Les ensembles politiques multiculturels

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L’histoire des ensembles politiques multiculturels met en lumière une trajectoire distincte de celle des nations d’Europe occidentale. Alors que l’Ouest a vu s’imposer le modèle de l’État-nation sur les décombres d’empires rapidement affaiblis, l’Europe centrale et orientale est longtemps demeurée structurée par de vastes empires — russe, ottoman, austro-hongrois — qui ont perduré jusqu’au XIXᵉ siècle, voire au-delà. La formation nationale y a donc suivi une voie particulière : plutôt que de se développer contre un cadre impérial disparu, elle s’est élaborée à l’intérieur même de structures impériales encore vivantes.

Dans cet environnement, la langue, la religion et la culture ont acquis une valeur politique exceptionnelle. Elles ont servi d’outils pour affirmer l’existence de communautés nationales, même là où les réalités sociales et territoriales restaient profondément hétérogènes. L’exemple des guerres en ex-Yougoslavie, où les appartenances religieuses ont été instrumentalisées pour nourrir les affrontements, illustre la persistance de cette logique. Les arguments culturels ne traduisent pas nécessairement une homogénéité réelle, mais leur mobilisation a constitué un ressort central de la construction nationale.

Il convient enfin de rappeler que les empires ne doivent pas être appréhendés uniquement comme des obstacles à la formation des nations. Leur diversité interne, leurs politiques d’intégration ou de tolérance et leurs dynamiques d’expansion en ont fait à la fois des foyers de tensions et des espaces d’expérimentation. Dans certains cas, les empires ont protégé ou favorisé l’affirmation d’identités nationales ; dans d’autres, ils ont suscité des résistances qui ont accéléré les mouvements indépendantistes. L’histoire des ensembles multiculturels se déploie ainsi dans un va-et-vient constant entre cadre impérial et projet national, où se joue une partie essentielle de l’histoire politique de l’Europe et de ses prolongements coloniaux.

Les Empires[modifier | modifier le wikicode]

En 1815, au lendemain du Congrès de Vienne, l’Europe centrale et orientale se présente comme un espace largement structuré par trois grands ensembles impériaux: l’Empire russe, l’Empire autrichien des Habsbourg et l’Empire ottoman. Cette configuration n’est pas un simple héritage médiéval. Elle résulte d’une longue sédimentation de conquêtes, d’alliances dynastiques, d’arrangements juridiques et de compromis administratifs. À la différence de l’Europe occidentale où l’État-nation s’impose progressivement au XIXᵉ siècle, ces empires demeurent les cadres politiques dominants de l’Est européen, et c’est en leur sein, ou contre eux, que s’élaborent les principaux projets nationaux.

D’un point de vue analytique, l’empire se distingue de la nation par sa logique d’universalisation. Un empire prétend incarner un ordre valable au-delà des particularismes locaux, soit au nom d’un principe dynastique, soit au nom d’un horizon religieux ou civilisationnel, soit au nom d’une mission politique et administrative de « civilisation ». Cette prétention n’est jamais illimitée, mais elle confère au pouvoir impérial une légitimité qui n’est pas fondée sur l’homogénéité culturelle du corps des sujets. À l’inverse, l’État-nation moderne revendique une coïncidence entre un territoire politique et une communauté d’appartenance définie par la langue, l’histoire partagée, parfois la religion, et surtout par l’idée d’une souveraineté populaire. On observe ainsi une tension structurelle entre la logique impériale, inclusive mais hiérarchique et composite, et la logique nationale, particulariste et homogénéisatrice.

Ces empires se sont formés selon des modalités variées. La conquête et l’annexion jouent un rôle central dans les cas russe et ottoman, tandis que l’édifice des Habsbourg procède d’abord d’agrégations dynastiques et d’unions personnelles, puis de consolidations territoriales et juridiques. Partout, la gestion du multiple repose sur des techniques politiques de coexistence: pluralisme juridique et fiscal, reconnaissance de privilèges locaux, représentation d’ordres ou de diètes provinciales, usage différencié des langues de l’administration, tolérance religieuse variable. Loin d’être des anomalies prémodernes, ces empires sont des systèmes politiques complexes qui, au XIXᵉ siècle encore, s’adaptent, réforment et se modernisent, tout en conservant une architecture composite.

Autriche-Hongrie[modifier | modifier le wikicode]

L’édifice des Habsbourg s’inscrit dans la longue durée et illustre parfaitement la logique dynastique propre aux empires d’Europe centrale. Sa genèse remonte à l’union personnelle de 1526-1527 : après la défaite des Hongrois face aux Ottomans à Mohács, les couronnes de Bohême et de Hongrie passent sous la domination de la maison de Habsbourg. Cet épisode fondateur marque l’intégration dans l’espace habsbourgeois de territoires clefs d’Europe centrale, où vivent des populations linguistiquement et religieusement diverses. L’empire des Habsbourg naît ainsi non d’une conquête brutale, mais d’une continuité dynastique où l’alliance matrimoniale et la succession héréditaire jouent un rôle décisif.

La progression territoriale des Habsbourg s’accélère aux XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles. Le siège de Vienne en 1683, moment critique de l’expansion ottomane, débouche sur un retournement de situation. La victoire des troupes impériales, appuyées par des forces polonaises, ouvre une période de reconquête et d’expansion dans la plaine hongroise et les Balkans. Les traités de Karlowitz (1699) et de Passarowitz (1718) consacrent l’extension de la monarchie sur une large partie de la Hongrie, de la Croatie et de la Transylvanie. Dans le même temps, les Habsbourg affermissent leur position en Italie du Nord (Lombardie, Toscane) et dans les Pays-Bas autrichiens, multipliant les territoires discontinus mais liés par l’autorité d’une même dynastie.

Cette configuration donne naissance à une monarchie composite. Chaque territoire conserve ses lois, ses privilèges, ses institutions locales (diètes, noblesse, ordres ecclésiastiques), ce qui rend l’ensemble très hétérogène. L’unité n’est pas celle d’un État centralisé mais celle d’une dynastie et d’un monarque qui cumule plusieurs titres. La maison de Habsbourg s’efforce de renforcer son autorité par un catholicisme militant, un appareil bureaucratique naissant et une armée permanente. Le catholicisme, surtout après le Concile de Trente et la Contre-Réforme, devient un marqueur identitaire fort de la monarchie, même si, avec le temps, une politique de tolérance limitée s’impose pour tenir compte de la diversité confessionnelle des territoires.

La fin du XVIIIᵉ siècle est marquée par les réformes de Marie-Thérèse (1740-1780) et de Joseph II (1780-1790), qui cherchent à rationaliser l’administration, développer l’instruction, uniformiser la fiscalité et encadrer davantage l’Église. L’« absolutisme éclairé » habsbourgeois tente d’unifier un espace morcelé par le biais d’un État plus centralisé, mais se heurte aux résistances des nobles et des populations locales attachées à leurs particularismes. L’édit de tolérance religieuse de 1781 illustre cette tension : il consacre un pluralisme relatif, tout en visant à intégrer les minorités religieuses à un appareil administratif et fiscal commun.

L’année 1804 constitue un tournant institutionnel. Face aux bouleversements des guerres révolutionnaires et napoléoniennes, François II proclame l’Empire d’Autriche. Deux ans plus tard, en 1806, la dissolution du Saint-Empire romain germanique confirme cette reconfiguration. L’Empire d’Autriche devient une entité politique à part entière, distincte de l’ancien cadre impérial médiéval. Il rassemble alors les territoires héréditaires des Habsbourg en Europe centrale, mais aussi l’Italie du Nord et une partie des Balkans. Ce nouvel empire hérite de la logique composite du passé, mais il entre dans le XIXᵉ siècle avec une volonté accrue de se poser en puissance moderne face à la France napoléonienne, puis face aux autres monarchies européennes.

L’histoire autrichienne du XIXᵉ siècle illustre la tension croissante entre centralisation impériale et revendications nationales. La monarchie se modernise : codification du droit (Code civil de 1811), réorganisation de l’administration, développement d’un appareil policier et bureaucratique, réforme de l’enseignement. Mais ce processus se heurte à la réalité multinationale de l’empire. En Bohême, les élites tchèques réclament reconnaissance et autonomie culturelle; en Hongrie, les revendications politiques et linguistiques se font pressantes; en Galicie, les Polonais dominent les élites administratives, mais se heurtent à des populations ukrainiennes et juives nombreuses.

La Révolution de 1848 marque un moment d’explosion de ces contradictions : les soulèvements nationaux (hongrois, tchèques, italiens, croates) révèlent l’ampleur des aspirations à l’autonomie. Bien que réprimés, ils laissent une empreinte durable. En 1867, après les défaites militaires contre la Prusse et l’Italie, l’Empire d’Autriche est transformé en double monarchie austro-hongroise. Ce compromis reconnaît à la Hongrie une large autonomie politique et administrative, tout en maintenant une union dynastique avec l’Autriche. Mais ce rééquilibrage ne règle pas la question des autres nationalités : Tchèques, Slovaques, Croates, Roumains, Serbes ou Ruthènes restent en position dominée, et leurs revendications nourrissent une instabilité croissante.

L’Autriche-Hongrie se présente donc comme un cas exemplaire d’empire multinational en tension. Sa longévité illustre la capacité d’adaptation d’un système impérial composite, mais aussi ses limites face à la montée des nationalismes au XIXᵉ siècle. Si elle a réussi à intégrer des populations diverses par un équilibre subtil de concessions et de centralisation, elle n’a jamais pu résoudre durablement la contradiction entre l’universalité impériale et les particularismes nationaux, contradiction qui marquera son destin jusqu’à sa disparition en 1918.

Empire ottoman : plus grande expansion territoriale en 1683[modifier | modifier le wikicode]

L’Empire ottoman occupe une place singulière dans l’histoire des ensembles multiculturels européens. Héritier d’une expansion commencée au XIVᵉ siècle à partir de l’Anatolie, il s’affirme comme une puissance majeure dès la prise de Constantinople en 1453, qui marque la fin de l’Empire byzantin et l’ouverture d’une ère nouvelle. Pendant plus de deux siècles, la progression ottomane paraît irrésistible : les campagnes militaires successives étendent l’autorité de la Sublime Porte vers les Balkans, l’Europe centrale, l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient. Cette dynamique repose sur une organisation militaire efficace (les janissaires, corps d’élite issus du devchirmé), sur un appareil administratif solide et sur une légitimité politico-religieuse incarnée par le sultan, chef temporel et spirituel, détenteur du titre de calife.

La plus grande extension territoriale de l’empire est atteinte à la fin du XVIIᵉ siècle. En 1683, les armées ottomanes assiègent Vienne, après avoir déjà imposé leur domination sur une grande partie des Balkans, de la Hongrie et jusqu’aux portes de l’Europe centrale. Cette apogée illustre le caractère profondément européen d’une puissance souvent réduite dans l’historiographie occidentale à sa composante asiatique ou orientale. En réalité, jusqu’au XIXᵉ siècle, une part essentielle de l’espace ottoman se situe sur le continent européen : Grèce, Serbie, Bosnie, Bulgarie, Roumanie, Albanie, Macédoine, et même la Hongrie méridionale à certaines périodes.

L’expansion ottomane s’est faite par la guerre et l’annexion successive. Contrairement à la monarchie habsbourgeoise qui se développe largement par unions dynastiques et héritages territoriaux, l’empire ottoman repose sur la conquête militaire et l’incorporation directe de provinces soumises. Les campagnes contre les royaumes chrétiens des Balkans, contre les Hongrois ou encore contre les Polonais jalonnent cette progression. Chaque territoire conquis est intégré dans un système administratif relativement uniforme, structuré en provinces (vilayets, sandjaks), dotées de gouverneurs, et reliées à Istanbul par un appareil fiscal et militaire.

La domination ottomane sur l’Europe balkanique se distingue par sa capacité à gérer une mosaïque de populations. Le système des millets, qui organise les communautés religieuses (orthodoxes, arméniennes, juives) autour de leurs autorités spirituelles, permet la coexistence sur plusieurs siècles d’identités différentes. La conversion forcée reste limitée, et si l’islamisation progresse dans certaines régions comme l’Albanie et la Bosnie, la majorité des populations balkaniques demeure chrétienne. L’ordre impérial repose sur une hiérarchie confessionnelle claire : les musulmans bénéficient d’un statut privilégié, tandis que les non-musulmans, reconnus comme dhimmis, jouissent d’une autonomie interne au prix d’un impôt spécifique (la djizya). Cette organisation pluraliste, bien que fondée sur l’inégalité, garantit une relative stabilité à un espace profondément hétérogène.

À partir du XVIIIᵉ siècle, cependant, l’empire entre dans une phase de reflux. La défaite devant Vienne en 1683, suivie de la reconquête habsbourgeoise et des traités de Karlowitz (1699) et de Passarowitz (1718), marque le début du recul territorial en Europe. La « question d’Orient » devient dès lors une préoccupation majeure des puissances européennes, qui voient dans le déclin ottoman une opportunité d’influence et d’expansion. Tout au long du XIXᵉ siècle, l’empire est qualifié de « malade de l’Europe », non pas parce qu’il aurait cessé d’exister, mais parce que son affaiblissement alimente une rivalité permanente entre les grandes puissances.

Les réformes entreprises par la Porte, notamment les Tanzimat (1839–1876), visent à moderniser l’administration, l’armée et la fiscalité, et à instaurer une égalité juridique entre musulmans et non-musulmans. Mais ces réformes produisent un effet paradoxal : en cherchant à uniformiser le statut des sujets de l’empire, elles stimulent l’émergence des identités nationales dans les provinces européennes. Le développement des écoles, de la presse et des administrations locales offre aux élites grecques, serbes, bulgares ou roumaines des instruments pour affirmer leur spécificité culturelle et politique. La montée des nationalismes balkaniques, nourris par les Églises orthodoxes et appuyés par les puissances occidentales et la Russie, entraîne une succession de sécessions et de guerres d’indépendance au XIXᵉ siècle, qui réduisent progressivement la présence ottomane en Europe.

