagement de démanteler son arsenal chimique, évitant ainsi une escalade militaire directe.
Cette décision peut être considérée comme rationnelle selon le cadre réaliste :
- Choix optimal : Équilibrer la démonstration de force avec la diplomatie pour atteindre les objectifs sans s'engager dans un conflit prolongé.
- Analyse des conséquences : Éviter les coûts d'une intervention militaire tout en éliminant une menace pour la sécurité régionale et internationale.
- Intérêt national : Renforcer la position des États-Unis sans surestimer leur capacité à remodeler la région.
Double standard et intérêts nationaux :
Le fait que les États-Unis ne reconnaissent pas officiellement l'arsenal nucléaire présumé d'Israël, tout en exigeant la transparence de la part d'autres pays, illustre une application sélective des principes en fonction des intérêts nationaux. Du point de vue réaliste, cette approche sert les intérêts stratégiques des États-Unis en protégeant un allié clé tout en limitant la prolifération nucléaire ailleurs.
Exemple 2 : George W. Bush et la guerre en Irak de 2003
La décision du président George W. Bush d'envahir l'Irak en 2003 a suscité de nombreux débats sur sa rationalité et ses conséquences stratégiques.
Analyse selon la théorie réaliste :
- L'acteur : Les États-Unis, sous la direction du président George W. Bush.
- Situation : Après les attentats du 11 septembre 2001, avec des préoccupations concernant les armes de destruction massive supposées en Irak et les liens présumés avec le terrorisme.
- Intérêts : Assurer la sécurité nationale, éliminer une menace perçue, promouvoir la démocratie au Moyen-Orient.
- Moyens : Intervention militaire massive, coalition internationale limitée, ressources économiques et militaires importantes.
- Conséquences de leur utilisation : Déstabilisation régionale, affaiblissement de l'Irak, renforcement de l'influence iranienne, coûts humains et financiers élevés, impact sur la réputation internationale des États-Unis.
La décision d'envahir l'Irak a finalement conduit à des résultats contraires aux objectifs affichés :
- Renforcement de l'Iran : L'affaiblissement de l'Irak a éliminé un contrepoids régional à l'Iran, permettant à ce dernier d'accroître son influence, notamment parmi les populations chiites irakiennes.
- Déstabilisation régionale : L'absence de planification pour l'après-guerre a conduit à un vide de pouvoir, favorisant l'émergence de groupes extrémistes tels que Daech.
- Question de la rationalité : Selon certains analystes, dont le réaliste John Mearsheimer, la décision d'envahir l'Irak n'était pas rationnelle du point de vue des intérêts nationaux américains. Elle a affaibli la position stratégique des États-Unis et a entraîné des coûts disproportionnés par rapport aux bénéfices attendus.
Comparaison avec la première guerre du Golfe (1991) :
- George H. W. Bush, le père, avait choisi en 1991 de ne pas renverser le régime de Saddam Hussein, limitant l'opération à la libération du Koweït. Cette décision visait à maintenir un équilibre régional et à éviter une déstabilisation qui pourrait profiter à l'Iran.
- Rationalité de la décision : En respectant les limites de l'objectif initial, la première guerre du Golfe a été perçue comme une action rationnelle alignée sur les intérêts stratégiques américains.
Réflexions sur la rationalité et le réalisme
Ces exemples illustrent que les décisions en politique étrangère peuvent être rationnelles ou irrationnelles selon la manière dont elles alignent les moyens, les fins et l'analyse des conséquences.
- Barack Obama : Sa politique prudente et mesurée peut être considérée comme rationnelle dans le cadre réaliste, cherchant à protéger les intérêts américains tout en minimisant les risques.
- George W. Bush : La décision d'envahir l'Irak en 2003 est critiquée pour son manque de rationalité stratégique, ayant conduit à des conséquences négatives pour les intérêts américains.
Contrairement à une idée reçue, les réalistes ne sont pas toujours enclins à recourir à la guerre. Ils préconisent souvent la prudence et l'évaluation rigoureuse des conséquences avant de s'engager militairement. L'objectif est de maximiser les intérêts nationaux tout en évitant les coûts inutiles.
« Les États devraient éviter les guerres qui ne sont pas essentielles à leur sécurité nationale. S'engager dans des conflits coûteux pour des objectifs idéalistes va à l'encontre des principes du réalisme. » — John Mearsheimer, The Tragedy of Great Power Politics
Importance de l'intention et de l'analyse procédurale
La rationalité procédurale se concentre sur la relation entre les moyens et les fins, indépendamment de la moralité des fins elles-mêmes. Ce qui compte, c'est l'intention et le processus de décision :
- Intention : Les décideurs cherchent à atteindre des objectifs spécifiques alignés sur les intérêts nationaux.
- Processus : L'analyse des options, des moyens disponibles et des conséquences potentielles pour choisir l'action optimale.
Exemple avec Obama :
- Intention : Défendre les intérêts américains au Moyen-Orient sans s'engager dans des conflits prolongés.
- Processus : Utiliser la menace crédible de la force pour obtenir des concessions diplomatiques, comme le démantèlement de l'arsenal chimique syrien.
Exemple 3 : La Russie et l'invasion de l'Ukraine en 2022
Analyse selon la théorie réaliste :
- L'acteur : La Fédération de Russie, sous la direction du président Vladimir Poutine.
- Situation : Relations tendues avec l'Ukraine, expansion de l'OTAN vers l'est, préoccupations concernant l'influence occidentale à la frontière russe.
- Intérêts : Maintenir la sécurité nationale, préserver la sphère d'influence russe, empêcher l'adhésion de l'Ukraine à l'OTAN, protéger les populations russophones dans l'est de l'Ukraine.
- Moyens : Mobilisation militaire, reconnaissance des républiques autoproclamées du Donbass, invasion militaire à grande échelle.
- Conséquences de leur utilisation : Sanctions économiques sévères de la part des pays occidentaux, isolement diplomatique, pertes militaires et humaines, résistance ukrainienne soutenue.
Commentaire et contextualisation :
Du point de vue réaliste, la Russie a agi pour protéger ses intérêts nationaux en cherchant à empêcher l'expansion de l'OTAN et à maintenir son influence régionale. La décision d'envahir l'Ukraine peut être vue comme un choix visant à maximiser la sécurité nationale en neutralisant une menace perçue.
Cependant, les conséquences négatives, telles que les sanctions économiques et l'isolement international, soulèvent des questions sur la rationalité de cette décision. Les coûts engagés semblent dépasser les bénéfices escomptés, ce qui peut indiquer une mauvaise évaluation des conséquences ou une surestimation des capacités russes.
Exemple 4 : Les États-Unis et le retrait d'Afghanistan en 2021
Analyse selon la théorie réaliste :
- L'acteur : Les États-Unis, sous la présidence de Joe Biden.
- Situation : Guerre en Afghanistan depuis 2001, coûts humains et financiers élevés, fatigue de la guerre, négociations avec les Talibans.
- Intérêts : Mettre fin à une guerre prolongée, réaffecter les ressources vers d'autres priorités stratégiques, répondre aux attentes nationales pour le retrait des troupes.
- Moyens : Négociations diplomatiques avec les Talibans, planification du retrait des forces militaires, coordination avec les alliés.
- Conséquences de leur utilisation : Effondrement rapide du gouvernement afghan, prise de contrôle par les Talibans, critiques internationales sur la gestion du retrait, préoccupations humanitaires.
Commentaire et contextualisation :
La décision de se retirer d'Afghanistan était basée sur une évaluation des intérêts nationaux américains, cherchant à mettre fin à une guerre coûteuse et à recentrer les efforts sur des défis stratégiques plus pressants, comme la rivalité avec la Chine.
Cependant, la rapidité de l'effondrement du gouvernement afghan et le chaos qui a suivi ont entraîné des critiques sur la mise en œuvre du retrait. Bien que l'intention puisse être considérée comme rationnelle, les conséquences négatives indiquent une possible sous-estimation des risques, soulevant des questions sur la rationalité procédurale de la décision.
Exemple 5 : Les tensions entre les États-Unis et la Chine
Analyse selon la théorie réaliste :
- L'acteur : Les États-Unis et la Chine.
- Situation : Compétition stratégique croissante, différends commerciaux, rivalité technologique, tensions en mer de Chine méridionale et autour de Taïwan.
