Nations et nationalismes dans les pays communistes : 1917 – 1989

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L’étude du nationalisme dans les pays communistes doit être envisagée en miroir des trajectoires suivies par l’Europe occidentale. Alors que l’Ouest voyait s’affirmer, au XXe siècle, des projets nationaux consolidés par les guerres mondiales, l’Union soviétique se présentait comme l’expérience inédite d’un État fondé sur l’internationalisme prolétarien. Dès 1917, la révolution bolchevique prétendait dépasser le cadre national en affirmant la primauté de la lutte des classes sur les appartenances ethniques ou culturelles. Le projet soviétique se voulait universel, transcendant les frontières et les identités, et annonçait la dissolution progressive des nations au profit d’une communauté humaine unifiée.

Pourtant, cette ambition s’est heurtée à la réalité concrète de l’immense espace impérial hérité de l’Empire tsariste, où coexistaient des dizaines de peuples, de langues et de religions. La « question nationale » est apparue comme l’un des enjeux les plus sensibles de la construction soviétique : comment concilier l’idéal d’un internationalisme révolutionnaire avec les aspirations nationales, parfois contradictoires, des populations de l’Union ? Comment transformer un espace marqué par la domination russe et par des tensions séculaires en une fédération de peuples censés être égaux en droits et en dignité ?

Dès les premières années du régime, cette tension a conduit les bolcheviks à élaborer une politique des nationalités complexe, oscillant entre reconnaissance officielle des identités culturelles et contrôle étroit exercé par le centre. Lénine avait défendu le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, mais cette promesse s’inscrivait dans une stratégie visant à légitimer le pouvoir soviétique plutôt qu’à favoriser de véritables indépendances. La mise en place des républiques soviétiques, la promotion des langues locales et l’« indigenisation » des cadres communistes traduisaient une volonté d’intégrer les nationalités dans le projet socialiste, tout en les arrimant fermement à Moscou.

Au fil du temps, et plus encore sous Staline, la dynamique a changé de nature. L’internationalisme de principe a laissé place à une pratique marquée par la centralisation, la russification et la répression des particularismes jugés menaçants. L’URSS est ainsi devenue le lieu d’un paradoxe : tout en se réclamant du dépassement du nationalisme, elle a instrumentalisé et remodelé les identités nationales pour consolider son autorité. Cette contradiction s’est prolongée après 1945, lorsque les démocraties populaires d’Europe centrale et orientale ont dû, à leur tour, composer avec des sociétés nationales traversées par des mémoires conflictuelles et des aspirations identitaires que le modèle communiste prétendait absorber.

L’analyse de cette évolution, de la doctrine internationaliste initiale à la pratique nationaliste et autoritaire, permet de comprendre comment le communisme réel a façonné durablement les nations de l’Est européen. Elle invite à interroger les mécanismes de gestion des identités dans un système politique qui affirmait vouloir les abolir, mais qui, en réalité, les a redéfinies selon ses propres impératifs de pouvoir et de contrôle.

Politique des nationalités de l’Union Soviétique[modifier | modifier le wikicode]

La naissance de l’Union soviétique en 1922 a placé au cœur de son projet politique une question que l’Empire tsariste n’avait jamais su résoudre : celle des nationalités. Héritiers d’un espace immense, hétérogène et traversé par des lignes de fractures ethniques, linguistiques et religieuses, les bolcheviks ont dû inventer une politique qui réponde aux aspirations nationales tout en maintenant l’unité d’un État proclamé internationaliste. Ce défi n’était pas seulement idéologique : il engageait la stabilité même du nouveau régime, car l’effondrement de l’ancien empire avait libéré des forces centrifuges et des revendications d’indépendance qui menaçaient d’éclater la jeune République des soviets.

La « politique des nationalités » soviétique s’est d’abord construite dans le sillage de Lénine, qui avait formulé le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes comme un principe de légitimation révolutionnaire. En reconnaissant formellement l’existence des nations et leur droit à se séparer, les bolcheviks espéraient rallier à la cause socialiste les périphéries de l’ancien empire, tout en orientant leurs revendications vers l’intégration dans une fédération égalitaire. Ce projet, qui se voulait émancipateur, était cependant traversé par une contradiction fondamentale : il proclamait l’égalité des peuples mais refusait leur autonomie politique réelle, car l’objectif restait la centralisation du pouvoir autour du Parti et de Moscou.

Au cours des années 1920 et 1930, cette politique connut des phases successives, entre ouverture et répression, expérimentation et recentralisation. L’indigénisation (korenizatsiia), qui favorisait la promotion des élites locales et l’usage des langues nationales, illustre la volonté initiale de donner un visage concret à l’égalité proclamée. Mais la montée des tensions, l’obsession pour la cohésion et la méfiance de Staline envers toute forme de particularisme transformèrent progressivement cette politique en un instrument de contrôle et d’assimilation. La reconnaissance des identités nationales ne disparut jamais totalement, mais elle se trouva encadrée, surveillée et souvent instrumentalisée au service de l’unité du système soviétique.

Étudier la politique des nationalités de l’Union soviétique, c’est donc analyser la manière dont un régime se voulant universaliste a dû composer avec la persistance du fait national. C’est aussi comprendre comment les communistes ont cherché à neutraliser le danger des séparatismes en transformant les nations en réalités administratives et culturelles subordonnées à l’autorité centrale. De la promesse léniniste d’autodétermination aux pratiques coercitives staliniennes, cette politique révèle l’écart entre l’utopie internationaliste et la gestion autoritaire d’un empire recomposé sous une nouvelle forme.

Le projet socialiste[modifier | modifier le wikicode]

Au cœur du projet socialiste se trouvait une promesse qui allait bien au-delà de la révolution russe elle-même : celle de la libération des peuples opprimés. Lénine et ses camarades ne plaçaient pas la « question nationale » au centre de leur réflexion initiale, mais ils ne pouvaient l’ignorer dans un espace marqué par une immense diversité ethnique, linguistique et culturelle. L’ancien Empire tsariste n’était pas un État-nation homogène, mais une mosaïque allant des plaines slaves d’Europe de l’Est aux steppes d’Asie centrale, des peuples musulmans du Caucase aux populations sibériennes. Pour les bolcheviks, prendre le pouvoir signifiait aussi devoir répondre à cette pluralité.