L’Empire ottoman illustre à la fois la puissance d’intégration d’un modèle impérial universaliste et ses limites face à la poussée particulariste des nations. Sa longévité repose sur sa capacité à administrer la diversité religieuse et linguistique par un système hiérarchisé mais pragmatique. Son affaiblissement, en revanche, tient à l’impossibilité d’adapter pleinement cette logique impériale aux exigences modernes de souveraineté populaire, de représentation politique et d’homogénéité nationale.

L’Empire russe[modifier | modifier le wikicode]

L’Empire russe s’est construit par un processus continu d’expansion territoriale, amorcé à partir du noyau moscovite au XIVᵉ siècle. Après la libération de la domination mongole au XVe siècle, la principauté de Moscou devient le centre d’un mouvement d’unification qui absorbe progressivement les autres principautés russes. Dès le XVIᵉ siècle, sous Ivan IV dit « le Terrible », l’État moscovite lance une expansion spectaculaire vers l’est, franchissant l’Oural et atteignant la Sibérie. Au XVIIᵉ siècle, les Cosaques et les pionniers avancent jusqu’au Pacifique, donnant à la Russie une profondeur continentale inédite. Cet empire eurasiatique s’affirme comme une construction politique sans équivalent en Europe : il articule un pouvoir central autocratique, une armée permanente et une capacité d’intégrer des territoires immenses sans pour autant rechercher l’homogénéité culturelle.

Au XIXᵉ siècle, l’expansion reprend avec vigueur dans deux directions. Vers le sud, la conquête de l’Asie centrale intègre le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Turkménistan et le Kirghizistan. Ces régions, dominées par des sociétés musulmanes, deviennent des laboratoires où s’expérimentent des formes de contrôle colonial qui préfigurent certains modes de gestion soviétiques au XXᵉ siècle. Vers l’ouest, l’empire s’étend aux dépens de la Pologne, absorbée en plusieurs étapes lors des partitions de la fin du XVIIIᵉ siècle, mais aussi aux dépens de la Suède (Finlande annexée en 1809) et de l’Empire ottoman (Bessarabie, Caucase, mer Noire). La Russie devient ainsi une puissance à la fois orientale et occidentale, revendiquant une identité européenne tout en consolidant une vocation asiatique. Cette double orientation nourrit un discours idéologique contrasté, entre occidentalisation et slavophilie, modernisation et défense des traditions.

La légitimité impériale russe s’articule autour de la figure de l’autocrate, héritier de la tradition byzantine et protecteur de l’orthodoxie. Le tsar est à la fois souverain politique et garant d’un ordre religieux. Cette conception s’incarne dans la triade idéologique formulée sous Nicolas Ier : « Orthodoxie, Autocratie, Nationalité ». Le pouvoir se veut à la fois universel dans sa mission et paternaliste dans son rapport aux populations. Cependant, cette universalité impériale ne repose pas sur une homogénéisation mais sur l’acceptation d’une pluralité hiérarchisée : orthodoxes, catholiques, uniates, musulmans, juifs et protestants cohabitent dans des régimes de droits différenciés. La diversité linguistique est immense, mais elle est canalisée par la prééminence du russe comme langue de l’administration et de l’armée.

Cette expansion territoriale s’est appuyée sur l’intégration de formations politiques antérieures. Les nationalistes du XIXᵉ siècle parlent volontiers d’« États historiques » qui auraient précédé l’emprise impériale, comme la Pologne, la Lituanie, la Géorgie ou l’Ukraine cosaque. Ces références servent à légitimer les revendications nationales ultérieures. Mais leur réalité politique est difficile à cerner : la simple existence de princes ou de rois locaux ne suffit pas à prouver l’existence de véritables États au sens moderne, avec administration, unité territoriale et structures stables. La mémoire de ces entités, souvent reconstruite a posteriori, joue néanmoins un rôle central dans la naissance des nationalismes d’Europe de l’Est.

L’une des caractéristiques majeures de l’empire russe est la politique délibérée de déplacements de populations. Qu’il s’agisse de colons russes envoyés en Ukraine ou en Sibérie, de Tatars déplacés de Crimée, ou encore de juifs assignés à résidence dans la « zone de peuplement », l’objectif n’est pas d’imposer une homogénéité mais de renforcer le contrôle impérial en fragmentant les identités locales et en créant une mosaïque de populations. Le résultat est un espace extrêmement hétérogène, où se superposent langues, religions et traditions. Cette diversité, qui constitue un atout pour l’empire dans sa logique universaliste, devient un facteur de tension à l’ère des nationalismes modernes.

Au XIXᵉ siècle, l’émergence des États-nations transforme ces populations mélangées en minorités nationales. Les Polonais, les Finlandais, les Baltes, les Ukrainiens ou encore les Arméniens revendiquent des droits politiques et culturels spécifiques, qui entrent en conflit avec la volonté impériale de centralisation et de russification. Dans certains cas, comme la Pologne, les révoltes de 1830 et 1863 traduisent une opposition frontale; dans d’autres, comme en Ukraine, c’est par la langue et la religion que se manifestent les aspirations nationales. La Russie devient ainsi un espace où se déploient toutes les tensions entre l’universalisme impérial et le particularisme national, tension qui nourrira plus tard les recompositions du XXᵉ siècle, de la révolution de 1917 à la construction soviétique.

Le « modèle » multiculturel[modifier | modifier le wikicode]

Avant que ne s’impose la logique de l’État-nation au XIXᵉ siècle, les grands empires d’Europe et du pourtour méditerranéen pouvaient être considérés comme de véritables modèles multiculturels. Leur longévité et leur relative stabilité ne reposaient pas sur l’homogénéité, mais au contraire sur la capacité à intégrer et à gérer des populations aux langues, religions et traditions variées. Ces structures impériales constituaient des cadres politiques durables, parfois pendant plusieurs siècles, dans lesquels la diversité était non seulement tolérée, mais organisée de manière institutionnelle.

L’exemple de l’Empire ottoman illustre cette logique. Malgré la domination politique et religieuse d’une élite musulmane turcophone, l’empire n’a pas imposé une conversion systématique. La majorité des populations balkaniques est restée chrétienne orthodoxe, et le judaïsme a trouvé dans certaines provinces ottomanes des conditions relativement favorables à son maintien, notamment après l’accueil des juifs expulsés d’Espagne en 1492. L’organisation en millets – communautés religieuses dotées d’une autonomie juridique et administrative – permettait à chaque groupe de conserver ses pratiques cultuelles, ses tribunaux propres et ses structures éducatives. Ce système, bien que hiérarchisé et fondé sur l’inégalité entre musulmans et non-musulmans, a permis la coexistence sur la longue durée d’identités multiples dans un même cadre impérial.

Le cas de l’Empire des Habsbourg relève d’une logique comparable. Ici, ce n’est pas tant la religion qui structure la diversité que la pluralité linguistique et culturelle. Aucun groupe ethnique n’y formait une majorité : les germanophones, bien que dominants dans les institutions impériales, ne représentaient qu’environ un quart de la population totale. Aux côtés des Allemands vivaient des Hongrois, des Tchèques, des Slovaques, des Polonais, des Ruthènes, des Roumains, des Slovènes, des Croates, des Italiens et des Juifs. Cette diversité se traduisait par des élites locales jouant un rôle administratif important dans les provinces : en Galicie, par exemple, la noblesse et les élites polonaises administraient largement la région, tandis que les Hongrois exerçaient un pouvoir dominant dans la partie orientale de la monarchie. Dans les grandes villes comme Vienne, Prague, Trieste ou Lviv, la coexistence des langues et des cultures donnait naissance à un cosmopolitisme intellectuel et artistique qui marqua durablement la vie culturelle européenne.

Ces deux exemples montrent que les empires pouvaient constituer de véritables « laboratoires du pluralisme ». Ils offraient aux minorités une forme de protection : intégrées dans un ensemble plus vaste, celles-ci pouvaient préserver leur identité sans être immédiatement menacées par l’hégémonie d’une majorité nationale. Des penseurs comme le social-démocrate autrichien Otto Bauer ou l’historien juif Simon Doubnov ont même défendu, au tournant du XXᵉ siècle, l’idée que l’empire multinational constituait une alternative souhaitable à l’État-nation homogénéisateur. Bauer, dans La Question des nationalités et la social-démocratie (1907), proposait un modèle où chaque groupe culturel pourrait conserver ses droits et circuler librement sans que la culture soit attachée à un territoire fixe. De son côté, le Bund juif, mouvement ouvrier implanté dans l’Empire russe et en Pologne, voyait dans le multiculturalisme impérial une garantie pour l’avenir des minorités juives face aux menaces du nationalisme exclusif et du sionisme territorial.

Ce modèle impérial multiculturel, aussi imparfait soit-il, montre qu’il a existé, avant l’ère de la nationalisation, des formes de coexistence politique fondées sur la pluralité plutôt que sur l’unité. La tolérance relative, les compromis institutionnels et la gestion différenciée des communautés assuraient la cohésion d’empires où la diversité n’était pas effacée mais intégrée. C’est seulement avec l’essor des idéologies nationales au XIXᵉ siècle que cette logique de coexistence a été progressivement délégitimée, et que les mélanges anciens ont été transformés en « minorités nationales », souvent perçues comme des problèmes à résoudre plutôt que comme des richesses à préserver.

L’Empire ottoman[modifier | modifier le wikicode]

L’Empire ottoman, qui s’étend sur une partie importante de l’Europe balkanique jusqu’à la fin du XIXᵉ siècle, constitue un exemple emblématique d’organisation impériale multiculturelle. Contrairement à une idée répandue, l’islamisation des populations européennes sous domination ottomane est demeurée minoritaire. Dans la plupart des régions, les communautés chrétiennes orthodoxes ou catholiques ont conservé leur religion. Seules certaines provinces comme l’Albanie, où environ 70 % de la population était musulmane à la fin du XIXᵉ siècle, ou la Bosnie, où près de 40 % des habitants s’étaient convertis, connaissent une islamisation plus marquée. Ces cas restent des exceptions dans un espace où le christianisme a globalement continué à dominer.

Ce maintien de la diversité religieuse tient au fait que l’empire ne pratiquait que très rarement la conversion forcée. La logique ottomane reposait sur un ordre hiérarchisé, non sur l’homogénéisation. Les non-musulmans bénéficiaient d’un statut spécifique, celui de dhimmis. En tant que « protégés », ils avaient le droit de pratiquer leur religion et de conserver leur langue, mais ils étaient soumis à certaines discriminations juridiques et fiscales. Ils devaient notamment s’acquitter d’un impôt particulier, la djizya, qui marquait leur statut inférieur dans la hiérarchie impériale. Cette inégalité ne les excluait pas pour autant du système : les communautés chrétiennes et juives pouvaient gérer leurs affaires internes, entretenir leurs lieux de culte et développer leurs réseaux éducatifs et économiques.

La clé de cette organisation résidait dans le système des millets. Chaque communauté religieuse était constituée en corps reconnu par l’État, avec ses propres autorités spirituelles, ses tribunaux, ses écoles et ses institutions charitables. Le patriarche orthodoxe de Constantinople représentait l’ensemble des chrétiens orthodoxes, tandis que les juifs et les Arméniens disposaient également de structures officielles. L’appartenance religieuse définissait ainsi l’identité juridique et collective des sujets. La vie quotidienne était structurée par cette appartenance, et dans les grandes villes, les communautés se regroupaient souvent dans des quartiers distincts, ce qui renforçait la visibilité du pluralisme impérial.

Ce système avait plusieurs conséquences. Il permettait d’assurer une certaine stabilité sur le long terme, en évitant les guerres de religion internes et en ménageant des espaces de coexistence. Il garantissait aussi la survie de communautés chrétiennes anciennes dans tout le sud et l’est de la Méditerranée, malgré la domination musulmane. Mais il consacrait une hiérarchie stricte, où les musulmans occupaient la position supérieure. La tolérance ottomane, souvent célébrée, n’était donc pas une égalité réelle, mais une coexistence encadrée par une inégalité institutionnalisée.

L’organisation en millets illustre à quel point l’Empire ottoman était fondé sur la pluralité. La diversité religieuse y était non seulement tolérée, mais institutionnalisée. Elle formait l’armature de la vie sociale et politique, jusqu’à devenir l’un des piliers de l’ordre impérial. Ce système, qui avait assuré la stabilité pendant plusieurs siècles, sera progressivement remis en cause au XIXᵉ siècle, sous l’effet des réformes centralisatrices et de la montée des nationalismes, qui substitueront à l’appartenance religieuse la revendication d’une identité nationale exclusive.

L’Empire des Habsbourg[modifier | modifier le wikicode]

Si la diversité religieuse n’a pas été pleinement respectée, la diversité culturelle et linguistique fut en revanche un trait constitutif du monde habsbourgeois. Aucun groupe ethnique ou linguistique n’y formait la majorité. À la fin du XIXᵉ siècle, les germanophones, qui dominaient l’administration impériale, l’armée et les institutions centrales, ne représentaient que 23 % de la population totale. Leur pouvoir tenait moins à leur nombre qu’à leur rôle dans l’appareil d’État et dans les structures d’encadrement de la société. Le reste de la population se répartissait entre Hongrois, Tchèques, Slovaques, Polonais, Ruthènes (Ukrainiens), Roumains, Slovènes, Croates, Serbes, Italiens et Juifs. Cet éclatement démographique faisait de l’empire un véritable carrefour culturel où se rencontraient les traditions germaniques, slaves, latines et juives.

