Le constructivisme
« Anarchy is what states make of it : the social construction of power politics. »
— Alexander Wendt (1992).
Pour les constructivistes, les relations internationales doivent être considérées comme des relations inter-identitaires. Ce qui est au cœur de cette théorie, ce sont les identités des uns et des autres : si les États se comportent, veulent ou croient que le monde est anarchique, alors il le sera. En revanche, pour les réalistes, les relations internationales concernent les États. Les États sont les seuls acteurs des relations internationales et c'est pourquoi on se concentre sur eux.
Wendt analyse les relations de pouvoir en montrant que les relations de pouvoir sont elles-mêmes le résultat d'une construction de la société internationale, dans le sens où la société internationale est construite par ceux qui y participent. Cette construction de la société internationale est un processus de "construction et déconstruction" où les relations changent, se créent et se détruisent continuellement (Wendt 1999 : 50). Cette approche constructionniste peut être appliquée au cas de la guerre froide. D'un côté, Wendt affirme qu'il n'y a pas eu de guerre froide en soi, mais que la "guerre froide" fait référence à une construction de la société internationale qui était le résultat d'une série de relations et de constructions de pouvoir. La guerre froide est socialement créée par les interactions et les relations de pouvoir entre des acteurs mondiaux comme les États-Unis, la Chine et la Russie. Cette construction n'est pas statique mais change constamment avec l'évolution des relations entre la Russie, la Chine et l'Amérique.
Contre les paradigmes "rationalistes" : le néo-réalisme, le néo-libéralisme, le globalisme ; par exemple, le néo-réalisme ne peut pas prédire si deux États sont amis ou ennemis, ou si un État est statu quo ou révisionniste. L'approche constructiviste est une critique du réalisme, du libéralisme mais aussi du globalisme. L'approche constructiviste part du principe que la réalité elle-même est construite et qu'il existe de nombreuses manières différentes de la construire. Par exemple, il n'existe pas de loi universelle de la nature ; la façon dont un État se comporte ou l'identité d'une personne change en fonction du groupe auquel elle appartient (par exemple, si elle est une femme, un non-occidental, une minorité). Il existe différentes interprétations de ce qu'est la réalité, telles qu'une vision constructiviste et une vision marxiste, ce qui rend les vues les plus extrêmes impossibles à prévoir. Le constructivisme rend difficile l'identification de vérités universelles et prédit que ces vérités seront construites de différentes manières. L'approche constructiviste déconstruit la pensée philosophique/science/société occidentale.
L'anarchie n'est pas "donnée" par la structure du système international, mais résulte de la manière dont elle est construite par la pratique sociale des acteurs du système international. Cela sera plus évident lorsque nous examinerons pourquoi l'anarchie existe. L'anarchie n'est pas fondée sur quelque chose d'inhérent à sa constitution : ce n'est pas un état naturel ou une loi de la nature qui, d'une manière ou d'une autre, surgit automatiquement dans le système international. Elle est plutôt le résultat d'une pratique sociale des acteurs internationaux rendue possible par leurs relations mutuelles. La nature même de l'anarchie, une pratique de relations, révèle qu'elle n'est pas un état naturel ou une loi de la nature dans le système international. Les acteurs internationaux ont créé des arrangements qui ont conduit à l'anarchie telle qu'elle est : des arrangements tels que les ordres sociaux basés sur l'État, les pratiques commerciales internationales et les alliances militaires. Les États sont l'un de ces arrangements - ce qui a conduit les États à imposer leur volonté.
Postulats ontologiques d'analyse du constructivisme social
Les postulats ontologiques définissent le monde par ceux qui ont une vision constructiviste des relations internationales.
- interactions entre agents
Essentiellement déterminés par des facteurs idéels : identité, culture, valeurs, normes, représentations, arguments, etc, plutôt que directement par des forces matérielles.
- facteurs idéels les plus importants
Ceux partagés par les acteurs de façon intersubjective (normes régulatrices ; normes constitutives d'identités); ils ne sont pas donnés par la nature.
La subjectivité est entendu ou on comprend ce que les tiers veulent dire, ce n’est pas objectif : du point de vue logique il est vrai qu’il y a une anarchie sur le système international, il y a des forces diverses qui ne sont pas toujours en communion les uns avec les autres.
- l’État n’est pas unitaire et d’autres agents que les États interviennent en RI
- les identités et les intérêts des agents sont changeants
Si l’Iran réintègre pleinement la communauté internationale, l’identité de l’Iran tel qu’elle est perçue va changer.
- le système international, étant construit par les significations sociales des acteurs le constituant, est changeant : c’est un système dynamique.
Nota bene : structures sociales & acteurs se construisent/constituent mutuellement par leurs interactions → processus
- rupture avec néo-réalisme, néo-libéralisme et, partiellement, avec le globalisme
Pour le constructivisme, les identités expliquent non seulement les actions mais aussi les intérêts (pas postulés a priori). Des explications néomarxistes dépassent les intérêts de classe mais intègrent des explications sociologiques par des valeurs de classes, des normes dans une classe sociale qui fait qu’on peut avoir des concepts dans le marxiste comme le concept d’aliénation.
Dans le marxisme il y a des éléments idéels au-delà de la superstructure qui rendent l’analyse marxiste riche.
Il s’agit d’identifier les acteurs, voir leurs intérêts, grâce à l’explication rationnelle on a ce que les acteurs font afin de servir pour le mieux leurs intérêts ; il y a une théorie des intérêts construit par les acteurs internationaux eux-mêmes.
- homo sociologicus (et non homo oeconomicus):
- n'est pas « seul », mais socialisé par des normes et valeurs sociales.