L’internationalisme marxiste offrait une réponse de principe : les peuples devaient être libérés du joug impérialiste et capitaliste, et la révolution mondiale devait ouvrir la voie à l’abolition des nations elles-mêmes. Dans ce cadre théorique, la libération nationale apparaissait comme une étape intégrable à un processus plus vaste : l’émancipation sociale et l’abolition des classes. L’idée de révolution socialiste se voulait universelle, fondée sur l’unité du prolétariat mondial contre la bourgeoisie, ce qui impliquait que la révolution russe ne serait qu’un prélude, un signal déclencheur appelé à s’étendre rapidement à l’Europe puis au reste du monde.

Après la Première Guerre mondiale, cet espoir d’internationalisation fut brièvement nourri par une série de soulèvements : l’éphémère République des Conseils en Hongrie (1919), les tentatives révolutionnaires en Allemagne (les spartakistes), en Finlande, en Slovaquie ou encore en Italie avec les « Bienni rossi ». Dans l’élan de la victoire bolchévique, le modèle soviétique semblait pouvoir se diffuser, d’autant que les sociétés européennes sortaient exsangues du conflit et marquées par de fortes tensions sociales. La création en 1919 de la IIIe Internationale (Komintern) illustrait cette ambition d’unification du mouvement révolutionnaire mondial sous l’égide de Moscou.

Cependant, cette dynamique s’essouffla rapidement. La répression sanglante des insurrections en Allemagne et en Hongrie, la restauration de l’ordre bourgeois en Europe centrale et occidentale, ainsi que l’isolement de la Russie soviétique firent apparaître les limites de l’utopie révolutionnaire. La victoire militaire des puissances capitalistes et la stabilisation relative de l’Europe dans les années 1920 contraignirent les bolcheviks à reconnaître que la révolution mondiale n’était pas imminente. L’internationalisme resta un horizon idéologique, mais sa réalisation fut reportée à un futur indéterminé.

Ce constat donna naissance à une inflexion doctrinale majeure : l’idée de la construction du socialisme dans un seul pays, formulée et imposée par Staline dans les années 1920. Face à l’échec de l’extension immédiate de la révolution, le réalisme imposait de consolider le pouvoir en Russie et de transformer ce pays en vitrine du socialisme. La révolution mondiale n’était pas abandonnée en principe, mais elle devenait un objectif lointain, subordonné à la réussite du modèle soviétique et à la solidité de l’État central. Ainsi, le discours internationaliste subsistait, mais la pratique se concentrait sur le renforcement de l’Union soviétique comme centre moteur et protecteur de la cause révolutionnaire.

Ce réalisme était dicté autant par les circonstances extérieures que par les besoins internes. À l’extérieur, la défaite des mouvements révolutionnaires européens et l’hostilité des puissances occidentales rendaient impossible toute stratégie d’expansion immédiate. À l’intérieur, la guerre civile, les interventions étrangères et la fragilité de l’économie soviétique imposaient de donner la priorité à la reconstruction et à la centralisation. Pourtant, l’utopie d’exporter le modèle bolchévique ne disparut jamais complètement. Le Komintern poursuivit ses activités, cherchant à encadrer les partis communistes étrangers et à diffuser la doctrine marxiste-léniniste. Moscou entendait rester le phare de la révolution mondiale, même si les voisins immédiats – en particulier les jeunes États issus de l’ancien empire austro-hongrois ou les pays frontaliers de la Russie – demeuraient peu convaincus par le bolchévisme.

Dans ce contexte, le projet socialiste se déployait sur deux registres : à l’intérieur de l’Union soviétique, il consistait à intégrer et à contrôler une diversité de peuples en leur offrant une reconnaissance symbolique et culturelle encadrée par le Parti ; à l’extérieur, il aspirait à projeter un modèle de libération sociale et nationale qui, malgré ses échecs précoces, conserva une forte charge utopique. L’URSS, vitrine du socialisme, se voulait à la fois un laboratoire de l’émancipation des peuples et une forteresse assiégée, dont l’exemple devait un jour rallier le monde entier à la cause révolutionnaire.

Les positions des leaders soviétiques[modifier | modifier le wikicode]

La politique des nationalités soviétique ne peut être comprise sans analyser les positions des principaux dirigeants qui ont façonné l’idéologie et la pratique de l’État soviétique. Car loin d’être une ligne continue, la doctrine nationale connut des inflexions majeures, liées aux rapports de force internes au Parti, à la conjoncture internationale et à l’évolution même de l’Union soviétique.

Lénine et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes[modifier | modifier le wikicode]

Dès avant la Révolution d’Octobre, Lénine s’intéressa de près à la question nationale, et plus particulièrement au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. À partir de 1912, dans ses écrits théoriques comme dans son action politique, il formula une position qui n’était pas uniquement marxiste : elle rejoignait des débats plus larges qui animaient alors les milieux politiques et intellectuels européens. Le droit des peuples à l’autodétermination circulait à cette époque chez les libéraux, les démocrates et les réformateurs, et il devait être repris quelques années plus tard par le président américain Woodrow Wilson dans ses célèbres Quatorze Points (1918). Pour Lénine, cette revendication, que d’autres inscrivaient dans une perspective libérale ou démocratique, avait une portée radicalement anti-impérialiste et s’intégrait dans la stratégie révolutionnaire mondiale.

La Russie tsariste constituait un empire multinational, souvent qualifié de « prison des peuples », dans lequel de nombreuses nationalités – Polonais, Ukrainiens, Finlandais, Baltes, peuples caucasiens ou musulmans d’Asie centrale – étaient soumis à des politiques de domination et de russification. En se proclamant partisan du droit des peuples à se séparer de l’Empire, Lénine adoptait une posture de rupture avec le passé impérial et cherchait à délégitimer le nationalisme grand-russe. Cette position visait à rallier les peuples opprimés à la cause bolchevique en leur offrant une reconnaissance que ni le tsarisme, ni même les libéraux russes, n’étaient prêts à leur accorder pleinement.