- Intérêts (États-Unis) : Maintenir la position dominante dans le système international, protéger les industries nationales, assurer la sécurité des alliés dans la région indo-pacifique.
- Intérêts (Chine) : Émerger en tant que puissance mondiale, sécuriser les routes maritimes, réunifier Taïwan avec le continent, étendre l'influence régionale.
- Moyens :
- États-Unis : Tarifs douaniers, restrictions technologiques, renforcement des alliances (Quad, AUKUS), présence militaire accrue.
- Chine : Initiative Belt and Road, développement militaire rapide, diplomatie économique, actions assertives en mer de Chine méridionale.
- Conséquences de leur utilisation : Escalade des tensions, perturbations économiques mondiales, risques accrus de conflit, division accrue entre les blocs.
Commentaire et contextualisation :
Les deux États agissent de manière rationnelle pour protéger et promouvoir leurs intérêts nationaux. La compétition pour la suprématie économique et militaire est conforme à la théorie réaliste de la politique de puissance. Cependant, cette rivalité augmente les risques de conflit, et la rationalité des actions peut être remise en question si les conséquences négatives surpassent les avantages attendus.
Exemple 6 : L'Iran et le programme nucléaire
Analyse selon la théorie réaliste :
- L'acteur : La République islamique d'Iran.
- Situation : Sanctions économiques, retrait des États-Unis de l'accord sur le nucléaire iranien (JCPOA) en 2018, pressions internationales.
- Intérêts : Assurer la survie du régime, lever les sanctions économiques, renforcer la position régionale, développer des capacités nucléaires pour la dissuasion.
- Moyens : Enrichissement de l'uranium au-delà des limites fixées, négociations avec les puissances mondiales, influence dans les conflits régionaux (Syrie, Yémen, Irak).
- Conséquences de leur utilisation : Maintien des sanctions, isolement international, risques de frappes militaires, instabilité régionale.
Commentaire et contextualisation :
L'Iran cherche à maximiser sa sécurité et son influence en développant son programme nucléaire, ce qui peut être interprété comme une décision rationnelle pour un État confronté à des menaces externes. Cependant, les coûts économiques et les risques de confrontation militaire soulèvent des questions sur la rationalité globale de cette stratégie.
Exemple 7 : La gestion de la pandémie de COVID-19
Analyse selon la théorie réaliste :
- L'acteur : Divers États à travers le monde.
- Situation : Pandémie mondiale de COVID-19 affectant la santé publique et l'économie.
- Intérêts : Protéger la population nationale, maintenir la stabilité économique, préserver la sécurité nationale.
- Moyens : Fermeture des frontières, mise en place de restrictions sanitaires, développement et acquisition de vaccins, diplomatie du vaccin.
- Conséquences de leur utilisation : Impact économique, tensions internationales sur l'accès aux vaccins, nationalisme vaccinal, coopération ou compétition internationale.
Commentaire et contextualisation :
Certains États ont adopté des politiques nationalistes pour sécuriser des vaccins pour leur propre population, parfois au détriment de la coopération internationale. Cette approche réaliste vise à maximiser les intérêts nationaux en matière de santé et d'économie, mais peut également entraver les efforts globaux pour contrôler la pandémie.
Conclusion
Ces exemples récents illustrent la complexité de la rationalité dans les décisions de politique étrangère selon le cadre réaliste. Les États agissent pour maximiser leurs intérêts nationaux, mais la rationalité de leurs actions dépend de la qualité de l'évaluation des conséquences et de l'adéquation entre les moyens et les fins.
- La Russie en Ukraine : Une décision visant à renforcer la sécurité nationale qui a conduit à des conséquences négatives majeures.
- Les États-Unis en Afghanistan : Une décision de retrait basée sur les intérêts nationaux, mais dont l'exécution a entraîné des résultats indésirables.
- La compétition États-Unis-Chine : Une rivalité stratégique rationnelle qui comporte des risques importants pour la stabilité internationale.
- L'Iran et le nucléaire : Une quête de sécurité qui exacerbe les tensions et les sanctions internationales.
- La gestion de la COVID-19 : Des décisions nationales rationnelles qui ont parfois entravé la coopération internationale nécessaire pour résoudre une crise mondiale.
Ces cas montrent que même des décisions prises dans un cadre rationnel peuvent avoir des résultats imprévus ou négatifs, soulignant l'importance d'une analyse approfondie et de la prise en compte des multiples variables en jeu. Ils illustrent également que la rationalité des États est conditionnée par la perception des menaces, les intérêts nationaux et la capacité à prévoir les conséquences de leurs actions.
Fénelon et l'équilibre des forces dans le réalisme
Le réalisme en relations internationales trouve une expression significative dans les écrits de François de Salignac de La Mothe-Fénelon (1651-1715), plus connu sous le nom de Fénelon. Bien qu'il ne soit pas l'inventeur du concept d'équilibre des forces (balance of power), Fénelon a contribué de manière substantielle à sa conceptualisation, offrant une analyse profonde de la manière dont la recherche égoïste de l'intérêt étatique peut conduire à la paix par le biais de l'équilibre des puissances.
Le réalisme se concentre principalement sur les grandes puissances, car ce sont elles qui ont la capacité de façonner le système international. Les petits États ont un impact limité dans cette perspective. L'analyse peut être régionale, mais elle examine souvent comment une grande puissance influence une région donnée. La puissance est au cœur de l'analyse réaliste, et les grandes puissances sont les acteurs principaux qui déterminent la dynamique internationale.
Dans la vision réaliste, la paix est possible dans un monde où les États recherchent leur puissance, sont rationnels et cherchent à assurer leur sécurité par le biais de leur puissance. L'intérêt ici est bien la rationalité ; c'est grâce à la raison qu'on peut avoir une paix par l'équilibre des forces. Les États, en poursuivant rationnellement leurs intérêts nationaux, peuvent contribuer à un équilibre des forces qui prévient la domination excessive d'une seule puissance et maintient la stabilité. Bien que le réalisme soit souvent perçu comme une théorie amorale ou cynique, il reconnaît que la paix est possible lorsque les États agissent rationnellement pour maintenir un équilibre des forces. Cependant, cette paix peut être injuste ou précaire, car elle repose sur la peur et la méfiance.
Fénelon, dans son œuvre "Examen de conscience sur les devoirs de la royauté" (rédigé avant avril 1711), aborde la nécessité pour les États de veiller à l'équilibre des puissances pour assurer leur propre sécurité et celle de leurs voisins. Il écrit :
« Il faut compter qu’à la longue la plus grande puissance prévaut toujours et renverse les autres, si les autres ne se réunissent pour faire le contrepoids. Il n’est pas permis d’espérer parmi les hommes qu’une puissance supérieure demeure dans les bornes d’une exacte modération, et qu’elle ne veuille dans sa force que ce qu’elle pourrait obtenir dans la plus grande faiblesse. »
« Chaque nation est donc obligée à veiller sans cesse, pour prévenir l’excessif agrandissement de chaque voisin pour sa propre sûreté. Empêcher le voisin d’être trop puissant, ce n’est point faire un mal, c’est se garantir de la servitude et en garantir ses autres voisins. »
— François de La Mothe-Fénelon, "Examen de conscience sur les devoirs de la royauté" (rédigé avant avril 1711), Œuvres, II, Paris, Gallimard - Bibliothèque de la Pléiade, 1997.
Fénelon souligne ici que, « à la longue la plus grande puissance prévaut toujours et renverse les autres », signifiant que la puissance la plus forte finira par dominer les autres, à moins que celles-ci ne s'unissent pour créer un contrepoids. Il est irréaliste de croire qu'une puissance supérieure se limitera volontairement et ne cherchera pas à étendre son influence, d'où sa déclaration : « Il n’est pas permis d’espérer parmi les hommes qu’une puissance supérieure demeure dans les bornes d’une exacte modération. » Les États doivent donc être vigilants face à la montée en puissance de leurs voisins.
