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La naissance d’une conscience internationale et humanitaire : cosmopolites, quakers, abolitionnistes et fédéralistes

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Les premières ONG émergent dans l’Europe du XVIIIème siècle, une période marquée par des transformations radicales de la société. Parmi celles-ci, on compte l’émergence d’une société bourgeoise qui s’établit progressivement en Europe et tout particulièrement en Grande Bretagne grâce aux profits de l’industrialisation. Il s’agit d’un vaste groupe de personnes aisées, éloignées du pouvoir publique (à cause de leur statut social) et se revendiquant comme « illuminées » par la raison, ce qui dirige certains d’entre eux à s’intéresser puis d’intervenir au-delà de leurs intérêts particuliers.

C’est à partir de cette nouvelle société que naîtra un grand nombre d’associations : folkloriques et culturelles d’abord, puis activistes et politiques. Progressivement, ces associations vont devenir la voix d’une société civile en éclosion pour la mobilisation de la société et la revendication de nouvelles réformes. Ces mouvements associatifs vont continuer de croître en nombre et en envergure et vont finir par s’internationaliser, tant par leur organisation que par leur vocation.

Parmi ces précurseurs des réseaux plaidoyers transnationaux modernes, on compte deux mouvements fondamentaux qui viendront placer la première pierre dans l’édifice : le mouvement abolitionniste et le pacifisme. Les deux mouvements partagent leurs racines, leurs idéaux, leurs ambitions révolutionnairement progressistes et beaucoup de leurs membres :

Tous deux seront renforcés d’une part par humanisme séculaire, et d’autre part par l’esprit du renouveau chrétien et puiseront leur force dans l’argument de la morale et de la raison afin de mettre un terme à deux pratiques considérées comme archaïques, intolérables et incompatibles avec les idéaux des Lumières, à savoir la guerre et l’esclavage. Cependant, ils auront un impact et une histoire nettement différents.

Le mouvement pacifiste[edit | edit source]

L’idée que la guerre n’est pas une réalité inévitable ou un mal nécessaire, mais bien une pratique condamnable contraire à la raison qu’il adviendrait d’abolir a été reprise par un nombre de philosophes des Lumières, dont l’exemple le plus célèbre tient à l’ouvrage du philosophe prussien Immanuel Kant, intitulé « Vers la paix perpétuelle ». Cependant, ce n’est qu’à la lumière du désastre collatéral des guerres napoléoniennes que l’argument prendra véritablement racine, tout particulièrement dans les pays anglo-saxons.

Dans la jeune république des États-Unis, la Guerre de 1812 marque les esprits et tourne une majorité d’Américains contre la guerre et vers l’isolationnisme. La courte guerre qui a opposé les États-Unis, soucieux d’asseoir leur souveraineté, à l’hégémonie britannique, alors aux prises contre le régime républicain français, a faillit coûter l’indépendance au pays et a laissé derrière elle un nombre de morts, de destruction, mais aussi une inflation destructrice et des hausses de taxes douloureuses, ce qui a conduit de nombreux acteurs politiques et économiques américains à s’opposer fermement contre la guerre :

« La guerre est un instrument totalement inefficace pour redresser les torts ; elle multiplie les pertes au lieu de les indemniser. »

— Thomas Jefferson

Dès lors, une cinquantaine d’associations pour la paix émergent au niveau local aux États-Unis. Le père fondateur de l’idéologie pacifiste en Amérique est le clerc unitariste Noah Worcester, qui fonde en 1814 l’Association de paix de Massachusetts : il critique la coutume de la guerre et déclare que celle-ci n’est ni nécessaire ni inévitable et préconise l’éducation pour rallier les esprits du monde à la cause pacifiste.

En 1820, les associations pacifistes américaines fusionnent pour créer la « American Peace Society ». On assiste alors à une profonde prise de conscience : certains intellectuels prônent l’éradication de la guerre en tant qu’institution au profit du commerce et du bien-être global, alors qui les éminents internationalistes et abolitionnistes William Ladd et Charles Sumner parlent déjà de « Congrès des nations » et conçoivent un monde où les différents entre États sont réglés non plus par la force, mais par le droit.

En Europe, le Royaume-Uni reprend le flambeau des pacifistes américains et attire des partenaires continentaux. Au lendemain du Congrès de Vienne, le quaker Joseph Pease fonde la « London Peace Society », qui publiera le mensuel Herald of Peace et deviendra une ONG internationale pour la promotion du pacifisme. Le mouvement continuera à se répandre partout en Europe à travers des associations similaires telles que l’Association de Paix de Genève, mais les Britanniques continueront à dominer dans le domaine jusqu’à la fin du XIXème siècle, tant par leur nombre que par leur portée.

