Le constructivisme
Les relations internationales, souvent perçues à travers le prisme des théories réalistes, se trouvent réinterprétées par le constructivisme, une approche qui met en lumière le rôle des idées, des identités et des interactions sociales dans la structuration du système international. Alexander Wendt, figure majeure de ce courant, résume cette perspective dans sa célèbre formule : « Anarchy is what states make of it: the social construction of power politics ». À travers cette affirmation, Wendt remet en question l’idée que l’anarchie est une condition objective et invariable des relations internationales. Pour les constructivistes, l’anarchie n’est pas une réalité donnée, mais le produit des interactions sociales et des croyances des acteurs qui composent le système.
Cette approche s’oppose frontalement au réalisme, pour lequel les relations internationales sont essentiellement déterminées par la quête de puissance des États dans un système anarchique perçu comme intrinsèquement conflictuel. Les réalistes considèrent les États comme les seuls acteurs pertinents, évoluant dans un environnement où la sécurité est constamment en jeu. Pour eux, les structures matérielles – telles que la distribution du pouvoir ou la capacité militaire – suffisent à expliquer les comportements des États.
À l’inverse, le constructivisme met l’accent sur les dimensions intersubjectives. Ce ne sont pas uniquement les forces matérielles qui définissent le système international, mais les idées et les perceptions que les acteurs y projettent. Si les États croient que le monde est anarchique et orienté vers le conflit, cette perception deviendra une réalité construite par leurs interactions. Cependant, cette dynamique n’est pas figée : un changement dans les identités ou les croyances collectives peut remodeler la manière dont les États interagissent, ouvrant ainsi la possibilité de transformer les normes et les structures internationales.
En cela, le constructivisme introduit une dimension profondément normative dans l’étude des relations internationales. Il ne s’agit pas seulement d’analyser les dynamiques du système, mais aussi de comprendre comment ces dynamiques peuvent évoluer en fonction des changements dans les attentes, les valeurs et les pratiques des acteurs. Cette attention portée aux processus sociaux et aux constructions inter-identitaires offre une alternative puissante aux paradigmes classiques, en invitant à réfléchir sur le rôle des idées dans la création et la transformation des structures mondiales.
Le constructivisme : une approche holistique
Le constructivisme en relations internationales se distingue par sa capacité à analyser le système international et les relations de pouvoir non pas comme des réalités fixes, mais comme des constructions sociales façonnées par les pratiques et interactions des acteurs. Cette approche, résolument holistique, intègre les dynamiques sociales, culturelles et idéationnelles pour comprendre comment les structures du système international émergent et évoluent.
Alexander Wendt, figure emblématique de ce courant, illustre cette perspective en affirmant que les relations de pouvoir, souvent perçues comme des faits immuables, sont en réalité le produit d’une dynamique continue de construction et de déconstruction. Selon lui, la société internationale elle-même n’est pas une donnée fixe ou déterminée par des lois universelles, mais un processus en perpétuel mouvement. Dans son ouvrage de 1999 (Social Theory of International Politics, p. 50), Wendt explique que cette société est façonnée par les pratiques, les perceptions et les interactions des acteurs qui y participent. Autrement dit, les relations internationales ne sont pas définies par des structures matérielles immuables, mais par un processus d’interaction sociale où les acteurs co-créent les règles et les normes qui régissent leur environnement.
Cette approche met en évidence la fluidité des relations de pouvoir et l’importance des idées dans leur formation. Les concepts de "construction" et de "déconstruction" soulignent que les relations internationales ne sont jamais statiques, mais en constante transformation en fonction des évolutions des identités, des intérêts et des pratiques des acteurs. Cette perspective permet de comprendre que les configurations de pouvoir – alliances, rivalités ou coopérations – sont autant le reflet des interactions entre États que des perceptions qu’ils ont les uns des autres.
Le constructivisme propose ainsi une alternative puissante aux paradigmes traditionnels, tels que le réalisme ou le libéralisme, en insistant sur le rôle des interactions sociales et des idées dans la formation des structures internationales. Cette approche ouvre également la porte à une réflexion sur le potentiel de changement : si les structures du système international sont socialement construites, elles peuvent être reconstruites. Le constructivisme, en ce sens, invite à repenser les relations internationales comme un champ où l’évolution est toujours possible et où les acteurs ont une capacité d’agir significative pour transformer leur environnement.
Un exemple pratique : la guerre froide
L’application du constructivisme à l’analyse de la guerre froide illustre parfaitement la manière dont cette approche théorique remet en question les visions traditionnelles des relations internationales. Alexander Wendt soutient que la guerre froide ne peut être comprise comme une réalité objective ou un simple état de fait découlant d’une structure anarchique fixe. Au contraire, il la décrit comme une construction sociale résultant des interactions, des perceptions et des croyances des acteurs impliqués. Ces acteurs principaux – les États-Unis, la Russie et, dans une moindre mesure, la Chine – ont façonné cette période historique par leurs comportements, leurs discours et leurs représentations mutuelles.
Selon Wendt, la guerre froide ne se résume pas à une rivalité géopolitique ou à une course aux armements, mais reflète un processus d’interactions sociales dans lequel chaque acteur attribue des significations spécifiques à l’autre. Par exemple, les États-Unis ont interprété les intentions de l’Union soviétique à travers le prisme de la méfiance et de l’idéologie, définissant ainsi la relation comme un affrontement existentiel. De leur côté, les Soviétiques ont perçu les actions américaines comme des tentatives hégémoniques de domination globale, ce qui a renforcé une dynamique antagoniste. Ces perceptions mutuelles, loin d’être immuables, étaient continuellement réaffirmées et modifiées par des événements tels que la crise des missiles de Cuba, les guerres par procuration ou encore les accords de contrôle des armements comme le traité SALT.
Cette perspective constructiviste montre que la guerre froide n’était pas une réalité fixe ou inévitable, mais un phénomène dynamique façonné par les relations entre les acteurs. À mesure que ces relations évoluaient, la construction même de la guerre froide changeait également. Par exemple, l’apaisement progressif des tensions durant la période de la détente, puis leur résurgence dans les années 1980, illustre la manière dont les interactions sociales et les contextes idéologiques influençaient la perception de cette rivalité.