Ce qui est au cœur de la pensée de Fénelon, ce sont deux éléments : premièrement, celui qui a la puissance est susceptible de l'utiliser ; deuxièmement, l'État doit veiller sans cesse pour prévenir l'excessif agrandissement de chaque voisin. Il affirme que « chaque nation est donc obligée à veiller sans cesse, pour prévenir l’excessif agrandissement de chaque voisin pour sa propre sûreté ». Agir pour limiter la puissance excessive d'un voisin n'est pas un acte malveillant, mais une mesure de protection légitime pour soi-même et pour les autres États : « Empêcher le voisin d’être trop puissant, ce n’est point faire un mal, c’est se garantir de la servitude et en garantir ses autres voisins. »
Exemples contemporains de l'équilibre des forces
Pour illustrer la pertinence contemporaine des idées de Fénelon, examinons plusieurs exemples récents où le principe de l'équilibre des forces est mis en pratique dans les relations internationales.
La guerre Iran-Irak (1980-1988)
Un exemple contemporain illustrant le principe de Fénelon est la guerre Iran-Irak (1980-1988). Ce conflit montre comment les États agissent pour maintenir un équilibre des puissances, même si cela implique de soutenir un régime autoritaire ou de s'engager dans des actions moralement contestables. L'Irak, soutenu par plusieurs pays occidentaux et arabes, a engagé une guerre contre l'Iran pour empêcher son expansion et maintenir l'équilibre régional. Les États occidentaux et arabes ont soutenu l'Irak pour « prévenir l’excessif agrandissement » de l'Iran après la Révolution islamique de 1979, craignant la diffusion de l'influence révolutionnaire iranienne. En soutenant l'Irak, ces États cherchaient à « se garantir de la servitude et en garantir ses autres voisins », voyant l'Iran comme une menace potentielle à leur sécurité et à la stabilité régionale.
La situation en Syrie
Un autre exemple est la situation en Syrie et les intérêts israéliens. Le conflit syrien a affaibli le régime de Bachar al-Assad, confronté à une guerre civile et à la montée de groupes djihadistes. Du point de vue d'Israël, un voisin affaibli est préférable à un voisin puissant ou à un régime hostile contrôlé par des djihadistes. Israël pourrait préférer que la guerre civile se prolonge, empêchant ainsi l'unification de la Syrie sous un régime potentiellement plus menaçant. Cela reflète la nécessité, selon Fénelon, de veiller à ce qu'un voisin ne devienne pas trop puissant pour « se garantir de la servitude ».
La politique d'équilibre pendant la Guerre froide
La politique d'équilibre pendant la Guerre froide offre également un exemple pertinent. Les États-Unis et l'Union soviétique ont constamment cherché à empêcher l'autre de devenir trop puissant, soutenant des régimes alliés et intervenant dans des conflits régionaux pour maintenir l'équilibre global. Cela illustre la citation de Fénelon : « Il faut compter qu’à la longue la plus grande puissance prévaut toujours et renverse les autres, si les autres ne se réunissent pour faire le contrepoids. »
La rivalité entre les États-Unis et la Chine
La montée en puissance rapide de la Chine au cours des dernières décennies a suscité des préoccupations chez les États-Unis et d'autres pays quant à l'équilibre des forces mondial. La Chine, devenue la deuxième économie mondiale et développant des capacités militaires avancées, représente une puissance montante susceptible de défier l'hégémonie américaine.
Les États-Unis, conformément à l'idée de Fénelon selon laquelle « il n’est pas permis d’espérer parmi les hommes qu’une puissance supérieure demeure dans les bornes d’une exacte modération », ont adopté des mesures pour contenir l'influence croissante de la Chine. Cela inclut :
- Formation d'alliances régionales : La revitalisation du Dialogue quadrilatéral pour la sécurité (Quad) entre les États-Unis, le Japon, l'Inde et l'Australie vise à équilibrer la puissance chinoise en Asie-Pacifique.
- Partenariats stratégiques : L'accord de sécurité AUKUS entre l'Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis prévoit le partage de technologies de défense avancées, notamment des sous-marins à propulsion nucléaire, renforçant les capacités des alliés face à la Chine.
- Politique commerciale et technologique : Les États-Unis ont imposé des restrictions sur les technologies sensibles, cherchant à limiter le développement technologique de la Chine dans des domaines clés comme la 5G et l'intelligence artificielle.
Ces actions reflètent le principe selon lequel « chaque nation est donc obligée à veiller sans cesse, pour prévenir l’excessif agrandissement de chaque voisin pour sa propre sûreté ». Les États-Unis cherchent à maintenir l'équilibre des forces pour empêcher la Chine de devenir la puissance dominante en Asie et potentiellement dans le monde.
La réaction de l'OTAN face à la Russie
L'expansion de l'OTAN vers l'est après la fin de la Guerre froide a été perçue par la Russie comme une menace à sa sécurité. La Russie, sous la direction de Vladimir Poutine, a agi pour empêcher ce qu'elle considère comme l'excessif agrandissement de l'influence occidentale à ses frontières.
Les événements tels que l'annexion de la Crimée en 2014 et l'invasion de l'Ukraine en 2022 peuvent être interprétés à travers le prisme de Fénelon. La Russie cherche à rétablir un équilibre des forces favorable à ses intérêts, estimant que « empêcher le voisin d’être trop puissant, ce n’est point faire un mal, c’est se garantir de la servitude ».
De leur côté, les membres de l'OTAN renforcent leur présence militaire en Europe de l'Est pour dissuader la Russie, conformément au principe d'équilibrer une puissance montante qui menace la stabilité régionale.
La rivalité entre l'Arabie saoudite et l'Iran au Moyen-Orient
Au Moyen-Orient, l'Arabie saoudite et l'Iran sont engagés dans une lutte d'influence pour la domination régionale. Les deux pays soutiennent des camps opposés dans divers conflits, comme au Yémen, en Syrie et en Irak.
L'Arabie saoudite, majoritairement sunnite, perçoit l'expansion de l'influence chiite iranienne comme une menace. En soutenant des groupes et des gouvernements opposés à l'Iran, l'Arabie saoudite agit pour « prévenir l’excessif agrandissement » de son voisin, conformément aux idées de Fénelon.
De même, l'Iran cherche à étendre son influence pour se protéger contre l'isolement et la pression internationale, reflétant la notion que « la plus grande puissance prévaut toujours et renverse les autres » si elle n'est pas équilibrée.
Les tensions en mer de Chine méridionale
La Chine revendique une grande partie de la mer de Chine méridionale, une zone stratégique pour le commerce international et riche en ressources. Les pays voisins, tels que le Vietnam, les Philippines et la Malaisie, contestent ces revendications.
Les États-Unis et d'autres puissances occidentales effectuent des opérations de "liberté de navigation" pour contester les revendications chinoises, cherchant à « prévenir l’excessif agrandissement » de la Chine dans cette région cruciale.
Cette situation illustre le principe de Fénelon selon lequel les nations doivent « veiller sans cesse » pour empêcher un État de dominer une zone stratégique, préservant ainsi l'équilibre des forces.
Le programme nucléaire nord-coréen
La Corée du Nord a développé des armes nucléaires et des missiles balistiques, perturbant l'équilibre des forces en Asie de l'Est. Les États-Unis, la Corée du Sud, le Japon et la communauté internationale cherchent à freiner ce développement.
Les sanctions économiques, les négociations diplomatiques et la pression internationale sont des moyens utilisés pour « empêcher le voisin d’être trop puissant », conformément à l'idée que cela « n’est point faire un mal, c’est se garantir de la servitude ».
Réflexions finales
Ces exemples contemporains démontrent la pertinence continue des idées de Fénelon dans le monde actuel. Les États continuent d'agir pour maintenir un équilibre des forces, cherchant à empêcher la domination d'une puissance unique qui pourrait menacer leur sécurité et leur souveraineté.
La vision réaliste de Fénelon souligne que les États, en poursuivant rationnellement leurs intérêts et en surveillant attentivement les mouvements de leurs voisins, peuvent contribuer à une paix fondée sur l'équilibre des puissances. Cependant, cette paix reste fragile, souvent basée sur la méfiance et la peur, et peut mener à des conflits si l'équilibre est rompu.
En conclusion, Fénelon apporte une contribution durable au réalisme en relations internationales en conceptualisant l'équilibre des forces. Ses idées continuent d'éclairer notre compréhension des dynamiques actuelles, où les États cherchent à protéger leurs intérêts en prévenant l'excessif agrandissement de leurs voisins. En intégrant des considérations de rationalité et de sécurité, Fénelon offre un cadre pour analyser comment la poursuite égoïste de l'intérêt étatique peut paradoxalement conduire à une forme de stabilité internationale.