C’est à partir des années 1840’s que les associations pacifistes s’internationalisent, à travers une série de Congrès de la Paix : de 1848 à 1852, des Congrès réguliers sont organisés dans les capitales de l’Europe occidentales : la vague de révolutions de 1848 viendra attiser le phénomène. Pourtant, la Guerre de Crimée qui éclate en 1853 viendra saper le progrès des Congrès de la Paix, alors que l’Europe plonge dans la Première Guerre moderne : le chauvinisme et le jingoïsme qui triomphent alors à travers l’Europe auront raison des idéalistes pacifistes, dont le mouvement continuera à reculer ; les seuls milieux qui demeurent pacifiques depuis lors sont le cercle religieux et le libre-échangiste tels que Richard Cobden.

Les 50’s et 60’s seront des années de déclin pour le pacifisme. Alors que la société américaine se militarise avec la rupture profonde de la Guerre de Sécession, en Europe les contradictions et les obstacles intellectuels entre pacifistes se sont accentués ; afin d’éviter la scission entre « pacifistes absolus », dont les quakers, et les « pacifistes réalistes », tels que les libre-échangistes, on a évité de toucher au fond du problème. Dès lors, les pacifistes se retrouvent d’autant plus affaiblis et sont perçus comme une petite minorité politique bienveillante, mais tout à fait utopiste.

C’est après la Guerre de Prusse de 1871 que commence le renouveau du pacifisme : la base des idées s’élargit, le nombre de pacifistes se voit agrandit et admet de plus en plus de grandes personnalités telles que Victor Hugo, Léon Tolstoï et bien d’autres. Malgré le triomphe du nationalisme, la course aux armements et les tensions qui se font sentir en Europe, aucune guerre majeure n’éclate pendant les 40 ans qui suivront. Le pacifisme atteindra son paroxysme avec les Conférences de La Haye sous l’initiative du Tsar Nicolas II, qui tenteront d’instaurer une « union internationale » prévoyant la résolution des conflits par arbitrage et le désarmement progressif ; toutefois, malgré leur importance primordiale pour le droit international humanitaire, les Conventions de La Haye ne parviendront pas à pacifier les relations entre les États européens, et ne seront prévenir le désastre de la Première Guerre mondiale.

Le mouvement abolitionniste[edit | edit source]

Le mouvement pour l’abolition de l’esclavage prend son essor en même temps que le mouvement pacifiste : ils partagent les mêmes racines intellectuelles, sont promulgués par les mêmes groupes sociaux et connaissent le même début modeste. Comme la guerre, l’esclavage est un phénomène largement international : à la veille de la Révolution française, la traite négrière avait déjà emmené plus de 10 millions d’Africains enchaînés en vue de leur exploitation dans les colonies américaines ; la Grande-Bretagne était la nation la plus investie dans la traite transatlantique, qui générait alors une partie majeure du revenu national.

C’est pourtant au Royaume-Uni que naîtra le mouvement pour l’abolition de l’esclavage, perçu comme le plus grand crime de l’histoire et incompatible avec la raison et la morale. Si le mouvement abolitionniste s’inscrit dans la lignée des autres mouvements d’émancipation des minorités (femmes ; travailleurs ; juifs), la lutte pour l’abolition de l’esclavage prendra un envol inédit et deviendra la plus grande campagne humanitaire que le monde avait connue.

En 1787 siècles, des militants britanniques fondent le Comité pour l’abolition de l’esclavage : parmi leur membre, on compte l’industriel quaker Josiah Wedgewood, auteur du slogan abolitionniste « am I not a man and a brother ? », et le parlementaire idéaliste William Wilberforce, qui jouera le rôle principal dans lutte abolitionniste. Révoltés contre la traite qu’ils jugent inhumaine et profondément contraire aux principes chrétiens et démocratiques, ils vont lancer une immense campagne de sensibilisation contre le trafic négrier et finiront par gagner les cœurs et les esprits de la population, puis la majorité au Parlement. Ce dernier bannira définitivement la traite négrière en 1807, après avoir rejeté 16 fois le projet de loi abolitionniste.