En adoptant cette approche, le constructivisme met en évidence que la guerre froide n’était pas simplement dictée par des facteurs matériels, comme les capacités militaires ou économiques, mais qu’elle résultait également de constructions sociales : les discours, les représentations mutuelles et les normes qui ont façonné les comportements des États. Ainsi, la fin de la guerre froide, symbolisée par la chute du mur de Berlin et la désintégration de l’Union soviétique, peut également être comprise comme une transformation des perceptions et des croyances, plutôt que comme la simple conséquence d’un déséquilibre de puissance.
Cette analyse démontre que les relations internationales sont profondément influencées par des dynamiques intersubjectives, et non exclusivement par des forces matérielles. En ce sens, le constructivisme offre une clé de lecture alternative pour comprendre non seulement la guerre froide, mais également d’autres périodes historiques où les identités et les interactions sociales jouent un rôle crucial dans la structuration du système international.
Critique des paradigmes rationalistes
Le constructivisme se distingue par son opposition aux paradigmes rationalistes dominants en relations internationales, tels que le néo-réalisme, le néo-libéralisme et le globalisme. Ces théories, bien qu’influentes, partagent une approche qui privilégie les facteurs matériels et structurels pour expliquer les comportements des États et les dynamiques du système international. En mettant l’accent sur des concepts tels que l’anarchie structurelle, les intérêts fixes des États et la quête de puissance ou de gains relatifs, ces paradigmes négligent les dimensions sociales et idéationnelles qui façonnent la réalité internationale.
Le néo-réalisme, en particulier, illustre cette approche matérialiste et déterministe. Cette théorie postule que la structure anarchique du système international force les États à agir de manière rationnelle pour assurer leur survie. Cependant, comme le souligne le constructivisme, ce cadre théorique ne permet pas de prédire si deux États seront amis ou ennemis, ni si un État adoptera une posture révisionniste ou de statu quo. Ces catégories dépendent en réalité des perceptions, des identités et des relations intersubjectives, que le néo-réalisme ne prend pas en compte. Par exemple, la distinction entre alliés et adversaires ne résulte pas simplement d’intérêts matériels ou de la distribution de puissance, mais de processus sociaux par lesquels les acteurs attribuent des significations à leurs interactions.
Le néo-libéralisme, bien qu’offrant une perspective différente en insistant sur les institutions et la coopération, reste lui aussi ancré dans une vision rationaliste. Il considère les institutions internationales comme des mécanismes pour maximiser les gains mutuels dans un système anarchique, mais ne s’interroge pas sur la manière dont ces institutions elles-mêmes sont socialement construites ou sur le rôle des normes et des idées dans leur évolution. De même, le globalisme, avec son accent sur les interdépendances globales et les forces transnationales, ne parvient pas à expliquer comment les identités culturelles, les idées politiques ou les normes sociales influencent ces processus.
Le constructivisme, en revanche, introduit une approche fondée sur l’interaction entre idées, identités et pratiques sociales. Il postule que la réalité internationale n’est pas une donnée objective ou universelle, mais une construction sociale, façonnée différemment selon les contextes culturels et historiques. Par exemple, la manière dont les États définissent leurs intérêts ou leurs priorités varie en fonction de leur identité sociale et des attentes normatives de la communauté internationale. Cela explique pourquoi les mêmes situations matérielles peuvent produire des résultats différents selon les perceptions et les interprétations des acteurs concernés.
En rejetant l’idée de lois universelles, le constructivisme souligne que les théories rationalistes, qui reposent sur des généralisations structurelles, ne peuvent saisir la complexité et la diversité des constructions sociales. La réalité internationale est, selon cette perspective, le produit d’un processus de négociation, de représentation et d’interprétation, rendant impossible l’identification de vérités universelles valables dans tous les contextes.
En critiquant ces paradigmes, le constructivisme propose une vision plus flexible et nuancée des relations internationales, qui met en lumière la manière dont les interactions sociales et les idées influencent la formation et la transformation des structures internationales. Cette critique ouvre également la voie à une réflexion sur la diversité des perceptions et des constructions, tout en offrant un cadre théorique pour analyser les changements dans les normes, les pratiques et les identités au sein du système international.
L’anarchie : une construction sociale
Le constructivisme redéfinit profondément la manière de comprendre l’anarchie en relations internationales, s’opposant à l’idée répandue dans les théories classiques qu’elle constitue une condition structurelle et immuable du système international. Contrairement au néo-réalisme, qui postule que l’anarchie est une caractéristique inhérente à la nature même du système international, le constructivisme soutient que l’anarchie est une construction sociale, un produit des pratiques et des interactions des acteurs internationaux.
Selon cette perspective, l’anarchie n’est pas une loi de la nature ou une donnée universelle qui s’impose automatiquement dès lors que les États agissent dans un système sans autorité centrale. Elle émerge plutôt des arrangements humains et des significations attribuées aux interactions dans le cadre de ces arrangements. Par exemple, des institutions comme l’État, les pratiques commerciales internationales ou les alliances militaires sont autant de créations sociales qui façonnent les dynamiques du système. Ces arrangements, à leur tour, influencent la manière dont les acteurs perçoivent l’anarchie et agissent en son sein.
Wendt illustre cette idée en expliquant que « l’anarchie est ce que les États en font ». Cela signifie que les pratiques sociales des acteurs – leurs comportements, leurs discours et leurs interprétations mutuelles – déterminent la nature de l’anarchie. Si les États considèrent l’anarchie comme un contexte conflictuel, marqué par la méfiance et la compétition, alors ces perceptions se refléteront dans leurs interactions, consolidant une dynamique hostile. En revanche, si les pratiques changent et que les acteurs adoptent une approche basée sur la coopération et la confiance mutuelle, l’anarchie peut prendre une forme plus pacifique. Ainsi, l’anarchie n’est pas un cadre rigide, mais un état fluide, modelé par les relations intersubjectives.
Cette interprétation met également en lumière la possibilité de transformation. Puisque l’anarchie est construite socialement, elle peut évoluer au gré des changements dans les pratiques et les idées des acteurs internationaux. Par exemple, l’émergence d’alliances régionales, d’organisations internationales ou de normes transnationales en matière de droits de l’homme reflète des pratiques qui transforment la manière dont les États perçoivent et interagissent dans un système anarchique. L’anarchie peut ainsi être redéfinie comme un espace de coopération et de solidarité, plutôt qu’un champ de rivalité et de conflit.