La paix par l'équilibre des forces internes et externes
Le réalisme en relations internationales soutient que la paix est le résultat de l'équilibre des forces, obtenu par des moyens internes et externes. Les États cherchent à maintenir ou à atteindre un équilibre qui leur assure sécurité et stabilité dans un système international anarchique. Cette approche met en évidence la manière dont les États mobilisent leurs ressources nationales et utilisent la diplomatie pour prévenir la domination par une puissance unique.
Les moyens internes : mobilisation des ressources nationales
La puissance d'un État dépend non seulement de sa force militaire, mais aussi de sa capacité à mobiliser des ressources économiques, politiques et sociales. La diplomatie efficace, le développement économique et la cohésion nationale sont autant de facteurs qui renforcent la puissance d'un État.
Mobilisation nationale :
- Israël est un exemple contemporain d'un État qui mobilise efficacement sa nation pour assurer sa sécurité. Avec des dépenses militaires proportionnellement plus importantes que celles de nombreux autres pays, Israël investit dans la technologie militaire avancée, la formation de ses forces armées et le maintien d'une armée de réserve importante. Cette mobilisation nationale permet à Israël de maintenir un équilibre des forces dans une région instable.
- Sparte et Athènes dans l'Antiquité grecque illustre également ce principe. Les deux cités-États mobilisaient leurs citoyens pour former des armées puissantes, votaient des budgets d'armement et investissaient dans la formation militaire. Cette mobilisation interne était essentielle pour défendre leurs intérêts et maintenir un équilibre face à des adversaires potentiels.
Diplomatie et économie :
- La diplomatie dépend souvent de la richesse économique d'un pays. Un État économiquement prospère a plus de ressources pour influencer les affaires internationales, offrir de l'aide étrangère, conclure des accords commerciaux favorables et exercer une influence culturelle.
- La Chine, par exemple, utilise sa puissance économique pour étendre son influence à travers l'initiative "Belt and Road", investissant dans des infrastructures dans de nombreux pays. Cela renforce sa position sur la scène internationale et contribue à l'équilibre des forces en sa faveur.
Les moyens externes : coalitions et stratégies diplomatiques
Les États utilisent également des moyens externes pour atteindre l'équilibre des forces, notamment en formant des coalitions, en pratiquant la politique du "diviser pour mieux régner", en établissant des États tampons et en adoptant des politiques de balancier.
Coalitions et contre-coalitions :
- L'OTAN est un exemple de coalition où les États membres s'unissent pour assurer leur sécurité collective face à des menaces communes. En partageant des ressources militaires et en coordonnant leurs stratégies, ils renforcent leur position face à des puissances adverses.
- L'alliance entre la Russie et la Chine dans certains domaines stratégiques peut être vue comme une contre-coalition face à l'influence occidentale. En coopérant économiquement et militairement, ils cherchent à équilibrer la puissance des États-Unis et de leurs alliés.
Diviser pour mieux régner :
- Les États peuvent exploiter les divisions internes d'un adversaire pour affaiblir sa puissance. Par exemple, l'intervention de puissances étrangères dans les conflits internes de pays tiers peut être motivée par le désir d'empêcher un rival de consolider son pouvoir.
- Au Moyen-Orient, les interventions dans les conflits en Syrie et en Irak par divers acteurs internationaux peuvent être interprétées comme des tentatives de prévenir la consolidation de la puissance par un acteur unique.
Politique de balancier :
- Les États adoptent parfois une politique de balancier, alternant leur soutien entre différentes puissances pour maintenir l'équilibre. Cela permet de prévenir la domination de l'un sur les autres.
- La Turquie, par exemple, a navigué entre les alliances avec l'Occident et la coopération avec la Russie, cherchant à maximiser ses intérêts nationaux en jouant sur plusieurs tableaux.
États tampons :
- La création ou le maintien d'États tampons entre deux puissances rivales peut servir à réduire les frictions directes et à maintenir l'équilibre.
- L'Afghanistan au XIXe siècle a servi d'État tampon entre l'Empire britannique en Inde et l'Empire russe, évitant un affrontement direct entre les deux empires.
L'analyse réaliste et la "home chair analysis"
Le réalisme permet une "analyse de fauteuil" (en anglais, "armchair analysis"), où les observateurs peuvent, depuis leur position, analyser les dynamiques internationales en se basant sur les principes fondamentaux du pouvoir et de l'intérêt national. Cette approche souligne l'importance de la rationalité et de la prévisibilité des actions étatiques.
- Les réalistes considèrent que, en comprenant les motivations des États à rechercher la puissance et à assurer leur sécurité, il est possible de prédire leurs comportements.
- Cette approche analytique met l'accent sur les structures du système international et les contraintes qu'elles imposent aux États, plutôt que sur les caractéristiques individuelles des dirigeants ou des régimes politiques.
La paix par l'équilibre des forces
Selon le réalisme, la paix est atteinte non pas par l'élimination des conflits d'intérêts, mais par un équilibre des forces qui dissuade les États de recourir à la guerre. Lorsque les États sont conscients que l'agression entraînerait des coûts inacceptables en raison de la puissance des autres, ils sont plus enclins à adopter des politiques pacifiques.
La doctrine de la dissuasion nucléaire pendant la Guerre froide est une illustration de la paix par l'équilibre des forces. Les États-Unis et l'Union soviétique ont accumulé des arsenaux nucléaires capables de destruction mutuelle assurée, ce qui a dissuadé l'un et l'autre de lancer une attaque directe.
Critiques et limites
Bien que l'équilibre des forces puisse contribuer à la paix, cette approche comporte des limites :
- Course aux armements : La quête de puissance peut entraîner une escalade des dépenses militaires et augmenter les risques de conflits accidentels.
- Instabilité : Les alliances peuvent changer, et l'équilibre des forces est fragile. Un changement rapide dans la puissance d'un État peut déstabiliser le système.
- Morale : La paix obtenue par la peur et la menace de la force peut être perçue comme injuste ou immorale, négligeant les aspirations légitimes des peuples.
Conclusion
Le réalisme met en évidence que la paix est le résultat de l'équilibre des forces, obtenu par des moyens internes et externes. Les États mobilisent leurs ressources nationales, telles que la force militaire, la diplomatie et l'économie, pour renforcer leur puissance. Ils forment des coalitions, manipulent les alliances et utilisent des stratégies diplomatiques pour maintenir un équilibre favorable à leurs intérêts.
Cette approche reconnaît que les États agissent de manière rationnelle pour assurer leur sécurité dans un système international anarchique. En comprenant ces dynamiques, les analystes peuvent prévoir les comportements étatiques et les implications pour la paix et la stabilité mondiales.
Cependant, cette paix basée sur l'équilibre des forces est souvent précaire et peut conduire à des tensions accrues. Les risques inhérents à la course aux armements et aux rivalités persistantes soulignent la nécessité de mécanismes supplémentaires pour promouvoir une paix durable.
Le dilemme de sécurité et l'équilibre des forces
Dans le cadre du réalisme en relations internationales, tous les États, qu'ils soient puissants ou faibles, sont confrontés au dilemme de sécurité. Ce concept décrit une situation où les efforts unilatéraux d'un État pour assurer sa propre sécurité peuvent paradoxalement engendrer l'insécurité, tant pour lui-même que pour les autres. En s'inspirant des idées de Fénelon, nous pouvons analyser comment les actions des États, motivées par leur intérêt égoïste et la quête de puissance, conduisent à des dynamiques complexes qui influencent l'équilibre des forces dans le système international.