Mais cette reconnaissance n’était pas dénuée de calcul stratégique. Dans la perspective marxiste-léniniste, les nations étaient appelées à disparaître dans un avenir communiste où les classes sociales n’existeraient plus. Lénine considérait donc l’autodétermination comme une étape transitoire : en permettant aux peuples de choisir librement leur destin, il espérait qu’ils opteraient volontairement pour rejoindre la fédération socialiste. L’égalité proclamée devait neutraliser la méfiance, pour mieux préparer une unification future sur des bases révolutionnaires. Autrement dit, l’autodétermination n’était pas conçue comme un but en soi, mais comme un instrument de la stratégie bolchevique.

La comparaison avec Wilson est éclairante. Là où le président américain liait le droit des peuples à la réorganisation d’un ordre international fondé sur des États-nations souverains, Lénine l’intégrait dans une logique anti-impérialiste et révolutionnaire. Pour Wilson, l’autodétermination visait à stabiliser l’Europe après la Première Guerre mondiale et à affaiblir les empires multinationaux jugés archaïques. Pour Lénine, il s’agissait au contraire de déstabiliser les structures impérialistes et d’accélérer la crise du capitalisme mondial en ouvrant la voie à une insurrection générale des peuples opprimés.

Après la révolution de 1917, ce principe fut mis en pratique avec la reconnaissance de l’indépendance de la Finlande, de la Pologne et des États baltes. Ce geste spectaculaire, qui rompait avec des siècles de domination tsariste, visait autant à prouver la sincérité de la promesse bolchevique qu’à affaiblir la pression internationale en retirant à l’Entente ses alliés potentiels parmi les nationalités périphériques. Mais cette ouverture avait des limites : les bolcheviks n’entendaient pas renoncer à la cohésion territoriale de l’ancien empire, et leur objectif demeurait d’intégrer le plus grand nombre possible de peuples dans une fédération soviétique étroitement contrôlée depuis Moscou.

La position de Lénine sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes oscille entre idéalisme et pragmatisme. Idéalisme, parce qu’elle s’inscrivait dans une rhétorique universaliste de libération des opprimés ; pragmatisme, parce qu’elle constituait un levier tactique destiné à asseoir le pouvoir bolchevique et à transformer une menace centrifuge en facteur d’adhésion. Ce double visage explique pourquoi, dès les années 1920, cette promesse se heurta aux réalités de la centralisation et ouvrit la voie à l’inflexion autoritaire qui caractériserait la politique stalinienne.

Staline : de la théorie à la centralisation autoritaire[modifier | modifier le wikicode]

Staline à la conférence de Téhéran, en 1943.

Dès les années précédant la révolution, Staline s’était imposé comme l’un des spécialistes de la question nationale au sein du Parti bolchevique. En 1913, il publia un texte devenu classique, Le marxisme et la question nationale, dans lequel il proposait une définition qui allait marquer durablement la pensée soviétique. La nation, écrivait-il, est « une communauté humaine stable, historiquement constituée, née sur la base d’une communauté de langue, de territoire, de vie économique et de formation psychique, qui se traduit dans une communauté de culture ». Cette formulation se distinguait des approches racialistes ou biologiques qui dominaient encore une partie des discours européens du temps. Elle ne réduisait pas la nation à une donnée naturelle ou ethnique, mais la concevait comme une construction historique et culturelle, fondée sur des critères objectifs mais évolutifs. Dans le vocabulaire contemporain, on pourrait la rapprocher d’une approche constructiviste, attentive aux dimensions sociales et culturelles plutôt qu’aux déterminismes biologiques.

Lorsque Staline devint en 1917 commissaire du peuple aux nationalités, il se retrouva en première ligne pour appliquer ces principes dans un contexte de bouleversements. La Russie sortait de la guerre mondiale, entrait dans une guerre civile acharnée, et voyait surgir sur ses marges une multitude de mouvements séparatistes. Les Finlandais, les Polonais, les Baltes, les peuples du Caucase et d’Asie centrale cherchaient à tirer profit de l’effondrement de l’Empire pour accéder à l’indépendance. Pour le pouvoir bolchevique, la priorité était de préserver l’unité du territoire tout en désamorçant les revendications nationales. La reconnaissance théorique du droit à l’autodétermination coexistait donc avec une pratique de reconquête militaire, menée par l’Armée rouge, qui ramena dans le giron soviétique une grande partie des territoires périphériques.

Staline, issu lui-même de Géorgie, portait une identité double. D’un côté, son appartenance à une nationalité périphérique donnait une légitimité particulière à son rôle de commissaire aux nationalités. De l’autre, son accession progressive au sommet du pouvoir le conduisit à se rallier à une vision centralisatrice et à surinvestir le nationalisme russe comme vecteur d’unité. Ce paradoxe explique qu’au fur et à mesure qu’il consolidait son autorité, il devint le promoteur d’un retour en force des symboles russes, particulièrement visible pendant la Seconde Guerre mondiale où la rhétorique patriotique prit le pas sur l’internationalisme prolétarien.

Durant les années 1920, la politique nationale resta marquée par une certaine ambivalence. La période de la korenizatsiia encourageait la promotion des élites locales, l’enseignement dans les langues nationales et la reconnaissance officielle des cultures régionales. Cette ouverture visait à intégrer les nationalités au projet soviétique en leur donnant le sentiment d’une égalité réelle. Mais la guerre civile avait laissé des cicatrices profondes, et les dirigeants bolcheviques se méfiaient toujours des aspirations indépendantistes, qu’ils associaient au danger de fragmentation. Dès la fin de la décennie, la logique centralisatrice l’emporta sur les expériences d’indigénisation, et Staline s’employa à subordonner strictement les républiques au pouvoir de Moscou.