Le constructivisme, en insistant sur cette construction sociale de l’anarchie, invite à dépasser les visions déterministes qui la considèrent comme un cadre fixe et universel. Il offre une lecture plus nuancée des relations internationales, où les structures sont le produit des choix et des interactions humaines, et non des fatalités naturelles. Cela signifie que les acteurs disposent d’une capacité d’agir significative pour transformer le système international. Par conséquent, les relations internationales ne sont pas seulement un jeu de forces matérielles, mais aussi un espace où les idées, les perceptions et les pratiques peuvent remodeler les dynamiques globales.
Une approche évolutive et relationnelle
Le constructivisme propose une vision dynamique et relationnelle du système international, le concevant comme un ensemble d’institutions et de principes qui émergent et évoluent à travers les pratiques et les interactions des acteurs. Contrairement aux théories traditionnelles qui tendent à analyser les relations internationales comme un système statique ou structurel, le constructivisme met en avant le rôle central des interactions sociales et de leur capacité à transformer les dynamiques internationales.
Dans cette perspective, le système international ne préexiste pas aux pratiques humaines. Il se développe et se redéfinit continuellement par les interactions mutuelles des acteurs, notamment les États, mais aussi d’autres entités comme les organisations internationales ou les acteurs transnationaux. Ces interactions ne sont pas seulement des échanges matériels ou stratégiques, mais des processus sociaux au cours desquels des significations, des identités et des normes sont négociées, confirmées ou transformées.
Un aspect fondamental de cette approche est la manière dont les acteurs construisent des frontières entre « eux » et les « autres ». Ces distinctions, qu’elles soient fondées sur des critères culturels, politiques ou idéologiques, jouent un rôle clé dans la structuration des relations internationales. Par exemple, pendant la guerre froide, les États-Unis et l’Union soviétique se percevaient mutuellement comme des adversaires idéologiques, ce qui a influencé non seulement leurs interactions bilatérales, mais également l’ensemble du système international. Ces frontières ne sont cependant pas fixes : elles évoluent en fonction des interactions, des discours et des pratiques des acteurs, soulignant ainsi le caractère relationnel des dynamiques internationales.
Le constructivisme insiste également sur le fait que les relations internationales ne sont pas des réalités objectives. Elles ne sont pas déterminées uniquement par des forces matérielles ou des lois universelles, mais par des constructions humaines qui reflètent des perceptions, des valeurs et des idéologies spécifiques. En d’autres termes, les structures du système international, telles que les alliances, les organisations internationales ou les régimes économiques, sont des créations sociales constamment réinterprétées en fonction des contextes et des interactions.
Cette approche relationnelle met en lumière la fluidité et l’évolutivité des relations internationales. Par exemple, des institutions comme l’Union européenne ou les Nations Unies sont des produits d’interactions sociales qui incarnent des normes et des principes évolutifs. Ces institutions, loin d’être statiques, changent en fonction des priorités et des perceptions de leurs membres. De même, les relations entre États, qu’elles soient coopératives ou conflictuelles, peuvent se transformer au gré des évolutions idéologiques ou des changements dans les pratiques sociales.
En adoptant cette approche, le constructivisme ouvre la voie à une compréhension plus nuancée et dynamique du système international. Il invite à envisager les relations internationales non comme un domaine figé, mais comme un espace de négociation et de transformation, où les acteurs peuvent redéfinir les structures et les normes par leurs interactions. Cette perspective souligne également la responsabilité des acteurs dans la co-construction du système international, mettant en évidence leur capacité à façonner l’avenir des relations globales.
Pouvoir et entraide : des institutions sociales
Pour les constructivistes, des notions centrales telles que la politique de puissance ou l’entraide ne sont pas des réalités objectives ou matérielles, comme le postulent les paradigmes réalistes et néo-réalistes, mais des institutions sociales façonnées par les interactions et les pratiques des acteurs internationaux. Ces concepts ne sont pas des données intrinsèques au système international, mais des constructions humaines, définies et redéfinies en fonction des contextes sociaux, historiques et culturels dans lesquels elles émergent.
La politique de puissance, souvent considérée par les réalistes comme un principe fondamental et universel des relations internationales, est vue par les constructivistes comme une norme institutionnalisée, née de comportements répétés et d’interprétations partagées entre les acteurs. Par exemple, la quête de puissance n’est pas une nécessité imposée par une prétendue nature anarchique du système international, mais le résultat de pratiques sociales qui valorisent la compétition et la domination comme modes d’interaction. Si les pratiques des États étaient orientées vers d’autres objectifs, comme la coopération ou la solidarité, les fondements mêmes de la politique de puissance pourraient être transformés.
De la même manière, l’entraide entre les États, souvent associée aux idéaux libéraux, est également perçue comme une institution sociale par le constructivisme. Elle n’émerge pas spontanément dans un système anarchique, mais résulte de pratiques, de discours et d’interactions qui construisent des normes favorisant la coopération. Par exemple, des organisations internationales telles que l’Union européenne ou l’ONU incarnent des cadres institutionnalisés de coopération qui reflètent des pratiques sociales spécifiques. Ces institutions, bien qu’elles semblent solidement établies, restent susceptibles d’évoluer ou même de disparaître si les pratiques et les perceptions des acteurs changent.
Le constructivisme met en lumière le caractère mutable de ces institutions sociales. Puisqu’elles sont construites à travers les interactions, elles peuvent également être transformées en modifiant ces interactions. Cela ouvre la voie à une réflexion sur le potentiel de changement dans le système international. Si les pratiques sociales qui sous-tendent la politique de puissance ou l’entraide évoluent, les structures et les dynamiques du système international pourraient également se transformer. Par exemple, des initiatives comme les régimes environnementaux internationaux ou les mécanismes de résolution des conflits mettent en évidence la possibilité de redéfinir les pratiques pour instaurer des relations plus collaboratives et moins centrées sur la compétition.
