La conception papale de l’empire et l’empereur comme dominus mundi

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C’est seulement récemment que les historiens se sont intéressés au le rôle papal de l’empire et plus précisément par le droit canon. Si le Saint Empire romain germanique a été marqué par le droit romain, l’Église et la conception papale de l’empire a été marquée par le droit canon. Ce sont deux lignes de force juridiques qui vont marquer la conception d’empire.

Il est intéressant de se demander ce que le christianisme a apporté à la pensée politique et juridique occidentale, qu’est-ce qui peut être pertinent pour notre propos dans la doctrine chrétienne, qu’est-ce que le christianisme a apporté d’essentiel pour construire la vision papale de l’empire.

On distingue deux apports spécifiques particuliers. Tout d’abord, le christianismes a apporté la dualité du pouvoir entre Dieu et César. Jésus disait, « il faut donner à César ce qui est a César et à Dieu ce qui est a Dieu ». Cette vision duale du pouvoir est une vision très essentielle et importante dans l’histoire. Le deuxième apport est l’affirmation de l’origine divine du pouvoir « omni potestas a deo » car tout pouvoir vient de Dieu. Ces deux apports sont essentiels parce que c’est sur ces deux apports que va se construire la conception papale de l’empire.

Cité terrestre et Cité celeste

Augustin vu par Botticelli à Ognissanti (vers 1480).

Dans les écrits de Saint Augustin, La cité de Dieu écrit entre 1413 et 1424 va constituer l’un des socles de la vision papale de l’Empire. Dans l’ouvrage La cité de Dieu, le premier argument est qu’il existe deux mondes, celui que nous connaissons à savoir la cité terrestre et celui que nous ne connaissons pas mais représenté par la communauté des chrétiens qui est la cité céleste. Saint Augustin divise le monde en deux. On comprend maintenant d’où vient l’idée de Luther entre le monde des mondes et le monde terrestre mais c’est Saint Augustin qui divise le monde en deux. Le deuxième argument est que Saint Augustin n’oppose pas ces deux mondes mais les juge complémentaires devant travailler ensemble ne voulant opposer la cité terrestre et la cité céleste. Pour lui, si tout pouvoir vient de Dieu, très clairement, le titulaire et la forme que prend ce pouvoir sur terre dépendent des hommes. Saint Augustin dit que tout pouvoir vient de Dieu mais le titulaire et la forme que prend le pouvoir dans la cité terrestre et du ressort des Hommes. Les deux pouvoirs doivent cohabiter et vivre ensemble. Le troisième point est que Dieu a un objectif pour l’humanité mais ses vues et ses objectifs sont impénétrable renvoyant au « Deus absconditus » de Luther. On ne peut pas se revendiquer de Dieu pour dire que la conception papale est mieux que les autres parce qu’on en sait strictement rien. Le quatrième argument est que si Saint Augustin sépare les deux pouvoirs, si il affirme qu’ils doivent collaborer, il propose et défend une conception impériale de l’Église en ce sens que l’Église est bien l’héritière de l’Empire romain, l’institution Église est l’héritière de l’Empire romain. L’Église héritière de Pierre est l’héritière de l’Empire romain.

La conception papale de l’empire qui met l’Église au centre du pouvoir va être reprise par les différents papes et développée. Il faut insister sur deux étapes qui sont une consolidation de la conception papale de l’empire. On doit à deux papes d’avoir consolidés, écrits et théorisés la conception papale fondé sur les quatre grands arguments de Saint Augustin.

La conception papale de l’Empire

Le premier pape qui va construire la conception papale de l’Empire est le pape Grégoire Ier (540 – 604) qui est le premier pape a développer une authentique théorie du droit divin sur lequel va se poser la conception papale de l’empire construisant son argument autour d’une idée centrale qui est que l’Église est certes à la base du pouvoir mais surtout, le pouvoir temporel n’est qu’un département du pouvoir spirituel. Il formule une conception ministérielle de l’Empire, les organes du pouvoir temporel et donc de l’empire ne sont qu’une petite partie de l’Église. Le pape est le détenteur du dominium mundi c’est-à-dire le maitre du monde.

Le deuxième qui a proposé cette conception papale de l’empire est le pape Grégoire VII (1015 – 1085) mettant en place dans l’Église la deuxième reforme grégorienne qui va proposer une authentique théorie papale de l’empire dans un texte de 1075 intitulé Dictatus papae affirmant la primauté du pape, la suprématie du pouvoir papale et le fait que le pape est le détenteur du dominus mundi. La conception papale de l’empire repose sur trois grands princes :

  • le pape a la compétence universelle de déposer les empereurs ;
  • le pape est le seul à pouvoir utiliser les insignes impériaux ;
  • défend que les prêtres du Christ soit les Évêques sont les pères des rois.
Dictatus papæ, archives du Vatican.