La trajectoire de Staline illustre le glissement de la théorie à la pratique autoritaire. Celui qui avait donné une définition rationnelle et ouverte de la nation devint l’architecte d’un système où les nationalités ne furent tolérées qu’à condition de rester étroitement contrôlées. L’égalité proclamée au début céda le pas à une hiérarchisation implicite, où la culture russe et le pouvoir central dominaient, et où les nationalismes périphériques étaient régulièrement réprimés par la force. Ce basculement éclaire la contradiction durable de l’Union soviétique : reconnaître les nations pour mieux les absorber dans un projet impérial recomposé.

Nationalismes dans les pays socialistes[modifier | modifier le wikicode]

La victoire de l’Armée rouge en 1945 et la mise en place de régimes communistes en Europe centrale et orientale élargirent la question nationale bien au-delà des frontières de l’Union soviétique. Les pays intégrés dans la sphère d’influence soviétique – Pologne, Tchécoslovaquie, Hongrie, Bulgarie, Roumanie, Allemagne de l’Est, puis plus tard la Yougoslavie et l’Albanie – durent composer avec un double héritage. D’un côté, ils reprenaient le discours internationaliste du marxisme-léninisme, affirmant la solidarité des travailleurs par-delà les frontières. De l’autre, ils restaient marqués par des histoires nationales complexes, façonnées par les guerres mondiales, les occupations, les déplacements de populations et les antagonismes ethniques. Le socialisme s’imposait comme doctrine officielle, mais il devait s’adapter aux contextes nationaux, souvent en contradiction avec le projet universaliste.

En Pologne, le nouveau pouvoir communiste chercha à se légitimer en capitalisant sur le traumatisme de l’occupation nazie et en reconstruisant une identité nationale homogène après l’expulsion des minorités allemandes et ukrainiennes. Le régime se présentait comme le garant de la souveraineté retrouvée, tout en restant étroitement dépendant de Moscou. En Tchécoslovaquie, l’héritage de la République démocratique d’avant-guerre se combina à un discours communiste centré sur la défense de l’indépendance nationale contre les ingérences extérieures, au prix d’une homogénéisation ethnique radicale après l’expulsion des Sudètes allemands. En Hongrie, le souvenir du traité de Trianon et de la perte de territoires nourrissait un nationalisme latent, que les autorités communistes ne pouvaient ignorer et qu’elles intégrèrent dans une rhétorique patriotique encadrée.

La Yougoslavie offre un cas singulier. La rupture de Tito avec Staline en 1948 plaça le nationalisme au cœur d’un socialisme de type nouveau, où la fédération yougoslave prétendait concilier internationalisme communiste et reconnaissance des identités nationales. La doctrine de l’autogestion se voulait universelle, mais le régime ne survécut que grâce à un équilibre fragile entre Serbes, Croates, Slovènes, Bosniaques, Albanais et Macédoniens. Dans ce cas, la question nationale n’était pas subordonnée au socialisme, mais structurait en profondeur la forme même de l’État.

À partir des années 1950 et 1960, une évolution commune se dessina dans la plupart des régimes socialistes d’Europe de l’Est : le discours internationaliste fut progressivement complété, voire remplacé, par un registre national. La légitimation des partis communistes reposait de plus en plus sur leur capacité à se présenter comme les défenseurs de l’indépendance nationale contre l’Occident, mais aussi, parfois, contre l’hégémonie soviétique. La Hongrie en 1956, la Tchécoslovaquie en 1968 et la Pologne en 1980-81 illustrent ce phénomène : les mouvements de contestation mobilisaient des arguments démocratiques et sociaux, mais aussi des références explicites à la souveraineté nationale.

La Chine maoïste suivit une trajectoire parallèle, tout en s’en distinguant. La révolution chinoise se présenta dès l’origine comme une lutte nationale contre l’impérialisme étranger, japonais puis occidental. Le socialisme y fut articulé à une rhétorique profondément nationaliste, exaltant le peuple chinois et sa capacité à se libérer sans dépendre de Moscou. La rupture sino-soviétique des années 1960 confirma que l’internationalisme communiste n’était pas un cadre indépassable : chaque État socialiste pouvait développer sa propre voie, largement conditionnée par des traditions et des enjeux nationaux spécifiques.

Le paradoxe des régimes socialistes tient donc à ce double mouvement. Officiellement, ils affirmaient l’internationalisme prolétarien et l’unité des travailleurs de tous les pays. Dans la pratique, ils s’appuyaient sur des récits, des mémoires et des symboles nationaux pour consolider leur pouvoir et neutraliser les contestations. L’universalité proclamée du marxisme se traduisit en une pluralité de socialismes nationaux, où l’identité collective fut redéfinie par le Parti, mais toujours en référence à une histoire particulière.

La politique des nationalités des années 1920 et 1930 : l’« affirmative action empire »[modifier | modifier le wikicode]

La période qui suit immédiatement la guerre civile et la création de l’URSS en 1922 est marquée par une politique nationale singulière que l’historien Terry Martin a qualifiée d’« affirmative action empire ». Ce concept met en évidence un paradoxe : loin d’éliminer les nations au nom de l’internationalisme, les bolcheviks contribuèrent dans un premier temps à les institutionnaliser et à les enraciner territorialement. Le nouveau régime ne chercha pas à construire un État-nation centralisé et unifié à la manière des modèles occidentaux. Il choisit au contraire d’ériger une fédération multiculturelle et multiethnique, destinée à canaliser les revendications nationales et à transformer la diversité héritée de l’Empire tsariste en ressource politique.

Derrière ce choix se cachait un débat théorique et politique entre Lénine et Staline. Lénine, fidèle à sa stratégie du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, voulait éviter que la domination russe ne se reproduise sous une forme déguisée. Il défendait donc une fédération où chaque peuple reconnu bénéficierait de droits formels, avec ses institutions et son parti communiste. Staline, commissaire aux nationalités et futur maître du pays, se montrait beaucoup plus réticent à concéder une véritable autonomie. Il inclinait vers un modèle d’« autonomie culturelle » limitée, intégrée à un centre fort. La création de la République socialiste fédérative soviétique de Russie (RSFSR) en 1918, puis de l’Union des républiques socialistes soviétiques en 1922, traduisit le compromis entre ces deux visions : un État fédératif en apparence, mais fortement centralisé dans les faits.