Cette perspective constructiviste insiste sur la responsabilité des acteurs dans la création et la transformation des institutions sociales. Elle suggère que le monde international tel que nous le connaissons n’est pas figé, mais le produit de choix, de normes et de pratiques humaines. En changeant ces pratiques, il est possible de remodeler le système international, ouvrant ainsi la voie à de nouvelles formes d’organisation et de coopération.
En reconsidérant la politique de puissance et l’entraide comme des institutions sociales, le constructivisme offre une alternative aux visions déterministes des relations internationales. Il montre que les dynamiques globales ne sont pas uniquement dictées par des forces matérielles ou structurelles, mais qu’elles reflètent des interactions humaines, des idées et des normes, lesquelles peuvent être révisées pour construire un monde différent.
Vers des conceptions alternatives de la sécurité
Le constructivisme ouvre la voie à des conceptions renouvelées et alternatives de la sécurité, en s’éloignant des approches classiques centrées sur les États et la protection de leur souveraineté. Contrairement aux paradigmes traditionnels, pour lesquels la sécurité est principalement une question de défense militaire et de maintien de l’intégrité territoriale, le constructivisme propose une vision plus large et plus nuancée, mettant en lumière le rôle des idées, des normes et des croyances partagées dans la définition et la mise en œuvre de la sécurité.
Dans cette perspective, la sécurité n’est pas seulement une préoccupation individuelle ou étatique. Elle est également une question collective, qui dépend des interactions sociales et des représentations communes. Par exemple, les menaces à la sécurité ne sont pas intrinsèquement objectives ou universelles ; elles sont perçues, interprétées et construites socialement. Une menace peut être définie comme telle par un État ou un groupe d’États en fonction de leurs croyances, de leurs expériences passées ou de leurs relations avec d’autres acteurs. Ce processus de construction sociale explique pourquoi certaines menaces sont amplifiées ou ignorées selon les contextes historiques et politiques.
Cette approche constructiviste permet également d’envisager des dimensions non traditionnelles de la sécurité, telles que la sécurité humaine ou environnementale. Alors que les approches réalistes se concentrent sur la sécurité militaire et les rapports de force, le constructivisme met en avant des préoccupations comme la protection des droits de l’homme, la lutte contre la pauvreté ou encore la réponse aux crises climatiques. Ces nouvelles dimensions de la sécurité émergent à mesure que les normes et les priorités des acteurs internationaux évoluent. Par exemple, l’émergence du concept de « responsabilité de protéger » (R2P) reflète une transformation des pratiques et des discours sur la sécurité, qui intègre désormais la protection des populations civiles dans des situations de crise humanitaire.
Le constructivisme insiste également sur le caractère relationnel et évolutif de la sécurité. Les pratiques et les discours des acteurs jouent un rôle central dans la définition des priorités en matière de sécurité et dans la manière dont elles sont abordées. Par exemple, la construction de régimes de sécurité collective, comme ceux de l’ONU ou de l’OTAN, repose sur l’idée que la sécurité d’un État est liée à celle des autres. Ce principe reflète une compréhension collective de la sécurité, qui dépasse les préoccupations strictement nationales pour inclure des dimensions transnationales et globales.
Cette vision ouvre la porte à une réflexion plus critique et créative sur les relations internationales. Elle incite à repenser les stratégies de sécurité, en s’interrogeant sur les causes profondes des menaces, plutôt que de se contenter de réponses matérielles ou militaires. Par exemple, la lutte contre le terrorisme peut être abordée non seulement à travers des mesures de force, mais aussi en s’attaquant aux facteurs sociaux, économiques et idéologiques qui nourrissent l’extrémisme. De même, les défis climatiques nécessitent des approches coopératives et inclusives, basées sur des normes et des pratiques partagées à l’échelle internationale.
Le constructivisme encourage une redéfinition de la sécurité, en la considérant comme un domaine ouvert au changement et à la transformation. Il rappelle que les concepts de menace et de sécurité sont des constructions sociales, et qu’en modifiant les pratiques et les croyances qui les sous-tendent, il est possible de promouvoir des visions plus inclusives et durables de la sécurité dans le système international.
Une théorie éthique et réflexive
Le constructivisme dépasse les simples descriptions analytiques du système international en intégrant une dimension éthique et réflexive qui le distingue des autres théories des relations internationales. Cette approche ne se contente pas de montrer comment les réalités internationales sont construites, mais invite également à questionner ces constructions et à envisager des moyens de les transformer.
Au cœur de cette dimension éthique se trouve une prise de conscience fondamentale : les structures et les dynamiques internationales ne sont pas figées ou imposées par des forces extérieures, mais résultent des pratiques, des idées et des perceptions des acteurs. En insistant sur cette construction sociale du monde international, le constructivisme souligne la responsabilité des individus, des États et des autres acteurs dans la création et la reproduction des réalités internationales. Cela implique également une responsabilité morale : si les acteurs peuvent façonner le système, ils ont également la capacité – et peut-être le devoir – de le changer lorsqu’il perpétue des injustices ou des inégalités.
Cette dimension réflexive encourage une analyse critique des normes, des discours et des pratiques qui sous-tendent les relations internationales. Par exemple, elle incite à s’interroger sur les idéologies qui justifient les inégalités de pouvoir, les discriminations ou les conflits, et à envisager des alternatives plus justes et inclusives. Le constructivisme remet en question l’idée que les dynamiques internationales sont inévitables ou naturelles, en montrant qu’elles sont le produit de choix et de processus sociaux. Cette perspective ouvre la porte à une réflexion sur la manière dont ces choix peuvent être révisés pour construire un système international plus éthique et durable.
En proposant cette réflexion critique, le constructivisme offre également des lignes directrices pour une action sociale éclairée. Il invite les acteurs à adopter une posture réflexive, en prenant conscience des normes et des pratiques qui façonnent leur comportement et en explorant comment ces normes peuvent être modifiées pour mieux répondre aux défis contemporains. Par exemple, des initiatives comme les régimes internationaux de droits de l’homme ou les efforts pour lutter contre le changement climatique reflètent une volonté de repenser les pratiques internationales à la lumière de principes éthiques et de visions collectives.