La mosaïque impériale ne se limitait pas à un patchwork de populations. Elle s’incarnait dans des élites locales qui jouaient un rôle actif dans la gestion des provinces. En Galicie, par exemple, les élites administratives et politiques étaient largement polonaises, malgré la présence importante de populations ukrainiennes, juives et roumaines. En Bohême et en Moravie, les élites tchèques revendiquaient une autonomie culturelle et politique comparable à celle obtenue par les Hongrois après le compromis de 1867. Dans l’ensemble des territoires, la noblesse et la bourgeoisie locales constituaient des relais de l’autorité impériale, tout en développant des ambitions propres, souvent formulées en termes nationaux.

La Galicie, région particulièrement hétérogène, illustre la densité de ce multiculturalisme. Dans les campagnes, Polonais, Ukrainiens et Ruthènes coexistaient, tandis que les villes accueillaient d’importantes communautés juives et des minorités germanophones. Les échanges linguistiques, économiques et culturels y étaient constants, et l’on y voyait se croiser le yiddish, le polonais, l’ukrainien et l’allemand. Cette pluralité se retrouvait dans les grandes capitales de l’empire. Vienne, au tournant du XXᵉ siècle, était une métropole flamboyante où se rencontraient intellectuels juifs, artistes allemands, penseurs tchèques et musiciens hongrois. Loin d’être un frein, ce cosmopolitisme donna naissance à une vie culturelle d’une richesse exceptionnelle, qui fit de la capitale impériale un des grands foyers intellectuels de l’Europe moderne.

Dans ce cadre, la coexistence n’excluait pas les tensions. Les revendications nationales étaient de plus en plus affirmées, en particulier en Bohême, où les élites tchèques réclamaient une autonomie équivalente à celle reconnue aux Hongrois. Mais la logique impériale permettait aussi de protéger des minorités fragiles. En intégrant des groupes trop faibles pour constituer des États indépendants, l’empire offrait un espace où ces communautés pouvaient préserver leurs langues et traditions. C’est pourquoi, à la fin du XIXᵉ siècle, certains penseurs et hommes politiques ont défendu l’idée que le modèle impérial, loin d’être une « prison des peuples », constituait une protection pour les petites nationalités menacées d’absorption.

L’Empire des Habsbourg, par sa nature composite, se distingue donc à la fois par son incapacité à imposer une homogénéité et par sa réussite à organiser une diversité profonde. Ce multiculturalisme, qui pouvait apparaître comme un obstacle à la modernisation politique et à l’unité nationale, fut aussi une source de créativité et un facteur de stabilité relative pendant plusieurs siècles. C’est précisément cette tension entre pluralité protégée et revendications homogénéisatrices qui marqua l’histoire de la double monarchie jusqu’à sa disparition en 1918.

Le multiculturalisme comme modèle[modifier | modifier le wikicode]

L’idée que les empires multiculturels pouvaient constituer un modèle politique viable et même souhaitable émerge avec force à la fin du XIXᵉ siècle et au début du XXᵉ. Alors que l’État-nation homogène s’impose en Europe occidentale comme l’horizon naturel de la modernité politique, de nombreux penseurs et acteurs d’Europe centrale défendent au contraire l’idée que le maintien d’ensembles impériaux composite constitue une meilleure garantie pour la survie des cultures, notamment celles des minorités vulnérables.

Le cas hongrois illustre bien cette ambivalence. Lajos Kossuth (1802–1894), figure majeure du nationalisme hongrois, affirmait qu’une Hongrie indépendante risquait de voir sa culture menacée par des nationalismes plus puissants, en particulier l’allemand et le russe. Selon lui, l’intégration de la Hongrie dans le cadre impérial offrait paradoxalement une protection : l’empire austro-hongrois, en diluant les rapports de force dans un ensemble plus vaste, permettait de préserver une marge d’autonomie culturelle que la Hongrie seule n’aurait pas pu maintenir face à ses voisins. L’histoire devait lui donner raison, puisque l’indépendance hongroise du XXᵉ siècle se trouva constamment prise en étau entre l’Allemagne et l’Union soviétique.

D’autres intellectuels d’Europe centrale ont prolongé cette réflexion au tournant du siècle. Oszkár Jászi (1876–1957), sociologue et homme politique hongrois, publia en 1912 un ouvrage de référence sur la question des nationalités. Il y défendait l’idée d’une liberté culturelle garantie à chaque minorité, indépendamment de son poids démographique ou de son territoire. Pour Jászi, la clé de la stabilité résidait dans une reconnaissance institutionnelle des identités multiples, au sein d’un cadre politique supranational. Ce projet allait à rebours de la logique homogénéisatrice des États-nations qui, dans la même période, se constituaient en marginalisant ou en assimilant leurs minorités.

Dans le monde austro-hongrois, le social-démocrate Otto Bauer (1881–1938) proposa lui aussi une alternative théorique. Dans son ouvrage majeur La Question des nationalités et la social-démocratie (1907), il rejette le modèle de l’État mono-ethnique, qu’il considère porteur d’exclusions et de violences. Il imagine au contraire un empire organisé selon une logique de « nationalité culturelle », où chaque individu pourrait librement appartenir à une communauté nationale définie par la langue et la culture, sans que cette appartenance soit liée à un territoire. Dans cette vision, le multiculturalisme n’est pas une juxtaposition de territoires ethniques cloisonnés, mais une liberté de circulation des cultures. Chacun peut « porter sa culture sur son dos » et être reconnu dans l’ensemble de l’empire. Loin du modèle suisse de la territorialisation linguistique (« chacun chez soi »), Bauer proposait un modèle fluide où les cultures coexistaient dans le même espace politique.

Ce type de projet avait une portée utopique, notamment lorsqu’il s’agissait de penser l’école. Comment assurer une éducation réellement multiculturelle, dans quelle langue enseigner ? Bauer et ses contemporains imaginaient des écoles multilingues capables de refléter cette diversité, mais ce projet ne fut jamais réalisé. L’école resta l’un des instruments majeurs de la nationalisation, chaque mouvement cherchant à imposer sa langue comme vecteur de modernité et de légitimité politique.

L’idée d’un multiculturalisme impérial trouva aussi un écho puissant dans une partie du mouvement juif d’Europe de l’Est. Le Bund, ou Algemeyner Yidisher Arbeter Bund in Lite, Poylin un Rusland, fondé en 1897, représentait un mouvement ouvrier juif implanté dans les territoires polonais, lituaniens et russes. Opposé au sionisme, le Bund défendait une conception diasporique et multiculturaliste : les juifs, selon lui, ne devaient pas chercher un État séparé, mais obtenir la reconnaissance de leurs droits culturels dans les empires multinationaux. Simon Doubnov (1860–1941), historien et théoricien du courant autonomiste (Folkspartey), plaidait pour une autonomie culturelle juive sans territoire propre. Dans ce modèle, le multiculturalisme devenait une condition de survie collective : tant que les empires reconnaissaient la pluralité des communautés, les juifs pouvaient espérer vivre en paix parmi d’autres populations. La montée des pogroms à la fin du XIXᵉ siècle et le basculement progressif vers les nationalismes exclusifs fragilisèrent cependant ce projet et contribuèrent à donner plus de poids à l’option sioniste.

La fin du XIXᵉ siècle fut donc traversée par un débat intense entre deux modèles de l’avenir politique de l’Europe centrale et orientale : celui de l’État-nation homogène, qui s’imposait comme norme à l’Ouest, et celui de l’empire multiculturel, envisagé comme une alternative protectrice des identités minoritaires. Dans le second modèle, les empires n’étaient pas des prisons mais des refuges, garantissant la coexistence et empêchant la domination d’un nationalisme sur les autres.

Ce multiculturalisme impérial, aujourd’hui perçu comme dépassé, fut pendant plusieurs décennies considéré comme un modèle d’organisation politique crédible. Il représentait une tentative de répondre à la question des nationalités par la coexistence et l’autonomie culturelle plutôt que par l’exclusion et l’homogénéisation. Si cette utopie n’a jamais été pleinement réalisée, elle témoigne d’une voie possible qu’auraient pu suivre les sociétés européennes avant que ne triomphent les logiques nationales et que ne se multiplient les conflits liés à la fragmentation des empires.

Les petits États multiculturels[modifier | modifier le wikicode]

Le multiculturalisme politique n’est pas seulement une réalité des vastes empires d’Europe centrale et orientale. À l’Ouest du continent, on trouve également des États plus réduits qui, dès le XIXᵉ siècle, incarnent sous une forme singulière la coexistence de plusieurs communautés linguistiques et culturelles. Deux cas se distinguent particulièrement : la Belgique et la Suisse. Bien qu’ils partagent le trait commun d’être multilingues, leur organisation politique, leurs trajectoires historiques et la manière dont ils ont géré la diversité sont profondément différentes.

Les limites du compromis belge[modifier | modifier le wikicode]

La Belgique naît en 1830 d’une insurrection dirigée contre le royaume des Pays-Bas, auquel elle avait été rattachée par le Congrès de Vienne en 1815. Cette révolte est avant tout politique et religieuse, et non ethnique : elle oppose une coalition hétéroclite de catholiques et de libéraux aux autorités du roi protestant Guillaume Ier d’Orange-Nassau. Les premiers veulent défendre la liberté religieuse et échapper à la domination d’un souverain protestant ; les seconds souhaitent une autonomie politique et économique vis-à-vis de la grande bourgeoisie hollandaise. L’indépendance est proclamée le 4 octobre 1830 et reconnue en 1831 par une constitution libérale qui, pour l’époque, apparaît comme l’une des plus progressistes d’Europe : elle garantit la liberté de culte, les libertés fondamentales, un régime parlementaire et reconnaît en principe le libre usage des langues.

Dès sa naissance, le nouvel État regroupe cependant plusieurs ensembles culturels et linguistiques distincts : les Wallons francophones au sud, les Flamands néerlandophones au nord, et une petite minorité germanophone à l’est. Ce pluralisme ne conduit pas à un système de reconnaissance équilibré, mais à une domination linguistique très marquée. En pratique, le français s’impose comme la langue exclusive de l’administration, de l’enseignement, de la justice et de la vie politique. Le néerlandais n’acquiert un statut officiel qu’en 1898, après des décennies de mobilisations flamandes.

Cette inégalité linguistique reflète une hiérarchie sociale et économique. Les élites francophones dominent les structures de pouvoir, tandis que la Flandre reste une région largement agricole, perçue comme arriérée. La Wallonie, en revanche, connaît un essor rapide avec la révolution industrielle : charbonnages, sidérurgie et textile y assurent un développement économique précoce. Le français devient la langue de la modernité et du progrès, reléguant le néerlandais à une position subalterne. Cette situation nourrit un profond ressentiment dans les milieux flamands, qui voient dans l’usage exclusif du français un instrument de domination culturelle et sociale.

Le compromis fondateur de 1830, qui avait permis de rallier catholiques et libéraux autour d’un projet politique commun, se fissure rapidement. La religion ne suffit pas à masquer la fracture linguistique. À mesure que l’alphabétisation progresse et que la société se politise, les revendications flamandes prennent de l’ampleur. À la fin du XIXᵉ siècle, plusieurs projets fédéralistes sont formulés pour donner à la Flandre une autonomie plus large, mais ils sont systématiquement rejetés par les élites francophones, soucieuses de préserver leur prééminence.

L’histoire politique belge au XXᵉ siècle est marquée par la montée en puissance de ces revendications. À partir des années 1970, cinq grandes réformes constitutionnelles transforment en profondeur l’État belge : en 1970, 1980, 1988-89, 1993 et 2001. Ces réformes, obtenues après des crises politiques répétées, consacrent le passage d’un État unitaire à un État fédéral complexe, composé de trois communautés (française, flamande et germanophone) et de trois régions (Wallonie, Flandre, Bruxelles-Capitale). Chaque entité dispose de compétences propres, notamment en matière de culture, d’enseignement et de politique économique, ce qui reflète la reconnaissance tardive de la diversité linguistique et culturelle.

La lenteur de cette évolution témoigne des limites structurelles du compromis belge. En 1830, l’alliance fondatrice avait permis la naissance d’un État, mais elle n’avait pas résolu la question de la diversité interne. L’absence de reconnaissance initiale du néerlandais a contribué à créer une fracture durable entre francophones et néerlandophones, fracture qui s’est transformée au fil du temps en véritable clivage politique. À la différence de la Suisse, qui avait reconnu très tôt le multilinguisme dans son organisation fédérale, la Belgique a longtemps cherché à imposer une langue dominante avant de devoir, sous la pression, accepter le principe de la coexistence institutionnelle.

Aujourd’hui encore, la Belgique incarne un modèle de multiculturalisme fragile et conflictuel. La fédéralisation a permis de désamorcer certaines tensions, mais elle a aussi renforcé les identités communautaires. La vie politique y est largement organisée selon des lignes linguistiques, et l’existence d’un compromis national reste toujours à renégocier. L’histoire de la Belgique illustre ainsi combien la reconnaissance tardive du pluralisme peut nourrir des divisions profondes et remettre en cause la cohésion même de l’État.