L’une des dimensions essentielles de cette politique fut l’usage du critère linguistique comme base d’organisation territoriale et identitaire. Dès 1926, un immense recensement fut lancé, recensant 192 langues parlées dans l’URSS. Ces enquêtes reprenaient la pratique initiée sous l’Empire, mais leur portée était inédite : elles servaient à définir des catégories nationales officielles et à dessiner des entités territoriales. Des républiques socialistes soviétiques, des républiques autonomes et des districts nationaux furent créés, chacun reconnu comme foyer d’une nationalité particulière. En Asie centrale, par exemple, furent établies des républiques sur des bases linguistiques et culturelles (Ouzbékistan, Turkménistan, Kazakhstan, Kirghizstan, Tadjikistan). Dans le Caucase, au contraire, une logique inverse prévalut : l’Arménie, l’Azerbaïdjan et la Géorgie furent regroupés en une République socialiste fédérative transcaucasienne en 1922, avant d’être redivisés en 1936. Ces choix traduisent la dimension éminemment politique et arbitraire de la construction nationale soviétique, où l’administration dessinait et redessinait les frontières au gré de ses objectifs.

La promotion des langues locales et des cultures nationales fut également encouragée. C’est la politique dite de korenizatsiia (« enracinement »), qui visait à former des élites communistes issues des nationalités non russes, à alphabétiser les masses dans leurs langues maternelles, et à renforcer le sentiment que l’URSS garantissait l’épanouissement de chaque peuple. Des écoles, des publications et des institutions culturelles furent créées dans une multitude de langues. Cette politique avait pour but de neutraliser le danger d’un nationalisme hostile en transformant l’identité nationale en une ressource encadrée par l’État soviétique.

Pour autant, les limites de cette ouverture apparurent rapidement. Il était impossible d’accorder une autonomie réelle à toutes les minorités recensées, tant elles étaient nombreuses et diverses. Les autorités soviétiques mirent donc en place une hiérarchisation implicite, où certaines langues et identités furent promues au rang de « nations » reconnues avec leurs républiques, tandis que d’autres furent reléguées au statut de simples « nationalités » ou absorbées dans des entités plus larges. Cette classification reflétait moins une logique scientifique qu’une volonté politique d’encadrer et de canaliser la diversité.

La décennie 1930 marqua un tournant. À mesure que Staline consolidait son pouvoir, la centralisation s’accentua et la méfiance envers les nationalismes périphériques grandit. L’affirmative action, qui avait nourri l’essor d’élites locales, fut progressivement réinterprétée comme un danger. Les purges staliniennes frappèrent durement les cadres nationaux, accusés de « déviation nationaliste ». Les politiques de promotion linguistique furent réduites, et le russe reprit une place prépondérante comme langue de communication et d’enseignement. L’autonomie culturelle resta un principe affiché, mais elle fut de plus en plus vidée de son contenu réel.

Cette phase des années 1920-1930 illustre le paradoxe fondateur de l’Union soviétique. Pour stabiliser l’État, les bolcheviks avaient institutionnalisé les nations, leur donnant une existence administrative, culturelle et territoriale inédite. Mais ce faisant, ils contribuèrent à fixer des identités nationales qui allaient se révéler durables et potentiellement explosives. La construction d’un État fédératif n’abolissait pas les nationalités ; elle les redéfinissait dans un cadre socialiste, sans jamais résoudre la contradiction entre la diversité proclamée et la centralisation effective.

L’URSS avant l’éclatement en 1991[modifier | modifier le wikicode]

La carte de l’Union soviétique entre 1956 et 1991 illustre la structuration fédérale mise en place dès les années 1920. Quinze républiques socialistes soviétiques composaient l’Union : la Russie (RSFSR), l’Ukraine, la Biélorussie, les trois républiques baltes (Lituanie, Lettonie, Estonie), la Moldavie, les trois républiques caucasiennes (Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan) et les cinq républiques d’Asie centrale (Kazakhstan, Ouzbékistan, Turkménistan, Kirghizstan, Tadjikistan).

Ce découpage reflétait la volonté bolchevique de reconnaître des entités nationales tout en les maintenant intégrées dans une structure fédérative dominée par Moscou. Les républiques disposaient de constitutions, de langues officielles et d’institutions représentatives, mais elles ne pouvaient quitter l’Union ni développer de politique étrangère indépendante. La souveraineté affichée était donc largement symbolique : toute décision majeure était subordonnée au Parti communiste d’Union soviétique et à son centre de commandement.

La logique de ce système était à la fois politique et géopolitique. Politiquement, il s’agissait de neutraliser les revendications indépendantistes en offrant aux peuples une reconnaissance institutionnelle, mais sans réelle autonomie. Géopolitiquement, l’URSS cherchait à verrouiller ses marges. Les républiques frontalières – Baltes au contact de l’Europe occidentale, Ukraine et Moldavie en lien avec l’Europe centrale, républiques caucasiennes au carrefour du Proche-Orient, républiques d’Asie centrale à la frontière avec l’Iran, l’Afghanistan et la Chine – étaient des zones stratégiques où le contrôle devait rester absolu.

La structure fédérative soviétique constituait donc un compromis permanent. Elle institutionnalisait les identités nationales et leur offrait une vitrine symbolique, mais elle interdisait toute expression politique d’indépendance. Derrière la façade d’une union égalitaire des peuples se cachait un projet impérial recomposé, qui cherchait à maintenir l’intégrité de l’espace hérité de l’Empire tsariste. Cette tension entre reconnaissance des nations et refus de l’indépendance devait réapparaître avec force dans les années 1980, lorsque les républiques revendiquèrent leur souveraineté et entraînèrent l’éclatement de l’Union en 1991.