Le constructivisme met également en avant le potentiel de transformation des relations internationales. Si les perceptions et les pratiques des acteurs évoluent, les structures du système international peuvent être redéfinies. Cela signifie que le monde, tel qu’il est aujourd’hui, n’est pas une fatalité. En modifiant les idées qui orientent leurs actions, les acteurs peuvent imaginer et construire des réalités alternatives. Par exemple, le passage d’un système axé sur la rivalité et la domination à un système fondé sur la coopération et la solidarité dépend de la capacité des acteurs à transformer leurs croyances et leurs interactions.
Le constructivisme se distingue par sa capacité à lier analyse et éthique. En insistant sur la responsabilité des acteurs dans la création de leur propre réalité, il rappelle que le système international est malléable et qu’il peut être réinventé. Cette perspective invite à penser les relations internationales non seulement comme un champ d’étude, mais aussi comme un espace d’action où des choix réfléchis et éclairés peuvent avoir un impact durable sur l’avenir global.
Postulats ontologiques d'analyse du constructivisme social
Les postulats ontologiques du constructivisme social reposent sur une vision du monde qui met l’accent sur les interactions entre acteurs et les significations sociales qui les sous-tendent. Contrairement aux approches matérialistes des relations internationales, le constructivisme considère que les structures et les dynamiques du système international sont façonnées par des facteurs idéels – tels que les identités, les normes, les valeurs et les représentations – plutôt que par des forces matérielles seules.
Interactions entre agents : un rôle central des facteurs idéels
Dans l’analyse constructiviste, les interactions entre agents – qu’ils soient étatiques ou non étatiques – occupent une place primordiale. Contrairement aux approches matérialistes qui privilégient les forces matérielles telles que les capacités militaires ou économiques, le constructivisme met l’accent sur le rôle déterminant des facteurs idéels. Ces facteurs incluent des éléments tels que l’identité, la culture, les normes, les valeurs, les représentations et les arguments, qui influencent profondément les dynamiques des relations internationales.
Les interactions sociales entre les agents ne se limitent pas à des échanges mécaniques ou purement stratégiques. Elles impliquent une dimension intersubjective où les acteurs attribuent des significations à leurs actions mutuelles. Par exemple, la manière dont un État interprète les intentions d’un autre – qu’il le perçoive comme un allié, un rival ou une menace – est essentielle pour comprendre la formation de sa politique étrangère. Cette perception n’est pas nécessairement fondée sur des réalités matérielles objectives, mais sur des représentations idéelles partagées ou contestées.
Un exemple illustratif est la relation entre les États-Unis et la Chine. Les tensions croissantes dans cette relation ne sont pas uniquement le produit de forces matérielles, telles que la rivalité économique ou militaire, mais découlent également de perceptions mutuelles, d’écarts culturels et de différends idéologiques. Si ces perceptions évoluaient, par exemple par un changement dans les discours ou les interactions, les dynamiques entre ces deux puissances pourraient également se transformer.
Le constructivisme souligne également que ces interactions ne concernent pas uniquement les États, mais aussi des acteurs non étatiques comme les organisations internationales, les entreprises multinationales ou les mouvements sociaux. Ces acteurs contribuent à façonner les normes et les pratiques qui régissent le système international. Par exemple, des ONG comme Amnesty International ou Greenpeace participent à la construction de normes globales en matière de droits de l’homme ou d’environnement, influençant les comportements des États et d’autres acteurs.
L’accent mis sur les facteurs idéels permet également d’expliquer des phénomènes qui échappent aux théories centrées sur les forces matérielles. Par exemple, les alliances ne se forment pas uniquement en fonction des intérêts matériels immédiats, mais aussi en raison de valeurs partagées ou de perceptions communes. L’OTAN, par exemple, repose non seulement sur une coopération militaire, mais aussi sur une identité collective fondée sur des principes démocratiques et des valeurs libérales.
En insistant sur le rôle central des interactions idéelles, le constructivisme invite à repenser les relations internationales comme un domaine où les idées, les croyances et les perceptions jouent un rôle clé dans la structuration des dynamiques globales. Ces interactions ne sont pas figées : elles évoluent constamment en fonction des changements dans les normes, les valeurs ou les identités des acteurs, soulignant ainsi le caractère dynamique et transformable du système international.
Facteurs idéels partagés : l’intersubjectivité
Au cœur de l’analyse constructiviste, les facteurs idéels partagés par les acteurs, tels que les normes, les valeurs et les représentations collectives, jouent un rôle central. Ces facteurs, souvent désignés comme intersubjectifs, transcendent les perspectives individuelles pour devenir des éléments communs qui structurent les interactions et les comportements des acteurs dans le système international.
Les normes intersubjectives peuvent être divisées en deux grandes catégories :
- Les normes régulatrices : Ces normes définissent les règles qui encadrent les comportements des acteurs. Elles prescrivent ce qui est considéré comme acceptable ou inacceptable dans les interactions internationales. Par exemple, des normes comme le respect de la souveraineté nationale ou l’interdiction de l’utilisation de certaines armes chimiques régulent les pratiques des États et des organisations internationales. Bien qu’elles semblent souvent évidentes ou universelles, ces normes sont en réalité le produit de processus historiques et sociaux. Elles émergent de négociations, de discours et de compromis entre acteurs, et peuvent évoluer au fil du temps.
- Les normes constitutives : Ces normes, en revanche, définissent les identités des acteurs. Elles déterminent ce que signifie être un État, une organisation internationale ou tout autre acteur dans le système international. Par exemple, la norme selon laquelle un État doit posséder un territoire défini, une population stable et une reconnaissance internationale découle d’un consensus social et historique. Ces normes, tout comme les régulatrices, ne sont pas figées et peuvent être redéfinies en fonction des évolutions dans les pratiques et les interactions.
L’intersubjectivité, dans ce contexte, ne se limite pas à la simple coexistence de ces normes partagées. Elle implique que les acteurs, à travers leurs interactions, partagent des significations communes et comprennent les attentes réciproques qui orientent leurs actions. Ce processus de partage donne naissance à un langage commun et à des cadres de référence collectifs qui structurent les relations internationales. Par exemple, les États membres de l’ONU opèrent dans un cadre normatif commun qui repose sur la Charte des Nations Unies, laquelle établit des principes intersubjectifs tels que la coopération pacifique et le respect des droits de l’homme.