Inspirés par le succès des Britanniques, les mouvements abolitionnistes d’autres empires coloniaux européens redoublent leurs efforts et leur détermination pour mettre fin à l’esclavage. En France, la Société des amis des noirs sera particulièrement active et s’engagera tant au niveau de la société civile, par des manifestations, des discours et la distribution de tractes, qu’au niveau parlementaire. Pourtant, jusqu’en 1815, tous ces mouvements restent isolés à l’intérieur de leurs États et, à part pour le Royaume-Uni et le Danemark, n’auront que des succès limités.

Avec la défaite de Napoléon et le Congrès de Vienne de 1815 qui s’en suit, l’État britannique, désormais champion de l’abolitionnisme sur la scène internationale, va internationaliser l’abolitionnisme en insistant sur l’abolition mondiale de la traite négrière. Ayant obtenu gain de cause au Congrès, la Grande-Bretagne s’octroie le droit de réprimander la traite clandestine, faisant office de police des eaux internationales. Les navires clandestins seront pourchassés par la marine britannique et l’équipage contraint à paraître devant les tribunaux britanniques.

Malgré la traite clandestine qui se maintient, l’abolition de la traite est un grand premier pas en avant pour les abolitionnistes, qui continueront à faire pression sur leurs États respectifs pour mettre un terme à l’exploitation esclavagiste dans les colonies. En 1833, les abolitionnistes obtiendront gain de cause au Parlement britannique, qui abolit officiellement l’institution de l’esclavage dans ses colonies. Les uns après les autres, les États du monde suivent l’exemple britannique sous la double pression de mouvements abolitionnistes, désormais transnationaux, et sous l’influence politique de la superpuissance britannique : en 1880, le Brésil et quelques États des Caraïbes seront les derniers à abolir l’esclavage. En 1889, la Charte internationale contre l’esclavage est signée par la plupart des États du monde, mettant fin à l’esclavage au niveau mondial.

Certains remettent en question l’importance qu’ont jouée les associations volontaristes dans cette abolition, et mettent en avant l’idée que l’institution de l’esclavage était devenue obsolète avec la transformation économique au XIXème siècle : sous le poids de la Révolution industrielle, l’importance et la lucrativité du secteur agricole ont reculé au profit des matières manufacturées et des matières premières nécessaires pour les fabriquer, or l’esclavage n’était plus approprié pour ces nouveaux secteurs d’économie du fait de la faible productivité de l’esclave, comme démontré par Adam Smith. Néanmoins, il ne fait pas de doute que l’esclavage restait très lucratif au XIXème siècle et que les associations abolitionnistes ont joué un rôle principal pour rallier les États esclavagistes à leur cause.

Dans les colonies nord-américaines, les premières manifestations de l’abolitionnisme apparaissent à l’initiative de groupes religieux militants : en 1774 déjà, les quakers de la Province de la baie du Massachusetts expulsent de leur communauté tous ceux qui n’ont pas mis en liberté leurs esclaves dans un délai de deux ans. En 1775, les quakers américains fondent la première association pour l’abolition de l’esclavage, qui connaîtra beaucoup plus de succès dans les colonies du nord qu’au sud du fait de l’extrême importance de l’exploitation esclavagiste pour l’économie sudiste.

Avec l’Indépendance, les abolitionnistes feront pression sur la Convention constituante de Philadelphie en 1787 pour condamner l’esclavage dans la Constitution même. Pourtant, la motion des abolitionnistes avait été jugée trop controversée pour être résolue par la Convention, dont la priorité absolue était d’éviter la scission de l’Union entre les fédéralistes du nord et les antifédéralistes du sud. La question de l’esclavage a donc été momentanément résolue par un compromis qui laisserait l’esclavage tacitement légal pendant une durée limitée sous condition d’être régulé et finalement aboli par l’État fédéral dans l’avenir. Jugé incompatible avec la Déclaration (« tous les hommes naissent libres et égaux »), l’esclavage continuera à hanter les États-Unis et ne sera résolu que par la Guerre de Sécession.

Deux mouvements si similaires, partageant les mêmes racines intellectuelles et les mêmes convictions, mais deux histoires si différentes : l’abolitionnisme obtiendra gain de cause après cinq générations de lutte, au niveau social d’abord, puis au niveau étatique ; le pacifisme, quant à lui, reste tout aussi impuissant face à la belligérance et au militarisme des États deux siècles après sa naissance. On voit là l’importance primordiale du soutien des États à une cause pour que celle-ci aboutisse à éradiquer une pratique inhumaine à sa racine.

Notes[edit | edit source]

Références[edit | edit source]