Le fédéralisme Suisse[modifier | modifier le wikicode]

Le modèle suisse s’inscrit dans une dynamique radicalement différente de celui de la Belgique. Alors que la Belgique est née d’une rupture politique ponctuelle en 1830, la Suisse est le résultat d’un processus d’agrégation progressive de communautés locales, engagé dès le XIVᵉ siècle et consolidé au XIXᵉ. La Confédération helvétique se construit initialement autour d’une alliance défensive entre cantons montagnards – Uri, Schwytz et Unterwald – désireux de préserver leurs privilèges et leur autonomie face aux pressions extérieures, en particulier celles des Habsbourg dans le cadre du Saint-Empire romain germanique. Cette logique de résistance à la domination impériale explique en grande partie le caractère profondément localiste et autonomiste de l’identité politique suisse.

Ce processus d’adjonctions successives aboutit, en 1848, à une étape décisive avec l’adoption d’une constitution fédérale. Celle-ci transforme la Suisse en un État fédératif moderne, doté d’institutions communes – un parlement bicaméral, un Conseil fédéral exerçant l’exécutif collégial, et un Tribunal fédéral. Toutefois, le compromis de 1848 ne se traduit pas par une centralisation radicale. Les cantons conservent une autonomie considérable, notamment en matière d’enseignement, de culture, de police ou encore de fiscalité. Cette autonomie reste aujourd’hui un élément central du fonctionnement politique suisse, même si, au fil du temps, les cantons ont transféré certaines compétences à la Confédération. La tension entre l’échelon fédéral et l’échelon cantonal demeure un trait structurel, mais elle s’exerce dans le cadre d’une négociation permanente qui fait du fédéralisme helvétique un système de compromis institutionnalisé.

La Suisse se distingue aussi par son organisation multiculturelle et multilinguistique, reconnue dès l’origine. Contrairement à l’Autriche-Hongrie, où les populations étaient fortement mêlées, ou à la Belgique, où une langue dominait longtemps l’autre, la Suisse a institutionnalisé un principe de coexistence territoriale. Chaque langue – allemand, français, italien, romanche – dispose d’un espace cantonal clairement identifié, garantissant aux communautés linguistiques une sécurité culturelle et politique. Ce découpage territorial est doublé d’un pluralisme confessionnel : catholiques et protestants coexistent au sein d’un même espace fédéral, chacun conservant sa place sur la carte politique et religieuse.

Cette reconnaissance précoce des diversités n’empêche pas les tensions. La guerre du Sonderbund (1847), qui oppose cantons conservateurs catholiques aux cantons libéraux protestants, témoigne des fractures internes. Mais l’issue de ce conflit débouche précisément sur la constitution de 1848, qui scelle un compromis durable en intégrant les différentes sensibilités dans un cadre fédéral. Loin d’imposer une homogénéité, le système suisse valorise la pluralité et la négociation, transformant les différences en base de stabilité politique.

Un indice révélateur de la spécificité helvétique réside dans l’adoption tardive des symboles nationaux. Le drapeau suisse, tel que nous le connaissons, n’est officialisé qu’en 1889, soit plus de quarante ans après la constitution fédérale. Ce décalage traduit la nature particulière de la construction nationale : l’unité politique précède ici l’unification symbolique, et la cohésion repose moins sur un récit national homogène que sur un pacte institutionnel entre collectivités.

Au regard des autres expériences européennes, la Suisse est perçue comme un modèle original de fédéralisme. Elle démontre qu’un État-nation peut exister sans uniformisation culturelle, à condition que le pluralisme soit reconnu et encadré par des institutions solides. L’histoire suisse illustre ainsi qu’il est possible de transformer des particularismes locaux en une structure politique stable, fondée sur le compromis, la négociation et la reconnaissance mutuelle des identités.

Affaiblissement des États multiculturels à la fin du XIXème siècle[modifier | modifier le wikicode]

À partir de la seconde moitié du XIXᵉ siècle, les grands ensembles politiques multiculturels d’Europe – tels que l’Empire ottoman, l’Empire austro-hongrois ou encore l’Empire russe – entrent progressivement dans une phase d’instabilité croissante. Alors qu’ils avaient jusqu’alors assuré une relative stabilité grâce à des structures de compromis, des hiérarchies sociales acceptées et des mécanismes d’intégration différenciés, ces empires se trouvent confrontés à de nouvelles dynamiques qui remettent en cause leur équilibre.

Le facteur le plus décisif est sans doute la montée des nationalismes. L’essor des idéologies nationalistes au XIXᵉ siècle repose sur l’idée d’une adéquation entre un peuple, une langue, une culture et un territoire. Cette conception, qui s’affirme en Europe occidentale et se diffuse vers l’Europe centrale et orientale, entre en contradiction directe avec le modèle impérial, fondé sur la coexistence de populations diverses, souvent administrées par une élite étrangère ou dominante. Les mouvements nationaux voient dans les empires des structures oppressives qui empêchent l’épanouissement de leur identité culturelle et politique. Ainsi, dans l’Empire austro-hongrois, les revendications tchèques, hongroises, roumaines ou encore croates déstabilisent la monarchie des Habsbourg, tandis que dans l’Empire ottoman, les Grecs, les Serbes, les Bulgares ou les Arméniens expriment des aspirations similaires.

À cette poussée nationaliste s’ajoute un second facteur d’instabilité : la transformation économique et sociale issue de la révolution industrielle. Les sociétés impériales, en particulier en Autriche-Hongrie et en Russie, connaissent des mutations rapides qui bouleversent les hiérarchies traditionnelles. L’industrialisation favorise l’émergence de nouvelles élites urbaines, souvent issues de minorités nationales, qui réclament une reconnaissance politique à la hauteur de leur poids économique. Dans le même temps, les régions restées rurales et périphériques se sentent marginalisées et instrumentalisées par les centres impériaux. Ces déséquilibres nourrissent un sentiment d’injustice et renforcent les discours nationalistes.

Le poids des rivalités internationales accentue encore cette fragilisation. Les empires multiculturels deviennent des terrains de compétition entre grandes puissances. L’Empire ottoman est qualifié de « malade de l’Europe » dès le milieu du XIXᵉ siècle, et ses provinces balkaniques deviennent l’objet d’enjeux stratégiques entre la Russie, l’Autriche-Hongrie et les puissances occidentales. Chaque intervention extérieure ravive les tensions internes et encourage les mouvements nationalistes locaux à se radicaliser. De la même manière, dans l’espace austro-hongrois, la pression croissante du pangermanisme à l’Ouest et du panslavisme soutenu par la Russie à l’Est mine la possibilité de compromis durables entre les nationalités.

La dimension religieuse joue également un rôle dans l’érosion de la cohésion impériale. Dans l’Empire ottoman, le système des millets, qui avait permis la coexistence pacifique des communautés religieuses en leur offrant une autonomie partielle, se trouve remis en cause par la montée d’une idéologie nationale turque qui tend à reléguer les non-musulmans à une position de plus en plus fragile. Les massacres d’Arméniens à la fin du XIXᵉ siècle révèlent cette incapacité croissante de l’Empire à maintenir son équilibre ancien. Dans l’Empire russe, la volonté de russification imposée par le pouvoir tsariste provoque au contraire la résistance des Polonais, des Baltes ou des Finlandais, qui voient dans cette politique une menace directe contre leur culture et leur religion.

Enfin, il faut souligner la crise de légitimité politique qui traverse ces empires. Alors que l’État-nation apparaît comme le modèle d’organisation moderne, fondé sur la souveraineté populaire et le principe d’égalité entre citoyens, les empires multiculturels paraissent figés dans un ordre ancien. Leur fonctionnement repose souvent sur des privilèges de caste, de religion ou de langue, incompatibles avec l’idée d’égalité civique promue par les nationalistes. L’Empire austro-hongrois tente bien d’inventer un compromis avec le « compromis austro-hongrois » de 1867 qui reconnaît la dualité de la monarchie, mais cette solution reste partielle et suscite à son tour d’autres revendications.

L’ensemble de ces dynamiques fait basculer les empires multiculturels dans un état de vulnérabilité structurelle à la fin du XIXᵉ siècle. La combinaison du nationalisme, des mutations économiques, des ingérences extérieures, des fractures religieuses et de la crise de légitimité politique crée une instabilité permanente. Les empires parviennent encore, par des réformes partielles ou par la répression, à se maintenir jusqu’au début du XXᵉ siècle, mais leur affaiblissement est tel que les guerres mondiales accélèreront leur dislocation.

Les facteurs d'instabilité dans les empires[modifier | modifier le wikicode]

Les effets de la modernisation[modifier | modifier le wikicode]

La stabilité des empires multiculturels reposait traditionnellement sur un principe de légitimité dynastique. La figure de l’empereur – qu’il s’agisse du sultan ottoman, du tsar russe ou de l’empereur des Habsbourg – incarnait l’unité de l’ensemble impérial et fondait son existence politique. Le souverain était le garant d’un ordre hiérarchique et pluriel, dans lequel les peuples, les religions et les cultures trouvaient leur place sous son autorité. Or, au XIXᵉ siècle, l’irruption de la modernité vient ébranler ce fondement en introduisant une conception concurrente de la légitimité : celle qui découle non plus de la dynastie, mais de la société.

La modernité politique s’affirme dans l’idée que l’État doit être l’émanation du peuple. Cette conception, héritée des révolutions de la fin du XVIIIᵉ siècle et amplifiée par les mouvements libéraux du XIXᵉ, entre en contradiction avec la logique impériale traditionnelle. Les revendications libérales portent à la fois sur l’élargissement des libertés publiques et sur la représentation politique. Même si cela ne signifie pas nécessairement démocratie au sens plein et moderne du terme, l’idée progresse que l’autorité du monarque doit s’appuyer sur l’acceptation des populations et non plus seulement sur la continuité dynastique. Cette transformation crée une tension permanente entre les aspirations libérales et la rigidité institutionnelle des empires.

À cette modernisation politique se greffe une modernisation économique qui bouleverse encore plus profondément les équilibres sociaux. L’industrialisation entraîne un essor massif des échanges, la circulation accrue des marchandises et des capitaux, ainsi qu’une division spatiale de la production : on ne consomme plus là où l’on produit. L’autarcie traditionnelle des communautés locales est rompue et laisse place à une économie d’interdépendance, dominée par les grandes villes industrielles. Dans ce contexte, apparaissent de nouvelles catégories sociales, en particulier les classes populaires urbaines issues de l’urbanisation rapide, mais aussi une bourgeoisie nationale qui s’affirme face aux élites aristocratiques et dynastiques. Ces nouveaux acteurs sociaux contestent la suprématie des élites établies, déstabilisant l’ordre ancien et donnant une assise sociologique aux mouvements nationaux.

La modernisation sociale et économique appelle enfin une modernisation administrative. Les empires, vastes et divers, doivent être gérés de manière plus rationnelle. L’essor des chemins de fer, de la poste et des télégraphes impose une bureaucratisation accrue, fondée sur la standardisation des pratiques et des communications. Cela soulève une question cruciale : celle de la langue. Une administration impériale fonctionnant en dix langues différentes devient lourde et inefficace. Les autorités cherchent donc à imposer une langue commune de gestion, comme l’allemand dans l’Empire austro-hongrois. Mais cette volonté de rationalisation administrative entre directement en collision avec les revendications nationales, qui exigent la reconnaissance et l’usage officiel de leurs propres langues. Ainsi, ce qui devait être un facteur d’efficacité devient une source d’instabilité.

Le cas de l’Empire austro-hongrois illustre parfaitement ce dilemme. La modernisation y entraîne une standardisation linguistique et administrative, mais en même temps, elle nourrit des mouvements nationaux qui réclament davantage d’autonomie. Les Hongrois obtiennent dès 1867 un statut particulier par le compromis austro-hongrois, mais cette reconnaissance entraîne à son tour d’autres revendications, notamment de la part des Slaves du Sud et des Tchèques. Ce cercle vicieux – plus de centralisation produisant plus de contestation – montre combien la modernisation, loin de consolider l’empire, en accélère la fragmentation.

Les effets de la modernisation sont ambivalents. Elle fournit aux empires les instruments de leur rationalisation et de leur adaptation au XIXᵉ siècle, mais en même temps, elle libère des forces sociales, économiques et culturelles qui minent les bases de leur cohésion. À travers l’essor des classes urbaines, la diffusion des idées libérales, la montée des revendications nationales et la nécessité de repenser l’administration, la modernisation transforme les empires en champs de tension permanents. Ces tensions préparent leur déstabilisation, et finalement leur effondrement, au tournant du XXᵉ siècle.

Les revendications d’autonomie dans l’empire Austro-hongrois[modifier | modifier le wikicode]

Les revendications d’autonomie dans l’Empire austro-hongrois ne furent pas le produit d’une contestation uniforme, mais l’expression de groupes sociaux précis, nés ou renforcés par l’industrialisation et l’alphabétisation. Parmi eux, la bourgeoisie intellectuelle joua un rôle moteur : enseignants, avocats, journalistes et hommes de lettres aspiraient à pouvoir publier, enseigner et administrer dans leur propre langue, sans être contraints de recourir à l’allemand ou au hongrois, langues dominantes respectivement dans les parties autrichienne et hongroise de l’Empire. La langue représentait plus qu’un simple outil de communication ; elle constituait un capital symbolique, conditionnant l’accès aux carrières administratives, aux tribunaux, aux universités et aux réseaux culturels. Dans le même mouvement, la bourgeoisie économique urbaine soutint ces aspirations en créant banques, coopératives, journaux et associations de lecture qui servaient de relais identitaires, tandis que certains clergés locaux, notamment en Bohême, en Slovaquie ou en Galicie, prirent eux aussi le rôle de médiateurs et de porte-voix nationaux, particulièrement là où la bourgeoisie restait faible.