Cependant, ces normes et significations partagées ne sont pas des données naturelles ou immuables. Elles sont construites par les pratiques sociales et les interactions entre acteurs, ce qui leur confère une nature évolutive. Par exemple, la norme de non-ingérence dans les affaires intérieures, historiquement centrale, a été remise en question par des initiatives telles que la « responsabilité de protéger » (R2P), qui promeut une intervention internationale en cas de violations massives des droits humains. Cette transformation reflète un changement dans les significations partagées et les attentes collectives concernant le rôle des États et des organisations internationales.
Enfin, l’intersubjectivité souligne que les acteurs ne se contentent pas d’interagir de manière mécanique ou déterminée par des forces matérielles. Ils participent activement à la construction et à la redéfinition des normes qui orientent leurs actions. En ce sens, les relations internationales ne sont pas un espace figé, mais un domaine en constante évolution, où les idées, les croyances et les significations partagées façonnent continuellement les dynamiques globales.
L’État et les autres acteurs : une perspective non-unitaire
Le constructivisme propose une vision des relations internationales qui dépasse la conception classique et étroite de l’État comme acteur unitaire. Contrairement aux postulats du néo-réalisme, qui considèrent l’État comme une entité homogène et rationnelle, le constructivisme reconnaît que l’État est une construction sociale, composé d’identités et d’intérêts multiples qui sont eux-mêmes le produit d’interactions complexes. Cette approche non-unitaire ouvre la voie à une analyse plus nuancée des relations internationales, en intégrant une diversité d’acteurs et de dynamiques.
L’État : un acteur fragmenté et en transformation
Dans le cadre constructiviste, l’État n’est pas une entité fixe ou monolithique. Ses identités et ses intérêts sont dynamiques, façonnés par des processus sociaux et idéels qui évoluent au fil du temps. Les identités des États, en particulier, sont influencées par leurs relations avec d’autres acteurs, leurs expériences historiques, leurs valeurs culturelles et leurs engagements idéologiques. Ces identités peuvent changer en réponse à des événements externes ou à des transformations internes.
Par exemple, si l’Iran réintégrait pleinement la communauté internationale à la suite d’un accord diplomatique ou économique, l’identité perçue de cet État – longtemps associée à l’isolationnisme et à la défiance envers l’Occident – pourrait évoluer. Cette transformation pourrait modifier non seulement les relations bilatérales entre l’Iran et d’autres États, mais aussi les dynamiques régionales et internationales, en redéfinissant les perceptions et les attentes des acteurs vis-à-vis de l’Iran.
Le constructivisme va au-delà de l’analyse des États pour inclure une variété d’acteurs non étatiques qui jouent un rôle significatif dans les relations internationales. Ces acteurs incluent :
- Les organisations internationales : Des entités comme les Nations Unies, l’Union européenne ou l’Organisation mondiale du commerce façonnent les normes et les pratiques globales, influençant les comportements des États et des entreprises.
- Les entreprises transnationales : En participant à des activités économiques mondiales, ces acteurs influencent les politiques nationales et internationales, notamment dans les domaines de la régulation, de l’environnement et des droits humains.
- Les mouvements sociaux et les ONG : Des groupes comme Greenpeace ou Amnesty International contribuent à établir des agendas internationaux sur des questions comme la durabilité environnementale ou les droits de l’homme, influençant ainsi les priorités des gouvernements et des organisations internationales.
Ces acteurs, bien qu’ils ne possèdent pas la souveraineté des États, jouent un rôle crucial dans la création et la diffusion de normes, ainsi que dans la transformation des dynamiques internationales. Par exemple, la mobilisation mondiale des ONG en faveur de l’interdiction des mines antipersonnel a conduit à l’adoption de la Convention d’Ottawa en 1997, démontrant le pouvoir des acteurs non étatiques dans la définition des normes internationales.
En intégrant cette diversité d’acteurs, le constructivisme met en évidence la nature relationnelle et évolutive des relations internationales. Les interactions entre États et acteurs non étatiques contribuent à redéfinir les normes, les intérêts et les identités. Ces interactions ne se déroulent pas dans un vide, mais dans un contexte social où chaque acteur influence et est influencé par les autres.
Cette perspective dépasse le cadre fixé des théories rationalistes, en montrant que les identités et les intérêts ne sont pas donnés a priori. Ils sont construits à travers des processus sociaux, où les discours, les pratiques et les perceptions jouent un rôle central. Ainsi, l’analyse des relations internationales doit prendre en compte cette fluidité et cette capacité de transformation, à la fois pour les États et pour les autres acteurs du système.
Un système international dynamique et construit socialement
Dans une perspective constructiviste, le système international n’est pas une structure statique ou donnée, comme le postulent les approches réalistes ou néo-réalistes. Il est conçu comme un ensemble de significations sociales, constamment façonné et transformé par les interactions entre ses acteurs. Cette conception met en avant le caractère évolutif et dynamique du système international, qui change en fonction des pratiques, des discours et des relations des acteurs qui le composent.
Plutôt que de considérer le système international comme une réalité matérielle fixe, le constructivisme insiste sur le rôle des idées, des normes et des croyances partagées dans sa formation. Ces éléments sociaux sont le fruit de processus intersubjectifs, où les acteurs attribuent des significations à leurs interactions et aux structures dans lesquelles ils évoluent. Par exemple, les normes relatives à la souveraineté, aux droits de l’homme ou au commerce mondial sont le résultat de pratiques sociales qui se sont développées au fil du temps, influençant la manière dont les États et les autres acteurs se comportent dans le système international.
Ce caractère socialement construit rend le système international intrinsèquement évolutif. Les pratiques et les discours des acteurs – qu’il s’agisse des États, des organisations internationales ou des acteurs non étatiques – influencent en permanence les normes et les institutions internationales. Par exemple, le concept de « responsabilité de protéger » (R2P) a émergé à la suite de discussions internationales sur les génocides et les crises humanitaires, modifiant les normes traditionnelles de non-ingérence et redéfinissant les responsabilités des États vis-à-vis de leurs populations.