Imaginons une situation hypothétique impliquant cinq États : A, B, C, D et E. Les États A et B, disposant de forces similaires à celles de D et E, décident de s'unir pour attaquer et s'emparer du territoire de D. En s'alliant, A et B peuvent contrôler D et partager ses ressources. Cependant, cette coalition agressive ne passe pas inaperçue. Les États C et E observent cette alliance et se méfient des intentions de A et B. Selon le principe énoncé par Fénelon, « Chaque nation est donc obligée à veiller sans cesse, pour prévenir l’excessif agrandissement de chaque voisin pour sa propre sûreté. »
Craignant que l'alliance de A et B ne perturbe l'équilibre des forces et ne menace leur propre sécurité, C et E décident d'intervenir. Par intérêt égoïste, ils viennent au secours de D, non pas par altruisme ou par sympathie, mais pour empêcher A et B de devenir trop puissants. Leur motivation est de préserver leur propre survie et de maintenir l'équilibre du système international. Comme le souligne Fénelon, « Empêcher le voisin d’être trop puissant, ce n’est point faire un mal, c’est se garantir de la servitude et en garantir ses autres voisins. »
Ce scénario illustre comment le résultat du calcul égoïste des acteurs internationaux peut être la paix ou, du moins, la prévention de la domination par une seule puissance. La paix n'est pas toujours le fruit d'une volonté commune ou d'aspirations morales, mais souvent le résultat involontaire des actions des États cherchant à préserver leurs propres intérêts. Les actions de C et E, motivées par leur propre sécurité, contribuent à rétablir l'équilibre des forces et à dissuader l'agression de A et B.
Le dilemme de sécurité se manifeste lorsque les mesures prises par un État pour augmenter sa sécurité sont perçues comme une menace par d'autres États, qui réagissent en adoptant des mesures similaires. Cette spirale d'actions et de réactions peut conduire à une augmentation générale de l'insécurité, même si aucun État n'a l'intention d'agresser les autres. Cela est particulièrement pertinent dans un système international dépourvu d'autorité centrale capable de réguler les comportements étatiques, comme le note l'analogie avec l'absence d'un « monsieur Bouillon » pour imposer des règles dans la « cour de récréation » des relations internationales.
Exemples contemporains du dilemme de sécurité
Un exemple actuel du dilemme de sécurité est la situation en Asie de l'Est, où les actions de la Chine pour renforcer sa présence militaire et sa souveraineté en mer de Chine méridionale sont perçues comme une menace par ses voisins et les États-Unis. La Chine construit des îles artificielles et y déploie des installations militaires, affirmant ses revendications territoriales. En réponse, les États-Unis et d'autres pays de la région renforcent leur présence militaire, mènent des exercices navals et forment des alliances pour contrer l'influence croissante de la Chine. Ce renforcement mutuel des capacités militaires alimente une méfiance réciproque et augmente le risque de confrontation, illustrant parfaitement le dilemme de sécurité.
Un autre exemple est la relation entre l'OTAN et la Russie. L'expansion de l'OTAN vers l'est, avec l'intégration de pays autrefois membres du bloc soviétique, est perçue par la Russie comme une menace directe à sa sécurité. En réaction, la Russie renforce ses capacités militaires, notamment en modernisant son arsenal nucléaire et en menant des exercices militaires à grande échelle près de ses frontières occidentales. Les pays de l'OTAN, à leur tour, augmentent leurs dépenses de défense et déploient des troupes dans les pays baltes et en Pologne. Cette dynamique d'action et de réaction renforce les tensions et l'insécurité dans la région.
Dans le contexte du Moyen-Orient, la rivalité entre l'Arabie saoudite et l'Iran est également un exemple du dilemme de sécurité. Chacun des deux pays perçoit les actions de l'autre comme une menace à sa propre sécurité et à ses intérêts régionaux. L'Iran soutient des groupes chiites dans plusieurs pays, tandis que l'Arabie saoudite soutient des forces opposées. Cette rivalité alimente les conflits au Yémen, en Syrie et en Irak, entraînant une escalade militaire et une instabilité régionale accrue.
Le dilemme de sécurité montre que les efforts des États pour assurer leur propre sécurité peuvent involontairement engendrer l'insécurité, conduisant à une spirale dangereuse. Les États agissent par intérêt égoïste pour préserver leur survie, mais leurs actions peuvent provoquer des réactions similaires de la part des autres, exacerbant les tensions.
Les moyens externes pour maintenir l'équilibre des forces
Pour prévenir la domination par une seule puissance et maintenir l'équilibre des forces, les États utilisent divers moyens externes. La stratégie du « diviser pour mieux régner » est l'une de ces méthodes. Par exemple, en Syrie, le régime de Bachar al-Assad a parfois libéré des territoires kurdes pour affaiblir l'opposition sunnite dominante, divisant ainsi ses adversaires. Cette fragmentation de l'opposition a permis au régime de conserver le pouvoir en exploitant les divisions internes.
La politique de balancier est une autre méthode utilisée par les États pour maintenir l'équilibre. La Turquie, par exemple, navigue entre ses relations avec l'Occident et ses liens avec la Russie, cherchant à maximiser ses intérêts nationaux en jouant sur plusieurs fronts. En adoptant une position flexible, la Turquie tente de prévenir l'excessif agrandissement d'une puissance voisine qui pourrait menacer sa sécurité.
Les États tampons jouent également un rôle dans la prévention des conflits entre grandes puissances. L'Ukraine, par exemple, est devenue un point focal entre la Russie et l'Occident. Sa position géographique en fait un État tampon, et les tensions autour de son orientation politique et de son intégrité territoriale reflètent les préoccupations de sécurité des deux côtés. La lutte pour l'influence en Ukraine illustre comment les États peuvent être pris dans le dilemme de sécurité des grandes puissances.
La survie des petits États dans un monde réaliste
Même les petits États peuvent survivre et naviguer dans le système international en adoptant des stratégies adaptées. La Suisse, par exemple, a maintenu une politique de neutralité armée, disposant d'une armée bien entraînée et défendant fermement sa souveraineté. Cette posture lui a permis de rester en dehors des conflits majeurs en Europe et de préserver sa sécurité dans un environnement souvent tumultueux.
De même, les pays scandinaves, tels que la Suède et la Finlande, ont adopté des politiques de défense solides tout en menant une diplomatie active pour préserver leur sécurité. Avec la récente invasion de l'Ukraine par la Russie en 2022, ces pays ont réévalué leur position et envisagent l'adhésion à l'OTAN pour renforcer leur sécurité, démontrant comment les petits États ajustent leurs stratégies en réponse au dilemme de sécurité.
Conclusion
Le dilemme de sécurité illustre la complexité des relations internationales dans le cadre réaliste. Les États, en cherchant à assurer leur propre sécurité, peuvent involontairement créer de l'insécurité pour eux-mêmes et pour les autres, entraînant une escalade des tensions. Les actions des États sont souvent motivées par l'intérêt personnel et la quête de puissance, mais peuvent conduire à des résultats paradoxaux.
En s'inspirant de Fénelon, nous comprenons que les États doivent constamment veiller à l'équilibre des forces pour préserver leur sécurité. La paix, dans ce contexte, n'est pas nécessairement le résultat d'intentions pacifiques, mais plutôt un sous-produit des actions égoïstes des États cherchant à éviter la domination par d'autres. Les moyens externes tels que les alliances, les politiques de balancier et le maintien d'États tampons sont des outils utilisés pour atteindre cet équilibre.
Cette analyse souligne que, dans le réalisme, la sécurité et la survie sont les préoccupations primordiales des États. Leurs actions, bien que motivées par l'intérêt personnel, peuvent paradoxalement engendrer de l'insécurité. Comprendre le dilemme de sécurité est essentiel pour analyser les dynamiques actuelles des relations internationales et pour envisager des solutions visant à atténuer les tensions et à promouvoir une stabilité durable.
Éthique et réalisme classique
Le réalisme classique en relations internationales est souvent perçu comme une théorie centrée sur la quête de puissance et l'intérêt national égoïste, parfois au détriment des considérations éthiques. Cependant, des penseurs tels que Max Weber ont souligné l'importance de l'éthique dans la politique, y compris dans le contexte réaliste. L'intégration de considérations éthiques dans l'analyse réaliste offre une compréhension plus nuancée des motivations et des actions des acteurs étatiques.