#! Republic Map of the Union Republics between 1956–1991
1 Flag of Russian SFSR Russian SFSR Republics of the USSR.png
2 Flag of Ukrainian SSR Ukrainian SSR
3 Flag of Belarusian SSR Belorussian SSR
4 Flag of Uzbekistan SSR Uzbek SSR
5 Flag of Kazakhstan SSR Kazakh SSR
6 Flag of Georgian SSR Georgian SSR
7 Flag of Azerbaijan SSR Azerbaijan SSR
8 Flag of Lithuanian SSR Lithuanian SSR
9 Flag of Moldovan SSR Moldavian SSR
10 Flag of Latvian SSR Latvian SSR
11 Flag of Kyrgyzstan SSR Kirghiz SSR
12 Flag of Tajikistan SSR Tajik SSR
13 Flag of Armenian SSR Armenian SSR
14 Flag of Turkmenistan SSR Turkmen SSR
15 Flag of Estonian SSR Estonian SSR

Le découpage fédéral de l’URSS ne répondait pas uniquement à des considérations administratives ou idéologiques. Il traduisait une vision géopolitique visant à contrôler les marges de l’ancien Empire tsariste et à en faire des zones tampons contre les menaces extérieures. Chaque groupe de républiques frontalières remplissait une fonction stratégique particulière, ce qui explique pourquoi l’Union soviétique ne pouvait tolérer qu’elles envisagent une indépendance réelle.

L’Estonie, la Lettonie et la Lituanie, intégrées de force à l’URSS en 1940, constituaient un espace frontalier direct avec l’Europe occidentale. Leur proximité culturelle avec les pays scandinaves et germaniques en faisait une zone de contact sensible, où le nationalisme local conservait une forte vitalité malgré la soviétisation. Pour Moscou, les républiques baltes avaient une valeur de glacis militaire face à l’OTAN et servaient en même temps de vitrine de modernité : l’industrialisation et l’urbanisation y furent particulièrement mises en avant pour montrer le « succès » du modèle soviétique à l’étranger.

L’Ukraine était au cœur de la puissance soviétique, à la fois par son poids démographique, sa richesse agricole (grenier à blé de l’URSS) et son industrie lourde concentrée dans le Donbass. Sa façade sur la mer Noire et son voisinage avec l’Europe centrale en faisaient un pivot stratégique. Toute contestation nationaliste en Ukraine représentait un danger vital pour la cohésion de l’Union. La Moldavie, intégrée après la Seconde Guerre mondiale, avait une position charnière entre l’espace soviétique et la Roumanie, ce qui expliquait la vigilance particulière de Moscou sur les influences culturelles et linguistiques dans cette région.

La Géorgie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan occupaient une place hautement stratégique entre la mer Noire, la Turquie, l’Iran et le Proche-Orient. Cette région, historiquement instable, était traversée de clivages religieux, linguistiques et ethniques. Le Caucase constituait une zone tampon contre l’influence turque et occidentale, mais aussi un nœud énergétique avec ses ressources pétrolières, en particulier en Azerbaïdjan. Moscou maintenait un contrôle étroit sur ces républiques, en instrumentalisant parfois les rivalités locales pour empêcher toute unité nationaliste susceptible de remettre en cause l’autorité centrale.

Les cinq républiques d’Asie centrale – Kazakhstan, Ouzbékistan, Turkménistan, Kirghizstan, Tadjikistan – formaient la grande frontière méridionale de l’URSS. Elles avaient une importance stratégique à double titre. Sur le plan militaire, elles constituaient une barrière géographique contre l’Iran, l’Afghanistan, la Chine et, plus largement, le monde musulman. Sur le plan idéologique, elles représentaient un terrain d’expérimentation de la modernisation socialiste : alphabétisation, industrialisation, collectivisation agricole y furent intensivement menées pour transformer des sociétés perçues par Moscou comme « arriérées ». La dimension symbolique était forte : montrer que le socialisme pouvait émanciper des peuples non européens et concurrencer l’influence des puissances coloniales dans le tiers-monde.

Le Kazakhstan occupait une place particulière, en raison de son immensité territoriale, de ses ressources naturelles (uranium, pétrole, terres agricoles) et de son rôle militaire. Une grande partie des sites de tests nucléaires soviétiques et des installations spatiales (comme Baïkonour) s’y trouvait. Bien qu’officiellement république fédérée, le Kazakhstan était donc un territoire vital pour l’URSS, où la russification fut particulièrement poussée pour assurer un contrôle direct.

Ces différents ensembles montrent que la structure fédérative soviétique n’était pas seulement conçue pour donner une apparence de reconnaissance nationale. Elle répondait à une logique géopolitique précise : verrouiller les marges, créer des zones tampons et utiliser la diversité comme un instrument de contrôle. Lorsque ces républiques frontalières commencèrent à revendiquer leur indépendance dans les années 1980, l’équilibre de l’Union tout entière fut ébranlé. La dissolution de l’URSS en 1991 fut précisément le résultat de cette contradiction : un État qui proclamait l’égalité des nations, mais qui n’avait jamais pu concilier l’intégration impériale et la reconnaissance des souverainetés nationales.

L’éclatement de l’URSS en 1991[modifier | modifier le wikicode]

L’éclatement de l’URSS en décembre 1991 est l’aboutissement d’un faisceau de tensions accumulées depuis des décennies, dont la plus structurante tenait au décalage entre un État se disant internationaliste et une architecture fédérale qui avait institutionnalisé des nations, des langues et des élites locales. La fédération soviétique, pensée dans les années 1920 comme un moyen d’absorber la diversité héritée de l’Empire, avait créé des républiques dotées de constitutions, d’académies, de réseaux scolaires et d’administrations en langue nationale. Cette « reconnaissance encadrée » avait longtemps stabilisé le système. Elle devint, à partir du moment où la contrainte centrale se desserra, le socle juridique et symbolique d’un basculement souverainiste. La contradiction se jouait là, au cœur même de la construction soviétique.