De même, les normes commerciales et économiques internationales évoluent constamment sous l’effet des négociations entre États et des pressions exercées par des acteurs tels que l’Organisation mondiale du commerce ou les multinationales. Ces évolutions montrent que les institutions internationales ne sont pas immuables : elles sont le reflet des pratiques sociales et des interactions qui les façonnent.
Le système international repose sur une idée fondamentale du constructivisme : les structures sociales et les acteurs se construisent mutuellement dans un processus de constitution réciproque. Les interactions entre les acteurs produisent des structures sociales, comme les institutions, les normes ou les alliances. En retour, ces structures influencent les comportements, les identités et les intérêts des acteurs.
Ce processus est particulièrement visible dans les relations internationales contemporaines. Par exemple, les institutions de sécurité collective, telles que l’OTAN ou l’ONU, ne sont pas seulement des cadres matériels de coopération : elles façonnent également les perceptions des États membres sur leur rôle et leurs responsabilités. En retour, les pratiques des États membres influencent l’évolution de ces institutions, créant une dynamique de transformation continue.
Cette constitution réciproque s’applique également aux normes. Par exemple, la norme de non-prolifération nucléaire n’existe pas indépendamment des pratiques des acteurs qui la soutiennent. Elle est continuellement renforcée ou contestée par les politiques des États et les discours internationaux, soulignant son caractère dynamique et construit socialement.
L’approche constructiviste insiste enfin sur le potentiel de transformation du système international. Puisqu’il est construit socialement, il peut être remodelé par des changements dans les pratiques, les discours et les idées des acteurs. Cette vision offre une alternative aux théories déterministes, en montrant que les dynamiques globales ne sont pas figées, mais ouvertes à l’innovation et au changement.
Le constructivisme propose une lecture des relations internationales qui met en lumière le caractère fluide et adaptable du système international. Cette approche insiste sur la responsabilité des acteurs dans la construction et la transformation des structures sociales, tout en offrant un cadre théorique pour comprendre les processus de changement dans un monde en constante évolution.
Rupture avec les paradigmes rationalistes
Le constructivisme marque une rupture fondamentale avec les paradigmes rationalistes dominants en relations internationales, tels que le néo-réalisme et le néo-libéralisme, tout en s’écartant partiellement du globalisme. Ces approches rationalistes reposent sur des postulats matérialistes et déterministes, qui considèrent les intérêts des acteurs comme fixes et préétablis, dictés par des forces structurelles ou économiques. À l’inverse, le constructivisme met en avant le rôle des identités, des idées et des interactions sociales dans la formation des intérêts, des actions et des dynamiques internationales.
Les paradigmes rationalistes, en particulier le néo-réalisme, considèrent les États comme des acteurs unitaires et rationnels évoluant dans un système anarchique. Dans ce cadre, les comportements des États sont supposés découler directement de la distribution des capacités matérielles, comme les forces militaires ou économiques, et de la nécessité d’assurer leur survie. Cependant, cette approche échoue à expliquer pourquoi des États disposant de capacités matérielles similaires adoptent des comportements différents dans des contextes identiques. Par exemple, pourquoi certains États poursuivent-ils des politiques de coopération, tandis que d’autres optent pour la confrontation ?
Le constructivisme répond à cette question en soutenant que les identités et les idées des acteurs jouent un rôle central dans la définition de leurs intérêts et dans la manière dont ils interprètent le système international. Contrairement au néo-réalisme, qui postule que les intérêts sont donnés a priori, le constructivisme insiste sur le fait que ces intérêts sont construits socialement, à travers des processus interactifs et idéels.
De manière similaire, le néo-libéralisme met l’accent sur les institutions internationales comme moyens de maximiser les gains mutuels, mais il ne s’interroge pas sur les idées et les normes qui sous-tendent ces institutions. Le constructivisme, en revanche, explore comment les institutions elles-mêmes émergent de dynamiques sociales et de consensus normatifs, montrant ainsi qu’elles ne sont pas de simples instruments rationnels, mais des constructions sociales influencées par les perceptions collectives.
En se démarquant des paradigmes rationalistes, le constructivisme adopte une perspective relationnelle et contextuelle qui reconnaît la diversité des identités, des intérêts et des normes. Les identités des acteurs, loin d’être fixes, évoluent en fonction des interactions et des discours. Par exemple, l’Union européenne, initialement conçue comme un projet économique, a progressivement redéfini son identité pour devenir un acteur normatif, promouvant des valeurs telles que la démocratie, les droits de l’homme et l’état de droit.
Le constructivisme s’écarte également partiellement du globalisme, qui met l’accent sur l’interdépendance économique et les dynamiques transnationales, mais qui néglige souvent les constructions sociales et idéelles qui façonnent ces processus. En mettant en lumière les significations partagées et les interactions sociales, le constructivisme offre une explication plus complète des dynamiques globales.
En intégrant des éléments idéels, le constructivisme rejoint également certaines approches critiques, comme le marxisme. Une analyse néo-marxiste qui incorpore des valeurs et des normes de classe sociale enrichit cette compréhension en allant au-delà des intérêts purement matériels. Par exemple, le concept marxiste d’aliénation ne se limite pas à une critique des structures économiques, mais inclut une dimension idéelle qui éclaire comment les normes et les valeurs de classe façonnent les comportements et les attentes des acteurs.
Ce rapprochement montre que le constructivisme n’est pas simplement une critique des paradigmes rationalistes, mais aussi une tentative de dépasser leurs limites en intégrant des perspectives plus riches et plus nuancées.
En rompant avec les paradigmes rationalistes, le constructivisme offre une vision des relations internationales où les idées, les normes et les identités sont au cœur de l’analyse. Cela permet non seulement de mieux comprendre la diversité des comportements étatiques, mais aussi d’explorer comment les dynamiques internationales peuvent être transformées. Par exemple, des initiatives comme la responsabilité de protéger ou les régimes climatiques internationaux reflètent des changements dans les perceptions collectives et les normes partagées, montrant que le système international est ouvert à l’innovation et au changement.