Dans son essai "Le Savant et le Politique" (Politik als Beruf), publié en 1919, Max Weber aborde la question de l'éthique dans l'action politique. Il distingue entre l'éthique de la conviction (Gesinnungsethik) et l'éthique de la responsabilité (Verantwortungsethik), affirmant que :
« L'éthique de la conviction et l'éthique de la responsabilité ne sont pas contradictoires, mais elles se complètent l'une l'autre et constituent ensemble l'homme authentique, c'est-à-dire un homme qui peut prétendre à la 'vocation politique'. »
— Max Weber, Le Savant et le Politique, 1919
Weber explique que l'éthique de la conviction consiste à agir en fonction de principes moraux absolus, indépendamment des conséquences. C'est une éthique qui guide l'action par des valeurs et des idéaux personnels. L'éthique de la responsabilité, quant à elle, implique de prendre en compte les conséquences de ses actions et d'assumer la responsabilité des résultats. C'est une éthique pragmatique, consciente des impacts réels sur le monde. Pour Weber, le véritable homme politique doit intégrer les deux éthiques, combinant une boussole morale avec une évaluation réaliste des conséquences de ses actions.
Après les ravages de la Première Guerre mondiale, une prise de conscience collective a émergé quant à la nécessité de repenser les relations internationales de manière plus humaine et morale. Les horreurs du conflit ont conduit de nombreux penseurs et décideurs à chercher des moyens de prévenir de futures guerres dévastatrices. La création de la Société des Nations (SDN) en 1920 est une expression de cette aspiration. Elle visait à promouvoir la coopération internationale, la sécurité collective et la résolution pacifique des conflits. La SDN reflétait une volonté d'intégrer des principes éthiques dans la gouvernance mondiale, cherchant à dépasser la politique de puissance traditionnelle pour instaurer un ordre international basé sur le droit et la justice.
Bien que le réalisme mette l'accent sur l'intérêt national et la quête de puissance, il ne rejette pas nécessairement les considérations éthiques. Les réalistes classiques reconnaissent que la morale peut jouer un rôle dans la politique internationale, mais ils insistent sur le fait que les décisions doivent être guidées par une évaluation pragmatique des intérêts et des conséquences. Hans Morgenthau, l'un des principaux théoriciens du réalisme classique, a également souligné l'importance de l'éthique en politique internationale. Dans son ouvrage "Politics Among Nations" (1948), il affirme que :
« L'homme politique réaliste est conscient de la tension entre le commandement moral et les exigences de la réussite politique... Il sait que l'éthique est indispensable pour juger l'action politique, mais il sait aussi que le succès politique est une nécessité morale. »
Morgenthau reconnaît le dilemme moral auquel sont confrontés les décideurs, qui doivent concilier les impératifs éthiques avec les réalités du pouvoir. Il suggère que la poursuite de l'intérêt national doit être équilibrée avec une responsabilité morale, reflétant l'idée weberienne de la complémentarité des éthiques.
Des exemples historiques illustrent comment l'éthique a été intégrée dans la politique réaliste. Après la Première Guerre mondiale, le président américain Woodrow Wilson a plaidé pour une paix basée sur des principes moraux, tels que le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et la création de la SDN. Bien que Wilson soit souvent associé au libéralisme, son approche intègre des éléments réalistes, reconnaissant la nécessité de structures institutionnelles pour maintenir la paix et prévenir les agressions futures.
Pendant la Guerre froide, la politique de détente entreprise par les États-Unis et l'Union soviétique dans les années 1970 reflète une prise en compte éthique des conséquences potentielles d'une guerre nucléaire, tout en étant guidée par des considérations réalistes de stabilité stratégique. Cette politique visait à réduire les tensions et le risque de conflit nucléaire, reconnaissant les implications catastrophiques d'une escalade militaire.
Les interventions humanitaires offrent un autre exemple de la tension entre éthique et réalisme. L'intervention de l'OTAN au Kosovo en 1999, par exemple, avait pour objectif de mettre fin aux violations des droits de l'homme et aux nettoyages ethniques. Bien que motivée par des préoccupations humanitaires, cette action a également été justifiée par des intérêts stratégiques, illustrant la complexité de concilier les impératifs moraux avec les réalités politiques.
Dans le monde actuel, les décideurs sont confrontés à des défis complexes où les considérations éthiques et les intérêts nationaux s'entremêlent. La crise climatique, par exemple, oblige les États à équilibrer leurs intérêts économiques immédiats avec la responsabilité de lutter contre le changement climatique. La coopération internationale sur le climat nécessite une approche qui intègre l'éthique de la responsabilité, reconnaissant les conséquences à long terme des actions présentes sur les générations futures.
La gestion des pandémies, comme celle de la COVID-19, implique des décisions qui affectent non seulement la sécurité nationale mais aussi le bien-être global. Les États doivent considérer l'éthique de la conviction (sauver des vies, solidarité internationale) et l'éthique de la responsabilité (gérer les impacts économiques, assurer la stabilité sociale). De même, la crise des réfugiés pose des dilemmes éthiques et sécuritaires, où les États doivent équilibrer leurs obligations morales envers les réfugiés avec les préoccupations liées à la sécurité nationale et aux ressources limitées.
L'éthique de la responsabilité, telle que décrite par Weber, est particulièrement pertinente pour les décideurs politiques réalistes. Elle implique une prise de conscience des conséquences de leurs actions sur le système international et sur les populations affectées. Les puissances nucléaires, par exemple, doivent gérer leurs arsenaux avec une extrême prudence, conscientes des implications catastrophiques potentielles d'une utilisation de ces armes. La notion de dissuasion nucléaire repose sur une compréhension réaliste du pouvoir, mais aussi sur une éthique de la responsabilité pour éviter l'anéantissement mutuel.
De même, les États doivent peser les avantages stratégiques d'une intervention militaire contre les coûts humains et les impacts à long terme sur la stabilité régionale. L'intervention en Libye en 2011 a soulevé des questions sur l'équilibre entre la protection des civils et les conséquences du renversement d'un régime sans plan de transition solide.
L'intégration de l'éthique dans le réalisme classique enrichit la compréhension des relations internationales en reconnaissant que les États, tout en poursuivant leurs intérêts nationaux, sont également guidés par des considérations morales. Max Weber, en soulignant la complémentarité de l'éthique de la conviction et de l'éthique de la responsabilité, offre un cadre pour comprendre comment les décideurs peuvent naviguer entre les impératifs moraux et les réalités du pouvoir. Dans le contexte post-Première Guerre mondiale, il y a eu une volonté de développer une analyse des relations internationales qui intègre les dimensions humaines et morales, cherchant à prévenir les horreurs du passé. Cette aspiration demeure pertinente aujourd'hui, alors que le monde fait face à des défis qui nécessitent une approche équilibrée, alliant pragmatisme réaliste et responsabilité éthique.
Les décideurs contemporains doivent constamment arbitrer entre leurs intérêts nationaux et leurs obligations éthiques. En reconnaissant que l'éthique de la conviction et l'éthique de la responsabilité « ne sont pas contradictoires, mais se complètent l'une l'autre », ils peuvent aspirer à une politique internationale qui soit à la fois efficace et moralement responsable.
Ethique des relations internationales
L'éthique joue un rôle central dans la compréhension des relations internationales, en particulier dans le contexte de la guerre. Les grandes doctrines éthiques offrent des perspectives variées sur la justification et la conduite des conflits armés. Parmi ces doctrines, on distingue le militarisme, le réalisme, la théorie de la guerre juste et le pacifisme. Chacune propose une approche différente de la moralité en temps de guerre, reflétant des valeurs et des principes spécifiques.
Le militarisme repose sur une éthique aristocratique de la fierté et de la gloire. Il valorise le patriotisme et l'honneur, célébrant le sacrifice pour la nation comme un idéal noble. Mourir en martyr est considéré comme l'expression ultime de la loyauté et du dévouement à la patrie. Cette vision glorifie la guerre comme un moyen d'affirmer la puissance et la grandeur nationales, mettant l'accent sur le courage individuel et collectif.
Le réalisme, quant à lui, est fondé sur une éthique de l'intérêt étatique ou national et de la prudence. Il considère que les actions des États sont guidées par la poursuite rationnelle de leurs intérêts propres, en particulier la sécurité et la survie. La morale est subordonnée aux nécessités de l'État, et les décisions sont prises en fonction des avantages stratégiques. Dans cette perspective, la guerre est un instrument politique utilisé pour protéger ou promouvoir les intérêts nationaux.
La théorie de la guerre juste propose une éthique de la justice internationale. Elle cherche à établir des critères moraux pour déterminer quand il est légitime de recourir à la force et comment la guerre doit être conduite. Les principes fondamentaux incluent la juste cause, l'intention droite, la proportionnalité et la discrimination entre combattants et non-combattants. Cette doctrine vise à limiter les souffrances inutiles et à assurer que la guerre serve des objectifs moralement défendables.