« 

  1. Quod Romana ecclesia a solo Domino sit fundata. - L'Église romaine a été fondée par le Seigneur seul.
  2. Quod solus Romanus pontifex iure dicatur universalis. - Seul le pontife romain est dit à juste titre universel.
  3. Quod ille solus possit deponere episcopos vel reconciliare. - Seul, il peut déposer ou absoudre les évêques.
  4. Quod legatus eius omnibus episcopis presit in concilio etiam inferioris gradus et adversus eos sententia depositionis possit dare. - Son légat, dans un concile, est au-dessus de tous les évêques, même s'il leur est inférieur par l'ordination, et il peut déposer contre eux une sentence de déposition.
  5. Quod absentes papa possit deponere. - Le pape peut déposer les absents.
  6. Quod cum excomminicatis ab illo inter caetera nec in eadem domo debemus manere. - Vis-à-vis de ceux qui ont été excommuniés par lui, on ne peut entre autres choses habiter sous le même toit.
  7. Quod illi soli licet pro temporis necessitate novas leges condere, novas plebes congregare, de canonica abbatiam facere et e contra, divitem episcopatum dividere et inopes unire. - Seul, il peut, selon l'opportunité, établir de nouvelles lois, réunir de nouveaux peuples [ou « de nouvelles paroisses »],transformer une collégiale en abbaye, diviser un évêché riche ou unir des évêchés pauvres.
  8. Quod solus possit uti imperialibus insigniis. - Seul, il peut user des insignes impériaux.
  9. Quod solius papae pedes omnes principes deosculentur. - Que tous les princes baisent uniquement les pieds du pape.
  10. Quod illius solius nomen in ecclesiis recitetur. - Il est le seul dont le nom soit prononcé dans les églises.
  11. Quod hoc unicum est nomen in mundo. - Son nom est unique dans le monde.
  12. Quod illi liceat imperatores deponere. - Il lui est permis de déposer les empereurs.
  13. Quod illi liceat de sede ad sedem, necessitate cogente, episcopos transmutare. - Il lui est permis de transférer les évêques d'un siège à un autre, selon la nécessité.
  14. Quod de omni ecclesia quocunque voluerit clericum valeat ordinare. - Il a le droit d'ordonner un clerc de n'importe quelle église, où il veut.
  15. Quod ab illo ordinatus alii ecclesie preesse potest, sed non militare ; et quod ab aliquo episcopo non debet superiorem gradum accipere. - Celui qui a été ordonné par lui peut gouverner l'église d'un autre mais non faire la guerre ; il ne doit pas recevoir d'un autre évêque un grade supérieur.
  16. Quod nulla synodus absque praecepto eius debet generalis vocari. - Aucun synode ne peut être appelé général sans son ordre.
  17. Quod nullum capitulum nullusque liber canonicus habeatur absque illius auctoritate. - Aucun texte canonique n'existe en dehors de son autorité.
  18. Quod sententia illius a nullo debeat retractatari, et ipse omnium solus retractare possit. - Sa sentence ne doit être réformée par personne et seul il peut réformer la sentence de tous.
  19. Quod a nemine ipse iudicari debeat. - Il ne doit être jugé par personne.
  20. Quod nullus audeat condemnare apostolicam sedem appellantem. - Personne ne peut condamner celui qui fait appel au Siège apostolique.
  21. Quod maiores causae cuiuscumque ecclesiae ad eam referri debeant. - Les causæ majores de n'importe quelle église doivent être portées devant lui.
  22. Quod Romana ecclesia nunquam erravit nec in perpetuum, scriptura testante, errabit. - L'Église romaine n'a jamais erré, et, selon le témoignage de l'Écriture, elle n'errera jamais.
  23. Quod Romanus pontifex, si canonice fuerit ordinatus, meritis Beati Petri, indubitanter efficitur sanctus, testante sancto Ennodio Papiensi episcopo, ei multis sanctis patribus faventibus, sicut in decretis beati Symmachi continetur. - Le pontife romain, canoniquement ordonné, est indubitablement par les mérites de saint Pierre établi dans la sainteté, au témoignage de saint Ennodius, évêque de Pavie, d'accord avec de nombreux Pères comme on peut le voir dans le décret du bienheureux pape Symmaque.
  24. Quod illius precepto et licentia subiectis liceat accusare. - Sur son ordre et avec son consentement, les vassaux peuvent porter des accusations.
  25. Quod absque synodali conventu possit episcopos deponere et reconciliare. - Le pape peut déposer et absoudre les évêques en l'absence de synode.
  26. Quod catholicus non habeatur, qui non concordat Romane ecclesie. - Celui qui n'est pas avec l'Église romaine n'est pas considéré comme catholique.
  27. Quod a fidelitate iniquorum subiectos potest absolvere. - Le pape peut délier les sujets du serment de fidélité fait aux injustes. »
Bernard de Clairvaux prêchant la deuxième croisade à Vézelay, en 1146 (XIXème).