La question linguistique devint dès lors centrale, car l’école, l’administration et les tribunaux fixaient en réalité la hiérarchie des langues. En Bohême et en Moravie, l’allemand demeurait la langue de la haute culture et de l’administration, alors que se formait une élite tchèque exigeant des institutions éducatives, universitaires et judiciaires en langue nationale. Le citoyen tchèque cultivé restait ainsi relégué à une condition inférieure tant que son idiome n’était pas reconnu dans l’espace officiel. En Galicie, le pouvoir autrichien avait reconnu la domination des élites polonaises, ce qui marginalisait la population ukrainienne (ou ruthène), malgré un foisonnement culturel qui mêlait polonais, allemand, yiddish et ukrainien. Quant à la partie hongroise, après 1867, les autorités de Budapest entreprirent une politique systématique de magyarisation : si la loi sur les nationalités de 1868 reconnaissait certains droits individuels, elle refusait aux communautés nationales toute existence collective, et la promotion sociale passait désormais par l’adoption de la langue magyare. Les lois scolaires Apponyi de 1907 renforcèrent ce processus en imposant un enseignement obligatoire du hongrois dans les écoles de minorités, accentuant le ressentiment.

Ces revendications s’exprimèrent pour la première fois avec force lors de la Révolution de 1848, où les mouvements politiques de Vienne, Prague ou Pest formulèrent des demandes de libertés publiques, d’égalité des langues et d’autonomie territoriale. La répression mit fin à cette effervescence, mais les demandes ne disparurent pas : elles se déplacèrent vers les arènes institutionnelles, qu’il s’agisse du parlement impérial, des diètes provinciales, de la presse ou de pétitions. La défaite de l’Autriche face à la Prusse en 1866 força l’Empire à redéfinir sa structure, débouchant sur le compromis de 1867 qui transforma la monarchie des Habsbourg en double monarchie austro-hongroise. Désormais, deux entités distinctes partageaient un même souverain et géraient en commun l’armée, la diplomatie et les finances. Dans la partie hongroise, les Magyars, qui ne représentaient pourtant qu’une minorité relative de la population (47 % en 1867), accédèrent au pouvoir central et imposèrent leur domination linguistique et administrative, cherchant à bâtir un État homogène sur le modèle occidental, sans tenir compte de la diversité ethnique.

Certains territoires obtinrent néanmoins des concessions particulières. En 1868, la Croatie-Slavonie signa avec Budapest un accord reconnaissant une autonomie interne avec son parlement (Sabor) et l’usage du croate dans l’administration, bien que les affaires communes demeurassent sous l’autorité hongroise. Cette concession, partielle, nourrit autant d’espérances que de frustrations, en particulier chez les populations slaves du sud. Mais le compromis de 1867 eut aussi pour conséquence d’attiser les revendications ailleurs : les Tchèques, qui n’avaient pas obtenu un statut similaire, insistèrent avec plus de vigueur sur l’égalité linguistique et la reconnaissance institutionnelle de la Bohême.

Dans ce contexte, le parlement devint un espace central de politisation et de confrontation. Du côté autrichien, le Reichsrat fut progressivement élargi, jusqu’au suffrage universel masculin de 1907, et vit se structurer des partis organisés autour des appartenances nationales plus encore que des programmes sociaux. La tentative de compromis linguistique en Bohême à travers les ordonnances Badeni de 1897, qui instauraient une parité administrative entre l’allemand et le tchèque, déclencha une crise politique majeure. Quelques années plus tard, le compromis morave de 1905, instaurant une représentation séparée des Tchèques et des Allemands dans les institutions provinciales, parvint à calmer les tensions localement. En revanche, dans la partie hongroise, le suffrage restait extrêmement restreint, ce qui assurait aux élites magyares une surreprésentation parlementaire et marginalisait Slovaques, Roumains, Croates, Serbes, Ruthènes et Allemands de Hongrie.

L’école, l’administration et l’armée devinrent autant de champs de bataille symboliques. Les manuels, les programmes et la langue d’enseignement furent au cœur de luttes acharnées, tout comme le recrutement et la langue des fonctionnaires, la toponymie des villes et la langue des tribunaux. Dans l’armée, censée être un creuset impérial, les frictions étaient fréquentes, les ordres étant donnés en allemand ou en hongrois, tandis que les soldats appartenaient à une mosaïque de peuples.

Ce processus de revendication suivait une logique cumulative. Chaque concession faite à une nationalité en stimulait d’autres : le compromis avec la Hongrie encouragea les Tchèques et les Croates, l’autonomie partielle croate servit de précédent aux autres Slaves du sud, et les réformes linguistiques en Bohême poussèrent d’autres provinces à réclamer la parité. Mais la monarchie restait piégée par sa structure dualiste : reconnaître pleinement un troisième pilier, en particulier la Bohême, revenait à déstabiliser l’équilibre entre Vienne et Budapest, ce que ni l’Autriche ni la Hongrie n’acceptaient.

La modernisation elle-même accéléra ce mouvement. Les chemins de fer, le télégraphe, la presse à bon marché et l’alphabétisation permirent une diffusion rapide des idées et favorisèrent l’émergence d’associations sportives, chorales, littéraires et bancaires qui furent autant d’instruments de politisation. Chaque choix administratif — comme la langue des formulaires ou la nomination d’un instituteur — devenait une décision hautement politique, qui renforçait une identité et marginalisait une autre.

À la veille de la Première Guerre mondiale, l’Empire austro-hongrois vivait donc dans une tension permanente. Sa capacité d’innover institutionnellement reposait sur une succession de compromis locaux, mais jamais sur une solution d’ensemble. La dualité entre Autriche et Hongrie empêchait la reconnaissance pleine et entière des aspirations tchèques ou slaves du sud, tandis que les politiques de magyarisation radicalisaient les minorités. L’annexion de la Bosnie-Herzégovine en 1908 ajouta une nouvelle complexité au système déjà fragile. Ainsi, les revendications d’autonomie, fondées sur des réalités sociales et culturelles solides, révélèrent toute la difficulté de maintenir l’unité impériale dans un cadre politique où chaque compromis partiel engendrait de nouvelles tensions, conduisant l’édifice à une instabilité chronique qui éclata brutalement en 1914.

Le développement du nationalisme dans les "petites nations" d'Europe de l'est[modifier | modifier le wikicode]

Le nationalisme des « petites nations » d’Europe de l’Est s’est développé au XIXᵉ siècle dans un contexte de domination impériale et de profondes mutations sociales, économiques et culturelles. Ces populations, souvent intégrées depuis des siècles dans de vastes ensembles multinationaux comme l’Empire ottoman, l’Empire russe ou l’Empire austro-hongrois, ne disposaient pas de structures étatiques indépendantes et parfois même pas de reconnaissance culturelle officielle. Leur mouvement national ne s’est donc pas construit d’abord comme une revendication d’indépendance politique, mais comme un long processus de réveil culturel, de mobilisation linguistique et d’affirmation identitaire.

Dans les premières phases, ce sont des élites réduites mais déterminées qui prennent l’initiative. Clercs, enseignants, lettrés et parfois petits nobles ruraux commencent à collecter des traditions populaires, à publier des recueils de chants et de contes, à mettre par écrit des idiomes jusque-là essentiellement oraux. Le « réveil national » passe d’abord par l’édition de dictionnaires, de grammaires, de journaux et par la fondation de sociétés savantes et d’associations culturelles. Ces initiatives permettent de fixer une langue, de la codifier et de lui donner un statut moderne capable de rivaliser avec les idiomes dominants comme l’allemand, le russe ou le turc. Ainsi, des figures telles que Ljudevit Gaj en Croatie, Vuk Karadžić en Serbie ou Ján Kollár chez les Slovaques jouent un rôle fondateur en faisant passer leur langue du folklore à la sphère publique.

Ce travail culturel a des conséquences politiques, car la langue devient le marqueur central de la nation en construction. Les « petites nations », en se définissant comme communautés linguistiques distinctes, affirment qu’elles forment des entités collectives dotées de droits particuliers. L’argument est d’autant plus fort que le XIXᵉ siècle est celui où triomphe en Europe occidentale le modèle de l’État-nation, associant souveraineté politique et unité culturelle. Les populations slaves de l’Empire des Habsbourg, les Roumains de Transylvanie, les Slovaques, les Slovènes, les Croates, mais aussi les Baltes dans l’Empire russe, se perçoivent de plus en plus comme des peuples à part entière, héritiers d’une histoire et d’une culture spécifiques qu’il convient de défendre et de développer.

Les révolutions de 1848 marquent une étape décisive, car elles offrent à ces élites l’occasion d’exprimer leurs revendications devant l’Europe entière. Dans les rues de Prague, de Pest ou de Zagreb, les demandes portent à la fois sur la reconnaissance des langues locales dans l’enseignement et l’administration, sur l’égalité civique et sur l’autonomie politique. Si beaucoup de ces mouvements sont réprimés, la brèche est ouverte : désormais, l’idée nationale ne se limite plus au cercle des érudits mais s’étend aux classes moyennes, aux artisans, aux enseignants et parfois même à une partie de la paysannerie. L’essor de la presse bon marché, la multiplication des associations culturelles et sportives, ainsi que les progrès de l’alphabétisation, créent un terrain favorable à la diffusion du sentiment national.

Le second XIXᵉ siècle est marqué par une politisation croissante. Les revendications linguistiques et culturelles débouchent sur des mobilisations électorales et sur la formation de partis explicitement nationaux. Les Tchèques, les Croates, les Roumains de Transylvanie, les Slovaques ou encore les Polonais utilisent les parlements provinciaux et les chambres impériales comme tribunes. À mesure que le suffrage s’élargit, les demandes ne concernent plus seulement les élites mais reflètent les aspirations d’une base sociale de plus en plus large. Ce phénomène est accentué par la rivalité entre ces petites nations et les élites dominantes — allemandes en Bohême, hongroises en Slovaquie et en Transylvanie, polonaises en Galicie, russes dans les Pays baltes — qui, par leurs politiques de germanisation, de magyarisation ou de russification, nourrissent en retour une résistance culturelle acharnée.

L’urbanisation et l’industrialisation contribuent elles aussi à transformer le nationalisme. Dans les villes en expansion, des populations issues de la campagne s’installent et découvrent la solidarité de la langue et de l’origine. Les associations ouvrières, les syndicats, les coopératives prennent souvent une coloration nationale et deviennent de nouveaux lieux de politisation. L’école, encadrée par des instituteurs nationalement engagés, devient le vecteur essentiel de transmission du sentiment national aux jeunes générations. Le théâtre, la presse, les cérémonies commémoratives et les fêtes populaires participent à cette mise en scène d’une communauté imaginée, selon le mot de Benedict Anderson, qui prend corps dans le quotidien.

À la veille de la Première Guerre mondiale, le nationalisme des petites nations d’Europe de l’Est a acquis une force considérable. Dans l’Empire austro-hongrois, il nourrit des crises récurrentes : les Czechs réclament un statut équivalent à celui des Hongrois, les Croates s’agitent contre Budapest, les Slovènes, les Slovaques et les Roumains contestent les politiques d’assimilation, tandis que les Serbes de Bosnie regardent vers le royaume voisin de Serbie. Dans l’Empire russe, les Polonais, les Finlandais, les Baltes et les Ukrainiens développent chacun leurs mouvements propres malgré la répression tsariste. Dans l’Empire ottoman, les Bulgares, les Grecs, les Serbes et les Roumains sont déjà passés de la phase culturelle à l’indépendance politique, entraînant une redéfinition brutale des équilibres balkaniques.

Ainsi, le nationalisme des petites nations d’Europe de l’Est s’inscrit dans un mouvement général : d’abord culturel, appuyé sur le travail des élites et la valorisation des langues, il devient progressivement social et politique à mesure que s’élargissent l’espace public et la participation politique. Ce processus, alimenté par la modernisation, la scolarisation et la diffusion des idées, fait émerger des peuples conscients de leur singularité et déterminés à transformer leur reconnaissance culturelle en autonomie, puis en souveraineté. C’est ce cheminement, commencé dans les cercles érudits du début du XIXᵉ siècle, qui explique la puissance des revendications nationales à la fin du siècle et leur rôle décisif dans la dislocation des empires au début du XXᵉ.

Le rôle des élites[modifier | modifier le wikicode]

Dans l’essor des mouvements nationalistes en Europe centrale et orientale, les élites ont joué un rôle déterminant, bien que leur poids et leur nature varient selon les régions et les contextes. Dans certains territoires, ce sont avant tout les élites culturelles — écrivains, enseignants, journalistes, universitaires — qui portent le projet national. Leur action consiste à fixer une langue, créer des institutions éducatives, diffuser une littérature et donner à une population dominée les instruments d’une conscience nationale. C’est le cas en Bohême, où une bourgeoisie intellectuelle tchèque parvient à s’affirmer face à la prépondérance de l’allemand en revendiquant le droit de produire et d’enseigner dans sa propre langue. Ces élites culturelles se posent en porte-parole de la communauté et s’efforcent d’imposer leur légitimité face aux élites établies de l’Empire.

Cependant, ces élites ne sont pas présentes partout. Dans certaines régions, comme la Slovaquie, la domination historique de la noblesse et du patriciat hongrois a empêché l’émergence d’un groupe intellectuel local fort. La langue de culture et d’administration y restait le hongrois, marginalisant les locuteurs du slovaque. Dans ces situations, le relais est souvent assuré par le clergé, qui joue un rôle fondamental en tant qu’élite sociale et culturelle de substitution. Les prêtres, en diffusant la langue vernaculaire dans la liturgie ou dans l’enseignement primaire, contribuent à maintenir un sentiment identitaire là où les structures laïques sont absentes ou trop faibles. Le cas de l’Ukraine est révélateur : l’Église orthodoxe a constitué un vecteur essentiel de revendications nationales, fournissant à la population des repères collectifs et une cohésion face à l’absence d’une bourgeoisie intellectuelle organisée.