Le pacifisme représente une éthique de la non-violence, rejetant la guerre sous toutes ses formes. Il affirme que la violence ne peut jamais être moralement justifiée et que les conflits doivent être résolus par des moyens pacifiques. Les pacifistes prônent le dialogue, la coopération et le respect mutuel comme fondements des relations internationales.
Selon le philosophe contemporain Michael Walzer, si nous étions des réalistes tels que définis par les Athéniens, « nous nous dirions simplement, brutalement et directement, ce que nous voulons faire ou faire faire ; nous parlerions sans masque ». Cette observation met en lumière le fait que, dans la pratique, les acteurs internationaux n'agissent pas toujours avec une telle transparence. Au contraire, l'hypocrisie est omniprésente dans les relations internationales.
Walzer soutient que l'hypocrisie est la preuve que la connaissance morale existe. Les hypocrites révèlent, par leurs mensonges et leurs justifications, leur conscience du bien et du mal. Ils sentent le besoin de déguiser leurs véritables intentions parce qu'ils reconnaissent que ce qu'ils font est moralement répréhensible. Comme l'exprime Walzer :
« La preuve la plus claire de la stabilité de nos valeurs au fil du temps est le caractère immuable des mensonges que les soldats ou les hommes d'État racontent. Ils mentent pour se justifier, et ainsi ils décrivent pour nous les contours de la justice. Partout où nous trouvons l'hypocrisie, nous trouvons aussi la connaissance morale. »
Cette idée est renforcée par la maxime de La Rochefoucauld : « L'hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu. » Lorsqu'un dirigeant prétend agir pour des raisons honorables alors que ses motivations sont égoïstes ou malveillantes, il reconnaît implicitement les normes morales qu'il transgresse. Par exemple, Hitler a justifié l'invasion de la Pologne en 1939 en affirmant qu'il répondait à des agressions polonaises, alors qu'il préparait une guerre d'agression planifiée. En déguisant ses intentions, il rendait hommage aux principes moraux qu'il violait.
La présence de l'hypocrisie indique que les acteurs internationaux possèdent une conscience morale, même s'ils choisissent de l'ignorer ou de la contourner. Le fait qu'ils ressentent le besoin de mentir pour camoufler leurs actions révèle qu'ils comprennent les normes éthiques en jeu. Cependant, comme le souligne Walzer, la connaissance morale ne se traduit pas nécessairement par une action morale. Les hypocrites peuvent commettre des actes immoraux tout en étant conscients du bien.
Dans les relations internationales contemporaines, l'hypocrisie se manifeste de diverses manières. Les États peuvent invoquer des motifs humanitaires pour justifier des interventions militaires motivées par des intérêts stratégiques. Par exemple, l'intervention en Libye en 2011 a été présentée comme une mission de protection des civils, mais a également servi des objectifs politiques et économiques pour certains pays impliqués. De même, les discours sur la promotion de la démocratie peuvent masquer des ambitions géopolitiques.
La prise de conscience de cette hypocrisie souligne l'importance de l'éthique dans les relations internationales. Elle invite à une réflexion sur les motivations réelles des acteurs étatiques et sur la nécessité de promouvoir une plus grande transparence et une responsabilité morale. Les doctrines éthiques, qu'il s'agisse du réalisme, du militarisme, de la guerre juste ou du pacifisme, offrent des cadres pour évaluer les actions internationales et encourager des comportements plus éthiques.
L'éthique de la responsabilité, telle que décrite par Max Weber, reste pertinente. Elle exige que les décideurs politiques considèrent non seulement les conséquences de leurs actions sur leurs propres intérêts, mais aussi sur les normes morales et les valeurs universelles. En reconnaissant la tension entre l'intérêt national et les impératifs éthiques, les dirigeants peuvent chercher à agir de manière à la fois efficace et moralement défendable.
L'éthique des relations internationales est un domaine complexe où se croisent les intérêts nationaux, les principes moraux et les réalités du pouvoir. L'hypocrisie, loin d'être simplement un vice, révèle la présence d'une conscience morale chez les acteurs internationaux. Elle souligne la nécessité d'une réflexion éthique approfondie pour guider les actions sur la scène mondiale. En intégrant les leçons des différentes doctrines éthiques et en restant vigilants face aux tentations de l'hypocrisie, les États peuvent aspirer à des relations internationales plus justes et plus pacifiques.
Problèmes du choix moral en politique internationale
La question de l'éthique en politique internationale soulève des défis complexes liés au choix moral. Les décideurs sont souvent confrontés à des situations ambiguës et indéterminées où les principes moraux entrent en conflit, rendant difficile l'application d'une éthique claire et cohérente. Cette partie explore les principaux problèmes du choix moral dans les relations internationales, en examinant les tensions entre les principes éthiques, la nature du politique et la responsabilité des acteurs.
L'un des premiers défis du choix moral en politique internationale réside dans l'ambiguïté des principes éthiques généraux à appliquer. Il est souvent difficile de déterminer quels principes du bien doivent être suivis, surtout lorsque des valeurs universelles entrent en conflit avec des intérêts nationaux ou culturels spécifiques. De plus, en cas de conflit entre principes généraux, il est complexe de savoir lequel doit prévaloir. L'application de ces principes moraux à une situation particulière est également problématique, car les contextes internationaux sont souvent complexes, avec des enjeux multiples et des conséquences imprévisibles.
Il est essentiel de poser la question morale et d'agir après une réflexion éthique approfondie. Réfléchir avant et après avoir agi permet d'évaluer les implications morales des décisions prises et de corriger le cours si nécessaire. L'absence de jugement moral peut conduire à des actions imprudentes ou injustes sur la scène internationale. Cependant, l'indétermination quant aux valeurs à considérer complique encore davantage le choix moral. Veut-on le bien de toute l'humanité, d'un groupe spécifique ou de l'humanité à venir ? Les politiques peuvent avoir des impacts différents sur divers groupes, générations présentes ou futures. Sur le plan international, les acteurs sont diversifiés : États, organisations internationales (OI), organisations non gouvernementales (ONG), mouvements transnationaux, chacun ayant des intérêts et des valeurs différents.
Par exemple, l'aide au développement économique et social entraîne des gagnants et des perdants. Qui finance les coûts et qui en profite réellement ? Lorsqu'on aide un mendiant, il s'agit d'une relation entre deux personnes. En revanche, aider financièrement un groupe peut avoir des conséquences plus larges au niveau social. L'exemple des femmes au Mali illustre cela : avec plus de revenus, elles peuvent devenir plus indépendantes de leur mari, ce qui peut bouleverser les structures sociales traditionnelles. Ces conséquences secondaires doivent être prises en compte lors de l'élaboration des politiques.
Il est parfois utile de passer d'analogies domestiques au niveau international pour éclairer les dilemmes moraux. Par exemple, un adulte témoin de violence entre enfants doit-il intervenir ? Cette question peut être transposée à la légitimité d'une intervention armée dans un autre pays. De la même manière, on peut se demander si l'intervention armée en Libye était légitime. Ces analogies mettent en évidence la complexité des décisions morales en politique internationale, où les actions entreprises peuvent avoir des répercussions majeures sur les sociétés concernées.
La nature du politique, en particulier la notion de « violence légitime » de l'État telle que décrite par Hobbes, ajoute une couche supplémentaire de complexité. Selon Hobbes, l'État détient le monopole de la violence légitime pour assurer l'ordre et la sécurité. De même, Max Weber définit trois types de légitimité du pouvoir : traditionnelle, charismatique et légale-rationnelle. Dans chaque cas, l'État exerce un monopole sur les règles légales et l'usage de la force, interdisant les polices privées et les justices parallèles. Cette concentration du pouvoir soulève des questions éthiques sur l'usage de la violence et la responsabilité des dirigeants.