Au tournant des années 1980, la crise de performance du modèle planifié s’est transformée en crise de légitimité. La croissance extensive touchait ses limites, la productivité stagnait, l’écart technologique avec l’Occident se creusait, l’économie demeurait prisonnière d’un appareil de plan qui pénalisait l’innovation. La dépendance accrue aux revenus des hydrocarbures exposait l’Union aux chocs extérieurs, tandis que la pénurie chronique de biens de consommation et les files d’attente rongeaient le contrat social. La guerre d’Afghanistan épuisait les finances et sapait la confiance, Chernobyl en 1986 révéla brutalement les défaillances d’un État incapable de protéger et d’informer sa population, les grandes grèves des mineurs en 1989 donnèrent une visibilité nationale à un mécontentement longtemps contenu. La promesse soviétique de modernité et de bien-être n’emportait plus l’adhésion.

La tentative de refondation lancée par Gorbatchev en 1985 ouvrit des processus que le centre ne put plus maîtriser. La perestroïka cherchait à assouplir la planification, la glasnost libéra le débat public et l’historiographie. La 19e Conférence du Parti en 1988 introduisit des éléments de compétition politique, l’élection du Congrès des députés du peuple en 1989, avec ses sessions télévisées, délégitima l’idée d’un parti infaillible, la suppression en 1990 de l’article 6 de la Constitution mit fin au monopole du PCUS. Entre Moscou et les républiques s’installa une véritable « guerre des lois » où les parlements républicains proclamaient la primauté de leurs normes sur celles de l’Union. La Déclaration de souveraineté de la Russie le 12 juin 1990, portée par Boris Eltsine, montrait que le cœur même de la fédération s’émancipait du centre. Le référendum du 17 mars 1991, organisé pour sauver une Union réformée, fut révélateur des fractures. Plusieurs républiques l’avaient boycotté, dans celles qui votèrent la majorité se prononça pour le maintien d’une union renouvelée, mais le résultat n’offrait plus de base politique consensuelle et ne répondait pas aux aspirations nationales les plus affirmées.

La question nationale, rouverte par la glasnost, trouva des canaux d’expression puissants parce que les instruments existaient déjà. La korenizatsiia des années 1920 avait fait émerger des élites instruites en langues locales, les recensements avaient fixé des catégories, les frontières républicaines avaient donné des territoires à ces identités. La mémoire des déportations et des violences staliniennes demeurait vive dans plusieurs régions, des contentieux territoriaux non résolus attendaient un moment propice. La loi de 1990 sur la procédure de sécession offrit un cadre légal, même contesté, que les acteurs républicains s’approprièrent.

Les républiques baltes ouvrirent la marche. Leur intégration forcée en 1940, la vigueur de leurs sociétés civiles et leur proximité culturelle avec l’Europe occidentale favorisèrent une mobilisation précoce. Le mouvement dit des Révolutions chantantes, la grande chaîne humaine du 23 août 1989 reliant Vilnius, Riga et Tallinn, puis les déclarations d’indépendance en 1990 installèrent un bras de fer avec le centre. Les interventions armées de janvier 1991 à Vilnius et à Riga causèrent des morts parmi les civils et retournèrent l’opinion internationale autant que l’opinion soviétique contre l’usage de la force. Ces événements eurent une portée symbolique majeure, ils démontraient que l’Union ne pouvait plus rétablir son autorité sans se renier.

Le Caucase occidental et oriental s’embrasa à son tour. Le conflit du Haut-Karabakh, relancé dès 1988, polarisa Arméniens et Azéris, les violences de Sumgaït puis de Bakou, la répression de Tbilissi le 9 avril 1989, fissurèrent l’autorité de Moscou. La Géorgie proclama l’indépendance en avril 1991, l’Arménie suivit à l’automne, l’Azerbaïdjan entra dans une phase d’instabilité aiguë. En Moldavie, la réactivation de la question linguistique et l’opposition transnistrienne amorcèrent une fragmentation de l’espace public. Ces foyers, situés sur des lignes de faille géopolitiques, rendaient coûteuse toute restauration de la centralisation.

L’Ukraine fut décisive. Le mouvement Rukh structura l’opinion, la catastrophe de Chernobyl pesa durablement sur la relation au centre, la Déclaration de souveraineté de juillet 1990 affirma la primauté du droit ukrainien. Après l’échec du putsch d’août 1991, le Parlement déclara l’indépendance le 24 août et la soumit au référendum du 1er décembre. Le oui massif donna au choix ukrainien une légitimité incontestable. Sans l’Ukraine, puissance démographique, agricole, industrielle et maritime, l’Union cessait d’avoir une cohérence stratégique.

L’Asie centrale, plus prudente et longtemps attachée à la solidarité économique de l’Union, suivit dans le sillage de l’effondrement de l’autorité centrale. Les élites locales, soucieuses de préserver leurs positions et face à une Russie qui se détachait elle-même de l’édifice soviétique, optèrent entre août et décembre 1991 pour l’indépendance. Le Kazakhstan ferma la marche le 16 décembre. Le choix n’était pas tant idéologique qu’adaptatif, dicté par la volonté de contrôler localement les ressources et d’éviter d’être entraîné dans les incertitudes d’une reconstruction de l’Union.

Le putsch des 19–21 août 1991 fut le moment de bascule. Le Comité d’état d’urgence tenta de suspendre les réformes et d’empêcher la signature du nouveau traité d’Union prévue le 20 août. La résistance civique et politique à Moscou, portée par Eltsine, mit en échec les putschistes et discrédita irrémédiablement l’option coercitive. Dans la foulée, le PCUS fut interdit en Russie, le centre perdit ses instruments d’arbitrage, les républiques accélérèrent leur sortie. Le 8 décembre, les dirigeants de Russie, d’Ukraine et de Biélorussie signèrent à Belovej la dissolution de l’URSS et la création de la Communauté des États indépendants, confirmée le 21 décembre à Alma-Ata par l’adhésion de huit autres républiques. Le 25 décembre, Gorbatchev démissionna de la présidence de l’Union, le drapeau rouge fut abaissé au Kremlin, la structure étatique cessa d’exister.