À côté de ces élites culturelles et religieuses, un troisième groupe a eu un impact considérable : la bourgeoisie économique. Dans les régions touchées par l’industrialisation, l’urbanisation et le développement des échanges, des notables issus du commerce, de l’industrie ou des professions libérales cherchent à utiliser le cadre national comme instrument de promotion économique. Ils perçoivent dans l’autonomie nationale une façon d’échapper à la tutelle des centres impériaux et de disposer de leviers pour organiser leur propre développement. Ce phénomène est net en Bohême, où une bourgeoisie industrielle tchèque se constitue et appuie les revendications linguistiques et politiques des intellectuels. Plus largement, dans les zones économiquement dynamiques, la question nationale est indissociable de la volonté de contrôler les ressources et les circuits économiques, de créer des marchés nationaux et de favoriser l’ascension de nouvelles élites issues de la société locale.

Le rôle des élites dans le développement des nationalismes ne peut être réduit à une catégorie unique. Selon les contextes, ce sont tantôt les intellectuels, tantôt les clercs, tantôt les entrepreneurs qui assument la fonction de catalyseurs. Mais toutes ces élites ont en commun de transformer des revendications diffuses en projets structurés, de donner une voix et une légitimité à des populations jusque-là dominées, et de faire passer les mouvements nationaux d’un simple attachement identitaire à une mobilisation organisée capable d’influencer les équilibres politiques des empires.

Le cas Austro-hongrois[modifier | modifier le wikicode]

Le cas austro-hongrois illustre de manière exemplaire la manière dont les dynamiques politiques et sociales de la fin du XIXᵉ siècle ont été absorbées et transformées par la question nationale. En 1896, l’introduction du suffrage universel masculin, certes encore inégal puisqu’organisé en collèges électoraux qui donnaient un poids disproportionné aux notables et aux propriétaires, fit passer le nombre d’électeurs de 1,7 à 5,3 millions. Cette extension du corps électoral constitua un tournant décisif. Elle permit l’entrée sur la scène politique d’une multitude de groupes sociaux qui jusqu’alors étaient marginalisés, mais elle offrit aussi aux mouvements nationaux un cadre légal dans lequel leurs revendications pouvaient s’exprimer avec une légitimité nouvelle. L’importance de ce processus fut renforcée en 1907, lorsque l’Empire adopta le suffrage égal pour les hommes, ouvrant encore davantage l’accès au parlement à des représentants issus de la diversité des peuples impériaux. Les femmes, elles, ne purent obtenir le droit de vote qu’en 1918, dans le contexte des bouleversements liés à la fin de la guerre et à l’effondrement de la monarchie.

Le parlement devint alors un espace central de cristallisation des tensions. En théorie, il aurait pu favoriser la naissance de coalitions politiques transversales fondées sur des idéologies, comme cela se produisait dans d’autres pays européens où les clivages sociaux ou économiques avaient davantage de poids. Mais en Autriche-Hongrie, les réalités furent différentes. L’expérience parlementaire démontra que les logiques ethniques et nationales l’emportaient sur les clivages politiques ou sociaux. Les députés se regroupaient moins en fonction d’affinités idéologiques — libéraux, conservateurs ou socialistes — qu’en fonction de leur appartenance nationale. On vit ainsi émerger non pas des partis politiques classiques, mais des blocs parlementaires constitués sur des bases linguistiques et culturelles, chaque groupe se définissant d’abord comme Tchèque, Hongrois, Croate, Roumain, Polonais ou Allemand avant d’être libéral ou conservateur.

Ce phénomène souligne le caractère structurant de la question nationale à la fin du XIXᵉ siècle. Les débats parlementaires ne se limitaient pas à des enjeux économiques ou sociaux mais prenaient presque systématiquement la forme de luttes pour la reconnaissance, l’autonomie et la défense des identités culturelles. L’institution censée incarner le progrès démocratique devint paradoxalement un miroir des divisions de l’Empire, révélant que la modernisation politique n’aboutissait pas à une intégration accrue, mais au contraire à une fragmentation institutionnalisée.

Le rattachement de la Bosnie-Herzégovine en 1908 accentua encore cette situation. Déjà occupée depuis 1878, cette province fut officiellement annexée, introduisant de nouvelles populations slaves dans un Empire déjà profondément traversé par les lignes de fracture ethniques. L’annexion ne fit qu’ajouter une tension supplémentaire dans un système politique où la logique nationale s’imposait comme le principal critère d’organisation et d’affrontement. Loin de renforcer l’Empire, ces évolutions multiplièrent les foyers de contestation et confirmèrent que les revendications ethniques surpassaient toutes les autres.

Les nationalismes balkaniques[modifier | modifier le wikicode]

Les Balkans constituent l’un des foyers les plus explosifs du XIXᵉ et du début du XXᵉ siècle, précisément parce que la question nationale y fut indissociable de l’effritement de l’Empire ottoman et de l’intervention constante des puissances européennes. Dès 1821, la guerre d’indépendance grecque inaugura le cycle des révoltes nationales dans la région. Soutenue par un fort courant philhellène en Europe occidentale et par les grandes puissances, cette guerre aboutit d’abord au traité d’Andrinople de 1829, qui consacrait l’autonomie de la Grèce et de la Serbie sous tutelle ottomane, puis au traité de Constantinople de 1832 qui entérina l’indépendance grecque, placée sous la garantie conjointe de la Grande-Bretagne, de la Russie et de la France. La Grèce devint ainsi le premier État indépendant des Balkans, et ce précédent allait nourrir l’imaginaire national des autres peuples de la région.

La Serbie suivit un processus comparable : dès 1830, son autonomie fut reconnue, mais ce n’est qu’en 1878, à l’issue du congrès de Berlin, que son indépendance fut proclamée, en même temps que celle du Monténégro, après une longue lutte marquée par des révoltes successives et le soutien russe. La Bulgarie, quant à elle, obtint au congrès de Berlin un statut d’autonomie, avant de proclamer son indépendance effective en 1908. La Roumanie, déjà principauté autonome, accéda à l’indépendance complète en 1881, un processus parachevé en 1885 par la création d’une Église nationale, qui venait sceller le rôle central des structures religieuses dans la consolidation identitaire. Dans tous ces cas, les Églises orthodoxes ont servi de cadres organisationnels et culturels aux mouvements nationaux, en fournissant à la fois une langue liturgique, un réseau institutionnel et une légitimité symbolique face à l’autorité ottomane.

Le congrès de Berlin de 1878 marqua un tournant décisif. Après la défaite de l’Empire ottoman face à la Russie, les puissances occidentales se réunirent pour régler la « question d’Orient », et c’est ce moment qui vit la reconnaissance internationale d’un ensemble d’États balkaniques. Cette structuration exogène des Balkans fut le fruit de calculs stratégiques : affaiblir l’Empire ottoman, contrôler l’accès aux détroits reliant la Méditerranée et la mer Noire, et contenir l’influence russe dans la région. Loin d’être le simple résultat de luttes internes, la carte des Balkans fut ainsi largement dessinée dans les chancelleries européennes.

À cette dimension externe s’ajoutait une dynamique endogène. Les élites locales, les intellectuels et surtout les institutions religieuses jouèrent un rôle fondamental dans l’affirmation des identités nationales. Dans des sociétés encore largement rurales et où les structures étatiques étaient faibles, les Églises orthodoxes offrirent aux populations une continuité culturelle et une base de légitimation nationale. Après la vague des indépendances, on assista, comme en Europe occidentale quelques décennies plus tôt, à un effort de construction culturelle et politique : élaboration d’histoires nationales, codification linguistique, mise en place d’institutions éducatives et renforcement d’un sentiment d’appartenance.

Ce processus atteignit son apogée avec les guerres balkaniques de 1912 et 1913. Ces conflits opposèrent successivement les États nouvellement créés entre eux et à l’Empire ottoman, mais aussi contre la Bulgarie jugée trop expansionniste par ses voisins. Les traités de Londres (mai 1913) et de Bucarest (août 1913) redessinèrent une nouvelle fois les frontières, réduisant la présence ottomane en Europe à la Thrace orientale et à Istanbul. Le morcellement territorial et la rivalité entre les jeunes nations balkaniques illustrèrent les tensions d’une région où la libération nationale se transforma rapidement en compétition expansionniste.

Dans les Balkans comme ailleurs en Europe centrale et orientale, la constitution des identités nationales fut indissociable de l’action des élites culturelles, économiques et religieuses. L’Église occupa une place fondamentale dans ce processus. Dans l’Empire ottoman, les communautés chrétiennes étaient organisées selon le système des millets, où chaque Église structurait non seulement la vie spirituelle mais aussi l’administration, la justice familiale et une part des activités économiques. Lorsque l’Empire se désagrégea et que ses institutions perdirent leur emprise, les Églises demeurèrent les seules structures stables, capables d’incarner et de préserver une continuité sociale. C’est dans ce contexte que naquirent des Églises nationales orthodoxes, leur mise en place accompagnant, et souvent précédant, la reconnaissance d’États indépendants. Ces institutions, qui combinaient autorité spirituelle, légitimité politique et rôle économique, devinrent l’un des piliers de la construction identitaire et jouèrent un rôle décisif dans l’affermissement des nouveaux États.

La question linguistique constitua un second socle de l’édification nationale. Dans la plupart de ces territoires, il n’existait pas de littérature nationale ancienne ni de langue standardisée. Les populations utilisaient des dialectes multiples, parfois très éloignés, tandis que la langue écrite et administrative était imposée par les élites dominantes, comme le hongrois en Slovaquie. Le passage à l’État-nation exigea la codification d’une langue nationale, capable d’unifier l’espace politique et administratif. Ce processus fut souvent artificiel, mais il donna aux populations un vecteur symbolique puissant. L’exemple de la codification du serbo-croate illustre ce mécanisme : à la fin du XIXᵉ siècle, les élites cherchèrent à concilier trois grands dialectes afin de créer une langue nationale commune, projet qui reflétait l’aspiration à une unité politique et culturelle. Pourtant, l’histoire récente a montré la fragilité de ce compromis : après l’éclatement de la Yougoslavie, les anciennes communautés linguistiques se sont fragmentées, donnant naissance à des langues distinctes revendiquées comme nationales. Une logique similaire s’observe entre Tchèques et Slovaques, dont les trajectoires nationales ont encouragé une différenciation linguistique rendant progressivement plus difficile la compréhension mutuelle.

Au-delà des institutions religieuses et de la langue, l’histoire elle-même devint un instrument central dans la définition des identités. Les élites intellectuelles s’attachèrent à réécrire le passé pour fournir aux nations naissantes une légitimité enracinée dans une continuité historique. Le cas grec est emblématique : dès la fin du XVIIIᵉ siècle, un intense débat opposa ceux qui considéraient que les Grecs contemporains incarnaient la continuité directe de la Grèce antique et ceux qui soulignaient les ruptures provoquées par les brassages de populations et l’héritage byzantin et ottoman. En reconstituant une filiation directe avec l’Antiquité, les élites grecques inscrivaient la nation moderne dans le cadre prestigieux de la civilisation occidentale, ce qui renforçait à la fois la cohésion interne et la reconnaissance internationale. Ce travail de réappropriation et de réinvention du passé fut repris dans l’ensemble des Balkans, où chaque mouvement national s’efforça de bâtir une histoire nationale cohérente et valorisante.

La construction culturelle des Nations d’Europe centrale et Balkanique[modifier | modifier le wikicode]

La construction culturelle des nations d’Europe centrale et balkanique s’est appuyée sur un travail systématique de codification linguistique et de réécriture historique, destiné à fournir aux communautés en quête d’indépendance les fondements symboliques nécessaires à l’édification d’un État-nation. Dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle, les Européens découvrent le serbo-croate comme une langue unifiée, fruit d’un effort intellectuel conjoint entre le Croate Ljudevit Gaj, chef du mouvement illyrien qui visait à rassembler les Slaves du Sud, et le Serbe Vuk Karadžić, qui entreprit une vaste réforme linguistique. Ensemble, ils élaborèrent une langue commune à partir des trois principaux dialectes régionaux, inscrivant ainsi l’identité culturelle dans une norme linguistique capable de dépasser les fragmentations locales. Le même processus se retrouve en Slovaquie, où Ludovít Štúr élabore au milieu du XIXᵉ siècle la codification de la langue slovaque écrite, permettant à ce peuple de se doter d’un outil d’expression nationale distinct face à la domination culturelle hongroise.

La Grèce offre un autre exemple significatif de cette entreprise culturelle. Dès les années 1820, les élites grecques s’attachent à réhabiliter leur passé antique pour légitimer leur mouvement d’indépendance. L’helléniste français Claude Fauriel publie en 1824 une anthologie de chants populaires grecs, traduits en français, qu’il présente comme la survivance directe de la langue et de l’esprit de la Grèce antique à travers vingt-quatre siècles d’histoire. Cette lecture idéalisée, bien que discutable, participe à la reconnaissance internationale du peuple grec comme héritier légitime de l’Antiquité. Dans le même esprit, l’historien athénien Konstantinos Paparrigopoulos rédige une vaste Histoire du peuple grec, dans laquelle il défend la thèse de la continuité historique de la nation grecque, contre ceux qui voyaient dans la domination byzantine et ottomane une rupture irrémédiable. En articulant une filiation ininterrompue entre la Grèce antique, byzantine et moderne, Paparrigopoulos contribue à ancrer l’identité nationale grecque dans une profondeur historique prestigieuse, renforçant la cohésion interne tout en donnant à la jeune nation une légitimité face aux puissances européennes.