- « joue » divers rôles selon son statut social = se comporte suivant les attentes de rôle que les autres ont à son égard ; ce jeu est sanctionné par les autres.
- il n'a pas le « choix », mais est « poussé » par la société à laquelle il s'identifie : cf. Ferdinand Tönnies (1887) Gemeinschaft und Gesellschaft (concepts de communauté vs. société).
Un exemple d'analyse constructiviste : la construction de l'Union européenne
Au sortir de la Deuxième guerre mondiale, les pays européens sont très affaiblis, traumatisés par le danger allemand et vulnérables face au danger soviétique (= arguments réalistes).
C’est une vision à la fois constructiviste, libérale et réaliste ; il n’y a pas conflit sur les faits importants au sortir de la deuxième guerre mondiale.
changements volontaristes dans les comportements des États européens les uns face aux autres
Néo-fonctionnalisme : les élites politiques veulent développer la coopération en Europe entre d’anciens ennemis qui voyaient le monde selon la vision hobbesienne à CECA, une association des anciens ennemis France, Allemagne et Italie.
Cette vision néo-fonctionnaliste est une vision volontariste top-down.
Anarchie kantienne remplace l’anarchie hobbesienne
Après la chute du Mur de Berlin et la réunification allemande acceptée par Mitterrand et Thatcher, les pays européens ont renforcé encore leur coopération => Europe = « communauté de sécurité » qui est une Gemeinschaft (= changements pacifiques).
La critique des constructivistes est que les libéraux mettent l’accent sur la Gesellschaft qui est la société formée par les individus, ce qui se passe à Bruxelles n’est que le résultat des intérêts de ceux qui vont à Bruxelles.
La vision libérale est une vision de Gesellschaft plutôt que Gemeinschaft.
Avec la chute du mur de Berlin, il y a un changement identitaire.
La construction de l'Union Européenne : explications alternatives
Réalisme
« Union Européenne = fille de la guerre froide » et alliance défensive contre l'URSS :
- du point de vue réaliste, l’Union Européenne devrait disparaître avec le temps.
- les intérêts sécuritaires des États européens l'emportant : la vison réaliste est celle de conflit entre puissances.
- Les conflits de politique extérieure européenne montrent à quel point l'Union n'est pas vraiment Européenne (cf. Iraq 2003, Libye 2011, Syrie 2013) : c’est une vision qui cherche à sauver le réalisme, c’est une anomalie du point de vue de la doctrine réaliste que d’avoir une union européenne qui continue. L’anomalie a raison, l’exception ne justifie pas la règle.
Libéralisme
L’Union Européenne persistera sur le plan économique principalement :
- ses institutions procurent des gains absolus à ses membres : c’est une bonne affaire que de faire partie de l’Union Européenne. Pour des ukrainiens qui voudraient étudier à Genève cela serait plus facile.
- par la transparence institutionnelle, l'exploitation mutuelle du jeu du dilemme du prisonnier a moins de chances de se réaliser (car « jeu répété ») : chacun profite de la situation, du « tit-for-tat » de Robert Axelrod.
- l'interdépendance complexe solidifie cette coopération et divers régimes régionaux européens et internationaux renforcent l'U.E. par une gouvernance multi-niveaux.
Globalisme
Union Européenne = instrument de l'idéologie néo-libérale :
- facilitant le développement de l'économie-monde capitaliste par les institutions européennes qui suivent les intérêts des multi-nationales .
- les chaînes de production migrent du cœur de l'ancienne Europe vers la périphérie (= est européen, Tiers-monde), malgré les difficultés de l'État-social.
Intermède épistémologique : paradigmes et analyse rigoureuse
Un domaine scientifique comme les RI est typiquement caractérisé par la présence de plusieurs paradigmes concurrents.
Un paradigme est basé sur des postulats fondamentaux sur le monde (vrais par définition! = ontologie), des valeurs, un langage et des règles scientifiques communes (= épistémologie et méthodologie). Ses "supporters" doivent impérativement suivre la « discipline » requise par le paradigme.
Dans le cadre d'un paradigme particulier, l'activité scientifique consiste à le développer en le rendant de plus en plus cohérent sur 2 plans:
- théorique : non-contradiction logique entre propositions théoriques (= OK en général si l'on reste dans le cadre d'un paradigme particulier).
- empirique : pas de contradiction faits-théorie mais compatibilité des deux.
Nb 1 : quels faits ? Non seulement les faits considérés, mais également les faits passés ainsi que les « non-faits » (cf. « le chien qui n’aboya… pas ! »). Nb 2 : souvent, on utilise la théorie pour suppléer à nos informations manquantes, faute de mieux…!
Pourquoi cohérence ? Pour convaincre par l'esprit et non par le cœur, afin de persuader plutôt que de séduire ! Or, mélanger des paradigmes par nature incompatibles est incohérent!
Trois approches courantes:
- utiliser des paradigmes concurrents en les faisant correspondre à différents niveaux d’analyse.
- faire correspondre les paradigmes à divers domaines ou perspectives des relations internationales.
- procéder à une analyse plus riche au moyen de divers paradigmes pris isolément, l'un après l'autre, seriatim (approche la plus satisfaisante).
Notes
- Vers un « constructivisme tempéré ». Le constructivisme et les études européennes, SiencePo - Centre d'études européennes
- Hernandez, Julien. “Coopérer Ou Trahir? LA COMPLEXE RECETTE De La Confiance.” LE FIGARO, 2021, https://www.lefigaro.fr/sciences/cooperer-ou-trahir-la-complexe-recette-de-la-confiance-20210411.