L’effondrement ne tient pas à une cause unique. La fragilisation économique de long terme, la perte de légitimité idéologique, les réformes politiques qui ont ouvert l’espace public sans reconfigurer l’État, la géographie politique d’une fédération qui avait donné aux nations des territoires, des lois et des élites, la dynamique entraînante des républiques frontalières, tout cela a convergé. L’Union avait été conçue pour contenir la diversité et l’utiliser au profit d’un projet impérial recomposé. Lorsque les contraintes matérielles et symboliques se relâchèrent, cette diversité retrouva ses propres finalités et se transforma en souveraineté. La date de 1991 condense des temporalités hétérogènes, elle clôt un siècle de gestion autoritaire de la question nationale et ouvre une ère d’États post-soviétiques, marquée par des transitions économiques difficiles, des conflits périphériques et la redéfinition de trajectoires nationales que l’URSS avait tenté de tenir ensemble par la force du Parti et l’inertie d’un système.

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L’éclatement de l’URSS en 1991 n’a pas seulement créé quinze États indépendants, il a également laissé derrière lui une série de contentieux territoriaux, d’identités imbriquées et de mémoires conflictuelles qui façonnent encore aujourd’hui la géopolitique de l’espace eurasiatique. L’Union soviétique avait institutionnalisé les nations, tracé des frontières internes souvent arbitraires, et encadré les tensions par la force d’un pouvoir centralisé. La disparition de ce centre a libéré des revendications longtemps contenues et transformé des lignes de fractures latentes en conflits ouverts.

Le cas le plus visible est celui de l’Ukraine. Dès 1991, l’indépendance de Kiev a redéfini l’équilibre continental, privant la Russie d’un espace stratégique vital. L’Ukraine concentrait des dimensions démographiques, économiques et militaires qui faisaient d’elle un pivot du système soviétique. La mémoire du traité de Pereïaslav (1654), de la famine du Holodomor dans les années 1930 ou encore de la politique de russification a nourri une identité nationale ukrainienne en partie construite en opposition à Moscou. La crise de 2014, avec l’annexion de la Crimée par la Russie et le déclenchement du conflit dans le Donbass, illustre la manière dont les lignes héritées de l’URSS – frontières administratives devenues frontières internationales – se sont transformées en zones de confrontation. L’invasion à grande échelle de 2022 a prolongé cette dynamique, traduisant la volonté de Moscou de maintenir une influence impériale sur un voisin qu’elle considère comme constitutif de son propre espace historique.

Le Caucase constitue un autre foyer majeur de tensions. Dès la fin des années 1980, la réactivation du conflit du Haut-Karabakh entre Arméniens et Azéris a plongé la région dans une guerre meurtrière, dont les répliques se prolongent encore aujourd’hui malgré les cessez-le-feu successifs et la guerre éclair de 2020. La Géorgie, de son côté, a vu émerger deux conflits sécessionnistes en Abkhazie et en Ossétie du Sud, encouragés par Moscou pour maintenir une pression sur Tbilissi. L’intervention russe de 2008, qui consacra de facto la perte de contrôle géorgien sur ces territoires, illustre l’instrumentalisation de ces tensions par la Russie post-soviétique pour préserver une zone d’influence. Dans ce carrefour géopolitique, la mémoire soviétique se superpose à des antagonismes beaucoup plus anciens, renforçant l’instabilité régionale.

L’espace moldave et transnistrien incarne également la persistance des fractures héritées de l’URSS. La Moldavie, ancienne République socialiste soviétique, proclama son indépendance en 1991, mais la région de Transnistrie, à majorité russophone, refusa de rejoindre le nouvel État et entra dans un conflit gelé qui perdure depuis plus de trente ans, avec la présence de troupes russes sur place. Cette situation témoigne de la manière dont la question linguistique et identitaire, construite dans le cadre soviétique, alimente encore les rivalités contemporaines.

L’Asie centrale, longtemps restée en retrait, n’est pas exempte de tensions. Les frontières tracées par les bolcheviks dans les années 1920-1930 ont laissé des enclaves complexes, notamment dans la vallée de Ferghana, où Kirghiz, Ouzbeks et Tadjiks se côtoient dans des territoires imbriqués. Les affrontements récurrents autour de l’accès à l’eau, aux terres agricoles et aux frontières traduisent la fragilité des constructions étatiques post-soviétiques. Le Kazakhstan, avec sa forte minorité russophone concentrée dans le nord du pays, demeure une zone de vigilance pour Moscou, qui se considère comme protecteur des Russes de l’étranger et pourrait un jour instrumentaliser cette présence pour projeter de l’influence.

Même au sein de la Fédération de Russie, les tensions héritées de la structure soviétique se sont exprimées avec violence. La Tchétchénie proclama son indépendance en 1991, entraînant deux guerres dévastatrices dans les années 1990 et au début des années 2000, qui laissèrent des traces profondes dans les rapports entre Moscou et ses périphéries. Plus largement, la multiplication des républiques autonomes à l’intérieur de la Fédération (Tatarstan, Bachkortostan, Daghestan, Yakoutie, etc.) reste un défi latent, même si la centralisation autoritaire des années Poutine a réduit les marges d’autonomie et neutralisé les contestations.

Ces tensions actuelles montrent que la dissolution de l’URSS n’a pas effacé les logiques impériales ni les mémoires conflictuelles. Les États issus de l’Union ont cherché à affirmer leur souveraineté nationale, souvent en se tournant vers de nouvelles alliances (OTAN, Union européenne, partenariats asiatiques), tandis que la Russie continue de se percevoir comme le centre d’une sphère historique d’influence. Les frontières actuelles ne sont donc pas seulement des lignes tracées en 1991, elles sont le produit de plusieurs siècles d’histoire impériale, de stratégies soviétiques de gestion des nationalités et de tensions géopolitiques contemporaines. Comprendre les relations politiques de l’Eurasie aujourd’hui suppose d’articuler ces temporalités superposées, où le poids des empires passés, tsariste et soviétique, continue de peser sur les trajectoires des nations indépendantes et sur les ambitions de Moscou.

Annexes[modifier | modifier le wikicode]

Références[modifier | modifier le wikicode]