Ces exemples montrent comment la culture, qu’elle soit linguistique ou historique, devint le ciment des nationalismes d’Europe centrale et balkanique. En créant des langues standardisées et en réinventant un récit historique continu, les élites intellectuelles forgèrent des outils symboliques qui permirent aux peuples de se constituer en nations modernes et de revendiquer leur place dans le concert européen.

Les empires coloniaux[modifier | modifier le wikicode]

La colonisation européenne des territoires extra-continentaux s’inscrit dans une histoire longue, qui débute dès la fin du Moyen Âge et se poursuit à travers plusieurs vagues successives. Chronologiquement, on situe symboliquement le point de départ en 1491, lorsque les souverains catholiques espagnols achèvent la Reconquista en expulsant les Arabes de Grenade. Ce moment de reconquête territoriale en Europe est immédiatement suivi par une projection outre-mer : Christophe Colomb, financé par l’Espagne, part dès 1492 vers les Amériques. On voit alors s’ouvrir une ère nouvelle où les monarchies ibériques, bientôt suivies par d’autres puissances européennes, associent l’expansion religieuse, le prestige dynastique et la recherche de richesses dans une logique de conquête et de domination mondiale.

La première phase de cette colonisation concerne l’Amérique et certaines parties de l’Asie et de l’Afrique dès le XVIᵉ siècle. L’Espagne et le Portugal établissent d’immenses empires ultramarins, organisés autour de la conquête militaire, de la christianisation et de l’exploitation économique des territoires. Ces expériences fondent un modèle durable où l’occupation territoriale et la domination politique s’articulent à la fois avec une mission religieuse — convertir les populations — et avec une logique économique — exploiter les ressources et organiser le commerce transatlantique, notamment à travers le système esclavagiste.

À partir du XVIIᵉ siècle, d’autres puissances européennes entrent dans la compétition coloniale. La France, l’Angleterre et les Provinces-Unies construisent leurs propres empires, souvent plus commerciaux que territoriaux au départ, reposant sur le contrôle des routes maritimes, des comptoirs et des flux marchands. Le XVIIIᵉ siècle est marqué par l’intensification de cette rivalité, qui se traduit par des guerres coloniales entre puissances européennes et par une compétition acharnée pour le contrôle des Amériques, des Indes et du commerce atlantique.

Mais c’est surtout au XIXᵉ siècle que la colonisation prend une nouvelle dimension, avec la conquête quasi systématique des continents africain et asiatique. Cette expansion est justifiée par de nouveaux arguments : la « mission civilisatrice », la supériorité supposée des nations européennes et la nécessité d’apporter le progrès scientifique, technique et moral aux peuples considérés comme « inférieurs ». Dans ce cadre, la colonisation devient une entreprise directement liée au nationalisme : chaque nation affirme sa puissance en contrôlant des territoires d’outre-mer, en projetant sa culture et en rivalisant avec ses voisins. La Conférence de Berlin de 1885 consacre cette logique en organisant le partage de l’Afrique entre les grandes puissances européennes.

La colonisation apparaît donc à la fois comme la continuité d’un processus ancien — commencé avec la Reconquista et les grandes découvertes — et comme un phénomène profondément transformé par les logiques politiques et idéologiques du XIXᵉ siècle. Elle conjugue des dimensions religieuses, économiques, géopolitiques et culturelles, et inscrit les empires coloniaux dans la longue histoire des constructions politiques multiculturelles, où la domination ne se fonde pas sur l’homogénéité mais sur l’intégration contrainte et la hiérarchisation des différences.

La course aux colonies[modifier | modifier le wikicode]

La course aux colonies, qui atteint son apogée au XIXᵉ siècle, s’inscrit dans un contexte de rivalités nationales exacerbées et de compétition pour la puissance. Alors que les premières phases de colonisation avaient concerné principalement les Amériques, l’Asie et certains comptoirs africains, c’est véritablement entre 1870 et 1914 que l’on assiste à une frénésie d’expansion territoriale sans précédent. Les chiffres sont révélateurs : en l’espace d’à peine trois décennies, de 1872 à 1900, les puissances européennes passent d’un contrôle de 11 % des terres africaines à 91 %. L’Afrique entière, à l’exception de quelques zones comme l’Éthiopie et le Liberia, est ainsi soumise au partage colonial.

Ce mouvement est institutionnalisé lors de la Conférence de Berlin, convoquée en novembre 1884 par le chancelier allemand Otto von Bismarck et conclue par la signature de l’Acte général du 26 février 1885. Quatorze nations européennes y participent, parmi lesquelles les grandes puissances coloniales — Royaume-Uni, France, Allemagne, Italie, Portugal, Belgique, Espagne — mais aussi des États qui n’ont pas de grands empires, tels que le Danemark ou la Suède. Cette conférence fixe les règles du partage africain, reconnaissant la souveraineté européenne sur des territoires à condition qu’elle soit effective, et officialise une logique de conquête où les frontières sont tracées sur des cartes sans considération pour les réalités culturelles et ethniques locales. Elle constitue un moment clé où la colonisation cesse d’être une entreprise individuelle ou opportuniste pour devenir une compétition organisée entre nations européennes.

Les motivations de cette course aux colonies sont multiples, mais elles se rejoignent toutes dans l’affirmation de la nation comme puissance. Sur le plan économique, les colonies sont perçues comme des débouchés pour l’industrie européenne et comme des réservoirs de matières premières nécessaires à l’industrialisation. Sur le plan géopolitique, elles deviennent des points stratégiques pour le contrôle des routes maritimes et des zones d’influence. Mais au-delà de ces aspects matériels, l’idéologie nationaliste imprègne profondément le discours colonial. La colonisation est présentée comme la preuve de la vitalité et de la grandeur d’une nation, un moyen de rivaliser avec ses voisins dans une course au prestige international.

En France, Jules Ferry illustre parfaitement cette logique dans ses discours des années 1880. Pour lui, coloniser, c’est « exporter » la civilisation française, en diffusant sa langue, sa culture, ses valeurs et son modèle politique auprès de peuples jugés « inférieurs ». Loin de se limiter à des arguments économiques, il érige la colonisation en mission nationale, une responsabilité historique de la France envers le monde. Ce discours s’inscrit dans une logique de supériorité culturelle et morale, qui alimente la justification idéologique du colonialisme.

Dans d’autres pays, les motivations se présentent différemment mais demeurent liées au cadre national. En Allemagne et en Italie, où l’unité nationale a été réalisée tardivement, l’expansion coloniale sert à renforcer le sentiment d’appartenance et à asseoir la légitimité des jeunes États. L’argument démographique y est souvent mis en avant : les colonies apparaissent comme une solution à l’excédent de population, un moyen d’exporter vers l’extérieur les forces sociales excédentaires. On retrouve ici une autre manière d’articuler la colonisation avec le nationalisme, en présentant l’expansion extérieure comme une prolongation de l’unité interne.

La course aux colonies ne peut donc être comprise qu’à l’intersection de ces dimensions économiques, géopolitiques et idéologiques. Elle révèle combien la colonisation au XIXᵉ siècle n’est pas seulement un phénomène d’exploitation ou de conquête, mais un élément constitutif du nationalisme moderne. Elle offre aux nations européennes un champ d’expression où elles affirment leur suprématie et leur identité, et contribue à transformer la rivalité impériale en une véritable compétition nationale.

La colonisation comme instrument de grandeur nationale[modifier | modifier le wikicode]

La colonisation fut conçue, dès la seconde moitié du XIXᵉ siècle, comme un instrument majeur de grandeur nationale, un champ où chaque puissance européenne pouvait afficher sa vitalité, son prestige et sa supériorité. Elle ne relevait pas seulement d’une logique de conquête territoriale ou de domination économique, mais d’une véritable mise en scène de la puissance, incarnée par des figures d’explorateurs, de savants et de militaires qui devinrent autant de héros nationaux. David Livingstone, l’explorateur écossais, traversant l’Afrique dans les années 1850-1870, incarna aux yeux des Britanniques la figure de l’aventurier désintéressé, guidé par la science et la foi, mais aussi par l’idée de mission civilisatrice. En France, Pierre Savorgnan de Brazza symbolisa l’expansion républicaine dans le bassin du Congo, associé à une colonisation supposée plus « douce » que celle de ses concurrents, alors même qu’elle répondait à la même logique de rivalité impériale. En Allemagne, Carl Peters, fondateur en 1884 de la Société pour la colonisation allemande et artisan de l’implantation allemande en Afrique de l’Est, fut célébré comme un héros national, avant d’être héroïsé par le régime nazi pour son rôle dans l’expansion allemande. Ces figures illustraient comment l’expansion coloniale était utilisée pour nourrir l’imaginaire collectif de la nation, en produisant des modèles de courage, de sacrifice et de grandeur.

Parallèlement, la colonisation fut indissociable d’un processus de racialisation des identités nationales. Elle ne se contenta pas d’affirmer la supériorité culturelle de l’Europe, mais en vint à inscrire cette supériorité dans l’ordre biologique et racial. Des disciplines scientifiques naissantes contribuèrent à ce glissement. L’anthropologie, en plein essor au XIXᵉ siècle, se développa largement sur le terrain colonial, où les populations indigènes furent observées, mesurées, classées. La Société d’anthropologie de Paris, fondée en 1859 par Pierre Paul Broca, participa activement à cette hiérarchisation en proclamant explicitement l’infériorité des Noirs. Ces prétentions scientifiques fournissaient une légitimité savante à la domination coloniale, en inscrivant les rapports de pouvoir dans une supposée « nature » des races.

Une autre discipline née de la colonisation, la médecine tropicale, illustre ce lien étroit entre expansion impériale et racialisation. En se développant pour répondre aux maladies contractées par les Européens dans les climats tropicaux, elle élabora une vision où les races étaient perçues comme fondamentalement différentes dans leurs dispositions physiologiques et leur capacité d’adaptation. Certaines races étaient jugées mieux préparées à supporter la chaleur ou l’humidité, d’autres considérées comme plus fragiles. La médecine tropicale, sous couvert de pragmatisme scientifique, renforçait ainsi l’idée d’une hiérarchie raciale, justifiant la ségrégation, les politiques différenciées de santé et la domination coloniale.

En renforçant ces classifications et en les intégrant dans le discours public, la colonisation modifia profondément la manière dont le nationalisme européen se définissait. Le sentiment de supériorité nationale, jusque-là centré sur la culture, la langue ou l’histoire, s’enrichit d’une dimension raciale qui prétendait s’appuyer sur la science. Le nationalisme ne se concevait plus seulement comme l’exaltation d’une identité particulière, mais comme l’expression d’une supériorité « naturelle » sur d’autres peuples. Ce phénomène accéléra la fusion entre idéologie coloniale et idéologie nationale, en faisant de l’empire non seulement un signe de puissance extérieure, mais aussi un miroir de la grandeur intrinsèque de la nation, pensée comme civilisatrice par essence.

Les guerres coloniales comme fabrique du nationalisme extrême[modifier | modifier le wikicode]

Les guerres coloniales furent l’un des creusets les plus puissants du nationalisme extrême, car elles transformèrent la conquête territoriale en épreuve militaire permanente, nourrissant une culture de la violence, de la rivalité et de la supériorité raciale. La colonisation n’a jamais été un processus pacifique d’intégration des territoires : elle s’est presque toujours accompagnée de conflits armés, de campagnes punitives et de répressions sanglantes contre les populations locales qui résistaient à l’occupation. Loin d’être marginales, ces guerres étaient constitutives du projet impérial. Chaque conquête coloniale supposait une démonstration de force, souvent disproportionnée, où l’usage massif de la violence était justifié par l’idéologie de la « mission civilisatrice ». En anéantissant les résistances locales, les empires européens projetaient une image de toute-puissance, à la fois aux yeux des colonisés et aux yeux des métropoles, renforçant l’idée que la grandeur nationale se mesurait à la victoire militaire.

Ces affrontements ne concernaient pas seulement les relations entre colonisateurs et colonisés. Les colonies devinrent également des champs de bataille où les puissances européennes s’affrontaient entre elles pour le contrôle des mêmes territoires. L’Afrique, en particulier, devint le théâtre d’une compétition acharnée. La crise de Fachoda en 1898, qui opposa la France et le Royaume-Uni au Soudan, faillit déboucher sur un conflit ouvert entre deux grandes puissances européennes. De même, les tensions autour du Maroc au début du XXᵉ siècle virent s’affronter diplomatiquement, et parfois militairement, la France et l’Allemagne, transformant les colonies en zones de confrontation intereuropéenne. Ces épisodes démontrent que la colonisation ne servait pas seulement à étendre des possessions, mais aussi à tester la capacité d’une nation à imposer son rang face à ses rivales. Le prestige colonial était indissociable du prestige militaire, et les succès obtenus à l’étranger venaient légitimer les ambitions nationalistes en Europe.

Les guerres coloniales jouèrent également un rôle central dans l’émergence d’un nationalisme radicalisé, car elles habituèrent les armées et les sociétés européennes à une violence décomplexée. Les répressions coloniales furent d’une brutalité extrême : massacres de masse, déplacements forcés, recours au travail obligatoire ou à l’internement de populations entières. Les guerres contre les Zoulous en Afrique du Sud, la répression des révoltes en Algérie, les atrocités commises au Congo belge, ou encore l’extermination des Hereros et des Namas par l’armée allemande en Namibie (1904-1907), constituent autant d’exemples où la violence coloniale fut poussée jusqu’à la logique de destruction. Ces pratiques, d’abord justifiées par l’altérité radicale des colonisés, contribuèrent à banaliser un rapport guerrier à l’humanité, où l’ennemi n’était plus seulement à vaincre mais à écraser, à effacer.