Homo sociologicus : un acteur socialisé
Au lieu de l’homo oeconomicus des théories rationalistes, le constructivisme s’appuie sur la figure de l’homo sociologicus, un acteur socialisé par des normes et des valeurs. L’homo sociologicus n’agit pas uniquement en fonction de ses intérêts individuels, mais selon les attentes de rôle qui lui sont assignées par la société. Par exemple, un dirigeant d’État adopte des comportements conformes à son statut, sanctionnés positivement ou négativement par ses pairs. Inspiré par les travaux de Ferdinand Tönnies (Gemeinschaft und Gesellschaft, 1887), le constructivisme met en avant l’idée que l’individu est poussé par la société à laquelle il s’identifie, jouant des rôles variés en fonction des contextes sociaux et des interactions.
Une théorie des intérêts construits
Enfin, le constructivisme propose une théorie des intérêts dans laquelle ces derniers ne sont pas donnés a priori, mais construits par les acteurs eux-mêmes à travers leurs interactions. Cette conception souligne que les intérêts sont façonnés par des identités et des normes, et qu’ils évoluent avec le contexte social. Par conséquent, comprendre les relations internationales implique de s’intéresser à la manière dont les acteurs définissent leurs intérêts en fonction de leurs identités et des normes partagées.
Un exemple d'analyse constructiviste : la construction de l'Union européenne
Au sortir de la Deuxième guerre mondiale, les pays européens sont très affaiblis, traumatisés par le danger allemand et vulnérables face au danger soviétique (= arguments réalistes).
C’est une vision à la fois constructiviste, libérale et réaliste ; il n’y a pas conflit sur les faits importants au sortir de la deuxième guerre mondiale.
changements volontaristes dans les comportements des États européens les uns face aux autres
Néo-fonctionnalisme : les élites politiques veulent développer la coopération en Europe entre d’anciens ennemis qui voyaient le monde selon la vision hobbesienne à CECA, une association des anciens ennemis France, Allemagne et Italie.
Cette vision néo-fonctionnaliste est une vision volontariste top-down.
Anarchie kantienne remplace l’anarchie hobbesienne
Après la chute du Mur de Berlin et la réunification allemande acceptée par Mitterrand et Thatcher, les pays européens ont renforcé encore leur coopération => Europe = « communauté de sécurité » qui est une Gemeinschaft (= changements pacifiques).
La critique des constructivistes est que les libéraux mettent l’accent sur la Gesellschaft qui est la société formée par les individus, ce qui se passe à Bruxelles n’est que le résultat des intérêts de ceux qui vont à Bruxelles.
La vision libérale est une vision de Gesellschaft plutôt que Gemeinschaft.
Avec la chute du mur de Berlin, il y a un changement identitaire.
La construction de l'Union Européenne : explications alternatives
Réalisme
« Union Européenne = fille de la guerre froide » et alliance défensive contre l'URSS :
- du point de vue réaliste, l’Union Européenne devrait disparaître avec le temps.
- les intérêts sécuritaires des États européens l'emportant : la vison réaliste est celle de conflit entre puissances.
- Les conflits de politique extérieure européenne montrent à quel point l'Union n'est pas vraiment Européenne (cf. Iraq 2003, Libye 2011, Syrie 2013) : c’est une vision qui cherche à sauver le réalisme, c’est une anomalie du point de vue de la doctrine réaliste que d’avoir une union européenne qui continue. L’anomalie a raison, l’exception ne justifie pas la règle.
Libéralisme
L’Union Européenne persistera sur le plan économique principalement :
- ses institutions procurent des gains absolus à ses membres : c’est une bonne affaire que de faire partie de l’Union Européenne. Pour des ukrainiens qui voudraient étudier à Genève cela serait plus facile.
- par la transparence institutionnelle, l'exploitation mutuelle du jeu du dilemme du prisonnier a moins de chances de se réaliser (car « jeu répété ») : chacun profite de la situation, du « tit-for-tat » de Robert Axelrod.
- l'interdépendance complexe solidifie cette coopération et divers régimes régionaux européens et internationaux renforcent l'U.E. par une gouvernance multi-niveaux.
Globalisme
Union Européenne = instrument de l'idéologie néo-libérale :
- facilitant le développement de l'économie-monde capitaliste par les institutions européennes qui suivent les intérêts des multi-nationales .
- les chaînes de production migrent du cœur de l'ancienne Europe vers la périphérie (= est européen, Tiers-monde), malgré les difficultés de l'État-social.
Intermède épistémologique : paradigmes et analyse rigoureuse
Un domaine scientifique comme les RI est typiquement caractérisé par la présence de plusieurs paradigmes concurrents.
Un paradigme est basé sur des postulats fondamentaux sur le monde (vrais par définition! = ontologie), des valeurs, un langage et des règles scientifiques communes (= épistémologie et méthodologie). Ses "supporters" doivent impérativement suivre la « discipline » requise par le paradigme.
Dans le cadre d'un paradigme particulier, l'activité scientifique consiste à le développer en le rendant de plus en plus cohérent sur 2 plans:
- théorique : non-contradiction logique entre propositions théoriques (= OK en général si l'on reste dans le cadre d'un paradigme particulier).
- empirique : pas de contradiction faits-théorie mais compatibilité des deux.
Nb 1 : quels faits ? Non seulement les faits considérés, mais également les faits passés ainsi que les « non-faits » (cf. « le chien qui n’aboya… pas ! »). Nb 2 : souvent, on utilise la théorie pour suppléer à nos informations manquantes, faute de mieux…!
Pourquoi cohérence ? Pour convaincre par l'esprit et non par le cœur, afin de persuader plutôt que de séduire ! Or, mélanger des paradigmes par nature incompatibles est incohérent!
Trois approches courantes:
- utiliser des paradigmes concurrents en les faisant correspondre à différents niveaux d’analyse.
- faire correspondre les paradigmes à divers domaines ou perspectives des relations internationales.
- procéder à une analyse plus riche au moyen de divers paradigmes pris isolément, l'un après l'autre, seriatim (approche la plus satisfaisante).
Notes
- Vers un « constructivisme tempéré ». Le constructivisme et les études européennes, SiencePo - Centre d'études européennes
- Hernandez, Julien. “Coopérer Ou Trahir? LA COMPLEXE RECETTE De La Confiance.” LE FIGARO, 2021, https://www.lefigaro.fr/sciences/cooperer-ou-trahir-la-complexe-recette-de-la-confiance-20210411.