Un autre protagoniste a permis d’assoir définitivement la conception papale de l’Empire parce qu’il a fondé un théorie qui aura beaucoup de succès qui est Saint Bernard de Clairvaux (1091 – 1143) qui est le dernier grand théoricien de la conception papale de l’empire exposant en 1149 la théorie des deux glaives. La théorie des deux glaives va assoir la conception papale de l’empire et tente de faire du pape le détenteur du dominius mundi. Cette théorie dit trois choses très simples qui sont trois arguments tout à fait essentiels :

  • il reprend le discours du Christ de la sainte cène ou celui-ci distingue deux glaives. Ils représentent le pouvoir spirituel et temporal ;
  • le pouvoir temporel est délégué à une autorité politique ;
  • comme le montre le texte biblique, le glaive est tiré pour et par l’Église qui est donc supérieure au pouvoir temporel.

Saint Bernard Clervaux va s’interrogera sur le fait de savoir qui sort l’épée de pierre alors que Jésus va se faire arrêté. On voit très bien lorsqu’on voit l’histoire de l’arrestation de jésus ; le glaive est sorti par Saint pierre qui est le fondateur de l’Église et pour l’Église qui est le pouvoir spirituel. Le pouvoir spirituel devrait être supérieur au pouvoir temporel parce que c’est lui qui a pris la décision d’agir ou de ne pas agir. Selon le texte biblique, le glaive est sorti pour et par l’Église qui est donc supérieur au pouvoir temporel qui doit obéissance au pouvoir spirituel qui lui est supérieur.

« L'un et l'autre glaive appartiennent à l'Eglise, et le glaive spirituel et le glaive matériel ; l'un doit être tiré pour elle, l'autre par elle ; l'un par la main du prêtre, l'autre par la main du chevalier, mais sur la demande du prêtre et par ordre de l'empereur [...] celui qui nierait que le glaive soit tien, apparait ne point assez considérer la parole du seigneur disant « remet ton glaive au fourreau […]» »

On voit très bien dans ce texte que l’autorité suprême est Jésus est donc c’est le pouvoir spirituel qui est supérieur au pouvoir temporel. Cette conception papale de l’empire est une conception centralisée où le pouvoir spirituel est supérieur au pouvoir temporel, où le pouvoir des rois est inférieur au pouvoir des papes. C’est une conception où la doctrine chrétienne trouve sa place.

Le phénomène de la double contestation externe et interne a également été présente dans la conception papale de l’empire faisant l’objet d’une contestation extérieure par les empereurs mais également de l’intérieur. La conception papale de l’empire a été contestée par des membres de l’Église même. La centralisation du pouvoir a été contesté de l’intérieur.

Bernard de Clairvaux enseignant dans la salle capitulaire, Heures d'Étienne Chevalier, enluminées par Jean Fouquet, Musée Condé, Chantilly.

La première contestation a eu lieu à l’intérieur de l’Église à travers un mouvement qui va émerger entre le IXème siècle et le Xème siècle qui va voir la naissance de petites entités. Né en Europe à partir du Xème siècle les fameux ordres religieux que sont les ordres de Cîteaux qui est l’ordre de cisterciens, l’ordre de bénédictins bien avant l’ordre des jésuites. La naissance des ordres monastiques est une source importante de contestation de la vision papale de l’empire. Le fonctionnement même de ces monastères est extrêmement « démocratique » c’est-à-dire que ces ordres religieux vont défendre l’obéissance à la parole de Dieu, vont consacrer le fameux orare et laborare mais surtout vont consacrer un mode de prise de décision au sein de ces ordres horizontale. La vision papale repose sur une vision verticale or avec la contestation intérieur à l’Église, les ordres religieux vont défendre une vision horizontale du pouvoir. En français, on utilise l’expression « avoir voix au chapitre ». Ces ordres religieux ont un processus de décision horizontale par sens que chacun peut s’exprimer et l’on vote, on décide idéalement sous la forme d’un consensus autrement à la majorité. C’est une vision du pouvoir que les ordres monacales on défendus entrant en confrontation avec la vision papale de l’empire si bien que des ordres bénédictin, cistercien vont l’attaquer sans succès.

À la fin du XVème siècle, malgré les contestations intérieures, les deux conceptions impériales et papales de l’empire s’affrontent sur l’autorité suprême, sur le pouvoir, défendent deux visions radicalement opposées de l’empire. Un fait historique va faire voler en éclats ces deux conceptions qui se sont affrontées pendant presque huit siècles. C’est un fait historique majeur qui va redéfinir complètement la vision et la conception de l’empire, c’est la découverte du Nouveau Monde de 1492. Il n’y a plus deux conceptions d’empires qui vont s’affronter mais une multitude de conceptions qui devront répondre à un certain nombre de conceptions sur l’autorité et le pouvoir.

Annexes

Références