Ce laboratoire colonial de la violence alimenta une militarisation croissante des sociétés européennes. Les victoires coloniales furent célébrées comme des preuves de vitalité nationale, donnant au nationalisme une dimension guerrière, expansionniste et exclusive. Les officiers ayant servi dans les colonies, aguerris à ces méthodes brutales, importèrent en Europe des pratiques et une culture militaire imprégnées de mépris de l’adversaire et de croyance en la supériorité raciale. Dans le climat tendu de la fin du XIXᵉ et du début du XXᵉ siècle, cette mentalité contribua à préparer psychologiquement les nations européennes à l’affrontement total de la Première Guerre mondiale.

La colonisation, loin de n’être qu’un prolongement économique ou culturel du nationalisme, en fut donc une fabrique guerrière. En transformant chaque conquête en combat, chaque territoire disputé en champ de bataille, elle inscrivit la logique du conflit au cœur du nationalisme moderne. Les guerres coloniales, en conjuguant violence contre les colonisés et rivalité entre Européens, firent de la guerre un mode d’affirmation identitaire et un instrument de légitimation politique, façonnant un nationalisme où l’extrême et le militaire se rejoignaient.

Les colonies comme terrains d’affrontement entre les grandes puissances[modifier | modifier le wikicode]

Illustration d'époque relatant l'expédition Marchand à travers l'Afrique.

Les colonies ne furent pas seulement des espaces d’exploitation économique ou de confrontation entre colonisateurs et populations locales, elles devinrent également des terrains de rivalité directe entre les grandes puissances européennes, au point de menacer à plusieurs reprises la paix du continent. Ces affrontements coloniaux, bien que situés loin des métropoles, avaient une portée stratégique considérable, car ils engageaient le prestige national et mettaient en jeu la hiérarchie des puissances. La logique impériale faisait que la perte d’une colonie ou l’incapacité à s’imposer sur un territoire contesté était interprétée comme un signe de faiblesse nationale, tandis que la victoire consolidait le sentiment de grandeur et de légitimité historique.

La crise de Fachoda en 1898 constitue un exemple emblématique de ce type de confrontation. Depuis les années 1880, la France avait entrepris d’étendre son empire colonial en Afrique équatoriale, avec l’ambition de relier l’Atlantique à la mer Rouge, dans un axe ouest-est qui devait renforcer sa présence sur le continent. Parallèlement, la Grande-Bretagne poursuivait son projet stratégique de contrôle d’un axe nord-sud, du Caire au Cap, reliant l’Égypte — déjà sous tutelle britannique — à l’Afrique australe. Ces deux logiques impériales, l’une orientée vers l’horizontale, l’autre vers la verticale, se rencontrèrent inévitablement au Soudan. L’expédition française menée par le commandant Jean-Baptiste Marchand atteignit Fachoda (aujourd’hui Kodok, au Soudan du Sud) en juillet 1898, où elle fut rejointe par les troupes britanniques commandées par Lord Kitchener, auréolé de sa victoire récente sur les mahdistes à Omdurman. La tension monta immédiatement, chaque camp voyant dans le repli ou la défaite diplomatique une atteinte intolérable à son prestige national. Pendant plusieurs mois, la guerre sembla imminente entre les deux pays. Finalement, la France, affaiblie par l’affaire Dreyfus et consciente de son isolement diplomatique, choisit de se retirer. Cet épisode, perçu comme une humiliation, marqua durablement l’opinion publique française, mais il ouvrit aussi la voie à un rapprochement entre Paris et Londres, scellé quelques années plus tard par l’Entente cordiale de 1904.

Une autre série de crises survint au Maroc au début du XXᵉ siècle, cette fois entre la France et l’Allemagne. La France, déjà solidement implantée en Algérie et en Tunisie, cherchait à étendre son influence au Maroc, perçu comme le dernier espace stratégique d’Afrique du Nord encore indépendant. L’Allemagne, soucieuse de s’affirmer comme puissance coloniale mondiale et de contester l’hégémonie franco-britannique, décida d’intervenir. En 1905, l’empereur Guillaume II se rendit à Tanger, où il proclama son soutien à l’indépendance du Maroc face aux ambitions françaises. Cette « crise de Tanger » provoqua une vive tension diplomatique, mais la conférence internationale d’Algésiras, en 1906, reconnut la prépondérance française au Maroc tout en accordant à l’Allemagne une influence limitée. La rivalité reprit cependant quelques années plus tard : en 1911, la « crise d’Agadir » éclata lorsque l’Allemagne envoya une canonnière dans le port marocain pour protester contre l’occupation militaire française de Fès. La tension fut telle que l’on parla d’un risque de guerre européenne. Finalement, un compromis fut trouvé : la France obtint la mainmise sur le Maroc, tandis que l’Allemagne reçut des compensations territoriales au Congo. Mais dans les deux pays, la crise renforça le sentiment nationaliste et accrut la méfiance réciproque.

Ces deux exemples — Fachoda et le Maroc — montrent combien les colonies furent intégrées au jeu des rivalités nationales européennes. Elles n’étaient pas des marges secondaires mais bien des espaces où se rejouait la hiérarchie des puissances. Chaque affrontement colonial était perçu comme un test de crédibilité nationale et comme un signe annonciateur de la capacité d’un État à imposer sa volonté sur la scène internationale. Si la guerre fut évitée de justesse dans ces crises, elles contribuèrent néanmoins à tendre les relations diplomatiques et à préparer psychologiquement les opinions publiques à l’idée que la confrontation militaire avec un rival européen était inévitable.

Dans le même temps, il faut rappeler que, parallèlement à ces rivalités intereuropéennes, les colonies restaient avant tout des lieux de conflits asymétriques entre colonisateurs et colonisés. C’est là que se déploya une violence extrême, faite de répressions sanglantes, de déplacements forcés et de travaux obligatoires. Or, cette brutalité coloniale, banalisée par des décennies d’usage, constitua une matrice de la violence de masse qui allait marquer le XXᵉ siècle. Les méthodes expérimentées contre les populations indigènes — internement, exécutions collectives, déportations — furent transposées dans les guerres européennes, notamment pendant la Première Guerre mondiale, puis amplifiées dans les totalitarismes du siècle suivant. La colonisation fut donc doublement une fabrique de nationalisme extrême : d’un côté en opposant les puissances européennes entre elles, de l’autre en installant un régime de violence radicale contre les peuples dominés, violence qui devait rejaillir ultérieurement sur l’Europe elle-même.

Exploitation et épurations ethnique[modifier | modifier le wikicode]

L’exploitation coloniale et les violences qui l’accompagnèrent constituent sans doute l’un des volets les plus sombres de l’histoire impériale européenne, car elles révèlent la manière dont la domination coloniale ne se contenta pas d’asservir des territoires mais s’exerça par des pratiques systématiques de répression, de travail forcé et, dans certains cas, d’extermination planifiée. Le Code de l’indigénat, instauré en 1887 en Afrique occidentale française, symbolise cette logique. Il plaçait les populations colonisées sous un régime juridique d’exception, en les privant des droits civils et politiques reconnus aux citoyens français. Il permettait aux autorités coloniales d’imposer des corvées, des réquisitions, des amendes et des peines arbitraires, légitimant une exploitation économique massive et institutionnalisée. Cette législation faisait des indigènes non pas des sujets de droit, mais des instruments de production, disponibles pour le développement économique de la métropole.

L’exemple du Congo, passé en 1908 de la propriété personnelle du roi Léopold II à l’État belge, illustre à quel point l’exploitation coloniale pouvait atteindre un degré extrême de brutalité. Dans les mines du Katanga comme dans les plantations d’hévéa, des milliers de travailleurs furent contraints au travail forcé, encadrés par un système de violences physiques, de mutilations et de massacres destinés à garantir la productivité. Ce régime de terreur, dénoncé à l’époque par plusieurs campagnes internationales, fit du Congo un symbole de l’inhumanité coloniale, où l’exploitation économique était indissociable de la destruction sociale et culturelle des populations.

La guerre des Boers, qui opposa de 1899 à 1902 l’Empire britannique aux républiques boers d’Afrique du Sud, témoigne également de la radicalisation des méthodes de guerre coloniale. Confrontées à une résistance armée tenace, les forces britanniques mirent en place, à partir de 1900, des camps de concentration où furent internées femmes et enfants boers. Les conditions de vie y étaient désastreuses : la malnutrition, les maladies et le manque d’hygiène provoquèrent la mort de près de 26 000 personnes. Cette politique, conçue pour briser la résistance des populations civiles et priver les combattants de leur soutien, préfigure les logiques de guerre totale et d’internement de masse qui se déploieront sur le continent européen au XXᵉ siècle.

L’extermination des Hereros et des Namas dans le Sud-Ouest africain allemand (actuelle Namibie) entre 1904 et 1907 représente l’un des premiers génocides planifiés de l’époque contemporaine. Après le soulèvement des Hereros en 1904, l’armée allemande, sous le commandement du général Lothar von Trotha, mena une répression d’une extrême violence. Les populations furent repoussées dans le désert du Kalahari, privées d’eau et de nourriture, et pourchassées systématiquement. Des camps de concentration furent installés pour achever l’œuvre de destruction. Sur environ 100 000 Hereros, près de 80 000 furent exterminés, soit 80 % de la population. Les Namas connurent un sort similaire, quoique à une échelle moindre. Cet épisode tragique illustre la manière dont les méthodes coloniales pouvaient franchir le seuil de l’extermination, en s’appuyant sur une idéologie de hiérarchisation raciale qui refusait toute humanité à l’adversaire.

Ces violences coloniales ne furent pas seulement des événements isolés ou périphériques. Elles participèrent à la constitution d’une culture de la brutalité, où l’usage de la force extrême devenait légitime dès lors qu’il s’agissait de populations considérées comme inférieures. Elles contribuèrent à ancrer dans les mentalités européennes l’idée que certaines catégories d’hommes pouvaient être exploitées, déplacées, exterminées sans que cela ne soulève de scrupules moraux. Cette logique d’exclusion et de hiérarchisation, qui structurait déjà l’anthropologie et la médecine coloniale, trouva son prolongement dans le national-socialisme. Le nazisme réutilisa et radicalisa les pratiques et les justifications forgées dans le contexte colonial : le classement des races, l’idée d’espaces à conquérir pour assurer la survie du peuple, la légitimation de l’extermination comme instrument politique.

On comprend alors pourquoi les guerres coloniales et l’exploitation impériale sont souvent analysées comme des laboratoires de la violence moderne. Les techniques de répression, de ségrégation et de déshumanisation expérimentées dans les colonies furent importées ou adaptées en Europe au moment des grandes guerres. Le nationalisme extrême, qui atteignit son paroxysme au XXᵉ siècle, s’enracine dans cette histoire coloniale où la brutalité fut normalisée et où la domination raciale devint un principe d’organisation des rapports entre les peuples.

Conclusion[modifier | modifier le wikicode]

La trajectoire des ensembles politiques multiculturels en Europe et dans le monde montre toute l’ambivalence du rapport entre empires et nations. Les grands empires d’Europe orientale – russe, ottoman et austro-hongrois – tout comme les empires coloniaux, ont constitué des cadres politiques durables où coexistèrent, souvent pendant des siècles, des populations de langues, de cultures et de religions différentes. Ils ont pu apparaître comme des modèles de stabilité, capables de contenir les revendications particularistes et de protéger certaines minorités au nom d’un projet impérial plus vaste. Les théoriciens de la fin du XIXᵉ siècle, tels qu’Otto Bauer ou Oszkar Jászi, allaient même jusqu’à envisager l’empire comme une alternative crédible au modèle de l’État-nation, en tant qu’espace de circulation et de pluralité culturelle.

Mais cette stabilité était fragile. La modernisation économique, la montée des bourgeoisies locales, l’essor des élites intellectuelles et religieuses, la diffusion de l’imprimerie et des nationalismes culturels ont progressivement sapé les fondements des empires. La légitimité dynastique et religieuse, qui avait assuré leur cohésion, ne suffisait plus face à l’exigence croissante de représentation et d’autonomie. Dans ce contexte, la langue, la culture et l’histoire devinrent des instruments politiques décisifs : codifier un idiome, redécouvrir une tradition ou réécrire un passé devint un acte fondateur pour donner consistance à des nations qui n’avaient souvent pas d’État préalable.

Les empires coloniaux, quant à eux, accentuèrent encore cette dialectique entre domination universelle et émergence de particularismes. En prétendant incarner la mission civilisatrice des nations européennes, ils donnèrent au nationalisme une dimension mondiale et guerrière. La compétition pour les colonies, les guerres d’expansion et les pratiques d’exploitation ou d’extermination révélèrent et amplifièrent la brutalité d’un nationalisme qui se nourrissait de la conquête. L’expérience coloniale légitima l’idée que l’on pouvait hiérarchiser les peuples et justifier la violence extrême au nom de la supériorité nationale, préparant ainsi le terrain aux violences de masse du XXᵉ siècle.

On mesure donc combien les empires, loin de neutraliser le nationalisme, ont contribué à l’alimenter sous des formes diverses et parfois contradictoires. Ils furent à la fois des cadres de coexistence multiculturelle et des foyers de rivalités exacerbées. Loin d’être un processus mécanique, la naissance des nationalismes fut le produit d’interactions multiples : action des élites, interventions extérieures, mouvements religieux, construction linguistique et culturelle. Certains ont cru que les empires offraient une solution durable à la fragmentation des peuples, mais leur effritement progressif et les violences qui l’ont accompagné démontrent qu’ils furent tout autant des incubateurs de la modernité nationaliste que des remparts contre elle.

Annexes[modifier | modifier le wikicode]

Références[modifier | modifier le wikicode]