Il existe une tension notable entre l'éthique de la responsabilité et l'éthique de la conviction. L'éthique de la responsabilité soutient que nous devons répondre des conséquences de nos actes, en réfléchissant avant d'agir. Les acteurs politiques doivent anticiper les effets de leurs décisions sur la société et la communauté internationale. L'éthique de la conviction, en revanche, est celle où l'individu agit selon ses principes moraux profonds, indépendamment des résultats. Par exemple, un chrétien peut faire son devoir et s'en remettre à Dieu pour le résultat de ses actions. Cette tension soulève plusieurs questions : les acteurs répondant à l'éthique de la responsabilité pensent-ils réellement aux conséquences de leurs actes ? L'homme qui agit par conviction se désintéresse-t-il forcément des conséquences de ses actions ?
La vérité est une valeur éthique essentielle en politique internationale. Elle est liée à l'idée de réalité empirique et à la nécessité de baser les décisions sur des faits vérifiables. Si toutes les valeurs sont considérées comme également bonnes, cela peut conduire à une tolérance excessive, y compris envers des actions moralement répréhensibles. Par exemple, la société est généralement intolérante envers ceux qui nient les droits des autres ou qui commettent des actes de barbarie, comme Hitler l'a fait. Reconnaître la vérité permet de condamner les injustices et d'agir en faveur de la justice et de la paix.
Max Weber souligne que quiconque veut instaurer par la force la justice sociale sur terre a besoin de partisans, c'est-à-dire d'un appareil humain. Même un leader moralement exemplaire comme Mahatma Gandhi doit réfléchir au fait que tous ses partisans ne partagent pas nécessairement sa pureté d'intention. Sur le plan politique, il est crucial de penser à comment motiver les gens et quels intérêts vont les mobiliser. En politique, la forme peut mobiliser autant que le fond. Par exemple, le franc-parler de Donald Trump a mobilisé de nombreux électeurs aux États-Unis, même si tous n'étaient pas en accord avec le fond de ses idées. Le style de communication et la capacité à toucher les émotions des gens jouent un rôle significatif dans la mobilisation politique.
Reprenant la pensée de Max Weber, l'éthique de la conviction et l'éthique de la responsabilité ne sont pas contradictoires, mais se complètent pour composer l'homme authentique. Un dirigeant doit intégrer ses principes moraux personnels tout en assumant les conséquences de ses actions sur la société. Cette intégration permet de naviguer avec intégrité dans les complexités de la politique internationale.
Les problèmes du choix moral en politique internationale sont nombreux et complexes. L'ambiguïté des principes éthiques, l'indétermination des valeurs à considérer, la nature du politique et la tension entre différentes éthiques rendent les décisions difficiles. Cependant, il est essentiel que les acteurs internationaux posent la question morale, réfléchissent avant d'agir et assument la responsabilité de leurs actions. La vérité, en tant que valeur éthique indispensable, doit guider les décisions pour éviter la tolérance de l'inacceptable. La mobilisation politique nécessite une attention à la fois au fond et à la forme, en reconnaissant que les moyens de communication et de persuasion influencent fortement l'engagement des individus. En intégrant l'éthique de la conviction et l'éthique de la responsabilité, les décideurs peuvent aspirer à une politique internationale plus juste et plus efficace. Cette approche équilibrée permet de naviguer les défis moraux complexes, en cherchant à promouvoir le bien commun tout en assumant les réalités du pouvoir et des conséquences de chaque action.
Aux sources de l’éthique du réalisme politique classique, ou de l’anthropologie théologique de Reinhold Niebuhr
Pour Niebuhr, théologien américain, l’humanité a une capacité de se transcender du fait de son identité spirituelle le portant vers Dieu, toutefois, elle vit dans le péché tout en désirant nier cette condition. (Se rapproche de la vision d’Obama)
Comment se fait-il qu’un Dieu bon est crée un homme qui commet le mal ? (LIBRE ARBITRE)
Il y a une ambiguïté dans la nature humaine qui est capable du bien mais fait le mal. La vision anthropologique de Niebuhr de la nature humaine, c’est celle d’une humanité fière et qui a une volonté de puissance ; l’être humain n’est pas sur de lui, il est ignorant et a des limites mais il fait comme si il savait tout.
« All of his intellectual and cultural pursuits, therefore, become infected with the sin of pride. Man’s pride and will-to-power disturb the harmony of creation »
L’homme cherche à transcender sa propre histoire, et en fait, toute connaissance humaine est toujours entachée d’une tache idéologique motivée par la fierté. «Man is ignorant and involved in the limitations of a finite mind; but he pretends that he is not limited»
Le passage du niveau individuel au collectif politique va cumuler les égoïsmes et renforcer le calcul d’intérêts. « Society (…) merely cumulates the egoism of individuals and transmutes their individual altruism into collective egoism so that the egoism of the group has a double force. For this reason no group acts from purely unselfish or even mutual intent and, politics if therefore bound to be a contest of power ».
Le bien est possible mais il est difficile sur le plan collectif. La connaissance qu’en tire Niebuhr sur le plan des relations internationales, c’est la tendance à l’arrogance, à l’hypocrisie et à la folie des grandeurs. Il donne l’exemple de la politique étrangère américaine caractérisée par un absolutisme éthique, un utopianisme certain « Manifest destiny » (Trump reprend cette vision américaine, de l’évidence de la grandeur des USA) et un moralisme idéologique (devoir de répandre la démocratie dans le monde). Cet absolutisme fait que les USA pensent que leur idéal est le meilleur pour tous quitte par exemple à l’imposer au Moyen Orient.
Obama au contraire est sceptique du bien que l’on peut imposer par la force, et se situe donc dans une vision similaire a celle de Niebuhr ou Morgenthau.
L’éthique réaliste classique de Morgenthau
L’homme d’état est un agent moral, un mandataire responsable devant agir suivant l’intérêt national, soit, avant tout, la sécurité nationale (défense de l’intégrité des institutions politiques et de l’intégrité territoriale). Il est au service de l’intérêt d’une puissance face à d’autres puissances. L’homme d’état doit donc y penser en termes de conséquences d’actions et non de bien absolu ; il ne peut pas réfléchir comme l’individu seul.
D’un point de vue moral le suicide d’Hitler n’est pas moral du fait de ses responsabilités ; d’autant qu’il envisageait un suicide collectif, de l’Allemagne qui du fait de sa défaite n’était plus la race supérieure.
La prudence est la valeur morale qui résulte de la vision de Morgenthau, c’est la diplomatie et une stratégie d’équilibre des forces qui permet la survie nationale.
Le réalisme politique moralise donc la défense de l’état, et donc la recherche de la puissance et de la sécurité ; ainsi que la prudence de ses dirigeants et la méfiance vis à vis des autres.
Morgenthau est donc contre l’idéologie éthique, c’est a dire, la justification de la politique étrangère, une morale utilisée a des fins hypocrites de légitimation politique ; montrer que les politiques menées le sont au nom de la justice alors qu’au fond ce n’est que la recherche de la puissance. Morgenthau s’élevé donc contre cette idéologie éthique qui attribue une morale a notre action tout en accusant l’autre d’agir dans le Mal c’est une démonisation de l’adversaire.
Les États-Unis se voient comme les grands défenseurs de la démocratie, de la liberté et les droits de l’homme à ils utilisent une idéologie éthique ou ils justifient leurs actions (bonnes ou mauvaises) par le besoin de démocratisation de leurs adversaires. La politique étrangère américaine a une composante sentimentaliste très présente avec l’amour de la liberté et de la démocratie comme grand motivateur de leurs actions (en apparence). By focusing on one single moral value, they « ignore all of the negative consequences that flowed from pursuing that single moral value ».
Si l’on se focalise sur une seule valeur, on n’est pas nuancé sur la très grande complexité des relations internationales.
Morgenthau s’oppose donc également a l’absolutisme moral (ou sentimentalisme), qui consiste a ériger une valeur morale au-dessus des autres : par exemple la démocratie, les ONG monothématiques ou encore le jihad absolu anti-occidental. Morgenthau dénonce donc le fait d’aller trop loin pour une valeur et de tomber dans l’absolutisme.
Notes
- Dialogue mélien - Le Dialogue mélien, plus précisément le dialogue entre les Athéniens et les Méliens, est un débat inclus par Thucydide dans son Histoire de la guerre du Péloponnèse, récit du conflit désastreux qui pendant 27 ans (431–404) opposa les puissantes cités grecques Athènes et Sparte.
- Les Etats-Unis face aux puissances émergentes : quelles stratégies à disposition des protagonistes ? - Tanguy Struye de Swielande